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Le Comte de Chambord d'après lui-même

De
573 pages

Le roi de France en Hollande. — Une visite au musée d’Amsterdam. — Une table d’hôte hollandaise. — L’audience royale. — Portrait du comte de Chambord. — Opinion du comte de Chambord sur la guerre d’Italie de 1859. — Une vue de la Hollande. — Le château de Brombeck. — Le comte de Monti. — Un dîner royal. — Causerie artistique. — La comtesse de Chambord.

Au commencement de la guerre d’Italie de 1859, on apprit, à Paris, que Mgr le comte de Chambord, cédant à des inspirations patriotiques dignes de sa grande âme, venait de quitter l’Autriche et allait s’établir en Hollande.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Jean Clément Léonce Dubosc de Pesquidoux, Henri de Bourbon Chambord

Le Comte de Chambord d'après lui-même

Étude politique et historique

AVERTISSEMENT

*
**

Retardé par diverses circonstances, le présent livre n’a pas de grandes prétentions. Le titre dit sa signification. Mettant en scène le comte de Chambord, il est simplement destiné à rendre au prince un hommage funèbre par la plume du plus ancien rédacteur de son journal L’Union, disparu avec lui. Il se compose de Souvenirs et de Commentaires qui se succèdent.

Les Souvenirs, tout à fait personnels, rappellent des épisodes peu connus de la vie du comte de Chambord, tirés de son passage à Arnhem et d’un séjour à Venise.

Ils forment une espèce de préface qui concerne l’Exilé.

Les Commentaires s’appliquent à ses paroles et à son caractère.

Plus occupés des idées que des faits, ils considèrent tour à tour le Politique et l’Écrivain, l’Homme et le Roi.

Ils suivent le prince dans ses Lettres et ses Manifestes, dans ses déclarations publiques ou privées, et font son histoire par ses écrits, résumé de sa pensée et de sa vie, tout en faisant l’histoire des écrits.

Ils discutent ses sentiments, ses opinions, sa conduite, et le jugent sur ses propres témoignages, vis-à-vis des péripéties du siècle.

S’ils n’apportent rien de neuf, ils font mieux connaître ce qui est connu. Opposant les paroles aux événements, ils étudient à la lumière des uns le sens et la portée des autres.

Ramenées à des vues d’ensemble qui embrassent les faces diverses du sujet, les paroles sont brièvement encadrées dans les événements, afin que la sertissure ne puisse couvrir ou voiler les joyaux.

N’écrivant pas d’histoire proprement dite, désireux seulement de faire ressortir, par elle-même, une grande figure, l’auteur aurait craint d’étouffer son héros sous des détails courants ou inutiles, s’il n’avait observé dans ses Commentaires une exacte sobriété.

Les deux parties du livre, afférentes à des périodes séparées, distinctes de fond et de composition, n’ont d’autre rapport que celui qui naît de l’unité du sujet et de l’étude du même personnage.

C’est assez peut-être pour justifier leur liaison et excuser leur apparente discordance.

Il a semblé à l’auteur qu’elles se complétaient l’une par l’autre.

L’ancienne a été l’occasion et le point de départ de la nouvelle.

La première fraction des Souvenirs a paru en1871, dans /’Un0on, et n’a pas soulevé de réclamations. La seconde fraction n’en eût pas attiré davantage.

Toutes les deux gardent l’allure intime et familière que le cadre comporte.

Malgré les démentis cruels infligés par les événements à quelques passages du premier récit, l’écrivain n’y change rien, persuadé que dans les travaux de ce genre l’intégrité des impressions met les choses mieux en relief.

Souvenirs et Commentaires présentent, avec le tableau de notre temps, un exposé de la doctrine et un manuel de la foi royaliste.

Ils forment un Credo politique d’une orthodoxie qu’on aurait voulu rendre irréprochable.

