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Le commerce équitable

De
149 pages
A partir d'entretiens et d'enquêtes de terrain, l'ouvrage essaie de montrer que le commerce équitable ne se réduit pas à un simple échange marchand qui se bornerait à introduire un peu plus de justice dans les échanges Nord-Sud, mais permet aussi de rendre publiques des interrogations critiques sur la mondialisation, et plus généralement, sur le mode de développement dominant. En exposant le caractère multiforme de la démarche, ses ambitions et ses limites, cet ouvrage espère nourrir le débat sur les conditions d'une réappropriation des échanges marchands par ceux qui les pratiquent.
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LE COMMERCE ÉQUITABLE

EN LIBERTÉ sous la directionde GeorgesBenko
GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l' héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.
Déj à parus: 8. La géographie d'avant la géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995 9. Dynal1zique de l'espace français et alnénagement du territoire M. ROCHEFORT, 1995 10. La Illorphogenèse de Paris, des origines à la Révolution G. DESMARAIS, 1995 11. Réseaux d'infonnation et réseau urbain au Brésil L. C. DIAS, 1995 12. La nouvelle géographie de l'industrie aéronautique européenne P. BECKOUCHE, 1996 13. Sociologues en ville S. OSTROWETSKY, ed., 1996 14. L'Italie e! l'Europe, vues de Rome: le chassée-croisé des politiques régionales D. RIVIERE, 1996 15. La géographie comllle genre de vie. Un itinéraire intellectuel P. CLAVAL, 1996 16. Du local au global C. DEMAZIÈRE, ed., 1996 17. Dynanziques territoriales et nlutations éconolniques B. PECQUEUR, ed., 1996 18. bnaginaire, science et discipline O. SOUBEYRAN, 1997 19. La nature de l'espace M. SANTOS, 1997 20. Le nouvel ordre local J.-P. GARNIER, 1999 21. Québec,forme d'établisselnent. Étude de géographie régionale structurale G. RITCHOT, 1999 22. Urbanisation et el1lploi. Suburbains au travail autour de Lyon M. VANIER, ed., 1999 23. Milieu, colonisation et développement durable V. BERDOULA Y et O. SOUBEYRAN, eds., 2000 24. La géographie structurale G. DESMARAIS et G. RITCHOT, 2000 25. Le défi urbain dans les pays du Sud M. ROCHEFORT, 2000 26. Villes et régions au Brésil L. C. DIAS et C. RAUD, eds., 2000 27. Lugares, d'un continent l'autre... S. OSTROWETSKY, ed., 2001 28. La territorialisation de l'enseignement supérieur et de la recherche. France, Espagne M. GROSSETTI et Ph. LOSEGO, eds., 2003 29. La géographie du XXIe siècle P. CLAVAL, 2003 30. Causalité et géographie P. CLAVAL, 2003 31. Autres vues d'Italie. Lectures géographiques d'un territoire C. V ALLAT, ed., 2004 32. Vanoise, 40 ans de Parc national. Bilan et perspectives L. LASLAZ, 2004 33. Le COl1l1llerCeéquitable. Quelles théories pour quelles pratiques? P. CARY, 2004

et Portugal

LE COMMERCE ÉQUITABLE
QUELLES THÉORIES POUR QUELLES PRATIQUES?

Paul Cary

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

Italie

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest Hongrie

(Ç) Couverture:

Alexander

Calder,

« Mobile

sur 2 plans,

1955 »

@ L'Harmattan, 2004 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal septembre 2004 ISBN: 2-7475-6793-1 ISSN: 1158-410X

EAN 9782747567930

Sommaire

Introduction Première partie

9

- Le

champ du commerce

équitable

en France 19 19 22 36
38 39 47 49

1. Les acteurs officiels du commerce équitable français Le retard français L'hétérogénéité du champ du commerce équitable français Vers une redistribution des tâches? 2. Les vicissitudes de la professionnalisation La professionnalisation ou comment grossir à tout prix Garantir les filières équitables? Une autre professionnalisation : les petites entreprises de commerce équitable 3. Vers un nouveau capitalisme? Des scenarii d'évolution Ethique et capitalisme

53 53 61

Deuxième

partie

- L'impact

du commerce équitable au Sud
67 67 71 74 74 84 94 94 96 97

1. Commerce équitable et développement Commerce équitable et tiers-mondisme L'intégration potentielle du commerce équitable à la logique néo-libérale

