LE CAS PHILIPPE STARCK ou de la construction de la notoriété

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Le discours des médias permet de constater que, si " l'homme de la rue " ne le connaît pour ainsi dire pas, paradoxalement, la presse nationale et internationale dit (et rend, en le disant) le designer Philippe Starck célèbre. La comparaison avec d'autres personnes connues, dont on n'éprouve pas le besoin de préciser sans cesse qu'elles le sont, conduit à s'interroger sur le comment d'un tel phénomène d'existence et de durée. Est émise l'hypothèse que Starck utilise prioritairement des stratégies indirectes et, plus particulièrement des stratégies chinoises.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296188433
Nombre de pages : 256
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LE CAS PHILIPPE STARCK

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de lecture: Benoît d'Aiguillon, Olivier Arifon, Christine Barats, Philippe Bouquillion, Agnès Chauveau, Pascal Lardellier, Philippe Le Guern, Tristan Mattelart, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Alain Milon, Dominique Pagès, Paul Rasse. Design des couvertures: Philippe Quinton

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à 1'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir. La collection "Communication et Civilisation" comporte deux séries spécialisées: "Communication et Technologie" et "Communication en
pratiques"

. Dernières parutions

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Christine BAUER

LE CAS PHILIPPE STARCK
ou De la construction de la notoriété

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0468-9

À la mémoire de mon père

Remerciements
Merci, merci à vous, Monsieur Starck, pour m'avoir ouvert les portes de vos inépuisables archives, véritables paquets-cadeaux pour un chercheur! Lors de notre tout premier entretien, je vous ai quelque peu provoqué en vous disant: «Vous êtes mon sujet de thèse». Et vous de rebondir instantanément en déclarant dans un grand éclat de rire: «Mauvaise pioche !». Je souhaite vivement que la présente étude vous convainque de votre erreur. Et, je dois vous l'avouer, je serais plus fière encore, si, après avoir pris connaissance de ce travail, vous jugiez qu'en revanche, vous aviez totalement raison, quand, lors de notre dernière rencontre, vous refusiez de m'accorder un entretien sous le prétexte qu'à présent, je devais savoir, sur vous, plus de choses que vous-même! Merci à vous, Madame la Rédactrice en Chef de la revue INTRAMUROS, pour m'avoir ouvert les portes de Philippe Starck! Chantal Hamaide, vous avez été la première à très vite et très bien appréhender les enjeux de ma recherche alors qu'elle n'en était qu'à ses premiers balbutiements. Cette confiance m'honore. Il est presque inutile de souligner l'évidence du très grand profit que j'ai pu tirer des enseignements dispensés au Collège International de Philosophie par Monsieur le Professeur Jullien, son Président, dont j'ai suivi assidûment tous les passionnants séminaires. Et c'est très vivement que je le remercie d'avoir bien voulu m'accorder un long entretien autour de ma problématique. Ce fut pour moi un moment tout particulièrement stimulant.

Je dois également beaucoup, mais pas tout, à Monsieur le Professeur Le Moënne ainsi qu'à Monsieur Noyer, Maître de Conférences, qui par l'extrême pertinence de leurs critiques, ont éclairé cette recherche.
De tout le reste, c'est à Denise, Pascal et Christian que je suis totalement, infiniment, absolument redevable.

Introduction

«Le prestidigitateur se tient au milieu de la scène brillamment éclairée. L'assistant scintillant sous les projecteurs est debout à ses côtés. Un membre timide de l'assistance permet que des boules de billard entrent dans son oreille gauche et ressortent par la droite, que des cartes à jouer tombent comme par enchantement de ses manches. Le public est ravi, il applaudit, mais sait bien qu'il Y a une astuce. Il admire le talent et l' habileté, mais en même temps il est bien conscient que l'agilité des mains trompe le regard. Ce n'est que du spectacle dénué de
substance.»
1

