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Le commerce équitable dans la France contemporaine

De
267 pages
Depuis une quinzaine d'années, le commerce équitable s'est fortement développé, tant au niveau de sa notoriété que de ses volumes de vente. Les filières se multiplient, les produits se diversifient et les acteurs se réclamant de la mouvance émergent de toutes parts. Pour appréhender ce fait social dans sa totalité, il importe de revenir sur la contruction idéologique du phénomène. Cet ouvrage retrace l'historique du mouvement et fait le point sur les différents courants du commerce équitable en France.
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Le commerce équitable dans la France contemporaine

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Géraldine BOUCHARD, Vivre avec la prison, 2007. Myriam HASHIMI ALAOUI, Les chemins de l'exil: les Algériens exilés en France et au Canada depuis les années 1990, 2007. Isabel GEORGES, Les opératrices du téléphone en France et en Allemagne, 2007. Emmanuel PLOT, Quelle organisation pour la maîtrise des risques industriels majeurs ?, 2007. Pascal LARDELLIER et Michel MELOT (dir.), Demain, le livre, 2007. Emmanuel PLOT, Quelle organisation pour la maîtrise des risques industriels majeurs ?, 2007. Martine BUFFIER-MOREL, L'emploi du temps au féminin, 2007. Lihua ZHENG, Xiaomin YANG (textes réunis par), France-Chine - Migrations de pensées et de technologies, 2006. Emmanuel AMOUGOU, Les grands ensembles. Un patrimoine paradoxal, 2006. Gabriele BUNZEL KHALIL, Identité en conflit et transaction, 2006. Virginie DIAZ PEDREGAL, Commerce équitable et organisations de producteurs, 2006. Lorena PARINI, Thanh-Huyen BALLMER-CAO et Sylvie DURRER (eds.), Régulation sociale et genre, 2006. Angel E. CARRETERO PASiN, Pouvoir et imaginaires sociaux, 2006. YANG Xiaomin, La fonction sociale des restaurants en Chine, 2006. Gérard DESHA YS, Un illettrisme républicain, 2006.

Virginie

DIAZ PEDREGAL

Le commerce équitable dans la France contemporaine
Idéologies et pratiques

Préface dA.lail1 Caillé

L'HARMATTAN

@

L'Harmattan,

2007

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02708-4 EAN : 9782296027084

Sommaire
Préface Introduction générale Aspects méthodologiques

9
13 21

1
Bien commun et échanges marchands: la théorie face à l'empirie 23 État des lieux ou l'inégalité économique du monde 23 La mesure de l'inégalité: les indicateurs économiques et socio-économiques 23 Une conceptualisation idéologique simplificatrice 26 Quelques facteurs pouvant expliquer la situation économique du Tiers-Monde 30 La conquête esclavagiste 31 La colonisation 36 Le mécanisme de la dette 40 L'instauration du libre-marché à l'échelle internationale 43 L'échange international et le Bien commun universel: une approche théorique non orthodoxe 54 L'échange inégal 55 Le développement comme idéologie 63 Une économie encastrée dans la sphère sociale 68

2
La construction
idéologique du commerce équitable 89 Les prémisses du commerce équitable 89 L'aide économique internationale est inefficace, voire néfaste au développement des pays du Sud 89 Le commerce international actuel fonctionne selon une logique néo-libérale en faveur des pays riches 93 Le commerce international constitue un levier d'action pour le développement des pays du Sud 98 L'acte de consommation est au centre du processus de changement 101 Filiations idéologiques du commerce équitable 104 Émergence de la notion de « commerce solidaire» : le creuset humaniste et religieux 104 La structuration d'un discours politique: le tiers-mondisme et les magasins du monde 107 La vulgarisation idéologique et économique du commerce équitable: l'expérience de la labe!lisation III

3
Les univers conceptuels et sociaux du commerce équitable Les différentes tendances du commerce équitable La sphère de la spécialisation et la sphère de la labellisation Artisans du Monde: un commerce équitable international à visée politique Max Havelaar France: passer par les entreprises du marché conventionnel pour atteindre le politique Andines: pour un commerce équitable spécialisé et professionnel, international domestique ... Les difficultés de concertation sur le commerce équitable au Nord La création d'espaces de discussion 117 117 117 120 129 et 147 149 149 159

À la recherche d'une définition officielle du commerce équitable

4
Des univers de tensions Des tensions palpables Sujets de polémique entre les acteurs du commerce équitable Le « juste» bénéficiaire du commerce équitable Le « juste» mode de production Le « juste» mode de distribution La question de la complémentarité des pratiques Représentations et observations sur la complémentarité des pratiques Des dynamiques de légitimation différentes

169
169 170 170 171 172 186 186 188

5
Le commerce équitable et les légitimations de la justice Pluralité des discours de légitimation La «juste certification».. Critères impersonnels: l'égalité, le temps, l'efficacité Critères individualisés: le statut, le besoin, le mérite Le commerce équitable: une configuration mixte Le «juste prix » Considérations théoriques sur le «juste prix » Le «juste » prix du commerce équitable: l'exemple du café Légitimations du «juste prix» du commerce équitable La liberté: une condition essentielle de « juste choix » 191 192 201 203 206 217 220 220 227 231 236

Synthèse Sources

et perspectives.. bibliographiques et internographiques

245 253

Préface
L'altermondialisme a raison lorsqu'il critique et met en évidence les dégâts de la mondialisation néolibérale. Mais quelle alternative esquisse-t-il vraiment qui soit porteuse d'espérance et crédible? Sur ce point le propos sefait le plus souvent vague et incertain. Plus personne aujourd'hui ne semble ajouter foi dans les miracles potentiels d'une bonne planification socialiste. Quoi d'autre, alors? Ce qui nous est le plus souvent proposé c'est une forme ou une autre d'économie sociale, populaire, informelle ou solidaire, combinant dans des proportions variables le recours aux coopératives, l'aide aux plus démunis, les SELs, l'aspiration au développement durable, le microcrédit ou la finance coopérative, les logiciels libres et le commerce équitable. Et, assurément, il y a beaucoup à attendre des diverses initiatives qui se déploient, depuis longtemps déjà pour certaines, sous ces multiples bannières. Mais, précisément pour cette raison, parce qu'elles (re}donnent le goût d'explorer d'autres voies que celles du tout-Inarché spéculat(f, il est nécessaire de ne pas en attendre trop non plus, et de fixer avec le plus de précision possible leurs possibilités et leurs limites. Comme ce livre de Virginie Diaz Pedregal en témoigne, le temps semble désormais venu de la réflexivité et de l'examen critique, en sympathie mais sans concessions, de ces diverses étiquettes qui ont trop longtemps fonctionné cot/une des slogans, comme des sortes de signifiants zéros d'une alternative largement indéterminée au capitalisme. C'est ainsi que lean-Michel Servet nous a livré tout récemment une analyse critique particulièrement détaillée de la micro finance et de toutes les dérives auxquelles elle est sujettel. C'est un travail de déconstruction comparable, même s'il est d'un style bien différent, qu'effectue ici Virginie Diaz, cette fois sur le chmnp du cot/unerce équitable. Disons-le tout net, il s'agit là d'une véritable somme, sans équivalent en français sur le commerce équitable. La thèse de doctorat qui a servi de matrice à ce livre a permis la publication d'un premier ouvrage, sur les modalités de fonctionnement et les résultats du commerce équitable chez les producteurs de trois pays andini. Outre un vaste examen des théories du sous-développement économique, ce présent ouvrage retrace l'histoire générale du commerce équitable et examine les pratiques, les conflits et les justifications des acteurs du Nord. lustifications, voilà le maître mot, de l'analyse que nous donne Virginie Diaz de la nébuleuse du commerce équitable. Non qu'elle sous-entende, bien sûr, que les acteurs qui l'ont impulsé et qui le font vivre auraient à se justifier en quoi que ce soit et, moins encore, à s'excuser de chercher à rendre le monde moins inégalitaire et injuste. Plus équitable. Mais, montre+elle, et c'est ce qui fait toute l'originalité de son travail, si l'univers du commerce équitable est si divisé et tiraillé entre des
]

Jean-Michel Servet, Banquiers aux pieds lUIS. La /IZÙTI</inance, O. Jacob, 2006. 2 Virginie Diaz Pedregal, CO/lZ/lZen'e éqnitable et organisations de producteurs. andins ail Péroll. en Équateur l'tell Bolivie, L'Harmattan, 2006.

