Le complexe

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Ce livre explicite les concepts de la pensée complexe, le paradigme et la méthode de la complexité puis l'organisaction. Il nous accompagne vers la Science du Complexe qui relie les éléments tout en les complexifiant, notion centrale de l'organisaction. Il nous ouvre à la Culture et aux réalités anthropologiques, sociopolitiques propres à l'Afrique.
Publié le : jeudi 1 novembre 2007
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EAN13 : 9782296183391
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LE COMPLEXE
Contribution à l'avèneInent de l'Organisaction chez Edgar Morin

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non fmalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Vincent PORTERET (dir.), La Défense. Acteurs, légitimité, missions: perspectives sociologiques, 2007. Juliette GHIULAMILA et Pascale LEVET, Les hommes, les femmes et les entreprises: le serpent de mer de l'égalité, 2007. Suzie GUTH, Histoire de Molly, San Francisco 1912-1915,2007. Sébastien JABUKOWSKI, Professionnalisation et autorité, le cas de l'arméefrançaise, 2007. Bruno PÉQUIGNOT (dir.), Maurice Halbwachs: le temps, la mémoire et l'émotion, 2007. Eguzki URTEAGA, Études sur la sociétéfrançaise, 2007. Bernard CONVERT et Lise DEMAILL Y, Les groupes professionnels et l'internet, 2007. Magdalena JARVIN, Vies nocturnes, 2007. Jean-Yves CAUSER, Roland PFEFFERKORN et Bernard WOEHL (sous la dir.), Métiers, identités professionnelles et genre, 2007. Fabrice RAFFIN, Friches industrielles, 2007. Jean-Pierre BASTIAN (Sous la dir.), Religions, valeurs et développement dans les Amériques, 2007. Alexis FERRAND, Confidents. Une analyse structurale de réseaux sociaux, 2007. Jean-Philippe MELCHIOR, 35 heures chrono! Les paradoxes de la RTT, 2007. Nikos KALAMP ALI KI S, Les Grecs et le mythe d'Alexandre, 2007. Eguzki URTEAGA, Le vote nationaliste basque, 2007. Patrick LE LOUARN (Sous la dir.) L'eau. Sous le regard des sciences humaines et sociales, 2007.

Emmanuel M. Banywesize

LE COMPLEXE
Contribution à l'avènentent de l' Organisaction chez Edgar Morin

Préface d'Edgar

Morin

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04231-5 EAN: 9782296042315

Préface En acceptant d'introduire à la lecture le livre d'Emmanuel Banywesize, je me trouve dans la situation complexe, voire surprenante peut-on penser, d'être à la fois le sujet et l'objet d'étude. Le texte: Le Complexe, contribution à l'avènement de l'organisaction chez Edgar Morin, écrit avec rigueur, élégance et intelligence, affronte la complexité dans son ensemble, terme qui dans le langage courant ne suscite qu'incertitude et confusion, et dont il faut affronter le défi. En élaborant la notion d'Organisaction, l'auteur propose des principes méthodologiques et s'emploie à les appliquer pour la compréhension des phénomènes sociopolitiques complexes, comme ceux offerts par les sociétés africaines. C'est donc un livre transculturel, je m'en félicite. J'ai suivi à distance les premiers pas d'Emmanuel Banywesize dans la pensée complexe que j'ai élaborée avec des livres tels que L'homme et la mort, Le Paradigme perdu, et surtout les six volumes de La Méthode. A Paris, où il est venu préparer et soutenir sa thèse de doctorat, j'ai découvert un chercheur intelligent, courageux et résolu à réfléchir sur la complexité pour contribuer à la compréhension d'une «Science avec Conscience». La science classique demande de comprendre le monde, la vie et les sociétés par des principes engendrés du paradigme de disjonction et de réduction et par les règles de la logique déductive-identitaire. Ces principes ont eu pour effet de dissoudre la complexité. Ils ont certes suscité des connaissances dont les bienfaits sont incontestables, mais dont les inconvénients s'accroissent avec l'accroissement des problèmes fondamentaux et globaux. Il nous faut reconnaître et traiter le jeu complexe: Ordre/Désordre/Interaction/Organisation. Une nouvelle compréhension nécessite d'utiliser des principes de connaissance jusqu'alors négligés et non perçus: le principe récursif, le principe dialogique et le principe hologrammique. Le principe récursif permet de concevoir l'organisation complexe. Est récursif un processus dont les produits et les effets sont nécessaires à sa propre production et à sa propre origine. C'est un processus auto-producteur et autoorganisateur. Le principe dialogique est l'association indissociable de deux principes à la fois inséparables, complémentaires, concurrents et antagonistes. Ainsi, il y a des dialogiques de l'ordre et du désordre, des dialogiques propres à la vie comme la dialogique du génératif et du phénoménal ou celle de l' autoorganisation. La dialogique est non seulement dans le monde des phénomènes, mais aussi dans notre esprit et notre pensée qui tentent de comprendre le monde. Le principe hologrammatique s'énonce ainsi: non seulement la partie est dans

le tout, mais encore le tout, en tant que tout, se trouve aussi dans la partie. Ainsi, la totalité du patrimoine génétique se trouve dans chaque cellule singulière de notre corps. Or les gardiens de la méthode réductionniste ne se lassent pas de dissuader ceux qui travaillent dans le sens de la pensée complexe. Nous assistons pourtant à une succession grandissante de travaux, mais encore venant d'un large champ de compétences scientifiques, qui utilisent le paradigme de complexité. En cinq chapitres rigoureusement argumentés, le livre d'Emmanuel Banywesize explicite les concepts de la pensée complexe, le paradigme et la méthode de la complexité, puis 1'Organisaction. Il en montre de possibles applications. Tout au long du livre, il repousse une pensée incapable de concevoir la complexité des réalités vivantes, sociales, humaines et la complexité des problèmes posés par le devenir incertain de l'humanité. Il nous accompagne vers la voie de la Scienza nuova, désignant la Science du Complexe qui relie les éléments tout en les complexifiant, notion centrale de l'Organisaction. Le complexe n'est pas employé au sens psychanalytique ou au sens ordinaire - ce qui est compliqué, impossible à connaître -, il signifie bien plus ce qui est tissé ensemble et qui forme l' Unitas Multiplex. Le présent livre ouvre à la Culture et aux réalités anthropologiques, sociopolitiques propres à l'Afrique. Après un appréciable travail d'appropriation et de prolongement épistémologique de la part de l'auteur, celui-ci m'associe et me place dans la culture africaine, apportant ainsi à mon œuvre et à moi-même une part africaine qui vient s'ajouter aux contributions existantes sur la pensée complexe. Le livre d'Emmanuel Banywesize poursuit les invitations que je lançais au colloque de Cerisy : «Aide-toi, la méthode t'aidera» et encore «Allez, croissez et multipliez !». Je termine donc en invitant à la lecture intelligente du présent livre et souhaite qu'il contribue à la naissance d'une génération de penseurs qui puissent relever les défis de la complexité. Edgar Morin Directeur émérite de Recherche au CNRS