Dans son ensemble, l’ouvrage a pour but de célébrer la monarchie en célébrant la mémoire de son plus parfait représentant et en déposant une couronne sur sa tombe.

Venant après un livre du même auteur consacré à la République, La République et l’Avenir, que la presse et le public royalistes ont accueilli favorablement, il en offre l’antithèse.

On a vu dans le premier ce qu’est et ce que vaut la République ;

On voit dans le second ce qu’est et ce que vaut la Monarchie.

On a vu dans celui-là les Républicains d’après eux-mêmes ;

On voit dans celui-ci un Roi d’après lui-même.

La République et la Monarchie, personnifiées dans leurs champions et peintes dans leurs jugements, se démontrent l’une par l’autre.

C’est la vérité et l’erreur, le bien et le mal, mis face à face.

Un livre est le pendant et la contre-partie de l’autre.

Ils s’appellent et se parfont mutuellement.

Il y a une étroite corrélation entre les deux.

Le contraste des sujets se présente et frappe de telle sorte qu’on ne pouvait éviter de le saisir et de le rendre.

L’auteur demande aux royalistes pour l’ouvrage d’aujourd’hui la bienveillance qu’ils ont montrée pour l’ouvrage d’hier.

Le comte de Chambord d’après lui-même est dans son esprit un témoignage de piété filiale dont tous ceux qui ont conservé un peu de l’âme des. aïeux comprendront le sens et le mobile.

Il s’ajoutera, utilement peut-être, au dossier propre à instruire la cause d’un prince dont la vie a suscité des dévouements inflexibles, dont la mort a provoqué des regrets inconsolables, et qui laissera dans l’histoire de ce siècle une trace profonde.

Glorifier le roi défunt, n’est-ce pas d’autre part fortifier, le roi vivant en les rattachant l’un à l’autre, et raffermir la base traditionnelle sur laquelle reposent les destinées françaises ?

Avril 1887.

LIVRE I

SOUVENIRS

*
**

L’EXILÉ

CHAPITRE Ier

LE COMTE DE CHAMBORD A ARNHEM

Le roi de France en Hollande. — Une visite au musée d’Amsterdam. — Une table d’hôte hollandaise. — L’audience royale. — Portrait du comte de Chambord. — Opinion du comte de Chambord sur la guerre d’Italie de 1859. — Une vue de la Hollande. — Le château de Brombeck. — Le comte de Monti. — Un dîner royal. — Causerie artistique. — La comtesse de Chambord.

I

Au commencement de la guerre d’Italie de 1859, on apprit, à Paris, que Mgr le comte de Chambord, cédant à des inspirations patriotiques dignes de sa grande âme, venait de quitter l’Autriche et allait s’établir en Hollande. Il voulait rester éloigné du pays qui se trouvait en lutte avec la France.

J’étais sur le point d’entreprendre une excursion artistique à l’étranger. Cette nouvelle me décida à tourner du côté de la Hollande. Je n’avais point encore vu le comte de Chambord et je désirais ardemment me présenter à lui. Attaché de tout temps à la cause de la légitimité autant par tradition que par conviction, autant par le cœur que par la tête, j’éprouvais le besoin d’apporter l’hommage de ma fidélité et de mon dévouement au prince qui représentait si noblement la foi que j’avais embrassée. Je pensai que je ne pourrais rencontrer de meilleure occasion ; je partis donc muni de quelques lettres.

 — Débrouillez-vous comme vous pourrez, m’avaient dit ses amis, nous savons qu’il est en Hollande, rien de plus : la Hollande n’est pas si grande que vous ne puissiez y découvrir le roi de France.

Je traversai rapidement la Belgique,. non sans faire çà et là des pèlerinages d’artiste ; et après m’être embarqué à Anvers, j’arrivai un soir du mois de juin à Rotterdam.

Mon premier soin fut de m’enquérir du comte de Chambord. Tout le monde savait qu’il était à l’Hôtel des Bains, et chacun s’offrit à m’y conduire.

