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Le Camp juif de Royallieu-Compiègne 1941-1943

De
595 pages
Cet ouvrage, proposé par Serge Klarsfeld, réunit huit textes sur le camp « C », ou « camp juif », de Royallieu, un faubourg de Compiègne à 75 kilomètres au nord de Paris. Ils viennent ajouter leur voix – jusqu'alors restées confidentielles – à celles précédemment publiées dans la présente collection : la réédition enrichie du Camp de la mort lente de Jean-Jacques Bernard et les deux volumes exceptionnels et inédits du Journal d'un interné de Benjamin Schatzmann. Grâce à ce nouveau volume, le chercheur, l'étudiant ou l'honnête homme, pourra compléter sa compréhension des terribles conditions d'internement des Juifs dans ce camp de représailles nazi, sous autorité de l'armée allemande.
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Vous aimerez aussi

Le Camp juif
de Royallieu-Compiègne
1941-1943

Saül Castro, Roger Gompel, Henri Jacob-Rick,
Georges Kohn, Robert-Lazare Rousso
Adam Rutkowski, Georges Wellers
Le Camp juif
de Royallieu-Compiègne
1941-1943


Avant-propos de Serge Klarsfeld




COLLECTION
TÉMOIGNAGES DE LA SHOAH


Éditions Le Manuscrit


© Éditions Le Manuscrit, 2007
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00474-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304004748 (livre imprimé)
ISBN-00475-5 (livre numérique)
ISBN55 (livre numérique)
6666Présentation de la collection
« Témoignages de la Shoah »
de la
Fondation pour la Mémoire de la Shoah

En lançant sa collection « Témoignages de la Shoah »
avec les éditions Le Manuscrit, et grâce aux nouvelles
technologies de communication, la Fondation souhaite
conserver et transmettre vers un large public la
mémoire des victimes et des témoins des années noires
des persécutions antisémites, de 1933 à 1945.
Aux nombreux ouvrages déjà parus, la Fondation
espère ainsi ajouter les récits de celles et ceux dont les voix
sont restées jusqu’ici sans écho : souvenirs souvent enfouis
au plus profond des mémoires individuelles ou familiales,
récits parfois écrits mais jamais diffusés, témoignages
publiés au sortir de l’enfer des camps, mais disparus depuis
trop longtemps des rayons des bibliothèques.
Si quelqu’un seul ne peut décrire l’indicible, la
multiplicité des récits peut s’en approcher.
En tout cas, c’est l’objectif que s’assigne cette
collection à laquelle la Fondation, grâce à son Comité
de lecture composé d’historiens et de témoins, apporte
sa caution morale et historique.
Face à une actualité où l’instrumentalisation des
conflits divers tend à obscurcir, confondre et banaliser
ce que fut la Shoah, cette collection permettra aux
lecteurs, chercheurs et étudiants de mesurer la
spécificité d’une persécution extrême dont les uns
furent acteurs, les autres complices, et face à laquelle
certains restèrent indifférents et les autres héroïques.
Puissent ces ouvrages inspirer à leurs lecteurs le rejet
de l’antisémitisme et de toute autre forme d’exclusion,
et l’esprit de fraternité.

Consultez le site Internet de la FMS : www.fondationshoah.org


Comité de lecture de la collection

Président : Serge Klarsfeld
Membres : Isabelle Choko, Olivier Coquard, Gérard Gobitz,
Katy Hazan (OSE), Dominique Missika,
Denis Peschanski, Paul Schaffer

Responsable de la collection : Philippe Weyl

Dans la même collection

Murmures d’enfants dans la nuit, de Rachel Chetrit-Benaudis.
Auschwitz, le 16 mars 1945, d’Alex Mayer.
Dernière Porte suivi de 50 ans après, une journée à Auschwitz,
de Claude Zlotzisty.
À la vie ! Les enfants de Buchenwald, du shtetl à l’OSE,
de Katy Hazan et Éric Ghozlan.
J’ai eu douze ans à Bergen-Belsen, d’Albert Bigielman.
Matricule A-16689. Souvenirs de déportation d’un enfant de treize ans
(mai 1944 - mai 1945), de Claude Hirsch.
Jamais je n’aurai quatorze ans, de François Lecomte.
Sali, de Salomon Malmed.
Journal d’un interné. Compiègne, Drancy, Pithiviers.12 décembre 1941-
23 septembre 1942, de Benjamin Schatzman.
Volume I : Journal ; volume II : Souvenirs et lettres.
Trois mois dura notre bonheur. Mémoires 1943-1944, de Jacques Salon.
Vies interdites, de Mireille Boccara.
Retour d’Auschwitz. Souvenirs du déporté 174949, de Guy Kohen.
Le Camp de la mort lente, Compiègne 1941-1942, de Jean-Jacques Bernard.
Mille jours de la vie d’un déporté qui a eu de la chance, de Théodore Woda.
Évadée du Vél’ d’Hiv’, d’Anna Traube.
Journal de route, 14 mars-9 mai 1945, de Jean Oppenheimer.
Mes vingt ans à l’OSE, 1941-1961, de Jenny Masour-Ratner.
J’avais promis à ma mère de revenir, de Moniek Baumzecer.
Aux frontières de l’espoir, de Georges Loinger,
avec le concours de Katy Hazan.
De Drancy à Bergen-Belsen 1944-1945. Souvenirs rassemblés d’un enfant déporté,
de Jacques Saurel.
Entre les mots, de Thérèse Malachy-Krol.
Le Sang et l’Or. Souvenirs de camps allemands, de Julien Unger.
C’est leur histoire, 1939-1943, d’André-Lilian Mossé et Réjane Mossé.
Discours 2002-2007, de Simone Veil.
Sans droit à la vie, de Simon Grunwald.
Combats de vies, d’Éliezer Lewinsohn.
Étoile jaune et croix gammée, de Robert Borgel.
8888AVANT-PROPOS



Avant-propos








La série de trois ouvrages en quatre volumes que la
collection « Témoignages » de la Fondation pour la
Mémoire de la Shoah a publiée constitue le véritable
monument que nous pouvions édifier en souvenir des
internés juifs du camp de Compiègne.
À l’origine de cette initiative, notre intérêt personnel
permanent au fil des décennies pour les tragédies qui
s’étaient déroulées à Compiègne : les souffrances du
premier millier de Juifs soumis pendant l’hiver 1941-1942
à la faim et au froid ; le départ du premier convoi de la
gare de Compiègne le 27 mars 1942 ; le remplissage du
camp juif par le second millier d’internés en provenance
de Drancy, de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande ; le
départ du second convoi de la gare de Compiègne le
5 juin 1942 ; le transfert de près de 800 Juifs raflés à
Marseille et qui seront stockés à Compiègne entre le
25 janvier et le 9 mars 1943 avant d’être envoyés à
Drancy d’où ils seront déportés sans aucun survivant
vers le camp d’extermination de Sobibor les 23 et
os25 mars 1943 par les convois n 52 et 53.
9AVANT-PROPOS
Nous avons participé aux cérémonies et aux marches
organisées à Compiègne ; nous avons également
présenté à la gare de Compiègne à partir du 27 mars
2002 une exposition consacrée aux Juifs de ce camp ;
enous avons mis en place à l’occasion du 60 anniversaire
du départ du premier convoi une stèle à l’extrémité du
quai d’où le train est parti et nous avons organisé une
cérémonie de lecture de tous les noms de ce convoi ; nie que nous avons renouvelée pour le départ du
second convoi de la même gare.
Dès que nous avons eu connaissance du manuscrit
de Benjamin Schatzman, dès que nous l’avons parcouru
et compris l’exceptionnalité de ce document, à la fois
par la compréhension de l’univers concentrationnaire et
par la psychologie littéraire, nous avons fait le
rapprochement avec le premier ouvrage paru en France
sur les camps, Le Camp de la mort lente. Compiègne
19411942, de Jean-Jacques Bernard, qui, non seulement
décrit remarquablement les souffrances des internés,
mais projette aussi une lumière intense sur le
comportement de la majorité des Français juifs et sur
leurs préjugés à l’égard des Juifs étrangers.
Nous avons également rapproché l’existence de ces
textes avec d’autres témoignages publiés sur le camp juif
de Compiègne et qui nous paraissent d’un intérêt
évident : celui de notre ami Georges Wellers, qui fut
pendant une vingtaine d’années l’âme du Centre de
documentation juive contemporaine et le directeur du
Monde juif, la revue du CDJC ; le témoignage aussi de
Roger Gompel qui a été publié par sa fille en 1980 après
que je l’ai vivement encouragée à le faire. Le
rapprochement s’est fait aussi avec les études publiées
en 1961 par Le Monde juif sur la rafle du 12 décembre
10AVANT-PROPOS
1941, sur l’internement des Juifs à Compiègne et sur le
départ du premier convoi, rédigées par Georges Wellers,
ainsi qu’avec l’étude générale publiée sur le camp de
Compiègne par Adam Rutkowski en 1981. Il fallait
rechercher s’il existait d’autres témoignages ; c’était le
cas : trois journaux écrits dans le camp, ceux de
Georges Kohn, de Saül Castro et de Henri Jacob-Rick.
Hélas, nous n’avons pu retrouver les carnets originaux,
bien plus détaillés, remplis par Georges Kohn, ni la
première partie du journal de François Montel
consacrée à Compiègne, alors que la seconde partie
porte sur Drancy et que nous l’avons retrouvée aux
États-Unis et publiée en 1999.
La matière était largement suffisante pour publier
ces textes de façon exhaustive et faire vivre et revivre
indéfiniment le camp juif de Compiègne et ses
internés sans avoir à élever un monument de pierre
ou un musée-mémorial comparable à ceux édifiés ou
transformés pour la mémoire des internés et déportés
des camps de Drancy, des camps du Loiret ou du
camp des Milles.
Ce monument de papier constitué par quatre épais
volumes où les textes sont accompagnés d’un appareil
critique de qualité sur lequel j’ai particulièrement veillé
est un monument irremplaçable et indestructible.
Par ailleurs, nos recherches personnelles concernant
l’ensemble des déportés nous permettent d’intégrer
dans cet ouvrage :
– la liste des décédés à Compiègne, s déportés des deux premiers convois,
– la liste des 38 Juifs arrêtés en mai 1942 dans le
Calvados en représailles à des attentats, et déportés le
6 juillet 1942 à Auschwitz dans un convoi de résistants,
11AVANT-PROPOS
– la liste des 133 Juifs soviétiques transférés à Drancy,
déportés par le convoi n° 32 du 14 septembre 1942 et
pour lesquels, alors qu’ils n’avaient pas de date ni de lieu
de naissance, nous avons pu les retrouver pour un
certain nombre d’entre eux,
– la liste des 784 Juifs raflés à Marseille fin janvier 1943
et transférés de Compiègne où ils avaient abouti au
camp de Drancy le 9 mars 1943 et qui furent déportés à
Auschwitz essentiellement par le convoi 52 (780),
– la liste des 153 internés de Compiègne transférés à
Drancy le 21 août 1943 et dont le transfert a marqué la
fin du camp juif de Compiègne.

