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Le comportement de modération

De
154 pages
Rêver petit, c'est restreindre ses ambitions, ses désirs, pour connaître un bonheur tranquille. S'appuyant sur la presse, la littérature et la sociologie, l'étude proposée ici analyse ce comportement de modération, prenant le contrepied du faible intérêt et du jugement souvent négatif émis à son encontre par la sociologie française.
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Le comportement de modération
Rêver petit ou l’arrangement des rêves

Du même auteur : « Villa Mon Rêve », « Ker Lulu » - Analyse sociologique des noms de maison, 2005

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-04696-2 EAN : 9782296046962

Anne Chaté

Le comportement de modération
Rêver petit ou l’arrangement des rêves

L'Harmattan

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions Bruno PÉQUIGNOT (dir.), Maurice Halbwachs : le temps, la mémoire et l’émotion, 2007. Eguzki URTEAGA, Études sur la société française, 2007. Bernard CONVERT et Lise DEMAILLY, Les groupes professionnels et l’internet, 2007. Magdalena JARVIN, Vies nocturnes, 2007. Jean-Yves CAUSER, Roland PFEFFERKORN et Bernard WOEHL (sous la dir.), Métiers, identités professionnelles et genre, 2007. Fabrice RAFFIN, Friches industrielles, 2007. Jean-Pierre BASTIAN (Sous la dir.), Religions, valeurs et développement dans les Amériques, 2007. Alexis FERRAND, Confidents. Une analyse structurale de réseaux sociaux, 2007. Jean-Philippe MELCHIOR, 35 heures chrono ! Les paradoxes de la RTT, 2007. Nikos KALAMPALIKIS, Les Grecs et le mythe d’Alexandre, 2007. Eguzki URTEAGA, Le vote nationaliste basque, 2007. Patrick LE LOUARN (Sous la dir.) L’eau. Sous le regard des sciences humaines et sociales, 2007. Claudine DARDY et Cédric FRETIGNE (Sous la dir.), L’expérience professionnelle et personnelle en questions, 2007 ;

Introduction......................................................................9 Le bonheur, une vieille idée .....................................9 Le Sam’ Suffisme ...................................................17 I. À la recherche de ceux qui rêvent petit ....................21 1. Définition............................................................21 De la modestie à la modération ......................21 Ecarter jugement de valeur et sociocentrisme 22 2. Les difficultés méthodologiques.........................27 « Une affaire de silence et de secret » ............27 Aux petits rêves, les petites traces..................28 Les mots pour le dire ......................................31 3. Les modalités du petisme ...................................35 La célébration de l’ordinaire ..........................35 La tentation du microcosme ...........................47 II. Une histoire du bien ?...............................................71 1. La modération, vertu privée et publique.............71 L’ancrage dans un projet ................................71 L’accessibilité du petit rêve............................80 L’apaisement des relations sociales................89 2. La modération, vice public et privé....................93 La privation de chance....................................93 Le frein à l’innovation ....................................96 L’escapisme....................................................98 3. La modération, clé d’un bonheur relatif ? ........109 III. Petisme et sociologie, les raisons d’une condamnation théorique..............................................119 1. La condamnation sociologique des ambitions modestes ...............................................................119 2. L’être, le bonheur et le Sam’Suffisme..............127 L’autonomie de l’individu............................127 Une nature humaine au-delà des appartenances sociales...................................................................130 Conclusion générale .....................................................133 Annexes .........................................................................137 Bibliographie ................................................................147

Merci à ceux qui m’ont aidée et en particulier à : Claude Bordes, qui a suggéré de nombreuses références pertinentes, Françoise Logeais, qui a relu avec minutie les épreuves, Guy Massé, l’auteur des clichés.

Introduction
Nous sommes les uns et les autres à la recherche du bonheur et la sphère marchande s’emploie à répondre à notre quête avec force ouvrages, revues, cures de relaxation, salons du bien-être… Est-ce là pour autant une aspiration propre à l’époque contemporaine ? Contrairement à certaines conclusions hâtives, nous verrons que l’aspiration au bonheur n’est en rien moderne : le bonheur est une vieille idée. À cette vieille aspiration au bonheur, les uns et les autres répondent de façons très diverses. L’une des réponses possibles consiste à rechercher le bonheur dans le Sam’Suffisme. Nous verrons ce que ce terme recouvre puis nous pourrons alors questionner cette attitude.

