Le corps communicant

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Pour saisir toute la complexité du sens des pratiques corporelles, des chercheurs en sciences humaines et sociales se sont réunis, afin de mettre en corrélation les logiques sociales de construction et d'appropriation des messages corporels. Dans cette perspective, il convient de considérer les pratiques du corps comme des lieux privilégiés de l'expression d'un rapport individu/société toujours situé culturellement dans une époque donnée.
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782336269870
Nombre de pages : 242
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LE CORPS COMMUNICANT

Le Corps en question
Collection dirigée par Florence Braunstein

"Le corps en question" aborde le problème du corps dans les sciences humaines aussi bien dans les domaines de la philosophie, de la littérature, de l'art ou de I'histoire et de l'anthropologie. TIn' y a pas de limites pour envisager le sujet dans le temps ou l'espace. C'est "un corps ouvert" à toutes les problématiques mais la collection privilégie les sujets de recherche originaux rarement abordés, les auteurs, les époques n'ayant pas fait l'objet de réflexion sur le corps. Les ouvrages de la collection ne répondent pas à d'autres exigences que celles de la grande qualité.

Dernières parutions

Stéphane REAS, Laurent MISERY (dir.), Variations sur la peau. Céline ROUX, Danse( s) peiformative( s). Stéphane HEAS, Yannick Le HENAFF, Tatouages et cicatrices. Sylvain FEREZ, Le corps déstabilisé. Colette JUILLIARD, Les odalisques de J.-A.-D. Ingres. Florence BRAUNSTEIN, Age des héros, âge des guerriers. Dominique PAQUET, La dimension olfactive dans le théâtre contemporain. Lina FRANCO, Georges Bataille. Le corps fictionnel. Jean-François PEPIN, Aspects du corps dans l'oeuvre de Romain Gary. Société française de Sophrologie, Sophrologie face aux difficultés de la vie.

Ouvrage dirigé par

Béatrice Galinon-Mélénec
et

Fabienne Martin-Juchat

LE CORPS COMMUNICANT
Le xxf siècle, civilisation du corps?

L'Harmattan

Mise en page Marie Galimard et Fabienne Martin-Juchat

@L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-04597-2 EAN : 9782296045972

Ouvrage réalisé grâce au soutien financier de la ville de Dijon et de l'Université de Bourgogne (Service de la recherche, UFR Langues et Communication, ex-laboratoires LIMSIC et CRCMD qui ont à ce jour fusionné). Un grand remerciement à Marie Galimard pour son aide précieuse.

Sommaire
Introduction - Le XXe siècle, civilisation du corps? par Béatrice Galinon-Mélénec et Fabienne Martin-Juchat Première partie - Corps, expression artistique et communication L'art brut et les esthétiques du corps La mise en pièces du corps dans le théâtre contemporain
Deuxième partie - Corps médiatisé Reconfiguration des rapports sociaux de sexe au travers du corps sportif médiatisé Le corps féminin en Tunisie: entre images médiatiques et imaginaire collectif La mise en signes du corps de Mon incroyable Fiancé Troisième partie

p.9

p.2? p.29 p.51 p.6? p.69 p. 89

p. 111 p. 129 p.131 p. 149 p. 165 p. 183 p. 185 p.205 p.2I? p.23?

- Intimité,

affectivité

et communication Communiquer son intime corporel Balzac ou l'exception corporelle Corps cadavre, corps défunt: une comparaison des pratiques et rituels funéraires fIançais et tunisiens
Quatrième partie - Corps, construction de l'identité et communication Le "corps artiste" de la scène contemporaine: un corps mutant, un corps otage Dysmorphophobie et pratiques sportives Corps et identité dans les blogs adolescents Les auteurs

LE XXr siècle, civilisation du corps?
Béatrice Galinon-Mélénec Université du Havre Fabienne Martin-Juchat Université de Grenoble 3

Contexte scientifique de la publication

Un colloque intitulé Le corps communicant a eu lieu à l'Université de Bourgogne en juin 2006, co-organisé par trois groupes de recherches en Sciences de l'Information et de la Communication, dont deux laboratoires dijonnais1 et un groupe de chercheurs du Havré. L'objectif de ce colloque était de privilégier des questionnements relatifs aux pratiques du corps dans différents types de contextes et/ou dispositifs de communication: de quelle manière et surtout pour quelles raisons, les acteurs et les institutions ont-ils recours au corps et dans quels objectifs communicationnels ? Comment les usages que les médias font du corps interfèrent-ils sur l'image du corps? Quelles sont les conséquences de ces mises en scène corporelles sur les relations intimes, familiales et professionnelles?