Conway Lloyd Morgan

Une double irrévérence, force nous est de le reconnaître, préside à la recherche que nous nous proposons d'effectuer sur le «personnage» - s'entendant naturellement dans l'acception latine de masque de théâtre - de Philippe Starck2. «Devenu célèbre d'être célèbre»3, Starck s'est employé à tellement se présenter et représenter lui-même, qu'il devient presque inconvenant d'ajouter, ne fût-ce qu'une ligne, sur ce designer français contemporain, internationalement reconnu pour ses objets, meubles, immeubles, engins mobiles divers et autres exercices de style. En effet, «Il y a bien un phénomène Starck, une personnalité puissante et originale qui, depuis deux décennies, défriche le territoire du design, de la cuillère à la ville» 4. Et pourtant... comment, même s'il est considéré comme iconoclaste de le faire, ne pas s'interroger, en termes de communication, sur les raisons d'un tel succès? À tout inconditionnel du style Starck, sans doute semble-t-il mal venu de paraître gommer, en quelque sorte, le génie peu contesté de ses créations! Mais, au risque de choquer dans les cénacles autorisés à parler d'art, nous prétendons qu'il doit exister de par le monde d'autres créateurs peut-être aussi talentueux (mais de cela, il ne nous appartient pas de juger ici) et qui ne seront vraisemblablement jamais connus que par une coterie à peine élargie d'initiés: nous pensons, pour aller très vite, et ne citer que des designers contemporains, à Garouste et Bonetti, Boreck Sipek, Ron Arad, Martin Szekely, lesquels pour ne pas être des inconnus, sont cependant très loin de jouir de la notoriété planétaire de Philippe Starck. Pour assister, dans le domaine du design, à un tel phénomène médiatique, il nous faut remonter dans le temps jusqu'à Raymond Lœwy. 13

Introduction

Cette problématique s'inscrit, de fait, dans un champ infiniment plus vaste qui interroge très directement les Sciences de l'Information et de la Communication. N' assistons- nous pas couramment au procès de la communication rendue responsable voire coupable des insuccès de créateurs méconnus? Sont alors en cause l'absence de galeries pour montrer, l'absence d'information pour faire savoir, l'absence du public non sensibilisé... Et le discours récriminatoire de s'alimenter, à l'infini, de nouveaux sujets de récrimination! Mais devient-on célèbre qu'alors la problématique communicationnelle passe aux oubliettes, et voici le succès bien évidemment dû au seul talent! Pire encore, si un inconséquent, d'aventure, exhume du placard où ils ont été enfermés avec grand soin les vieux démons devenus désormais indésirables en évoquant par exemple des stratégies triviales qu'on dit de communication, il se verra céans mis au ban d'une intelligentsia qui se pique d'art et de création! Nous pourrions aller jusqu'à oser prétendre qu'en ces lieux et places la communication, pour reprendre à notre compte cette notion chère à Baudrillard, est victime d'un «Crime parfait»5, «c'est à dire sans criminel, sans victime et sans mobile dont la vérité se serait à jamais retirée et dont le secret ne serait jamais levé faute de traces.»6 Sauf que, et c'est encore Baudrillard qui en fait la remarque, «justement le crime n'est jamais parfait, car le monde se trahit par les apparences, qui sont les traces de son inexistence, les traces de la continuité du rien. Car le rien lui-même, la continuité du rien laisse des traces. C'est par là que le monde trahit son secret. C'est par là qu'il se laisse pressentir, tout en se dérobant derrière les apparences»? . Si, dans cette affaire, c'est à un crime parfait qu'on voudrait nous faire croire, nous prenons, quant à nous, le pari que, tel le phénix, la victime ne manquera pas de renaître de ses cendres! Levons, dès lors, toute ambiguïté! Le propos de cette étude ne consistera donc pas à nier ou louer le génie artistique, créatif de Philippe Starck8 mais à tenter de comprendre le «plus» mis en œuvre afin que le monde entier le reconnaisse et se reconnaisse à travers lui. Loin de nous le mythe romantique de l'artiste maudit! Notre démarche sera celle, non pas du critique d'art, de l'esthète et encore moins du moraliste: le point de vue résolument adopté ici sera celui, beaucoup plus modeste - à moins que cela ne soit en fait d'une ambition démesurée - du chercheur en communication voulant rendre compte du «Starck-system», sans jugement de valeur aucun sur «l'autre production» du créateur et, afortiori, de jugement de valeur négatif. Ainsi ni la Easylight, la Tippy Jackson, la Hot Berta, Ie Laguiole, Ie Juicy Salif, les Bains Douches, Ie Jim Nature, la X Ray 1000 pas plus que l'aménagement de l'Elysée, du Costes,

