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Le Capitaine Gerbaud, 1773-1799

De
405 pages

Courtizols, 28 novembre 1791.

Mon cher père,

Que je vous sais donc bon gré de ne m’avoir pas fait attendre votre réponse : avec quel plaisir ne l’ai-je pas reçue ! Et je vous laisse juger si après un mois et demi de silence un fils peut être satisfait en recevant des nouvelles de sa famille. Je ne sais qui peut vous avoir fait les rapports que vous me détaillez dans votre lettre, mais je vais les détruire par d’autres plus sincères.

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GILLES ETIENNE GERNALD DE MALGANE
Avocat en Parlement, magistrat à la cour de justice de guéret

d’après un portrait de famille

Maxime Mangerel

Le Capitaine Gerbaud, 1773-1799

Les volontaires de la Creuse en 1791 - L'expédition en Sardaigne - La captivité en Espagne - Occupation de Rome - Les campagnes d'Égypte et de Syrie

FACULTÉ
DES LETTRES
 — 
CABINET
DU DOYEN
 — 

UNIVERSITÉ DE CLERMONT

Clermont-Ferrand, le 17 janvier 1909.

 

CHER MONSIEUR,

 

La lecture du manuscrit du Capitaine Gerbaud m’a très vivement intéressé. Le Journal est extrêmement curieux, et constitue une véritable source pour l’histoire de la Campagne d’Égypte. Les lettres n’ont sans doute pas la même valeur documentaire, mais n’en sont pas moins fort intéressantes. Elles donnent des détails caractéristiques sur la vie des volontaires pendant les années 91 et 92 ; vous savez que la valeur de ces troupes est un des points les plus contestés de l’histoire de la Révolution. Les lettres du capitaine Gerbaud permettent de dire que cette valeur commença par être à peu près nulle. L’Espagne ne parait pas avoir intéressé beaucoup notre auteur. Son éducation classique le rendait plus sensible aux beautés de l’Italie. Cette partie de l’ouvrage abonde en renseignements intéressants sur l’état de l’Italie après les campagnes de Bonaparte.

En somme, l’ensemble a une véritable valeur et forme un volume tout à fait vivant, dont la publication vous fera le plus grand honneur.

 

DESDEVISES DU DEZERT.

INTRODUCTION

Le 28 floréal, an VII, mourait, à l’âge de vingt-cinq ans, la poitrine trouée par une balle, sous les murs de Saint-Jean d’Acre, en Syrie, le capitaine d’état-major Pierre-François-Jean-Baptiste Gerbaud de Malgane.

Trois jours après, Bonaparte abandonnait les murs démantelés d’Acre et le général Vial1 écrivait. cette lettre qu’il faisait partir du Caire le 10 messidor :

Le général Vial au citoyen Gerbaud père.

 

Votre fils n’est plus, citoyen.

Gerbaud est mort, mais au champ d’honneur, au service de sa patrie, regretté de tous ceux qui l’avaient connu, dans les bras de l’amitié qui, dans ses derniers momens lui a prodigué des soins que ceux de sa famille n’auraient égalé qu’à peine. Jamais il ne m’avait quitté depuis qu’il m’avait joint en Italie, ne pouvant l’avoir près de moi pour mon aide de camp, je l’avais fait entrer à l’état-major de l’armée et me l’étais fait adjoindre. Je me suis reproché bien des fois, dans les regrets que sa perte m’a causés, un attachement qui semble avoir amené l’occasion de sa perte.

J’avais commandé une division active en arrivant en Egypte, puis les provinces de Damiette et de Mansoura dont j’avais pris possession. Le 4 pluviôse nous partîmes du Kaire où nous étions depuis un mois nous préparant à l’expédition de Sirie. Vous saurés, par les rapports officiels du général Bonaparte, tout ce qui s’est passé sous Acre durant ce siège long et opiniâtre. Le 21 floréal, l’assaut fut terrible, il coûta la vie à bien des braves gens. Le général Bon, l’adjudant général Fouler y furent tués, nous y perdîmes plusieurs chefs de corps et un grand nombre d’officiers de distinction. J’y fus blessé moi-même, mon aide de camp qui est mon cousin germain2 le fut aussi, enfin Gerbaud, le trop malheureux Gerbaud, reçut une balle qui le perça au-dessus du téton gauche, lui fracassa le poumon et ne s’arrêta qu’au défaut de l’omoplate. Il ne mourut cependant que le vingt-huit, dans ma tente où je l’avais fait transporter et sur mon propre lit. Le général en chef m’avait promis pour lui le grade de chef de bataillon ; il eût été adjudant général avant la fin de la campagne.

