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Le Choix d'Amos

De
290 pages

Alexandre n'a jamais connu son père, mort lorsque le petit garçon avait 5 ans. Sa mère se remarie avec Amos, un jeune médecin. Ce dernier révèle peu à peu son caractère pédophile et abuse régulièrement du jeune garçon. Rapidement, un petit frère naît, David. Pour le protéger d'Amos, Alexandre se livre alors corps et âme à ce beau-père, qui le séduit et le dégoûte à la fois.
Un travail d'introspection est mené dans ce roman coup de poing, éclairant les relations d'un pédophile avec l'aîné des fils de son épouse. Amos est cet homme envoûtant, infernal Don Juan, à qui Alexandre, abusé pourtant, décide finalement de pardonner, par fascination pour ce personnage hors norme, mais aussi par refus de l'apitoiement sur soi. Un récit tendu, situé entre la Belgique et Israël.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-92455-1

 

© Edilivre, 2015

Du même auteur

 

Du même auteur :

• « La Diguette » – 2012 – Edilivre

• « L’Héritage d’Amos » (en préparation)

Dédicace

 

 

à mon épouse qui, si elle n’a pas connu « Amos », l’a supporté en filigrane de notre histoire…

… la nôtre.

à Dominique, qui a fait la correction de ce livre, merci, Dom.

Chapitre 1
Sueurs

Il se tourne tantôt à gauche, tantôt à droite dans ce lit qui n’est plus qu’un champ de bataille.

Aussi loin qu’il se remémore ses souvenirs, il ne voit que sexe tendu, sexe touché, sexe offert, sexe volé, sexe violé, sexe…

Pas n’importe quel sexe, mais le sien propre…

Un sexe mâle, ferme, en érection.

Dur.

Mou.

Violent.

Tendre, caressant…

Omniprésent dans ses pensées, ce sexe devient énorme. Prend toute la place dans ses rêves…

Et ceux-ci deviennent tantôt de plus en plus fous, tantôt de plus en plus flous, vagues et lancinants comme une mer parfois agitée, souvent violente, parfois calme, flux et reflux d’un esprit torturé.

Il se réveille en sueur. Collant de partout. L’esprit masturbé par ses rêves.

Ce moment-là est parfois très doux, si le rêve a été tendre. Parfois crispé, paniqué, si le rêve l’a vu violenté dans sa chair, torturé par des mains avides et bavardes.

Il faut que cela finisse…

Qu’il se libère de ces rêves fous, tendres (non, pas les tendres…), violents, déchirants, torturants ses chairs de mille et une façons !…

Pourquoi ces rêves ?

On lui a parlé d’un psy…

Un psy !…

Ces espèces de prêtres modernes de la société sans Dieu !…

Peut-on faire confiance à un psy ?… Dans quelle mesure ?…

Une fois, il était allé en voir un…

Il fallait qu’il s’étende sur un divan ! Le cliché, quoi…

Ne s’était-il pas étendu sur assez de divans ? Sur assez de lits de toutes sortes ? Les siens et ceux des autres…

Surtout ceux des autres !

Plus de divan !

Il était parti en courant, profitant de l’attention détournée du psy par sa secrétaire qui était venue gratter à la porte donnant sur son bureau. Lui avait filé en douce. Sans payer. Pour quoi faire ? Qu’avait-il reçu en échange du début de ses confidences ? Des « Mmh… », ou des « continuez… », ou encore « je vois, oui… » !…

Mon œil !… Que pouvait-il avoir vu ?

Savait-il seulement ce qu’était un sexe, ce psy qui l’avait regardé à travers ses lunettes glauques de myope comme l’aurait regardé un ornithologue s’il avait été une mouette !

Il n’était pas remonté très loin dans ses souvenirs, pourtant, se sentant dès le départ mal à l’aise sur ce divan de vieux cuir collant et craquelé, comme la figure du psy, vieux bonhomme à barbiche et lunettes. Sorte de professeur Tournesol au teint maladif et huileux…

Il faut pourtant qu’il puisse parler à quelqu’un de ses rêves. De ces rêves fous et obsédants…

Il faut qu’il puisse les canaliser pour ne pas devenir complètement fou, ou obsédé à vie !

Ne l’est-il pas déjà, obsédé ?

Il sait que si, bien sûr…

On ne fait pas plus obsédé que lui d’ailleurs !

Mais est-ce sa faute, aussi, s’il a pratiquement été « éduqué » par la vie dans le « stupre et la débauche » ?

