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Le corps Mongol

De
354 pages
Le corps mongol examine les techniques et les conceptions du corps des peuples mongols. Dans les conceptions de la personne et les usages du corps de ces peuples, l'animal élevé, et surtout le cheval, occupe une place essentielle. Cette relation implique des manières d'être, de penser et d'agir spécifiques que le lecteur est invité à découvrir en suivant deux axes de lecture : un axe diachronique lié au cycle de vie et un axe synchronique relatif au rapport à l'espace.
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L E CORP S MONGOLCon nais san ce des homm es
Col le ct ion di rigée pa r Oliv ier Leserv oisie r
Dé jà parus
Pauli ne GUE DJ, Panafrican isme, religion akan et dynamiqu es
identit aires aux États-Unis. Le chemin du Sankofa, 2011.
Lidia C ALDE ROLI, Rite et technique chez les forgero ns mosse
du Bur kina Fas o. For ger , apaiser , soi gner, 2010.
YazidB ENH OUNET, L’Algé rie des Trib us , 2009.
Al ainB ABAD ZAN, Le Spect acle de la cult ure,2 009.
MarionFRESIA, Les Maurit anien s réfugiés au Sénég al , 20 09.
Marie -Aude F OUERE, Les Rela tions à plaisa nteri es en Afriq ue,
2008.
Natac haG IA FFERI -DOM BRE, Une ethn ologu e à Por t-au- Prince,
2007.
Véroni que M ARCHAND, Organisa tion s et prote stati ons des
com merç ant es en Bol iv ie , 20 06.
Roger B ASTIDE, Sociologie du folklore brésilien, études afro-
brés ilienn es , 20 06.
Virgi nieV INEL, Des femmes et des lign ages, 2005.
El is ab et h C UNIN, Métissage et multiculturali sme en Colombie
(Cart hagèn e) , 20 04.
Phili ppeCHAUDAT, Les mondes du vin , 2004.
SergeT CHERKEZOFF, Faa-Sam oa , 2003.
Pascal e ABSI, Les minist res du diabl e, le travai l et ses
re pré se nt at io ns da ns le s mi ne s de Po to si , Bo li vie , 2003.
Marc Kurt T ABANI, Les pouvoi rs de la coutu me à Vanuatu,
2002.
RogerB ASTIDE, Poètes et dieux, 2002.
Edith KovatsBEAUDOUX, Les Blanc s créol es de la Martin ique,
2002.
Maria T EIXEIRA, Rituels divinatoires et thérapeutiq ue s chez les
Manjak de Guinée -Bissau et du Sénég al , 20 01.
Natha lie COFFRE -BANEUX, Le partage du pouvoi r dans les
Hébrid es écossa ises, 2001.
Virgi nie DE V ERICOURT , Rituels et croyances ch amaniques
dan s le s Andes boliviennes , 20 00.Ga ël le La ca ze
L E CORPS MONGOL
Techniques et concep ti ons nomad es du corps
L' Harm attanIllus tration de couv ertu re : vallée de Ha rh orin, Ao ut 1998 ; photo de
l’ au te ur .
© L' Harmattan, 2012
5- 7, rue de l'École -P ol yt echniq ue ; 75005 Paris
htt p://w ww .librair iehar matt an.c om
di ff us io n. ha rma tt an@ wa nad oo. fr
harmat tan1 @w ana doo. fr
IS BN : 97 8- 2- 29 6- 5601 2-3
EAN :9 78 22 96 56 01 23« C’ es t de nos âmes que s’ es t cons tr uit ton tr avail ! »
Ajaa, moine déf roqué, Da rhad, 49 ans.
Hövs göl, Ba janzür h, 1997.
Mes re mer ciements s’ adr esse nt d’ abor d aux Mo ngols qui ont
par ticipé à l’ élabor ation de cette ré fl exion, aux mongolis ants qui
l’ on t alim ent ée de leurs ques tionnement s et aux autr es cher cheurs
dont le re gard cr itique a su m’ accompagner et me fa ir e douter.