Je ressentis, je l’avoue, un vif mouvement de joie et d’orgueil national en voyant l’effet que la présence du prince produisait hors de nos frontières. Personne n’avait oublié que le comte de Chambord était le descendant des rois de France, destiné à porter la plus belle couronne de la terre. Dans tous les pays étrangers, principalement dans le Nord, j’ai retrouvé les mêmes dispositions.

A l’Hôtel des Bains, on m’annonça que le prince venait de quitter Rotterdam pour se rendre à Amsterdam. A Amsterdam, même déconvenue. Le comte de Chambord y avait passé quelques jours et venait de repartir. Je jouais de malheur. Nul ne put me renseigner sur la direction que le prince avait prise. Les uns le disaient dans la Frise, les autres dans la Gueldre, ceux-là en Danemark. Dans l’attente d’indications plus sûres, je trompais mon impatience en visitant la ville et ses curiosités.

II

Un matin, j’étais au musée, assis en face de cette toile fulgurante qu’on appelle La Ronde de nuit. Je la contemplais et je prenais des notes, absorbé par mon admiration. Tout à coup, quatre personnes, deux hommes et deux femmes, entrent dans la salle. Le conservateur du musée les précédait, tête nue, l’air respectueux et empressé. Il vint à moi, me dévisagea et me laissa sans mot dire. Allant ensuite à deux peintres occupés à faire des copies du tableau, il leur dit quelques mots en allemand, et ceux-ci s’empressèrent de relever leurs chevalets, de fermer leurs boites à couleurs et de se retirer.

Qu’est-ce, pensai-je, que ces personnages pour lesquels on dérange de braves gens de leur besogne ?

Les dames, dont l’une était grande et distinguée, me frappèrent par leur air noble et un peu triste. Les hommes portaient moustache et barbiche : l’un était encore jeune, vêtu de noir, d’une figure spirituelle et sympathique. L’autre, droit, ferme, de haute mine, ressemblait à un officier français en retraite. Tous se groupèrent devant le tableau de Rembrandt et parlèrent des mérites de l’œuvre, comme des gens accoutumés aux spectacles et aux beautés de l’art. Ils faisaient avec beaucoup de tact la part du génie du maître et de ses imperfections. Ils s’exprimaient en français, et leur langage et leur accent avaient je ne sais quel parfum d’exquises traditions. J’écoutais sans vergogne, goûtant à la fois la justesse des remarques, la pureté du langage, la rare simplicité des expressions et des manières.

Ce souvenir vivant de la patrie, qui se présentait devant moi, dans un pays étranger, revêtu de formes si élevées, si attrayantes, me touchait profondément. Je cherchais à classer les personnages, à leur donner un rang, une nationalité, et je n’y réussissais point. L’aristocratie du Nord, même dans ses plus hautes couches, n’avait pas cette distinction quasi auguste, ni cette délicatesse de paroles et d’allures. L’aristocratie française, hélas ! si frappée par notre folie de nivellement, envahie par tant d’éléments contradictoires, soumise à tant de dépressions, me semblait avoir perdu cette fleur de noblesse native qui me revenait comme une sorte de quintessence de notre vieille et grande France.

Les visiteurs restèrent longtemps devant le tableau : puis ils disparurent. Je me remis à mon étude. Ils rentrèrent un quart d’heure après, voulant probablement contrôler leurs premières impressions, et adresser un dernier adieu à Rembrandt avant de quitter le musée. Troublé par je ne sais quel pressentiment, je ne pus m’empêcher de me lever et de me découvrir. Les personnages ajoutèrent quelques réflexions tirées du second tableau de Rembrandt, Les Syndics, qu’ils avaient vu dans une autre salle. Ensuite, se retournant et m’apercevant debout et respectueux derrière eux, l’un, le plus jeune, m’adressa un salut et un sourire qui achevèrent de m’émouvoir. Les autres l’imitèrent, et tous sortirent de nouveau du salon, me laissant seul.

