Le Cafémaison

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Dans le Cafémaison, j'avais une position incomparable : assis sur le tabouret de la caisse on ne faisait pas attention à mon jeune âge. Les réparties fusaient par gerbes, s'entremêlaient aux rires épais pour s'en aller gicler sur les lambris piquetés de chiures de mouches avant de retomber, éventées, sur le dépoli de faux marbre du comptoir. Pendant que mon père brillait de mille feux, dans toute la gloire de son rôle, je faisais mon miel de tout ce qui se passait autour de moi.


Publié le : jeudi 11 décembre 2014
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EAN13 : 9782332854018
Nombre de pages : 190
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ISBN numérique : 978-2-332-85399-8

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

Pour Nathalie…

1
Avant-propos

Écrire ! Décision irrévocable, plongeante,

Au gouffre d’une jeunesse incandescente,

Pour accéder, fruste dilemme,

À l’empathie d’une mémoire débusquée,

Dans un frétillement d’algues, d’étoffes chatoyantes,

Conquises, aux heures d’ivresses et de tambours.

Je m’appelle Marcel Derien et je viens d’avoir cinquante ans ; depuis deux ans, ma vie a basculé dans une solitude douloureuse, un grand mépris, une perte du goût des autres. J’ai entamé certaines modifications radicales dans mon existence, réactivé d’anciennes voies d’introspection pour analyser ce chaos, survivre. À la fin de l’été, de manière tout à fait fortuite, soudaine, une évidence s’est imposée à moi : c’était sans doute le fruit d’un long cheminement intérieur, comme une source souterraine qui soudain jaillit hors du sol ; il fallait que je me penche enfin sur mon passé, que j’accepte d’ouvrir certains dossiers sensibles ; mettre en mots un peu de ce que j’avais vécu, pour essayer de comprendre et si possible passer à autre chose. J’avais le sentiment qu’un peuple de fantômes, soudain, s’était levé en moi, me faisant découvrir avec surprise que ma solitude était habitée.

Je me mis très vite au travail, début septembre ; je prenais des notes la journée à mon bureau, recopiais en mettant en forme le soir sur l’ordinateur. Je fus étonné de la façon claire, précise, avec laquelle la source s’ouvrit en moi. Je n’eus plus qu’à remonter le cours, suivre les méandres, laisser faire. Petit à petit, le puzzle de ma jeunesse s’est reconstitué par petits chapitres successifs qui se complétaient naturellement. Je les ai peu retouchés, laissés dans l’ordre de leur apparition. Parallèlement à ce travail, des vers, des bouts de poèmes s’en venaient éclore à ma surface, comme des petites bulles délicates surgissant de la vase ; je décidai de les incorporer au récit, en contrepoint, confiant dans leur pouvoir de dissonance, propice à atténuer la rugosité du réel. Cette illustration décalée de mon propos, c’est certes un petit rôle que je donne à la poésie, mais il me tenait à cœur.

Je m’aperçus très vite à quel point ces souvenirs étaient précis, vivaient en moi et, pour certains, me parasitaient ; c’était donc le moment de regarder ma vie en face, payer mes dettes, régler mes comptes. Après dix semaines d’un tel régime, je venais à toucher au bord extrême de ce récit ; je décidai de m’arrêter là, dans la promesse radieuse de cet envol qui paraissait ouvrir de grandes perspectives dans ma jeunesse… hélas ! de ce qui s’est passé ensuite, je dirai simplement que cela ressemble à la vie ordinaire que beaucoup d’entre nous mènent, un lent détricotage du maillage social, professionnel et domestique qui s’effiloche lentement, mais sûrement, avant de basculer vers le gouffre de la paralysie dans un joyeux bordel consumériste et anxiogène… jusqu’à l’explosion en plein vol, qui redistribue les cartes de ce petit jeu, où la raison vacille en proie au doute, accablée de solitude. Les amis… une volée de moineaux qu’effarouche un cabot stupide… mais voilà que je m’égare, prêt à replonger dans cette vaste mer du ressentiment, oléagineuse, à la couleur bleu pétrole.