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Introduction

du Nani Nani, du Paramount... ne constitueront l'objet de notre recherche en tant que tels. En outre, ce champ a déjà été très largement exploré, et ce, d'une manière tout particulièrement exhaustive, entre autres par Christine Colin9, déléguée aux Arts Plastiques, qui, à partir des carnets de croquis de Starck se livre à une étude très renseignée sur son design ainsi que par Franco BertonilO, professeur à l'Institut Supérieur des Industries Artistiques de Faenza qui mène une étude pertinente sur sa production architecturale. Philippe Starck semble d'ailleurs parfaitement conscient de cette nécessité de poser différemment la problématique. Lors d'une interview accordée au POINT, intitulée «De 1954 à aujourd'hui» et portant sur «les correspondances entre les objets de

Barthes de 1954 et leurs successeurs de 1994»11, il reconnaît «qu'il
paraît difficile aujourd'hui de ne parler que des objets. Désormais même l'humain est médiatisable. L'homme est devenu objet de représentation»12 . Bien évidemment, nous ne négligerons pas une approche des créations de Starck. Ce sera dans l'optique de comprendre ce qui, dans le choix d'une forme, d'un matériau, d'une couleur... fait le succès - ou plus exactement contribue au succès rencontré - et constitue, dans le cadre de la présente démarche, un actant de plus participant à l'élaboration de la célébrité de Philippe Starck, une stratégie de communication supplémentaire, en quelque sorte. C'est essentiellement à la valeur, dite ajoutée, de ses œuvres que nous nous intéresserons et ce, en dépit de l'esprit français qui boude la réussite en termes de notoriété ou d'argent. Si c'est un truisme de constater que pas plus l'une que l'autre ne fonde la qualité de l' œuvre, il devrait être de l'ordre de l'évidence qu'ils ne sauraient constituer un handicap. A ce sujet, faisons fi du politically correct et, en toute bonne conscience, interrogeons-nous sur la stratégie de communication de Philippe Starck qui, quant à lui, nie la plupart du temps en avoir une! D'ailleurs, ne serait-ce pas ce déni d'un des plus grands communicateurs de notre temps qui nous aurait orientée vers le choix des stratégies chinoises comme principal outil méthodologique d'analyse propre à rendre compte de ce stratège sans stratégies13 et qui nous aurait conduite à poser comme hypothèse de travail que Philippe Starck utiliserait prioritairement des stratégies indirectes de communication? Nous sommes tout à fait consciente que les Chinois ne sont pas seuls à avoir théorisé ou pratiqué ce type d'action mais ils sont, parmi tous les stratèges, de ceux qui les revendiquent sans se poser de questions déontologiques sur de telles approches. Peu importent les notions de bien ou de mal, seule

15

Introduction

compte, seule opère l'efficacité. Et là réside la seconde irrévérence de notre étude: tenter d'interpréter «l'effet Starck», symbole de notre modernité s'il en est, à partir de modèles, vieux de quelque cinq ou six cents ans avant J.C. si l'on en croit les exégètes de l'Art de la Guerre14. Nous avons pratiqué les lectures croisées de divers traités de stratégies indirectes en général, puis chinoises en particulier, et de notre corpus, à savoir les dires de et sur Starck recueillis lors de