2. L'impact du commerce équitable au Sud: des effets difficilesà évaluer
Recension d'études d'impact Étude de cas: les producteurs de l'entreprise Sira-Kura

3. Des évolutions à venir
Changer d'échelle Des producteurs fragilisés Les balbutiements du commerce Sud-Sud

6

Paul Cary

Troisième partie - Le commerce équitable, réseau d'un genre nouveau

1.Qu'est

ce que la justice dans l'échange? Quelques rappels sur le commerce international La justice dans l'échange Prix juste et théorie: la centralité de la réponse aristotélicienne

101 101 105 110

2. Subordonner les mécanismes impersonnels du marché à des finalités socio-politiques La dimension politique du commerce équitable Le commerce équitable comme souci de se réapproprier les mécanismes d'échange marchand Commerce équitable et pensée post-développementiste 3. Le commerce équitable, réseau de résistance à l' omnimarchandisation L'émergence de la figure du réseau Le commerce équitable, un espace public en réseau? Un réseau à la recherche de nouvelles connexions

115 115 125 130 132 132 137 139

Conclusion Bibliographie

145 147

Remerciements Je voudrais remercier tout particulièrement Antoine Robin pour les informations qu'il m'a communiquées et pour son aide lors de l'étude

menée sur Sira-Kura, ainsi que les artisans maliens - Assaïta
Soumaré, Assitan Doumbia, Sidy Sow, Ibrahim Dicko et Boubacar

Doumbia - qui m'ont chaleureusement reçu. Je souhaiterais aussi
remercier tous les acteurs du commerce équitable français et plus particulièrement Malika Kessous, Michel Besson et Simon Pare, qui n'ont pas été avares de leur temps avec moi. De la même façon, Sabine Caron, Anne-Françoise Taisne, Arturo Palma-Torres, Caroline Perrin, Patrick Guiborat, Philippe des Francs, Servane Guérin, Lise Lalanne, Julien Nique et Samantha Breitembruck ont tous eu la gentillesse de m'accorder des entretiens. Ce livre a été grandement facilité par le soutien de quelques personnes qui se reconnaîtront notamment Géraldine, Nicolas, Harold, Camille, Marie-Aimée, Chloé, Cecilia, Olivier et Diane. Monsieur Laurent Plet m'aura été très précieux par ses conseils avisés. Ce livre doit aussi beaucoup à la gentillesse, à la patience et au soutien de M. Georges Benko, de M. Alain Caillé et de M. Marcel Drach.

Introduction

Dans Le nouvel Esprit du capitalisme, L. Boltanski et E. Chiapello rappellent l'importance d'une critique vive, qui doit « pointer ce en quoi ce nouveau monde est injuste, c'est-à-dire par exemple en quoi ceux qui y réussissent disposent de plus de biens et de ressources qu'ils ne le mériteraient si le monde était juste» (Boltanski, Chiapello, 1999, p. 623). Les auteurs pointent les transformations qu'a connues le capitalisme en soulignant la nécessité de réamorcer une critique qui a été temporairement déboussolée. Ils précisent cependant les limites de leur analyse, qui « ne permet pas d'engager des actions destinées à limiter l'extension de la marchandisation » (ibid., p. 639). C'est par le biais de cet appel à une redécouverte d'une critique dite artiste que nous souhaitons débuter cet ouvrage. Elle correspond pour nos deux auteurs à la critique du capitalisme comme «source de désenchantement et d'inauthenticité des objets, des personnes, des sentiments, et plus généralement du genre de vie qui lui est associé» et « comme source d'oppression, en tant qu'il s'oppose à la liberté, à l'autonomie et à la créativité des êtres humains» (ibid., p. 82) soumis aux mécanismes du marché et au rapport salarial. Le commerce équitable, en tant que projet de ré-appropriation des mécanismes

