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LE CLAVECIN OCULAIRE ou l'aquagraphie peinture magique et médiation thérapeutique

De
312 pages
L'aquagraphie, étymologiquement écriture d'eau, est une technique d'aquarelle aléatoire : des tâches colorées posées au hasard émergent des formes qui s'offrent à une interprétation ludique et stimulent l'imagerie mentale emmagasinée dans la mémoire et dans l'inconscient. L'auteur, orthophoniste et art-thérapeute, a mis au point cette technique d'aquagraphie en relation avec la thérapie du langage parlé et écrit.
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Maryse

du Souchet-Robert

Le Clavecin oculaire ou
l'aquagraphie peinture magique et médiation thérapeutique

Du même auteur

Le pays de l'étrange (avec Denise Morel), Paris, Papyrus, 1989. Eliezer ou la descente aux enfers, Rouvray, Le Prieuré, 1995.

Maryse
avec la collaboration Bonnet-MacDonald, Massonneau,

du Souchet-Robert
de Cécile Ayerbe, Florence Maryse Dreano, Claudine Anne poisson-Se val

Le Clavecin oculaire ou
l'aquagraphie médiation peinture magique et

thérapeutique

Préface

de Jean-Pierre

Klein

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 ] 026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 102]4 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-13424

Remerciements

Je tiens à remercier ici tout spécialement le Dr Fishesser, directeur du dispensaire La Pommeraie pour sa confiance et son soutien dans cette aventure pionnière: la recherche sur les qualités thérapeutiques de l'aquagraphieJ. Je remercie aussi vivement Philippe Robert pour toutes les autres photos ainsi que pour sa relecture attentive, patiente et chaleureuse du manuscrit. Merci aussi à Bessie Leconte qui a mis en forme ce livre. Ce livre est dédié à Aubin, Tancrède et Tamazirt et à tous ces enfants magiciens qui font surgir des imagesdevinettes de leurs aquagraphies. Qu'ils gardent ce regard émerveillé qui métamorphose le monde.

I Les diapositives projetées devant l'équipe du dispensaire en juillet 1989 ont été prises par lui.

PROLOGUE AQUAGRAPHIE Peinture magique Fileuse de nuages Clavecin oculaire AQUAGRAPHIE Ecriture d'eau La main voit L'œil écoute AQUAGRAPHIE Kaléidoscope du pays intérieur Ecole buissonnière Mystère AQUAGRAPHIE Métamorphose humide Hiéroglyphes liquides Alphabets irisés AQUAGRAPHIE Grand' œuvre aquatique Alchimie du Verbe Cristaux de sel AQUAGRAPHIE Désir attrapé par la queue Gemmes de feu Agates aux zébrures de rubis

Maryse du Souchet-Robert, Le clavecin oculaire AQUAGRAPHIE La Muse s'amuse Les mots fusent Val des Merveilles AQUAGRAPHIE Voile d'Iris Jeu de mirages Main d'azur AQUAGRAPHIE Miroir de l'âme Ailes d'ange Pont d'arc-en-ciel Sur le Clavecin Oculaire Le Verbe-angélus égrène son brouillard de lumière

8

PREFACE AQUA REVENT LES ENFANTS? Jean-Pierre Klein L'être humain, yeux ouverts regarde en son intérieur et dans le même temps, il s'ouvre à l'infini au devant de lui. Le dedans et l'au-delà s'articulent reliés par la flèche de son regard, tendue depuis l'arc de sa rétine, vers ce qui doit venir de la surface d'eau mêlée. C'est tout près, peut-être va-t-il se confondre avec ce liquide qui l'attire vers la découverte qui va le découvrir. Surprise sans trop de prise: petit homme, petit homme démuni, se double lui-même en chemin. Se quitte-til ? Non, il réussit à se retrouver dans ce complexe multisalles où sa vie avec ses diverses existences se projette en version originale dont il ne comprend que rarement les sous-titres. "L'image, dans sa simplicité, n'a pas besoin d'un savoir" (Bachelard). Les autres personnages, les monstres, les chimères, les animaux "térato-benthiques", affleurent la surface, on les devine. Même s'ils se brouillent et passent un peu flous, l'enfant du fond de soi en reconnaît les silhouettes. Maryse, tel Virgile accompagnant Dante, l'aide à les nommer. L'enfant, accompagné par elle, fait confiance au plus grand des hasards. Il pense s'en remettre à Lui qui semble lui faire des signes, il ne s'aperçoit pas que c'est lui-même comme héros de son rêve qui demande au rêveur éveillé de l'évoquer encore. Il se meut dans ce que Bachelard (La poétique de l'espace) appelle une "conscience rêveuse". Il ne croit éventuellement à rien sauf à ce qu'il prend pour Autre que lui

Maryse du Souchet-Robert, Le clavecin oculaire et qui n'est qu'un Autre de lui qu'il projette dans ce message qu'il profère comme inspiré des dieux. L'anaphore indique le mouvement qui la complète, elle fait comparaître les comparaisons, elle est l'inspiration qui précède le souffle que la personne doit émettre. Maryse, secrétaire qui sait garder les secrets, écrit sous sa dictée. Grâce à cette maïeuticienne, l'invention po.ur l'autre transforme sans qu'il s'en aperçoive son auteur en écrivain autodidacte, fils de ses œuvres. Certes,il ne maîtrise pas mais il construit à partir des énigmes, ce qui est plus noble, il met la forme en harmonie, sans savoir que la poésie est son autopoïese. "L'accident est une forme inconnue de la vie, une rencontre des forces obscures et d'un dessein clairvoyant" écrit Henri Focillon à propos de Hokusaï. Cette intentionnalité même vague fait prendre forme au hasard. "Le propre de l'esprit, c'est de se décrire constamment lui-même". Il ne cesse d'élaborer les données de la nature extérieure et interne pour en faire sa matière propre, et du coup créer peu à peu un monde complexe aux mesures et lois particulières qui sont en l'occurrence celles de ce merveilleux que nous sommes. Les formes s'imposent à la vue active de l'homme en création qui ignore que "la genèse crée le dieu" (RF.) et qu'il se re-crée en créant. Mais pour cela il faut d'abord procéder à l'ordonnancement du rituel dont le livre décrit minutieusement la mise en espace et en temps symboliques: délimiter d'abord le "templum" constitué par le papier (comme les augures découpaient dans le ciel l'aire à l'intérieur de laquelle observer les vols des oiseaux), procéder aux ablutions purificatrices, jouer avec les couleurs ou plutôt laisser les couleurs jouer, ne pas oublier d'ajouter éventuellement une pincée de sel pour faciliter la catalyse, ensuite contempler la réponse figurée de l'oracle. "Le Seigneur dont l'oracle est à Delphes, nous dit Héraclite, n'exprime ni ne dissimule rien, mais indique". Ce geste déictique, ce "doigt silencieusement tendu" dont parle Blanchot à propos de René Char (La Bête de Lascaux) désigne, montre ce qui était informe et le nomme