Je voudrais être à portée de vous donner de vive voix une nouvelle aussi accablante, afin d’adoucir, si c’était possible, la douleur qu’elle va vous causer et vous faire goûter les consolations dont j’ai été privé moi-même quand, au premier moment, mon désespoir égalait le vôtre.

Il a beaucoup parlé de sa mère dans ses derniers momens, il nommait ses sœurs par leur nom, il en appelait deux, ses deux petites jumelles. Il a montré cette fermeté froide qui caractérise les grandes âmes : pas une seule plainte ! Il semblait regretter la vie plus pour les autres que pour lui.

J’ai fait mettre de l’ordre dans ses affaires. Je vous en ferai rendre compte dès que je pourrai.

Salut et affection bien sincère.

VIAL.

Cette lettre n’arriva jamais à destination.

Bonaparte avait quitté l’Egypte, plusieurs officiers ayant pris part à l’expédition étaient de retour en France. A Chénerailles, on n’avait pas reçu de nouvelles du capitaine Gerbaud depuis frimaire an VII3. On était dans la plus mortelle inquiétude. Les feuilles publiques n’avaient donné aucune liste de militaires morts à l’armée d’Orient... On espérait encore. M. Gerbaud père multipliait les demandes de renseignements ; il avait écrit au général Vial, au père du général, à sa femme, au ministre de la guerre, au général Berthier, au général en chef de l’armée d’Égypte..., les suppliant de mettre un terme à ses angoisses, lorsque, dans le courant de brumaire an VIII, il reçoit la lettre suivante par l’intermédiaire de son beau-frère Boëry, député au Conseil des Cinq-Cents :

A Paris, le 13 brumaire
an 8 de la République française.

 

Alexandre Berthier, général de division, au citoyen Boëry, représentant du peuple, rue Honoré, n° 8.

 

Je certifie, citoyen, que l’adjoint aux ajudants généraux Gerbaud a été tué au siège de Saint-Jean-d’Acre en germinal, en combattant à côté du général Vial, qui s’est chargé de toutes les affaires d’intérêt de cet officier. Quant aux papiers qui constatent la mort et qui ont rapport à l’inventaire des effets de cet officier, ils ont été déposés entre les mains du payeur général de l’armée.

Salut et fraternité.

Alex. BERTHIER4.

Il fallait bien se rendre à la triste évidence ! Ce fut un désespoir profond dans cette famille si unie dont tous les membres manifestaient pour Jean-Baptiste une affection sans bornes et avaient conçu pour lui les plus hautes espérances. Des paroles amères furent prononcées à l’adresse du général Vial dont l’amitié était la cause involontaire de ce malheureux événement.

Le père écrivait de suite au général, le 30 brumaire an VIII :

Il n’est que trop vrai que j’ai perdu le plus tendre des fils et vous le meilleur des amis. Quel coup pour un cœur paternel ! Le sort qui n’avait cessé de persécuter mon malheureux fils devait le conduire à telle fin tragique. Que de revers il a éprouvés avant d’en venir là ! Je me flattais qu’il y aurait un terme à ces persécutions. Il y en a eu un effectivement, mais il est bien cruel... Entraîné dans la carrière de la gloire plutôt par la force de l’amitié que par son penchant, combien n’a-t-il pas de droit à nos regrets communs !...

Un an après, le 10 nivôse an IX, arrivait de la part du général Vial, à peine débarqué à Toulon5, un pli contenant le duplicata de la lettre écrite le 10 messidor, accompagné des détails suivants :

Au Lazaret de Toulon. le 26 frimaire an 9e.

 

Le général Vial au citoyen Gerbaud père.

