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LE CHEVAL EN EURASIE

220 pages
A travers l'histoire de tous les peuples qui retiennent l'attention scientifique des auteurs, un certain nombre des rapports complexes de l'homme à l'animal sont abordés. Le Cheval apparaît lié au prestige des hommes qui l'apprivoisèrent, à leur imaginaire le plus profond, autant individuel que collectif, à leurs angoisses métaphysiques et religieuses. De l'ensemble des textes ici rassemblés, c'est peut-être l'inquiétante image de l'animal " intelligent " lié au monde mystérieux du divin qui ressort avec le plus de force.
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LE CHEVAL EN EURASIE
PRATIQUES QUOTIDIENNES
ET DEPLOIEMENTS MYTHOLOGIQUES
Société des Études euro-asiatiques COLLECTION EURASIE
Cahiers de la Société des Études euro-asiatiques
N° 1 Nourritures, sociétés, religions. Commensalités.
N° 2 Le buffle dans le labyrinthe
1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est
N° 3 Le buffle dans le labyrinthe
2. Confluences euro-asiatiques
N° 4 La main
N° 5 Le sacré en Eurasie
N° 6 Maisons d'Eurasie.
Architecture, symbolisme et signification sociale
N° 7 Serpents et dragons en Eurasie
Illustration de la couverture : Stèle germanique de Hornhausen.
Grès, VIIe siècle. Landesmuseum Halle.
0 L'Harmattan, 1999
ISBN : 2-7384-7845-X
COLLECTION EURASIE
Cahiers de la Société des Etudes euro-asiatiques
Ir 8
LE CHEVAL EN EURASIE
PRATIQUES QUOTIDIENNES
ET DEPLOIEMENTS MYTHOLOGIQUES
Ouvrage publié avec le concours
de la Maison Hermès
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
SOCIÉTÉ DES ÉTUDES EURO-ASIATIQUES
Bureau :
Président d'honneur-Fondateur : t Paul LEVY
Président d'honneur : Xavier de PLANHOL
Président : Philippe SERINGE
Vice-Présidents : Christian PELRAS
Viviana PAQUES
Secrétaire général : Rita H. REGNIER
Trésorier : Lucienne ROUBIN
EURASIE - Cahiers de la Société des Etudes euro-asiatiques
Comité de Direction :
Philippe SERINGE
Viviana PAQUES, Rédacteur en Chef
Lucienne ROUBIN
Paul VERDIER
Comité de Lecture :
Françoise AUBIN , Jocelyne BONNET, Jane COBBI , Bernard
DUPAIGNE ,
Jeanine FRIBOURG, Ernest-Marie LAPPERROUSAZ, André
LEVY, Charles MALAMOUD, Christian PELRAS, Jean
PERROT, Xavier de PLANHOL, Yvonne de SIKE, Fanny de
SIVERS, Solange THIERRY, Elemire ZOLLA
Le Bureau remercie Muriel HUTTER pour sa participation à la
préparation de ces Cahiers.
RÉDACTION : Musée de l'Homme, Palais de Chaillot, 17 place
du Trocadéro, 75116 Paris
VENTE AU NUMÉRO : Editions L'Harmattan, 5-7 rue de
l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris AVANT-PROPOS
Lucienne A. ROUBIN
L'ubiquité du cheval dans le temps et l'espace eurasiatiques
annonce d'emblée le rôle premier que ces sociétés lui ont
assigné dans leur mode de vie. Cette omniprésence d'une
chaleureuse connivence attestée partout, et à tous les échelons
de la hiérarchie sociale, incite à examiner la nature même des
rapports que les hommes ont ici noués et entretenus au cours
des siècles avec ce compagnon lorsque l'on sait l'atteler et le
monter.
Bien avant sa domestication cependant, dès le paléolithique,
les grands chasseurs d'Europe ont largement représenté le
cheval sur les parois rupestres d'abris sous roche ou des grottes
d'Espagne, de France et, - tout récemment découvertes —, du
Portugal. De même, le cheval est encore le thème dominant des
gravures magdaléniennes (de —17000 à —10000 ans),
disséminées de la péninsule ibérique à la Pologne, où sa
figuration paraît déjà chargée d'une valeur symbolique.