Le lecteur re tr ouve ra la ri che inf lu ence de Ro be rt e Hamayon
(E PHE, Par is), dir ectr ice de mes re cher ches docto ra les, et celle de
Da vi d Le Br eton (U niver si té de Str as bour g) , qu i en fu t le tuteur.Il
sa is ir a celle de mes «m aît res» mongols, C. agdar süren et
S. Dulam (M UI S, Ulaa nbaa tar ), ains i que celle de H. Njambuu et
de S. Ba damhatan, aujour d’ hu i dis par us . Il se ntir a, en fi n,
l’ inf lu ence d’ aut res pair s qui on t enr ic hi et am élior é ce tr avail
com me Fr anç ois e Aubi n (CERI, Pa ris) , Ja cques Le gr and
(IN AL CO, Pa ris) et Tatiana Skr ynnikov a (Im Bi t, Russi e) , ains i
que de plus « jeunes es pr its », au nombr e des quel s, I. Char leux et
Y. Dor ém ie ux (Fra nce) , A. Kami mura et H. Mish imura( Ja pon),
ai ns i que P. Mars h (USA ). Mes remercieme nts s’ adressent,
ens ui te, aux par en ts et amis qui ont patiemme nt su ppor té mes
dou tes sa ns fa illir dans leu r so utien , ainsi qu’àm es collègues de
l’ Uni vers ité de Str as bour g pou r leu r inté rê t qui m’a pr ocuré
l’ éner gie de continuer à nomadis er.
Je remercie aussi les ins titutions qui ont so utenu ces recherches,
so it, sur le plan sc ientif ique et logis tique, le Ce ntr e d’ études
mong oles et si bér ie nnes (P ar is) et le Ce ntr e d’ét udes mongoles
(M UI S, Ulaa nbaa tar ), ains i que, sur le plan ins titutionnel et
fi nancier , les Ac cor ds de coopér at ion fra nco -m ong ole du Mi nis tère
des Af fa ir es Et ra ngèr es (Fra nce) , l’ IREB (P ar is ) et la Fondation
Fyssen (Pari s) .
7
INTR ODUCTI ON
Le co rp s hum ai n « se pr êt e de fa ço n privilégiée à l’ ét ude de la
fo nction de symbolisation » (B effa&Ham ay on, 1989 : 12). Il fo rm e un
objet co mp lexe dont on ne ci rco nsc ri t le sens qu’à trav ers sesmises en
act e. L’ ét ude du co rp s hum ai n doit donc pren dre en co mp te les proc es sus
de co nstruction des sujets, le système de représ en tations et
l’ en vironne ment maté ri el qui s’impose au gest e. Ch aq ue gest e es t un
act e de co mmunic at ion et ch aq ue act e de co mmunicat ion implique une
1sé ri e d’infor mat ions situé es dans le co rps .C es in fo rmat ions sont
indispensables à la co mp réh en sion du mes sage qui pr en d co rp s dans un
co ntexte d’én onciation.
Les peuples mo ngols distinguent deux ax es de le ct ured u co rp s. L’un
es t dia ch ro nique et su it le cy cl e de vie , tandis que l’ au tr e est
synchronique et co rr es pond au « langage du co rp s ». Le pr emi er axe
ren voie àl ’éduc at ion au x habitus du groupe, ces structur es structur ées
structur an tes qui, selon Bo urdieu (1 972 : 256),construisent les sujets. La
2« No tion de te ch nique du co rps » de M. Mauss offrealors un prisme de
le ct ure révélateur des co rp oréi tés mo ngoles. El le perm et d’ an al yser les
co nc ep tions du co rps et de la pe rs onne , ai nsi que leur év olution au co urs
du cy cl e de vie.Elle révèle donc l’ontogenèse des su jets. De fai t, sur
3l’ ax e dia ch ro nique du cy cl e de vie, l’ ef fi ca ci té du «dressage » s’ év al ue
dans le rendement at tendu à l’ âg e ad ulte (M au ss, 1950a : 374-375).