 

Je désire bien avoir de vos nouvelles, mon cher citoyen. J’ignore si les lettres que j’ai eu l’honneur de vous écrire à diverses époques vous sont parvenues. Vous trouverés ci-joint un duplicata de la première. J’ai à vous remettre des papiers importans dont je vous envoye l’état. Faites-moi savoir de quelle manière vous désirés que je vous fasse parvenir cela. Connoissés-vous à Toulon quelqu’un qui puisse s’en charger ?

Je vous dois quelques détails sur les affaires de votre fils et, quelque désagréable qu’il soit pour moi de m’occuper de pareille matière, ma délicatesse m’en fait un devoir.

Gerbaud avait laissé en Egipte au capitaine Beillot chargé du dépôt de la 21e légère, ce qu’il avait cru inutile d’emporter en Sirie6. Les effets qu’il avoit au camp ont été vendus à l’encant selon l’usage, j’ai seulement fait réserver quelques objets auxquels j’ai jugé que vous pourriés tenir.

Mon malheureux ami avoit trois chevaux, l’un avoit été laissé en Egipte au capitaine Beillot, un autre fut pris par les Arabes avec un petit domestique nommé Joseph7 que Gerbaud avoit emmené avec lui. Ce jeune homme attaqué d’une fièvre ardente et soupçonné de peste fut laissé en arrière des troupes dans la route de Jaffa à Saint-Jean-d’Acre. Nous n’en avons plus entendu parler ; il a probablement péri. Le troisième cheval, Gerbaud le fit vendre le lendemain du jour où il fut blessé, ayant le projet d’acheter deux mulles pour se faire transporter en litière.

Il fut trouvé à sa mort six cent soixante et huit livres en numéraires et cette somme jointe à celle de cinq cent quarante livres dix sols, produit de la vente des effets et de soixante livres valeur d’une selle qui me fut remise par le citoyen Beillot à mon retour en Egipte, fit la somme de 1 268 1. 10 s. pour laquelle j’ai pris chez le payeur général de l’armée un récépissé comptable sur la trésorerie nationalle à Paris.

J’ai conservé les livrets d’appointements de votre fils ; ils prouvent qu’il lui était dû huit mois, et pour mieux faire constater vos droits au paiement de cette solde, j’ai exigé du payeur général un certificat qui doit lever toute difficulté.

J’ai également pris un certificat pour constater le non-paiement d’un mois de gratification qui avoit été accordé à toute l’armée à l’époque de l’embarquement.

Je sus sous Acre qu’un officier nommé Auppy, sous-lieutenant, devait quelque chose pour un cheval cédé ; je le fis prier de passer chez moi : il déclara devoir effectivement quatre-vingt-seize livres, et il en fit son billet.

J’aurois bien réclamé au capitaine Beillot en arrivant au Kaire les effets qui étoient entre ses mains, mais les objets lui ayant été confiés par Gerbaud lui-même et les regardant comme aussi surs chez lui que chez moi, je n’en fis rien. Je priai seulement cet officier de m’envoyer une note de ce qu’il avait entre les mains et je dus à cet égard m’en rapporter absolument à lui. Cette mesure a été utile, car l’été dernier, Beillot ayant été tué au siège du Kaire, je l’appris à Alexandrie où je me trouvais alors et j’écrivis de suite au chef de l’état-major général qui renvoya ma lettre avec l’état qui y étoit joint au conseil d’administration de la 21e. Le chef de ce corps que l’ai vu au Kaire deux mois après, m’a dit que tout s’était trouvé hors le cheval qu’on disoit avoir été vendu par le capitaine Beillot, mais qu’on le paieroit au prix accoutumé, si l’on ne trouvoit aucune notte à ce sujet, que l’on avoit confié les effets à un chef de bataillon du corps8, du pays de Beillot, que ce chef de bataillon étoit dans la haute Egipte avec la demi-brigade, qu’il alloit lui écrire et que si je voulois me charger de cette affaire, l’on me remettroit le tout ; mais comme je suis parti, ça en a resté là.