Le cas des cqféiculteurs

Commerce

équitable,

justice

et développement

organisations qui peinent à trouver leur tel point qu'il est sans doute préférable s'organise à partir de conceptions de notamment de Boltanski et Thévenot contradictoires.

commun dénominateur et à unir leurs efforts, à de parler des commerces équitables, c'est qu'il la justice, et donc de justifications, - au sens - extrêmement diverses et peut-être même

L'opposition la plus centrale et paradigrnatique est celle qui sépare deux grandes tendances au sein de la mouvance équitable: celle de la sphère de la spécialisation, constituée par des acteurs entièrement dédiés à l'importation et la commercialisation de produits issus du commerce équitable. En France, ce choix est représenté par la Fédération Artisans du Monde. La deuxième tendance est celle de la labellisation, animée par les organismes de certification du commerce équitable. L'organisme le plus important au niveau international est FLO (Fair Trade Labelling

Organizations), dont Max Havelaar est le représentant en France.

«

Il découle de cette

distinction, écrit V. Diaz, que si l'ensemble des produits certifiés par un organisme de labellisation sont issus du commerce équitable, tous les produits du commerce équitable ne sont pas nécessairement certifiés par de tels organismes ». De manière idéal-typique et en forçant le trait cette opposition se redouble d'un écart entre une vision plus politique et radicale d'une part (issue d'une culture catholico-marxiste) et ulle autre d'inspiration plus religieuse, morale et marchande à la fois, de provenance anglo-saxonne. Cette opposition réfracte les trois lignes de tensions et de questions principales qui structurent le champ: JO) Qui doivent être les bénéficiaires du commerce équitable? Les coopérateurs, qui ne sont généralement pas les plus pauvres ou les plus dépourvus d'énergie et de moyens, ou tout un village ou une région? 2°) Quel mode de production encourager: l'agriculture familiale plus ou moins de survie ou uniquement les exploitations rentables? ]0) Quel est le juste mode de distribution au Nord? Celui qui accepte le jeu du grand commerce, du marketing et de la publicité? Ou celui qui s'appuie plutôt sur le bénévolat, la militance et les relations d' Ùzterconnaissance ? Entrons plus finement dans le détail avec V. Diaz qui étudie les différents critères de légitimation des acteurs du commerce équitable concernant deux principaux thèmes, ou encore deux « biens» : la certification et le prix d'achat. Thèmes choisis en raison de leur importance dans le système équitable, comparativement à d'autres thèmes COlnme le mode de transport, le prix de vente, et, dans une moindre mesure, le mode de distribution. V. Diaz montre comment entrent en jeu dans la réflexion sur le traitement à accorder à ces deux biens les six critères de justice recensés par Jon Elster dans Local Justice: l'égalité, le tel/zps, l'efficacité, le besoin, le statut et le mérite. On notera, écrit V. Diaz, que chacun de ces critères renvoie à une conception particulière de la temporalité: le temps fait référence à l'ancienneté, le statut au capital acquis, le besoin à l'immédiateté, l'efficacité au futur et le mérite au passé. « Le critère du besoin, écrit pour sa part JOIl Elster, est lié au présent: il nous commande d'accorder les biens rares à ceux qui ont aujourd'hui le plus faible niveau de bien-être. Le critère d'efficacité est prospectif: il commande de les donner à ceux qui peuvent le mieux en profiter (efficacité locale) ou à ceux qui, en les recevant, pourront le mieux en faire 10

Préface

profiter la société (efficacité globale). Enfin, le critère du mérite est rétrospectif: il commande de donner les biens rares à ceux qui, par leurs actions passées, ont acquis le droit d'en profiter3 ». Quant à l'égalité, l'ensemble des critères peuvent la prendre pour point d'appui: le mérite correspond à l'égalité des chances de départ (passé), l'égalité stricte à celle des résultats (présent progressif) et le besoin à l'égalité des satisfactions (immédiateté). L'intérêt de cette discussion est de montrer clairement comment et pourquoi le commerce équitable ne peut pas être la solution aux multiples problèmes soulevés par le commerce international capitaliste4. C'est qu'il est intrinsèquement pluriel, tiraillé entre des critères de justice sans doute inconciliables. Ce qui pourrait aussi se dire dans des termes différents de ceux d'Elster, et peut-être plus immédiatement pertinents d'ailleurs pour le cas spécifique du commerce équitable. On se rappelle que Karl Polanyi distingue trois grands modes de circulation des biens: la réciprocité fondée sur le donlcontre-don, la redistribution mise en œuvre par une autorité centrale (le plus souvent l'État ou ce qui le précède) et l'échange marchand (hétéro ou auto-régulé). Le commerce équitable s'inspire à l'évidence de l'esprit du don et de la réciprocité étendu à l'échelle de la planète, mais il présente cette particularité de vouloir se substituer aux États défaillants ou absents pour procéder à leur place, à partir d'initiatives privées, à une redistribution des richesses censée pouvoir s'opérer par le détour d'un marché clairement immunisé des tares du capitalisme. Il repose donc sur une série de glissements progressifs de l'économique: du don à la redistribution et de la redistribution au marché via un brouillage délibéré des pôles du privé et du public. On conçoit aisément que ces glissements puissent s'opérer de manières fort contrastées selon que le don est conçu sur un mode plutôt moral ou politique, qu'on désire en garder ou en effacer les traces dans la redistribution des richesses à laquelle vise le commerce équitable, qu'on croit possible d'opérer la redistribution par les seules voies d'un marché équitable ou, au contraire, qu'on soupçonne le marché d'avoir toujours intrinsèquement parti lié avec le capitalisme. Cet écartèlement entre des visions concurrentes du juste et du désirable n'est à vrai dire pas l'apanage du seul commerce équitable. Il est le propre de toutes les affaires et de toutes les institutions humaines. Mais il fallait montrer, et montrer concrètement comment il intervient aussi dans ce domaine. Et cela V. Diaz le fait de belle manière. Comme elle apporte en outre une foule impressionnante d'informations et d'analyses sur l'histoire et sur l'institution actuelle de cette pratique, son livre sera pour longtemps l'ouvrage de référence sur la question5.