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INTRODUCTION

GENERALE

Les questions de savoir si la réalité est simple ou complexe, une ou multiple, et comment en rendre compte, concernent la philosophie et les sciences, dont la sociologie. Saisir la complexité de toute réalité et en rendre compte, par et grâce à une science nouvelle amarrée en un paradigme, différent de celui de la science classique et procédant par une méthode non réductionniste, tels sont les défis épistémologiques, à l'époque contemporaine. L' œuvre fractaleI de l'anthropo-sociologue et philosophe E. Morin reconnaît ces défis, les affronte et s'efforce de les relever. Consciente que la science nouvelle a besoin d'une nouvelle méthode et d'un nouveau paradigme, cadre épistémique qui détermine les principes et les concepts fondamentaux, les relations logiques entre les principes ou les concepts, les opérations logiques et la méthode pour l'intelligibilité des phénomènes, cette œuvre offre des balises pour une logique non aristotélicienne et une méthode non cartésienne, et, pardelà elles, pour le paradigme de complexité. L'œuvre morinienne s'origine, d'une part, dans les crises de nos sociétés et de la science qui, née en Occident au XVIIe siècle, est devenue classique et mondiale. Elle se nourrit, d'autre part, de ces crises, des expériences sociohistoriques, mieux, existentielles de son auteur et de divers savoirs, dont la thermodynamique, la microphysique, la cosmologie, la biologie, la cybernétique, la systémique, la théorie de l'information, les sciences anthroposociales, les littératures et la philosophie. Dans cette œuvre, la réalité est conçue comme essentiellement complexe, tout dont les éléments hétérogènes constitutifs s'enchevêtrent dans des maillages inextricables rendant son comportement, certes intelligible, mais non totalement algorithmique et prédictible. A chaque niveau, la réalité totalise une complexion, autrement appelée par E. Morin, après A. Angyal, unitas multiplex. Elle atteste l'unidualité, la coenesthésie de l'ordre et du désordre, du déterminé et de l'indéterminé. Quel que soit le niveau considéré, sa puissance est supérieure à la somme de ses composantes et toute différente. Elle est partiellement mathématisable. Car la complexité, sa caractéristique essentielle, renvoie d'une
Plutôt que d'être écrite de façon linéaire et séquentielle faisant se succéder les thèmes, l'œuvre morinienne organise les idées par séries d'entités hologrammiques organisées sous forme fractale. Terme créé en 1969 par B. Mandelbrot, le fractal est à entendre au sens que nous suggère J. Rosnay (de) : « une structure dont la résolution reste fine à
I

différents niveaux d'observation ». En d'autres termes, la structure fractale « est
construite de motifs répétitifs se réorganisant à des niveaux différents pour produire une forme conservant une structure de base analogue» [J. Rosnay (de), L'holnme symbiotique, p. 48].

certaine façon au simplexe, cet ensemble de parties organisées par inclusions. Ce faisant, son intelligibilité nécessite une scienza nuova. Cette science dont le tiers-instruir français est un fervent protagoniste est, pour nous, la science du complexe. La présente étude est un exercice de méditation sur le complexe chez E. Morin et ses implications épistémologiques et méthodologiques. Elle met en exergue le nécessaire travail épistémologique sur l' organisaction3 pour une théorie et une méthode de reliance4 des savoirs épars et d'intelligibilité du complexe. Cette théorie et cette méthode alternatives à celles héritées de la modernité sont, pensons-nous, susceptibles de susciter d'autres interrogations et d'autres connaissances sur les réalités auxquelles I'homme à affaire. Dès lors, nous ne suivons pas seulement E. Morin pour qui le pari épistémologique doit porter sur la façon de percevoir, de concevoir et de penser organisationnellemenf toute réalité. Nous faisons aussi nôtre l'ambition maffesolienne de contribuer à penser ce qui émerge6 : non pas tant la socialité postmodeme que le nouveau cadre épistémologique et méthodologique qui aménage le déploiement de la science qui n'est pas seulement prométhéenne, mais aussi dionysiaque, reliante et complexifiante. Une telle science est une rationalité à la mesure des défis des sociétés postmodernes. L'intelligibilité des réalités complexes - dont les réalités anthroposociales - nécessite des instruments théoriques et méthodologiques nouveaux et adéquats. Et c'est vers des modèles articulés sur l'organisation que se tournent les chercheurs7, dont E. Morin pour qui l'organisation est active. La réalité
2

Dû à M. Serres, le « tiers-instruit» désigne ici un homme qui n'est ni un « instruit inculte », nourri aux seules sciences dites dures ou exactes, ni un « cultivé ignorant» qui se plaît aux seules sciences anthropo-sociales. Pourvu d'une double culture, la culture des humanités et la culture scientifique, il est un instruit cultivé. Il se moque des frontières qui rendent malaisée la communication entre les êtres, entre les espaces, entre les savoirs. Voyageur, il construit des liens, des reliances, mélange sans confondre. 3 Ce néologisme morinien comporte en lui deux termes: organisation et action.
4

Le terme « reliance»

désigne « des processus de re-création

des liens intellectuels

et

existentiels défaits par l'évolution de la société contemporaine» [M. Bolle de Bal, « Edgar Morin ou le paradigme retrouvé », in G. Lopez Ospina et N. Vallejo-Gomez (dir.), L'humanité planétaire. Edgar Morin en ses 80 ans, p. 48]. Il a été repris et popularisé par E. Morin, M. Maffesoli et J.-L. Le Moigne. Pour ce dernier, il « exprime la conjoncture complexe de l'acte et du résultat de relier et de se relier» [J.-L. Le Moigne, «Une nouvelle réforme de l'entendement: "L'intelligence de la complexité" », in E. Morin et J.-L. Le Moigne, L'Intelligence de la complexité, p. 16]. Lire aussi M. Bolle de Bal (dir.), Voyages au cœur des sciences humaines, pp. 15-58. 5 Cf. E. Morin, La méthode 1, p. 105. 6 Cf. M. Maffesoli, « Une sociologie pour "réenchanter le monde" », entretien avec F. Tomazi, in Tendances. Rencontre. Sciences de l'homme et Sociétés, pp. 12-16.
7

Pour J. Piaget, l'organisation est une notion centrale, à la fois synchronique et

diachronique [J. Piaget, Biologie et connaissance, p. 140J. Pour J.-L. Le Moigne, l'organisation est « le concept méthodologique fondamental de toute modélisation des 8

n'atteste que des organisations actives, ou, en un mot, des organisactions. C'est donc en s'exerçant à penser l' organisaction, entendue comme l'action (et le résultat de cette action) de maintenir, de relier, de produire et de transformer8, que cette étude se veut une contribution épistémologique à son avènement tel qu'escompté par E. Morin: instrument d'intelligibilité du complexe qui, partiellement, se rapporte au simplexe. Le simplexe c'est l'ensemble des parties organisées, P(E), par inclusion.
Il est annoté: SE

= (P(E),::»9.