Votre fils avoit acheté au camp sous Jaffa trois châles de cachemire provenant du sac de cette ville, il m’avoit prié de les mettre dans ma malle ; j’ai jugé à propos de vous les conserver, et parce que tout se vendoit pour rien au camp et parce que le pauvre Gerbaud m’avoit dit qu’il destinait cela à sa mère et à ses soeurs : dans les effets confiés au capitaine Beillot il y a deux autres châles.

J’ai l’honneur de vous saluer et je vous prie de me donner bientôt de vos nouvelles.

VIAL.

 

P.-S. — J’avois perdu de vue un violon que Gerbaud avoit prété en Egypte au citoyen Poussielgue, administrateur des finances, et qui m’a été rendu. Mon aide de camp qui s’est chargé de le faire vendre me dit qu’il en a eu 15 talaris9 dont je vous dois encore compte.

Ce sont les souvenirs de cette vie militaire si tourmentée et si tristement interrompue qu’a retrouvés dans la poussière des greniers de la maison de famille, M. Pineau de Montpeyroux, avocat à Guéret10. Des liasses de lettres, des papiers revenus de Saint-Jean d’Acre, ont été classés par lui avec un soin jaloux. Après en avoir pris ensemble connaissance, nous avons pensé, nous, les petits-neveux de Pierre-François-Jean-Baptiste Gerbaud, que la publication de quelques-unes de ces pages était nécessaire. Les documents qui concernent cette période si vivante et si féconde, où les volontaires de la République étonnaient et bouleversaient le vieux monde, sont trop précieux pour être laissés à jamais enfouis dans les cartons de l’oubli.

 

M.M.

Montroy, le 15 décembre 1909.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Pierre-François-Jean-Baptiste Gerbaud1, né le 21 octobre 1773, était fils de Giles-Etienne2 et de Hélène Boëry3.

De son enfance, nous ne savons rien, si ce n’est qu’il fut, au collège de Felletin, un écolier studieux et intelligent.

Dès le mois d’août 1789, malgré son jeune âge, il est enrôlé dans la garde nationale de Chénerailles et nommé de suite porte-drapeau.

L’Assemblée Constituante, ayant décrété qu’il serait fait dans chaque département, une conscription libre des gardes nationaux de bonne volonté, pour les répartir dans les différents corps d’armée qu’on organisait aux frontières, Gerbaud part pour Guéret, malgré les larmes de sa mère et signe son engagement le 22 septembre 1791. Le 10 octobre suivant, il est nommé quartier-maître4, officier chargé du logement et de la comptabilité du bataillon5. Il n’avait pas encore dix-huit ans.

Le 19 du même mois, après une revue du général de la Morlière6 et du commissaire des guerres sur la place de Guéret, le bataillon est dirigé sur Courtisols, bourg de 1 400 habitants, dans la Marne, où il arrive le 7 novembre, après avoir franchi les étapes par Montluçon, Moulins, Nevers, La Charité, Auxerre, Troyes, Arcissur-Aube et Châlons. De Courtisols, il est envoyé à Châlons, le 17 décembre, puis à Metz, le 19 avril de l’année suivante. Une partie du bataillon est détaché avec l’état-major dont fait partie Gerbaud et vient se fixer à Brandeville (Meuse), le 7 mai.

Gerbaud, à peine installé dans cette dernière garnison, apprend sa nomination au grade de sous-lieutenant dans l’armée de ligne et reçoit l’ordre d’aller en Corse prendre son service au 52e régiment, ci-devant La Fère-Infanterie, en garnison à Bastia. La guerre venait d’être déclarée à l’Autriche, les bataillons de volontaires étaient impatients d’en venir aux mains avec les ennemis de la France ; c’est pourquoi Gerbaud hésite à accepter de suite ce poste de faveur ; il manifeste un certain mécontentement d’être obligé de partir pour une île lointaine, alors que ses compagnons d’armes vont entrer en campagne. Il se décide pourtant, rend ses comptes à Mazeron désigné pour le remplacer aux fonctions de trésorier, obtient un congé de deux mois pour se rendre à son nouveau régiment et quitte le bataillon le 26 mai. Il séjourne à Paris dix jours, à Chénerailles quinze, et se dirige par Marseille sur Bastia où il débarque le 22 juillet.