Le bonheur, une vieille idée
Le bonheur serait devenu une injonction des sociétés contemporaines, prétendent certains philosophes. Eschatologique ou matérialiste, fait de grands idéaux ou de petits riens, ne l’aurait-il pas toujours été ? M.F., Sciences Humaines, hors-série nº 38, septembre-octobre-novembre 2002

Chaque semaine livre dans les kiosques son lot d’articles et de couvertures sur le bonheur. Devant ce raz de marée, les rayons des librairies ne sont pas en reste au point que le créneau « de ″l'équilibre intérieur″, vaste galaxie au croisement des rayons psy, bien-être et spiritualité » peut être présenté comme « LE créneau porteur de l'édition française. (…) Ouvrages de fond ou passeports express pour le bonheur, il y en a pour tous les

goûts »1. Les autres médias – radios, télévisions – se font également l’écho de cette aspiration au bonheur. Devant ces constats, faut-il penser que l’aspiration au bonheur est une idée neuve ? Le goût pour le bonheur ne pourrait-il s’épanouir que dans une société riche, laïque et démocratique, société dans laquelle l’espoir du bonheur pourrait triompher « sur le déclin de l’idée de salut et de grandeur, sur une double récusation de la religion et de l’héroïsme féodal », société dans laquelle il deviendrait possible de préférer « être heureux plutôt que sublimes ou sauvés »2 ? En réalité, le développement d’un nouveau marché du bonheur n’est pas univoque. Une première interprétation consiste effectivement à y voir le signe objectif que nos contemporains recherchent bien plus que les générations précédentes le bonheur. C’est la thèse développée dans les années 50 par Abraham Maslow, d’après lequel au fur et à mesure que les aspirations les plus basiques sont comblées (les besoins physiologiques, les besoins de sécurité), d’autres se font jour (les besoins d'appartenance, les besoins de reconnaissance) jusqu’aux valeurs d’épanouissement (les besoins d'accomplissement ou « d’actualisation de soi » : développer toutes ses capacités). Mais l’hypothèse doit aussi être posée d’un marché lié non pas à ce que nos contemporains, parce qu’ils seraient mus par de nouvelles valeurs post-matérialistes, rechercheraient davantage le bonheur mais lié au fait qu'ils
Télérama. D’après le magazine, c’est la présence sur ce créneau porteur qui explique alors que l'éditeur « Le Souffle d'Or » fête son 20ème anniversaire « avec plusieurs best-sellers à son catalogue et un chiffre d'affaires en hausse de 45 % ». Chez cet éditeur, Luc Ferry a publié Qu'est-ce qu'une vie réussie – 90 000 exemplaires en trois mois. 2 Pascal Bruckner, L’euphorie perpétuelle – Essai sur le devoir de bonheur, Grasset, Paris, 2000, p. 45
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ne savent plus comment le définir et/ou l’atteindre, par exemple parce que la religion, la croyance politique, les collectifs auraient perdu de leur importance, laissant « l’individu hypermoderne » « désabusé face aux espoirs en un avenir meilleur, qu’il prenne la forme de la vie éternelle, de la victoire du prolétariat ou de la marche irréversible vers le progrès »3. Une troisième possibilité d’explication s’offre : voir dans le développement de ce marché le simple produit de l’élévation du pouvoir d’achat et non pas d’une nouvelle culture. La première hypothèse – celle d’une aspiration neuve au bonheur – résiste mal à la réalité historique. Au mieux, un premier aménagement s’impose : préciser que cette aspiration au bonheur n’est pas née au XXe siècle mais avec la société démocratique. Le 4 juillet 1776, la déclaration d’indépendance des treize États Unis d'Amérique réunis en Congrès fait de « la recherche du bonheur » (« the pursuit of Happiness ») un des « droits inaliénables » qui doivent être garantis par les gouvernements4. Dans son préambule, la Constitution américaine du 17 septembre 1787 réitère, désignant comme un des buts que le peuple se donne le développement du « bienêtre général » (« the general Welfare »). Peu de temps après, le 21 septembre 1792, en France cette fois, lors de sa séance inaugurale, la Convention s’engage à travailler