)

Le Laboratoire sur l'hnage, les Médiations et le Sensible en Information et

Communication (LIMSIC) et le Centre de Recherche sur la Culture, les Musées et la Diffusion des Savoirs (CRCMD, laboratoires qui ont aujourd'hui fusionné en une seule Equipe d'Accueil CIMEOS (CommunIcation, MEdiations, Organisations, Savoirs), dirigée par Daniel Raichvarg. 2 Le CDHET, groupe de recherche sur la Communication, le Développement des Hommes, des Entreprises et des Territoires), dirigé par Béatrice Galinon-Mélénec.

9

Lors du colloque, les réponses founnillaient. Cet ouvrage n'en reprend que quelques-unes, issues d'une sélection de textes, écrits après le déroulement de ce colloque. Revus par leurs auteurs, ils reflètent la manière dont, de leur point de vue, le corps s'est construit comme mode spécifique de communication, au fil des âges et des époques. Cet ouvrage ne prétend pas à l'exhaustivité. Nous convions le lecteur à se référer aux bibliographies de fin de chapitres3 pour avoir une vue transdisciplinaire des réponses fournies par les chercheurs à ces questionnements. Résumons notre position par rapport à cet environnement scientifique en indiquant que les chapitres qui se succèdent témoignent du fait que:

- le corps, appréhendé comme moyen efficace de diffusion d'une argumentation intime (de soi à soi) interpersonnelle ou collective, n'est pas une pratique récente4 ; - s'impose aujourd'hui le constat que les sociétés développées contemporaines survalorisent et surexploitent le corps dans les pratiques de communication. Dans la vie privée ou publique, la société des marques et des médias, l'industrie de la culture et du bien-être, l'art et ses mises en scène, le corps construit est bien devenu le moyen privilégié de la transmission d'une argumentation persuasive.
Paradoxalement, l'analyse de ces pratiques (caractéristiques; conditions d'émergence, de développement et de diffusion; raisons et lieux
3

Panni lesquelles: G. VIGARELLO (Histoire du corps), A-M DROUIN HANS (Le corps et ses discours) et P. BAUDRY (Le corps extrême), B. ANDRIEU (Dictionnaire du corps). 41.1COURTINE, G. CORBIN, G. VIGARELLO, 2005.

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d'existence) et surtout de leurs finalités (motivations des acteurs; fonctions et conséquences sociétales) manque de renouvellement. Nous souscrivons donc à l'assertion de 1. FONTANILLE (2004: p. 123): « Les sémiotiques ou sémiologies du corps sont pour l'essentiel, actuellement, des sémiotiques gestuelles et mimo-gestuelles... Dans cette perspective, le corps n'est qu'un adjuvant de la communication, un instrument, un accessoire dont use le sujet de d'énonciation pour renforcer, redoubler, compléter ce qu'i! dit ». Le corps reste donc ici prioritairement étudié dans une perspective
structurale5.

Des définitions aux hypothèses

Les mots nous manquent lorsqu'il s'agit de qualifier ce corps, de le définir. Les terminologies linguistiques sont convoquées: le corps est signe, trace, récit, indice, symbole, code, etc. Il convient alors de se demander si le corps parle. L'hypothèse qui conduit notre travail pourrait se formuler ainsi: le corps communique des informations à celui qui l'observe, et cela, que le corps soit vivant ou mort (GALINON-MELENEC, 2007).