C’est là qu’il trouve, daté du 12 janvier, son brevet de sous-lieutenant dans la compagnie de Warein, brevet bientôt transformé en celui de lieutenant (27 juillet 1792) par suite de l’émigration de plusieurs officiers aristocrates qui venaient de passer en Italie.

Cette période de six mois à Bastia paraît avoir été le temps le plus heureux de Gerbaud. Ses lettres témoignent de l’enthousiasme que lui inspire le métier des armes. Les officiers de la brigade ont formé un salon où ils se réunissent pour jouer au reversis, au whist ou à la bouillotte, pour y donner des banquets, des bals, des fêtes. Cependant la Corse est loin d’être tranquille. Des révoltés tiennent la montagne et la conduite de Paoli inspire des doutes sur la loyauté de ses sentiments envers la France.

A Bastia, Gerbaud se lie d’étroite amitié avec Honoré Vial, alors simple lieutenant comme lui dans le 26e régiment, ci-devant Bresse.

Au milieu de décembre, il est à Ajaccio, puis embarqué le 3 janvier 1793 sur le vaisseau l’Apollon, capitaine Roudeau, faisant partie de la flotte de l’amiral Truguet chargé d’une expédition en Sardaigne.

Après avoir bombardé Cagliari les 26, 27, 28, 29 et 30 janvier, les navires mouillent dans la baie de Saint-Pierre et, malgré un temps épouvantable, 3 000 hommes de troupe avec quelques canons opèrent leur débarquement le 12 février, en face de la ville dont un des forts avait fait feu sur une barque portant des parlementaires. La place parut trop bien défendue pour être prise d’assaut et les hésitations du général Casabianca, chef de l’expédition, ne permirent pas aux troupes de tirer vengeance de cette infraction au droit des gens. La tempête qui sévissait en mer avait éloigné l’escadre et les approvisionnements ; les volontaires corses s’étaient mutinés, leur conduite inspirait les plus graves inquiétudes, ils menaçaient de se rendre et demandaient à grands cris l’embarquement. Pendant ce temps, la compagnie de Gerbaud, victime d’une erreur regrettable, étant allée la nuit en reconnaissance dans l’intérieur, fut reçue à coups de fusil à sa rentrée au camp ; surpris, les grenadiers ripostèrent et tuèrent trois officiers et plusieurs hommes du 42e régiment7.

Durant cette période, les troupes souffrirent cruellement de la pluie, de la faim, de la soif, de la fatigue. Dans un récit qu’il fait de cette triste campagne, Gerbaud raconte que pendant quatre jours et quatre nuits il resta sans manger, sans dormir, donnant ainsi aux soldats de sa compagnie un rare exemple d’endurance. Enfin, vaincu par le sommeil, après avoir avalé un morceau de biscuit trempé dans l’eau boueuse d’un ruisseau, il dormit pendant dix-huit heures sur un affût de canon, et le lendemain sept heures dans un fossé plein d’eau.

La tentative avait échoué et l’expédition avait été désastreuse. Les troupes de débarquement avaient été rapatriées sur Golfe Jouan ; seul, un détachement de quelques centaines d’hommes, dont Gerbaud faisait partie, fut envoyé dans la petite île de Sant’Antioco, pour surveiller les côtes méridionales de la Sardaigne. Il était là, abandonné depuis près de trois mois, attendant avec impatience d’être relevé de ce poste d’observation, lorsque le 19 mai, l’escadre espagnole de l’amiral Langara, composée de vingt-trois vaisseaux de ligne et dix frégates, paraît en vue de Sant’Antioco. Dans l’impossibilité de combattre des forces aussi importantes, la troupe exécute pendant la nuit une rapide retraite sur San Pietro ; mais, au point du jour, renonçant à une défense inutile et, voyant braquées sur eux les bouches de 1 800 canons, les officiers, réunis en conseil de guerre, envoient un des leurs, Louis Meunier, avec le lieutenant-colonel de Sailly, proposer la cession des îles sous la condition du rapatriement en France des troupes d’occupation. Par une singulière erreur des officiers chargés des négociations, ou par suite d’un malentendu dont la cause est ignorée, ces conditions ne sont pas acceptées, la troupe est prisonnière de guerre. Les deux frégates mouillées dans ces eaux, l’Hélène et le Richemont, n’ont pas le temps de mettre à la voile, l’une est capturée, l’autre brûlée en mer par son équipage dans la rade de Carloforte.