La domestication du cheval par les Indo-Européens s'opère
au plus tard dans le courant du cinquième millénaire dans les
steppes de la Russie européenne du sud, pense-t-on
actuellement. Les fouilles attestent qu'il est alors considéré
comme un bien suffisamment important pour être enterré à
proximité de son maître, joint aux éléments du char de ce
dernier.
7 Les techniques agraires qui se développent progressivement
à partir du Néolithique vont faire appel simultanément à la
célérité native et au potentiel énergétique insoupçonnable de
l'animal généreux qui, dit Buffon, " ne se refuse à rien, sert de
toutes ses forces, s'excède et meurt pour obéir. "
Ainsi se met en place un compagnonnage laborieux de plus
de deux millénaires, qui a progressivement modelé la
configuration actuelle du paysage européen. Chemin faisant se
diversifient des races chevalines étroitement adaptées au milieu
géographique où elles sont nées et où elles prospèrent — entre
bien d'autres, la Camargue à l'ouest, le cheval mongol à l'est - ;
et ici comme là, les éleveurs jaugent leurs bêtes selon des
critères anatomiques et psychologiques clairement formulés.
Parallèlement à cette fonction d'agent de traction et de
transport dans le monde rural, a prospéré en Eurasie, dès le
temps des cavaliers scythes, un art de l'équitation dont quelques
indices permettent de pressentir l'importance chez les Germains
et parmi les tribus gauloises.
Actuellement, le talent équestre et les recherches sans cesse
affinées qui illustrent le Manège de l'Ecole de Cavalerie de
Saumur, s'inscrivent dans le droit fil d'une équitation savante
développée dans l'Italie de la Renaissance, apportée en France
par les Valois, puis épanouie à Versailles au XVIII' siècle selon
" l'esprit français " qui veut que le cheval ne se croie pas
contraint.
La considération qui transparaît dans chaque situation
mettant en présence un cheval et son maître est aussi patente
dans l'imaginaire khmer évoquant le Grand Départ du
Bodhisattva et la fidélité de sa monture, que dans la minutie des
soins dont les hussards entourent leur monture.
Dans le palio de Sienne, cette connivence prend une autre
dimension, car c'est toute la communauté de chacun des dix-
sept districts de la ville qui joue pour un an, sur l'animal
sélectionné à cette fin, la conquête ou l'affirmation renouvelée
d'une hégémonie temporaire, de prestige, acquise dans cette
course rituelle : chacun des dix-sept coursiers se faisant ainsi
porteur d'une identité locale périodiquement réaffirmée.
8 Une magistrale analyse en est présentée ici, sur l'axe de la
longue durée, des témoignages découverts dans le site étrusque
de Murlo jusqu'à la course actuelle qui tient toute la ville en
haleine jusqu'à la victoire obtenue par le cheval arrivant
premier, même lorsque son cavalier a été jeté à terre, et investie
de mérites surpassant de loin la performance physique.
De même, à l'extrémité orientale de l'Europe, en Biélo-
Russie, le cheval blanc est étroitement associé dans les
croyances populaires à une très archaïque divinité solaire
fécondant la terre ensemencée, à rapprocher elle-même de
l'étalon solaire dont Mircéa Eliade a souligné la présence, à
l'âge du Bronze, en Europe du Nord.
En une chaîne continue à travers toute l'Europe, se
e siècle des pratiques de fertilisation qui perpétuent jusqu'au XX
soulignent le lien maintenu entre cheval et abondance
nourricière — lointain écho des vertus prêtées au sacrifice de
l'Ashvamedha dans l'Inde védique et à celui du sacrifice du
Cheval d'Octobre sous la République romaine.
