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Le Chien du Seigneur

De
244 pages

À la fin des années 1940, Albert Moel s'installe dans une ville industrielle où il ne tarde pas à se faire embaucher comme manoeuvre dans une grande usine. Le midi, à la cantine, il écoute beaucoup mais parle peu, ce qui alerte les syndicalistes qui voient en lui un espion du patron.

Ajouté le : 08 mars 2017
Lecture(s) : 1
EAN13 : 9782812916410
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Jean Angladeprécié pour sonest le plus important des écrivains auvergnats. Ap style incomparable, riche de poésie, d’humour, de réalisme, il est l’auteur de près de quatre-vingt-dix ouvrages de toutes sortes qui lui ont valu de nombreux prix littéraires. Il fut aussi instituteur, profess eur de lettres et professeur agrégé d’italien.
L C E HIEN DU SEIGNEUR
Du même auteur Aux éditions De Borée Romans La Rose et le Lilas, Pocket, 2005. Dans le secret des roseaux, Pocket, 2004. Les Mains au dos, collection Terre de poche, 2004. Les Puysatiers, Pocket, 2003. Un souper de neige, Pocket, 2002. La Fille aux orages, Pocket, 2001. L’Immeuble Taub, Bartillat, 2001. La Garance, Aedis, 2000. Le Grillon vert, Pocket, 2000. Le Tilleul du soir, Pocket, 2000. Un lit d’aubépine, Presses de la Cité, 1999. Le Faucheur d’ombres, France Loisirs, 1998. Le Saintier, Presses de la Cité, 1997. Le Roi de Fougères, Bayard Presse, 1996. La Soupe à la fourchette, Pocket, 1996. Y a pas d’bon Dieu, Pocket, 1995. Le Jardin de Mercure, Pocket, 1994. L’Impossible Pendu de Toulouse, Fleuve Noir, 1992. Un parent de cendre, Pocket, 1992. Juste avant l’aube, Presses de la Cité, 1990. La Dame aux ronces, Presses de la Cité, 1989. Une pomme oubliée, Pocket, 1989. La Combinazionie, Julliard, 1988. Les Mauvais Pauvres, Julliard, 1987. Avec flûte obligée, Julliard, 1986. Les Bons Dieux, Julliard, 1984. La Noël aux prunes, Julliard, 1983. La Tour du doigt, Julliard, 1977. Un temps pour lancer des pierres, Julliard, 1974. Un front de marbre, Julliard, 1970. Le Point de suspension, Gallimard, 1969. Le Péché d’écarlate, Robert Laffont, 1966. La Foi et la Montagne, Robert Laffont, 1962. Les Convoités, Gallimard, 1955. Le Voleur de coloquintes, Pocket, 2003. La Maîtresse au piquet, Pocket, 2002.
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©
, 2005
JEANANGLADE
LE CHIEN DU SEIGNEUR
Avertissement
Toute ressemblance entre l’action, les lieux, les p ersonnages de ce livre et des personnages, des lieux, des événements réels ne peut être que fortuite.
L’AUTEUR
« Qui se sent morveux, qu’il se mouche… » MOLIÈRE L’Avare
I
Chez la veuve Dupic
L A RUE EST ÉTROITE, sombre, luisante. Un pavé fameusement traître, san s doute, les jours de verglas. C’est au 18 qu’il se r end ; les numéros pairs bordent le côté supérieur de la rue. Au 10, il y a une mais on incendiée dont les fenêtres béent sur le ciel. À côté, une boutique de blanchis seuse qu’on sent de loin à l’odeur du linge cuit. Le 14 est une porte cochère badigeonnée de cinq cent cinquante-cinq couleurs, et à ceux qui n’auraient p as compris, elle présente un écriteau : Oreste GUGLIELMINETTI,plâtrier-peintre. Plus loin, devant le 16, un marchand de vin rince le ventre de ses tonneaux. En suite, ce n’est pas encore le 18, mais le 16bis18 ne vient, occupé par une étroite devanture d’horloger ; le qu’après. Avant d’entrer, il relit l’annonce du journal : S’adresser à Mme veuve Dupic, 18, rue du 9-Septembre. Rue du 9-Septembre ? Que diable s’est-il passé, le 9 septembre ? Un long couloir, avec une file de boîtes aux lettre s. De la droite, par une petite porte donnant sur une cour intérieure, entre une od eur de waters. D’instinct, son nez se fronce, mais il sourit aussitôt et pense : « Faudra s’habituer à ça aussi. » Il avance en tâtonnant dans l’obscurité. À la fin, ses pieds butent contre une marche. L’escalier tourne en tire-bouchon, comme si tu grimpais dans un clocher ; l’illusion est accentuée par une corde verticale qui sert de rampe, onctueuse à souhait, terminée par un gros nœud qui cogne, à cha que gradin que tu gravis, contre celui du fond. Il doit y avoir quelqu’un, là -haut, qui fait frire du poisson ; l’odeur en devient plus insistante à mesure qu’on m onte. En