notre consultation des archives de l' «Agence Starck» 15.Alors, se sont
imposés à nous de troublants rapprochements entre la pensée chinoise et celle du designer français. Toutefois, dans un second temps, l' honnêteté intellectuelle nous contraint à signaler des différences majeures, encore que celles-ci, sans vouloir faire de la stratégie chinoise un lit de Procuste, ne résistent pas à une analyse plus fine. Nous ne sommes cependant pas sans savoir qu'ici également il y avait prise de risque maximum à ne considérer que des représentations de la réalité proposée par les médias. Convoquer le discours médiatique sur et de Philippe Starck sans le confronter à la «réalité» économique ainsi qu'à toutes les chaînes d'actants qui de près ou de plus loin participent à la construction de sa célébrité constitue sans nul doute une démarche qui pourrait être jugée pour le moins incomplète... Après toutes nos investigations concernant ce sujet, nous nous avouons seulement capable d'affirmer que Starck affirme ce que ses éditeurs affirment: «Les études qui ont été faites chez mes éditeurs et cela a augmenté car ces études datent de quatre ans (cette interview remonte à 1998), ces études montreraient qu'il y avait 75 % de différence de vente entre le marché et moi »16.Forte de ces discours on ne peut plus «rapportés», nous ne pouvons que nous en remettre à la conclusion à laquelle nous conduit Starck: «Je suis une extraordinaire machine à faire vendre»17. Mais il nous a été totalement impossible dans la plupart des cas et dans tous les cas d'une difficulté extrême, d'accéder dans ce domaine à des éléments vérifiables. Contre toute attente donc, nous avons été contrainte de regarder comme seule scientifiquement recevable la démarche qui nous imposait de ne pas travailler sur des données tronquées voire volontairement erronées et toujours incontrôlables mais sur des représentations de la réalité. C'est alors et alors seulement qu'assez paradoxalement, nous n'en disconvenons pas, nous nous situons dans le domaine du tangible, de l'attesté. Nous avons estimé que, dans ce cas de figure, les discours

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Introduction

constituent, au même titre que les actions, des actants participant à part entière à la notoriété de Starck et nous avons ainsi choisi de focaliser notre attention sur eux. Ils disent juste, ils disent faux... De cela peu nous chaut! Eu égard au fait qu'ils en disent tant et plus, c'est à l'éclairage qu'ils portent sur le spectacle Starck que nous avons choisi de nous intéresser, en essayant toutefois de ne pas nous laisser éblouir ni par le nombre des éclairagistes, ni par l'intensité des feux de la rampe pas plus que par l'objet si fastueusement mis en lumière En outre, il n'est pas non plus de notre propos d'opérer le partage entre ce qui serait conscient ou non dans l'efficacité ou plus exactement «l'efficience»18 starckienne. Qu'importe, car, pour reprendre les assertions railleuses du Général Beaufre, nous aurons la hardiesse d'affirmer que «comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nombreux sont ceux qui font de la stratégie plus ou moins inconsciemment». Et, non sans pertinence, il ajoutait «à la différence de M. Jourdain, il est plus difficile de faire de la bonne

stratégie que de la prose». 19
Or, si l'on en croit les résultats, seule aune de jugement recevable dans le domaine de la stratégie comme dans celui de la communication, ceux de Starck, en ce qui concerne sa médiatisation, figurent parmi les plus reconnus et à ce titre méritent assurément toute l'attention que nous leur porterons au fil des études qui vont suivre. Un constat comme point de départ: les médias célèbrent unanimement la célébrité de Starck, phénomène qu'à notre connaissance on ne rencontre pour aucune autre personnalité. Une analyse du discours des médias sur cette célébrité présentée comme incontournable permettra une mise en lumière du phénomène. Partout et toujours, dire Starck célèbre ne contribue-t-il pas à le rendre effectivement célèbre? Quelles sont les règles de ce jeu étrange semblant édictées par les seuls médias et quelles sont celles à ne pas transgresser, sous peine de se voir condamné à vivre dans l'opprobre? Cette approche, selon nous, ne rendant compte que partiellement du comment d'une telle notoriété, il nous est apparu nécessaire de convoquer d'autres concepts susceptibles de fournir un éclairage différent propre à rendre compte de l'émergence du phénomène, cet apparent détour dût-il nous éloigner très momentanément du cœur de cible de notre recherche. Ces outils 17