De plus, le cheval ajoute à ces mérites celui d'être
psychopompe, passeur, intermédiaire avec le monde des
défunts ; à ce titre, la société rurale de Bretagne l'attelle à la
charrette de l'Ankou, charrette du trépas, annonciatrice de la
Mort, qui peut ainsi ne pas surprendre les plus méritants.
La luxuriance du réseau symbolique tissé autour du cheval
permet, de plus, de proposer une lecture astronomique du
groupe sculpté de l'anguipède, présent aussi bien dans la
statuaire gallo-romaine qu'aux porches des églises médiévales.
En bref, à travers la diversité de ses cultures, l'Eurasie laisse
clairement transparaître un ensemble de constantes
fonctionnelles ordonnant les séquences mythologiques nées
autour du cheval.
Pour elle, ce compagnon immémorial de l'Eurasien, tout à la
fois charroyeur et fils du vent, se révèle comme un des pôles les
plus prestigieux de son univers symbolique.
Au moment de livrer à l'impression ce volume qui lui doit
tant, nous apprenons la disparition de Lucienne A. Roubin. Un
hommage lui sera rendu dans le prochain volume d'EURASIE.
9 LE CHEVAL DANS L'ART
DES CHASSEURS PALÉOLITHIQUES
Denis VIALOU
Résumé
L'art des grottes et des objets donne des grands chasseurs
paléolithiques une connaissance privilégiée ; l'auteur analysera
quelques éléments caractéristiques de cet art, aux expressions d'une
grande diversité, imprégné d'abstractions, tellement différent de celui
qui sera pratiqué après l'avènement de l'écriture. Le monde de la
réalité naturaliste n'y est pas représenté mais simplement suggéré à
travers un thème majeur, celui de l'animal, étroitement lié aux milieux
et aux climats.
Parmi ces représentations, le cheval a une place importante que ce
soit dans la statuaire, dans la gravure ou dans la peinture rupestre. La
valeur symbolique qui lui fut attribuée est certainement la cause de
cette forme de primauté.
Le monde est peuplé de centaines de milliers d'images
rupestres (rocher en latin) venues de la Préhistoire depuis plus
de 20 000 ans pour les plus anciennes, les moins nombreuses ;
la plupart ont quelques millénaires. Elles sont peintes ou
dessinées avec des colorants minéraux, avec des charbons aussi.
11 Elles sont encore plus souvent gravées, incisées ou piquetées, et
donc mieux conservées.
L'art rupestre préhistorique exprime l'extraordinaire
diversité culturelle de Homo sapiens sapiens, l'ultime
conquérant de l'univers, ces derniers cinquante milliers
d'années. Pourtant, au coeur même de cette diversité, quelques
grands traits caractérisent l'art préhistorique et le distinguent
des formes historiques des grandes civilisations occidentales ou
orientales souvent marquées par l'avènement des écritures. Les
figures géométriques, dites signes, abondent dans nombre des
cultures iconographiques, dès les périodes anciennes comme
l'atteste l'art de l'Europe paléolithique : points, tirets, cercles,
quadrilatères, motifs complexes... donnent un aspect abstrait,
hautement symbolisé ou codifié, aux manifestations graphiques
de la Préhistoire. Il est impossible d'imaginer un double
alignement de points balafrant l'Adam de la Sixtine ; mais les
signes en tirets tourbillonnent autour des splendides et puissants
taureaux dans la Rotonde de Lascaux. L'absence de paysages,
de natures mortes, de végétaux (sauf exception), de figurations
d'événements sociaux, comme une victoire sur un champ de
bataille, est une constante significative de ces différences
majeures. Les représentations humaines sont très fréquentes
mais inconstantes d'une région ou d'une période à une autre ;
en revanche, elles n'offrent généralement pas le caractère
naturaliste ou descriptif des statuaires ou des portraits
historiques.
La figuration humaine préhistorique est un reflet
délibérément déformé de la réalité corporelle, sauf de rares
exceptions, et s'oppose en cela au réalisme analytique de l'art
animalier préhistorique, en général. En fait, dans la plupart des
cultures iconographiques, l'animal est le thème figuratif majeur,
parfois répété à l'infini tel l'élan du Cap peint depuis longtemps
par les Bochimans dans les abris-sous-roche des montagnes de
l'Afrique australe ou encore le renne gravé sur rocher par les
populations protohistoriques des régions circumpolaires.