Parler de soi, c’est risquer d’achopper sur l’écueil de sa propre vanité… Ma vie vaut-elle à ce point que l’on s’y arrête, la scrute ? C’est une vie ordinaire comme les autres… ou presque ! Face à la débâcle d’un monde en pleine mutation, avec son cortège d’horreurs télévisées, le narcissisme exacerbé des réseaux sociaux, est-ce bien raisonnable ? Je ne mésestime pas la vacuité de cette tâche et m’y emploie forcé en quelque sorte par l’écriture, sa convocation intempestive. Un impératif intérieur qui m’exhorte à ce voyage à rebours, où je me suis efforcé de tenir le cap, envers et contre tout. Ce récit est maintenant achevé. Avant de dérouler le fil de mon histoire, je repense aux vers de Baudelaire :

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,

Traversée çà et là par de brillants soleils ;

Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,

Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

2
Les vacances

Le premier souvenir qui me vient naturellement de mon enfance, c’est la pêche du maquereau en Bretagne : c’est une belle après-midi ensoleillée, je suis avec les taties et Noémie, j’ai six ans. Pour la première fois, nous passons une semaine à la mer. Les taties ont obtenu l’appartement grâce à la compagnie dans laquelle elles travaillent. Noémie fait des pâtés dans le sable avec une petite copine, son bob sur la tête, le torse nu enduit d’une crème solaire blanchâtre et luisante ; les taties sont restées habillées sous le parasol et nous observent ou font des mots fléchés. Je suis dans l’eau, près du bord, à barboter, rêvasser, quand mon regard est attiré par une forme lumineuse, argentée et mouvante. Je plonge les mains et réussis à saisir un beau maquereau frétillant et visqueux, que je ramène comme je peux, tant il se débat, à mes taties, complètement excitées par cette pêche miraculeuse ! Elles sont ébahies et me félicitent chaudement, tout en racontant mon exploit à la petite famille voisine, intriguée par nos effusions bruyantes. Je suis le héros du jour ! Cette flaque de lumière vibrante, ce « don » de la nature, m’apparut par la suite comme la première manifestation tangible de quelque chose qui avait à voir avec la beauté, l’harmonie du monde. La beauté pouvait donc se toucher du doigt, se refléter dans l’œil, puis se propager dans tout mon être et me transporter de bonheur ; elle existait bien, c’était rassurant ! Je fus aussi malade durant ce séjour, un refroidissement, avec nausée, douleurs au ventre carabinées. Le docteur me prescrivit des comprimés à prendre plusieurs fois par jour. Tatie « Calinou » me les écrasait avant de les mélanger à de la confiture. J’en tirai une aversion prolongée pour la confiture…

Je me souviens aussi des départs en vacances pour Fulmine, avec mes parents : la voiture (toujours une Peugeot ; à cette époque, c’était un break 504, vert bouteille), remplie jusqu’à la gueule, avec une grosse remorque accrochée derrière. On partait dans la soirée, une fois avalé un mince repas et fermé le Cafémaison. Mon père roulait toute la nuit. On prenait la nationale 10 pour ne pas payer l’autoroute. Venait ensuite une succession de départementales sombres, étroites et sinueuses, qui terminaient le voyage. Le trajet était long et mon père détestait s’arrêter. J’étais toujours angoissé d’avoir une envie de pisser, car je savais qu’il faudrait lui demander plusieurs fois, avant qu’il enclenche le clignotant et me fasse mettre mes chaussures en quatrième vitesse. Avec l’âge, ça ne s’est guère arrangé, j’ai toujours eu des gros besoins, des envies pressantes ; mon médecin dit que c’est un signe de bonne santé, mais j’en doute. J’ai passé des examens, craignant pour ma prostate et qui n’ont rien donné ; j’en ai conclu au vice de fabrication, une contrainte qui me complique l’existence, m’occasionne des situations délicates en milieu hostile, à l’étranger ou dans une ville inconnue. Dans ma ville, je suis organisé, la mémoire vigilante, toujours en repérage du petit coin propice au cas où… un maillage fiable de cafés avec w.-c. sans monnayeur et discrètement accessibles, de fast-food, de recoins discrets, établi au fil des années, me permet une relative tranquillité.