III

Je n’avais plus l’esprit à la contemplation. J’étais agité, comme si quelque chose de nouveau et de grand venait de passer devant moi. Je descendis et me mis à la recherche du conservateur, espérant satisfaire ma curiosité et recueillir quelques détails. Je le trouvai au bas de l’escalier dans une sorte de bureau. Avant que j’eusse pu le questionner, il me présenta un registre en me faisant signe d’y inscrire mon nom. La dernière ligne était encore fraîche. Je lus :

Comte et Comtesse de Chambord.

Je me relevai brusquement :

 — Comment ne m’avez-vous pas averti ?... dis-je au conservateur avec une vivacité trop française, sans même m’assurer s’il parlait notre langue.

 — Plait-il ?... répliqua mon interlocuteur avec un sang-froid hollandais.

 — Je vous demande pourquoi vous ne m’avez, pas averti que M. le comte et Mme la comtesse de Chambord étaient ici ?

 — Dame !... Monsieur ! j’ai bien deviné que vous étiez Français ; mais, vous êtes si extraordinaires, vous autres Français, que je ne savais pas si ma confidence vous ferait plaisir ou peine, et j’ai préféré ne rien dire.

 — Que je le regrette !...

 — C’est la seconde fois que le prince vient nous voir, reprit le conservateur avec une fierté visible, au lieu de compatir à mes lamentations... Le premier jour il était avec le monsieur qui l’accompagnait aujourd’hui. Ce monsieur demanda un catalogue : lui n’en voulut pas ; il me fit l’honneur de me prendre pour guide. — Venez avec moi, dit-il, vous me donnerez les explications dont je pourrais avoir besoin. — Nous avons visité ensemble toutes les galeries.

 — Eh ! fis-je, se connaît-il en peinture ?

 — Certes, Monsieur, j’en réponds. Il l’aime et en parle fort bien. Il n’avait jamais vu notre Ronde de nuit : il en a été tellement frappé qu’il est revenu aujourd’hui d’Arnhem tout exprès pour montrer le tableau à Mme la comtesse.

 — Il est donc à Arnhem ?

 — Je le crois, Monsieur. Du reste, il était hier à l’Hôtel des Ambassadeurs. Allez-y : on pourra vous donner des nouvelles certaines.

Je courus à l’hôtel.

Là encore je pus juger du respect avec lequel maîtres et valets s’exprimaient sur le compte du prince.

 — Il est à Arnhem, me dit-on, à l’Hôtel du Soleil, et il doit y passer quelques jours.

A l’Hôtel du Soleil !,

C’était précisément celui où je voulais descendre. Malheureusement, les trains ne repartaient que le lendemain matin.

Le soir, à table d’hôte, on ne s’occupait que du comte de Chambord. Les tables d’hôte hollandaises réunissent, comme on le sait, des hommes venus de tous les coins du monde. Les négociants et les touristes anglais, belges, allemands y abondent. On dîne vers trois heures, et l’on mange longuement : les vins de France et du Rhin arrosent indéfiniment les tartines de fromage et de beurre. On cause beaucoup, bonnement, sans étiquette, et le même sujet défraie souvent toutes les conversations1. Ce soir-là, le thème était le prince et la maison de France. Presque tous les interlocuteurs parlaient français.

 — Savez-vous ? disait un Belge, le roi de France est ici. Je voudrais bien le voir.

 — Qui donc ? fit un autre.

 — Le comte de Chambord !... Il est bien roi de France !

 — C’est juste, s’écrièrent plusieurs voix, et tôt ou tard, ajouta l’une, la France sera forcée de revenir à lui.

 — Peuh ! elle s’en passe bien !

 — Attendons la fin !

 — Je l’ai suivi à Rotterdam plusieurs fois, dit un jeune homme ; il allait tous les jours à la messe des jésuites. Il a très bonne mine !