1 Aujour d’ hui, le contexte so ma tique d’énonc ia ti on prend un sens pa rtic ulier da ns le ca dre de la
communi ca tion numérique, via desc la viers d’ or di nateur qui cons tr ui se nt l’abse nce du corp s.
Ai ns i, la communi ca ti on pa r courriel ou sur les sites in te ractifs du We b2. 0 utilise-t-elle une
série d’ ic ônes illu st ra nt le contex te ém otionnel du message. Les «é moticône s » (smileys)
offrentl a possibilité d’a cc om pa gne r un me ssage des ém otions indispensab lesàsa
compré he ns ion. La communicatio n numér ique comp re nd, donc , un me ssage ver bale t des
expr es si ons fa ci al es (voir, en tr e au tr es , Pas tinel li, 2007).
2 Marcel Ma us s posel es fonde me nts de sa réflexion su r la ges tual itéle17 ma i 1934, lo rs d’ un
séminaire de la Société de ps yc hol ogi e. L’a rticle sera d’a bor d publié da ns le Jour nal de
psychol ogie (XXXII 3- 4, 15 ma rs – 15 avril 1935 : 271- 293) , puisl arge me nt di ff usé grâce à
l’o uvrage publié sous la di re ction de C. Lé vi-S trauss (1950a : 363- 386).
3 « Le dre ss age, comme le montage d’ une machine, estlar ec her che, l’ ac qui sition d’ un
re nde me nt.I ci c’ es t un re nde me nt humai n. Cest ec hni quess ont donc les nor mes humai nes du
dressage humai n. Ces pr océ dés que nous appliquons aux animaux, les hommes se less ont
vol ontai re me nt appliqués àe ux-mêmes et àleurs enfa nts. Ce ux-ci sont pr oba blement les
prem ie rs êtres qui aient été ain si dressé s, avant tous le s an imau x, qu’il fallu t d’abord
appr ivoi se r » ( ibid.).
9Les te ch niques du co rp s sont l’« ouvr ag e de la raison prat ique
co lle ct ive et individuelle » (M au ss, 1950a : 369).En ta nt que te ch niques
d’inc arn at ion des sujets, el les organisent les co rp s hum ai ns dans le te mps
et l’ es pa ce . Sel on Mau ss (ibid.: 371),c es « act es tr ad itionnels et
effi ca ces » form en t un en se mb le co hé ren t qui révèle, plus la rg em en t, des
co nc ep tions de la pe rs onne , de la société, de l’ es pa ce et du te mp s, ai nsi
que des perc ep tions de l’ en vironne men t spé ci fi que s. La notion de
te ch nique du co rp s perm et donc l’ an al yse du langage co rp orel actualisé
dans dive rs es inte ra ct ions. El le débouche sur l’ an al yse du se co nd ax e de
le ct ur e du co rp s mo ngol, l’ ax e synchronique de la co mmunic at ion
non-ve rb al e. La «n otion de te ch nique du co rp s » au torise une an al yse
sé mi ologique du langage co rp or el.
L’ ax e de le ct ure synchronique du « co rp s mo ngol » organise la
gestuelle en langage . Il fai t du geste et de sa produ ct ion un discours
4insc ri t dans une gra mmaire sociocultur el le qui structur e les relations
au x au tr es organism es du mo nde, visible et invisibl e. Les catégories
d’orientation som at o-centr ées et les co nc ep tions de l’ es pace qui en
dé co ule ch ez les peuplesmongols fo nt des règ les de l’ ét iquette et du
protocole gestuel, dans leur ét en due et dans leurs va ri at ions, les habitus
qui structur en t les inte ract ions sur l’ ax e synchronique de le ct ure du
co rp s. Le res pe ct du protocole et de l’ ét iquette va ri e selon la
co nnaissance des co des cu ltur el s et des valeurs du gr oupe,ainsi qu’ en
fo nction de l’ ad hésion pe rs onnelle àc es modèles. En outr e,
l’ ap pren tissage co rp or el des règ les de l’ ét iquette es t au ssi le fai t d’une
éd uc at ion informell e dont on mes ure es sentiellement l’ effi ca ci té à l’ âge
ad ulte.L es règ les de l’ ét iquette co nstituent un co rp us de normes qui
se rv en t de modèle au x proc es sus de dr es sage et à l’ év al uation de son
ren dement.