Elster, 1995, « Justice locale et répartition des biens médicaux », Pluralisme et équité -la justice sociale dans les démocraties, dir. Joëlle Afficharcl et Jean-Baptiste de Foucauld, Commissariat Général du Plan, Paris, éd. Esprit, p. 157. " Dont il ne représente en tout état de cause que 0,01 %. .\ À la suite des travaux de Ronan Le Velly qui, dans sa thèse, analysait en détailla tension inhérente au projet d'agir à la fois dans le marché et contre lui, et à l'amorce de déconstruction critique déjà effectué par Paul Cary. Voir à ce sujet: Ronan Le Velly, Sociologie du marché - Le commerce équitable: des échanges marchands contre le marché et dans le marché, Thèse de Doctorat en Sociologie, Université de Nantes, 2004 ; 2004. Paul Cary, Le commerce équitable - Quelles théories pour quelles pratiques ?, L'Harmattan,

, Jan

Il

Commerce

équitable,

justice

et développement

Mais plus que la mise en lumière de la tension entre divers principes de justice, ou plutôt au-delà d'elle, je retiendrai pour ma part ce qui me semble être la conclusion la plus générale de ce travail: Le moteur et l'efficacité du commerce équitable ne résident pas dans une formule économique spécifique mais bien plutôt dans la visée politique, au sens le plus général du terme, qui l'anime. J'espère que le lecteur me pardonnera de signaler que c'est à cette même conclusion que je tendais dans mon Dépenser l'économiqué lorsque j'y suggérais que l'économie solidaire - et plus généralement toutes les formes d'économie alternative - ne peut être solidaire que pour autant qu'elle n'est pas économique. Ou encore, plus précisément et plus généralement à la fois, que l'essence de toutes les formes d'économie alternative n'est pas économique mais politique. C'est ce que nous montre V. Diaz avec une grande force. Après avoir lu son livre, on ne pourra plus penser le commerce équitable comme avant.

Alain Caillé

Professeurde sociologieà l'Université de Paris X - Nanterre
Paris, le 28.12.2006

6 Alain Caillé, Dé-pell.\erl'é(,ollol1!ique,

La Découverte, 12

2005.

Introduction

générale

« C'est pas juste! » Qui n'a jamais entendu ce cri de désespoir mêlé de dépit, sinon de révolte, contre un acte considéré comme inique? C'est souvent sur le mode de la plainte que l'homme investit le champ de la justicel. Certainement, «le monde est injuste» ou, plus exactement, il ne correspond pas à l'idée que chaque individu peut se faire de lajustice2. Les grandes figures de la tragédie grecque sont là pour en témoigner: Antigone, Œdipe, Électre, Médée en'ent, agissent, se lamentent et souffrent. Mais le monde est sensé, et le Chœur antique sait bien que l'ordre a été troublé et qu'il faut le restaurer3. S'il existe des événements sur lesquels l'homme peut difficilement agir (<<accidents» climatiques, incapacités physiques..., souvent rassemblés sous l'expression de « coups du sort» ou « hasards »), il subsiste une multitude de circonstances - telles l'emprisonnement sommaire, la torture, l'inégalité de la richesse entre les peuples, les différences de reconnaissance sociale et politique au sein des nations.,. - pour lesquelles l'homme est considéré comme un sujet capable d'action directe. Si le commerce international est qualifié d'« injuste », c'est précisément parce qu'il est entendu comme le résultat d'actes humains jugés inéquitables. Né à la fin des années 1940 de l'initiative de personnes insatisfaites de l'état du monde4, le commerce équitable est présenté comme une forme d'échange marchand « plus juste » que le commerce conventionnel. Partant du présupposé que la justice peut être rendue par le marché, cette activité accorde au négoce une place prédominante dans les affaires humaines. Le commerce équitable est ainsi envisagé comme un « partenariat commercial, fondé sur le dialogue, la transparence et le respect, dont l'objectif est de parvenir à une plus grande équité dans le commerce mondial ». Il viserait à «contribuer au développement durable en offrant de meilleures conditions commerciales et en garantissant les droits des producteurs et des travailleurs marginalisés, tout particulièrernent au Sud de la planèteS ». Les partisans du commerce équitable partent du postulat que la cause essentielle du sous-développement se situe dans les pratiques du commerce mondial. Les militants des Magasins du Monde prennent également comme objectif de dénoncer les lois du marché ou les pratiques des multinationales. L'originalité du commerce équitable réside dans la
]

Paul Ricœur, 1991, Lectures I - Autour du politique, Paris, Seuil, colI. « La couleur des idées », p. 26 1. 2 « Nothing distresses a child more than to feel that something is unfair and as we get older the feeling that things in the world are unfair becomes a haunting preoccupation. » Michael Banat! Brown, 1993, Fair Trade, Re.tàrm and Realities inthe International Trading System, Londres, Zed Books, p. 3. ] Catherine Audard, traitant de la «justice», p. 78 l, in : Monique Canto-Sperber (dir.), 1996, Dictionnaire d'éthique et de philosophie /I1orale, Paris, PUF.
4

Il s'agit, selon les mots de la Fédération Artisans du Monde, de la manifestation de la volonté de «changer le

monde », Artisans du Monde, 1999, É-changeons le Monde' Échangeons équitablement, Paris, Fédération Artisans du Monde. Le lecteur avisé n'aura pas mauqué de uoter que les personnes satisfaites de l'état du monde ne sont généralement pas les plus engagées pour tenter de le changer] 5 Nous reviendrons plus loin sur cette définition officielle du commerce équitable, établie par FINE (acronyme de quatre structures majeures du commerce équitable: FLO, IFAT, EFTA, NEWS ') en 2001.

Commerce

équitable,

justice

et développement

participation directe des populations défavorisées à l'amélioration de leurs conditions de vie. Pour ce faire, le commerce équitable vise à améliorer les capacités de production des populations du Sud, à augmenter les prix à la commercialisation, à développer les services communaux et à stimuler l'organisation paysanne sous forme de structure fixe (coopérative, association. . .). Il est nécessaire de garder à l'esprit que le commerce équitable s'est donné pour objectif d'enrichir « les pauvres» (les producteurs du Sud), sans pour autant léser « les riches» (les habitants des pays du Nord). Autrement dit, il n'a pas été conçu comme une idée de partage d'une ressource finie, mais comme une volonté de création de richesse, sans nécessairement remettre en question les hiérarchies et les statuts existants. Néanmoins,

cette création de richesse - ou de valeur comme diraient les économistes

-

est elle-

même finie. En cela, elle est l'objet d'une répartition que nous nous proposons précisément d'étudier dans cet ouvrage. L'objectif général du commerce équitable est donc la lutte contre le «sousdéveloppement », par le biais du marché. La plupart des acteurs du commerce équitable reconnaissent volontiers les limites de leur action: le commerce équitable ne peut apporter une solution à l'ensemble de la pauvreté dans les pays en voie de développement. Bien que selon les chiffres d'un des principaux acteurs, le commerce équitable bénéfice à environ un million de producteurs et travailleurs au Sud6, il ne représente aujourd'hui que 0,01 % des échanges commerciaux dans le monde7. Néanmoins, à l'heure actuelle, le commerce équitable jouit d'une belle notoriété: en mai 2006, trois Français sur quatre «en a déjà entendu parlers », contre 9 % de nos concitoyens en octobre 2000. En ce qui concerne les achats, en quelques années, le volume des produits équitables commercialisés a considérablement augmenté dans les pays du Nord. En 2005, le commerce équitable a généré un chiffre d'affaires au niveau mondial de 1,9 milliards d'euros, alors qu'il n'était que de 400 millions d'euros trois ans auparavant. Les

produits portant le label Max Havelaar - FLO représentent plus de la moitié de ce
montant (1,2 milliards d'euros en 2005). En France, en 2005, Artisans du Monde affiche un chiffre d'affaires de JO,3 millions d'euros et Minga de 7 millions d'euros. Max Havelaar indique que 120 millions d'euros de produits ont été vendus en 2005 sous son label dans l'Hexagone (contre 70 millions l'année précédente). Ceci constitue 80 % du chiffre d'affaires du commerce équitable en France. Concernant les produits, le café représente à lui seul 70 % du chiffre d'affaires du commerce équitable dans l'Hexagone.