Introduction

étant plus habituellement utilisés à servir des plans de guerre que des plans de communication, nous avons jugé indispensable d'effectuer une sorte «d'état de l'art» dans le domaine des stratégies guerrières indirectes en les situant par rapport aux stratégies présentées comme directes et en donnant des exemples inter culturels. Durant ce cheminement à travers ces diverses ruses et stratagèmes nous ne manquerons naturellement pas de souligner les liens étroits qui unissent la culture de la stratégie à l'information et à la communication. «Les faits ne parlant pas toujours d'eux-mêmes» ou du moins pas assez fort, nous tenterons ensuite d'expliciter la notoriété construite autour du personnage Starck et de son œuvre en utilisant les stratégies d'information et communication mises à jour lors de notre étude des stratégies indirectes. C'est aux stratégies chinoises que nous recourrons. Ne serait-ce pas précisément ce qui dérange le plus dans le comportement de Philippe Starck qui, en fait, assurerait son succès difficilement explicable eu égard à nos a priori culturels? Et de manière plus globale encore, ne pourrait-on pas trouver dans les stratégies chinoises des espèces «d'universaux stratégiques de communication» fonctionnant quel que soit le lieu, quelle que soit l'époque et s'appliquant à toute forme de communication?

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I
«Célèbre d'être célèbre»

Étude des stratégies que mettent en œuvre les médias pour participer à la «célébration de la célébrité» de Philippe Starck

«Tout bien considéré, la France n'a pas de design. Elle a Starck. Omniprésent
[...].»20

1 Notoriété de Starck partout, toujours!

Point fixe exhaustive

-

Leitmotiv Liste diachronique représentative non Pas de hasard Nécessité du phénomène

-

-

Nous nous proposons d'adopter ici la technique dite du «point fixe» qui s'apparente à celle des «avions qui, avant le décollage, font tourner les réacteurs à pleine turbine dans un paysage immobile.»21 C'est à Lucien Sfez que nous empruntons cette métaphore méthodologique, qui pour être visuelle et ludique n'en est pas moins très opérationnelle puisqu'elle permet un bilan indispensable ou encore, pour poursuivre la métaphore aéronautique, un briefing avant envol. Le «paysage immobile» étant mis en scène, quels que soient l'époque et le lieu, par cette affirmation identique à elle-même (à quelques petites variantes près que nous étudierons) : «Philippe Starck est célèbre». Force est de constater que c'est là une des constantes ô combien récurrente du paysage starckien ! La genèse de ce présent travail se situe très précisément dans l'interpellation que ne peut manquer de constituer, pour le chercheur en communication, cette assertion à forme multiple qui, au fil des interviews télévisuelles ou radiophoniques, des ouvrages ou des articles de presse consacrés à Philippe Starck, ne cesse de se répéter en écho, en abîme, tel un leitmotiv lancinant à vocation incantatoire. C'est là un élément incontournable, une tâche dont il faut s'acquitter, avant que d'être autorisé à aborder d'autres enjeux.

Nous voulons pour preuve de la pertinence de notre propos 21

«Célèbre d'être célèbre»

l'inventaire qui va suivre, étalé dans le temps sur une vingtaine d'années et construit à partir de différentes sources tant françaises qu'étrangères. Pour cerner au plus près cet inhabituel comportement médiatique, nous nous sommes efforcée de diversifier au maximum nos sources. Pour n'être pas exhaustif, loin s'en faut (le corpus des citations illustrant notre démonstration étant par trop étendu), il n'en est pas moins éminemment représentatif des formules sans doute magiques, employées communément pour la célébration de la célébrité, généralement au début de tout «Starck culte» médiatique Ces «incantations» semblent être là pour marquer le point de départ du rituel. Assez exceptionnellement, il nous a été donné de rencontrer des énoncés mettant en scène un jugement de valeur sur l'œuvre de Philippe Starck du genre: «Les plus enthousiastes pensent aujourd'hui qu'il est le meilleur du monde.»22 Encore est-il à noter ici la distance instaurée par rapport au propos assumé en fait par «les plus enthousiastes» et non par l'auteur du papier. Il apparaît on ne peut plus clairement que ce qui, pour les médias, revêt de l'importance réside, non dans un positionnement quant à la qualité du travail de Starck, mais dans ce que Deleuze nomme un «bégaiement»23 à propos de sa célébrité, chacun redisant ce qu'un autre a dit avant lui. «Nous ne croyons pas à cet égard que le récit consiste à communiquer ce qu'on a vu, mais à transmettre ce qu'on a entendu, ce qu'un autre vous a dit. Ouï-dire.»24 Pour Gilles Deleuze, il n'est de discours qu'indirect. «Le langage ne se contente pas d'aller d'un premier à un second, mais va nécessairement d'un second à un troisième, ni l'un ni l'autre n'ayant VU.»2S t, se fondant E sur les travaux de Benveniste26, il précise que l'emploi de ce discours indirect constitue la différence entre le langage des abeilles et le nôtre, une «abeille qui a perçu un butin peut communiquer le message à celles qui n'ont pas perçu; mais celle qui n'a pas perçu ne peut pas le transmettre à d'autres qui n'auraient pas davantage perçu.27 Si dans les Postulats de la linguistique28, Gilles Deleuze aborde des problématiques qui concernent le langage en général, il nous est apparu que le discours journalistique étudié ici en constituait une illustration absolument convaincante: nous nous situons, en effet, de façon patente, dans un discours traversé de part en part par du discours «indirect libre»29. Aucun des journalistes ne se croit tenu de donner ses sources quand il va affirmant, proclamant que Starck est célèbre. Assurément d'ores et déjà, nous pouvons avancer qu'encore moins que tout autre le discours journalistique 22