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Au détriment d'une réflexion approfondie sur les usages et les pratiques (à propos de la distinction entre les concepts d'usage et de pratique, voir 1. JOUET, 1993).

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De quel type d'informations s'agirait-il? 6

De signes/traces qui donnent des Ïnfonnations - à qui sait les voir7 - sur ce qui l'a construit, c'est-à-dire sur son interaction avec l'environnement depuis sa naissance? Des qualificatifs sont alors ~outés pour parvenir à mettre en évidence, dans une logique fonctionnaliste, l'agir corporel. Le corps, construit comme média de diffusion d'une argumentation, serait une des caractéristiques de notre société. Les acteurs exploitent ici la capacité du corps à être un outil efficace de communication contemporaine par un genre de communication qui lui est spécifique: l'affectif (MARTIN-JUCHA T, 2006). Éprouver les corps des spectateurs, en ayant recours à des corps représentés, pour marquer les esprits8, constitue une stratégie de communication commerciale fort répandue9.

Une approche situationnelle

Le corps peut-il être étudié hors des pratiques sociales qui construisent un regard sur ce dernier?
Nous allons y revenir, le corps extériorise des signes. On peut aussi percevoir les traces du rapport individu/société, à travers les usages intimes, les rituels sociaux et les dispositifs artistiques. 7 Ce qui modifie sensiblement la célèbre phrase de P.WATZLAWICK « On ne peut pas ne pas avoir de comportements,' on ne peut pas ne pas communiquer ». En effet, si nous sommes d'accord sur la première partie de la phrase, nous complétons la suivante en précisant qu'il faut la présence d'un récepteur à l'expression des signes que sont les comportements (voir à ce sujet B. GALINON-MELENEC, 2007).
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6

lM. BRHOM (1991), dans la continuité de G. VIGARELLO (1982),
à objectiver le corps.

développe les raisons de cette difficulté 9 F. MARTlN-JUCHAT (2006).

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Le corps des médecins, des biologistes, des psychologues, des sociologues, des éducateurs peut-il être le même corps? Ne doit-on pas construire un champ de recherches sur les pratiques du corps, ce qui nécessiterait un regard interdisciplinaire? Le contenu des deux dictionnaires du corps qui viennent de paraître (B. ANDRIEU, 2006; M. MARZANO, 2007) montre à la fois, un regain d'intérêt pour cet objet un peu particulier et la nécessité de ce regard transdisciplinaire pour penser le corps. Il s'agit pour nous de contribuer à mettre en évidence la manière dont le corps peut être pensé ou a été pensé, ou bien de construire une anthropologie du corps communicant, dans la continuité de la proposition de D. LE BRETON (2000). Le succès de ses ouvrages auprès du grand public confIrme les attentes: - individuelles. Les acteurs souhaitent comprendre les fondements de leurs pratiques corporelles pour les placer dans une nouvelle perspective, - collectives. Par faute de repères scientifiques suffisamment vulgarisés, les acteurs cherchent des recettes interprétatives dans des manuels simplificateurs où le corps est présenté comme porteur de signes dont la signification serait aussi facilement interprétable que ceux du code de la routelO. Sur ce dernier aspect, il s'agit pour nous, en contrepoint, de rappeler toute la complexité des signes corporels qui, d'une part, ne sont jamais isolés les uns des
10 Décoder ces gestes qui vous trahissent, Editions générales First.

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autres et qu'il faut donc saisir dans leurs entrelacements et qui, d'autre part, en tout état de cause seront toujours reçus différemment selon les contextes culturels, situationnels, etc.!!

