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LE CORPS ET LA MÉTAPHORE DANS LES LANGUES GESTUELLES

De
144 pages
Analysant le mode de production de plus d'une centaine de signes de la Langue des Signes Française, cette étude montre que les métaphores indexées sur le corps ont une place prépondérante dans l'élaboration des signes abstraits, coïncidant souvent avec des expressions imagées du français parlé lui-même. Se révèlent ainsi les fondements métaphoriques de la pensée, souvent ensevelis sous des vocables oublieux de l'expérience corporelle qui les a fait naître et que le médium de la langue gestuelle fait resurgir.
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Le corps et la métaphore dans les langues gestuelles

La collection Sémantiques est née du constat qu'il est devenu de plus en plus difficile pour les chercheurs en linguistique de faire paraître en librairie des ouvrages relativement pointus, leur science passant apparemment pour trop difficile et leur lectorat trop restrei nt, tandis que leurs travaux souffrent énormément du manque de publicité, tant pour s'exposer à la critique de leurs pairs que pour être appréciés hors du premier cercle des spécialistes. Collection ouverte à toutes les recherches en cours, Sémantiques a pour but de faire connaître ce qui se passe dans les universités, les instituts et.les laboratoires dans les domaines qui sont les siens: linguistique générale et appliquéeconfrontée à la psychologie, à la sociologie, à l'éducation et aux industries de la langue.
Le rythme de parution adopté

-

un titre par mois

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permet la

publication rapide de thèses, de mémoires et de recueils d'articles. Sélnantiques s'adresse principalement aux linguistes, mais son projet éditorial la destine aussi aux chercheurs, formateurs et étudiants en lettres, langues et sciences humaines, ainsi qu'aux praticiens lexicographes, traducteurs, interprètes,
orthophonistes.. . Contact: Marc Arabyan IUf de Fontainebleau F-77300 FONTAINEBLEAU

C L'Harmattan,

1997

-

ISBN:

2-7384-4872-0

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Marc

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Danielle

Bouvet

LE CORPS ET LA MÉTAPHORE
DANS LES LANGUES GESTUELLES
A la recherche de production des modes des signes

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005 PARIS FRANCE -

L'Harmattan Inc. 55, roe Saint-Jacques MONTRÉAL - CANADA H2Y lK9 (Qc)

Du même auteur La parole de l'enfant: Pour une éducation bilingue de l'enfant sourd Presses Universitaires de France, 2e éd., 1989

Approche polyphonique d'un récit produit en langue des signes française

Presse~ Universitaires de Lyon, 1996

La plupart des illustrations de cet ouvrage sont tirées du Dictionnaire bilingue élémentaire de B. Moody et alii, Paris, Ellipses, 1986. Elles sont dues à Anne Catherine Dufour. Je remercie les éditions de l'LV.T. de m'avoir gracieusement autorisée à les reproduire.

Introduction
Les langues gestuelles sont des langues élaborées au sein de communautés de personnes qui n'ont pas l'usage de l'audition. Lorsque la linguistique ouvre son champ d'étude à de telles langues, certains de ses concepts fondamentaux peuvent recevoir un éclairage tout autre. Tel paraît être le cas pour le concept même de « signe », « notion de base de toute science du langage» (O. Ducrot et T. Todorov 1972 p. 131).
En langue gestuelle, la parole quitte le circuit audition - phonation pour se réaliser dans une boucle rétroactive établie entre la vision et le geste. Le signe linguistique change alors de modalité,

son signifiant n'est plus une « image acoustique» mais une
« intage gestuelle» selon les termes mêmes de F. de Saussure, qui estimait que la nature vocale du signe linguistique était « secondaire dans le problème du langage », « les hommes auraient pu aussi bien choisir le geste» (1967 p. 26). C'est en effet ce qui se réalise pour les hommes privés d'audition qui ont élaboré une parole dans la modalité gestuelle, faite pour être vue. Si le geste est aussi présent au sein même des langues vocales, c'est en tant que geste phonatoire, lequel n'est pas fait pour être vu mais entendu pUisqu'il donne naissance à la matière sonore du signifiant. Dans les langue gestuelles, le geste est fait pour être vu ; il constitue la matière même d'un signifiant qui ne donne plus à entendre mais à voir. Les langues gestuelles sont bien productrices d'« images », au vrai sens du terme, puisque leurs signes sont reçus visuellement. Or cette faculté a toujours exercé une grande fascination sur tous ceux à qui il arrivait de découvrir de telles langues, la modalité gestuelle leur paraissant être la modalité privilégiée pour la création d'une langue universelle. Ainsi en 1644 John Bulwer, dans Chirologia or the Natural Language of the Hand, écrit (p. 3) : La main parle toutes les langues, et comme expression uni-

verselle de la Raison, elle est généralement comprise et connue par toutes les Nations, au sein des différences formelles de leur Langue. .