bas, tu ne la distinguais pas, à cause des waters ; mais maintena nt, il n’y a pas à s’y tromper : ça sent le poisson. Tout le reste de la maison béné ficie de l’effluve généreux. Qui sait s’il ne vient pas de chez la veuve Dupic ? Ce détail ne figure pas sur l’annonce ; mais on ne met pas tout sur les annonce s. À la première porte rencontrée, il frappe. Bien que la clé soit sur la serrure, personne ne répond. Il frappe plus fort. Cette fois , il obtient une espèce de grognement et s’en autorise pour pousser la porte. L’odeur de friture devient soudain éclatante, tonitruante. Aucun doute possibl e : ce n’est peutêtre pas là qu’habite la veuve Dupic ; c’est du moins là qu’on va manger du poisson. La pièce est tout en longueur, comme un couloir ; une table carrée, recouverte d’une toile cirée à carreaux rouges et bleus, en oc cupe le centre ; en face sur le réchaud à gaz, mijotent dans une poêle de longs poi ssons enfarinés qui doivent être des harengs. Au fond, près de la fenêtre, dans un fauteuil de rotin, quelque chose grelotte, grelotte éperdument : un affreux pe tit vieux qui a les bras et les jambes cachés sous une couverture et deux yeux exor bités, énormes et verdâtres, pareils à ceux des chiens en peluche. De son bonnet s’échappent des mèches de cheveux, jaunes à force d’être blanches ; sa mâchoire pend, animée d’un grelottement autonome qui ne suit pas le grelo ttement général. « C’est ici qu’habite Mme veuve Dupic ? »
Le vieux pousse deux ou trois autreshou… hou… ;filet de bave descend un de sa bouche sur son gilet. Alors, le visiteur appelle à voix haute : « Y a-t-il quelqu’un ? » Mais rien ne répond, que les mêmes grognements. Une porte est à gauche du fourneau ; elle doit conduire dans les autres pièce s. Il se dirige vers elle et frappe en appelant encore : « Il n’y a personne ? » Non, il n’y a personne, que le vieux qui grelotte, et le poisson qui mijote. On ne peut rien tirer ni de l’un ni de l’autre. Tant pis, il montera un étage, il demandera plus haut la porte de la veuve Dupic. Il va sortir, lorsqu’un pas léger le fait retourner : une femme est entrée, portant un pain s ous le bras, et un filet à provisions. Elle le considère d’un air soupçonneux ; avant même de parler, elle fait du regard une rapide inspection des lieux pour vérifier s’il ne manque rien ; ses yeux s’arrêtent un instant sur le plat de poiss ons comme pour les compter, puis reviennent vers lui. « Vous désirez ? » demande-t-elle sèchement. Il aurait dû parler le premier, il le sent, justifi er sa présence ici ; mais elle l’a prévenu par sa question, et dès le début il se sent en état d’infériorité ; il est devenu l’accusé qu’on interroge. « Je cherche Mme veuve Dupic. – C’est moi. » Sa voix est acide comme l’oseille. La veuve Dupic p orte sur le sommet du crâne un petit chignon rond. Malgré lui, en parlant , il le contemple et songe à la pomme de Guillaume Tell. « Je viens pour l’annonce. – Ah! » Elle l’examine avec une attention maquignonne. Les souliers sont neufs ; le costume n’a rien à redouter : c’est un vêtement de confection d’avant-guerre. Rien, sauf un trou de mite sur le revers gauche, qu i découvre un petit rond de toile blanche. Il aurait dû le faire stopper, mais il n’a pas eu le temps. Va-t-elle découvrir ce trou de mite ? Pour plus de sûreté, il s’offre à contre-jour. En vain : elle l’a découvert, son regard s’est posé dessus. E lle ne va tout de même pas le repousser à cause d’un trou de mite ? Il sent sur l ui ses yeux qui le parcourent de la tête aux pieds, qui le tâtent, le toisent, l’ évaluent. Il éprouve un peu la même gêne que le jour du conseil de révision, quand il est apparu tout nu devant trois bonshommes habillés. « Vous êtes célibataire ? – Oui. – Je veux dire : pas de… d’amie ? Vous êtes vraimen t seul ? – Absolument. – Bon. Parce que je sais ce que c’est que les homme s ; je veux pas que ma maison devienne un… vous m’avez compris. – Je vous comprends », fait-il en s’inclinant. Un moment encore, elle poursuit son examen. Il se s ent gêné. De temps en temps au fond de son fauteuil, le vieux mugit. « Alors, vous venez pour l’annonce ? répètet-elle. – Oui, pour l’annonce. – Oh ! C’est une chambre qui m’a rapporté que des e nnuis jusqu’à présent.