Les Sciences de l'Information et de la Communication (SIC) dans ce contexte. Cet ouvrage est le résultat de travaux de chercheurs en Sciences de l'Information et de la Communication (SIC). L'Information et la Communication qu'ils analysent ne sont pas des objets mais bien des pratiques. Pour appréhender toute la complexité de ces pratiques, ces chercheurs visent à mettre en corrélation les logiques de production, de réception et d'usage, au regard de spécificités des techniques et des supports, tout cela dans des contextes à enjeux économiques, culturels et sociopolitiques différenciés. Les Sciences de l'Information et de la Communication défendent la thèse selon laquelle les messages ne prennent de sens que par rapport aux acteurs qui les énoncent et les reçoivent. La posture dite interactionniste et systémique!2 donne aux SIC une position privilégiée pour étudier les pratiques du corps. Pourtant ce domaine d'analyse reste embryonnaire au sein de cette disciplinel3. Les responsables scientifiques de cet ouvrage souhaitent par cette publication
II

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Pour plus de détmlsvoir GALINON-MELENEC (2007).

Ibid.
Les habilitations à diriger des recherches (HDR) des deux directeurs

scientifiques de cet ouvrage ont porté pour l'une sur les processus d'induction (des signes émis par les candidats et les recruteurs) en situation de recrutement (GALINON-MELENEC, 2007), pour l'autre sur le corps affectif comme média (MARTIN-JUCHA T,2005).

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donner la parole à des jeunes chercheurs qui privilégient ce domaine dans leurs travaux. Parce que les pratiques du corps sont, en fait, le lieu privilégié d'expression du rapport individu/société à un moment donné et dans un espace culturel, historique et géographiquement déterminé, leurs analyses offient un champ passionnant de connaissances, non seulement pour les SIC, mais aussi pour les sciences humaines en généraL

Quelles « pratiques du corps» ? Un premier type de pratiques du corps est mis en exergue par cet ouvrage. Il révèle une volonté des acteurs à démontrer que le corps est bien ce qui nous appartient en propre, ce qui le distingue de l'autre, ce qui le situe dans l'espace Ge suis ici, dans ce lieu, dans cet environnement géographique, économique, culturel, aux dimensions multiples) et dans le temps (en ce moment, à tel âge, et à telle époque). La question est ici de revendiquer son existence individuelle par sa différence corporelle. Le corps est alors affirmé comme une propriété individuelle et, en conséquence, l'individu peut le placer dans des conditions d'existence qui semblent ne dépendre que de lui. Citons deux cas, opposés dans l'apparence. Il est possible: - de le faire grossir en lui fournissant de la nourriture en grande abondance, ce qui pose, d'une part, la question de savoir de quoi cette obésité fait-elle trace et, d'autre part, la question de l'acceptabilité sociale de la trace de cette surabondance (La mise en scène du corps dans l'émission

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"Mon incroyable fiancé", FOULGOC) ;

C. BRACHET et A. LE

- de le soumettre à l'ascèse alimentaire (comme dans le cas de l'anorexique) et/ou à l'exercice de pratiques sportives intenses (Dysmorphophobie et pratiques sportives, S. ABADIE). Le corps s'éduque (Reconfigurations des rapports sociaux de sexe au travers du corps sportif médiatisé, S. MONTANOLA). Dans l'un et l'autre cas, on risque d'aboutir à des conduites obsessionnelles de lutte contre un corps qui doit, coûte que coûte, devenir ce que l'on veut qu'il soit.
Par ces pratiques, les individus s'interrogent: - Ce corps dont nous semblons disposer à notre guise estil réellement soumis à notre seule volonté (ou absence de volonté) ? - N'est-il pas la trace d'influences plus complexes? Ces pratiques manifestent aussi une dialectique interne, un questionnement sur l'identité corporelle, au regard des discours scientifiques, porteurs d'une vulgate collective sur le corps. Ces discours sur le corps appellent à une véritable question métaphysique: le corps engendré par le père et la mère, qui porte, dans sa composition, les traces biologiques de cette ascendance, n'est-il pas seulement fabriqué par eux et ensuite volontairement par chaque individu?