L’une des limites de l’ art icle de Mau ss (ibid.: 365-386) co ncerne la
mi se en ex erg ue des te ch niques du co rp s. Dans la tr oisiè me phr as e de
son art icle,M au ss suggè re de « proc éd er du co nc ret à l’ ab str ai t, et non
pas inve rs em en t » (ibid.: 365),m ai s ne développe au cu ne mét hode
pe rmet tant d’identifier, de décrire et d’an al yser ces te ch niques. Je n’ai
pas fai t d’ ét ude pr ax éo logique des mi ses en acte et en objets du co rps,
mai s une an al yse des man ières mo ngoles d’ êt re, de pense r et d’ ag ir à
4 L’ ét ude desc or poré ités mongol es im plique de consi dé rer l’ense mb le du la nga ge corporel, le s
expr es si ons du sujetà trav er s se s ges tuel lese t le s cl as si fi ca ti ons qui le s jus tifie nt. La gr ammaire
du corps dé si gne less tr uc tures et lesrèg les qui or ga ni se nt le la nga ge corpor el. Les moda li tés
« gram ma tica les»,l es si gnifian ts et less igni fi és du la nga ge corpor el, ca ra ct ér isent chaque
société hum ai ne.
105tr av ers le prism e de ce rt ai nes te ch niques du co rps et d’ une an al yse de la
6co mmunic at ion non-ve rb ale .L es ri tualités ex ami né es pa r le biais de ces
te ch niques rév èl en t des habi tus de genre et de cl as se qui structur en t les
sujets, ai nsi que leurs oc cupations de l’ es pace.C et te an al yse des
te ch niques et des co nc ep tions mo ngoles du co rp s débo uche sur l’ ex am en
de la « fabrique des sujets », de la tr an smission de s habi tus , et des
co nc ep tions du mo nde,construites à tr av ers la mo bilité.
L’ et hnogr ap hie es t souvent fo cal isé e sur le re cu ei l form el
d’infor mat ion lors d’ en tr et iens rép ét és av ec des infor mat eu rs privilégiés
ou non (W arn ier, 1999 : 66). Mais, l’ an thropologu e du co rp s ne doit se
can tonne r ni à l’ en tr et ien ni à l’obse rv at ion pa rt icipante ou fl ottante.
D’ au tr es outils deviennent nécessair es.L a desc ri ption des gestes et de
leurs mo dalités pr at iques d’ex écution ne doit pa s privilégie r les
rep rés en tations que l’on s’ en fait. Cep en dant, sur le te rrai n, ces deux
nive au x s’en trecoupent souvent, ca r be au co up d’informateurs
bienveillants n’hésitent pas à co mm en ter leurs pr at iques.
L’ ét ude des te ch niques mo ngoles du co rps implique un ex am en
mét hodique de ch aq ue te ch nique, nécessite une bo nne maî trise des
gestes et des at titudes, ai nsi qu’une bonne co nnaissanc e des informateurs
qui, mi s en situation de co nfiance, év oquent plus fa ci le men t des sujets
intim es , prohibés ou dangereux. J’ ai privilégié l’observ at ion informel le,
le «v ivr e av ec », mais j’ ai ég al em en t fai t des en tr et iens fo rm el s et
re cu ei lli des biogr ap hies. Les en tr et iens libr es ou se mi -d ir ect ifs et les
réci ts de vie éclair en t les faits obse rv és et rév èl en t ceu x qui ne sont pas
obse rv ab les. Ces mét hodes impliquent de ch oisir des in fo rmat eu rs av isés
et , de préf éren ce, disponibles et bava rds.