Il traduit une complexion,

conçue et présentée par

les mathématiciens comme exclusivement une structure d'ordre, et non pas plus que cela, même en la concevant comme tout organisé. Au XXe siècle, à la faveur des avancées en sciences physiques, biologiques et anthropo-sociales, en l'occurrence en anthropologie et en sociologie, la complexion est une condition de formation des représentations et partant des connaissances valables. Elle induit l'importation/exportation des concepts, des théories, des méthodes d'un domaine du savoir à un autre et à tous les autres, mais aussi l'articulation dialogique des opposés, voire des contradictoires. Au même siècle, le simplexe est passé du côté des concepts heuristiques en philosophie, grâce à M. Serres et à Lubala Kasi. Pour ceux-ci, il traduit à merveille ce que bien des scientifiques et des philosophes appellent le complexe ou la complexité. Il y a ainsi une équipollence entre complexe et simplexe chez M. Serres, qui, d'ailleurs, préfère la notion de simplexe. En revanche, E. Morin confère au complexe une large signification qui en fait, non seulement une notion partiellement combinatoire, mathématique, mais aussi partiellement non formalisable, non mathématisable. Car il recouvre les notions d'ordre et de désordre. Dans son œuvre, le complexe est moins un ensemble d'éléments génériques que celui d'éléments entrelacés, interrelationnés, intriqués les uns dans les autres. Ces interrelations, ces intrications des parties ou des composantes deviennent organisationnelles lorsqu'elles acquièrent une certaine stabilité ou régularité. Il en émerge une totalité organisée qui n'est pas dépourvue de désordres. Dès lors, structure essentiellement d'ordre, le simplexe ne peut que partiellement rendre intelligible l'axiome selon lequel le tout est à la fois «plus et moins que la somme de ses parties»Io et, qui, dans le domaine social, prend la forme des

actions (et donc des phénomènes perçus actifs, par leurs comportements et par leurs évolutions, observés et escomptés) » [J.-L. Le Moigne, « Sur la modélisation de la complexité », in E. Morin et J .-L. Le Moigne, Op. cit., p. 288]. Et de remarquer que de

l'avis de StaffordBeer « l'outil pour manier la complexitéest l'organisation ». Une telle
thèse est partagée par P. Vendryes, Vers la théorie de l'homme, 1973, et par M. Crozier et Friedberger, L'acteur et le système, 1977.
8

Cf. E. Morin, La méthode 1, p. 104 et p. 130.

9

10

M. Barbut, Mathématiques des sciences humaines J., p. 85. E. Morin, La méthode 1, p. 114. 9

énoncés complexes du genre «nous produisons une société qui nous produit. Nous faisons partie de la société qui fait partie de nous» Il. Notre étude se veut épistémologique. Assumant le complexe et l' organisaction, elle examine aussi la pensée morinienne qui ressortit aux champs anthropologique, sociologique et philosophique. Elle présente l'archéologie morinienne de la science classique quitte à établir la cause de dispersion de celle-ci en entités discursives isolées et à en saisir le paradigme et les piliers logiques, épistémologiques et méthodologiques. Pourtant, cette étude ne s'épuise pas en cet aspect. Elle s'efforce également de prolonger cette pensée et ces matériaux grâce notamment aux leçons d'autres protagonistes de la science non cartésienne, dont G. Durand, M. Maffesoli, J.-L. Le Moigne et V.Y. Mudimbe. Ce faisant, elle se démarque des études générées par l'œuvre d'E. Morin. A cette œuvre, des penseurs et scientifiques se réfèrent, en effet, soit pour y trouver des viatiques pour leurs pratiques, soit pour en problématiser quelques axiomes et contribuer «aux débats d'idées»l2 dans la culture contemporaine sur la nécessité de changer de science. Il suffit pour s'en convaincre d'explorer les travaux dont les titres ont été recensés par H. Weinmann 13 ou par les sites www.ehess.fr et www.mcxapc.org. Ils sont autant d'indicateurs de la portée multidisci plinaire de l' œuvre d' E. Morin. Selon J.-L. Le Moigne, E. Morin est l'homme du «Nouveau Commencement»l4, l'incontestable héros de la nouvelle réforme de l'entendement, après Descartes, B. Spinoza, J. Locke, G.W. Leibniz et D. HumeIS. Car il apporte une réflexion ouverte qui, au-delà du champ de la sociologie, incite à la reliance des savoirs disjoints, à la construction du nouveau en jouant le jeu de la raison. Mais ce jeu est sui generis, parce que, dit J.-L. Le Moigne, l'arbitre y est en même temps un joueur, et parce que le dessein et l'action du sujet concepteur du projet de connaissance sont considérés comme la vérité suprême. Il y a sans doute là l'une des raisons de réticences vis-à-vis de l'œuvre d'E. Morin en général et de son entreprise épistémologique (re) fondatrice en particulier. Pour sa part, M. Bolle de Bal y trouve une «bouffée d'oxygène libératrice de "la gangue d'un académisme sociologique désuet"»I6. Il ne se penche cependant pas sur l'invite morinienne à promouvoir la scienza nuova. Il en est de même de G. Durand qui a pourtant le grand mérite de relever que le
II
12

Id., Sociologie, p. 21. J. Ladrière, « Pour la cause de l'esprit », in Dimandja Eluy'a Kondo, Le systémisme
comme théorie et comme philosophie, p. 39.

13

E. Morin, La complexité humaine, pp. 372-378.

14
15

J.-L. Le Moigne,« Edgar Morin », in Dictionnairedes philosophes, p. 1093.
Cf. Id., « Une nouvelle réforme de l'entendement: "l'intelligence de la complexité" »,

in E. Morin et J.-L. Le Moigne, Op. cit., p. 7.
16

M. Bolle de Bal, Art. cil., p. 47. 10

«morinisme d'Edgar Morin» est d'une haute portée qui n'a d'égal en histoire des philosophies et des épistémologies que «l'énorme "somme" de l'aristotélisme»I7. Il est, renchérit-il, une Summa epistemologica qui propose «un tout autre Discours de la Méthode, une toute autre Summa ontologica». Il bouleverse, d'une part, les catégories et les formes a priori kantiennes. D'autre part, il introduit en épistémologie les notions de systémique (intégration), de l'Autre dans la définition du Même (et réciproquement), évacuant du coup le principe du tiers exclu, ce qui induit, selon lui, «la transformation profonde de l'ipséité identificatrice d'un "étant"» 18.Le morinisme Iui paraît enfin tordre le cou à la dissymétrie du temps newtonien, légitimer la récursion et dissoudre les exclusions dialectiques pour les dialogiques. Par ailleurs, B. FagèsI9 s'est employé à comprendre l'œuvre d'E. Morin. Il a relevé qu'elle comporte quelques difficultés réelles, dont, à son avis, l'invitation faite au sociologue d'examiner des questions (celles liées entre autres à la cosmologie) qui dépassent pourtant sa compétence. Bien des sociologues croient encore que l'objet de la sociologie est intact depuis la naissance de cette science anthropo-sociale. Pour sa part, E. Morin a entre autres mérites celui d'inscrire la société humaine dans la sphère biophysique. Les relations entre la société et la nature impliquent ainsi que la clé de la compréhension de la société est dans la nature, qui la porte, et inversement. En unifiant la société humaine et la nature biophysique, en imbriquant le fait social dans l'organisation physique, il a permis à la sociologie de complexifier son objet et de réaliser du coup «sa révolution copernicienne»2o. Certes, il parle de «conception réformée de la sociologie»2I plutôt que de révolution copernicienne. Mais dans les deux cas il indique la nécessité pour le sociologue, soucieux de comprendre la complexité du social et de la faire voir, de changer de perspective, de se doter d'une culture encylopédante. Il ne s'agit certes pas d'être encyclopédiste, mais encyclopédant, capable de mettre en cycle actif les savoirs pour une compréhension non mutilante des réalités sociales. L'œuvre morinienne affronte ce défi de changement de perspective en sociologie et dans toutes les sciences. C'est ce qui échappe aux lecteurs portés plutôt à condamner toute entreprise rebelle aux canons de leurs paradigmes qu'à comprendre ce qui la fonde et assure sa validité. Dans une étude critique sur des penseurs contemporaines, P. Thiry avance que, par La méthode, E. Morin esquisse «les grandes étapes d'un tournant fondamentaI»22 en épistémologie. Il considère également que celui-ci inaugure
17

G. Durand, « Le morinisme de Morin », in G. Lopez Ospina et N. Vallejo-Gomez, Op. cit., p. 113.

18 Ibid. 19 B. Fagès, Comprendre Edgar Morin, 1980. 20 J. Russ, La marche des idées contemporaines,
21

p. 291.