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C'est toute une vision idéologique du monde qui est ici en Jeu. Faire tel ou tel choix ne serait pas indépendant de tout lien avec l'environnement: l'individu étant dès la naissance en interaction avec son environnement, le corps serait construit par et dans ces interactions. Le postulat d'un corps construit par l'éducation et la culture est donc ici affIrmé et cela en accord avec la tradition sociologique française et les anthropologues français contemporains. Nous en voulons pour preuve, l'exposition qui, à l'heure où est publié l'ouvrage Le corps communicant, se déroule au quai Branly et s'intitule Qu'est-ce qu'un corps? Elle offre l'opportunité de comparer la manière dont le corps et la personne sont représentés dans quatre régions du monde (Afrique de l'Ouest, Europe occidentale, NouvelleGuinée, et Amazonie) et nous y lisons: « le corps est compris par dif.terentspeuples comme un produit semi-fini qu'il faut achever: il est l'objet d'un travail, d'une «fabrication ». «Je ne suis pas seul dans mon corps» : par le corps, l'individu noue une relation avec « quelque chose qui n'est pas soi », qui change selon les cultures. Le corps est le lieu d'expression d'une corifrontation : masculin/fiminin, vivant/non-vivant, divin/image, humain/non-humain... Autant d'opposition qui se retrouve dans les productions rituelles, sociales, artistiques (sculptures, objets, images du corps...) »14.

Catalogue d'exposition du Musée des Arts Premiers. (2006), Qu'est-ce qu'un corps?

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Ainsi, selon le point de vue de l'anthropologie comparative, adopté dans cette exposition temporaire du

Musée des Arts Premiers,l'interaction avec l'autre est aussi
bien, selon les régions du monde et les époques, « l'autre sexe, les espèces animales, les morts ou le divin (sécularisé, à l'âge moderne, dans la téléologie du vivant) ». L'anthropologue nous conforterait donc dans l'idée que la coupure individu/société est un artefact, une illusion; l'individu n'est jamais seul et il n'y a pas de société sans individu. Même sans cette prise de position théorique, il est observable que les pratiques, surtout d'expression artistique, interrogent bien souvent la question de l'identité corporelle et de ses rapports public/privé et individu/société, comme en témoignent le chapitre de N. NOVELLO PAGLIANTI, L'art brut et les esthétiques du corps et celui de A. CHESTIER, La mise en scène du corps dans le théâtre contemporain. Sur le registre médiatique, Le corps féminin en Tunisie entre images médiatiques et imaginaire (Z. TOUATI) illustre bien comment, en dehors de l'hexagone, et de notre époque même, le sens reconnu au corps en Tunisie l'est, là aussi, par rapport à des règles sociales d'interprétations culturelles concernant la distinction public/privé. La Reconfiguration des rapports sociaux de sexe au travers du corps sportif médiatisé (S. MONTANOLA) pose, d'une autre manière, la question de savoir comment l'exposition du corps intègre la représentation véhiculée par les médias.

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Quant à La mise en scène du corps dans l'émission "Mon incroyable fiancé" (C. BRACHET et A. LE FOULGOC), elle rappelle que la réception des signes émis par le corps fonctionne en boucle avec l'émission des signes du corps communicant. Enfm, l'expression affective et intime parle du rapport à son propre corps. Le corps peut être ici défini comme un médiateur (p. MARTIN-JUCHAT, 2006) du rapport de l'individu à lui-même: « l'involontaire du corps voudrait-il dire la vérité du sujet malgré lui? », «comment se sentir, sentir son intime corporel dès lors que le toucher par soi et par les autres est nécessaire? » (Communiquer son intime corporel? de B. ANDRIEU). Communiquer son intimité et communiquer avec son intimité impliquent-ils des représentations aptes à établir une circularité émetteurrécepteur dans la reconnaissance des signes? À toutes les époques, le corps intime dévoile autant qu'il voile les liens privilégiés de l'individu avec sa sexualité (Balzac ou l'exception corporelle, V. Bill). Même quand la personne est défunte son traitement jusqu'à l'intime transfère le corps-cadavre dans la sphère d'esthétisation du vivant (Corps cadavre, corps défunt: une comparaison des pratiques et rituels funéraires français et tunisiens, S. ZLIINI). Après avoir pris conscience de ces interactions, la construction volontaire d'une identité corporelle s'intégrant dans une démarche de dénonciation ou d'appropriation de l'environnement culturel ambiant prendra alors un tout autre sens (Le «corps artiste» de la scène contemporaine: un corps mutant, un corps «otage », N. DENOIT; Dysmorphophobie et pratiques sportives, S. ABADIE; Corps et identité dans les blogs adolescents, L. TOBIN). 19