 — Grande race ! faisait un convive à la physionomie majestueuse, et bonne race ! continua-t-il. C’étaient des gens honnêtes et sincères ; ils aimaient leur pays ! ils lui voulaient du bien ; ils ne pensaient qu’à son bonheur. On peut dire de ceux-là qu’ils étaient les pères de leurs peuples !

 — Oui, reprenait le Belge, et c’est pourquoi ils ne sont plus en France, si Charles X s’était montré un peu moins... paternel en 1830, le comte de Chambord serait aux Tuileries, et la France, et même l’Europe, ne s’en porteraient pas plus mal.

La conversation garda ce ton pendant tout le repas.

 — Voilà, pensais-je, des étrangers plus français que nous ; ils savent la vérité sur notre histoire, jugent mieux du passé et mieux de l’avenir... Il me plaît d’entendre parler ainsi de notre gloire ; et des étrangers rendre un pareil hommage à l’illustre Maison qui a fait la France et que la France ingrate et folle s’obstine à oublier. — Monsieur, dis-je après le dîner au voyageur belge, si vous voulez voir le roi de France, il est à Arnhem. Je vous jure qu’il vous recevra bien et que vous serez content de l’avoir vu.

 — Je le crois, Monsieur, répliqua-t-il, et je suis homme à me détourner de mon chemin pour saluer la plus grande image du passé, qui sera peut-être pour nous tous le salut de l’avenir.

IV

J’arrivais le jour suivant à Arnhem.

En m’acheminant vers l’Hôtel du Soleil, je faisais les réflexions qu’on peut imaginer.

 — Il est à l’auberge, lui, le descendant de nos rois et le vrai roi de France ! Il va de gîte en gîte, et n’a pas où reposer sa tête !... 0 Dieu ! vos mystères sont terribles et vos châtiments redoutables. L’heure de la miséricorde ne sonnera-t-elle point ?

A l’hôtel, je demandai le comte de Monti. Le comte descendit : je reconnus le personnage qui accompagnait la veille le comte de Chambord. J’avais une lettre pour lui ; après l’avoir lue, il me tendit la main :

 — Attendez un instant, dit-il ; je vais prendre les ordres de Monseigneur.

Quelques minutes après, il parut de nouveau.

 — Quand partez-vous ? demanda-t-il.

 — Je suis ici pour voir le roi, répliquai-je ; toutes les autres affaires passent après celle-là.

 — Fort bien ! Monseigneur, qui est très occupé en ce moment, vous recevra ce soir, avec Mme la comtesse, et demain encore, si vous voulez rester. Dans le cas où vous désireriez partir ce soir, Monseigneur vous recevrait tout de suite.

 — Point ! dis-je. Je serai ici ce soir ; à quelle heure ?

 — A huit heures.

J’employai les longueurs de l’attente à parcourir la ville.

Arnhem est une cité hollandaise parée d’un reflet allemand. Ce contraste de mots peint assez bien son caractère. Nous sommes en Hollande ; nous touchons à l’Allemagne, et la ville se ressent du voisinage. La propreté est encore excessive : les trottoirs sont nettoyés et lavés soigneusement ; les maisons poncées, rincées, polies, n’attendent pour reluire qu’un rayon de soleil ; la brique aux mille nuances, les boiseries peintes des couleurs les plus vives, le fer bronzé des portes et des balcons forment un bariolage étrange, cher aux yeux hollandais ; mais l’eau a disparu. Arnhem n’est pas une ville amphibie. Plus de canaux, plus de rues submergées, plus de ponts qui sautent par dessus, comme à Amsterdam, à Rotterdam, ou à La Haye ; plus de chaloupes en nerva goudronné, ni de matelots en vareuses rouges ou jaunes, poussant la barque avec leurs gaffes, et se hélant d’une rue à l’autre d’une voix gutturale !