E. Morin, Sociologie, p. 7. 22 P. Thiry, Hasard et probabilité, p. 3. Il

l' «épistémologie populaire française» accusée de glorifier outrageusement (comme dirait R. Thom) le hasard, le désordre, le bruit, la complexité dans le monde pourtant nécessaire et déterministe23. Étudiant la notion du hasard, par l'intermédiaire de celle de désordre assumée par E. Morin, P. Thiry décrète que le hasard ne recouvre aucune réalité ontologique, ne possède aucune valeur positive et qu'aucune définition rigoureuse ne peut donc le préciser24. Il le disqualifie, autant que le désordre, dans toute théorie susceptible de formalisme et donc de cohérence. Il garde à distance les épistémologies restauratrices des notions qu'il juge floues, ambiguës, et donc non pertinentes: hasard, désordre, déviance, bruit, turbulence et dissipation. L'étude de P. Thiry ne porte ni sur la complexité chez E. Morin ni sur la nécessité d'une théorie et d'une méthode pour la compréhension des réalités complexes. Elle est certes fort argumentée, mais soulève trois observations. Tout d'abord, les recherches piagétiennes et inheldériennes sur lesquelles elle s'appuie ne peuvent liquider la question du hasard. Non affirmatif, J. Piaget suppose plutôt que c'est «vraisemblablement» 25 le mélange croissant irréversi ble des billes qui génère l' intui tion du hasard chez l'enfant. Ensuite, il peut être admis que la probabilité est «la science de la complexité»26. Or, en considérant que la complexité se rapporte, comme l'a rappelé J.-L. Le Moigne, revisitant P. Valéry et M. Bessis, au «certainement non totalement prévisible», mais dont l'occurrence est pourtant «intelligible et parfois localement anticipable»27, elle implique alors l'imbrication de l'ordonné prévisible et du désordonné imprévisible. La science du complexe ne peut alors faire l'économie de la notion de «désordre» et de ses corrélats. Elle ne peut non plus se laisser dissuader par le fameux «silence au bruit !»28.Enfin, les théories fréquentielles de H. Reichenbach et de K.R. Popper n'autorisent pas, scientifiquement parlant, des énoncés catégoriques, à l'instar de ceux de P. Thiry. Défenseur de la science classique, ce dernier affirme la thèse contre le hasard en faveur de la métaphysique de l'ordre, au grand dam de celle que J. Monge appelle, péjorativement, la métaphysique du hasard. Nous n'avons pas non plus rencontré une telle préoccupation épistémologique chez J.M. Brohm qui pourtant reconnaît qu'E. Morin élabore une épistémologie de complexité et de transversalité, de complémentarité, d'auto-réflexivité critique et autocritique. Dans le champ sociologique, elle

23 24

Cf. Ibid., p. 3. Cf. Ibid., p. 15.

25
26 27
28

J. Piagetet B. Inhelder,La genèsede l'idée de hasard chez ['enfant,p.13.
P. Thiry, Op. cit., p. 287. E. Morin et J.-L. Le Moigne, Op. cit., p. 274.
R. Thom, « Halte au hasard, silence au bruit », in S. Arnsterdarnski du déterminislne, pp. 61-78. et alii, La querelle

12

aboutit, d'après lui, à «la sociologie de la sociologie et des sociologues»29 qui, à l'encontre de «la sociologie positiviste routinière», «quantophrénique», invite à une prise en compte des marginalités créatrices, des minorités agissantes, des désordres innovants, des crises instituantes et de la poétique de la société. Dimandja Eluy'a Kond030mène, à la faveur de la théorétique de J. Schlanger, de l'épistémologie comparative de G.-G. Granger et de l'épistémologie de J. Ladrière, une critique de la théorie générale des systèmes. Il conclut à sa nonscientificité et à l'impossibilité du système d'offrir l'intelligibilité de la totalité du réel. Sa préoccupation principale est alors l'examen du statut épistémologique de la théorie générale des systèmes. Pour leur part, J.-P. Durand et R. Weil ont perçu que l'entreprise morinienne consiste en la recherche d'une méthode apte à conjoindre les disjoints et à rendre compte des phénomènes complexes sans négliger, ni offusquer leurs dimensions contradictoires31. Ils n'ont pas cependant exposé cette méthode, pas plus que l'épistémologie morinienne. Par ailleurs, aucune contribution aux colloques et séminaires32générés par l' œuvre d' E. Morin n'a, à notre connaissance, rapproché le complexe du simplexe, sur fond de l'organisation comme invariant, et établi le caractère combinatoire de la pensée complexe. Il est remarquable cependant que J.-L. Le Moigne se soit appesanti, au colloque de l'UNU de 1994 et dans ses livres d'épistémologie, sur la modélisation de la complexité. L'organisation y occupe une place centrale. Prolongeant les intuitions moriniennes, il ne considère l'organisation que comme une méthode, alors qu'elle est aussi pensable comme une théorie. Dès lors, notre étude ne manque pas d'originalité. Elle s'efforce de penser l' organisaction pour la hisser au niveau théorique et méthodologique pour la science apte à rendre compte des réalités complexes - dont celles fournies par les sociétés africaines. Comme telle, cette étude prétend contribuer au débat d'idées en rapport avec l'étroitesse de la science classique, de celle du

29

30

J.M. Brohm, « Edgar Morin et l'universel concept », in G. Lopez Ospina et N. Vallejo-Gomez (dir.), Op. cit., p. 70. Dimandja Eluy'a Kondo, Théorie des systèmes. Philosophie des systèmes. Etude
critique, 1989.

31

L'on peut lire sous leur plume: « Ainsi nous nous retrouvons face à un problème de méthode: comment rendre compte des phénomènes complexes en tenant compte de leurs dimensions contradictoires (conflit/consensus, raison/imagination, etc.). C'est la question de fond posée par Edgar Morin qui recherche une méthode qui puisse articuler ce qui est séparé et relier ce qui est disjoint» [J.-P. Durand et R. Weil (dir.), Sociologie contemporaine, p. 309]. 32 Qu'il nous suffise de mentionner: D. Bougnoux et alii (dir.), Arguments pour une méthode. Autour d'Edgar Morin. Colloque de Cerisy, 1990; et E. Morin et J.-L. Le Moigne (dir.), Intelligence de la complexité. Epistémologique et pragmatique. Actes du colloque de Cerisy, 2005. A paraître, nous ne nous référerons pas à ce texte. 13