10

Aqua rêvent les enfants? comme Adam les animaux étranges dont il fixe en langage les apparitions. En somme, il s'agit de rendre l'aléatoire problématique, ou plutôt d'accrocher ses problématiques personnelles sur une surface magique issue d'une exploration aventureuse (et sans danger) d'un merveilleux qui, contrairement à la définition de Roger Caillois qui le distingue ainsi du fantastique, trouverait enfin le moyen de communiquer avec notre monde. Le langage verbal prend alors le relais de la peinture. "Ce qu'il y a de terrible dans l'écriture, dit Socrate, c'est, Phèdre, sa ressemblance avec la peinture: les rejetons de celle-ci ne se présentent-ils pas comme des êtres vivants, mais ne se taisent-ils pas majestueusement quand on les interroge ?". Maryse du Souchet-Robert sait jouer avec les silences. Elle ne questionne pas en direct, la parole surgit puis l'écriture, elle a l'air de venir on ne sait d'où. Comme l'écrit Blanchot en parlant de la chose écrite qui "apparaît essentiellement proche de la parole sacrée", "c'est sans auteur, sans origine et, par là, renvoie à quelque chose de plus originel (...). Elle donne vécu à l'absence, cette absence qui fonde notre vie qui tente à jamais de dépasser nos deuils". Devant la figure oraculaire de sa production aquagraphique, la parole dictée passe de l'association à l'analogie, de l'analogie à la métaphore, et de celle-ci à la représentation symbolique implicite, puisqu'au fond chacun sait que ce travail n'est pas gratuit, même s'il en a l'air (c'est le prototype du Jeu du jeu de Jean Duvignaud). Le projet consiste en fait à l'instar de celui de l'alchimiste, à œuvrer mystérieusement sur soi-même. En savoir davantage n'est pas nécessaire, dévoiler les significations auxquelles ces symboliques renvoient ne servirait le plus souvent qu'à freiner le processus (ce qui ne signifie pas que l'accompagnatrice n'y voie pas plus clair). Mais comme le dernier Winnicott (celui de Jeu et réalité) qu'elle aime à citer, elle se retient d'interpréter car "la créativité du patient, le thérapeute peut, avec trop de facilité, la lui dérober. Ce qui importe, ce 11

Maryse du Souchet-Robert, Le clavecin oculaire n'est pas tant le savoir du thérapeute que le fait qu'il puisse cacher son savoir ou se retenir de proclamer ce qu'il sait". La personne s'émerveille mais cela ne suffit surtout pas, elle doit s'en arracher pour se réapproprier ensuite son impression qui sinon risquerait de la ravir à elle-même, elle doit se laisser traverser par le fluide de l'évocation dont parle Bachelard dans L'eau et les rêves. C'est le travail de dérive contrôlée qui la réintroduit subrepticement comme acteur de plus en plus actif de sa construction poétique. Elle était traversée de dyslexie, de dépression blanche ou d'autisme et voilà que sans toucher à ses difficultés, elle renverse son attitude au monde: d'objet de ses manques et de ses troubles, elle devient sujet d'une production qui s'en nourrit indirectement et donne des contours à des rêveries qui sont moins des déviances, délires ou illusions que des jeux qui concrétisent du psychique (comme dirait Prinzhorn) sur un support à fantasmagories. Alors l'automatisme cher aux surréalistes, accompli sans volonté comme guide, devient véritable autographe, écrit de la main propre, d'une autobiographie recréée. Guy Benoit à propos de l'art-thérapie évoque lui aussi l'image du "Petit Prince tombé d'un astéroïde et qui ne se connaît de père, que celui qui comprend dès la première rencontre que l'enveloppe du secret signifie le secret sans le mouton". L'aquagraphe sait que les moutons sont faits de la chair des nuages.

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INTRODUCTION

L'aquagraphie est un mot peu connu en France. Il vient du Québec. Je l'ai ramené dans mes bagages lors d'un voyage au Canada en 1988. Traduction de Wet into-wet watercolor, l'aquagraphie, étymologiquement écriture d'eau, est une technique d'aquarelle aléatoire sur papier détrempé. Parce que le peintre n'a pas au départ d'idée préconçue, il convient de se demander quelle part il a dans le résultat esthétique issu du hasard des coulures: était-ce de l'art? L'aquagraphie a-t-elle sa place parmi les techniques surréalistes qui exploitent les aléas du hasard? Lorsque le peintre interprète les formes et les couleurs en nommant les images que cela lui suggère, d'où proviennent ces interprétations? L'aquagraphie serait-elle un miroir magique où se projettent les images symboliques? Si ces images viennent du monde intérieur de l'aquagraphiste, peut-on utiliser l' aquagraphie comme médiation thérapeutique? Dans quelles conditions? L'aquagraphie est-elle une muse qui peut favoriser l'écriture? Pourquoi ce titre Clavecin oculaire? Quel rapport entre peinture et musique? Autant de questions auxquelles nous allons tenter de répondre en suivant trois axes, artistique, thérapeutique et poétique, qui feront le sujet de trois chapitres. Tout d'abord j'explorerai, à partir de mes souvenirs d'enfance, comment l'aquagraphie a pris source en moi, à partir de mon attirance pour la peinture à l'eau et mon goût pour la magie des images. Nous verrons ensuite son rôle dans l'auto-rééducation de ma dyslexie. Peinture magique, écran paranoïaque sur lequel se projettent nos désirs, l'aquagraphie stimule le processus d'association d'idées et favorise l'élaboration d'images mentales, elle est un miroir magique. Pour