Les premières heures de route étaient souvent ponctuées du miaulement plaintif de notre chat, enfermé dans sa panière en osier à nos pieds. Il mangeait toujours à moitié la nourriture mélangée avec son tranquillisant, qu’il décelait invariablement, c’était pourtant pour son bien ! Une fois le chat calmé, on s’endormait rapidement, avec Noémie, sous notre couverture, mais maman, assise à l’avant, dormait peu, s’efforçait de tenir le plus longtemps possible pour épauler mon père, veiller à ce qu’il ne pique pas du nez. Il roulait en silence, concentré, peu de mots s’échangeaient, l’autoradio restait muet, c’était une affaire sérieuse et dangereuse aussi. On arrivait au petit matin à Fulmine ; les grands-parents étaient déjà levés, les contrevents entrouverts, la cheminée réactivée. Il y avait de la fébrilité chez la mamie, du soulagement, après tout le mauvais sang des dernières heures. La cuisinière à charbon était elle aussi allumée, une cafetière pleine posée sur la plaque en fonte était au chaud, nous attendant. Il y avait toujours un bon bifteck pour mon père, particulièrement affamé à l’arrivée, libéré de cet harassant trajet, cette épreuve inévitable. Le grand-père s’installait sur sa chaise longue près de la cheminée pour suivre notre conversation animée. Avec Noémie, on se chamaillait pour prendre possession de la chaise basse en paille tressée à ses côtés et surveiller les tranches de pain qui grillaient près des braises, piquées sur une fourchette.

Une année, on descendit un énorme cochon de cent vingt kilos, engraissé patiemment avec tous les restes du restaurant, pour le tuer et le cuisiner avec les grands-parents. Faire monter cette bête dans la remorque fut une vraie prouesse, accomplie avec une brochette de clients costauds, armés de pelles et de balais, le cochon entravé par une énorme corde en guise de laisse ; la traversée du Cafémaison par cet équipage hétéroclite fut un grand moment, déluge de cris, d’ordres brefs, jurons, rires gras et grouinements aigus, un cataclysme sonore étourdissant qui amusa les clients et les voisins venus en observation. Le tuer fut aussi très problématique : l’animal avait été mal égorgé et gigotait encore recouvert de paille alors qu’on le brûlait déjà… il ne fallait pas être sensible à la campagne ; je me rappelle quand mon grand-père attrapait une poule dans la volière, lui attachait les pattes, puis, coincée entre ses jambes, l’égorgeait sur le pas de la porte, sa « caporal » éteinte et pendante, collée sur un coin de sa lèvre inférieure. Le sang giclait en un jet sonore et discontinu dans une petite bassine métallique, qu’il récoltait pour préparer sa gourmandise préférée, la « sanquette ». Il la cuisinait lui-même avec de l’ail et quelques herbes de son jardin ; une fois frite dans la poêle, cela faisait une galette brunâtre, qu’il dégustait encore tiède d’un air ravi.

J’ai peu de souvenirs de bons moments avec mes parents en vacances. Jamais nous ne partîmes dans un lieu de villégiature ou faire une excursion touristique ; invariablement, nous atterrissions à Fulmine, le village familial de maman, bourg agricole longiligne, bordé de quelques coteaux boisés et délimité par la rectitude alanguie du canal, qui irriguait les vergers et les champs de maïs ou de tabac. Sa majesté la Garonne n’était pas loin, la frange verte et grise des grands saules, peupliers et frênes, qui bordait son cours impétueux, barrait la large vallée agricole. Seule la journée à Biscarosse, au bord de l’océan, ou au Pays basque, pour aller acheter de l’alcool bon marché au col d’Ibardin, coupait la monotonie des grandes vacances. Il arrivait parfois que nous partions une journée dans les Pyrénées : on grimpait le col d’Aspin ou le Tourmalet, sorte de pèlerinage pour mon père, pour qui le vélo avait été l’affaire de sa jeunesse, puis après un pique-nique au milieu des sapins, on repartait en sens inverse. Quelle que soit l’option choisie, c’était toujours à la journée et avec beaucoup de voitures. Chaque été, on faisait une de ces trois escapades, deux, c’était l’exception, mon père étant toujours « débordé » par les boules… La grande affaire pour Noémie et moi, c’était de retrouver nos cousines préférées, Nadine et Christelle, qui habitaient Toulouse et avaient le même âge que nous ; on s’entendait rudement bien tous les quatre, toujours prêts pour de nouvelles aventures, jusqu’à cette année terrible que fut 1974.