paradigme de simplicité33 qui la gouverne et l'informe, de celle de la méthode réductionniste, mais aussi en rapport avec l'opportunité de forger de nouveaux concepts et paradigmes, de nouvelles clefs théoriques et méthodologiques par lesquels d'autres questions et d'autres connaissances soient possibles. Une œuvre d'art, a écrit R. Ventuti34, répond toujours à plusieurs fins et s'appréhende à plusieurs niveaux. Il parlait certes de l'œuvre d'art, mais nous nous permettons d'étendre sa maxime à l'œuvre d'E. Morin. L'examen de celleci révèle une pluralité de niveaux, imbriqués. A son niveau épistémologique, il est question des thèmes suivants: la pensée complexe, la reliance des sciences, le paradigme et la méthode de complexité, et le principe d'action pour la scienza nuova. Les problèmes auxquels I'homme est confronté sont dorénavant interdépendants et globaux. Les crises naguère jugées locales sont devenues universelles, mondiales. Entre temps, certains esprits se plaisent encore à la parcellarisation et à la compartimentation des savoirs. Pour sa part, E. Morin rejette celles-ci pour leur manque d'assurance. Il considère la promotion de la pensée reliante, qui nécessite une méthode non réductionniste, comme le défi le plus ample et le plus pressant. La recherche de la méthode de complexité est au cœur même de l' œuvre majeure d'E. Morin: La méthode. Cette méthode concerne, dans son ambition, «la façon de penser» dans toutes les sciences. Elle est donnée comme indispensable pour la «refondation conceptuelle», pour l'advenue de la science des complexités. Plutôt que d'être exclusivement disjonctive, celle-ci se veut conjonctive, intégrative du désordre et de la désintégration. Elle se veut révélatrice de «la part du Diable»35 inhérente à toute réalité. Elle relativise l'ordre et le désordre, «nuclée» le concept d'organisation et opère une réorganisation profonde des principes d'intelligibilité36 jusqu'alors utilisés. Cette réorganisation profonde entraîne celle de la science qu'ils supportent et dont ils commandent l'intelligibilité des phénomènes. Le concept de science ne peut alors échapper aux modifications, aux transformations et aux enrichissements sémantiques impliqués par le paradigme et la méthode de complexité.
33

E. Morin parle « paradigme de simplicité» en opposition à « paradigme de complexité» et concurremment à «paradigme de disjonction », de réduction, de simplification [Introduction à la pensée complexe, p. 79 et passim]. 34R. Ventuti, De l'ambiguïté en architecture, cité par J.-L. Le Moigne, Art. cit., p. 317. 35 Le vocable « diable» ne doit aucunement être entendu au sens théologique: un ange déchu du Ciel par Dieu, qui est devenu le maître des mauvais esprits et de l'enfer. Il a le sens du substantif « Mal» qui, chez M. Maffesoli, signifie « la face obscure de notre nature» [La part du Diable, p. 31], la face obscure, mais pourtant essentielle, de toute réalité. Ainsi, lorsque M. Maffesoli déclare que le diable a droit à « quelques avocats» (Ibid., p. 22), il faut entendre que ce qui a été occulté, ignoré ou mal connu par la modernité a le droit d'être montré, défendu.
36

Cf. E. Morinet J.-L. Le Moigne,L'intelligence de la complexité,p. 167.
14

Dans l' œuvre morinienne, nous avons relevé deux moments, par ailleurs compactés. Comme les parties d'un hologramme, chaque moment de cette œuvre est un fragment à travers lequel se concentre la quasi-totalité de l'information sur l' œuvre qui le contient. E. Morin affectionne la technique de mise en abyme, inspirée des peintres cubistes, et qui oblige parfois le lecteur soucieux de retrouver le lien unifiant les expériences diverses, de la première à la dernière, à procéder en considérant, pour le dire avec les mots de Th. de Quincey, «le cas en remontant en arrière de la fin au commencement»37. Le premier moment consiste à faire l'archéologie de la science classique, quitte à établir la valeur de celle-ci, ses tribulations épistémologiques, voire les désenchantements auxquels elle a donné lieu. C'est le moment rétrospectif et critique. Prospectif, le deuxième moment est (re)constructif. Car il consiste à travailler, grâce notamment aux matériaux minorés, oubliés ou rejetés par le paradigme de simplicité, à l'avènement d'un nouveau paradigme et de nouveaux principes théoriques et méthodologiques aptes à rendre effective la scienza nuova. Incontestablement, l' œuvre épistémologique d' E. Morin est une énorme contribution à l'avènement d'une science nouvelle dont le dessein n'est pas la désintégration du «visage des êtres et des existants»38, mais la mise en exergue et la compréhension de leurs complexités. En tant que telle, elle pourra, à l'aide d'un principe d'action qui, n'ordonnera ni ne manipulera, organiser et faire communique~9 pour complexifier et pour relever les défis du complexe. Dès lors, deux interrogations sont au cœur de notre étude. Si chez E. Morin toute réalité est complexe, non plus au sens d'une totalité de parties additionnées ou juxtaposées, mais hétérogènes organisées, et dont la puissance est supérieure à la somme des parties constitutives et toute différente, le complexe n'est-il pas réductible au simplexe dont le cardinal est P(E) ? Si la scienza nuova apte à assumer le complexe appelle un nouveau paradigme et de nouveaux principes théoriques et méthodologiques, la réflexion sur l'organisaction ne mène-t-elle pas à l'organisactionnologie comme théorie et comme méthode générales de reliance des entités disjointes et d'intelligibilité des réalités complexes? Après A.N. Whitehead et G. Bachelard, E. Morin relève que la recherche du simple par la décomposition du complexe caractérise, essentiellement, la science classique. Or, l'étude des réalités physiques, biologiques et anthroposociales relève l'inexistence du simple, sinon en tant que produit de la simplification, «moment arbitraire d'abstraction arraché aux complexités»40. A l'époque contemporaine, les sciences physiques et biologiques lisent le complexe sous l'apparence simple fournie par des phénomènes composés.

37
38

Th. Quincey (de), Les confessions d'un opiomane anglais, p. 17.
E. Morin, La méthode l, p. 387.

39

Cf. Id., La méthode 6, p. 68. 40 Id., La méthode 1, p. 378. 15

Aussi est-il temps d'assumer le complexe à bras le corps pour le donner à comprendre. Aristote et Descartes sont, dans l'œuvre épistémologique morinienne, les deux figures emblématiques de la science classique. Le système d'Aristote confine l'esprit dans la rationalité et déclasse l'irrationalité. La logique d'Aristote et la logique aristotélicienne fondent le principe d'identité et de ses dérivés (les principes de la non-contradiction et du tiers exclu) et s'y fondent. Elles rejettent la contradiction comme indice d'erreur. Elles impliquent la conception d'un monde cohérent, accessible à la pensée, de sorte que tout ce qui heurte ou excède cette cohérence est déclaré illogique, «hors monde et hors réalité»4I. La logique d'identité est venue renforcer les «caractères fondamentalement simplificateurs de la science classique»42. Portée par ses succès, cette science a renforcé en retour l'idée de la pertinence ontologique de la logique d'identité, la hissant au statut de garant de la rectitude des raisonnements et des théories, et donc de garant de la vérité. A la suite de la disjonction entre la res cogitans et la res extensa, Descartes a induit le «Grand paradigme d'Occident»43. Celui-ci commandera la définition de la science en termes de connaissances de valeur universelle, caractérisées par un objet et une méthode déterminés, et fondées sur des relations objectives véritables. Dominée par l'ordre, la méthode cartésienne, amarrée à ce paradigme, enseigne à rechercher le simple, le stable clair et distinct. Elle disjoint les entités intriquées et réduit chaque partie isolée à une substance jugée simple. Elle filtre, expulse le flou, le probable, l'incertain. Pour les «cartésiano-positivistes»44, elle passe pour la voie royale de connaissance objective, indubitable, évidente. Quiconque l'observerait, assurait Descartes, connaîtrait toute chose. La logique aristotélicienne, le paradigme de simplicité et la méthode réductionniste cartésiens soutiennent la science classique. Ils commandent, en son sein, l'intelligibilité des phénomènes de la réalité. Ils ne participent pas seulement à la partition des êtres, des entités, mais aussi à la fixation d'un point dans le réseau. Quant à la science classique, elle célèbre des coupures et des oppositions successives entre le naturel et le culturel, la nature et I'homme, le sujet et l'objet. Elle est allée même jusqu'à poser des binômes malhonnêtes du type: «christianisme = civilisation,. paganisme = sauvagerie»45, qui ont engendré des comportements bigarrés dans nos sociétés. La science classique ordonne tout au simple et déclasse l'irréductible à celui-ci. Le paradigme de
41
42

Id., La méthode4, p. 175.
E. Morin et J.-L. Le Moigne, Op. cit., p. 117.