Oh, bien sûr, il y a toujours pire… Pour le crime aussi, sans doute !

Et pour la vertu ?

Il songe éveillé, à présent…

Il revoit son enfance.

Toute son enfance…

La « bonne » et la « mauvaise », si l’on peut dire…

Amos, son « tourmenteur », son bourreau de toujours. Ce beau-père qui eut pu être si merveilleux et qui lui fut, sans doute, si néfaste…

Son adolescence, ensuite, coulant de l’enfance.

Polluée par elle, parfois…

Eclairée, à d’autres moments.

Amos, toujours. Encore. A nouveau…

Même à l’armée, jeune recrue fraîchement débarquée…

Ce Lieutenant qui le trouvait mignon et qui l’avait littéralement « violé » un soir de garde !…

Il l’avait aimé, ensuite… Les premiers temps au moins.

Puis, pour s’en débarrasser, car il devenait trop exigeant, il n’avait pu que demander une mutation dans une autre unité.

Là, tout avait recommencé…

Avec un Adjudant, cette fois !

Un ancien Légionnaire brutal, mais qui savait parfois devenir très doux et caressant…

Faut-il qu’il voit un prêtre à nouveau ?

Un prêtre, est-ce mieux qu’un psy ?

Le premier essai a été un échec, lui aussi…

Il s’était adressé à un curé de village lors d’un camp scout, voilà longtemps. Ce dernier était sorti de son confessionnal rouge de colère, lui indiquant la porte de l’église en le traitant d’« affabulateur lubrique » !

La seconde fois, il s’était adressé au jeune vicaire de sa paroisse… et cela avait bien manqué finir au lit !

A qui peut-il encore se fier et se confier ?

Il faut pourtant qu’il y arrive.

Une fois ! Une seule fois…

Trouver quelqu’un qui l’écoute pour lui-même, sans intérêt quelconque : gratuitement !

Par amitié, peut-être ?

Qu’on l’écoute vraiment pour lui-même, en confiance ; sans arrière-pensée de possible coucherie en conclusion.

Mais comment faire ?

Faut-il toujours que cela se termine de la même façon ? Ne peut-il faire confiance à personne, pas même à lui-même ?

Car enfin : parler des autres est bien. Mais si, soi-même, on a ENVIE de « chuter », où est la solution ?

C’est bien cela un obsédé, non ?

C’est bien ce qu’il est devenu, somme toute ?

Il ne peut penser à tout cela sans se torturer l’esprit à la recherche d’une solution à ce cercle vicieux…

Et « vicieux » est bien le mot qui convient !

Affabule-t-il vraiment, comme le vieux prêtre l’avait dit ?

Ou bien est-il déjà tellement déformé par cette vie plus que dissolue qu’aucun « remède » n’est plus possible ?…

Il faut qu’il se calme, qu’il arrête de paniquer en pensant à tout cela. A vingt-neuf ans, il ne peut pas être « foutu » tout de même !

Il se lève, prend une douche et sort.

Chapitre 2
Grand-place

La nuit est tombée depuis longtemps quand Alexandre arrive dans l’« Ilot sacré ». Il fait doux, malgré le fait que l’on soit début mars. Les saisons changent, dirait-on. « On n’a plus d’hiver, donc hein madame ! »…

La Chandeleur, fête de la lumière, est passée et c’est bientôt Carnaval… Cela se prépare déjà en maints endroits ce week-end…

Le cœur de Bruxelles est depuis longtemps son lieu de prédilection pour les promenades nocturnes. Cet endroit, qui est un dédale de petites rues, toutes plus typiques les unes que les autres, et dont les noms chantent la bonne chère qui est proposée par ses nombreux restaurants : rue au Poivre, rue au Beurre, rue des Bouchers, rue du Marché aux herbes… Toutes ces rues bien nommées, qui vous donneraient faim par ce qu’elles évoquent.

En noctambule habitué au lieu, il déambule à l’aise, prenant le temps de saluer au passage l’un ou l’autre garçon de restaurant qui, tous, le connaissent.

Décidément, tout le monde profite de ce temps exceptionnel pour flâner quelque peu…

Après s’être attardé dans l’impasse de chez « Toone », qu’il affectionne, il continue vers la Grand’Place où, l’été, s’achèverait un « jeux et lumières » à cette heure-ci, avidement suivis par un grand nombre de touristes éblouis comme des enfants devant un magicien jouant le grand jeu.