Comme un livre se feuillette, une fleur se dévêt,

Un chapelet s’égrène, un parfum nous revient,

Je retrouve les rênes du fardeau, chamelier

Poudré de sable et de cieux ultramarins

Et je fuis…

3
Les taties

Les taties ! Elles étaient toujours ensemble et pour moi c’était naturel ; elles formaient un couple dont la légitimité ne posait pas de question dans ma famille, au demeurant plutôt conservatrice en matière de mœurs. Il pouvait bien y avoir quelques piques, voire des jeux de mots bancals, douteux, à l’occasion de certains repas de famille débridés et égrillards, mais cela ne portait pas à conséquence, restait dans les limites du tolérable.

Tatie Céline, ma « tatie Calinou », était la sœur de la grand-mère Grosnevoix, à Fulmine. Elle était timide et douce, raffinée, catholique très pratiquante aussi, tout comme tatie Mariette ; impossible pour elles de ne pas aller à la messe le dimanche, même à Fulmine, où le maire communiste du village n’était autre que le grand-père Grosnevoix. C’était aussi une excellente cuisinière, toujours prête à se mettre en quatre pour nous faire plaisir à Noémie et à moi. Elle détestait se faire prendre en photo ou à la caméra, fallait pas essayer de lui voler son image en douce, car elle se mettait en colère, mais mon père arrivait parfois à la filmer à son insu, fallait voir sa tête quand elle se découvrait à l’écran… Tatie Mariette, « la pièce rapportée », comme disait mon père, était plus sèche, masculine. Elle avait conservé de son origine pyrénéenne un timbre de voix aigu et chantant, des roulements de rrr qui évoquaient le charroiement fougueux d’un « gave » au printemps, ainsi qu’une tendresse particulière pour ses étés passés à garder les vaches pendant son enfance, qu’elle aimait nous raconter ; sorte d’éden pastoral, où la dureté des conditions de vie paysannes n’éclipsait pas le bonheur de sillonner les montagnes pour accompagner les bêtes jusqu’à l’estive. Avec l’âge, elle avait pérennisé un fin duvet, qui tenait guise de moustache et nous piquait les joues quand elle nous embrassait.

Elles étaient employées dans la même compagnie et habitaient Paris, à deux pas du Bon Marché, dans un deux-pièces étroit et rempli de meubles, au septième étage d’un immeuble cossu qui n’avait pas d’ascenseur. Elles venaient régulièrement nous voir à Courbaix : elles arrivaient le samedi en fin de matinée par le train, avec « la micheline », et repartaient le dimanche soir, apportant dans leurs bagages des victuailles et des gourmandises : gâteaux, fromages affinés, plats cuisinés souvent en direct du Bon Marché, friandises et petits cadeaux pour ma sœur et moi. Comme elles n’avaient pas d’enfants, nous fûmes vraiment chouchoutés ; les seules vraies vacances que nous ayons eues, c’est avec elles, de même que les week-ends à Paris, avec les journées au zoo, au jardin des Plantes, ou la visite de la tour Eiffel. Je leur dois une large part des petits bonheurs de mon enfance.

Nous prenions aussi le train de nuit avec elles, à la gare d’Austerlitz, pour descendre à Fulmine pendant les vacances scolaires. Je revois ces compartiments à la tonalité jaune pâle, les banquettes en moleskine verte conçues pour huit voyageurs, les photos en noir et blanc de la France touristique dans leur cadre argenté. Maman nous préparait des sandwiches à l’omelette qu’elle enveloppait dans une feuille d’aluminium ; ils étaient énormes et j’avais un peu honte de les déballer pour les manger devant les autres voyageurs. Pendant la nuit, une petite lumière violette veillait sur notre demi-sommeil, souvent entravé par des bandes de militaires sans place assise qui arpentaient bruyamment le couloir, tout en fumant des brunes et buvant de la bière. À notre arrivée, il y avait la 403 du grand-père qui nous attendait ; on s’entassait comme on pouvait pour faire le petit trajet jusqu’au village. Avec Noémie, c’était toujours le concours pour savoir qui apercevrait en premier le clocher de l’église. Les taties avaient une petite maison dans le village qui s’appelait « Ça nous suffit ». Elle semblait répondre par avance à la belle villa que mes parents faisaient construire dans le village. La première chose que l’on faisait en arrivant chez elles, c’était de trouver Caroline, une tortue terrestre d’un beau gabarit, toujours à demi enfouie dans un recoin du jardin et qu’il fallait prendre à deux mains pour la porter. Elle avait horreur d’être dérangée, surtout soulevée et prise en main ; ses pattes aux griffes acérées s’agitaient dans l’air pour exprimer toute sa véhémence, sa petite tête renfrognée sortait pour voir la face de l’olibrius à l’origine de ces désagréments. Pour être copain avec elle, il fallait lui porter des fleurs de glycines, son péché mignon, ou une belle feuille de laitue, mais en général, Caroline, c’était une boudeuse…