43 E. Morin, La méthode 1, p. 23 ; Les sept savoirs nécessaires à l'éducation..., p. 25. 44 L'expression « épistémologies cartésiano-positivistes » s'applique aux épistémologies inspirées et marquées par l'esprit cartésien et le positivisme comtien [J.-L. Le Moigne, Les épistémologies constructivistes, p. 12 et passim].
45

Cf. A. Césaire,Discours sur le colonialisme,p. 9.
16

simplicité régit la clôture de chacune des sciences dans l'univers du silence. Dans chaque science, il commande la dispersion disciplinaire, entraînant la mutilation de la réalité à traiter. Ainsi, l'homme s'est disloqué en autant de réalités: une bouche qui parle, un sexe qui éclabousse le cerveau, un animal social, politique, économique, etc. Aussi E. Morin prend-il le pari de relier les savoirs, de les mettre, par l'organisation, en communion pour comprendre le complexe. Car il est bien convaincu que la connaissance de l'organisation peut être transformée en principe organisateur d'une connaissance qui puisse articuler les disjoints et complexifier le simplifieA6. «Le problème crucial, écritil, est celui du principe organisateur de la connaissance»47. L'avènement de la science nouvelle présuppose la révolution dans la structure de la pensée pour la rendre apte à «réapprendre à apprendre» afin de penser et de connaître autrement48. Ce faisant, le complexe n'est plus un monstre à dissoudre, pas plus que la complexité un obstacle à la connaissance valable. Ils constituent des «adjuvants du savoir»49 révélés par la réalité ellemême. Et pour saisir le complexe ou la complexité, E. Morin, nous l'avons noté, se tourne vers les modèles systémiques et organisationnistes fournis par les sciences physiques, biologiques et anthropo-sociales. Il en arrive à forger un concept heuristique: l' Organisaction dont l'intelligence suppose celle d'organisation et d'action, dont la compréhension passe par celle de système. L'organisation ne se déduit pas de règles structurales, bien qu'elle contienne quelques éléments de structure, que P. Scheurer appellerait les logomathiques. En première acception, elle est: L'agencement de relations entre composantes ou individus, qui produit une unité complexe ou système, dotée de qualités inconnues au niveau de ces composantes ou individus50. Lorsque les interactions entre entités acquièrent une stabilité, elles deviennent organisationnelles. Par l'organisation, les éléments hétérogènes produisent des systèmes. Le système, c'est l'actualisation de l'organisation, jamais passive, mais active. Celle-ci ne génère pas que des actions; elle est aussi générée par des actions. Elle engendre une forme appelée système, quand les interactions deviennent organisactionnelles. Par ailleurs, en liant les éléments hétérogènes, l'organisation produit une totalité qu'elle maintient ou transforme, le cas échéant. Grâce à l'organisation, le système n'est pas un

46
47

Cf. E. Morin, La méthode 1, p. 19. Ibid., p. 21. 48 « Savoir penser signifie indissociablement savoir penser sa pensée» [Id., Pour sortir
du XXe siècle,
49

p. 113].

M. Serres, Hermès l, p. 20. soE. Morin, La méthode l, pp. 103-104. 17

agrégat de parties additionnées ou juxtaposées51, mais une «unité complexe organisée»52 et donc une totalité en action. L'action crée de l'organisation, qui produit de l'action. Corollairement, à s'en tenir à ces archétypes (reliance, production, maintenance et transformation), l'organisation s'entend, en deuxième acception, comme l'Action (et le résultat de cette Action) de maintenir, de relier, de produire et de transformer. Elle est ainsi un principe hautement heuristique. [Elle] forme ce qui transforme, transforme ce qui forme, maintient ce qui maintient, structure ce qui structure, ferme son ouverture et ouvre sa fermeture, elle s'organise en organisant et organise en
s' organisant53.

Elle permet l'articulation et la combinaison des éléments hétérogènes par l'Action, mouvement doté d'une application et d'un effet causateurs et producteurs dans le processus producteur et auto-producteur. L'Action c'est aussi l'Interaction, concept complexe qui recouvre les notions de réaction, de transaction et de rétroaction. L' organisaction traduit l'action de produire, de former et de transformer une unité d'éléments hétérogènes, de la maintenir comme tout, de relier ses éléments, de produire et de se reproduire comme tout, de former et de se transformer. Elle détermine et donne sens. Elle rend possible l'intelligibilité des réalités ou des phénomènes complexes. Préoccupé par «l'intelligence de la complexité» ou, comme nous le préférons, celle du complexe, E. Morin laisse entrevoir, à la faveur de l'organisaction qui entretient avec d'autres notions, dont celle de système, des rapports hologrammiques, qu'un phénomène complexe ne peut être élucidé sans prendre en compte son archéologie, sa fonction, son action, le contexte dans lequel il s'insère, la téléologie par rapport à laquelle s'interprètent cette fonction et cette action. La pensée complexe et la science du complexe doivent toujours enraciner leurs objets pour les mieux connaître. Étudier un phénomène complexe, c'est le reprendre à sa genèse et en reconstituer l'organisation active qui en fait entrevoir les actions, les fonctions, le dessein, la téléologie. L' organisaction a retenu notre attention. Nous avons en même temps noté que pour E. Morin les principes de la pensée complexe ne peuvent donner lieu à une méthode universelle, sinon à des stratégies54. Bien plus, d'aucuns estiment que la pensée complexe ne peut faire l'objet de formalisation. Pour sa part, J.-L. Le Moigne ne considère l'organisaction que comme méthode pour étudier des phénomènes perçus actifs, et donc complexes. Aussi osons-nous la penser
51
52

Cf. Ibid., p. 145.
Ibid., p. 105.

53

Ibid., p. 136.

54

Cf. Id., « Le complexus, ce qui est tissé ensemble », in R. Benkirine,La complexité,
vertiges et promesses, p. 27. 18