Il continue son chemin par la rue « Chair et pain », tout un repas encore, et arrive à la plus belle place du monde, au dire de beaucoup. Lui n’en doute pas d’ailleurs. Cette place est vraiment la plus belle qu’il n’ait jamais vue dans sa vie.

Et ce n’est même pas parce qu’il est bruxellois lui-même qu’il pense cela. Non. Même Venise, si belle, n’a pas sa pareille. Ni Florence, ni Bruges, ni aucune autre à sa connaissance.

Bruxelles est autre. Sa Grand-Place est inégalable, unique et féerique.

Le soir, surtout, elle se pare de son habit de nuit et de lumières ; chatoyante et brillant de mille feux…

Il pense d’ailleurs qu’il est impossible à un touriste de commencer la visite de la « Capitale de l’Europe » sans rendre hommage à la splendeur de sa Grand-Place, cet extraordinaire ensemble architectural fait de façades baroques érigées à l’endroit même où les premiers Bruxellois faisaient leur marché au XIIème siècle.

Il y a deux mois et demi, à peine, il y avait ici toute une animation feutrée et féerique, c’était le temps de Noël… De sa crèche et de son immense sapin, aussi !

Souvenirs…

Il s’arrête à hauteur de la terrasse du « Roi d’Espagne », regardant alentour passer les touristes et autres admirateurs de « sa » Grand’Place. Il observe cette foule qui passe, affairée, allumée ou paisible. « Panurgeante » ou libre…

La vraie foule, nombreuse, écrasante, lui a toujours fait peur.

Mais ici, les gens glissent et se diluent sur cette place immense, et pourtant intime, doucement, sans heurts, profitant de l’aubaine d’une soirée d’hiver plus douce que nature, annonçant un printemps précoce.

Ici, pas de rêves autres que doux, colorés, larges, aimants, amants…

Au fond, c’est ça : il est comme un « amant » de cette place… Un amant rendant visite à sa belle aussi souvent que possible, l’admirant, la caressant des yeux, la regardant vivre, immuable et pourtant toujours différente, par le calme ou le tumulte qu’elle accueille, par les occasions de toutes sortes d’y faire la fête…

Rien ne trouble la quiétude des passants ni de leur observateur anonyme.

Heureux justement parce qu’anonyme dans cette foule chaleureuse de gens satisfaits, découvrant cette place synonyme de beauté et de calme.

Alexandre est entré dans l’illustre taverne pour se rafraîchir d’une « bonne bière »…

Finissant de siroter sa gueuze-lambic, bière bruxelloise typique, Alexandre se lève à présent et suit les groupes qui s’éloignent à gauche de l’hôtel de ville par la rue Charles Buls, devenant rue de l’Etuve, vers le « Manneken’Pis », personnage célèbre de Bruxelles s’il en est.

Il passe devant la statue couchée de ‘t Serclaes, autre personnage bien connu des Bruxellois, lui caressant le bras ou la cuisse comme pour porter bonheur. Le pauvre gisant est d’ailleurs tout reluisant de la dévotion que lui portent ses amis et les touristes qui passent sans arrêt, toute l’année, montrant aux autres, qui imitent le geste, avides de mystères et de portes-bonheurs…

Suivent les nombreux magasins de dentelle de Bruxelles, fabriquée spécialement pour les touristes à la manière des dentellières d’antan, comme à Bruges. Etonnamment la dentelle semble identique à qui n’en connaît pas les spécificités…

Plus loin apparaît tout à coup, à gauche sur un coin, le « plus vieil habitant de Bruxelles » comme est encore nommé le petit bonhomme au geste gavroche, si naturel et provocant à la fois. Frondeur comme le bruxellois de souche : « Manneken’Pis » !

En voilà un qui ne se pose pas de questions, comme Alexandre…

Il pisse infiniment, avec bonheur, se tenant le sexe, bien tendu, pissant droit devant lui !

Alexandre jette un œil amusé sur les mines rieuses ou étonnées, voire quelque peu scandalisées des chalands maintenant amarrés à la grille du petit bonhomme, peut-être trivial dans son geste, mais combien sympathique.

Tous tiennent, en tous cas, à figurer sur une photo qui ait le sympathique « pisseur » en toile de fond…

Il l’imiterait bien le petit homme, comme ça, par provocation, pour voir la tête des gens !…

Après s’être distrait un instant de cette idée, il continue maintenant vers l’église de N-D du Bon-Secours, rue Marché-au-Charbon. Il sait que se trouvent dans cette rue divers bars, saunas et autres lieux accueillants pour noctambules branchés « homophiles », comme tout le quartier d’ailleurs.