Les internés juifs du camp de Compiègne ne savaient
pas pourquoi leurs bourreaux les torturaient par la faim
et par la misère physiologique, et ils ne discernaient pas
jusqu’où allait les conduire la haine anti-juive. Ils ne se
doutaient pas non plus que parmi ceux qui souffraient,
un petit nombre allait assurer la survie posthume de
tous grâce à une courageuse volonté de témoigner et de
se dépasser par l’écriture ; grâce aussi à une chaîne de
solidarité mémorielle qui se perpétue à travers les
générations : le Centre de documentation juive
contemporaine et sa revue Le Monde juif, son successeur
le Mémorial de la Shoah et la Revue d’histoire de la Shoah,
l’association des Fils et Filles des déportés juifs de
France, et enfin la Fondation pour la Mémoire de la
Shoah et sa collection « Témoignages de la Shoah ».


Serge Klarsfeld

12COLLECTIF


Plan schématique du camp de Royallieu-Compiègne.

Légende

A1 à A 8 E 3, E 4 hommes internés infirmeries, française
et américaine
B1 à B 3 administration E 5, E 6 occupés par les
allemande internés
B 4 à B8 F internés américains cuisines
C 1 G douches lavoirs
C 2 à C 8 femmes et enfants I latrines
internés le plus
souvent
D, I, J L triage à la réception et baraque du jardinier
au départ
D 2 M parloir américains mirador
D 3, D 4 P matériel paille
D 5, D 6 R ateliers désinfection
D7, D 9 entrepôts et fouille T vivres
des colis
D 8 V chapelle garages, remises
E 1 W magasin de légumes maréchaleries
E 2 cantine et salle de
réunion
13LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE


Vue aérienne du camp de Royallieu-Compiègne
durant la Seconde Guerre mondiale.



Gare de Compiègne où débarqué et embarqué les détenus
du camp de Royallieu-Compiègne.
14COLLECTIF
Roger Gompel
Pour que
tu n’oublies pas…





15LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
16COLLECTIF





Note d’un ambassadeur à l’occasion de la
SaintBarthélemy (24 août 1572) :

Tandis que j’écris, ils les tuent, ils les mettent nus, ils les
traînent par les rues, ils pillent les maisons, n’épargnent
pas même un enfant. Ce matin, avant midi, ils avaient
tué trois mille personnes… Béni soit Dieu !
17LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE


Couverture de la première édition
du témoignage de Roger Gompel.
18COLLECTIF



Préface
de la première édition







Roger Gompel, mon père, est mort le 27 octobre 1976,
laissant parmi ses papiers ce témoignage des épreuves
qu’il avait traversées entre le 12 décembre 1941, date de
son arrestation et de son transfert au camp de
représailles de Royallieu, et le 14 septembre 1942, date
de sa libération du camp d’internement de Drancy.
Le présent document fut rédigé entre décembre 1942
et avril 1943, époque à laquelle on ignorait encore
l’existence des camps d’extermination avec leurs
chambres à gaz et leurs fours crématoires (d’où l’emploi
fréquent du terme « ghetto » pour qualifier le lieu de
destination, encore inconnu, des déportés).
Si, après la Libération, mon père renonça à faire
publier son témoignage, c’est sans doute qu’ayant alors,
comme nous tous, pris connaissance du sort réservé aux
Juifs dans les camps de la mort il jugea ses propres
épreuves de peu de poids en comparaison de ce
terrifiant holocauste.
Aujourd’hui toutefois, en souvenir de mon père et
parce que certaines voix s’élèvent pour nier la réalité de
19LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
telles atrocités, il me paraît souhaitable de livrer ce
document au public. Sa véracité et par là même sa
valeur historique ne sauraient être mises en doute.

Solange de Lalène
(1980)
20GOMPEL – L’ARRESTATION



L’arrestation







12 décembre 1941

En pleine nuit, trois coups secs à la porte de ma
chambre. Je sursaute, ébloui par le jet de lumière d’une
torche électrique en plein visage. « Police allemande ! »
Bottés, casqués, pistolets braqués, deux spectres
jumeaux du condottiere ont surgi de l’ombre au pied de
mon lit. « Vous êtes arrêté ! » Tandis que ma femme
tente de s’interposer, je me dégage et me lève d’un
bond. « Vous n’avez pas d’arme ? Ne cachez rien, nos
revolvers tirent bien ! » Sur ma réponse négative, l’un
des deux sous-officiers de Feldgendarmerie me tend un
papier, la liste des objets dont je dois me munir : linge,
couvertures, articles de toilette, deux jours de vivres,
trois cents francs au maximum ; ni papier, ni stylo, ni
crayon. J’ai quarante-cinq minutes pour me préparer.
Pendant que je m’habille, je demande le motif de mon
arrestation. « Rassurez-vous, vous n’êtes pas le seul.
D’ailleurs c’est l’affaire de quarante-huit heures. » Et le
policier me remet une fiche qui porte le n° 127. Il ne me
lâche pas d’un pas, tandis que son acolyte visite
21LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
minutieusement tout l’étage pour s’assurer qu’il n’y a
pas d’autre homme dans la maison.
La sonnerie du téléphone retentit. À peine ma femme
a-t-elle décroché le combiné qu’un des policiers le lui
arrache des mains. « Vous n’avez pas le droit de
téléphoner ! » Mais elle a eu le temps de reconnaître la
voix et a compris que déjà, dans Paris, l’alerte était
donnée. L’incident semble avoir impatienté mes gardiens
qui, maintenant, me pressent. Ils m’autorisent cependant
à dire un dernier adieu à ma fille, que je trouve arpentant
sa chambre, l’œil sec, les poings serrés. On descend ma
valise. Un ultime baiser à ma femme, muette et raidie.
Personne n’aura laissé percer son émotion. Quant à ces
messieurs, reconnaissons qu’une fois de plus ils se seront
montrés parfaitement « corrects ».
Devant la porte, une auto militaire attend, un soldat au
volant. Le temps de serrer la main de notre fidèle Auguste
en lui demandant de veiller sur les miens, et, flanqué de
mes deux gardes du corps – toujours pleins d’égards –, je
monte dans la voiture qui démarre dans la nuit.
Après un court trajet, l’auto stoppe devant la mairie
edu XVI où je suis brutalement pris en charge par des
SS, baïonnette au canon. Et sous un flot d’injures,
nous nous trouvons projetés, ma valise et moi, de
l’avenue dans la cour.
Là, à la lumière lunaire d’un lampadaire bleui, je
distingue, face au mur, les mains derrière le dos, une
longue rangée de silhouettes immobiles, alignées à un pas
les unes des autres. Défense, sous peine de mort, de
bouger, de parler. Le doute n’est plus permis : l’aventure
s’annonce mal. Toute la mise en scène sent diablement le
poteau d’exécution. À ma gauche, l’ombre voisine
chuchote : « G… » Je risque un regard oblique et je
22GOMPEL – L’ARRESTATION
glisse : « M… » La file s’allonge sans cesse de nouveaux
arrivants, précipités au mur à coups de crosse et de botte.
Un jour blafard, dans la pluie fine, commence à poindre.
Un remous, quelques cris, des jurons en allemand, et
nous nous retrouvons, après force bourrades, dans
l’avenue où stationne un car, fort luxueux, de la marine
allemande. Nous nous y entassons pêle-mêle, hommes
et bagages, sous la garde de SS armés de mitraillettes et
bardés de grenades. Parmi les « voyageurs », des
visages familiers, salués d’un regard. Parcours
silencieux, chacun pensant aux siens. Il y a peu de
mois, des cars assez semblables conduisaient au
Bourget les passagers pour Londres…
Par le Trocadéro et la place de l’Alma la voiture
rejoint l’École militaire, en franchit la porte cochère,
traverse la cour et s’arrête à l’entrée du manège Bossus.
« Los ! Los ! » L’un d’entre nous qui, malencontreusement,
trébuche dans ses bagages, reçoit en pleine figure une
volée de coups de poing.
Les énormes vantaux de la porte de bois s’ouvrent
pour nous accueillir et, comme un bétail qu’on rentre à
l’étable, poussés par des jurons et des cris orduriers,
nous faisons notre entrée dans l’immense manège.
Les portes, lentement, se referment sur nous.
La vaste enceinte est déjà noire de monde. L’air est
irrespirable. Un nuage de poussière mélangée de crottin
prend à la gorge, colle au visage, brûle les yeux, s’insinue
dans les narines et les oreilles. Déambulant dans la
sciure de la piste, des groupes confrontent les
circonstances de leur arrestation. D’autres, formés en
cercle, assis sur leurs valises ou leurs ballots hâtifs,
attendent en silence. Au fond, sur la tribune, trône une
mitrailleuse que trois servants font pivoter sur son
23LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
trépied et pointent sur l’assistance. Procédé discret
d’intimidation, intelligible dans toutes les langues. À
diverses reprises, des infirmières au blanc bonnet,
pimpantes dans leurs tenues de toile blanche rayée de
bleu, viennent rendre visite à leurs camarades en feldgrau
et se font expliquer, en nous prenant pour cible, le
maniement du joujou meurtrier. Notre situation ne
semble guère les émouvoir, et, bien que l’intermède se
borne à une démonstration platonique, les douces
créatures paraissent enchantées de cette diversion à la
monotonie de leurs tâches coutumières.
De temps en temps, la porte s’ouvre, livrant passage
à une troupe de nouvelles recrues. Une bouffée d’air
frais s’engouffre avec elle, humée avidement. Mais la
porte se rabat aussitôt.
À chaque nouvelle fournée, des frères, des parents,
des amis se retrouvent : quelque camarade quitté sur les
bancs de l’école et que l’on eût certes préféré revoir en
d’autres lieux. Mais dans la grande solitude d’une foule
inconnue, une présence amie est un tel réconfort !
Au rythme des entrées successives, on suppute que
nous devons déjà être six à sept cents. « L’opération »
s’avère d’envergure, la plus importante du genre
jusqu’ici. Cependant, les Allemands semblent avoir
éprouvé quelques déboires et n’avoir pas trouvé tout
leur gibier au gîte car, au dire des derniers arrivés, on
arrête maintenant partout : dans les cafés, aux bouches
du métro et jusque dans la rue. Les arrestations ou plutôt
les « piquages », comme on dit à présent, semblent se
pratiquer dans tous les arrondissements de Paris. Et,
bien qu’il soit encore prématuré de se faire un jugement
sur les règles ayant présidé au choix des victimes, il est
manifeste, aux noms de ceux qu’on dit ici, que la rafle a
24GOMPEL – L’ARRESTATION
principalement porté sur des « notables ». Le mot
d’ordre semble avoir été de frapper à la tête. En
majorité, des hommes ayant dépassé la cinquantaine.
Quelques grands vieillards, quelques jeunes et jusqu’à un
écolier de quinze ans. Gens d’aspect souvent cossu,
bourgeois ou artisans à l’aise, de rares ouvriers, presque
tous français. Aux costumes de ville, corrects et soignés,
se mêlent des tenues de sport aux culottes bouffantes.
Des jeunes ont revêtu leur équipement de ski. L’avenir
montrera qu’ils furent bien inspirés.
Les heures passent. Ceux qui ont été pris au dépourvu
n’ont toujours rien mangé depuis la veille. Et, bien que
tout le monde ait la gorge serrée, on commence à
déballer paquets de vivres et sandwiches. La nature aussi
reprend ses droits qu’il faut bien malgré tout satisfaire.
D’autant qu’il y a parmi nous des hommes d’âge dont les
vessies ont cessé d’être complaisantes. Le long des murs,
deux coins sont réservés… à toutes fins utiles. Premier
rappel (en vase clos, hélas !) des mœurs primitives des
tranchées. À quelques pas de là, un grand malade gît
inanimé sur une civière.
La séparation du foyer douillet, quitté il y a quelques
heures à peine, commence péniblement à se matérialiser.
Cependant, de petits groupes se forment, des clans
s’agglomèrent, on choisit les compagnons avec qui l’on
se promet de faire équipe. Petits arrangements
précaires, comme ceux des tables de souper aux temps
heureux, et qui ne résisteront pas davantage à
l’intervention d’inconnues.
Soudain, les portes s’ouvrent. Avec des cris sauvages,
une horde de soldats déferle dans l’arène et nous refoule
au fond du manège. Dans le vide de la piste, un
lieutenant s’avance, élégant, de belle taille, flanqué de
25LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
deux adjoints. Il prononce des paroles que l’on distingue
mal. Certains, pour mieux comprendre, tentent de
s’approcher. Insolence inouïe qui déchaîne la fureur de
l’officier allemand. Les soldats reçoivent l’ordre de nous
drosser contre les murs en faisant, au besoin, usage de
leurs armes. Torrent d’injures et de menaces grossières.
On saisit au passage : « Têtes de cochons, fils de truies ;
vous allez voir, mes chers messieurs (meine liebe Herren),
vous allez voir… » S’enivrant des éclats de sa propre
voix, vomissant l’injure, l’officier continue de vociférer
au paroxysme de l’exaltation, jusqu’à ce qu’à bout de
souffle, il s’arrête. Tel un derviche hurleur, va-t-il
s’abattre au sol, épuisé par les transports de son délire
sacré ? Il tourne les talons, rajuste sa vareuse et quitte le
manège, entouré de sa garde.
Telle fut la première exhibition dont nous gratifia le
1lieutenant Dannecker . Car c’était bien Dannecker en
personne, le grand chef de l’organisation antijuive en
France, qui venait de nous honorer de sa visite.
La surprise passée, nous nous regardons, abasourdis,
sans prendre cependant l’algarade au tragique. Car toute
la mise en scène apparaît si théâtrale, le dessein
spectaculaire si visiblement calculé que le ridicule
l’emporte, en définitive, sur l’effet de terreur escompté.
On ne parle déjà plus de l’incident et nous nous
demandons toujours ce que l’on va bien pouvoir faire
de nous, lorsque, à la chute du jour, les soldats