Naturalistes ou schématiques, les images animales
préhistoriques sont fondamentalement expressives et, bien sûr,
étroitement reliées aux milieux et aux climats. Parmi elles, le
12 cheval prend une place importante par exemple lors de la
conquête du Sahara à l'aube de son histoire (" l'art caballin ")
ou encore dans les ensembles rupestres d'âge historique de
l'Inde centrale. Mais seuls les grands chasseurs de l'Europe
paléolithique ont accordé un rôle thématique majeur au cheval,
bien avant sa domestication.
L'art paléolithique est, comme ailleurs, un art de rocher et
d'abri-sous-roche. Les sites rupestres paléolithiques sont peu
nombreux mais parfois grandioses comme en témoigne le site
de Foz Côa au Portugal, découvert en 1994. Là, sur des
centaines de rochers disséminés sur une vingtaine de kilomètres
dans la vallée de cet affluent du Douro, le cheval est un des
thèmes animaliers dominants, avec des aurochs, des cervidés et
des capridés. Les quelques abris rocheux bien conservés,
comme Cap Blanc intègrent aussi des figures de chevaux. Mais
l'art paléolithique est avant tout pariétal (paroi en latin) et
souterrain (environ deux cent cinquante grottes, petites ou
immenses, essentiellement en France et en Espagne) et mobilier
c'est-à-dire un art d'objets. Des armes ou des outils gravés et/ou
sculptés, des statuettes en pierre, ivoire, os ou ramures.
Entre 35 000 et 10 000 ans, l'art paléolithique n'est pas
homogène. Au contraire, il révèle et souligne les identités
culturelles de sociétés de chasseurs qui peuplent de plus en plus
densément l'Europe, depuis les Aurignaciens avant 30 000 ans
jusqu'aux Magdaléniens pendant les derniers millénaires du
Tardiglaciaire. Cette civilisation magdalénienne (entre 17 et
10 000 ans), étendue de la péninsule ibérique à la Pologne et
l'Europe orientale, présente une multiplicité de cultures
régionales bien distinguées par les systèmes de représentations
graphiques et plastiques, grottes et objets. Malgré toutes ces
différences et les disparités culturelles du Paléolithique
supérieur, le cheval est et reste le thème dominant, alors que
d'autres grands thèmes animaliers comme les bisons, aurochs,
bouquetins, mammouths, rennes et cerfs... sont moins constants
ou n'apparaissent qu'à certaines périodes culturelles ou dans
certaines régions.
En fait, le cheval sauvage (sans doute plusieurs variétés ou
sous-espèces comme le cheval de Prjevalski) est beaucoup plus
13 ubiquiste que d'autres herbivores adaptés à des biotopes
particuliers, comme le renne ou le mammouth, soumis aux
importantes variations climatiques de la dernière glaciation. Au
lieu d'invoquer un " âge du Renne " en Europe occidentale, il
serait approprié de parler d' " âge du Cheval " tant il a été
chassé, presque partout et tout le temps. Ses ossements sont
plus souvent présents au milieu des restes culinaires des habitats
paléolithiques que ceux de n'importe quelle autre proie des
chasseurs.
Objet d'une chasse intensive, le cheval était donc observé en
permanence, vivant et mort. Beaucoup des représentations
pariétales et mobilières traduisent la connaissance familière que
les Paléolithiques, les Magdaléniens en particulier, avaient de
l'animal. Les chevaux barbus et poilus de Niaux dans les
Pyrénées ne sauraient être confondus avec ceux à grosse tête
des Combarelles dans le Périgord ou ceux élancés d'Ekaïn dans
le pays basque espagnol : les Magdaléniens ont soigné le dessin
des proportions anatomiques, le modelé des robes, l'expression
des allures.