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C'est à cause de telles vues sur le langage gestuel que les sourds ont suscité autant d'intérêt au XVIIIe siècle dans le monde de philosophes comme Condillac. Sa Grammaire (1775), rédigée à l'intention du Prince de Parme auquel il voulait enseigner« les principes des langues », s'ouvre sur cette affirmation: Les gestes, et les mouvements du visage, et les accents inarticulés, voilà, Monsieur, les premiers moyens que les hommes ont eus pour se communiquer leurs pensées. Le langage qui se forme avec ces figures, se nomme langage d'action. Ce langage d'action, bien que constitué de signes naturels, doit être appris (p. 8) : « ... si cet homme n'avait pas observé ce que fait son corps en pareil cas, [Condillac fait référence à l'expression du désir d'un objet], il n'aurait pas appris à reconnaître le désir dans les nlouvements d'un autre». De plus, ce langage n'est pas exclusivement formé de signes naturels (p. 9) : En nous donnant des signes naturels, l'auteur de la nature nous a mis sur la voie pour en imaginer d'artificiels. Remarquez bien, Monseigneur, que je dis signes artificiels, et que je ne dis pas signes arbitraires [...] En effet, qu'est-ce que des signes arbitraires? Des signes choisis sans raison et par caprice. Ils ne seraient donc pas entendus. Au contraire, des signes artificiels sont des signes dont le choix est fondé en raison: ils doivent être ilnG:ginés avec tel art, que l'intelligence en soit préparée par les signes qui sont connus. C'est par analogie avec les signes naturels que sont imaginés les signes artificiels, et c'est à partir de cette approche du langage d'action que Condillac montre que tous les principes des langues se réduisent à l'analogie et à l'analyse. On comprend qu'il se soit fortement intéressé à l'œuvre entreprise par l'Abbé de l'Epée auprès des sourds qu'il éduquait par l'intermédiaire de

leur « langage mimique ». Et il écrit (p. Il) :
M. l'Abbé de l' Epée qui instruit les sourds et muets avec une sagacité singulière, a fait du langage d'action, un art méthodique aussi simple que facile, avec lequel il donne à ses élèves des idées de toute espèce,. et j'ose dire des idées plus exactes et plus précises que celles qu'on acquiert communément avec le secours de l'ouïe.

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C'est ainsi qu'est clairement reconnue la force des signes analogiques pour l'établissement d'une pensée claire. De même Ombredanne dans son traité sur le langage de 1933 fait-il une large part au « langage par gestes» des « sourds-muets ». Il découvre dans ce langage « une transparence qu'on ne retrouve pas dans le langage oral, cela tient à ce que le signe y est plus près de la chose signifiée» (p. 364) et il reconnaît aux gestes manuels « un pouvoir descriptif exceptionnel» (p. 365). Unanimement reconnu par tous ceux qui se sont penchés sur telle ou telle langue gestuelle, le caractère motivé des signes gestuels va retenir notre attention et c'est à partir de là que nous allons tenter de découvrir les différents modes de production des signes gestuels. Le concept de motivation servant de point de départ à notre démarche, nous allons en préciser la portée en linguistique.

1. La motivation et le signe linguistique
Chaque langue vocale ou gestuelle est un système de signes « selon lequel l' expérience humaine s'analyse différemment
dans chaque comnlunauté» (A. Martinet 1967 p. 20). Depuis F. de Saussure, le signe linguistique est défini comme une unité à double face dotée d'un signifié et d'un signifiant qui correspondent respectivement au concept et à l'image acoustique. Définition qui conduit son auteur à poser le principe de «l'arbitraire du signe» (1972 p. 100 et 101) : ù lien unissant le signifiant au signifié est arbitraire, [...] nous voulons dire que le signifiant est immotivé, c'est-à-dire arbitraire par rapport au signifié, avec lequel il n'a aucune attache naturelle dans la réalité. Mais E. Benveniste, revenant (1966 p. 50 sq.) sur cette analyse, met en lumière que lorsque Saussure recourt au critère de réalité, il introduit « un troisiènte terme, qui n'était pas compris dans la définition initiale », le signifié étant le concept et non la chose à laquelle le signe renvoie: « Il y a donc contradiction entre la manière dont Saussure définit le signe linguistique et la nature fondamentale qu'il lui attribue ». Pour Benveniste (idem p. 51) : Entre le signifiant et le signifié, le lien n'est pas arbitraire; au contraire, il est nécessaire... Comment en serait-il autrement? Ensenlble les deux ont été imprimés dans mon esprit; ensemble ils s'évoquent en toute circonstance. Il y a entre eux synlbiose si étroite que le concept« bœuf» est comme l'âme de l'inlage acoustique bof. L'esprit ne contient pas de/ormes vides, de concepts innommés. Après avoir ainsi posé « la consubstantialité du signifiant et du signifié qui assure l'unité du signe linguistique », Benveniste délimite la zone de l'arbitraire (idem p. 52) : Ce qui est arbitraire, c'est que tel signe, et non tel autre, soit appliqué à tel élément de la réalité, et non à tel autre. En effet, pour qu'il y ait un rapport d'arbitrarité entre deux éléments, il faut que ceux-ci puissent exister indépendamment