La ville semble abandonnée ; les rues sont désertes. Peu ou point de boutiques ; nul passant. Çà et là quelques miroitements rapides le long des croisées indiquent seuls la vie ; ils vous avertissent que vous devenez une cible, et qu’une jeune femme oisive, dirigeant sur votre personne une glace perfide, va se donner le plaisir de vous dévisager. Malgré ces indiscrétions, la cité cause une impression de solitude et de vide particuliers. En parcourant ses rues, le souvenir d’Oxford, ville gothique pleine d’ombrages et de mystère, revenait opiniâtrément à ma pensée. Arnhem est moderne, mais le flegme batave l’a momifié.

Sur les squares et hors des murailles croit la plus magnifique verdure. De beaux bassins à l’eau tranquille s’étendent de distance en distance ; et sur ces bassins nagent silencieusement nombre de cygnes demi-sauvages que personne ne cherche à déranger. Le Rhin majestueux et calme enveloppe la ville d’une ceinture verte.

Cette fois, je n’accordai qu’une attention distraite à toutes ces curiosités.

Je me trouvais à l’hôtel à l’heure dite.

Le comte de Monti m’accueillit et sans nul retard me mena près du prince.

 — Vous saurez, me dit-il, qu’on ne se retire que lorsque Monseigneur vous donne le signal : c’est fort commode, ajouta-t-il.

Le prince me reçut debout, ayant la princesse à sa droite, la main gauche appuyée sur une table.

Tous les cœurs fidèles, tous les Français qui ont conservé la mémoire des grandeurs de leur patrie et la reconnaissance des services d’où elles sont issues ; tous les hommes qui, sachant et comprenant notre histoire magnifique, savent comprendre aussi quelle part nos Rois possèdent dans cette histoire ; tous ceux enfin qui, avec le culte de la France, gardent le culte de la Maison qui a porté si haut sa gloire ; tous ceux-là devineront, s’ils ne l’ont éprouvé eux-mêmes, le tremblement d’âme dont je fus saisi lorsque je me trouvai face à face avec la personnification même de la France, de son histoire, de ses grandeurs, le descendant de ses Rois, le rejeton de l’illustre dynastie qui, depuis mille ans, travaille, lutte, souffre avec nos pères, et leur a donné, après la peine, tant d’honneur !

Aux yeux des personnes qui croient que la naissance n’est pas un effet du hasard, mais une manifestation propre des volontés de Dieu, un signe d’élection, la Royauté même déchue, ou plutôt, devrais-je dire, quand elle est déchue et méconnue, revêt un caractère qui impose et frappe de respect. Ce n’est pas en vain que tous les peuples emploient pour la qualifier le mot de MAJESTÉ ! La vue de cette majesté trouble les plus rebelles comme les plus frivoles.

J’étais sous le coup de ces idées, j’éprouvais ces sentiments, et mon attitude trahissait mes impressions. Le prince dissipa du premier mot mon émotion et me rendit ma présence d’esprit. Nous nous entretînmes de la France et des circonstances présentes, sans sortir des généralités. Le prince parla peu, me faisant en quelque sorte les honneurs de son salon, et se bornant à soutenir la causerie. La princesse jetait de temps à autre des paroles pleines de douceur et de sens dans la conversation. Au bout d’un quart d’heure, le comte de Chambord me tendit la main et me donna congé en m’adressant quelques paroles d’une bonté extrême.

Je sortis.

M. de Monti m’attendait.

 — Si vous ne partez pas, dit-il, Monseigneur vous recevra demain à midi ; et après l’audience, ajouta-t-il, si cela vous plaît, nous irons au château de Brombeck, propriété du roi de Hollande, que Monseigneur va habiter.

 — Très volontiers, répondis-je.