La statuaire paléolithique compte quelques remarquables
représentations de chevaux, par exemple les figurines en ivoire
du Vogelherd (Allemagne), habitat aurignacien antérieur à
30000 ans ou des Espélugues à Lourdes (Pyrénées), habitat
magdalénien de 13000 ans environ. Les silhouettes de cheval et
les têtes de cheval gravées sur des diaphyses osseuses et sur
ramures sont très fréquentes, pendant le Magdalénien surtout.
De nombreuses têtes de chevaux ont été découpées et incisées
dans des os hyoïdes de chevaux. Ces contours découpés
magdaléniens étaient perforés et sans doute portés en parure
avec les perles et les pendeloques couramment utilisées par les
chasseurs paléolithiques (l'art de la parure est le premier
système de représentations, inventé par des Aurignaciens il y a
au moins 35000 ans).
Certaines grottes sont comme consacrées à l'effigie du
cheval, si l'on considère le nombre de ses représentations par
rapport à celles d'autres animaux. Ainsi la grotte d'Ekaïn est
celle du cheval comme Altamira est celle du bison. La longue
galerie sinueuse des Combarelles a conservé quelques centaines
14 de représentations, signes, figures humaines et animaux,
principalement gravées. Plus de la moitié sont des chevaux. Sur
le plan thématique, les Combarelles sont à l'opposé de la grotte
culturellement jumelle et voisine de Font-de-Gaume où le bison
domine les autres thèmes animaux dont le cheval.
Lascaux est par excellence la grotte du cheval, alors que
l'animal le plus spectaculaire est l'aurochs dans la Rotonde
proche de l'entrée. Nous avons dénombré 600 représentations
animales dans la grotte, en majorité gravées. 355 sont des
chevaux. A la différence des quatre-vingt-onze cerfs, des
quatre-vingt sept aurochs ou bien sûr des trente-cinq bouquetins
ou des vingt bisons, les chevaux sont partout dans la grotte,
comme dans la galerie des Combarelles. Ils sous-tendent d'un
bout à l'autre le dispositif pariétal, sa structure symbolique,
l'ensemble des liaisons thématiques entre animaux et avec les
signes (410 décomptés).
Les chasseurs paléolithiques ont donné au cheval, plus qu'à
tout autre animal, une valeur symbolique de premier ordre dans
leurs expressions artistiques. Ce lien privilégié semble
préfigurer la belle histoire commune que l'homme et l'animal
ont instaurée par la suite, quand la chasse a peu à peu cessé
d'être l'unique technique d'acquisition des ressources
alimentaires carnées, quand la domestication des plantes et des
animaux a révolutionné en plusieurs endroits du monde
l'économie des sociétés humaines et leurs rapports à la nature.
Bibliographie
LEROI-GOURHAN André, DELLUC Brigitte et Gilles,
1995. Préhistoire de l'art occidental. Citadelles et Mazenod,
621 p., ill.
LORBLANCHET Michel, 1995. Les grottes ornées de la
Préhistoire. Nouveaux regards. Errance, Paris, 288 p., ill.
VIALOU Denis, 1991. La Préhistoire dans l'Univers des
Formes, Gallimard, Paris, 430 p., 435 ill.
15 LE CHEVAL :
SOURCES ARCHEOLOGIQUES ET
LINGUISTIQUES INDO-EUROPEENNES
Philippe SERINGE
Résumé
Le berceau des Indo-Européens domestiquant le cheval s'est
déplacé au cours des travaux des archéologues du XX e siècle. Malgré
leurs opinions divergentes, on a tendance à localiser ce foyer d'origine
non plus en Asie mais dans la Russie européenne du Sud ou même en
Ukraine et en Roumanie, quatre à cinq mille ans avant L-C.,
davantage pour certains auteurs.
Le nomadisme n'est pas primitif, mais secondaire à une sédentarité
avec agriculture. Le sacrifice du cheval, qui sera un élément important
du culte en Inde, se pratiquerait plus tôt dans diverses cultures indo-
européennes.