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l'un de l'autre, leur relation étant non-nécessaire. C'est un tel lien non-nécessaire - et donc arbitraire - entre le signe et la réalité qu'il dénote que « les locuteurs, naïvement, s'efforcent de justifier, de rationaliser, de façon tout à fait logique d'ailleurs, puisque la langue structure pour eux la réalité» (Yaguello 1981 p. 103). C' est justement parce que le lien entre le signe et leréférent est arbitraire - autrement dit parce qu'il Ya absence de lien que les locuteurs naïfs tentent de le motiver. De son côté, Todorov met en lumière le fait que la différence entre le signe et le symbole n'est pas liée au processus de moti vation mais à la façon dont chacun se constitue (1972 p. 277) : Le signe est une structure ternaire car il implique nécessairentent trois termes, et deux relations radicalement distinctes. Le signifiant entre dans un rapport de signification (au sens étroit) avec le signifié ,.l'ensemble des deux peut entrer dans un rapport de dénotation avec le « référent» ,.les deux rapports sont irréductibles l'un à l'autre. [u.] En revanche, le synlbole ne connaît qu'une relation entre ses deux termes constitutifs qu'on appellera respectivement symbolisant et symbolisé. Ces deux termes qui existent indépendamment l'un de l'autre ne peuvent avoir qu'une relation motivée puisque rien en dehors de celle-ci ne pousserait à les associer. Il en est de même pour l'association qui peut s'établir entre un mot et son référent, soit par un lien de ressemblance - ainsi le mot « coucou» peut-il évoquer par ses sonorités le chant de l'animal auquel il se réfère -, soit par un lien de contiguïté élaboré essentiellement à l'époque de l'acquisition du langage (Eliseo Ver6n 1970 p. 61) : Pour un jeune enfant qui apprend à parler, l'association de la perception de l'objet et du son qui le nomme comme des parties d'une mênle expérience globale est un aspect important du processus d'acquisition du langage. Si au sein du signe linguistique, la relation signifiant I signifié est par essence de nature nécessaire et donc immotivée, cela n'exclut en rien les multiples relations de ressemblance et de contiguïté que les signes peuvent établir avec leurs référents. Dans la nature, tout est correspondances:

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L' homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers. [n.] Il est des parfumfrais comme des chairs d'enfants, Doux comme des hautbois, verts comme des prairies (B audelaire) Il en est de même pour le langage dont une des fonctions fonction poétique (Jakobson 1963 p. 248) : est la

J'ai essayé de soutenir le droit et le devoir, pour la linguistique, d'entreprendre l'étude de l'art du langage sous tous ses aspects et dans toute son étendue. C'est ainsi que l'on peut comprendre et Todorov 1972 p. 135) : Ilfaut noter que la communication cette affirmation verbale (Ducrot en

consiste

l'usage

de symboles

tout autant sinon davantage

qu'en

l'usage de signes.

D'où cette idée que les langues gestuelles, du fait même qu'elles recourent à des signes visuels, ne peuvent que favoriser des liens de motivation entre ces derniers et leurs référents sans pour autant perdre leur identité de signes linguistiques à structure ternaire; au sein de .la langue, ils sont des unités à double face, constituées d'W1 signifiant et d'un signifié, et qui opèrent un certain découpage de la réalité conduisant à « une organisation particulière des données de l'expérience» (A. Martinet, 1967 p. 12). Mais si évidents que soient les liens de motivation entre les signes gestuels et leurs référents, comment en rendre compte et comment les défmir? Telle est l'interrogation à laquelle nous allons tenter de répondre.