À Fulmine, la concurrence était rude pour les taties, car là-bas régnait la grand-mère Grosnevoix, qui elle aussi nous adorait ; la mamie, c’était une forte tête et les taties faisaient le gros dos, car elles avaient beaucoup de sujets de désaccord et connaissaient les envolées verbales terribles et cinglantes de la grand-mère qui, quand elles se crêpaient le chignon, finissait toujours par dire à un moment ou un autre que « de toute façon, vous pouvez pas comprendre, vous n’avez pas eu d’enfants ! ». Cela blessait énormément tatie Céline et elles se faisaient la tête quelque temps, puis la vie reprenait le dessus. Le reste de l’année, leur proximité parisienne leur assurait un confortable monopole sur notre bien-être, mes grands-parents maternels ne montant jamais sur Courbaix.

Cathédrale, mains épousées,

L’âge mûr, question votive ;

Ombrageux reins de silure,

Terre ou lune affective, en toute piété ;

Veine et fêlure ouverte, roulis muet.

4
Les grands-parents

L’arrivée chez les grands-parents était une fête : il fallait d’abord passer entre les bras puissants de la mamie qui nous malaxait, nous auscultait, nous tâtait comme un canard gras sur l’étal du marché, avant de nous installer sur un coin de la grande table dans la cuisine pour le petit déjeuner. Oh, cette table, avec sa toile cirée, toujours encombrée de victuailles, une volaille juste plumée ou quelques poissons enfarinés sur une feuille de l’huma. À Pâques, on y trouvait de belles asperges, des fraises parfumées, fraîchement cueillies au jardin. En été, de grosses et difformes tomates jouaient des coudes avec un melon, des haricots verts, des courgettes énormes, ou quelques pêches et brugnons venus des vergers alentour, que certains voisins avaient déposés au matin devant la porte, sachant notre arrivée. À l’automne, c’étaient les beaux cèpes, leur odeur de mousse, qui côtoyaient un perdreau ou un garenne, que le papou avait abattu à la chasse ou qu’un copain lui avait apporté. À la Toussaint, les canards gras s’étalaient, la cuisine était alors un champ de bataille que régentait ma grand-mère au milieu d’une multitude de bassines et de gamelles de toutes tailles. La préparation des foies gras, des confits et magrets, tenait du rituel, rien ne semblait être en mesure d’empêcher la mamie de l’accomplir chaque année à la même période. Le grand-père aussi filait doux et se réfugiait au café d’en face pour taper la belote ou voir les copains. Leur maison était située au cœur du village, en face du café de José, un ancien légionnaire espagnol, dont le visage témoignait de son allégeance sans faille au dieu Ricard et à la princesse gauloise, vissée aux lèvres toute la journée. Elle était haute, massive, badigeonnée d’un crépi jaunâtre, le toit pointu ; une banquette en faisait le tour, avant de laisser place au portail métallique qui ouvrait sur la volière, la cour gravillonnée avec le garage, puis le jardin avec son grand figuier odorant.

Notre premier souci avec Noémie était de savoir quand les cousines arrivaient. On pourrait ainsi élaborer nos plans, programmer les parties de pêche sur le canal près du lavoir, faire des reconnaissances pour la récolte des mûres, s’exciter pour les batailles rangées à venir dans les champs de maïs, les...

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