d'échange marchand par ceux qui les pratiquentl, s'inscrit - en partie
- dans cette optique critique. Le concept de commerce équitable semble un angle d'attaque propice pour permettre de formuler, de façon originale, un certain nombre de pistes de réflexion sur des thèmes qui font aujourd'hui l'objet d'une redécouverte. C'est évidemment le cas des interrogations autour du don. Les relectures de l' œuvre de Mauss sont multiples, dans un souci qui peut être de chercher des voies de recours à la dominance de la pensée utilitariste en sciences sociales (Caillé, 1994)
1 L'ouvrage montrera que cette idée de ré-appropriation (que nous avons empruntée à des mouvements comme ceux qui visent une ré-appropriation des savoirs - réseaux d'échanges de savoirs - ou de la monnaie - systèmes d'échange local - ) n'est pas nécessairement adéquate pour qualifier l'ensemble du mouvement, puisqu'on peut douter que certaines grandes surfaces aient un quelconque projet de « réappropriation des mécanismes marchands» : cela supposerait en effet qu'elles en aient été dépossédées. Il n'en reste pas moins que ce terme permet de qualifier la plupart des démarches du « champ restreint» (cf. la première partie) du commerce équitable.

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Paul Cary

ou de s'interroger sur la difficulté de nos sociétés à « produire» de la reconnaissance mutuelle entre individus (Hénaff, 2002). Ces analyses peuvent aisément être couplées avec l'essor d'une économie solidaire, dont les théoriciens voient dans l'œuvre de Polanyi la clé de compréhension. Que nous disent ces approches? Le marché n'est pas le seul principe d'allocation des ressources; c'est une forme historiquement spécifique et, de ce fait, la recherche du gain n'est pas pertinente pour expliquer les motivations du don, de l'échange. Le don est un «fait social total» ; en ce sens, il recèle certains aspects économiques, mais on s'aveuglerait à ne vouloir considérer que ces derniers. Et l'économie solidaire semble démontrer, qu'au sein même de la sphère de production des richesses, les motifs non-économiques abondent. Bouclons la boucle: n'est-ce pas cet aveuglement à ne considérer que l'accumulation pour elle-même, cette seconde chrématistique2, et la rationalité instrumentale3 qui l'accompagne, qui biaise aujourd'hui notre capacité à comprendre les mécanismes marchands en dehors d'un raisonnement purement économique? Le commerce équitable semble être un concept (et une pratique) qui permet de prendre en compte ce souhait de ré-appropriation des mécanismes d'échange marchand. Dans le cadre de ce mémoire, nous reviendrons sur ces thématiques, en tentant de caractériser « l'espace» du commerce équitable comme forme intermédiaire entre don et marché. On tâchera de montrer dans cet ouvrage la dimension intrinsèquement politique du commerce équitable. Il nous faut garder en mémoire la différence entre le politique, au sens anthropologique, celui qui concerne la dimension du pouvoir propre à toute société, qui a trait « au pouvoir explicite », « à l'existence d'instances pouvant

émettre des injonctions sanctionnables » (Castoriadis, 1990,p. 151) et
la politique, qui est « une activité collective réfléchie et lucide» (ibid., p. 166) portant sur les moyens et les fins de l'institution de la société. Dans cette approche, l'autonomie comme projet vise « la résorption du politique, comme pouvoir explicite, dans la politique, activité lucide et délibérée, et son opération comme nomos, diké, telos législation, juridiction, gouvernement - en vue des fins communes et
2 1

Cf. Aristote,

1995.

Pour Max Weber, traitant de la question des déterminants de l'action sociale, la rationalité en finalité

consiste en « des expectations du comportement des objets du monde extérieur ou de celui d'autres hommes, en exploitant ces expectations comme « conditions» ou comme « moyens» pour parvenir aux fins, mûrement réfléchies qu'on veut atteindre» M. Weber, Economie et Société, Tome Premier, Plon, Paris, 1971, p. 22.

Le COl1unerce équitable:

quelles théories pour quelles pratiques?