Maryse du Souchet-Robert, Le clavecin oculaire nous familiariser avec cette notion, nous passerons à travers le miroir d'Alice, nous questionnerons celui de la sorcière de Blanche Neige et contemplerons la mystérieuse Licorne dans le miroir de la Dame des tapisseries de Cluny. Une exploration des techniques surréalistes auxquelles l' aquagraphie se réfère, terminera ce chapitre. Dans le deuxième chapitre nous rapprocherons l'aquagraphie, médiation thérapeutique, de la technique des séries d'associations2, utilisée dans un contexte de pédagogie relationnelle du langage3. J'illustrerai mon propos par des vignettes issues soit de séances individuelles d'orthophonie, soit de séances collectives, extraites de l'histoire d'un groupe d'art-thérapie4, dans une conception de stratégie de l'ellipsé. Nous verrons ensuite comment l' aquagraphie peut aussi favoriser le langage oral et aider à sortir de la symbiose-mère enfant6, dans un contexte de thérapie du langage. Nous terminerons par la relation7 du rôle que peut jouer l'aquagraphie dans un travail de deuil en redonnant le goût de vivre grâce à la résurgence des couleurs. Le troisième chapitre sera consacré au lien entre l'aquagraphie et l'écriture. Nous présenterons tout un éventail de jeux d'écriture, puis nous relaterons l'expérience aquagraphique, faite avec deux groupes d'enfants de classe de
2

Technique des associations(TA) et pédagogie relationnelle du langage

(PRL), ont été créées par Claude Chassagny dans les années cinquante. 3 Depuis 1989, je transmets mes recherches sur l'aquagraphie dans différents cadres, séminaires de formation permanente et articles dans des revues:

- Séminaire

de

formation

des

orthophonistes

sur

la

dyslexie:

Aquagraphie comme motivation à l'écriture, formation permanente 1989, SORP-FOF (Syndicat des orthophonistes de la région parisienne, Fédération des orthophonistes de France); - Aquagraphie médiation thérapeutique, Journée d'étude du SORP, mars 1995. - Souchet-Robert, du, 1991a, b, c; 1992 a, b; 1993-1994 ; 1995-1996 ; 1997a, b ; 1998. 4 Bonnet-Mae-Donald, 1989.
5
6
7

Darrault, Klein, 1993.

Taillia, 1994.
Ayerbe, 1998.

14

Introduction sixième en difficultés scolaires8 ainsi que l'analyse de deux ateliers d'écriture d'adultes. L'aquagraphie, comme le rêve, invite à franchir les portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible9. Alors passons à travers le miroir irisé de l'aquagraphie et rêvons ensemble, en vibrant à la qualité émotionnelle de ce Clavecin oculaire.

8

Expérience menée dans un collège de la région parisienne collaboration avec Maryse Dréano, professeur de lettres modernes. 9 Nerval, (1964), Aurélia /1.

en

15

L'AQUAGRAPHIE PEINTURE MAGIQUE SURREALISTE

1- L'aquagraphie peinture d'enfance L'essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu'avec le cœur. Saint-Exupéry, Le petit Prince C'est par une rêverie vers l'enfance. L'enfance qui est une eau, qui est un feu, qui devient une lumière'o, que je commence ce livre. A travers cette palette magique de mon enfance, je m'adresse à l'enfant que chacun porte en soi. A travers l'évocation de ma dyslexie, je m'adresse à tous ces enfants du Pays des brumes que sont les dyslexiques. Si le lecteur est conduit à réimaginer son passé, à le réinventer, en laissant l'imagination errer dans les cryptes de sa mémoirell, alors j'aurais atteint mon but: cheminer avec lui sur le chemin initiatique de la poético-analyse'1.
JOBachelard, 1960. JJ Bachelard, 1960. 12 Bachelard, 1960. Au sujet de la poético-analyse, Bachelard écrit: Et voici pour nous, entre rêve nocturne et rêverie, la différence radicale, une différence relevant de la phénoménologie,. alors que le rêveur de rêve nocturne est une ombre qui a perdu son moi, le rêveur de rêverie, s'il est un peu philosophe, peut, au centre de son moi rêveur, formuler un cogito. Autrement dit, la rêverie est une activité dans laquelle une ligne de conscience subsiste. Le rêveur de rêverie est présent à sa rêverie.