«Célèbre d'être célèbre»

n'est proche de celui des abeilles! Ces sortes de «rebonds» par lesquels procède le discours des médias concernant la notoriété de Philippe Starck nous ont conduite à considérer comme indispensable de faire figurer un échantillonnage des multiples occurrences rencontrées car c'est de l'étonnement suscité par cette obsédante itération qu'a pris naissance le présent travail. Nous avons jugé qu'une telle répétitivité méritait qu'on lui accordât toute notre vigilante attention. De plus, avant de nous livrer à ce que Bruno Latour ne nomme précisément pas des «équivalences» «puisqu'il n'y a pas d'équivalences, il n'y a que des traductions»30 et sachant que l'on n'a que trop dénoncé le fait que «Traduttore = traditore», dans un souci de rigueur intellectuelle, nous tenions à faire figurer, in extenso, les textes auxquels cette étude se rapporte. L'ordre choisi pour cette présentation est chronologique. - «Philippe Starck, la star absolue, le considérable, le nécessaire et suffisant, l'incontournable, le médiatique, l'omniprésent, le modèle envié et bientôt le maître.»3l - «A french superstar's minimalistfurniture.»32 - «Ein star unter den designem, Philippe Super Starck.»33 - «Philippe Super Starck.»34 35 - «Starck Super Star.» - «La France est en état d'euphorie. Depuis longtemps elle attendait son messie, le héros national du design. [...] Le voilà, finalement c'est Philippe Starck, ou mieux Star Starck. [...] Dans l'obscurité du design français, brillent deux comètes, deux références possibles: Starck et Citroën...»36 «Véritable phénomène des années 1980, le designer français Philippe Starck est aussi célèbre à Tokyo, à New York, à Milan ou à Barcelone qu'à Paris.»3? - «Le célébrissime décorateur travaille sur des objets [...]. Philippe Starck, le plus célèbre designer au monde [...].»38 - «Starck est devenu célèbre d'être célèbre. [...] Avant Starck pourtant, nul sinon Raymond Lœwy peut-être, n'avait su franchir les limites de l'estime de ses pairs ni réunir les qualités propres à un héros populaire.»39 - «C'est normal, puisque ce designer [...] est non seulement une célébrité couverte de prix en France, mais aussi le designer français le plus coté à l'étranger, aussi bien en Europe qu'au Japon ou aux États-Unis.» 40 23

«Célèbre d'être célèbre»

- «Au prochain conseil, les administrateurs de Thomson grand public auront droit en exclusivité à une surprise: la découverte des premiers «bébés» du célèbre designer français Philippe Starck»41. - «L'embarras de la critique croît face à ce que l'on peut appeler le phénomène Starck, c'est-à-dire une accélération de la célébrité [...] qui en a fait l'objet d'un intérêt en temps réel de la part de la presse internationale. Un intérêt trop souvent hagiographique et journalistique [...] La rapidité de l'information concernant son activité a contribué au développement d'un phénomène culte pour

les nouvelles générations.» 42
«Thomson mondial d'électronique
designer vedette.»
43

consumer Electronics, quatrième groupe grand public, [...], est venu solliciter notre

- «le designer français a atteint la dimension de héros populaire dans les années 80 [...].»44 - «Tous les secrets du designer le plus célèbre du monde Philippe Starck est le plus célèbre designer de notre époque: sur ce point nous sommes pratiquement tous d'accord puisqu'il est difficile de trouver un article sur ce designer français qui ne le confirme. Cela
doit donc être vrai.