1 Dannecker Theodore. Né le 27 mars 1913 à Tübingen. Membre du service des
Affaires juives, le II-112, du Service de renseignement de la SS, le SD, à Berlin
sous la direction Herbert Hagen ; Eichmann étant chargé des sionistes et
Dannecker des Juifs assimilés. Chef du service des Affaires juives de la Gestapo
en France, le IV J, de septembre 1940 à août 1942, puis occupe le même poste en
Bulgarie. Il fait partie de l’équipe Eichmann en Hongrie et finit la guerre en
déportant les Juifs de l’Italie du Nord. Il se pend dans la prison américaine de
Bad-Tölz, le 10 décembre 1945.
26GOMPEL – L’ARRESTATION
reparaissent : on ne nous a décidément pas oubliés. Le
temps de nous former en colonnes par deux, de nous
répartir par groupes, et nous nous retrouvons, sous une
pluie pénétrante de décembre, dans la cour sillonnée de
nombreux autobus.
Comptés et recomptés, les groupes, hommes et
bagages, sont embarqués pêle-mêle dans les véhicules
dont une sentinelle garde l’issue.
Autobus par autobus, le cortège s’égrène dans la
nuit. Dans les rues désertes, pas un être vivant. Paris
est puni ; le couvre-feu ayant été avancé, dès six heures
du soir toute circulation est interdite. L’occasion est
propice pour nous faire disparaître sans que notre trace
puisse être suivie. À travers la ville morte, toutes
lumières éteintes, boutiques fermées et persiennes
closes, nous avons beaucoup de mal à repérer le
parcours. Au passage se devine la masse pesante de
l’arc de Triomphe, tranchant en noir sur le ciel sombre.
Avenue de Wagram, boulevards extérieurs… Enfin
nous abordons dans la cour d’arrivée de la gare du
Nord bondée d’autobus et de cars de police.
Sur le quai, un train nous attend le long duquel nous
nous rangeons. Après une heure d’attente, soudain un
ordre bref. Des hurlements, toujours… Le choc d’un
marchepied dans les tibias. « Schnell ! Schnell ! » Hissés
par nos vêtements, à coups de poing et de botte, nous
atterrissons dans les compartiments non éclairés où
nous culbutons les uns sur les autres. Reprenant
haleine, nous nous efforçons d’abord de nous caser,
puis de nous reconnaître. Des équipes formées au
manège et déjà mutilées au départ de l’École militaire,
il ne reste plus que des débris épars.
27LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
Encore ai-je la chance de retrouver dans mon
compartiment un ancien camarade accompagné d’un de
ses vieux amis. Dès l’abord, celui-ci se montre charmant
et plein d’une philosophie souriante. Dans le malheur
commun, nous allions devenir deux grands amis.
J’évoque ici avec émotion ma première rencontre
dans les ténèbres avec cet être d’élite destiné à bientôt
mourir dans mes bras. Du moins son dernier vœu
pourra-t-il être exaucé : en pleine Occupation, ce Juif,
catholique sincère et ardent patriote, après un service
funèbre à l’église, sera enseveli dans son uniforme
d’officier français.
Après tant de précipitation à nous jeter dans les
voitures, maintenant que nous sommes encagés,
portières verrouillées, le train reste en gare. Un train à
l’arrêt, c’est contre nature et l’on s’impatiente. Pour
nous, dans l’ignorance du sort qui nous attend au terme
du voyage, l’arrêt n’est-il pas un sursis, le bénéfice de
quelques instants de sécurité provisoire que le destin
nous accorde ? Par quelle aberration nous laissons-nous
gagner par la hâte du départ, comme des voyageurs
anxieux de l’horaire ?
Après cette rude journée, profitons du moins du répit
qui s’offre pour essayer de mettre un peu d’ordre dans nos
idées. Non pas d’épiloguer sur nous-mêmes : nous savons
assez que nous ne nous appartenons plus. Mais une
angoisse nous hante, refoulée depuis ce matin de peur
d’une défaillance, et nous obsède sans que nous puissions
l’écarter : nos femmes ! Nos enfants ! À cet instant même,
quel doit être le désarroi de nos familles ! L’image du
foyer, présente à tous ici, apparaît déjà si lointaine, au-delà
des obstacles qui nous séparent sans recours, qu’elle
semble appartenir au domaine du passé. Dans l’ombre et
28GOMPEL – L’ARRESTATION
le silence, chacun se recueille. Par pudeur intime et aussi
par respect de la souffrance des autres, nul ne dit mot.
Dans un coin du compartiment, un cardiaque étouffe,
retenant son souffle pour ne pas gémir.
Enfin, le train s’ébranle. Vers quel destin ? L’Est,
l’Allemagne, la Pologne ? Aux deux bouts du couloir, les
soldats qui nous gardent sont impénétrables. Quelqu’un
fait observer que leurs musettes sont vides. S’ils
devaient nous accompagner pour un long voyage, ils
seraient munis de vivres pour la route. Réflexion de bon
sens qui ranime les courages. Car notre espoir suprême
est de ne pas quitter du moins le sol de France. Au
cours du trajet, haché de haltes en pleins champs, il
nous semble reconnaître Chantilly, passer la gare de
Creil. Puis le train continue sa course dans la nuit.
Nouvel arrêt, ponctué cette fois de cris, de
vociférations. « Heraus ! Heraus ! » Dans l’obscurité, du
haut des wagons, plongée soudaine sur le ballast. Le
choc au sol est dur. Les bagages dégringolent. On
trébuche dans la caillasse, les pieds butent sur les rails.
Nous sommes près d’une station : la gare de
Compiègne. Notre troupe s’est grossie de trois cents
internés de Drancy, presque tous étrangers, amenés en
dernière heure à la gare du Nord. Les soldats
s’efforcent, sans succès d’ailleurs, de nous rassembler en
colonnes par quatre. Parmi les injures, encore et
toujours – il faut décidément en prendre son parti –, un
mot d’ordre circule : qui s’éloigne des rangs sera fusillé
sans avertissement.
La pluie qui nous poursuit depuis Paris s’acharne :
une petite pluie fine, tenace, pénétrante. Chargés
comme des bêtes, les uns de valises, d’autres de ballots,
29LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
de sacs de matelot portés sur l’épaule, les hommes, à
tâtons, démarrent dans la nuit, parmi les flaques d’eau.
Comme des chiens prêts à mordre, les soldats font
bonne garde autour de la colonne, harcelant les
traînards, les lardant de la pointe de leur baïonnette
pour leur faire presser le pas.
De la traversée de Compiègne, puis du trajet suivi à
la sortie de la ville, nous ne distinguons rien, sinon que
sous nos pieds la route monte en pente raide. La
marche est très pénible. À chaque enjambée, les
bagages du rang précédent nous martèlent les genoux ;
ceux du rang qui nous suit nous battent les mollets.
Les à-coups dans l’allure, cette plaie des marches de
nuit, en se répercutant dans toute la colonne,
provoquent des bousculades. Les hommes buttent sans
cesse les uns contre les autres. Au bout de deux
kilomètres, la troupe, disloquée, est en pleine
débandade. Ballottés de droite et de gauche, titubant
comme des marins ivres, nous gravissons la côte,
haletant, peinant, suant.
Des vieux, qui n’en peuvent plus, abandonnent leurs
bagages. C’est un drame douloureux : pour affronter
l’hiver ils n’auront plus désormais ni linge, ni
couvertures, ni même de quoi se laver. D’autres ne
peuvent plus suivre. Dans un geste louable de solidarité,
des jeunes, malgré leur charge, soutiennent les moins
valides, allant jusqu’à les porter. Mais pourront-ils
soutenir longtemps pareil effort ?
Que de fois, au cours de la Grande Guerre,
sommesnous remontés dans le noir aux tranchées, cigarettes
éteintes, avec le chargement complet, cartouchières
pleines ! Je n’ai jamais, alors, fourni d’étape plus dure.
30GOMPEL – L’ARRESTATION
Nous avions, il est vrai, vingt-cinq années de moins…
1et le droit de nous battre .
Enfin un temps d’arrêt ! Pause indispensable pour
nous reformer, mais trop courte, hélas, pour nous
permettre de reprendre notre souffle. « Aufmarsch ! » La
caravane repart. Les soldats, en serre-files, continuent
d’aboyer leurs grossièretés.
La côte monte plus raide. Que diable a-t-on pu
mettre dans cette maudite valise pour qu’elle pèse aussi
lourd ? Soudain, pour comble de malheur, des
projecteurs braqués sur nous nous frappent en plein
visage. Pris dans leur faisceau aveuglant, il nous faut
maintenant avancer les yeux fermés. La poignée de ma
valise, qui m’écorche les mains, me scie les doigts
jusqu’au sang. Pourrai-je me traîner jusqu’à la prochaine
halte sans lâcher mon fardeau ? Il faut tenir pourtant,
tenir coûte que coûte ! Chacun en a conscience et lutte
de toutes ses forces pour ne pas lâcher pied.
D’arrêt en arrêt, de départ en départ, nous avons
atteint le sommet de la côte. Nous voici en terrain plat.
Des deux côtés de la route, des murs se profilent sur le
ciel plus clair. Les pauses se multiplient, suivies de
mouvements confus et de jurons. Pris dans un
tourbillon, poussés, soulevés soudain par je ne sais
quelle force inconsciente, nous nous retrouvons dans
un local clos aux relents de caserne. Aux lueurs furtives
de lampes de poche – engins interdits –, on devine des
murs, des murs nus de prison. Quelle délivrance ! Au
sol, de la paille. C’est ici, sans doute, que nous
passerons la nuit… ou le peu qu’il en reste, car il est