Quel rapport au divin pour les pratiques observées? Au fil de la lecture, on repèrera, en creux, l'influence des images chrétiennes du corps sur les pratiques européennes et occidentales du corps. Selon les anthropologues, qui présentent au MUSEE DES ARTS PREMIERS (2006) l'exposition Qu'est-ce qu'un corps? La représentation du corps sur les diffirents continents, il est patent que ce qui caractérise la culture européenne christianisée, c'est "l'idée de l'Incarnation, dont le Christ reste le parfait symbole". Dans ce contexte culturel, l'homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, dispose d'un corps qui "s'impose comme le signe et l'instrument de cette relation au divin". Dès lors, il convient d'examiner l'hypothèse, selon laquelle la figure du Christ en croix portant sur son corps comme en lui-même la souffrance du monde peut trouver des échos dans de nombreuses expressions théâtrales, picturales, ou artistiques en général. La pratique artistique donne alors à voir des images où le corps est dégradé ou déformé (N. DENOIT, A. CHESTIER, N. NOVELLO PAGLIANTI), en témoignage d'une société qui « irait mal» et en opposition au mensonge d'un corps artificiellement esthétisé. Peut aussi apparaître comme signe du rapport du corps de l'homme au Christ divinisé, le sportif qui lutte avec son corps pour en réguler les élans spontanés au travers de l'effort et de l'ascèse (S. ABADIE) car, souvenons-nous, «Un corps débile affaiblit l'âme» (ROUSSEAU) et le corps constituant un obstacle sur le chemin du bien et du vrai, il conviendrait de s'affi'anchir de la chair.

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Enfin, le désir de perfection du corps peut apparaître comme une nécessité à celui qui pense que l'homme est créé à l'image de Dieu. Néanmoins, en contre point à cette référence au divin être en opposition n'efface pas l'existence de la référence à laquelle on s'oppose - le désir de transcendance se dissout et laisse place à la recherche d'un idéal de beauté, qui a perdu son sens originel. Vouloir se rapprocher d'un idéal de beauté est une attitude largement encouragée par la publicité et les industries, qui trouvent dans ce renforcement comportemental des opportunités de développement de nouveaux marchés. L'amour du corps, l'amour de sa propre image et l'amour de soi deviennent un « créneau porteur» de consommation et d'investissement. Dès lors, la dysmorphophobie (obsession de son image corporelle) peut être interprétée comme une pratique visant à intérioriser une image sociale du corps valorisée par la publicité et les médias. La revendication ne serait plus alors celle d'un corps «prison de ['âme» (selon la tradition platonicienne) mais comme «['incorporation de l'air du temps» (B. GALINON-MELENEC, 2007), un lieu d'entremêlement de l'environnement économico-culturel et du sujet. L'analyse du contexte d'une pratique se conçoit en considérant toutes les dimensions (spatio-temporelles, familiales, etc.). Faute de parvenir, dans un premier temps, à l'exhaustivité dans l'examen des paramètres contextuels en jeu, il est possible d'observer le différentiel des pratiques et

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de poser quelques pistes d'interprétation. Le lecteur trouvera donc ici le cas où le corps est: - «chouchouté» par des soins corporels (engouement pour la thalassothérapie), le toucher pour lui donner de l'énergie (R ANDRIEU),

- «inventé»

et « mis en scène» via les TIC (Corps et

identité dans les blogs des adolescents, L. TOBIN),

- déformé par une chirurgie à visée artistique (ORLAN, in N. DENOIT) qui répond à une conception de l'art qui dénonce les errements d'une société en les révélant à sa manière, - psychanalysé, en appelant à une «psychanalyse du sensible» qui soigne en passant par la mobilisation de toutes les zones de soi, même les plus obscures (B. ANDRIEU).