Gerbaud fut embarqué sur le navire espagnol la Galicia, capitaine Francisco Ruiz, qui eut pour les prisonniers les attentions les plus touchantes. Le 5 juin, les officiers français prisonniers arrivèrent à Barcelone où ils eurent à subir les insultes de la populace et les mordantes épigrammes de quelques émigrés. On leur criait ironiquement en français : Vive la liberté ! et on leur jetait des pierres. Ils furent enfermés dans une chambre de la citadelle, alors que les soldats étaient parqués au lugubre fort de Monjuich, sur un rocher abrupt, surveillés par des sentinelles dont la consigne était des plus rigoureuses.

Partis de Barcelone le 13 octobre sur un navire marchand, ils débarquèrent le 20 à Carthagène, où ils furent l’objet de nouvelles violences. Ils n’y passèrent que dix jours et furent dirigés, les uns sur Séville, en Andalousie, les autres sur Lorca, dans la province de Murcie, où se trouvaient déjà quelques prisonniers de guerre tombés aux mains des Espagnols à l’armée des Pyrénées. Là, ils occupèrent successivement un couvent de jésuites et une écurie rapidement transformée en prison militaire. « L’eau suintait à travers les murs à gros bouillons », écrivait Gerbaud. Ce local était si malsain que M. de la Roquetta, lieutenant-colonel du régiment de Valence, envoyé par le gouvernement pour procéder à une enquête sur une réclamation des détenus, leur fit réintégrer la première prison ; mais, par une sorte de représailles, les promenades furent supprimées, les prisonniers, gardés à vue, ne touchèrent plus que la solde insuffisante de six réaux8 par jour et par officier. au lieu d’une demi-piastre ou dix réaux qu’ils recevaient jusqu’alors.

Les pétitions affluèrent au roi, aux ministres, au capitaine général de Valence, au corregidor de Lorca, à l’officier chargé de la surveillance, au commissaire administratif, sollicitant un adoucissement au sort des prisonniers et une augmentation de leur traitement pécuniaire. La seule réponse du gouvernement fut une menace de les envoyer aux mines.

Gerbaud demandait au travail intellectuel une diversion à la morne tristesse de cette captivité : « Je travaille beaucoup, écrivait-il de Lorca le 5 nivôse an III, et je dois peut-être le peu de tranquillité dont je jouis à ce fonds d’application que la nature m’a donné. Les sciences exactes, la langue italienne, la lecture, la méditation de quelques bons ouvrages que je me suis procurés à Barcelone, l’étude de la bonne et saine morale partagent mes instans, et si vous y joignez quelques momens que je consacre au sentiment, quelques larmes que m’arrachent ma sensibilité et le chagrin de ne pas recevoir de vos nouvelles, vous connaîtrez le cercle de mes occupations journalières... »

Cette détention sans air, presque sans lumière, une nourriture malsaine et des privations de toute nature, avaient profondément altéré sa santé9. Pendant qu’il était enfermé dans la citadelle de Barcelone, une fièvre ardente l’avait cloué pendant plus d’un mois sur un lit d’hôpital. Il en était sorti pâle, amaigri, chauve ! En mars 1795, une « fluxion de poitrine » se déclarait et mettait encore sa vie en danger. La gravité de la maladie lui fit obtenir à sa convalescence la permission de se promener dans la campagne, depuis huit heures du matin jusqu’à quatre heures du soir. Les autres officiers prisonniers avaient pu être autorisés à sortir pendant quatre heures par jour dans les allées avoisinant leur quartier.

C’est à cette époque (1er avril) qu’il fut promu, quoique prisonnier, au grade de capitaine à la 103e demi-brigade. Il ne connut cette promotion que six mois plus tard.