1
Roger Gompel fut un vaillant combattant de la Première Guerre mondiale
durant laquelle il fut grièvement blessé. Il était le principal administrateur des
magasins Les Trois Quartiers. Il reçu la distinction d’officier de la légion d’honneur,
la Croix de guerre et la Médaille militaire.
31LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
près de trois heures du matin. Les hommes, exténués,
lâchent leur chargement, se casent de leur mieux et
s’étendent pour dormir.
Mon vieil ami J. H. s’installe à côté de moi. Depuis la
dernière halte, nous nous sommes accrochés l’un à
l’autre en nous promettant de ne plus nous quitter. Une
voix nous interpelle : « Messieurs, vous êtes français. Je
suis seul ici. Me permettez-vous de me joindre à
vous ? » L’inconnu se nomme. C’est un magistrat : hier
président d’assises, aujourd’hui détenu. Hasard et
absurdité des persécutions ! Nous lui faisons de grand
cœur une place à nos côtés.
En ce qui me concerne, malgré la fatigue, pas
question de dormir. Je suis baigné de sueur de la tête
aux pieds. Mon cœur bat la chamade, mes oreilles
bourdonnent. La poussière du manège me colle encore
au visage, au cou, aux cheveux. Mes mains
ensanglantées collent à mes gants. Est-ce mon linge
mouillé qui déjà me glace ou un accès de fièvre, rechute
d’une récente sinusite, qui me fait frissonner ? Dans un
tel état, céder au sommeil me vaudrait sans rémission
une fluxion de poitrine. Je m’enveloppe alors de mon
mieux dans mon manteau trempé, collant les bras au
corps, serrant étroitement les jambes, pour garder ma
chaleur. Et je songe ! Je songe à ma femme et à ma fille
à Paris, à mes autres enfants dispersés aux quatre coins
de la France. Je songe : étrange destin ! J’évoque le
passé, j’interroge l’avenir. Étrange, étrange destin !

32GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU



Le Camp de Royallieu







Avec le petit jour, la paille commence à s’animer. Les
grognements d’inconnus piétinés dans l’ombre
annoncent le réveil ; des colloques alternent en idiomes variés,
pour nous également incompréhensibles. Nous avons
échoué dans un groupe de transfuges de Drancy.
Rompus à la vie de camp par trois mois d’internement,
ils en portent d’ailleurs les traces creusées sur leur visage.
Ce matin, pas de distribution de jus ! Ce qui ne va
pas de leur part sans bruyantes récriminations. Après
deux mois de famine, le régime de Drancy vient
précisément d’être amélioré. À la suite d’une épidémie
de dysenterie, le nombre élevé des morts ayant
provoqué à la préfecture une panique salutaire, une
commission de médecins, réunie en hâte, a ordonné la
libération immédiate des grands malades, l’augmentation
des rations alimentaires et l’autorisation de recevoir un
colis de vivres hebdomadaire.
Et puis, à Drancy, le camp était maintenant à peu
près installé. Les chambrées s’organisaient et depuis
quelques jours la lumière électrique avait été rétablie.
La vie y devenait possible.
33LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
Ici, tout est à refaire. De nouveau des murs nus,
rigoureusement nus. Pas un clou, pas une planche où
poser ses affaires. Récupération ou vandalisme de nos
prédécesseurs, rien ne reste de l’installation antérieure :
les fils électriques, les lampes ont disparu. Pour tout
mobilier, trois centimètres de paille sur un sol de ciment.
Des voisins, qui se sont aventurés jusqu’aux lavabos, en
reviennent sans s’être lavés : l’eau est coupée, les robinets
à sec. Après la journée d’hier et la nuit dans la paille, un
sérieux décrassage n’eût pourtant pas été du luxe.

*

Puisqu’il ne faut pas songer à faire sa toilette, nous
décidons, faute de mieux, de tenter la visite du
casernement.
Le camp se compose d’un ensemble de bâtiments
répartis en quadrilatère autour d’un ex-champ de
manœuvre devenu terrain de jeu – pour les autres – et
couvert d’un rare gazon. Les baraquements, de style
militaire et limités à un rez-de-chaussée surélevé de
quelques marches, se répètent en trois rangées à peu
près identiques le long de deux rues parallèles dont
l’une, un peu plus large, servira de promenade (nous la
baptiserons « avenue de Paris », tandis que les
Allemands l’appellent prosaïquement « la cour »).
Le camp juif occupe un des côtés du quadrilatère. À
sa droite, les locaux affectés aux communistes ; à sa
gauche, le camp des Russes. En face, les bâtiments
actuellement vacants vont donner asile aux Américains.
Les différents quartiers sont isolés les uns des autres
par des barbelés. Des lignes de barbelés isolent le
champ de manœuvre et deux rangs de barbelés
34GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
ininterrompus entourent l’ensemble du camp qu’un mur
de clôture isole lui-même du monde extérieur. Par
surcroît de sûreté, des miradors, guérites haut perchées
rappelant les constructions lacustres de la préhistoire,
jalonnent le chemin de ronde qu’ils prennent en enfilade
de leurs mitrailleuses et de leurs projecteurs. De
formidables molosses dressés à l’attaque du gibier
humain complètent l’appareil de sécurité. Nous sommes
admirablement gardés.
Au reste, des pancartes bien en évidence donnent à
réfléchir sur les risques de toute tentative d’évasion,
les sentinelles devant faire feu sur tout prisonnier qui
s’approche des barbelés. Une balle claque parfois
pour nous faire comprendre que l’avertissement n’est
pas un vain mot.
De quelque côté que se tournent les regards, le mur
de clôture borne l’horizon. Pourtant, d’un certain angle,
une petite échappée entre deux bâtiments permet de
découvrir quelques toits, un clocher et les crêtes
lointaines de la vallée de l’Oise, serties du trait plus
sombre de quelques bouquets d’arbres dénudés par
l’hiver. Juste ce qu’il en faut pour ne pas oublier
qu’audelà de ces murs persiste un monde vivant où des
hommes vont et viennent, circulent librement, vaquent
à leurs travaux et, la journée finie, retrouvent leur foyer.