Au fond, c’est ce qu’il est, non ? « Homophile » ! « Amateur d’hommes »… Quel drôle de mot…

Pour sûr, c’est un mot que certains ont inventé pour ne pas dire « homosexuel », quoi !

Peu après, il entre au « Juste comme ça », un bar qu’il connaît depuis toujours, où les rencontres se font autour d’un verre, entre copains ou copines « comme ça ».

C’est un endroit qu’il apprécie particulièrement pour sa « neutralité », en quelque sorte. On peut venir là « sans savoir », par hasard, sans être pour autant agressé par des « folles » ou autres « Drag Queen ». Bien sûr, cela arrive aussi, parfois, mais rarement. D’autres bars, plus spécifiques, plus branchés « drague » sont suffisamment connus des « initiés »…

Celui-ci est vraiment plus « neutre », sans « provoc », mais oui, c’est cela. Il ne trouve pas d’autre définition qui convienne. De plus, pas de ségrégation entre filles et garçons « comme ça », tous y trouvent des rencontres possibles, du même sexe ou de l’autre…

Pas besoin d’ouvrir la porte. Elle l’est…

Elle l’est toujours, semble-t-il…

C’est l’été, ce soir, début mars !

L’air est presque doux. Il fait bon…

On en aurait envie d’aimer !…

Chapitre 3
« Juste comme ça »

Fabian est au bar, comme d’habitude, et Karim passe de table en table prendre les commandes des clients. Il est sympa, Karim. Il connaît tout le monde. Il a le mot pour rire.

– Salut, Karim.

– Bonsoir, Alexandre. Seul ?

– Seul, oui… Pour l’instant, tout au moins.

Karim sourit d’un air entendu :

– Oui, bien sûr ! Qu’est-ce que je te sers ?

– Oh, une chope, comme d’habitude. Mais ne te déranges pas, je m’installe au bar… Salut, Fabian.

– Salut ma biche…

Fabian achève de garnir un plateau que Karim emporte aussitôt vers une table près de l’entrée, puis sert la bière qu’Alexandre a demandé.

– Alors, Alexandre ? En forme ?

– Oui et non… J’arrête pas de rêver de trucs idiots. Je dors très mal ces temps-ci…

– Tu n’as qu’à ne pas dormir seul !

– Qu’est-ce que cela va changer ?

– J’ai l’impression que tu serais moins angoissé, non ?

– T’es passé psy maintenant ?

Fabian rit.

– Non. C’est Karim qui doit déteindre sur moi…

– Il est psy, Karim ?

– En fait, non. Mais je crois qu’il est assistant-social ou quelque chose comme ça… Il a déjà aidé plusieurs gars en rade qui passaient par ici.

– J’ai l’air d’un gars en rade, sourit Alexandre ?

– Pas du tout ! C’est toi qui te plains de tes rêves, ma biche !

– C’est vrai, mais je ne vois pas ce que Karim pourrait y changer. A moins d’en faire partie ? Il est joli garçon, non ?

Ils rigolent tous les deux à présent en regardant Karim qui, se sentant visé, les apostrophe :

– Eh bien, vous deux ! Vous riez de moi je crois ?

– Mais non Karim, au contraire, répond Fabian, c’est Alexandre qui te trouve beau garçon.

– Ah bon ? C’est sympa…

– C’est vrai, t’es pas mal dans ton genre, lâche Alexandre provocateur.

– C’est quoi, mon genre ? Le « bougnoule » deuxième génération, quelque peu branché, se moque Karim ?

– Mais non, rougit Alexandre qui craint l’avoir vexé, pas du tout ! Mais un beau méditerranéen, ça oui !

– Te frappe pas, rit Karim, je charrie. Je sais bien ce que tu penses. Tu n’est pas mal non plus « dans ton genre » !

– Ah bon ! Et c’est quoi, mon genre à moi ?

– Beau gosse. Bien roulé. Alléchant, quoi ! intervient Fabian.

– Oh là, les grands mots, tout de suite ! Tu me dragues, Fabian ? demande Alexandre en riant.

– Pourquoi pas, mon chou ? minaude l’intéressé.

– Bon, moi je continue mon boulot, déclare Karim en s’éloignant avec son plateau vers une table où viennent de s’installer de nouveaux clients.