Maryse du Souchet-Robert, Le clavecin oculaire
1 Palette magique de mon enfance

-

Qui pourra savoir le destin de la ligne l'aventure de la couleur? Un beau matin, les yeux vidés de toute recette, on les jette à la mer: une palette. Et l'on découvre cette fenêtre qui s'ouvre sur le midi d'une autre planète nouvelle... La couleur pour chanter a une autre orthographe. Rafaël Alberti (Picasso) Cette aventure de la ligne et de la couleur, cette palette qu'on jette à la mer, font allusion aux œuvres surréalistes de Picasso. Mais l'aquagraphiste qui se jette à l'eau en même temps que sa palette, vit la même aventure. Les yeux vidés de toute recette, il contemple, par la fenêtre de sa feuille de papier, les paysages d'une planète nouvelle. Il écoute les vibrations subtiles des couleurs qui le touchent et chantent en lui. Alors sa plume court toute seule pour écrire ses visions selon une autre orthographe, celle des poètes. Il retrouve l'audace de l'enfant magicien qui sort de son pinceau formes et couleurs, comme le prestidigitateur sort un pigeon de son chapeau. L'aquagraphiste s'émerveille comme l'enfant des images issues de ses taches. En effet, les coulures des aquagraphies rappellent les débordements de couleurs des enfants, couleurs qui sont étalées comme des tapisH. Elles ne font appel ni aux notions de perspectives, ni aux exigences de la logique qui sépare l'extérieur et l'intérieur. L'aquagraphie est une peinture spontanée comme celle des enfants. Les enfants ont trouvé la spontanéité, celle qui unit et

combine le vu et le connu, le vu par l'œil et le connu par
l'esprit, le lointain avec le proche, le dedans avec le dehors, lequel cesse de le dissimulerl4. L'aquagraphiste exprime de façon indirecte ses désirs et ses angoisses, par le détour de l'interprétation des taches
13 Michaux, 14 Id 1985.

18

L'aquagraphie, peinture magique surréaliste colorées qui deviennent alors des visions. Il en est de même pour l' enfant. L'enfant représente ce qui fait l'objet de son désir ou de sa peur, constate Juliette Boutonnier. Il s'agit d'une expression constructive, créatrice... La magie et, moins évidemment, la science sont latentes dans le geste du dessin, première et précoce expérience que l'être humain fait de sa puissance/5. L'enfant qui dessine cherche à exprimer, à signifier; c'est un véritable langage. Lorsque l'enfant peint, il est capable de concrétiser ses émotions, écrit Arno Stem. (oo.)Il faut considérer cette expression comme une langue, chercher à en connaître la signification sera le rôle du psychanalystel6. Dans l'évolution du dessin et de la peinture des petits enfants on constate plusieurs stades: moteur incontrôlé, moteur contrôlé, intermédiaire entre le non figuratif et le figuratif et enfin figuratif proprement dit. Le premier est celui du grifJonnagé7. L'enfant s'intéresse au trait et à la tache comme à quelque chose qui vient de lui. Vers deux ans, il devient capable de limiter son geste. Ce contrôle moteur lui permet un meilleur contrôle visuel. L' œil guide la main vers la trace déjà produite, par exemple accrochage de lignes droites autour d'un rond (soleil, bonhomme en rayon). Devant les questions de l'entourage et la prise de conscience que les images représentent des objets réels, l'enfant est amené à nommer après coup les taches ou les traits. L'enfant est prêt à saisir le lien symbolique entre tel objet et la tache colorée qu'il contemple. C'est la rencontre du développement d'aptitudes perceptivo-motrices et de ses progrès dans le déchiffrage symbolique qui va permettre à l'enfant de remarquer une analogie d'aspect entre un de ses tracés ou taches et quelque objet réel. Il va alors chercher à reproduire, et ses dessins auront une signification choisie avant de dessiner. Il découvre un système de signes qui lui permet d'élaborer un langage plastique avec un vocabulaire spécifique. A ce stade figuratif, l'enfant projette sur le papier
15 Boutonnier, 1953. 16 Stem, 1964. 17Lurçat, 1969. 19

Maryse du Souchet-Robert, Le clavecin oculaire l'image de lui-même et de ses sensations corporelles. Voici ce qu'a observé Arno Stern dans ses ateliers de peinture libre: L'enfant face à une feuille de papier est en vérité face à lui-même. Par l'acte créateur l'enfant va transformer cette feuille de papier en l'image de lui-même. Il va se l'approprier, il va s'identifier à elle, il va la pénétrer, il va faire corps avec cette feuille de papier dans un acte dramatique, un acte extrêmement intense, un acte qu'on ne soupçonne pas en général. Il va livrer la face interne de son être. Ce qu'il va faire apparaître sur cette feuille de papier est une image donnée aux sensations de son corps/8. L'enfant commence par dessiner ce qu'il sait des choses (réalisme intellectuel), ce qui l'amène à des phénomènes de transparence. Les objets montrent leurs faces visible et invisible. Les personnages peuvent être à la fois de face et de profil... Ce n'est que vers douze ans qu'il parviendra à dessiner les objets tels qu'il les voit (réalisme visuel). C'est sous la dictée du moi profond que l'enfant crée. Si cette expression est particulièrement violente chez les enfants Cà problèmes', cela prouve bien que la formulation plastique obéit à un besoin profond. Ces enfants ont précisément une vie émotive très forte et les sensations corporelles occupent une place importante dans leur vie. La formulation de ces sensations corporelles s'impose à eux par-dessus toute autre préoccupation. C'est pourquoi ils nous fournissent l'exemple d'une préoccupation pure. Même si les enfants exempts de troubles n'ont pas de préoccupations aussi obsédantes, leur vie émotive est alimentée par des sensations et des sentiments, par des expériences qu'ils doivent exprimer... La formulation plastique provient d'une tension émotive primitive, analogue au cri, au geste impulsif, elle a un pouvoir libérateur'9. Si l'on note un certain désintérêt à l'adolescence pour le dessin et la peinture spontanés, les adolescents conservent cependant un goût de la forme et de la. tache, comme le montrent les tags qui fleurissent sur les murs de nos banlieues. Ils peuvent retrouver cette attirance pour l'infor/8 Stern, 1963. 19 Stern, 1968. 20

L'aquagraphie, peinture magique surréaliste mel que le jeune enfant a laissé de côté quand il a découvert

le pouvoir significatif des images.

.