5 Da ns le ur article O. Ma rtin et D. Me mmi (2 009 : 23- 46) anal ysentl’influence du te xte de
Ma uss da ns les sc ie ncess oc ia lesf ra nça is es.Depuis les années 1990, la «N otion de techni que
du corps » de M. Ma uss connaît un re ga in d’ in té rê t da ns le quel s’inscritc et te ét ude. J’ai en ef fet
recueilli l’ es se nt ie l de s ma tériaux utilisés pour l’an al yse anthro pol ogi qu e du «c or ps mongol»
entre 1993 et 2003. J’ ai te nt é de res ter au pl us pr oc he de s concep ti ons mongoles du corps
re le va nt de de ux axes de le ct ur e, sync hr oni que et di ac hr oni que . Mo n pr opos n’ es t pa s de
comme nter la notion de M. Ma uss, richement déco rtiquée pa r Jean-Pierre Warnier
(1999 : 22- 35) , ni de comp re ndr e l’ im por ta nce de ce tt e notion da ns l’œ uvre de Ma us s.
6 Ce tt e anal ys e des techni que s et concep ti ons mongol es du corpsrepre nd les ca té gor ie s
ve rn ac ul ai re s du corps. Les pe uples mongols le consi dè re nt comme un suppor t de la personne,
caractérisé par sa vi ta li té.I ls lu i acc or de nt , par al lè le me nt, une va le ur de si gne . Cet te ét ude
anthropol ogi que du «c or ps mongol » compor te donc un «effet Magr itte» , le corp s étant
envi sa gé à travers se s us ages et ses représe ntations . L’«effet Ma gritte »c ons titu e, se lon
J.-P.War nier, «l e corps du litige» (2009 : 171- 197) da ns l’anthro pol ogief ra nça ise du corps,
qui ét udi e le s conce pt ions du corp s al or s qu’ el le pré te nd en anal ys er le s usag es ( ibid . : 192).
11Les co des gestuels form en t un systè me dyn ami que , co nnu et re co nnu
pa r ch acu n qui peut ch oisir de s’y co nfor mer ou , au co ntr ai re, d’ad opter
d’au tr es co des. Ch acunp eutainsi trouv er sa place dans les mo dèles
sociaux idé au x, selon l’ ax e dia ch ro nique du cy cl e de vie au tant que sur
l’ ax e synchronique des inte ract ions. Le co rp s se rt l’ ex pres sion de ce
su jet, en inte ract ion av ec d’ au tr es qui pa rt ag en t, ou no n, so n sy st ème de
rep rés en tations. Une ét ude des gestes doit, parconsé quent, insiste r sur
les statuts lors des inte ra ct ions, sur le car act èr e ident itair e de cert ai ns
gestes, ai nsi qu e sur l’ ex pr es sion indiv iduelle man ifes té e dans ch acun
d’ eu x. Il co nvient de ne pas réifie r la norme do mi nante,m ai s de
l’ en visage r co mm e l’un des mo dèles pe rm et tant l’identific at ion des
sujets. D’ au tr es mo dèles se rév èl en t dans l’ombre de la nor me, à ses
7marg es et dans ses dévianc es .Def ai t, dans les in te rs tic es de la
marg inalité sociale ém erg e l’individualité de cert ai ns sujets,
l’inc arn at ion singuliè re d’ act eu rs so ci au x, la co nstitution de pe rs onnes
8co ns idé rées co mmed if fér en tes .