V

Le lendemain, à midi, je me trouvais tète à tête avec le comte de Chambord. C’est alors que je pus bien juger de sa physionomie. La veille, à cause de l’heure avancée, j’avais à peine distingué ses traits. Je n’échappai pas plus qu’un autre à l’étonnante attraction qui semble jaillir de la figure du prince, expression particulière, formée de bonne humeur, d’intelligence et de franchise qui captive même les gens hostiles, comme on l’a vu par les déclarations de nombre d’adversaires. Il est impossible de rencontrer un visage plus ouvert, un regard plus brillant, un rayonnement plus sympathique. Le comte de Chambord n’en impose point par sa solennité, ainsi que son aïeul Louis XIV ; je ne pense pas qu’il désire produire un tel effet, allant peu aux mœurs de notre temps ; il vous prend et vous entraîne, il vous enveloppe et vous subjugue par un charme original. Et bien que tout dans sa personne soit empreint d’une haute noblesse qui inspire le respect, vous êtes séduit malgré vous, et presque tenté de lui sourire.

 — Au bout d’une minute, m’avait dit le comte de Monti, vous vous trouverez aussi à l’aise qu’avec le meilleur de vos amis.

Le mot est littéralement exact, et aucun de ceux qui ont vu le prince ne me démentira. Le comte de Chambord a le don de mettre à l’aise et d’épanouir l’âme, comme le fait la présence d’un ami.

Il a le type français par excellence : de même qu’il représente par son côté historique et moral le cœur et la tête de la France, de même par son côté extérieur et physique, il rappelle l’essence et le fond de notre race. C’est un Français, mais un Français de l’Ile-de-France, du centre de la patrie, non un Français du Nord, du Midi, ou de l’Ouest. Il n’est ni Breton, ni Provençal, ni Gascon, ni Alsacien, ni Flamand : il est Français. Tous ceux qui ont quelques notions de physiologie pittoresque comprendront cette nuance.

Les cheveux et la barbe sont blonds, les yeux bleus, vifs et limpides ; le front est haut, bombé, lisse et pur, le teint clair et coloré, l’ensemble hardi, fier et gaillard. Tel est le Français classique ; tel on se figure le visage franc et cordial d’Henri IV.

 — Mettez-moi cet homme-là à cheval dans les rues de Paris, disait encore le comte de Monti ; montrez ce regard et ce sourire, et je défie les Parisiens, le peuple surtout, de pouvoir leur résister.

Le prince est d’autre part vigoureux, solidement bâti, bien portant, plein d’entrain ; une vraie nature de soldat.

Cette fois, le comte de Chambord ne se tint pas dans des généralités ainsi que la veille ; il alla tout de suite au fond des choses et discuta la situation en homme qui en a sondé depuis longtemps tous les replis. On m’avait dit maintes fois qu’il connaissait parfaitement la France. Je m’en aperçus aux premiers mots. Aucune de nos idées, de nos recherches, de nos aspirations soi-disant nouvelles, ne lui est étrangère. On l’accuse de ne pas être de son temps : personne, au contraire, ne l’a étudié, pénétré plus que lui, et n’en apprécie mieux les besoins ou les misères.

L’entretien roula sur le sujet qui occupait alors le monde entier, je veux dire sur la guerre d’Italie. Le prince la blâma formellement.

 — Elle est injuste, dit-il, et folle ! Elle jette notre pays dans des hasards dont nul ne peut prévoir le terme. L’empereur méconnaît toutes les nécessités, toutes les traditions de la France. Révolutionnaire, il agit en révolutionnaire. Il veut faire du nouveau et rompre avec l’ancienne politique, qui est la vraie. Il prétend créer l’unité là où le bon sens des ancêtres avait maintenu des fractions. Instrument d’un ministre plus souple et plus rusé que lui, il reprend à sa façon et pour un autre l’œuvre du roi Charles-Albert, sans autre profit possible que d’établir sur ses frontières un ennemi ! Il joue son avenir et celui de la France !... Je ne doute pas qu’il soit vainqueur : grâce à la bravoure des soldats, l’honneur du drapeau restera sauf ! Mais à quoi mènera la victoire ? L’unité de l’Italie, la chute de la Papauté, c’est-à-dire un grand danger, une grande honte pour la France, telle sera probablement la conclusion !... Je me demande s’il agit de son plein gré, obéissant à des chimères, ou s’il marche inconscient et aveugle, en dépit de ses fanfaronnades, poussé parle radicalisme italien ?... Ses amis célèbrent Son génie ; l’avenir dira s’il est habile : jusqu’à ce jour il est heureux. Magenta pouvait être son Waterloo ; il a été son Austerlitz !... La majorité de la nation ne désirait pas la guerre, n’est-il pas vrai, j’entends la majorité honnête et conservatrice ?