L'art enfantin permet au psychanalyste de lire entre les lignes. Il l'utilise comme matériel d'investigation. En effet si le dessin reflète la notion que l'enfant a de son schéma corporel, il reflète aussi ce que Françoise Dolto appelle l'image inconsciente du corps. L'enfant projette ses fantasmes, ses désirs et ses angoisses dans ses dessins. Leur interprétation relève de la psychothérapie. Tous les enfants n'ont pas besoin de cette interprétation, mais tous ont besoin d'exprimer ce qui se passe dans leur inconscient. Cette expression a un pouvoir cathartique libérateur, dans la mesure où l'éducateur reçoit le message de l'enfant qu'il accompagne dans son évolution. Cette capacité de création qu'a l'enfant, est, d'après Gaston Bachelard2l1,e témoignage d'une l liberté inscrite dans la nature même de la main humaine. Faire des aquagraphies c'est oser, quel que soit notre âge, faire des taches sans idée préconçue, et par là retrouver la liberté inscrite dans la main, et aussi dans l'imagination et la sensibilité, liberté de transformer les sensations en kaléidoscopes d'images. Un monde étrange et fantastique
émerge des aquagraphies, un monde coloré

-

qui devient

sombre si l'on superpose trop de couleurs -, un monde onirique aux formes inédites, un bouquet de rêves.

L'aquagraphie est un pont avec nos premiers
gribouillages. et nos premières taches. Elle réveille nos souvenirs d'enfance. Je me souviens de ma première boîte de couleurs: une boîte en fer Caran d'Ache. Elle contenait douze crayons multicolores, des crayons arc-en-ciel. Quelle merveille de pouvoir faire surgir à volonté sur un bout de papier tout ce que je désirais! Je ne me souviens pas de mes premiers gribouillis mais seulement de ceux qui ont eu du succès auprès de ma famille. Ainsi de ce dessin longtemps affiché dans la salle à manger de mes grands-parents: il représentait

20

Bachelard, Préface, in Boutonnier, 1953. 21

Maryse du Souchet-Robert, Le clavecin oculaire toute la famille, en partance pour la campagne, durant la guerre2l. - Mes parents sur le tandem - moi sur mon petit vélo rouge - mes trois frères dans la remorque - et le chat siamois sur le porte-bagages. J'étais très fière du succès de ce dessin. D'autant que les précédents en avaient probablement eu moins. Il avait pu m'arriver la même aventure et la même déception qu'à Saint~ Exupéry enfant au sujet du dessin du boa qui avait avalé un éléphant et dans lequel les grandes personnes s'obstinaient à voir un chapeau. L'enfant aquagraphiste lorsqu'il demande à une grande personne de lui dire ce qu'elle voit dans sa peinture magique ne risque pas d'être déçu, puisqu'il attend qu'elle réponde de façon originale, selon ce que son désir lui fait
VOIr.

L'enfant aime avoir la liberté d'imaginer à sa guise. - S'il te plaît dessine moi un mouton, demande le Petit Prince à l'aviateur. Les dessins ne correspondent pas à l'image que l'enfant se fait d'un mouton: l'un est trop vieux, l'autre a l'air malade... Exaspéré, l'aviateur dessine une caisse percée de trois trous: - le mouton que tu veux est dedans.
- C'est exactement comme ça que je s'exclame alors le Petit Prince. le voulais

Parce qu'il peut imaginer son mouton comme il l'entend, il est satisfait par le dessin de la caisse à trous. Le mouton imaginaire du Petit Prince est le frère jumeau du mouton-tache de l'aquagraphiste. L'aquagraphiste renoue avec l'enfant artiste qui dort au fond de lui. Cet enfant de la période tachiste durant laquelle il nommait après coup ce que signifiaient ses gribouillis ou ses taches. Mes dessins d'enfants et les aquarelles que peignait ma mère me préparèrent à la découverte de l' aquagraphie, cette écriture d'eau. Le plaisir à chercher ce qui se cache dans les taches a pour origine le plaisir que j'avais à écouter mes
21Nous parcourions ainsi chaque fm de semaine les vingt kilomètres qui séparent la ville où nous vivions de la propriété où mes grands-parents habitaient à J'année longue. 22

L'aquagraphie, peinture magique surréaliste grands-parents et mes parents, me conter des histoires et à jouer avec eux à certains jeux qui stimulaient mon imagination. 2 - L'enfant au buvard, l'enfant poète L'Enfant au buvard fait des eaux fortes sur papier mâché. Bachelard C'est un enfant dans la lune qui rêve à partir de presque rien. J'ai été cette enfant au buvard, petite fille rêveuse qui pressentait le mystère poétique caché derrière l'apparence des choses familières. Même si parfois cela me faisait peur, j'étais aussi attirée, fascinée même. Je me souviens d'un soir de fièvre. La nuit tombait. Entre chien et
loup on n y voit goutte avait dit ma grand-mère, en apportant

une lampe Pigeon et un lait de poule bien chaud pour guérir mon mal de gorge. Après m'avoir fait. boire cette réconfortante tisane de lait et de miel, de jaune d'œuf et d'une larme de rhum, elle allait me laisser seule dans la chambre. Elle n'avait pas passé la porte que je poussai un cri de terreur ; Regarde là, là, sur le mur, la méchante sorcière! Dans la pénombre sur le mur en face de moi, l'ombre chinoise de ma grand-mère vacillait au mouvement de la flamme de la lampe Pigeon qu'elle tenait dans une de ses mains. De l'autre, elle fit alors apparaître l'ombre chinoise d'une tête de loup qui ouvrait et fermait sa gueule. Rassurée, je m'amusais toute la soirée avec mes mains et un mouchoir à rêver dans mon théâtre d'ombre. Mon grand-père lui aussi a parsemé mon enfance de petites choses merveilleuses. Il confectionnait chaque année pour le sapin de Noël des biscuits sablés, découpés selon des formes de carton. Il me racontait des histoires paysannes que je trouvais très drôles. L'une d'elles m'avait particulièrement impressionnée. C'était celle de lafemme Dupuis qui, un soir d'orage, avait eu l'imprudence de laisser la fenêtre de sa chambre ouverte. Tandis qu'elle trônait sur son pot de chambre, la boule de feu du tonnerre s'est engouffrée par la fenêtre. La malheureuse, stupéfiée par cette apparition, 23