" FLO International, décembre 2005. 7 J. Vidal, 2004, « Fair Trade sales hit £IOOm a yea!'», The Guardian, 28 February: 13, in: Alex Nicholls, Charlotte Opal, 2005, Fair Trade - Market-driven Ethical Consumptioll, London, Sage, p. 230. 8 Enquête Ipsos pour Max Havelaar France. mai 2006, « Baromètre: les Français et le commerce équitable ». Enquête réalisée sur une population de I 015 personnes, constituant un échantillon représentatif de la population française âgée de IS ans et plus. Échantillon construit selon la méthode des quotas: sexe, âge et profession du chef de famille après stratification de la région et de la taille d'agglomération; entretiens réalisés par téléphone au domicile des personnes interrogées.

14

Introduction

Disons-le d'emblée: le commerce équitable est un phénomène complexe. Il fait ouvertement intervenir deux types d'économie qu'il est, suite à Polanyi9, habituel de distinguer: l'économie de marché, s'occupant exclusivement du rapport marchand, et l'économie fondée sur la réciprocité, le don, l'entraide. Il laisse dans l'ombre l'économie étatique (également appelée économie planifiée, centralisée), même si les acteurs qui se réclament du commerce équitable mènent des actions de pression pour obtenir de la part de leurs gouvernements une régulation politique du commerce international. Le commerce équitable fascine car il imbrique différentes logiques marchandes, sans pour autant parvenir à créer un type d'économie radicalement nouveau. L'interrogation initiale qui a motivé ce travail est la suivante: Comment se réalise la répartition des biens et des richesses dans le commerce équitable? Cette question se veut neutre, sans a priori axiologique. Nous considérons que le commerce équitable est un mode particulier de distribution des profits (biens et richesseslO) issus de la production. Il est un mode de répartition de la plus-value engendrée par le travail en coopération, dont les effets dépassent le cadre strictement économique. Il convient également d'établir un état de la littérature sur le commerce équitable. Trois types de littératures sont à distinguer. Le premier concerne les études réalisées par des journalistes, des politiques et les militants sur le thème du commerce équitablel!. D'un nombre relativement important, sans ambition théorique, ces écrits apportent différents éléments critiques nourrissant directement la mouvance du commerce équitable. Ils sont souvent fortement partisans d'un point de vue social et politique. Le second type de littérature concerne la question de l'impact des initiatives du commerce équitablel2. Traitant des effets du commerce équitable au Sud et couvrant une importante variété d'organisations et de produits, ces travaux rapportent une expérience de «terrain ». Tardifs au regard de l'histoire du commerce équitable puisque les premiers d'entre eux datent de la fin des années 1990, alors que le commerce équitable est né dans les années 1940 - ils connaissent actuellement un développement important. Ce phénomène peut s'expliquer par le manque de notoriété et d'ampleur économique du commerce équitable jusqu'à l'introduction de ses produits dans les circuits de la grande distribution. En raison de la croissance du chiffre

9

Karl Polanyi, 2003 (1944), La Grande Tran.yjbrmation, trad. Catherine Malamoud, Paris, Gallimard. 10 Nous emploierons le terme de" bien" dans son sens le plus large: le bien désignera tour à tour des savoirs théoriques, des sa vairs empitiques ou des données matérielles. La richesse, quant à elle, gardera un aspect monétaire, sauf quand il sera explicitement mentionné une autre de ses caractéristiques (par exemple, la ({ richesse culturelle »). 11 Leroy, 2001 : Roozen, Van der Hoff, 2002: Lecomte, 2003 : Pouliquen, 2003 : Boris, 2005 : Van der Hoff, 2005 : Herth, 2005 : Jacquiau, 2006... Les références complètes de ces ouvrages et rapports sont indiquées en bibliographie finale. 12 Dietz et al 2000, Hopkins 2000, Chauveau 2002, Mestre, Heeren, Castro et Rasamoelina 2002. Ronchi 2002, Nicholls et Opal 2005, A VSF 2006... Les références complètes de ces ouvrages sont indiquées en bibliographie tinale.

15

Commerce

équitable,

justice

et développement

d'affaires du commerce équitable ces dernières années, l'interrogation sur la mesure de ses effets devenait urgente pour assurer la confiance des consommateurs13. Enfin, le troisième type d'étude est constitué des recherches de sciences humaines sur ce domaine. Encore rares aujourd'hui, ces analyses se réfèrent volontiers au travail précurseur de Marie-Christine Renard14 au milieu des années 1990. Prenant appui sur des recherches théoriques, elles témoignent de la nécessité de penser le commerce équitable, sinon en tant que concept, du moins en tant que notion centrale pour comprendre l'intérêt et la complexité des échanges entre les hommesl5. Ce livre s'inscrit dans cette troisième approche. Quelle est ]a spécificité de notre démarche? Le commerce équitable n'a jamais été, à notre connaissance, fondamentalement traité en termes de justice. Il est certain que les principales rétlexions sur les théories de la justice, anglo-saxonnes, sont encore relativement peu connues en France. Cependant, même en Grande-Bretagne, aux ÉtatsUnis ou dans le Canada anglophone, les théories de la justice n'ont été, jusqu'à présent, que très marginalement, pour ne pas dire aucunement, mobilisées afin d'expliquer le phénomène du commerce équitable. Ce dernier a été plus volontiers entendu comme une aide au développement, et traité théoriquement comme te116. Curieusement, le commerce équitable n'est pas analysé en référence aux théories de la justice, alors que son appellation y fait explicitement référence. Ainsi, notre travail repose sur l'idée très simple que la racine, le moteur d'action et de rétlexion des acteurs du commerce équitable, au Nord comme au Sud, est l'injustice. En effet, les acteurs du commerce équitable tentent, du moins dans leur discours, de réduire l'injustice des échanges marchands. Le commerce équitable est continuellement traversé par la question de la justice: il naît d'un espoir d'améliorer la justice internationale; il cherche à instaurer un système commercial juste; il est critiqué pour ses prises de position et ses effets jugés injustes ou inefficaces; il est soutenu par des principes de justice différents. Parler du commerce équitable, c'est donc poser la question de la justice internationale. L'économiste Serge Latouche déclare à ce propos: «Il importe donc de s'interroger sur la façon de porter remède à l'injustice du monde. (...) Il s'agit moins de moraliser l'économie ou d'insuffler de l'éthique dans les affaires que de réintroduire la considération de la justice dans le rapport social et dans l'échange en société. Ce n'est pas, à strictement parler, vers une économie juste qu'il faut s'orienter, car l'expression même, qui a quelque chose d'antinomique, est sujette à caution, mais plutôt vers une société juste. Ce changement de cap implique une véritable
L'urgence est d'autant plus forte qu'on assiste aujourd'hui à une prolifération de pratiques commerciales, plus ou moins sérieuses, se réclamant «durables », « éthiques» ou « soutenables », comme nous le verrons dans la suite de cette recherche. 14 Marie-Christine Renard, 1996, Les interstices de la globalisation : un label de C011Unerce équitable (Men Havelaar) pour le,l' petits producteurs, Thèse de Doctorat en Études Rurales, sous la dir. de Thien'y Linck, Université de Toulouse Le Mirail, France. " Pour un aperçu général des travaux, voir le cahier de recherche de René Audet, Maude Bélanger. Alexandra Gilbert. Leslie Kulus, sous la dir. de Corinne Gendron et Olga Navaro-Flores, Commerce équitable, émnomie sociale et développement durable. Bibliographie mmmentée, Chaire de Coopération Guy Bernier et Chaire Économie et Humanisme, avec la collab. d' ÉquitelTe, 54 p. Voir également Paul Cary, 2004, Le ('ommerce équitable - Quelles théories pour quelles pratiques ?, Paris, L'Harmattan. 16Nous nous ferons l'écho de cette perspective dans le premier chapitre.
13