 — Non, Monseigneur.

 — Mais quand on a vu le premier zouave apparaître sur le boulevard en tenue de campagne, toutes les tètes sont parties. Je comprends çà, et je ne sais pas si j’aurais été plus sage !... Nous sommes ainsi en France, l’uniforme nous grise !... Cette fois les événements nous dégriseront, et bientôt la France regrettera une heure d’entraînement... Et au milieu de toutes ces complications et des écroulements faciles à prévoir, que va devenir le Saint-Père ?

 — Je dois confesser à Monseigneur que j’ai sur ce point une confiance fort médiocre dans les sentiments et les déclarations de l’empereur. Je ne le crois pas un dévot fils du Pape, ni un tenant bien sincère de ses droits.

Le comte de Chambord sourit et ne répondit pas.

 — Nous savons, dit-il, que la Papauté ne périra pas et que Dieu mène le monde !... Plaise au ciel que la France n’oublie jamais qu’elle est la fille aînée de l’Église, et qu’elle doit à sa fidélité au Pape la meilleure partie de son prestige et de sa force !

 — Certes, Monseigneur, je suis heureux d’entendre ces paroles, et je voudrais que tous les catholiques de France pussent les entendre avec moi !... Je crois en effet, ajoutai-je, encouragé par la bienveillance du prince, que l’avenir de la France aussi bien que l’avenir de la légitimité sont liés à la cause de l’Eglise. L’Eglise est la seule puissance capable de combattre efficacement la Révolution. La haine de l’autorité, le mépris du passé, la révolte des esprits, l’égoïsme et la convoitise des cœurs, voilà toute la Révolution. Pour la dompter, il ne faut rien moins que la force chrétienne. Si donc la réaction religieuse, qui est le fait le plus incontestable de notre temps, continue à grandir, nous pouvons tout espérer : elle replacera les esprits et les cœurs sur leur base véritable ; elle remettra en place le monde intellectuel et moral qui est aujourd’hui renversé. Déjà le mouvement dont je parle a produit quelques fruits. Les jeunes gens de vingt ans valent mieux que nous, jeunes gens de trente. Beaucoup d’entre eux ont plus de croyances, par conséquent plus d’ardeur et de dévouement aux nobles causes. C’est aux Ordres religieux que revient en partie l’honneur de ce retour. Si, au contraire, la réaction s’arrête, tout est perdu, et nous pouvons tout craindre de la colère et de la justice de Dieu.

 — Vous avez raison ! dit le prince ; le mal vient de la révolte des esprits et des cœurs contre la règle et le devoir. Luther a commencé le mouvement ; le protestantisme est un socialisme moral. Le socialisme politique est fils du protestantisme. Aujourd’hui les termes sont nettement posés et le seront tous les jours davantage. La question religieuse domine tout : l’Église et la Révolution, voilà les deux camps. Lequel l’emportera ? Le salut est d’un côté, la ruine de l’autre ! On change vite en France et l’on pourra bientôt reconnaître ces vérités élémentaires.

A ce moment, par une association d’idées facile à deviner, les noms d’un journaliste et d’un journal catholique justement célèbres survinrent dans la conversation.

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