Maryse du Souchet-Robert, Le clavecin oculaire poussa un Ah de frayeur. La boule de feu alors s'engouffra dans sa bouche grande ouverte, elle l'avala tout rond. - Sais-tu ce qu'est devenue la boule de feu? demandait alors mon grand-père, eh bien, elle est ressortie de l'autre côté! Il aimait me dessiner des objets qu'il découpait dans du carton. Il confectionna ainsi, en relief, son chalet au nom de paradis: Parabisüa (1)22. Il connaissait la technique du Frottage. Il frottait avec un crayon gras une feuille de papier sous laquelle se trouvait cachée une pièce de monnaie, jusqu'à ce qu'apparaisse le côté pile, ensuite le côté face. Je me souviens aussi du grand album rouge foncé, en carton épais, incrusté de guirlandes en relief; où il avait collé toutes sortes d'images colorées. Il me lisait les réclames (2): Chocolat Poulain et Chocolat Louit Le véritable extrait de viande Liebig Au Magot, magasins de nouveauté A la botte d'or, fabrique de chaussures La Dame Blanche, face et revers de la médaille. Je le feuilletais sans cesse et je rêvais sur les images d'autrefois toute pleine de fantaisie: Une nurse sur un vélocipède, Un éventail fleuri rongé par des souris Unjoueur de flûte qui fait danser des grenouilles Un lutin qui chasse des papillons Un lièvre qui sort d'un œuf de Pâques. l'aimais aussi feuilleter des almanachs où se trouvaient des images devin~ttes, semblables à celles de Max Ernst. Quand nous étions enfant, écrit Jean Tardieu, nous avons tous feuilleté, dans les magazines illustrés conçus pour nos jeux, ces images surprises où, à travers les lignes représentant une banale anecdote, nous étions invités à découvrir, à force d'attention et de patience, un personnage imprévu, soudain reconnaissable et comme en filigrane, qui pouvait être une petite fille au sourire niais, mais aussi bien un monstre grimaçant. Ce tremblement d'une double vision, c'est bien cela que nous avons cherché pendant tout le reste de Y,lotreexistence: cette figure inconnue, cette signification22

Les chiffres entre parenthèses

renvoient à la table des illustrations.

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L'aquagraphie, peinture magique surréaliste miracle (la seule vraie) qui est cachée dans les apparences familières de ce monde. Entre les rameaux paisibles d'une forêt à l'aurore se dissimule, en riant sous cape, l'ogre qui nous attend pour son repas du soir. Mes grands-parents m'ont initiée à la poésie simple de la nature, celle du poulailler, de la ferme et des travaux des champs. L'aubépine enfleurs fut mon premier alphabef23. Mais c'est à maman que je dois le don de double vision. Mes parents s'étaient rencontrés au Pays des muses: tous deux écrivaient des poèmes. Maman avait besoin de la poésie pour exprimer ses émotions, sa joie de vivre. Je me souviens de ces matins ensoleillés, où, en ouvrant les volets, elle s'écriait joyeusement: Vite debout! Voici lafée Telchinis24qui chasse la paresse. Elle aimait nous faire découvrir la beauté de la nature, à partir de jeux dans la campagne. Je me souviens de la recherche des œufs de Pâques dans le bois de pins, de la chasse au trésor dans l'allée des lauriers, de la confection de la tisane merveilleuse, de la contemplation des nuages: Voyez-vous ce nuage là-bas? Il a presque l'aspect d'un chameau ou plutôt je trouve, une belette ou mieux encore une baleine25. Parfois nous voyons un nuage prendre l'aspect d'un dragon, d'un lion, d'un ours... : As-tu bien observé parfois ces crépusculaires fantômes... A l'instant, c'était un cheval, puis, fuyant comme

23René Char. 24 Telchinis est le féminin, inventé par ma mère, de Telchines, ces fils du Soleil et de Minerve qui habitaient l'île de Rhodes. Ils participaient au culte de Cybèle, la déesse des moissons. Ils célébraient les mystères agraires de mort et de vie nouvelle au son des hautbois et des cymbales en présence des Cabires, des Coribantes et des Dactyles. C'étaient des magiciens qui se livraient à la métallurgie et à la magie. Un jour ils eurent l'idée malencontreuse d'arroser la terre avec de l'eau du Styx, ce qui eut pour conséquence de la frapper de stérilité. Jupiter alors les précipita dans la mer et les changea en rochers. 25Shakespeare W., Hamlet, acte III, Sc. II. 25

Maryse du Souchet-Robert, Le clavecin oculaire la pensée, ce n'est plus rien; cela se fond, se résorbe, ainsi que de l'eau dans de l'eau26. Elle chantait aussi, en s'accompagnant au piano, de vieilles rondes enfantines et des chansons d'amour. Une des plus mystérieuses est restée gravée dans mon cœur : L'amour de may sied enclose, Dedans unjoli jardinet Où croît la rose et le muguet Et l'on y fait la passerose. Durant les longues soirées de la Saint Jean d'été, nos parents étendaient une grande bâche sur l'herbe, à cause de la rosée, et là, couchés, nous comptions les étoiles filantes, nous voguions sur les routes du ciel. Les noms constellés enchantaient nos oreilles: Betelgeuse, Vega de la lyre... Mon auberge était à la Grande Ourse Mes étai/es au ciel avaient un doux frou-frou27. Maman mettait de la poésie dans les petits riens de la vie quotidienne. Dans le potage, par exemple, flottaient des lettres en vermicelle. J'aimais les disposer tout autour de mon, assiette pour écrire mon nom. Maman inventa pour moi la couleur des voyelles28 en peignant mon premier abécédaire. Elle prit sa boîte d'aquarelle, ses pinceaux, une bouteille d'encre de Chine et un cahier à dessin. Elle commença par dessiner sur la feuille blanche, un signe noir qui ressemblait à un chapeau pointu, puis elle me dit mystérieusement comme on murmure un secret d'amour : Illustration Mon premier alphabet (3) Regarde, ça c'est le A, le grand A. Ce grand A, puis ce petit a qui sortaient de son pinceau devant mes yeux émerveillés, c'était magique! Elle dessina à côté une tête d'âne et écrivit le mot âne.
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Shakespeare W., Antoine et Cléopâtre, Acte IV, Sc. XIV.
Rimbaud, Ma Bohème.
J'inventais la couleur des voyelles