Il

des œuvres publiques que la société s'est délibérément proposée» (ibid., p. 171). Le commerce équitable a l'avantage de questionner ces deux dimensions, il permet, grâce à son originalité - partir d'une relation d'échange marchand pour poser des questions proprement politiques (la reconnaissance de l'autre, la question du mode de développement, la tentative de trouver des formes d'expression militantes hors d'une scène politique institutionnalisée) - de ne pas limiter la question du politique à la question du pouvoir et de ses institutions, de procéder à une critique politique de l'économie. Le commerce équitable est lié aux thématiques de ce qu'on dénomme le développement, cette «croyance occidentale» (Rist, 1996). La pratique du commerce équitable s'est cependant souvent dédouanée d'une approche réflexive sur les orientations sociétales qu'elle défend. Le mémoire s'attachera à montrer la difficulté voire la contradiction qu'il y aurait à se contenter d'un simple aménagement des mécanismes existants du commerce international. Le maintien des stratégies exportatrices sur des produits et cultures destinés à la gourmandise du Nord n'apparaît pas nécessairement comme le gage d'un développement réussi, si on accepte de penser le développement comme le résultat d'un processus collectivement réalisé, par lequel une société s'est donnée la possibilité de réfléchir et de déterminer les conditions de son futur. Toute autre approche du développement (industriel, économique, post moderne) nous semble donner un contenu a priori niant la capacité réflexive d'une société à engager par elle-même sa capacité de choix pour le futur, à préserver l'indétermination. On retrouve cette préoccupation dans la pensée de C. Lefort, pour lequel la démocratie est « la société historique par excellence, société qui, dans sa forme, accueille et préserve l'indétermirlation4, au contraire du totalitarisme qui prétend détenir la loi de son organisation et de son développement» (Lefort, 1986, p. 25). Dans cette optique le commerce équitable est ambigu, mais aussi fertile dans son contenu. Oscillant entre des pratiques contrastées, porteur à la fois de ce qui est et de ce qui doit être, il condense et véhicule les débats sur les modes de développement et sur les conditions d'une pratique démocratique.

4

C'est nous qui soulignons.

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Paul Carv

Nous avons souhaité aborder la dimension réflexive que se donne une société par le biais de la thématique de l'espace public. Habermas définit l'espace public comme «un réseau permettant de communiquer des contenus et des prises de position, et donc des opinions; les flux de la communication y sont filtrés et synthétisés de façon à se condenser en opinions publiques regroupées en fonction d'un thème spécifique» (Habermas, 1992, p. 387). L'espace public est une « caisse de résonance apte à répercuter les problèmes qui [...] doivent être traités par le système politique », « un système d'alerte» (ibid., p.386) actionné par la société civile. Son rôle est de « percevoir et de formuler les problèmes qui affectent la société dans son ensemble» (ibid., p.392). Nous examinerons succinctement la manière dont le commerce équitable a réussi à percer sur la scène publique et en quoi il peut (ou ne peut pas) revendiquer ce rôle d'espace d'usage critique et public de la raison. Si le commerce équitable s'inscrit comme un des thèmes gravitant autour des mouvements alter-mondialistes, il ne se réduit pas à cette dynamique; son histoire propre est antérieure. Au sein de ces mouvements, il ne fait d'ailleurs pas l'unanimité: certains sont sceptiques sur ses capacités à être une alternative crédible aux mécanismes traditionnels du commerce international: «Face à la « méchante» OMC, le «gentil» commerce équitable est-il la solution ?5 ». Il partage cependant avec les mouvements altermondialistes le rejet de l'omnimarchandisation (Latouche, 2001) du monde, et son caractère multiforme (associations locales, petites entreprises, fédérations françaises, européennes, coopératives de production du Sud, etc.), sa forme réticulaire, lui permettent d'opposer, sur des fronts divers, des pratiques innovantes aux mécanismes impersonnels du marché, de participer d'un espace public dynamique, même s'il n'est pas exempt de pathologies propres à en affaiblir la portée critique. On voit en effet des groupes de grande distribution se pencher sur le concept, des marques faire campagne sur leur bonne conduite envers les producteurs; la montée d'un souci d'authentique, de biologique, d'écologique, devient un véritable marché; les affaires investissent l'éthique. Si le commerce équitable n'est pas uniquement le cheval de Troie des intérêts du capitalisme au sein du monde du développement comme le pensent certains, il n'en
:1Programme de présentation au 3/03/2002. du colloque sur l'après-développement, Unesco, Paris, qui se tenait du 28/02

Le COl1unerce équitable:

quelles théories pour quelles pratiques?