– Oh, lui, dès qu’on charrie, y a plus personne ! constate Fabian.

– Tu crois qu’il n’est pas « comme ça » ? interroge Alexandre.

– En fait, j’ai jamais pu dire, lui confie Fabian. Le patron me l’a présenté un soir en me signalant qu’il travaillerait dès le lendemain. Point. Dès qu’un gars a des misères, Karim se pointe en douce avec un conseil ou un encouragement quelconque. Mais dès que cela tourne au sexe, il se défile. Je sais pas…

– Il est peut-être pas pédé ?

– J’sais pas. Je me demande s’il a pas été ou s’il n’est pas encore marié.

– Ça, ça ne veut rien dire ! Moi aussi j’ai été marié, et pourtant…

– Tu as été marié, toi ? s’étonne Fabian.

– Mais oui, moi. Et avec une femme, encore bien !

– Avec une femme !… s’exclame Fabian pour qui cela semble être une énormité !

Karim, depuis tout à l’heure, laisse traîner une oreille vers eux. Semblant être occupé par ses comptes à la caisse, il ne perd rien de ce qui se dit. L’air ahuri de Fabian le fait sourire…

– Ben, oui, avec une femme ! Qu’est-ce que cela a d’extraordinaire ? s’impatiente Alexandre.

– Oh, j’sais pas ; je te voyais pas avec une nana…

– En fait, moi non plus, depuis… Mais au moins, j’aurai essayé !…

– C’était important pour toi d’« essayer » ? interroge Karim en se rapprochant.

– Mais…, oui, sans doute, hésite Alexandre pas trop sûr de lui. Pour avoir des enfants, il faut bien une femme, non ?

– Tu veux avoir des enfants ? interroge Fabian, l’air quelque peu dégoûté, cette fois.

– Eh bien, oui, j’aimerais bien… J’aime les enfants, moi.

– Tu les aimes comment ? Dans ton lit ? attaque aussitôt Fabian, l’air coquin.

– Eh, oh ! J’ai pas dit ça ! Je ne suis pas pédophile ! Faut pas confondre…

– Ok, ok, je disais ça pour charrier. Mais tu m’épates quand même : des gosses, toi !

– Pourquoi ? Moi je le verrais bien avec une armée de moutards, sourit Karim.

– Tu rigoles, mais je me suis occupé longtemps de louveteaux, dans ma paroisse, et cela m’a toujours beaucoup amusé.

– Il faudra que tu me racontes tout cela, Alexandre, reprend Karim plus sérieusement. On peut en parler un jour si tu veux ?

– Mais bien sûr, Karim. De cela et d’autres choses, quand tu veux…

– Cela te ferait plaisir, vraiment ?

– Bien sûr, pourquoi pas ?

– Ok, c’est dit. J’ai congé demain, veux-tu que l’on se voit ?

– Voilà une bonne idée, Karim. Tu viendrais chez moi ?

– Si tu veux, oui. C’est où chez toi ?

– Oh, pas bien loin. Du côté du Sablon. Rue de Ruisbroek. Tu connais ?

– Je connais le Sablon, évidemment. C’est très beau par là ! Et ce n’est pas bien loin d’ici…

– Oui, c’est très beau, et c’est pour cela que j’ai choisi d’y habiter. La rue de Ruisbroek est une petite rue parallèle au Grand Sablon, partant de la rue de la Régence, entre celui-ci et le musée d’arts anciens. Tu vois ?

– Je crois que je vois, oui. C’est bourré d’artistes par là, non ?

– Des artistes dans mon genre, oui ! rit Alexandre. En fait, oui, il y a pas mal d’artistes dans ce coin. Je crois que, comme moi, ils aiment assez les antiquités et c’est pour ça qu’on les trouve près du Sablon. Dans la maison que j’habite, il y a d’ailleurs un pianiste au premier et un peintre au second, sous une grande verrière car il lui faut beaucoup de lumière pour ses couleurs.

– Et vous vous fréquentez entre voisins ?

– Tout de même, oui. Oh, pas tous les jours, et « chacun chez soi », mais s’il manque quelque chose à l’un ou à l’autre, il ne manque pas d’aller le chiner dans le voisinage…

– C’est assez sympa, quoi ?

– En fait, oui. J’adore ce coin. C’est très chouette. Tu verras… Mais tu viendrais vers quelle heure ?

– Dans l’après-midi si cela t’arrange ?