L'étude de la langue primitive commune confirme le siège
européen plutôt qu'asiatique du berceau d'après la faune et la flore.
Cette langue désigne le cheval du mot eqwos, d'où dérive le nom du
cheval dans toutes les langues issues de l'indo-européen primitif.
Le cheval a été domestiqué par différents groupes humains,
notamment par les Indo-Européens : ce sont eux uniquement
que nous avons en vue ici.
17 L'origine des Indo-Européens est l'objet de grandes
discussions, d'une part, des archéologues entre eux et, d'autre
part, entre archéologues et linguistes.
Leurs opinions ont changé et elles continuent à se modifier.
Cette évolution peut être brièvement schématisée de la façon
suivante :
Avant 1950, l'origine des Indo-Européens est considérée
comme asiatique, ce sont des nomades dans les steppes d'Asie
centrale, le Turkestan en particulier. De là, les migrations se
font essentiellement vers l'Ouest et aussi vers le Sud, ces
populations apportant avec elles leur langue, l'indo-européen
primitif, et le cheval. La date de 3000 environ avant J.-C. était
l'hypothèse admise.
Depuis 1950, le foyer d'origine des Indo-Européens est
proposé comme étant de plus en plus à l'Ouest et de plus en
plus ancien, au Nord de la mer Caspienne, puis au Nord de la
mer Noire, dans les steppes de la Russie méridionale. Dès lors,
les migrations se font autant vers l'Est que vers l'Ouest,
apportant toujours la langue et le cheval.
Dans toutes ces conceptions, il s'agit de nomades des
steppes, le nomadisme ayant précédé la sédentarité, et l'élevage
ayant précédé l'agriculture.
Récemment est survenue une révolution intellectuelle dans
la compréhension des faits : on a de plus en plus tendance à
admettre que l'économie pastorale nomade primitive et
autochtone n'existe pas ; les pasteurs ont besoin de pain et
d'autres végétaux qu'ils troquent s'ils ne les produisent pas.
Autrement dit, le nomadisme coexiste nécessairement avec une
certaine agriculture ; il n'est plus que le sous-produit d'un
développement réussi de l'agriculture (Renfrew : 14).
Les recherches auraient montré qu'il n'y a pas de véritable
nomadisme jusqu'au Ir millénaire avant J.-C., ni en Asie ni
dans la steppe russe européenne.
Les récents travaux localisent donc le foyer initial des Indo-
Européens avec leur langue et avec la domestication du cheval
dans la bordure occidentale de la plaine russe, i.e. dans la partie
quelque peu montagneuse, un peu forestière et non steppique de
l'Ukraine, où se trouvait le tarpan, cheval sauvage, et de la
18 Roumanie au Ve ou au IVe millénaire. Dans ces régions, la
culture indo-européenne rencontre les cultures non indo-
européennes de Cucuteni et de Tripolye, mais le cheval est un
élément important de domination pour les Indo-Européens qui
installent progressivement leur culture et qui diffusent,
notamment vers l'Est.
D'autres opinions divergent (13).
Marija Gimbutas décrit trois vagues d'arrivée du cheval
domestique avec la culture de Kurgan et la langue indo-
européenne. Le point de départ pour elle reste la steppe au Nord
de la mer Caspienne, en direction de l'Ouest. La première
vague date de 4400 à 4200 avant J.-C. La seconde, de 3400 à
3300, parviendra jusqu'en Europe centrale, et la troisième, au
Ille millénaire, infiltrera un peu toute l'Europe. Ce sont là des
populations qui apportent avec elles le cheval, la langue et la
culture indo-européennes, transformant progressivement la
culture de la vieille Europe, réalisant notamment la culture de
Sredny-Stog, de 4500 à 3500 environ, où le cheval est monté,
est mangé, est sacrifié et où les fouilles mettent au jour 48% de
chevaux domestiques parmi les ossements animaux.
De même, notent une forte proportion d'ossements de
chevaux dans cette culture, Telegin au Iv e millénaire, Bibikova
aux Ve-IVe millénaires, jusqu'à 70% parmi les os d'animaux
domestiques entre 3500 et 3000 avant J.-C. (6).