comme théorie et comme méthode pour la reliance des entités disjointes et pour la science du complexe, d'où la thèse que nous revendiquons: l'organisaction est une théorie et une méthode aptes à relier les connaissances disjointes et à élucider le complexe, combinatoire irréductible au simplexe. Mais quelles méthodes utiliser pour mener notre étude à bon port ? Dans le domaine du savoir, la question de méthode ne va pas de soi. Selon L'Antéchrist de F. Nietzsche, la méthode s'énonce au terme de la recherche, où elle jaillit. La fin devient alors un nouveau commencement. A la suite du poète A. Machado, E. Morin conseille au marcheur de cheminer sans chemin. Pourtant, si le refus d'indiquer le chemin, dès le départ, conduit à l'améthode, qui n'est pas moins une méthode, conçue négativement, alors il importe de reconnaître que l'énonciation de la méthode à la fin de la recherche reste une option méthodologique. C'est pourquoi nos méthodes sont l'herméneutique et l'historico-critique. Conçue généralement comme une théorie de lecture de texte, la première méthode est utile pour la lecture et l'interprétation de l' œuvre morinienne et des textes sur cette œuvre ou en rapport avec la nécessité de la science nouvelle. Cette méthode permet de comprendre les thèses contenues dans ces œuvres, les arguments qui les soutiennent, d'en surprendre les impensés, le décalage entre leurs projets et leurs réalisations, d'exploiter les pistes qu'elles suggèrent. Puisque comprendre en vérité, ce n'est pas, depuis H. Gadamer55, comprendre mieux, mais autrement, alors notre compréhension n'est ni dogmatique, ni portée à imposer le silence à toute autre interprétation. En nous Iivrant à l'interprétation de l' œuvre fractale morinienne, à son aspect épistémologique, nous en proposons une certaine lecture et une certaine compréhension. Nous ouvrons, comme dirait J.-P. Resweber56, un espace, rendons possible la contingence, fragilisons le savoir, si bien que, une fois l'interprétation terminée, nous nous garderons de tout verdict définitif de l'épuisement de la signification de cette œuvre polysémique. Notre compréhension, circonscrite et déterminée, entre autres, par notre finitude et par l'esprit de notre époque, n'est qu'une modeste reconstruction architectonique des données de l'aspect épistémologique d'une œuvre tissée à partir du chaos stochastique des savoirs, des crises contemporaines et des expériences de son auteur. La compréhension de cette œuvre exige beaucoup d'intelligence pour courir à travers les dédales complexes de toutes ses stations, de la première à la dernière et inversement, en connectant les éléments les plus éloignés, voire les plus opposés. Fructueuse pour l'épistémologie, la deuxième méthode consiste à mener de front l'étude historique et critique d'une théorie ou d'une science. La première démarche sert ainsi de base à la seconde, ce qui implique pour nous, à

55

56 J.-P. Resweber, Qu'est-ce qu'interpréter?,

G.H. Gadamer, Vérité et méthode, p. 137.
p.s. 19

l'opposé d'A. Barberousse, M. Kistler et P. Ludwig57, que le rapport de l'épistémologie aux sciences est aussi externaliste. Certes J. Piaget a pu indiquer que chaque science génère désormais son épistémologie, qu'elle n'a plus que faire des leçons venues du dehors. Il est cependant plusieurs itinéraires épistémologiques, dont l'itinéraire historique proposé par G. Bachelard et assumé par G. Canguilhem et par M. Foucault. Cet itinéraire révèle la richesse de la perspective archéologique pour les sciences. Notre objet d'étude est-il donc double? Certes l'objet d'étude détermine en bonne partie la méthode. Cependant, depuis G. Bachelard, tirant profit des œuvres de J. Perrin et Urbain, il est admis que les concepts et les méthodes sont fonction du domaine d'expérience, et que tout discours de méthode reste circonstanciel. Si l'objet d'étude est multidimensionnel, il peut commander autant de méthodes, qui ne sont pas à fondre en une méthode unique. L'on parlera alors d'interaction méthodologique. Aussi G. Bachelard58 conseille-tilIa pratique de cette mobilité des méthodes au départ de toute psychologie de l'esprit scientifique, qui est strictement contemporain de la méthode explicitée. Dès lors, se complétant dans l'épaisseur de cette étude, les deux méthodes nous permettent d'interpréter l' œuvre morinienne, d'en comprendre les thèses, d'évaluer et d'oser prolonger quelques-unes. Cette étude s'articule en cinq chapitres, subdivisés chacun en sections. Le chapitre premier rend compte de l'archéologie de la science classique dans l'œuvre d'E. Morin. Le deuxième chapitre porte sur sa critique des fondations de cette science. Il s'agit des fondations ou des piliers logiques, épistémologiques et méthodologiques. Le troisième chapitre porte non seulement sur les expressions du complexe au fil de grandes périodes de I'histoire, à travers les rationalités mythologique, philosophique et scientifique, mais aussi sur l'intelligibilité du complexe chez E. Morin. Le quatrième chapitre rend compte de la construction de la science du complexe. Il en présente les linéaments, tels qu'élaborés par des scientifiques, notamment E. Lorenz et I. Prigogine, puis le tournant opéré par E. Morin. Quant au cinquième chapitre, il argumente l'organisaction comme théorie et comme méthode pour l'intelligence de phénomènes complexes et pour la reliance des savoirs disjoints.

57

A. Barberousse

et alii (dir.), La philosophie

des sciences au XXe siècle, p. 7.

58

G. Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, p. 140. 20

Chapitre premier:

L'ARCHEOLOGIE DE LA SCIENCE CLASSIQUE CHEZ EDGAR MORIN

Introduction

L'archéologie permet de saisir et de trouver les origines des fondations59 d'une pratique discursive dans une aire donnée. Elle permet de retrouver le paradigme qui gouverne et informe la science, et d'en étudier les caractéristiques et le fonctionnement. Outre les principes de la logique d'identité, la science classique est soutenue et informée par le paradigme de simplicité. Disjonctif et réductionniste, ce paradigme la fait passer pour une rationalité essentiellement disjonctive, réductionniste, simplifiante. La science classique est une rationalité dominée par l'Ordre qui la divise en pouvoirs60. Son binarisme fondamental est renforcé par le paradigme et les principes logiques dont la formulation est attribuée respectivement à Descartes et à Aristote. Articulé en trois sections, ce chapitre étudie à l'archéologie des fondations et du paradigme de la science classique, tels qu'E. Morin les donne à lire. Cette archéologie nous permettra alors de comprendre ce que le penseur français appelle science classique et d'en relever la spécificité épistémologique et méthodologique. La première section nous sert d'espace de présentation du profil épistémologique et du sens du terme «archéologie» dans l'épaisseur de cette étude. Dans la deuxième section, nous nous efforçons de révéler les fondations, c'est-à-dire les enracinements et les dynamismes producteurs de la science classique et de saisir, avec E. Morin, le niveau d'embrayage événementiel de cette science, le moment de formation de ses postulats, de ses
Nous convenons, avec J. Russ, que fonder n'est pas un acte réductible à l'émergence d'un simple commencement temporel. « Fonder, c'est à la fois inaugurer, commencer et transformer en droite et juste naissance, légitime à vrai dire, le simple début temporel. Toute fondation suppose donc un passage du fait au droit, la mise à jour d'un principe ou d'un fondement destinés à organiser une culture, une pensée [une science] ou une civilisation (.. .). Si principe et fondement ne sont nullement équivalents, si le premier renvoie plutôt au point de départ d'une déduction, tandis que le second fournit l'idée d'assise ou de base, d'appui structurel, néanmoins tous deux semblent, à plus d'un titre, figurer dans l'idée de fondation. Fondements et principes n'apportent-ils pas les mesures de tout étant particulier, les repères justes permettant de fixer des règles, de baliser fermement un espace social et théorique?» [J. Russ (dir.), Histoire de la philosophie 1, p.6]. En prolongeant J. Russ, nous osons affirmer qu'une fondation peut être logique ou paradigmatique. 60 Cf. Lubala Kasi, Art. cit., p. 123.
59

énonciations et de ses stratégies, et, par ricochet, de circonscrire la couche épistémologique dans laquelle elle s'est formée. Nous y étudions en même temps la définition morinienne de cette science. Dans la troisième section, nous exposons la théorie morinienne du paradigme et son importance pour la science. 1.1. PROFIL EPISTEMOLOGIQUE ET DEFINITION DE L'ARCHEOLOGIE 1.1.1. Profil épistémologique de l'archéologie Dans cette étude, l'archéologie n'a pas le sens d'étude de restes inertes, de monuments, de documents laissés par le passé et qui ne prendraient sens qu'à la faveur d'une restitution du discours historique. Elle est employée dans une nouvelle acception forgée à partir des sens que nous suggèrent E. Kant et M. Foucault. La mise en exergue du sens nouveau exige ainsi de nous que nous fassions un détour par les conceptions kantienne et foucauldienne. Ce détour est d'autant plus nécessaire qu'il nous permet d'élaguer la situation verbale en rapport avec notre objet et d'éviter, tant que faire se peut, les confusions qui naissent de l'usage des mots.
1.1.1.1. L'archéologie dans la philosophie kantienne