Conclusion Une introduction un peu longue nous a semblé nécessaire pour situer l'ensemble de notre démarche. Nous avons souhaité mettre en évidence le mode de production de pratiques du corps qui, dans une approche systémique d'interactions individus/médias ou de reflets société/médias, se diffusent à grand pas (la revendication de l'intime et l'extériorisation du plus intime de SOiI5, 'uniformisation des l références esthétiques, etc.).
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La littérature du XXIe siècle otITe aux lecteurs un grand nombre de

confessions où l'on peut suivre à l'envi l'itinéraire plus ou moins obscur, et plutôt plus que moins, de personnalités du monde politique ou du monde

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Les médias, en encourageant des pratiques qui répondent à ces finalités, en exacerbent les effets. Il nous est apparu que l'un de nos rôles de directeurs de recherche en sciences humaines consistait d'une part à encourager les échanges scientifiques permettant la mise en perspective de ces pratiques (le colloque) et d'autre part, à mettre à la disposition d'un plus large public le résultat de ces échanges (cette publication). À la question, le XX! siècle, siècle du corps?, nous n'avons répondu que partiellement. Nous nous proposons de continuer le travail entrepris en examinant dans un prochain ouvrage quelles parts d'ombre et de lumière contient la promesse des nouvelles technologies de nous offrir pour ce siècle une espèce performante, belle et éternellement jeune 16.

Bibliographie

AMADIEU, J.F., 2002, Le poids des apparences, Paris, Ed. Odile Jacob. ANDRIEU, B., 2006, Le dictionnaire du corps en sciences humaines et sociales, Paris, ed. du CNRS. BAUDRY, P., 1999, La place des morts, enjeux et rites, Paris, Ed. A. Colin. BROHM, J.-M., 1991, « Construction du corps: Quel Corps?» in C. Garnier, Le corps rassemblé, Montréal, éd. Agence d'Arc.
médiatique; à l'instar de ROUSSEAU (1767), leurs comportements semblent énoncer: «Quiconque a le courage de paraître ce qu'il est, devient tôt ou tard ce qu'il doit être» (ROUSSEAU, Confessions). 16Cf B. GALINON-MELENEC, op. cit., p. 169.

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CORBIN, A. (dir.), 2005, Histoire du corps Tome 2, De la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Seuil. COURTINE, J.-J. (dir.), 2006, Histoire du corps: Tome 3, Les mutations du regard, Le XXe siècle, Paris, Seuil. COSNIER, J., 1987, « Sémiotique des gestes communicatifs », in Nouveaux actes sémiotiques, n° 52-54, PULIM. DESCAMPS, M-A., 1989, Le langage du corps et la communication corporelle, Paris, PUP, Psychologie d'aujourd'hui FONTANILLE, J., 2004, Soma et Sema: Figures du corps, Paris, Maisonneuve et Larose. GALINON-MELENEC, B. 1997, Communication, induction et recrutement, Habilitation à Diriger des Recherches en Sciences de l'Information et de la Communication, Université Michel de Montaigne, Bordeaux. GALINON-MELENEC, B., 2007, Penser autrement la communication, du sens commun au sens scientifique, du sens scientifique à la pratique, L'Harmattan, Communication sociale. HALL, E.T., 1986, Le langage silencieux, Paris, Éd. du Seuil. JOUET, J., 1993, «Usages et pratiques des nouveaux outils de communication », in L. Sfez (dir.) Dictionnaire critique de la communication, Paris, PUF. LE BRETON, D., 1999, L'adieu au corps, Paris, Métaillé. LE BRETON, D. 2000, Anthropologie du corps et modernité. Paris, Presses universitaires de France, colI. Quadrige, 2000 (lèreédition 1990). MARTIN-JUCHAT, F., 2005, Penser le corps affectif comme média, Habilitation à Diriger des Recherches en Sciences de l'Information et de la Communication, Université de Bourgogne. MARTIN-JUCHA T, F. 2006, «Représentation de corps en interaction: quels modèles de l'interprétation? »,

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