*

À une heure, première soupe : chaude, épaisse, copieuse.
Les anciens de Drancy en sont tout ragaillardis. Un pareil
ordinaire vaut bien les tribulations du déménagement.
Mais quelques étourdis – et je suis du nombre – ont omis
d’emporter une assiette et une cuiller. Notre
35LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
inconséquence n’a pourtant pas de suites dramatiques
car, en se repassant récipients et couverts, tout le monde
peut être servi et manger tant bien que mal. Tant bien
que mal, parce que tenir une soupe bouillante dans une
assiette plate qui vous brûle les doigts et s’asseoir dans la
paille sans en perdre une bonne part est un exercice qui
exige un certain entraînement.
Lestée, réconfortée, l’équipe des Drancéens décide
aussitôt d’installer la chambrée. Pensent-ils que nous
sommes ici pour longtemps ? Ou, Allemands pour la
plupart, sont-ils possédés de leur manie innée de
s’organiser partout où ils passent comme s’ils s’y
fixaient pour l’éternité ?
Trois mois d’initiation à la vie de détenu confèrent à
ces anciens sur les bleus que nous sommes, si novices
dans le métier et si peu dégourdis, une incontestable
supériorité. Rivalisant d’entrain et de cœur à l’ouvrage,
à force d’astuces, d’inventions, de trouvailles, ils
réalisent des prodiges d’ingéniosité. Gonflés de leur
prestige de vieux praticiens, ils nous tirent d’embarras
avec une obligeance un peu condescendante mais le
plus souvent désintéressée. Et s’ils nous rebattent par
trop les oreilles de toutes leurs histoires brodées sur
Drancy, il faut bien reconnaître que leur expérience
nous est d’un grand secours.
À l’aide de quelques clous rapportés de là-bas, de
morceaux de ficelle tirés de leurs poches, de bouts de fil
de fer surgis on ne sait d’où, les murs se constellent de
quarts, de gamelles, de chapeaux, de casseroles, de
boîtes de conserves (hélas ! consommées), de manteaux
ou d’assiettes suspendues en l’air.
À l’instar de Drancy, sur des cordes tendues, des
rangées de serviettes multicolores se croisent, pavoisant
36GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
la chambrée comme les mâts d’un navire. À la nuit
tombante, notre gourbi est prêt ; vrai marché aux puces,
mais avec pour tout mobilier la paille et nos valises.
Prévues pour seize hommes, les chambrées sont
assez spacieuses pour qu’en l’absence de lits on s’y serre
à trente-cinq sans trop de gêne. Par l’unique fenêtre
dont les carreaux restants sont barbouillés de bleu en
vertu des consignes d’obscurcissement, le jour filtre à
peine, tandis que le froid pénètre par ses vitres brisées,
soit accidentellement, soit par la balle tirée dans la nuit
par une sentinelle sur une quelconque lumière.
En face de la fenêtre, une porte donne sur un long
couloir dont une extrémité s’ouvre sur la cour. À l’autre
bout se trouvent les lavabos : une rampe de seize
robinets au-dessus d’une auge de pierre qui le jour sert de
toilette et la nuit d’urinoir. Comme l’eau est coupée, on
imagine l’odeur que peut dégager ce cloaque au matin.
Dès quatre heures le jour baisse, et nous voici pour
seize heures sans aucun éclairage, étendus dans la paille,
cloués à notre place, sans rien pour occuper ni les doigts
ni l’esprit. L’obscurité est telle qu’on ne pourrait même pas
découper un morceau de pain. Seize heures de ténèbres,
seuls avec nos pensées ! Que faire pour échapper à la
ronde des fantômes qui se lèvent avec la nuit ?
Le sort de nos familles traquées et sans défense
nous hante sans répit. Aux heures tardives du soir,
dans la demi-conscience qui prélude au sommeil, tout
prend des proportions tragiques, démesurées ;
l’inquiétude, l’angoisse tournent à l’obsession,
l’obsession au cauchemar. On se sent perdre pied. Et
pour ne pas sombrer dans une totale dépression, il
faudrait désormais ne plus penser qu’à soi, repousser
toute image susceptible de nous attendrir, s’enfermer
37LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
dans une sphère d’insensibilité. Séparés de tous les
nôtres, nous ne pouvons plus rien pour eux. Car, quoi
qu’il puisse advenir, quelle aide, quel soutien
pourrions-nous leur fournir, nous qui sommes
retranchés du nombre des vivants ?
Retranchés du nombre des vivants ! Qu’elles
prennent un sens poignant, ces paroles redoutables de la
prière des morts qu’on entend seulement prononcer
devant un cercueil, au bord d’une tombe ouverte…

* *
*

Straflager 122. Le titre se suffit à lui-même. Le séjour ici
n’aura rien d’une villégiature d’agrément.
Les camps de représailles sont au régime du secret :
aucune correspondance, aucune relation avec l’extérieur,
aucun colis. Nuit et ténèbres ! Le monde doit ignorer ce
que nous sommes devenus ; de ce qui se passe
audehors, rien ne doit filtrer jusqu’à nous.
Le règlement intérieur vient d’être affiché dans le
couloir. Ses différents chapitres traitent de la discipline
du camp : appels, corvées, organisation des chambrées.
Qu’importe ! Nous apprendrons bien assez tôt à l’usage
ce qu’il en faut savoir.
La matinée est douce. Jusqu’à l’heure de la soupe,
rien de mieux à faire que de prendre l’air dans la cour.
Dans l’avenue centrale règne l’animation d’une petite
bourgade un jour d’affluence. Mais bourgade à la
population uniquement mâle.
Une foule disparate, à l’affût des nouvelles, circule
par petits groupes au hasard des rencontres. On croise
de vieux amis transformés en clochards par la vie de
38GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
Drancy. Un inconnu vient se mêler à la conversation.
Nos amis nous entraînent : attention aux mouchards !
Comment les dépister dans cette tour de Babel où
Levantins crépus, Nordiques aux cheveux blonds,
Polonais hirsutes, Mongols aux yeux bridés, Russes,
Turcs, Français, Tziganes, citadins cossus, vagabonds
dépenaillés, peaux de bique, bleus d’ouvrier, les uns en
sabots, d’autres en bottes de cheval et culottes militaires
se mêlent et se coudoient ?
Un Lapon albinos, un Hindou, un pompier en tenue,
un facteur, un employé du gaz, deux cheminots
attestent l’éclectisme qui a présidé aux arrestations.
Dans ce monde bigarré, les ci-devant « notabilités »
parisiennes passent inaperçues : leur barbe de trois
jours, leur linge déjà douteux, leurs souliers crottés et la
paille des chambrées fichée dans leurs vêtements les
mettent à l’unisson.

*

1Pierre Masse vient d’arriver. Amené de Drancy en
compagnie de deux autres avocats parisiens dans une
voiture blindée armée d’une mitrailleuse, il a la triste joie
de retrouver son frère parmi les internés. Rentré depuis
peu de captivité au titre de combattant des deux guerres,
celui-ci n’a pas échappé pour autant à la rafle d’avant-hier.
L’arrivée de Pierre Masse est saluée avec
enthousiasme : on le disait déjà fusillé.
Par un plombier envoyé du camp communiste pour
quelque réfection urgente, on venait en effet de recevoir

1
Voir dans Le Camp de la mort lent de Jean-Jacques Bernard (collection
« Témoignages de la Shoah », FMS/Le Manuscrit, n° 7605, 2006), la note
détaillée consacrée à Pierre Masse, p. 317 à 320.
39LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
des nouvelles alarmantes. Trompant la surveillance de
nos gardiens, il avait réussi à nous communiquer la
teneur d’un avis paru dans les journaux du 13 décembre
où il était dit qu’en représailles d’un « attentat » d’ailleurs
non spécifié – l’entrée en guerre des États-Unis
peutêtre – cent Juifs allaient être fusillés et mille autres
déportés dans les territoires de l’Est.
Le bruit s’était immédiatement répandu que Pierre
Masse figurait au nombre des premières victimes.
Il était, heureusement, bien vivant parmi nous. Quant
aux déportations, ce n’était encore qu’une menace. Au
reste, pour des hommes ayant déjà perdu avec leur
liberté leurs droits de citoyen, leur foyer et leurs biens,
un péril différé et dont le sens tragique leur échappait
encore n’était pas de nature à trop les émouvoir.

*

Pierre Masse arrivait auréolé du prestige qu’il s’était
acquis à Drancy.
On l’admirait pour la fermeté de son attitude, on
l’aimait pour son affabilité envers les humbles. Son
renom, son talent, son jugement lucide lui valaient une
autorité incontestable, incontestée.
Pour qui l’avait vu, entouré de ses livres, discutant les
termes de la protestation solennelle adressée au
maréchal Pétain au lendemain des premières lois
raciales, le voir réapparaître sous les espèces d’un paysan
en sabots, une casquette à rabats lui couvrant les
oreilles, son inséparable pipe à la bouche, le contraste
ne manquait pas de pittoresque.
Amaigri sans doute, mais toujours robuste, aussi
imperturbable que dans son cabinet, il avait conservé
40GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
cet air un peu distant qui commande le respect et
cette pointe d’ironie contenue propre à calmer la
fièvre des exaltés.
Sa silhouette, son masque et jusqu’à son sourire
évoquaient l’image du philosophe antique telle que la
symbolisent les figurines du temps.
Ne la rappelait-il pas plus encore par l’esprit ? Il fut
notre mentor, le sage dont les avis étaient notre recours.
Sans qu’il eût jamais consenti le moindre geste pour se
distinguer des autres internés, aux heures de grande
détresse ou lorsqu’une bonne nouvelle se propageait
dans le camp, c’est à lui qu’on allait, de lui qu’on attendait
la parole apaisante ou la confirmation d’un espoir.
Mais s’il trouvait toujours les mots propres à ranimer
les courages défaillants, il ne sacrifiait pas aux vaines
illusions. Flairant la duperie – car lui savait déjà à quoi
s’attendre des Allemands –, il gardait alors le silence,
éludait le débat d’un sourire incrédule et, tirant de sa
pipe une longue bouffée, flegmatique, reprenait sa
marche interrompue.
Neutralisant les clans, la confusion des langues, les
haines, les disputes, sa présence cimenta l’union des
internés, étrangers et français. Ainsi, à l’exception de
quelques isolés farouchement irréductibles comme il
s’en trouve partout, le camp tout entier s’aligna sur
Pierre Masse.
À son exemple, Royallieu se haussa dans l’épreuve à
une tenue morale et à une dignité que ni les pires
souffrances ni les humiliations ne purent entamer.