vert -je réglais la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattais d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Rimbaud, Délires II. Alchimie du Verbe. 26

-A

noir, E blanc, I rouge, 0 bleu, U

L'aquagraphie, peinture magique surréaliste Puis vint le tour du B. B.A.- Ba Un bateau à voile. B.E.- Be -Une belette et deux bœufs roux29. B. L-Bi -Un biberon. B.O.-Bo -Une bobine. B. U.-Bu -Un buvard. La peinture de ce buvard me ravit. Maman l'avait dessiné en miniature, mais semblable à celui qui était posé sur la table. Il était d'un rose tendre avec des taches d'encre. Peut-être ai-je rêvé à partir de ces taches! Peut-être étais-je déjà cet enfant au buvard, l'enfant rêveur dont parle Bachelard dans La terre et les rêveries de la volonté. Le voici tenant en main le coin de papier onctueux, feutré, effiloché, il l'approche sournoisement de la tache d'encre. Un physicien dira que l'écolier s'intéresse aux phénomènes de la capillarité. Un psychanalyste y suspectera un besoin de maculer. En fait, les rêves sont plus grands, ils dépassent les raisons et les symboles. Les rêves sont immenses. Ils ont, par une fatalité de grandeur, une cosmicité. L'enfant au buvard assèche la Mer Rouge. Le buvard maculé est la carte d'un continent. C'est la terre même qui vient d'absorber la mer. Et sans fin, l'écolier assis sur son banc, mais parti cependant pour l'école buissonnière, pour les voyages de la géographie dynamique, pour cette géographie qui le console de la géographie récitée, l'écolier rêvant à la limite de deux univers: l'univers de l'eau et l'univers de la terre. Le rêve fait ainsi des eaux fortes sur
papier mâché30.

La cosmicité de ce rêve enfantin part de presque rien, mais cette tache sur le buvard que l'enfant interprète, est un exemple de cette imagination active qui, pour Bachelard, est à la source du jeu créateur. Le papier buvard se nommait autrefois papier brouillard31. Le brouillard, la brume, la vapeur d'eau créent une atmosphère de mystère, de magie.
Ces bœufs, pour moi, c'étaient ceux du métayer de mon grand-père, Labouré et Caoubé, que je voyais quand j'alIais chercher le lait à la métairie. 30Bachelard, 1971. 31 On désigne de ce nom de papier brouillard, un papier non encollé qui absorbe l'encre fraîche ou laisse passer l'eau d'un liquide. 27
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Maryse du Souchet-Robert, Le clavecin oculaire Les taches d'encre sur un buvard prennent des fonnes aléatoires qui ont de tout temps fait rêver les écoliers. Elles sont susceptibles d'interprétation. Les enfants aiment maculer, mais les adultes les réprimandent quand ils font des taches sur leurs mains, leurs cahiers ou leurs vêtements. Au catéchisme les enfants d'autrefois entendaient parler de la tache originelle32, conséquence de la première faute, la désobéis-sance d'Adam et d'Eve, faute qui leur a fait perdre le paradis terrestre33. Faire une tache, c'était, dans cette éducation, culpabilisant et susceptible de punition. Un souvenir de tache est lié à l'un de ces rituels religieux: celui de ma première communion. C'était après les vêpres de ce grand jour de fête; j'étais invitée pour le goûter chez des amis de mes parents. Une surprise nous attendait: une glace à la fraise. En ce temps de restrictions, c'était extraordinaire! Cette glace maison faisait monter l'eau à la bouche, rien qu'à la vue de son rouge velouté si sensuel. Il y avait là un petit garçon de sept ans, qui était amoureux de moi. Il aimait, disait-il, embrasser mes bonnes joues roses L.. Tandis que je dégustais avec plaisir la fameuse glace, catastrophe Looje fis une grosse tache rouge sur le blanc immaculé de ma robe de mousseline. J'en rougis de confusion. Mon petit ami s'en aperçut et il demanda à maman de ne pas me gronder en ce jour de fête. Cette grâce ~ut bien sûr obtenue. Et cela lui valut, en cachette, un baiser... mon premier baiser d'amour ! Mais le vert paradis des amours enfantines L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs, Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine? Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs, Et l'animer encore d'une voix argentine l'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs ? Mais revenons à mon abécédaire. A travers lui, je découvris, de façon ludique, les lettres de l'alphabet. C'était
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Maculer vient du latin maculare, marquer, tacher, salir, souiller. Immaculé au sens figuré a le sens religieux de sans tache, sans péché. Il entre dans l'expression immaculée conception, pour désigner la Vierge Marie (Le Robert, Dictionnaire de la langue française). 33 La robe blanche de baptême et celle de la première communion symbolisent ce retour à l'état immaculé de l'âme. 28