De 3500 à 2500 environ, est réalisée la culture de Yamna,
dérivée de la culture de Sredny-Stog et dans laquelle le char est
connu ; le cheval est encore sacrifié.
L'arrivée des Indo-Européens en Europe centrale, puis
occidentale, provoque de grands changements, essentiellement
le remplacement d'un système gynocentrique et matrilinéaire
par un système patriarcal et patrilinéaire, une association au
panthéon de déesses lunaires et chtoniennes, du panthéon mâle
des dieux célestes des bergers et la transformation d'une société
pacifique en société guerrière (13).
L'archéologue Bokonyi (1986) et le linguiste Alex Jones
(1992) expriment des opinions voisines de celles de Gimbutas.
Pour Anthony (1), la domestication du cheval a lieu après
3500 avant J.-C. dans la région du Nord de la mer Noire et elle
19 permet l'exploitation des ressources de la steppe par de larges
populations. Sur tel site où le sexe des chevaux domestiques a
pu être précisé, ce sont en grande majorité des mâles
contrairement à ce qui se passe dans les bandes de chevaux
sauvages où on compte un étalon pour un harem de juments.
Pour cet auteur, les porteurs de la culture de Kurgan ne sont pas
des proto-Indo-Européens.
En fait, la domestication du cheval entraîne moins de
transformations morphologiques que celle des autres animaux
de sorte qu'il est plus difficile de différencier chevaux sauvages
et chevaux domestiques (2).
Mallory, archéologue (12), trouve, dès 5600, une faune
domestique, dont 55% d'ossements de chevaux dans la région
Volga-Oural. Dans la même région, Bibikova admet la
domestication du cheval débutant dès le VI e millénaire
également.
Pour Van Loon, linguiste (16), la société proto-indo-
européenne est sédentaire dès le début, et les éleveurs nomades
n'iront que plus tard dans la steppe où ils ne peuvent vivre sans
l'élément sédentaire. Cet auteur admet l'élevage du cheval et
des ovi-capridés à la fin du néolithique 5000 ans ou au Ve
millénaire avant J.-C., dans une culture Dniepr-Donetz. De
4500 à 3500, il admet la Sredny-Stog, déjà citée, où le cheval
est mangé, est sacrifié ; il servait dès lors de moyen de
transport, comme le prouvent les mors en os, qui étaient utilisés
probablement pour monter le cheval plutôt que pour l'atteler.
Des fosses renfermant la tête et les jambes antérieures d'un
cheval sont interprétées par les fouilleurs comme le témoignage
d'un rituel.
De cette culture, on connaît une centaine de sites, entourés
de clôture et contenant des maisons enterrées, construites en
bois et en boue, à côté d'ateliers où l'on fabriquait des outils en
os et des vases à fond pointu, en terre avec coquillages écrasés
comme dégraissant. Sans être l'apanage exclusif de cette
culture, cette céramique était décorée par des impressions de
corde. Des sceptres en pierre polie terminés par une tête de
cheval peuvent accompagner le mort. Celui-ci est enterré sur le
dos, mais avec les membres inférieurs repliés et volontiers
20 recouvert d'ocre, ce qui s'observe depuis le paléolithique
supérieur et est interprété comme le témoin d'une certaine
religiosité.
Vers 4000, cette culture a influencé l'Allemagne et la
Pologne où l'on trouve les mêmes éléments, inhumation sur le
dos, ocre, céramique cordée, chevaux avec des chars. Dans ces
deux pays, à la fin du I -Ve millénaire, se pratique le sacrifice de
chevaux et de concubines.
De 3500 à 2500, Van Loon admet la culture Yamnaya ou
culture des tombes à fosse dans tout le Sud de la Russie, issue
de la culture de Sredny-Stog, où il note le sacrifice du cheval,
des villages importants, des tombes où le mort est souvent
entouré d'éléments de son char ou chariot et couvert d'un toit
en bois sur lequel sont déposés la tête et les membres antérieurs
de son cheval ; au-dessus de la tombe est érigé un tumulus
encerclé de pierres. La céramique est cordée et incisée et les
outils sont en cuivre de l'Oural (16).