« Le bien-être est-il dans l’excès ? », Le Monde, mercredi 1er octobre « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. »
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au « bonheur du monde » et le 13 mars 1794, Saint-Just affirme à la tribune de la Convention : « Le bonheur est une idée neuve en Europe. »5 Mais commencer à nuancer la modernité de l’aspiration au bonheur revient à monter dans « un fiacre » que l’on ne peut arrêter à son gré. « Il faut pourtant en convenir », affirme André Burguière, s’appuyant sur les travaux de Robert Mauzi, « au moment où le fidèle lieutenant de Robespierre s’en empare, l’idée n’est pas neuve. Elle est sur toutes les lèvres. »6 Ce qui est éventuellement neuf alors, c’est non l’idée du bonheur, mais au mieux l’idée, « en rupture avec des siècles de servitude et de domination religieuse », d’après laquelle « les hommes peuvent être heureux, ici et maintenant, et collectivement, si certaines conditions politiques et sociales sont remplies »7. Le livre de Robert Mauzi, L’idée du bonheur dans la littérature et la pensée françaises au XVIIIe siècle8, montre que c’est tout le siècle qui est traversé par une réflexion sur la nature du bonheur et les moyens d’y parvenir. Parmi l’abondante bibliographie constituée par l’auteur, la sélection des seuls ouvrages portant mention du bonheur dans leur titre aboutit à une liste de 42 références, qui sont comme un écho aux publications actuelles, L’Art de vivre content de William Chappell, paru en 1708, anticipant par exemple le Vivre content de Jean-Louis Servan-Schreiber, paru en 2002 (voir annexe 1). Les mémoires de Louis Simon (17411820), étaminier du Maine et « seul villageois dont les mémoires sont parvenues jusqu’à nous », mémoires
Phrase prononcée le 13 ventôse an II pour accompagner la promulgation des décrets de Ventôse relatifs à la distribution aux indigents des propriétés confisquées. 6 Hors-série « Le Bonheur », Le Nouvel Observateur 7 Roger-Pol Droit, « L’Europe vue autrement », in Où est le bonheur, Le Monde-éditions, Paris, 1994, p. 13 8 Albin Michel, 1994 (1979)
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qu’Anne Fillon a contrôlées en les croisant avec des dizaines de milliers d’actes notariés et judiciaires, permettent d’ajouter qu’au XVIIIe siècle, « l’idée de bonheur » n’existe pas que « dans la littérature et la pensée françaises » mais aussi dans le peuple des campagnes, pour qui elle est « tout à la fois expérience, conscience et rêve »9. L’ouvrage de Jean Delumeau, Mille ans de bonheur – Une histoire du paradis (tome 2) oblige à repousser encore plus loin dans le temps les origines de la quête du bonheur terrestre puisqu’il établit que même au Moyen Âge, la recherche du bonheur terrestre existe. On a « glissé de la nostalgie du jardin d’Eden à l’espérance d’un nouveau paradis terrestre » et plus tard, « cette espérance s’est (…) laïcisée pour donner corps à la notion de progrès »10. Donc non seulement la quête d’un bonheur terrestre a existé au Moyen Âge, mais, qui plus est, cette quête a été déclinée selon des modalités qui permettent de retrouver une certaine continuité entre l’époque médiévale et les XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Jean Delumeau établit en effet à l’aide de documents nombreux que des « liens se sont progressivement tissés entre, d’un côté, le millénarisme »11 et « de l’autre, les utopies et l’idéologie du ″progrès″ ». Or, ce courant millénariste, loin de n’avoir concerné que quelques moines errants, mobilisa des milliers de

Anne Fillon, « Trente ans d’Arcadie : 1750-1780, ou le bonheur au village », in Roger-Pol Droit, Où est le bonheur, Le Monde-éditions, Paris, 1994, pp.185-201 10 Jean Delumeau, Mille ans de bonheur – Une histoire du paradis (tome 2), Fayard, Paris, 1995, p. 10 11 Le millénarisme ou chialisme correspond à « l’attente d’un royaume ici-bas qui serait une sorte de paradis terrestre » (p. 15). Donc il « doit être distingué des peurs millénaristes surgissant à l’approche d’un anniversaire » (p. 17). Pour plus de détails, voir annexe 2.