[...] Ainsi

les articles

sur Starck font amplement

part de sa célébrité, on y parle du jeu de mot qui l'a fait rebaptiser Star. On le compare souvent aux personnages de la musique rock comme Madonna, grands constructeurs de mythes personnels. On porte à sa personne une attention semblable à celle réservée aux
vedettes.»
45

- «Dans une revue de design, Starck n'a pas besoin de présentation; tout le monde connaît ses exploits.» 46 - «Design-Star: Liebe statt Ge waIt. Paris: Philippe Starck, berümtester designer der Welt.»47 - «Philippe Starck est une légende. Extraordinaire mélange de pop-star [...], il est aussi probablement le plus célèbre designer du monde.» 48 - «Rencontre avec une star du design. [...] architecte et designer parmi les plus fameux de la planète.» 49 - «Designer très brillant et très célèbre.»50 - «De l'appartement privé d'un président français à la plus importante centrale de traitement d'ordures ménagères d'Europe, [...] la pop-star du design s'impose.»51 - «Philippe Starck is regarded as the leading french figure in area of New Design in the eighties. He has achieved an international reputation and creates designs for leading companies worlwide. [...] In the media he is regarded as a star. - «Dans ce cadre chaleureux, le célèbre designer nous a livré
»52

24

«Célèbre d'être célèbre»

sa vision du marché du troisième millénaire. [...] Le Who's Who de la star du design [...].»53 - «Philippe Starck est une légende. Extraordinaire mélange de pop-star, d'inventeur fou [...], il est aussi probablement le plus célèbre du monde.»54 - «Star del designfrancese, trasforma in design tutto» 55

-

«La estrella deI diseno international respondi6 a esta

declaracion [...].»56 - «Le designer français a été accueilli à Barcelone comme une vedette.»57 - «Philippe Starck est au design un croisement entre Marcel Duchamp et Andy Warhol en art contemporain: un créateur charnière et omniprésent, référence et légende de son vivant même.»58 «Inventeur né, [...], Philippe Starck, star du design français, [...].»59 - «Philippe Starck est connu comme le loup blanc.»60 - «Philippe Starck, star du design [...].»61 - «Le plus notoire d'entre eux cependant, Philippe Starck [...] en sachant faire rimer son nom avec star [...], le nom de Philippe Starck vient aujourd'hui à l'esprit de tous ceux qui égrènent le mince chapelet d'une France qui gagne.»62 - «Who is Philippe Starck? Probably the World's most celebrated and prolific designer. The Picasso of the 1990 s', Philippe Starck's work is everywhere.»63 - «A ceux qui, parce qu'il lui a donné son nom, [c'est de la robe que Starck a créée pour Wolford dont il est question ici] trouveraient la star des designers un tantinet... star, il rétorque que «Starck naked» signifie, en américain, «tout nu» [...].»64 - «Qu'est devenu Serge Trigano ? PDG de Triganew. [...] Triganew affiche de grands projets et un collaborateur de renom, Philippe Starck: des lieux de vacances futuristes conçus par le célèbre designer seront bientôt implantés dans des sites préservés à moins de deux heures des grandes capitales européennes.»65 - «Philippe Starck, une bonne année pour une vedette nationale!» 66 - «Vedette et enfant terrible du jet set design international, Philippe Starck (Paris, 1949) est sans doute le designer le plus célèbre de notre époque.»67 - «Le principal acteur du tout design des années 80 met sa notoriété au service d'une consommation non violente. [...] Le designer vedette des années 80 [...], célèbre dès les années 19831984 [...]. Alors comment a-t-il pu [...] décrocher cette inusable 25

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