Selon Julia Roussot-Laroque (15), le cheval a été
domestiqué dans le Sud de la Russie, vers le milieu du IV'
millénaire, opinion très répandue aujourd'hui, et apparaît en
France au III e millénaire, " certainement comme animal
domestique ". Pour certains auteurs, le cheval domestique n'est
parvenu dans l'Europe occidentale que vers 1600 avant J.-C.,
comme en Grèce. Pourtant des fouilles en France ont pu faire
attribuer au Ill e millénaire des branches de mors en bois de cerf,
un fragment possible d'essieu et un joug pouvant servir aussi
bien à des boeufs qu'à des chevaux (J. Gomez de Soto : 7).
Kuhn ainsi que Bosch-Gimpera font remonter très haut les
premiers Indo-Européens. Renfrew (14) va encore plus loin et
propose 6500 avant J.-C. pour un proto-Indo-Européen en
Grèce et même 7000 ans avant J.-C. pour une population indo-
européenne en Anatolie qui, pour lui, est incluse dans le
berceau des locuteurs de langue indo-européenne primitive.
L'agriculture est née, selon Renfrew et selon d'autres
savants, sur le flanc des collines du Croissant Fertile, soit à
Jéricho en Palestine, à Jarmo au Nord du Zagros et à Çatal
Hüyük en Anatolie.
21 Personnellement, malgré mon admiration pour Renfrew, je
ne crois pas que l'Anatolie fasse partie du berceau des Indo-
Européens pour deux raisons : 1) elle abrite encore des
populations non indo-européennes au début du Ii e millénaire,
les habitants du pays de Hatti parlant une langue asianique, le
hatti ou hattique, et même au I' millénaire avec les Ourartéens
en Anatolie orientale et en Arménie ; 2) les langues des peuples
voisins auraient dû être contaminées ; or on y trouve fort peu de
vestiges de la langue indo-européenne avant 1500 avant J.-C.
En tout cas, il n'y a pas de chevaux dans la culture
protonéolithique de Hacilar, si précoce en Anatolie (7500 à
6500 av. J.-C.) ni dans le néolithique proprement dit en
Anatolie (6500 à 5500) où le boeuf est domestiqué (4).
Renfrew suppose que l'indo-européen a été d'abord parlé -
en Anatolie à 7000 ou au VIII e millénaire - dans le Nord de
l'Inde, le Pakistan et l'Iran au VI e millénaire - et dès 4000 en
France, en Grande-Bretagne et en Irlande. Il est le seul à
soutenir ces thèses.
Comme d'autres auteurs récents, Renfrew ne croit pas
beaucoup aux grandes migrations avec violences, mais plutôt à
des déplacements très limités, par exemple les enfants parvenus
à l'âge adulte ne s'éloignant qu'à trois ou quatre dizaines de
kilomètres de leur lieu de naissance. L'aire d'expansion de
l'indo-européen ne s'accroît ainsi que très lentement.
Gamkrelidze et Ivanov voient aussi le berceau du proto-
indo-européen en Anatolie, mais au IV e ou au Ve millénaire,
date encore antérieure à celle qui est suggérée par la plupart des
auteurs. Ces deux Soviétiques, en 1984, pensent, comme
Renfrew, que la langue grecque archaïque s'est formée grâce à
un mouvement venu d'Anatolie. Quant aux spécialistes du
premier néolithique grec, ils estiment que les nouvelles
céréales, le mouton domestique et la chèvre, probablement les
bovins mais non les chevaux, sont importés d'Anatolie en
Grèce.
W. Meid a une conception qui n'exclurait pas une origine
anatolienne dès avant 6000 av. J.-C.
W.P. Lehmann (11) soutient que le cheval est sûrement
domestiqué au Vill e millénaire, mais au voisinage de la Mer
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