* *
*

41LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
Les deux premières journées se passèrent dans le calme.
C’était un samedi et un dimanche, jours de sortie pour
nos gardiens qui en profitaient pour aller tirer une
bordée en ville.
Personne ne s’occupait de nous. Les conditions de
vie paraissaient supportables. Nous étions résignés.
Résignation où la soumission à l’inévitable avait
peutêtre moins de part que la fatigue et le coup de massue
de l’arrestation.
S’il se trouvait encore des idéalistes impénitents pour
s’indigner, des juristes assez candides pour invoquer le
droit des gens – déformation professionnelle que les
événements allaient bientôt se charger de redresser –,
nous nous résignions en comptant sur le miracle d’on
ne savait quelle intervention salvatrice qui ne pourrait
manquer de se produire. Fatalisme ? Inconscience ? En
vérité, comme le dirait plus tard un de nos camarades, si
nous avions alors cru cent pour cent à notre relégation à
perpétuité, si nous avions été cent pour cent convaincus
de la perte sans retour de nos foyers, de nos biens, de
nos situations, est-il bien sûr que nous aurions fait
preuve du même moral ?

*

L’accalmie fut de courte durée.
Dès le lendemain, les choses se gâtèrent. Les
Allemands entreprirent de nous faire plier sous la botte,
de nous faire croupir dans la boue, corps et âme.
Pour des hommes vieillis dans l’amour de la liberté,
libres citoyens d’une libre nation, c’est une rude école
que la servitude du pénitencier.
42GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
Sept heures du matin : les hommes de corvée partent
dans la nuit. Bientôt une odeur désagréable envahit la
chambrée. On appelle « au jus ! » Dégageant de la paille
ses membres perclus, chacun cherche à tâtons le quart
introuvable, la boîte de conserves qu’il tend à son tour
sous le lumignon blafard du couloir. Des baquets
fumants, le chef de chambrée tire une indéfinissable
décoction. Breuvage nauséabond qui soulève le cœur et
dont la composition demeurera toujours pour nous une
énigme. Les Allemands le baptisent du nom pompeux
de « thé ». Le thé est une boisson noble. L’appellation
plus vague et prosaïque de « jus » convient certainement
mieux à cette mixture bâtarde. Rigoureusement
inavalable ! Qui de nous eût prévu qu’à quelque temps
de là chacun se précipiterait avec avidité sur ce liquide
saumâtre comme sur une manne céleste, que, les grands
froids venus, il allait être pour nous l’élixir de vie, le
cordial transfusant dans nos membres glacés la chaleur
animale qui nous abandonnait.

* *
*

Avant le petit jour, des coups de sifflet précipités annoncent
l’appel matinal. Des hurlements (« Raus ! Raus ! ») vident les
bâtiments et nous chassent dans la cour.
Le rassemblement se fait sur la place centrale, le dos
aux latrines, en colonnes par cinq. Les Juifs passent
pour de perpétuels agités. Nombre d’étrangers n’ayant
jamais fait de service militaire, l’esprit de discipline leur
est inconnu. Au reste, avec la meilleure volonté – et le
Dieu d’Israël sait combien toute bonne volonté est
absente –, les ordres, donnés en allemand, ne seraient
43LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
compris que du quart des gens. Tenir le garde-à-vous,
chacun à son rang, dans l’ordre prescrit, dépasse
l’entendement de la plupart d’entre eux. Les files
s’enchevêtrent, certains changent de colonne, d’autres
s’éclipsent, le flottement est tel qu’il est impossible de
les dénombrer. C’est un sabotage infernal, d’un comique
parfois irrésistible. Mais il nous en cuira bien souvent !
Aux mains de soudards abrutis, vidés de toute
humanité par dix années de terreur policière féroce,
l’appel, simple formalité réglementaire en apparence,
s’avère une arme redoutable.
Dans la pluie, le froid et la neige, l’attente immobile,
prolongée à dessein, peut atteindre au supplice et
devenir mortelle. Il y a en principe deux appels
quotidiens, au lever et à la chute du jour. Mais toutes
sortes d’occasions fournissent le prétexte de
rassemblements supplémentaires. Au cours de l’hiver
particulièrement rigoureux de 1942, ces appels répétés
feront d’immenses ravages parmi les détenus.

*

Vers une heure, la soupe : le grand événement de la
journée. L’après-midi, distribution de pain, d’une
dizaine de grammes de margarine, parfois remplacée par
une cuillerée à café de confiture et le dimanche par un
rond de saucisson ou une lamelle de fromage. À cinq
heures, le « thé » chaud : c’est le repas du soir.
Au début les rations nous parurent suffisantes. Du
reste, d’autres soucis occupaient nos pensées. Des bruits
couraient de libération prochaine. On « savait » qu’à la
suite d’une protestation de Vichy nous devions être
incessamment relâchés. Les plus vieux les premiers. Déjà
44GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
des états de renseignements circulaient dans les
chambrées, spécifiant pour chacun l’âge, l’état-civil, le
nombre d’enfants, en vue de fixer l’ordre des départs.
Une confiance raisonnée confirmait nos espoirs. C’était
une certitude : nous serions bientôt libres. Les avis ne
différaient que sur les délais. Les plus pessimistes allaient
jusqu’à envisager une détention de soixante jours. C’était,
au dire des « compétences », la peine la plus rigoureuse
qui pût être infligée à des otages. Les esprits pondérés
optaient pour la quarantaine, les impatients croyaient au
départ imminent. Une information sûre, venue du camp
communiste voisin, annonçait la reprise de Kiev par les
Russes en marche sur Berlin. Simple question de jours,
d’heures peut-être.
Quelques coups de sifflet sonnant le branle-bas de
rassemblement nous rappelèrent soudain à la réalité :
visite du médecin allemand.

* *
*

Les hommes sont massés dans la cour.
Longue attente selon l’usage.
Flanqué du Sonderführer, adjudant chien-de-quartier
adjoint au commandant du camp, le médecin-major fait
enfin son apparition. C’est un homme distingué,
extrêmement élégant, racé, type parfait de l’officier de
cavalerie. À distance respectueuse, quelques
sousofficiers, modestes figurants, assurent le décorum de la
commission médicale.
Le Sonderführer parle assez couramment un français
émaillé d’argot. D’où lui vient cet accent belge ? À la
signature de l’armistice, le hasard a voulu qu’il se
45LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
trouve à Paris, employé comme serveur dans une
taverne de la place Clichy.
Il explique que seuls seront examinés les infirmes et
les invalides cent pour cent. Une vingtaine d’impotents
se frayent péniblement un passage à travers les rangs
pour venir s’aligner devant l’aréopage. Ce sont de
grands infirmes, deux vieux quasi aveugles, des
paralytiques, des tuberculeux. Le spectacle est navrant.
L’examen médical commence par un vieillard tordu,
plié en deux, la tête penchée vers le sol.
« Redresse-toi ! » dit le major. Le malheureux
esquisse un geste d’impuissance. Alors, pour mieux se
faire comprendre, le médecin lui assène sur les reins un
formidable coup de poing. L’homme s’écroule à terre en
réprimant un cri de douleur.
« Au suivant ! » clame le Sonderführer. C’est un
hémiplégique. « Quel âge ? – Soixante-neuf ans !
– Profession ? – Pharmacien ! – Nous avons grand
besoin de pharmaciens en Russie ! … Bon pour la
Russie ! » annonce le Sonderführer.
La troisième vient de subir une première intervention
chirurgicale pour une affection intestinale dont
l’opération s’effectue en deux temps. Son état nécessite
une hygiène délicate. « Profession ? – Antiquaire !
– Mais il y a aussi des antiquités en Russie ! » ironise le
médecin en se tournant vers le Sonderführer. « Bon pour
casser des pierres en Russie ! » annonce le Sonderführer.
En quelques instants tous les cas sont réglés. Et le
major conclut sur un ton méprisant : « Je me demande
pourquoi on me fait faire ce métier : une mitrailleuse
ferait tout aussi bien l’affaire ! »
46GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
La séance est levée. La commission se retire,
précédée du médecin, distingué, élégant, racé, type
parfait de l’officier de cavalerie.
« Los ! » crie le Sonderführer.
Les hommes, édifiés, retournent à leurs chambrées,
muets, le cœur serré. Ce jour-là, il ne sera plus question
de libération.
Au bout de quelques jours, professeurs, écrivains,
industriels et polytechniciens, poussés par esprit de
corps à s’isoler en petits groupes fermés, sortirent peu à
peu de leur réserve pour se mêler les uns aux autres.
À la faveur d’amitiés communes, de nouvelles amitiés
se nouaient.
À se mieux connaître, on apprit à se mieux
comprendre, à s’estimer, à sympathiser.
La conversation d’un homme d’expérience qui consent
à parler de sa spécialité est toujours riche d’enseignements.
Tandis que les intellectuels s’avisaient que des
hommes d’affaires pouvaient n’être pas que des
machines-à-gagner-de-l’argent, ceux-ci devaient convenir
à leur tour que la pratique des spéculations de l’esprit
pouvait ne pas exclure un sens aigu des réalités chez des
clercs au surplus parfaitement informés de beaucoup de
problèmes auxquels ils les auraient crus indifférents.
Les exclusives de clans, les préventions tombèrent.
Au désœuvrement, à l’obsession de notre situation
sans issue ne s’offrait d’autre diversion que nos
entretiens entre compagnons d’infortune.
On causait à bâtons rompus en faisant les cent pas le
long des baraquements. La conversation débordant le
plus souvent le cadre de nos activités familières, du
contact d’esprits de formation et d’orientations très
différentes, de l’opposition des points de vue naissaient
47LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
sur le monde qui nous était fermé des aperçus inédits,
de nouveaux horizons élargissant notre univers. Effet
inattendu de notre claustration.
Des chefs d’entreprise, rivés à la tâche depuis de
longues années, se trouvaient soudainement désœuvrés.
Plus lourdes avaient été leurs responsabilités, plus
pesant le souci des milliers de familles dont le sort
dépendait de leur activité, plus fort naissait chez eux un
sentiment de délivrance. Et puisque la captivité leur
fournissait les loisirs d’une retraite propice aux jeux de
la pensée séparée des actes, ils s’y laissaient aller non
sans quelque griserie, comme aux temps insouciants de
leur jeunesse étudiante.
Plût au ciel que ce regain d’activité intellectuelle qui
marqua la première période de notre séjour à Royallieu
n’eût pas eu d’autres causes que le milieu nouveau,
l’inaction et l’apport stimulant d’amitiés naissantes !
Les troubles dus à la sous-alimentation commençaient
à se faire sérieusement sentir et nous pouvions suivre sur
nous-mêmes les progrès de notre désincarnation. À
mesure que le corps se dépouille, le rythme de la vie
cérébrale s’accélère. « La bête assez affaiblie, la liberté de
l’esprit devient possible. » Ascètes sans vocation et
qu’aucune mystique ne soutenait, simplement faméliques
en vérité, la déficience physique s’accompagnait pour
nous de ce dédoublement de la personnalité que
connaissent bien les prisonniers.
Morts au reste du monde, morts gardant la
conscience de leur vie antérieure et, suprême dérision,
dotés du macabre privilège de se survivre à soi-même.