16

I ntrod

uction

décolonisation de notre imaginaire. Repenser l'échange en dehors des logiques économiques, cela suppose de s'interroger non seulement sur le juste prix et le juste salaire, mais aussi sur le rôle des marchés et de l'argentI7. » Selon notre perspective, l'étude du commerce équitable constitue un outil incomparable pour mettre àjour les principes de la justice internationale, les règles du vivre ensemble, dans une communauté de nations. Il donne l'occasion de reposer la question des règles d'équité du commerce international. Il cristallise les préoccupations de consommation de notre temps, en mettant l'accent sur l'achat, la responsabilité individuelle, l'exotisme des pays du Sud, et le désir de donner un sens à son existence. À l 'heure actuelle, rares sont les études qui font le lien entre les pratiques de répartition et les principes plus généraux de justice distributive. Peu d'entre elles s'appuient sur des comparaisons internationalesl8. La recherche sur les théories de la justice internationale, bien peu développée, est surtout l'affaire de juristes, rarement de philosophes, et encore moins de sociologues. Dans le champ de la réflexion sur le commerce équitable, la question de la justice a donc jusqu'à présent été largement ignorée. Aussi, dans cet ouvrage, nous tenterons de repenser les stratégies et actions des acteurs du Nord en fonction de principes de justice à déterminer. Le commerce équitable permet de reposer la question de la justice sociale et économique dans les termes d'un débat contemporain dont nous nous ferons l'écho: solidarité Nord/Sud, importance du commerce international et de la consommation, etc. Nous replacerons donc le commerce équitable dans une perspective théorique de la justice au niveau international. Tout au long de ce travail, nous chercherons à défendre l'idée que le commerce équitable est un problème socialement construit. Cette activité de négoce contribue à produire des «biens », mais aussi des « maux », qui ne sont pas forcément identiques pour les acteurs sociaux. Certains décident de leur répartition, d'autres en bénéficient et d'autres encore les subissent. En ce sens, la justice consiste à définir ces biens et maux à répartir, sélectionner les acteurs et les critères d'équité pertinents, ainsi que les moyens de répartition les plus adaptés (organismes, procédures, etc.). C'est ainsi que nous montrerons les « dessous» du commerce équitable, ou, pour le dire à la manière de Latour, le commerce équitable « en train de se faireI9 ». Cet ouvrage nous permettra d'étudier le thème des relations internationales. Ces dernières peuvent être envisagées sous l'angle des relations intersociétales, qui se présentent aujourd'hui essentiellement en tant que relations commerciales. Nous verrons donc que le commerce équitable n'est pas une affaire purement socioéconomique (comment lutter contre la pauvreté économique), mais soulève de nombreux questionnements politiques et éthiques (tensions entre les acteurs du commerce équitable, avec les multinationales, questions éthiques sur les bénéficiaires du commerce équitable...). Autrement dit, le commerce équitable présente la
17

18 Jon Elster soulignait déjà cet état de fait il y a une dizaine d'années: Jon Elster, 1995, « Justice locale et répartition des biens médicaux ». Pluralisme el équiré - la justice sociale dans les déllwcralies, dir. Joëlle Affichard et Jean-Baptiste de Foucauld, Commissariat Général du Plan, Paris, éd. Esprit. p. 152. 19 L'auteur emploie cependant cette formule dans un tout autre contexte d'action. Bruno Latour, 1989 (1987), La sl'ience en action, trad. Michel Biezunski, Paris, La Découverte.

Latouche, 2003, op. l'il., pp. 21-22.

17

Commerce

équitable,

justice

et développement

particularité de mêler l'éthique et l'économique2o. Les travaux de Karl Polanyi sur la notion d'encastrement, de Marcel Mauss sur le don et de Marshall Sahlins sur le refus de l'économique, permettront de saisir certains mécanismes du réel observé. Aussi, nous aurons « l'occasion de resituer le problème de la justice là où il doit l'être, c' està-dire dans le cadre du rapport que nous entretenons avec autrui dans l'échange social2! ». Le créneau du commerce équitable étant idéologiquement très marqué, nous constaterons au cours de notre recherche que les controverses sur le commerce équitable deviennent rapidement passionnelles. Acteurs impliqués, comme journalistes relatant les faits, perdent vite toute neutralité axiologique, notamment au sujet de l'introduction des produits équitables en grande distribution. Nous soutiendrons l'idée que si les polémiques dérivent vers l'émotionnel, c'est qu'elles mobilisent des sentiments forts chez les individus, sentiments ayant trait à la justice. En effet, le commerce équitable n'est pas exempt de rivalités et de luttes de pouvoir. À l'instar de toute autre forme de négoce, le commerce équitable mêle donc les deux champs de l'échange et de la rivalitë2. Ainsi, le commerce équitable ne peut être pensé sans comprendre à quels principes de justice (de répartition) il se réfère. Nous pensons que le commerce équitable s'inscrit résolument dans la question de la justice et que les positions des différents acteurs ne peuvent être comprises sans y faire référence. Nous soutiendrons que, contrairement à l'idée commune qui gravite dans les milieux du commerce équitable, les différentes approches du commerce équitable ne constituent pas des échelons d'un continuum linéaire, mais recèlent des discontinuités fondamentales quant aux modèles de justice sous-jacents. Cette thèse va donc à l'encontre de l'idée dominante qui veut que les différentes approches du commerce équitable se complètent et œuvrent nécessairement vers un but commun. Dans notre perspective, les acteurs du commerce équitable se réfèrent à des modèles de justice différents, voire incompatibles. L'idée directrice qui anime l'ouvrage peut se résumer de la manière suivante: si le commerce équitable est une pratique qui génère des tensions entre les acteurs, c'est parce que ses acteurs mobilisent, pour légitimer leur action, des principes de justice dissemblables, voire inconciliables entre eux. Aussi, notre ambition est d'élaborer un cadre théorique adéquat pour rendre compte de la nécessité de traiter le commerce équitable comme objet de la justice, et de mettre à jour l'existence potentiellement conflictuelle de plusieurs principes de justice. En ce sens, nous nous accordons avec la posture de Boltanski et Thévenot, selon laquelle il existe des tensions inhérentes à la pluralité des principes de justice en jeu dans une même situation23.
20 Geneviève Even-Granboulan, 1998, Éthique et économie: quelle morale pour l'entreprise et le monde des affaires ?, Paris, Montréal. L'Harmattan. 21 Serge Latouche, 2003, Justice .l'ans limites - Le défi de l'éthique dalls une écollomie II/ondialisée. Paris, Fayard, p. 21. 21 Marcel Mauss, 2001 (1924),« Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques », SOf'Ïologie et Anthropologie, Paris, PUF, Quadrige, pp. 145-280.
23

Luc Boltanski, Laurent Thévenot, 1991, De la justification - Les économies de la grandeur, Paris,
Essais.