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reste pas moins soumis à un processus de marchandisation voire de récupération de plus en plus marqué. Dans cette optique, les considérations sur les redéploiements actuels du capitalisme nous permettront d'éclairer les évolutions actuelles de la pratique et ses contradictions. L'interprétation du commerce équitable est elle-même, ne nous le dissimulons pas, un enjeu. Elle est liée à la question de la scientificité des sciences sociales dans lesquelles l'objet d'étude est construit par la méthode de recherche employée. On pourrait ainsi s'intéresser à la mise en place d'une sorte de réseau européen des associations de commerce équitable, d'un véritable espace de discussion sur ces questions. Le cas français offre aussi des particularités intéressantes: le commerce équitable n'émerge que tardivement, mais subit une accélération impressionnante. La question de la disproportion entre son poids réel (0,01 % du commerce mondial) et sa forte médiatisation serait un moyen d'illustrer la naissance d'un problème de « politiques publiques ». Il existe aussi des approches économiques du commerce équitable (celui-ci serait une sorte de couveuse d'entreprises, ou un rectificatif du marché). Nous n'avons pas privilégié ce terrain d'analyse, notamment parce que, comme le dit T. Perna, elles tendent «à normaliser le phénomène, en le rapportant aux critères traditionnels de la doctrine officielle6 ». Cette multiplicité d'approches nous montre la difficulté d'une compréhension globale de ce phénomène. Mauss, dans un passage célèbre, considérait que « Après avoir forcément un peu trop divisé ou abstrait, il faut que les sociologues s'efforcent de recomposer le tout» (Mauss, 1968, p. 276). L'objet étudié est difficile à saisir car ses « frontières» sont bien poreuses: d'une alternative radicale à une bonne conscience du capitalisme, le fossé est plus étroit qu'il n'y paraît. En outre, il n'échappe pas à la forte prégnance des jugements de valeur. Le concept de « fait social total» se révèle alors fertile. Si le commerce équitable n'est pas, au vu de sa faible envergure, un fait social total, il n'en demeure pas moins qu'il cristallise des interrogations multiples, notamment d'ordre politique, économique et juridique. Afin de pouvoir considérer le commerce équitable dans son ensemble, nous avons essayé de diversifier les sources d'information. La base de l'analyse repose sur l'étude des réseaux français de
(\

T. Perna « Commerce

équitable,

une alternative

à la mondialisation?

», Silence, n° 263, novembre

2000,

pp.4-11.

14

Paul Cary

commerce équitable. A ceux-ci se greffent d'autres acteurs influents (l'État, la grande distribution). L'analyse en termes de champ - au sens de Bourdieu - nous permettra de nous repérer au sein de cette nébuleuse. Nous avons réalisé différents entretiens avec un certain nombre d'acteurs, assisté à certaines «actions» (réunions d'information, semaine du commerce équitable), utilisé les données regroupées par la Plate-Forme du Commerce Equitable et les rapports des organismes européens du commerce équitable sur la situation française et analysé certains articles de presse sur la pratique. A cette « étude» s'est greffée une petite enquête sur les pratiques des réseaux équitables au Sud, par l'intermédiaire de certains producteurs maliens de l'entreprise française Sira- Kura. Cette entreprise, récente, de petite taille, est assez représentative d'un commerce équitable qui se professionnalise; il s'agissait de voir comment cette approche davantage « commerciale» s'accordait, sur le terrain, avec l'exigence de pratiques équitables. Elle a été complétée de diverses études d'impact sur les coopératives équitables (menées par des milieux universitaires ou des organisations non-gouvernementales). Cependant, la démarche serait demeurée incomplète et trop descriptive si elle en était restée à ce point. Nous avons décidé d'y adjoindre une réflexion sur la cohérence théorique de la pratique « équitable ». Le commerce équitable vise une ré-appropriation des mécanismes d'échange marchand par ceux qui les pratiquent. Ce projet a une dimension pratique forte, dont la cohérence est parfois incertaine. Nous avons donc souhaité nous livrer à une clarification du concept de commerce équitable, en interrogeant les problématiques du don, du marché, de la justice dans l'échange ou encore de l'espace public au regard des observations que nous avions pu mener. Nous avons ainsi pu dégager une sorte d'idéal de commerce équitable, qui donne un horizon ou une ligne directrice visant à maintenir une dimension critique à une pratique dont les aspects militants sont de plus en plus fragiles. La difficulté de définir très succinctement le commerce équitable explique pour partie les difficultés du mouvement à clairement expliciter sa démarche. Il faut notamment bien le distinguer de ce

qu'on appelle le commerce éthique qui concerne plutôt « les modes
opératoires propres (codes de conduites, par exemple) aux sociétés multinationales qui opèrent dans les pays en développement? ». Le
7

Cornnlunication

sur le commerce

équitable de la Commission

au Conseil, le 29/11/1999.