L'aquagraphie, peinture magique surréaliste une véritable initiation par le dessin, qui aurait dû me conduire sans douleur sur la voie du langage écrit. Yves Monin34 fait remarquer que les lettres, dans leur graphie capitale en caractères classiques d'imprimerie, sont déterminées par quelques lignes simples: une croix grecque, un triangle, un carré avec ses diagonales, un cercle cernant l'ensemble35. Il suggère de chercher à travers certains mots, le sens subtil qui y est inclus, à partir de certaines lettres-clé36. Ainsi Maman, aMour, Manger, Maison, Merveille, Mue contiennent tous la lettre M Or il est intéressant de constater que la symbolique du M (Mem en hébreu) est celle des eaux primordiales, de la matriceJ7. Mon abécédaire ne fut jamais achevé. C'est à la lettre E qu'il fut définitivement interrompu. Pour l'illustrer, maman avait dessiné un œuf à la coque dans son coquetier, en partant du principe que le mot œuf au pluriel se prononce des œufs (des E). Sur le coquetier, elle avait tracé à la plume et à l'encre de Chine les initiales de mon prénom et de mon nom: M M 838. Cette lettre E correspond au He de l'alphabet hébraïque qui signifie le souffle.
34Monin, 1984. 35 Il suffit de visualiser les motifs géométriques des broderies pour voir combien cela est exact. 36 Comme on le fait dans la langue des oiseaux. On la nomme aussi langue des chevaux, langue des dieux ou encore Gaye science ou Gay savoir. Elle fut très investie au Moyen-Age et au XVIe siècle. L'argot en est une forme dérivée. C'est un langage secret euphonique, qui joue avec les voyelles permutantes, les assonances, et les consonances, pour réveiller les correspondances entre les différents éléments de l'univers. On en trouve un exemple dans l'œuvre ésotérique de François Rabelais, un initié et un cabaliste, La vie de Gargantua et de Pantagruel. Voy. Fu1canelli, 1964, 1973. 37En utilisant les possibilités infmies de l'ordinateur, on peut donner aux lettres une dimension cosmique. Dans le livre d'Henri Chopin, Les riches heures de l'alphabet, les vingt-six lettres se mettent à danser, à vibrer, à créer: Et l'alphabet devient mouvoir, en réalité un mouvoir du Verbe. 38Je les avais déjà identifiées comme reliées à mon prénom et à mon nom car elles étaient gravées, entre autres, sur mon coquetier en argent. D'après Monin, si le M évoque la mère et l'amour, le S renvoie au 29

Maryse du Souchet-Robert, Le clavecin oculaire Le hiéroglyphe égyptien qui lui correspond représente un petit bonhomme levant les bras au ciel dans une attitude d'épanouissement de vie: la signification étant tout entière contenue dans le haut du corps, le bas du corps sera très vite escamoté, il ne subsistera que le dessin stylisé de la tête et des bras. Peu à peu le graphisme se tournera comme celui de l'Aleph. Il exprimera cet épanouissement de la vie sur un plan horizontal vers la gauche. Le graphisme primitif se retournera vers la droite dans le grec classique pour former la lettre E que nous connaissons39. La lettre E signifie donc épanouissement et souffle. r avais bien commencé dans ce sens ma découverte du langage écrit. Mais en pleine période sensible de la lecture, ce qui avait été une initiation ludique fut brutalement interrompue par la guerre de 1940. Mon épanouissement a souffert des répercussions de cette période dramatique, j'ai eu, en quelque sorte le souffle coupé. Mon père fut mobilisé. Je me souviens de son départ et de la tristesse que j'en ai ressenti. C'était comme si le paradis se fermait soudain pour moi et aussi pour ma mère. L'inquiétude et les difficultés de tous ordres l'empêchèrent de continuer à dessiner pour moi. Elle abandonna la confection de mon abécédaire. Mais il est resté gravé dans ma mémoire et je l'ai précieusement conservé. Je pense qu'il a été un objet transitionnel dans le sens de Winnicott40. Il a permis la constitution d'un espace psychique dans lequel ma mère et moi avons joué ensemble. A mon adolescence, j'ai pu faire un pont avec cette période et reprendre le chemin brutalement interrompu de l'univers de la pensée symbolique. Quant aux taches de mon enfance, que ce soit celle sur le buvard, ou celle sur ma robe blanche, je leur attribue, avec humour, un rôle métonymique dans mon plaisir de maculer le papier de taches informes. En réfléchissant analogiquement sur les premières lettres de l'alphabet, en

serpent, mais aussi à l'essence, à l'essentiel Pour moi c'est aussi la souche (du Souchet). 39 Souzenelle, 1978. 40 Winnicott, 1975. 30

(essence du ciel), le silence.

L'aquagraphie, peinture magique surréaliste rapportant de là-bas de l'informe, j' ai essayé de trouver une langue pour l'âme4J. Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant.. . Et j'espère avoir un peu contribué grâce aux poèmes aquagraphiques à réaliser le vœu féministe de Rimbaud: Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle... elle sera poète, elle aussi! La femme trouvera de l'inconnu! Ses mondes d'idées diffèreront-ils des nôtres? Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses...42.

3 - L'enfant du Pays des Brumes
Je est un autre A. Rimbaud

Ce je de ma petite enfance, dont je n'avais pas conscience, que devint-il en cette première séparation qu'est l'entrée dans le monde scolaire? Est-il devenu un autre? Est-il parti plus loin que l'Inde et que la Chine? S'est-il dissous dans le mystérieux Pays des Brumes? J'appelle Pays de Brumes, ce pays invisible, sans carte et sans cadran solaire où l'on cherche à retrouver comme en un rêve, un rêve familier43, la présence et la compréhension non verbale d'une femme qui nous a aimés quand nous étions tout petits.
41Des faibles se mettraient à "penser" sur la première l'alphabet. Rimbaud, Lettre à P. Demeny, 15 mai 1871. 4] Id, Eod Lac. 43Verlaine, Rêve familier: Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime Et qui n'est, chaque fois, ni tout àfait la même Ni tout àfait une autre, et m'aime et me comprend; Car elle me comprend, et mon cœur, transparent Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème... Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a l'inflexion des voix chères qui se sont tues. lettre de

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