* *
*
48GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
Après les trois ou quatre premiers jours de notre séjour
ici, la direction du camp semble avoir reçu de nouvelles
instructions quant aux règles auxquelles nous devons
nous soumettre. La discipline se resserre. Les barbelés
qui nous séparent des camps russe et communiste, avec
lesquels aucun contact n’est autorisé, sont renforcés. Des
panneaux de fibrociment viennent murer le bout
d’avenue donnant sur le camp des Russes, d’où nous
pouvions leur faire des signaux. Les communistes qui
occupent des emplois d’ouvriers ne doivent pénétrer
dans notre camp qu’accompagnés de sentinelles. Les
inspections des chambrées par les sous-officiers se
multiplient. Nous commençons à nous sentir traqués.
Les rations alimentaires se réduisent à un rythme
inquiétant. Les anciens de Drancy, qui avaient accueilli
les premières soupes avec enthousiasme, commencent à
déchanter. Nous autres, les bleus, qui n’avons pas pâti
comme eux, pourrons durer quelque temps sur nos
réserves sans souffrir effectivement de la faim. L’unique
soupe quotidienne qu’on distribue vers une heure se
compose d’un quart de liquide et d’un demi-quart de
légumes ; plus deux cent vingt grammes de pain et
quinze grammes de margarine ; et une tisane chaude
deux fois par jour. Le problème de l’alimentation passe
désormais au premier plan. Tandis que les techniciens se
livrent à d’interminables calculs sur le nombre de calories
que représente la ration quotidienne par rapport au
minimum nécessaire à la vie humaine, les responsables
des distributions s’ingénient à découper des gabarits
triangulaires en carton assurant une division exacte des
boules de pain en un nombre impair de portions, ce qui à
main levée n’est pas un travail aisé. À l’aide d’un morceau
de bois et de deux bouts de ficelle, on confectionne des
49LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
balances permettant de contrôler l’égalité des répartitions
entre tous. Et malgré toutes ces précautions, pour éviter
toute discussion les portions sont ensuite tirées au sort.

* *
*

Le bruit court que les grands invalides et les vieux
– chacun, suivant son âge, limite la catégorie des vieux à
soixante-quinze, soixante-dix, soixante-cinq et même
soixante ans – seront incessamment libérés. Il est vrai
qu’après la démonstration spectaculaire fournie par la
visite médicale, diverses demandes de renseignements
ont circulé dans les chambrées, et il n’en faut pas
davantage pour faire naître les rumeurs les plus
extravagantes. Au cours de notre séjour au camp, nous
verrons qu’il n’y a pas de limite aux élucubrations de
l’interné, comme sans doute de tout prisonnier.
Les uns « savent » qu’à la suite de la protestation du
gouvernement, dont nous avons eu l’écho par les
ouvriers du camp communiste qui rétablissent
l’installation électrique dans nos locaux, nous devons
faire l’objet d’une libération générale très rapide, par rang
d’âge. D’autres que, conformément à un principe
allemand ne souffrant pas d’exception, nous serons
certainement rendus à la liberté au bout de
quatre-vingtdix jours. D’autres encore, que notre peine sera de
quarante jours… la fameuse quarantaine. D’ailleurs,
puisqu’on élargit les détenus à l’expiration de la peine qui
leur a été infligée, il serait inconcevable qu’envers ceux
d’ici, arrêtés sans qu’aucun délit n’ait été relevé contre
eux, un traitement plus rigoureux puisse être appliqué. Le
plus clair de notre temps se passe en discussions
50GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
interminables sur cet inépuisable sujet. Quels que soient
les détours quelles empruntent, toutes les pensées en
reviennent toujours au même point : la sortie.

*

Jeudi 18 décembre, les hommes de plus de soixante-cinq
ans viennent de recevoir l’ordre de prendre leurs affaires
et de se rassembler immédiatement dans la cour. Assaillis
par la foule des camarades acharnés à les charger de
commissions pour leurs familles, étourdis aussi par la
soudaineté de leur délivrance, ils sont brusquement
arrachés à nos sollicitations par les sous-officiers qui
pressent le départ. On les isole au milieu de la cour : nous
ne pouvons plus les approcher. Mais ce soir, pour la
première fois, nos familles auront de nos nouvelles.
Ce premier départ est suivi, deux jours plus tard, de
la libération de quelques grands invalides et de malades
présentant un pronostic fatal, qu’il a été jugé plus
opportun de renvoyer mourir chez eux.
Cependant, on se perd ici en conjectures sur le sort
qui nous est réservé. La compagnie qui nous garde a
reçu, voici deux jours, l’ordre de se préparer à quitter
Compiègne pour l’Est. Sans doute afin de nous y
conduire nous-mêmes ? Aujourd’hui une nouvelle
compagnie est venue la remplacer : il n’est donc plus
question de notre départ. Voici une semaine que nous
sommes à Royallieu sans qu’on nous ait encore
immatriculés. Faut-il en conclure que nous ne sommes
pas destinés à demeurer ici ?

* *
*
51LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
On commence à crever sérieusement de faim. En
revanche, le courant électrique est rétabli : il ne nous
manque plus qu’une ampoule pour être éclairés. Les
journées sont longues, mais « on » dit que les Russes
ont pris l’offensive et avancent rapidement. À en croire
les nouvelles qui filtrent des camps russe et
communiste, tout va très bien et très vite : on s’attend
à la prise imminente de Kiev. La fin n’est plus qu’une
question de semaines.

*

C’est demain Noël. Ce soir : réveillon. Festin : les
rations de pain habituelles. Vers dix heures du soir une
bande joyeuse fait irruption dans notre chambrée. Elle
se groupe autour d’un lumignon fiché sur un manche à
balai. Il est fait d’une boîte de conserves et d’une ficelle
imprégnée de graisse en guise de mèche. Les
réjouissances : nos vieilles chansons de route dont les refrains
sont repris à pleine voix par toute la chambrée. Puis
alternent des chants russes avec l’inévitable Bateliers de
la Volga, des czardas hongroises, des mélodies en
yiddish. C’est la première fois que j’ai l’occasion
d’entendre des chansons yiddish, et celles-ci ne
manquent ni de caractère ni de poésie. De couplet en
couplet, de refrain en refrain, l’ambiance s’échauffe,
l’assistance s’excite et, soûlée par ses propres chants,
en arrive à un état d’exaltation très voisine de l’ivresse
alcoolique. Pourtant nos estomacs sont creux. Mais
voici qu’à la lumière de la flamme fumeuse s’agite un
petit bonhomme vêtu de peaux de bêtes. Deux yeux
noirs ardents éclairent sa petite face noiraude. Avec un
entrain et une verve irrésistibles, il attaque une vieille
52GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
chanson bourguignonne dont il scande les passages
scabreux de gestes truculents. Il est impayable avec son
accent de terroir et son agitation fébrile de petit
gnome. Dans la lumière vacillante qui fait jaillir de
l’ombre les visages groupés autour de la lampe, la
scène prend le pittoresque fameux des beuveries de
Téniers. Il n’y manque que les accessoires : pots de vin
frais, flacons d’eau-de-vie, victuailles, jambons pendus,
marmite bouillant dans l’âtre. Mais l’excitation a plus
de prise sur les estomacs creux et nous ne sentons pas
la faim. Encore une chanson à boire et la troupe, après
nous avoir comblés de vœux, nous quitte pour aller
porter la gaieté dans les chambrées voisines.
Longtemps nous en entendons les échos dans la nuit.