Gallimard,

18

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uction

Plus

généralement, notre ambition est de montrer que la justice constitue un champ théorique décisif pour comprendre la vie en société, et ce de manière sociologique, et non pas uniquement philosophique ou morale. Nous pensons que la question de justice devrait être une question fondamentale dans tout projet de société, au niveau national comme au niveau international. C'est un «fait social total », au sens maussien du terme24, dans la mesure où la justice existe dans les sphères politique, économique, sociale, culturelle, symbolique et psychique des sociétés et des hommes. maintenir le lien social entre les individus. La justice est donc éminemment sociale, profondément humaine, car elle répond à deux des fondamentales: «Pour quoi vivre ensemble?» et «Comment vivre L'enjeu est ici important. Nous affirmons donc qu'une théorie de indissociable d'une théorie de la justice. Elle permet de une question interrogations ensemble25? »

la société

est

Plan de l'ouvrage est constitué de cinq chapitres. La trame d'analyse qui dirigera notre exposé de répartition. Dans le premier chapitre, nous proposerons un rapide état des lieux sur l'inégalité économique du monde, nous montrerons quels sont les facteurs mobilisés par les acteurs du commerce équitable pour expliquer la situation économique du Tiers-Monde et nous aborderons quelques théories permettant d'éclairer les principes de l'échange international. Dans le second chapitre, nous analyserons la construction idéologique du commerce équitable, en étudiant ses prémisses et ses filiations. Nous essaierons de montrer que le commerce équitable constitue un phénomène idéologique, au sens où il met en action un système de pensée, de construction de la réalité sociale, en se démarquant de 1'« autre» - la sphère néo-libérale. Le troisième chapitre sera consacré à la présentation des différents univers conceptuels et sociaux du commerce équitable: les courants, les acteurs, les difficultés de concertation dans les pays du Nord. Le quatrième chapitre s'attardera sur les tensions entre les acteurs du commerce équitable au Nord concernant les modalités de juste distribution et de juste répartition des produits et bénéfices du commerce équitable. Nous verrons dans quelle dynamique de légitimation se situent les protagonistes. Dans le cinquième et dernier chapitre, nous ferons appel aux théories philosophiques de la justice sociale pour saisir les raisons de ces tensions. Nous comprendrons alors que la question de la justice est au cœur du commerce équitable et proposerons un cadre conceptuel pour l'appréhender. L'ouvrage

sera celle de la justice

24

Mauss, 2001, op. l'if., pp. 145-280. 25 Ou, pour le dire autrement, « À quelles fins vivons-nous en société? »

ensemble?

» et « Quels sont les moyens de la vie

19

Aspects

méthodologiques

Cet ouvrage est issu d'une recherche doctorale de sociologiel. Il reprend les résultats d'analyse d'un terrain d'étude réalisé en France entre 2003 et 2005. Le terrain français offre sans doute une vision particulièrement saisissante des tensions et dissensions au sein de la mouvance équitable. En effet, suite à nos entretiens avec des acteurs engagés dans le commerce équitable et la consultation de documentations internationales, la situation hexagonale nous est apparue quelque peu atypique dans le paysage européen. Tandis que les rôles de conseil aux organisations, d'importation et de distribution, sont facilement confondus au-delà de nos frontières au sein de mêmes organismes2, la France présente la particularité d'établir des séparations tranchées entre les fonctions. Ceci a pour conséquence de faciliter l'émergence de débats, chaque acteur défendant sa propre vision de la situation. C'est ainsi que les acteurs français s'expriment largement sur la question de la distribution des produits équitables en grande et moyennes surfaces, ce qui n'est pas nécessairement le cas dans les autres pays européens3. Aussi, les débats sur le commerce équitable et ses différentes pratiques sont-ils particulièrement amplifiés en France. En France, seuls ont été pris en considération les acteurs qui se réclament du commerce équitable et qui s'auto-légitiment réciproquement, notamment par l'appartenance à deux collectifs du commerce équitable: la Plate-Forme Française pour le Commerce Équitable et Minga. Autrement dit, est considéré comme un acteur un groupe d'individus revendiquant la réalisation de commerce équitable et reconnu par un nombre significatif d'acteurs se réclamant de cette pratique4. En effet, bien qu'il existefort heureusement - une infinité de pratiques commerciales équitables réalisées quotidiennement dans l'Hexagone, nous avons pris comme option de centrer notre recherche sur les acteurs se définissant comme tels, mettant en avant leur approche dans un souci de promotion des idéaux qu'ils défendent. Nous n'avons donc pas pris en compte dans le cadre de ce travail des individus réalisant un «commerce équitable» sans le dire ou le savoir. Comme nous le verrons, la normalisation des pratiques de commerce équitable n'est pas encore juridiquement fixée.
] Virginie Diaz Pedregal, 2006, Le ('Ollllllerce éqllitable ou la juste répartition. Critique du système de production et de distribution équitable à travers l'exemple des organisations de producteurs de café en Équateur, Pérou et Bolivie, Thèse de doctorat de Sociologie, Paris, Université René Descartes - Sorbonne. 2 On citera Fra (Fair Trade Organisatie) aux Pays-Bas, la Gepa en Allemagne, CLARa en Suisse et, pendant longtemps, Oxfam en Grande-Bretagne. 3 Nous mettrons de côté la question de savoir si les pratiques de grande et moyenne distribution en France sont socialement plus dures qu'ailleurs. " On retrouve ici la définition de l'artiste utilisée par Raymonde Moulin et Jean-Claude Passeron dans leur enquête sociologique sur ce thème: est considéré comme artiste toute personne revendiquant ce statut (autodéfinition) et accédant à une certaine reconnaissance sociale, par l'apparition de son nom dans une liste professionnelle, un catalogue d'exposition, un périodique, etc. (visibilité sociale). Raymonde Moulin et JeanClaude Passeron (avec la collab. de Dominique Pasquier, Fernando Porto- Vasquez), 1985, Les artistes: essai de morphologie sociale, Paris, La Documentation Française.

Commerce Au

équitable,

justice

et développement

niveau pratique, durant la période 2003-2005, nous avons examiné de manière méthodique et continue les articles, études et ouvrages publiés sur le commerce équitable, assisté à de multiples débats et rencontres sur le sujet d'étude (notamment lors des «quinzaines annuelles du commerce équitable »), réalisé une trentaine d'entretiens5 avec les responsables de mouvements du commerce équitable (la PlateForme Française du Commerce Équitable, Max Havelaar France, la Fédération Artisans du Monde, Andines, Boutic Ethic.. .). Nous avons également réalisé un stage de deux mois au sein de Max Havelaar France en 2004 et sommes restés régulièrement en contact avec la structure. Avant d'entamer le cœur de notre ouvrage, nous aimerions signaler qu'au fil du texte, nous emploierons des métonymies telles que «organisation équitable », «produit équitable », « café équitable »..., pour désigner des entités se référant aux conditions du commerce équitable telles que définies par les acteurs impliqués dans cette mouvance. Que le lecteur ne s'étonne pas de voir surgir de telles formules au cours de sa lecture. Enfin, nous aimerions remercier les associatifs, entrepreneurs, universitaires et paysans français et étrangers qui nous ont soutenus dans le cadre de cette recherche, en répondant volontiers à nos multiples questions. Leurs réponses n'ont cessé de faire naître de nouvelles interrogations, toujours plus passionnantes. Ce livre est aussi quelque part le leur.