La première signification philosophique de l'archéologie se trouve, d'après notre connaissance, dans La faculté de juger d'E. Kant. La tâche de l'archéologie de la nature y est définie sous l'idée de nécessaire subordination du principe de mécanisme au principe téléologique dans l'exploitation d'une chose comme fin naturelle. Inscrite dans le cadre de la «méthodologie de la faculté de juger téléologique» qui procède de la dialectique de cette même faculté, cette tâche consiste à exhiber, d'après les mécanismes de la nature connus ou supposés, la grande famille des créatures à partir des traces de plus anciennes révolutions de la nature. Plutôt que de désigner l'étude des restes d'anciennes révolutions de la nature, l'archéologie traduit chez E. Kant une réalité différente. Car il s'agit, dans l'idée d'une archéologie de la nature, de la composition du mécanisme avec le principe téléologique dans l'explication d'une fin naturelle comme produit de la nature. Cette composition relève de la faculté de juger réfléchissant, sans jamais pouvoir conclure objectivement à l'existence d'une telle finalité dans la nature. Il importe alors de lire la téléologie selon E. Kant une science critique de la capacité d'un système à se re-finaliser indéfiniment dans l'action qu'il génère. L'archéologie de la nature confère une origine (archè) présupposée au processus de production naturelle des choses déjà hypothétiquement supposées orientées. Elle confère un sens aux investigations descriptives d'une pure histoire de la nature au sens de l' histoire naturelle. La conception kantienne de l'archéologie n'est pas hostile au sens, à 22

l'interprétation, ni non plus à l'explication projective, téléologique. Elle ne célèbre pas la mort du sujet. Elle n'est pas anti-anthropologique, car elle ne s'élabore pas en marge de la théorie kantienne de la connaissance qui fait de cette dernière un pur produit de la construction humaine. IlIa fait résulter de la collaboration de la sensibilité, faculté de recevoir des impressions extérieures, avec l'entendement, faculté de juger. Seule, la sensibilité ne peut connaître, ni non plus l'entendement, seul. Celui-ci a besoin des impressions fournies par celle-là. Corollairement, le sujet connaissant n'est pas un être passif dont le rôle se limiterait à l'enregistrement des connaissances. Sa part est importante dans la construction, et même dans la transformation de la connaissance. La connaissance jugée objective est toujours une connaissance avec et selon le sujet connaissant. Le sens de l'archéologie a pourtant changé, d'E. Kant à M. Foucault. Les notions d'importation et d'exportation conceptuelles, méthodologiques et théoriques sont dorénavant importantes en épistémologie et en science. Un concept, une méthode ou une théorie éprouvés dans un domaine spécifique du savoir peuvent être essayés dans d'autres domaines, où ils peuvent déclencher des transformations inédites. Comme l'a remarqué G. Canguilhem, un concept peut être travaillé, quitte à ce que sa compréhension et son champ d'extension s'en trouvent modifiés. De l'Antiquité grecque à l'époque contemporaine, le terme épistémè n'a pas gardé la même signification. Il est donc possible de travailler sur les sens kantien et foucauldien, pour oser concevoir autrement l'archéologie.
1.1.1.2. L'archéologie selon Michel Foucault

Au XXe siècle, M. Foucault a proposé une archéologie jugée délestée de tout anthropologisme philosophique transcendant, de toute explication téléologique, de toute histoire globale et de tout resserrement des phénomènes autour d'un thème unitaire. Cette conception de l'archéologie céderait la place à l'histoire générale qui peut déployer l'espace d'une dispersion et dont la discontinuité constitue une notion fondamentale d'étude des systèmes de pensée. L'archéologie est si importante chez M. Foucault qu'elle apparaît dans les titres ou les sous-titres de trois de ses ouvrages fondamentaux61. Elle désigne la méthode d'analyse des discours en tant que pratique spécifique dans l'élément de l' «archive». Elle est alors marquée par la généalogie nietzschéenne et la déconstruction heideggérienne de la métaphysique. Utilisant et modifiant certains traits des méthodes structuralistes, elle étudie ce que M. Foucault appelle «discours» dans l'élément de l' «archive». L'archive n'est pas la somme des textes conservés par une culture comme documents de son passé, ni non
61

Cf. M. Foucault, Les mots et les choses, 1966; L'archéologie du savoir, 1969 et 23

Naissance de la clinique, 1963.

plus celle des institutions occupées à l'enregistrement et à la conservation des discours dont elle ne voudrait guère perdre la mémoire. L'archive désigne d'abord la loi du dicible, le système régissant l'émergence des énoncés62. Elle désigne aussi le jeu des règles qui président à ce que les choses dites, plutôt que de s'amasser indéfiniment dans une multitude amorphe, plutôt que de s'inscrire dans une continuité ou de disparaître au gré du hasard d'accidents externes, se groupent en figures distinctes, s'organisent selon des rapports multiples, se stabilisent ou disparaissent selon des régularités spécifiques63. L'archive désigne enfin le jeu des règles qui définissent le mode d'actualité de l'énoncé-chose, le système de son fonctionnement, ce qui différencie les discours, le système d'émergence, de rémanence, de transformation et de disparition des énoncés64. Pour une société et une époque données, l' archi ve, c'est, selon M. Foucault65,l'ensemble des règles qui définissent les limites et les formes de la décidabilité, de la conservation des énoncés de la mémoire telle qu'elle apparaît dans les différents énoncés de la réactivation des discours et de leur appropriation. Il est alors notable qu'en étudiant l'archive, l'archéologie vise le repérage de la loi d'apparition, d'organisation et d'énonciation du discours, en même temps que la saisie des problèmes institutionnels de ses lieux génétiques. Le discours c'est, pour M. Foucault66, l'ensemble des performances verbales, des actes de formulation. Le discours est une série de phrases ou de propositions, de séquences, de signes dignes d'attribution des modalités d'existence particulière. Le discours, c'est J'ensemble des énoncés relevant d'un même système de formation. L'archéologie révèle le champ épistémologique où les connaissances, formations discursives, s'enracinent, trouvent leurs conditions de possibilité d'existence. L'archéologie, précise M. Foucault67, ne cherche pas à décrire les connaissances dans leur progrès vers une objectivité en laquelle se reconnaîtrait la science actuelle. Elle cherche plutôt à retrouver l'espace d'ordre selon lequel s'est constitué le savoir, l'a priori historique sur le fond duquel et la positivité dans l'épaisseur de laquelle les idées ont pu émerger, les sciences ont pu prendre corps, des expériences se réfléchir dans des philosophies, et des rationalités se former, pour, peut-être, se défaire et disparaître. C'est par l'archéologie que M. Foucault décrit des événements discursifs comme horizon pour la recherche des unités qui, dans la culture occidentale, se sont formées dans le savoir. C'est par elle qu'il a repéré dans la culture occidentale considérée depuis la Renaissance deux grandes discontinuités qui ont ouvert
62
63

Cf. Id., L'archéologie du savoir, p. 170.
Cf. Ibid., p. 170.

64 65

Cf. Ibid., p. 172. Id., « Réponses à une question», in Esprit, pp. 859-866. 66 Id., L'archéologie du savoir, p. 141. 67 Id., Les mots et les choses, p.13. 24

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