*

Triste Noël. Le froid s’installe. La soupe se fait de
plus en plus claire. Eau et navets depuis trois jours, et
de moins en moins de navets. Les camarades
rencontrés au hasard des sorties dans l’avenue
commencent à décoller, les mines ne font plus
honneur au régime de la maison. Traits tirés, visages
creux, lèvres bleuies, démarche alourdie. Les longues
promenades des premiers jours s’écourtent. Deux
salles vidées et désaffectées qui servaient
respectivement de réfectoire et de bibliothèque
– vestiges d’une civilisation révolue – ont été
adoptées comme promenoir. C’est ici le lieu
géométrique des bobards, la foire aux illusions,
cellelà toujours abondamment pourvue.

Mais le moindre petit morceau
53LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
De ver ou de vermisseau
1Ferait bien mieux mon affaire .

* *
*

À présent commence l’apprentissage de la patience
dans les misères et dans la peine. Partout, à tout
moment, la hargne des gardiens nous poursuit :
irruptions soudaines dans les chambrées,
accompagnées de bordées d’injures et de hurlements bestiaux
pour une fenêtre ouverte ou fermée, pour une
couverture repliée de biais, pour de la paille sur le
passage. Les corvées pleuvent : nettoyage des locaux,
épluchage des légumes, balayage de la cour sous le
coup de botte qui guette et le poing prêt à s’abattre.
Pour un brin de paille retrouvé entre deux pavés,
menace de faire désormais nettoyer le sol avec les
mains. Au lever du jour et à la tombée de la nuit, les
appels se prolongent : attente interminable sous la
neige ou dans le vent glacé des hommes immobiles,
gelés et frissonnants. Et la faim s’insinue en vagues
lancinantes, avec son cortège de vertiges, de faiblesses,
d’hébétude et de dégradations physiques qui par degrés
réduisent l’homme au rang de la bête.
Le programme d’acheminement implacable vers la
mort se dévoile, suivant une progression méthodique
élaborée et enseignée dans des écoles spéciales :
humilier, avilir, abrutir, épuiser au moyen de tortures
physiques et morales savamment combinées jusqu’à
complète extinction de toute personnalité humaine.

1 Référence à la fable La Cigale et la Fourmi de Jean de La Fontaine (« Pas un seul
petit morceau/De mouche ou de vermisseau »).
54GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
Extermination par un « pogrom à froid » à défaut de la
déportation massue prévue lors de notre arrestation.

*

Contrairement à mon attente – on a si souvent répété
que les Juifs manquaient de courage –, presque tous ici
supportent avec stoïcisme, dans le silence et dans la
dignité, des épreuves dont la civilisation n’imaginait pas
le retour possible. Ni cris, ni lamentations, ni vaines
révoltes. Mais une indignation contenue les soutient, et
surtout un immense mépris. Mépris pour les petits, les
sans-grade, la meute servile des gardes-chiourme
attachés à leurs trousses, mépris pour les chefs et la
bande criminelle qui les dirige, dégoût sans bornes aussi
pour toutes les lâchetés – indifférence ou bas calcul –
des comparses de chez nous, prêts à jeter en pâture une
proie sacrifiée dans l’espoir, combien chimérique, de
détourner les coups d’un destin inexorablement fixé.
Dans la condition misérable où il se trouve réduit,
pas un de ces malheureux qui n’ait conscience de sa
supériorité d’homme sur ses tortionnaires, ces
esclaves abrutis par une discipline de fer, et qui ne se
sache, lui, homme libre, encore maître de sa pensée et
confiant dans l’avenir.

*

Cependant les semaines passent, monotones, dans la
pénombre glaciale de l’hiver. Et chaque jour se répète le
cycle invariable des appels effectués dans la neige et la
boue, des interminables discussions sur l’inépuisable
sujet de la libération prochaine mais toujours retardée,
55LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
de l’attente avide de la soupe, espoir enfantin
d’abondance toujours déçu, le tout dans la morne
tristesse des faims inassouvies et d’une vie limitée à
l’attente de la mort. Longues heures désœuvrées
jusqu’au retour des nuits sans lumière avec leur cortège
de rêves nostalgiques où la pensée tourne en rond.

*

La faim rôde et chacun conçoit une technique
personnelle d’utilisation optimale de sa ration
journalière. Les uns, incapables de se dominer,
dévorent, aussitôt reçue, la totalité de leur ration de
pain, quitte à rester ensuite vingt-quatre heures sur leur
fringale. D’autres, après des expériences
minutieusement observées, en calculent la division en doses
soigneusement minutées : une tranche à cinq heures,
une à sept heures, deux au réveil, et le reste – s’il y en
a – dans la soupe avec les miettes soigneusement
conservées dans une serviette. Les méthodes sont
confrontées, discutées, controversées, et chacun reste
finalement sur ses positions ou plutôt sur sa faim
jusqu’à la prochaine distribution qui fera renaître
inéluctablement la discussion quotidienne – en quelque
sorte rituelle – aussi ardente, aussi stérile…

* *
*

Cependant, les états des services administratifs ne
cessent de circuler. Demandes de renseignements de
toute nature sur chacun des prisonniers. Âge, nationalité,
situation de famille, services de guerre, invalidités.
56GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
Hier, j’ai été amené à faire la déclaration de ma
mutilation de guerre. Appelé à la visite médicale, je
justifie par la production de ma carte de mutilé mon
taux d’invalidité fixé à 65 %. J’échappe ainsi à
l’obligation de me déshabiller.
Le service de santé est assuré par les médecins
internés avec un dévouement et une abnégation
admirables (sous le contrôle du major allemand). Dans
mon cas, aucune autre formalité que l’inscription sur le
livre de visite de l’invalidité reconnue. Autant en
emporte le vent…
Le lendemain, à ma grande surprise, convocation à
onze heures du matin à la visite de major allemand.
Nom ? Âge ? Profession ? Verdict : en observation à
l’infirmerie. À deux heures.

*

À mon retour à la chambrée, perplexes, les camarades se
lancent sur ma situation dans des argumentations à perte
de vue, aubaine inespérée tombant dans le vide des
heures désœuvrées. Mon cas est commenté, disséqué,
discuté sous toutes les formes, sur tous les plans. Les
hypothèses les plus invraisemblables et les plus
contradictoires s’échafaudent. Tout est envisagé, même
ou plutôt surtout l’absurde, car rien n’apparaît
impossible dans un monde en dérive que rien ne
rattache plus aux réalités terrestres. Finalement, l’opinion
dominante est que mon entrée à l’infirmerie ne peut
s’expliquer que comme prélude de ma libération. On se
perd en conjectures sur les causes mystérieuses de cette
mesure d’exception. Et on m’abreuve de mille et mille
commissions verbales pour Paris.
57LE CAMP JUIF DE ROYALLIEU-COMPIÈGNE
Lorsque l’arrivée de la soupe fait taire les
conversations en rappelant l’attention générale à des
préoccupations plus immédiatement utilitaires, je peux
enfin essayer de faire le point.
Primo, je quitte mes camarades pour l’inconnu.
Secundo, l’infirmerie est sûrement chauffée… et il
fait – 15 °C !
Tertio, sans vouloir croire encore à ma libération, je
ne puis me défendre de songer…
Le plus pénible, c’est d’abandonner Jacques, mon
vieil ami. Depuis notre arrestation, nous vivons
fraternellement unis, mettant en commun nos biens
terrestres : gamelle, peigne, rasoir, torchon, de même
que notre patrimoine spirituel : nos soucis et nos peines.
Deux heures approchent. Je termine mon
paquetage. Adieux à tous. Jacques m’accompagne
jusqu’aux barbelés où doit se trouver le soldat qui me
conduira à l’infirmerie.
Encombré de ma lourde valise et de mes couvertures,
je traverse, suivi de mon gardien, le champ de manœuvre
qui sépare nos locaux des bâtiments réservés au service
de santé, de l’autre côté du camp. C’est un énorme effort.
Je ne me rendais pas compte des forces perdues au cours
de quatre semaines seulement de jeûne. Et j’arrive,
exténué, à destination.
Après avoir satisfait aux formalités d’entrée, je
traverse un corridor où j’ai le temps d’apercevoir deux
petits lavabos de faïence, un évier et, discret dans un
angle, un petit fourneau de cuisine sur lequel chauffe
une marmite attendrissante… et je suis introduit dans
une salle de malades.
Ma première sensation est une bouffée de chaleur au
visage. Court vertige, puis une délicieuse tiédeur se répand
58GOMPEL – LE CAMP DE ROYALLIEU
dans tout mon corps. À la chaleur d’un poêle poussé au
rouge, mes mains et mes pieds commencent à fondre.
Je jette un regard circulaire autour de moi. Face à face,
deux rangées de lits – une douzaine en tout – le long des
murs. Au centre de la salle, une grande table rectangulaire
assortie de deux bancs et de quelques chaises.
Assis ou allongés sur leur lit, des messieurs en
veston, l’air très sérieux, vaquent à leurs occupations.
Fort correctement vêtus jusqu’à la taille, car au-dessous
de la ceinture… ils sont en caleçon ! L’effet est d’un
burlesque irrésistible : scène de vaudeville ou asile
d’aliénés ? Pour parer à toute tentative d’évasion, on
confisque ici les pantalons. Il suffisait d’y penser.
Peutêtre eût-il fallu aussi songer que beaucoup ne
possédaient qu’un seul caleçon. Et en quel état ! Ce qui
ne va pas sans inconvénients…
À mon arrivée, deux autres « entrants » grelottent
dans l’attente d’un lit. Ceux-là sont encore en
possession de leur pantalon, attribut symbolique d’une
mâle liberté. Ce sont deux Américains déjà sévèrement
éprouvés par le régime de l’internement. Le premier,
miné par la tuberculose, aux trois quarts paralysé,
pauvre petit être atrophié par la maladie et la souffrance,
ne s’exprime qu’en sons inarticulés, aussi inintelligibles
en anglais qu’en français. L’autre, d’origine tchèque,
tordu par des rhumatismes déformants, se répand en
protestations véhémentes contre les traitements
indignes infligés aux citoyens de la libre Amérique. Par
le truchement de la langue anglaise, nous deviendrons
très vite d’excellents camarades.
Les autres malades de la salle paraissent tous
français. Ce sont de vrais ou de pseudo-communistes
arrêtés au lendemain de l’armistice. Un cheminot de
59