5

L'approximation tient au fait que certains entretiens se sont inscris dans une structure très définie (entretien
sur le

directifs et semi-directifs), tandis que d'autres étaient informels (au cours de rencontres et conférences conunerce équitable, ainsi que lors du stage au sein de l'organisme Max Havelaar France).

22

1.
Bien commun et échanges marchands: l'empirie la théorie face à
Afin de bien cerner notre objet d'étude, il est primordial de s'intéresser à un ensemble plus vaste que le commerce équitable, à savoir le commerce international. Dans ce premier chapitre, nous tenterons de construire un cadre conceptuel pour penser la construction idéologique du commerce équitable. Pour cela, nous établirons un état des lieux du monde économique actuel, et chercherons quels facteurs peuvent partiellement expliquer la situation économique actuelle du Tiers-Monde. Puis, nous mobiliserons les théories de l'échange inégal, de la critique! du «développement» et de l'encastrement du marché dans le social pour mettre à jour ces processus. État des lieux ou l'inégalité économique du monde caractérisant l'inégalité la réalité économique habituel de séparer le », «riches », de l'autre la plupart des acteurs du

Il est sans doute utile de rappeler quelques ordres de grandeur économique contemporaine. Nous allons défendre l'idée internationale est complexe, mais qu'il est idéologiquement monde de façon simple et binaire: d'un côté les pays du «Nord les pays du « Sud », « pauvres ». Nous verrons par la suite que commerce équitable reprennent largement cette dichotomie. La mesure de l'inégalité: les indicateurs économiques

et sodo-économiques

Il peut sembler paradoxal de commencer notre étude par la mesure des inégalités économiques, car on ne peut mesurer l'inégalité sans auparavant créer une définition de l'équité et de la justice sociale. Cependant, il importe de donner quelques ordres de grandeur habituels, pour brosser à grands traits certains aspects de la réalité économique et sociale actuelle. En premier lieu, il convient de signaler l'importance des inégalités interétatiques. Au niveau international, affirmer que les richesses économiques actuelles sont «inégalement réparties» relève du truisme. Les chiffres publiés par le Pnud (Programme des Nations Unies pour le Développement) dans son rapport mondial sur le développement humain sont éloquents: le niveau de vie par habitant des pays à revenus élevés (dont le Produit Intérieur Brut est de 29 898 dollars par an en moyenne) est 3,6 fois plus fort que la moyenne mondiale (8 229 dollars) et près de 23 fois supérieur aux

I On emploiera le terme de « critique» dans son sens originel, à la manière de Touraine: il s'agit de «séparer» les éléments du «développement », d'analyser et d'évaluer chacun d'entre eux, et non pas de porter un jugement d'ordre moral sur le concept. Alain Touraine, 1992, Critique de la modernité, Paris, Livre de Poche, pp. 122-123.

Commerce

équitable,

justice

et développement

(1 328 dollarsl Autrement dit, dans le monde actuel, les 20 % les plus riches de la population du globe se partagent plus de 85 % du Produit Intérieur Brut (PIB) mondial. Les 20 % les plus pauvres se distribuent 1 % du revenu mondial. Au niveau individuel, les 500 personnes les plus riches du monde ont un revenu combiné plus important que celui des 416 millions les plus pauvres3, Si certaines régions voient leur situation s'améliorer doucement (de 1990 à 2002, l'Amérique Latine a enregistré une croissance de 1,3 % de son PIB par habitant), cette évolution est trop lente et en deçà de la croissance des pays à revenu élevé (1,7 % de croissance), L'Europe centrale et orientale voit même son PIB par habitant reculer (- 0,9 % pendant cette même période 4), Il en résulte que les inégalités économiques en termes de revenus mondiaux s'accroissent. Les écarts vont en se creusant puisque le revenu des 20 % les plus riches de la planète était trente fois supérieur à celui des 20 % les plus pauvres en 1960. Il est aujourd'hui près de 80 fois supérieur. Ces décalages se retrouvent dans d'autres domaines économiques: chiffres de production, du commerce, des investissements5. . . Aussi, même s'il existe une « crise» en Occident, le revenu moyen a plus ou moins doublé depuis trente ans, tandis que dans d'autres régions du monde, telles l'Afrique Sub-saharienne, la croissance économique est moins élevée que la croissance démographique, ce qui engendre une baisse du PIB par habitant. En outre, les résidents des régions pauvres ont pris conscience de ces écarts de niveaux de vie. Ces différences deviennent difficiles à justifier, à présent que les moyens de transport et de communication se sont développés et qu'ils ne peuvent plus être invoqués pour justifier l'absence d'intervention. Gilbert Rist, dans un remarquable ouvrage sur le développement, nous invite cependant à la prudence envers les chiffres officiels6: nombre de pays communiquent des données difficilement vérifiables, En outre, les modes de calcul sont régulièrement modifiés par le Pnud, afin, par exemple, de tenir compte du pouvoir d'achat relatif aux divers pays. Ceci montre le caractère arbitraire et la fragilité des renseignements statistiques, Il a été abondamment reproché au PIB d'être aveugle sur la nature des échanges économiques effectués. En effet, le PIB compte comme richesses des activités liées à la destruction et à la réparation de dégâts 7. Par exemple, un accident de voiture s'avère profitable à l'augmentation du PIB, puisqu'il génère un accroissement de l'activité
è Pnud, 2005, Rapport mondial sur le développement humain, p, 234; données de 2003. Si l'on compare le revenu des dix pays les plus riches avec celui des dix pays plus pauvres, le ratio dépasse 50 ! ) Pnud, 2005, Rapport mondial surie développement humain, p. 4. "Pnud, 2004, Rapport mondial sur le développement humain, p. 187; données de 2002. 5 Guillaume Olivier, 2004, L'aide publique au développement - un outil à réinventer, Paris, Charles Léopold Mayer, pp.24-25. L'auteur note que 90 % des 200 premières multinationales appartiennent à cinq pays seulement: les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne et le Japon. 6 Gilbert Rist, 2001 (1996), Le Développement - Histoire d'une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Politiques, p. 343. 7 Patrick Viveret, 2003, Reconsidérer la richesse, La Tour d'Aigues, éd. de l'Aube, pp. 15-16 et pp. 4] -42. C'est ainsi que l'idée cl'un Produit Intérieur Doux (PiD) a été lancée par le Collectif pour un Québec sans Pauvreté et reprise dans différents collectifs de réflexion sur la t1chesse dans le monde. Contrairement au PIB, le PiD comptabilise des facteurs non monétaires pouvant favoriser le bien-être des individus.

ressources des habitants des pays « les moins avancés»