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personnes, souvent réunies autour de quelques figures12 dont certaines sont passées à la postérité et dont le souvenir a influencé différents écrivains ou penseurs des derniers siècles (George Sand, Michelet, Engels). Au total, Jean Delumeau considère que « l’aspiration à revivre la période heureuse d’avant l’histoire est donc plus générale et plus profonde. Elle plonge au cœur de la psychologie humaine. »13 Que le bonheur ne soit pas une idée neuve est également un constat qui s’impose à la lecture du livre XIII de La Trinité de Saint Augustin14. D’après lui, si l’on veut trouver un penchant universel et pas seulement général, c’est le goût du bonheur qu’il faut citer. À l’aube du Ve siècle, il constate que chez ses contemporains, « le désir du bonheur existe chez tous » même si « les volontés varient beaucoup sur la nature du bonheur ». D’après lui, si un homme affirmait aux autres : « Vous voulez tous être heureux, personne de vous ne veut être malheureux », alors, « cette fois il n’aurait rencontré que ce que chacun découvre au fond de sa volonté. Car quel que soit l’objet des plus secrets désirs, il se rattache toujours à cette aspiration si connue de tous et chez tous ». Du côté de l’ethnologie, de nombreux travaux confirment, directement ou indirectement, que la recherche du bonheur est très générale, qu’elle relève de la psychologie
Le moine calabrais Joachim de Flore ; Müntzer (qui prit au XVIe siècle la tête des « paysans » révoltés de Thuring) ; Tanchelm qui déclencha dans la première moitié du XIIe siècle des mouvements dans la région d’Anvers ; Eudes de l’Étoile dans l’Ouest de la France ; Jean de Leyde et Jean Matthys, qui menèrent avec l’appui de Rothmann et Knipperdollinck l’occupation en 1534-1535 de la ville de Münster en Westphalie par des anabaptistes millénaristes venus des Pays-Bas. 13 Jean Delumeau, op. cit., p. 16 14 De la trinité, livre XIII, chapitre III, en ligne sur le site www.jesusmarie.com/augustin.html : « Certaines volontés étant les mêmes chez tous, sont connues de chacun en particulier. »
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humaine. Ce sont tout d’abord les observations relatives à la magie qui le montrent. Dans les sociétés traditionnelles, qu’elles appartiennent aux siècles passés ou au XXe siècle (le bocage normand des années 197015, l’Afrique des lignages et des villages de la Côte d’Ivoire), la consultation très courante d’un guérisseur – le plus souvent d’ailleurs, non d’un seul mais de plusieurs jusqu’à trouver celui qui sera efficace – s’apparente à une véritable « quête d’une guérison ou d’un mieux-être »16 et même à la recherche d’un certain bonheur. Parce que « le monde enchanté est d’abord celui où l’individu (…) se définit essentiellement par sa relation à une famille, à des biens, à une terre », le bonheur s’y définit de manière spécifique, s’apparentant à une relation apaisée avec autrui. Mais il n’y a pas que la pratique de la magie qui permette de conclure à l’existence de l’aspiration au bonheur dans les sociétés traditionnelles. Ainsi l’ethnologue Jean Cazeneuve, considérant que la notion de bonheur n’est réservée ni à l’Occident, ni au XXe siècle, n’hésite-t-il pas à dresser l’idéal-type de l’homme heureux selon les indiens Zunis : « L’homme heureux, pour les Zunis, est celui qui réalise en toute chose la juste mesure. Il est travailleur mais ne s’use pas à la besogne. Riche, mais pas trop cependant, de sorte qu’il n’attire pas la malveillance des envieux. Ce n’est pas la réussite qui fait le bonheur, car un succès trop grand est inquiétant. C’est plutôt l’équilibre, la réunion harmonieuse de plusieurs valeurs moyennes qui définissent ce qui est bon (…), le beau, l’utile, l’agréable, et ce qui est précieux pour l’homme (…). Aisé, entouré de nombreux amis, jouissant paisiblement de son bien, passant une partie de son temps
Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts, Folio, Gallimard, Paris, 1996 16 Marc Augé, « Sens et bonheur », in Roger-Pol Droit, Où est le bonheur, Le Monde-éditions, Paris, 1994, pp. 301-302
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