– Bonne idée ! Nous goûterons ensemble. Je te ferai des crêpes, c’est bientôt Mardi-Gras, tu aimes cela ?

– Mais sûrement, oui, c’est bien gentil. Mais il ne faut pas te donner tout ce mal…

– Eh bien, vous deux, intervient Fabian que l’on n’a pas entendu depuis un moment. Ça semble aller votre petit ménage !

– Soit pas jalouse, ma belle ! ricane Alexandre. Tu viens quand tu veux, toi aussi.

– Non, je rigole. Mais c’est gentil. Je viendrai sûrement un de ces quatre…

– Quand tu veux. Et toi, Karim, où habites-tu ?

– Oh, pas loin d’ici non plus, mais dans l’autre sens. Près de la place Fontainas, une sorte de cité « HLM », comme on dit en France… Tu vois ?

– Plus ou moins, oui. Et c’est bien ?

– Ce n’est sûrement pas aussi joli que ton coin, sourit Karim. Mais c’est bien tout de même, il y a tout ce qu’il faut, et mes enfants ont pas mal de copains dans le coin.

– Tu vois qu’il est marié ! triomphe Fabian.

– Et pourquoi pas ? s’étonne Karim.

– Oh, comme ça, le rassure Alexandre, on se demandait simplement si tu étais marié ou pédé !

– On ne peux pas être les deux ? rigole Karim.

– Ben, toi alors, s’exclame Fabian, t’es un rigolo ! Alors tu trompes ta femme avec des hommes ?

– Oh, j’ai pas dis cela ! Mais j’en connais… Mais assez parlé de moi, il y a du monde qui arrive, je vais prendre la commande, s’éloigne Karim.

– Tu vois, jubile Fabian, je t’avais bien dit que dès qu’on « y touche », y’a plus personne !

– En effet, rit Alexandre, il faudra que j’approfondisse…

– Je te souhaite bon amusement, ma biche, rit Fabian à son tour d’un air entendu.

Karim revient avec des commandes et Fabian s’affaire à son comptoir. Alexandre a fini son verre et le paye à Karim avec un pourboire royal.

– Alors, à demain, c’est dit ?

– Bien sûr, promis. C’est quel numéro dans la rue ?

– Le « 77 ». Çà porte bonheur paraît-il ?

– Le « 7 » est un chiffre sacré ; alors doublé…

– Ah bon, c’est vrai ?

– Il paraît… Chez les Juifs en tous cas !

– Ah ! Ok, ça ne me dérange pas. J’aime tout le monde moi, les Juifs, les Arabes, les Grecs…

– Surtout les Grecs, je crois ! s’exclame Fabian l’oreille en coin.

– Et alors, ma biche, se retourne Alexandre, jalouse ?

– Non, non, rit l’autre, c’est ton cul, pas le mien !

– Fabian ! s’offusque Karim, sois poli, tout de même !

– Quoi, s’étonne l’autre, qu’est-ce que j’ai dit de mal ?

– Mais rien, ma biche, rit encore Alexandre, tu as choqué Karim, voilà tout !

– Eh, il est vite choqué, alors !

– Peut-être… Allez, à la prochaine, mon chou, je m’en vais.

– Tu nous quittes déjà, ma poule ? Mais tu viens d’arriver, se plaint Fabian.

– Tu rigoles, le temps passe vite tu sais en ta compagnie.

– C’est gentil, ça, ma poule. Il ne tient qu’à toi de rester, insiste Fabian.

– Non, mon chou. Je vais draguer plus loin, plaisante Alexandre.

– Je m’en doutais ! jubile Fabian, te prive pas surtout…

– J’y penserai, rigole Alexandre, la main en l’air en signe d’adieu. A demain, Karim.

– A demain, Alexandre…

Alexandre s’éloigne, passant à quelques pas de là devant l’église Notre-Dame du Bon-Secours. Connaissant cette église depuis longtemps, il a une pensée pour la Vierge, d’ailleurs, se demandant pourquoi Elle ne lui était pas d’un meilleur secours, précisément, l’ayant si souvent invoquée dans le passé, l’appelant à son aide…

Cette fois encore, si l’église était ouverte, peut-être… ?

Mais à quoi bon ?

Il passe…

Plus loin, sur la gauche, c’est un sauna « branché » qui l’accueille ; qui le cueille, plutôt, de son enseigne discrète, mais bien connue des initiés. Il pousse la porte…