24

Bien

commun

et échanges

marchands

économique du pays (mobilisation des forces de l'ordre, des infrastructures de santé et de leur personnel, des compagnies d'assurance, des industriels de l'automobile, etc.). Le PIB se calcule quelle que soit la nature des activités additionnées, pourvu que ces dernières génèrent des flux monétaires. Le PIB mesure exclusivement la croissance de l'activité économique et n'indique en rien si les activités produites constituent des biens ou des maux. Aussi, d'autres indicateurs plus proches du bien-être humain ont été mis en place. Les dimensions écologiques et sociales ont davantage été prises en considération par l'Indicateur de Développement Durable des Nations Unies8, les nouveaux indicateurs de la Banque Mondiale9, de l'OCDEIO, et, de façon plus notoire, l'Indicateur de Développement Humain (IDH) du Pnud. Ces indicateurs tentent de juger de façon plus fine le développement économique, social et écologique d'un pays. En théorie, le développement ne découle plus de la croissance économique. Malgré ces tentatives de sortir du cadre du PIB, on constate encore de sévères inégalités entre les nations. L'IDH tente de mesurer la qualité de vie et le bien-être dans le 1J. monde Il intègre les paramètres de la richesse monétaire (le PIB par habitant, exprimé en parité de pouvoir d'achat), mais aussi la santé et la longévité ainsi que le niveau d'éducation. En 2003, l'IDH des pays «les moins avancés» est de 0,518, tandis que celui des pays « développés» atteint 0,91112. La longévité est mesurée par l'espérance de vie à la naissance: elle est de 44,5 ans en moyenne dans les pays les moins avancés, contre 71,6 ans dans les pays de l'OCDE à revenu élevél3. Le niveau d'éducation prend en compte deux éléments: le taux d'alphabétisation des adultes (pour deux tiers) et le taux brut de scolarisation qui intègre les études primaires, secondaires et supérieures (pour un tiers). Près de la moitié des adultes des pays les plus pauvres ne sont pas alphabétisésl4. Plus généralement, les écarts entre les différents pays du Sud sont très importants: tandis que l'IDH de l'Afrique Sub-saharienne est de 0,515, celui de l'Amérique latine et des Caraïbes est de 0,797, ce qui se traduit par une espérance de vie à la naissance de près de 25 ans de plus poUf les Latino-Américains, un taux d'alphabétisation des adultes de plus de 28 % et un PIB par habitant près de 4 fois supérieur aux Africains sub-sahariens (7 404 contre I 856 dollars)J5.
8

Site Internet de l'Indicateur de Développement Durable des Nations Unies: World Bank, 2003, World Development Indicators 2003.

http://www.un.orglesalsustdev/isd.htm
9

\fi OCDE, 2004, National Accounts & Historical Statistics, Paris. Il Amartya Sen, dont le travail a grandement influencé l'évolution du rapport du Pnud ces dernières années, précise que le fait de mesurer la pauvreté suppose deux opérations distinctes, bien que liées: l'identification des pauvres et l'agrégation des statistiques concernant les pauvres identifiés. Ces deux phases sont problématiques dans la mesure où elle relèvent de critères d'inclusion et d'exclusion dont les seuils sont discutables. En outre, il importe de prendre en compte la répartition des revenus entre les pauvres, qui peut s'avérer très inégale. Amartya Sen, 2000 (1992), Repenser l'inégalité, trad. Paul Chelma, Paris, Seuil, pp. 149-151. Comme nous le verrons plus loin, Sen pense que la pauvreté doit être interprétée en tant que manque de «capabilité », c'est-à-dire comme un manque de liberté. 12 Pnud, 2005, Rapport mondial Sllr le développement humain, données de 2003, p. 234. L'échelle de !'IDH est continue; ses extrêmes sont 0 (aucun développement humain) et I (développement humain total). 13Ibid., p. 265.
14

Observatoire des Inégalités, 30 novembre 2005, article intitulé «Un développement humain inégal»,

disponible sur: http://www.inegalites.fr/article.php3?id_article=405 15Pnud, 2005. Rapport IllOndial Sllr le développement hllmain, données de 2003, p. 234. 25

Commerce

équitable,

justice

et développement

En grandeurs absolues, il n'est pas inutile de rappeler qu'actuellement, environ 6,5 milliards d'individus peuplent la Terre. Les trois-quarts habitent dans ce que nous appelons le « Tiers-Monde ». 2,5 milliards de personnes vivent avec moins de 2 dollars par jour, ce qui représente 40 % de la population mondiale. 1 milliard n'ont pas accès à l'eau potable et plus de 2,4 milliards sont privés d'infrastructures sanitaires de basel6 Même si les inégalités au sein d'une même nation sont moins marquées que les inégalités entre les nations, elles n'en demeurent pas moins vives. Plus précisément, les inégalités dans le Tiers-Monde sont sans doute plus fortes que celles dans les pays industrialisés. Comme le remarque Oswaldo de Rivero, s'il y a depuis une cinquantaine d'années une croissance du PIB dans les pays du Tiers-Monde, il n'est pas sûr qu'elle ait bénéficié à ceux qui en avaient le plus besoin17. Enfin, les inégalités économiques et sociales ne se mesurent pas uniquement par le biais d'indicateurs statistiques. Si le revenu, la longévité et le nombre d'années d'études constituent des mesures pertinentes pour évaluer certains paramètresl8, de profondes inégalités existent également en ce qui concerne le pouvoir, l'accès à la justice, la reconnaissance de sa culture et de son statut social au niveau politique. Ces dimensions interviennent directement dans l'évaluation du bien-être social des individus et des groupes. Nous reviendrons plus loin sur ces dimensions fondamentales de la réalité humaine. Comme annoncé précédemment, si les pays se classent sur l'échelle de la richesse mondiale et du développement humain de façon continue, la plupart des observateurs distinguent idéologiquement deux univers de développement. Une conceptualisation idéologique simplificatrice

Tout commence en 1952, lorsque le démographe français Alfred Sauvy utilise pour la première fois le terme de « Tiers-Monde » dans un article intitulé « Trois mondes, une planètel9 ». L'auteur refuse d'adopter le point de vue américain, parlant des «pays sousdéveloppés ». Durant cette période de « guerre froide », les tensions géopolitiques sont à vif20. Un conflit ouvert et fortement destructeur peut éclater à tout instant entre le bloc capitaliste et le bloc communiste. Sauvy évoque l'existence de deux mondes, se disputant la possession du troisième: le «Premier Monde» est constitué des pays
16Pnud, 2005, Rapport mondial sur le développement humain, p. 4. 17 Oswaldo de Rivero, 2003 (1998), Le mythe du développement, Paris, éd. Enjeux planète, pp. 55-86. 18 On peut noter à ce propos l'existence de l'indicateur de santé sociale, prenant en compte une quinzaine d'indicateurs élémentaires comme la mortalité infantile, l'espérance de vie, l'accessibilité au logement, les salaires, etc. Patrick Viveret note qu'aux États-Unis, l'indicateur de santé sociale progresse à peu près parallèlement au PIB de 1959 à 1970, mais à partir de 1970, années de lancement des politiques dérégulatrices, un décrochage a lieu et tandis que le PIB continue d'augmenter, l'indicateur de santé sociale chute. Viveret, 2003, op. cit., pp. 22-23. 19 Alfred Sauvy, 14 août 1952, "Trois mondes, une planète », L'Observateur, n° 118, p. 14. 20 « Il y a dans cette aventure une fatalité mathématique qu'un immense cerveau pounait se piquer de concevoir. La préparation de la guerre étant le souci n° l, les soucis secondaires comme la faim du monde ne doivent retenir l'attention que dans la limite juste suffisante pour éviter l'explosion ou plus exactement pour éviter un trouble susceptible de compromettre l'objectif nO!. », déclare Sauvy dans l'article.

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