Su r le terr ai n, j’ ai pr êt é une at tention pa rt iculiè re au x personnag es
possédant un statut singulie r et oc cu pant une place sp éci fi que dans la
société (s pé ci al istes ou pe rs onnes ex cep tionnelles, ma rg inales).En
Mo ngolie , fo rc e es t de co nstaterq ue des personnages singul iers , tels les
ch as seurs ou les mo ines, possèdent des cap aci tés qui les disti nguent des
au tr es me mb res du groupe. Il s ad optent des te ch nique s du co rp s sorties
des co ntingenc es de genr e et d’âg e qui structur ent ordinair em en t la
co hésion sociale.Au plan symboliq ue, l’ él ection ou la fi liation d’un ou
9plus ieurs « es prits destins » (zajaa ) ex plique une pa rt de leur singula ri té.
10Tr ad itionnell emen t, le pe rs onnage «à destin » (zajaat aj ) possédait une
7 La soci ol ogie de la dé viance et l’interactionnismeillustrent la ric he sse de s ca pa ci tés
adap ta tives, à la fois,d es gr oupe s et des indi vi dus fa ce au gouv er ne me nt des corp s.
8 Cf. Les travaux d’ Er vi ng Go ff man( 1961, 1967, 1977) examinen t l’ ut ilisation des nor meset
va le urs so ci al es par des indi vi dus ré el s qui se les réa ppr opr ie nt en lesada ptante t le s modifiant
da ns le urs mises en scène quotid ie nnes.
9 La la ngue de ré fé re nce des ci ta tions est le mongol contem pora in.D ans les transl it té ra tions,
j’utilise l’ API du cyrillique ru sse( nor me ISO9,a va nt la ré visi on de 1995) , do nt le s
équi va le nces : ja ; : ju ; ë: jo ; e: je co rr es ponde nt mieux aux langues mongoles.Pour
l’écriture «c la ss ique », ouï gour o- mongole, dite «a nc ie nne,t ra di ti onne lle », la translittération
suit le systèmea dopté par le Ce ntre d’ Ét udes Mongoles et Si bér ie nnes( EPHE), re pri se par
M.-L . Bef fa et R. Ha ma yon (1975) ;j e pré ci se ra i la référe nc e àc et te écrit ur e par la me ntion
« mg. clas.». Je pr iv ilégie la formef ra nc isée des noms pr opr es qua nd el le exis te . La pr em iè re
occu rren ce du nom pr opr e esta cc om pa gnée de la translittération du term e ve rnacu la ir e entre
pa re nt hè se s.
10 Le s Mongol s ut il isen t l’expre ss ion « à la destin ée ma uvai se » ( muuz ajaat aj ) pour dire d’ une
pe rs onne qu’ elle esti nf or tunée . La «d es ti née» ( zajaa ) es t la pa rt de force vi ta le que ch ac un
12
maî trise ex cep tionnelle des co mp osantes de sa pe rs onne, tel le souf fl e.
Au jourd’hui, il se distingu e par des savoir -f ai re et une fortune
ex cep tionnels. Co mm en t les co rp or éi tés des perso nnages singuliers
rév èl en t- el les les normes et les valeurs co lle ct ives ?
Les pe rs onnes av ec lesquelles j’ ai tr av ai llé sont, en maj eu re pa rt ie,
né es dans les an né es 1940, car leurs pa ren ts ont vé cu les débuts de
11l’ ad mi nistr at ion socialiste .Ce sont des él ev eu rs nom ad es , des
sédentair es , des personnages possédant des savoirs ou des savoir -f ai re
sp éci fi ques (s cu lpteurs, mo ines renommés ou ch as seur s rép utés, et c. ), ou
des pe rs onnes dont l’ ex pé ri en ce est ra re (famille de ju meaux, hé ri tie rs de
li gn ée ch am an ique, et c. ).
Dans la restitu tion des infor mat ions, j’ at tribue les co mm en tair es ai nsi
que le co ntenu de cert ai nes obse rv at ions et en tr et iens à une pe rs onne en
pa rt iculie r afi n de privilégie r une inte rr el at ion signific at ive des
te ch niques du co rps mo ngoles. Cet te mi se en co ntexte d’ él ém en ts
et hnogr ap hiques développe et illustr e des éch an ges et des dyna mi ques de
tr an smission rév él ées pa r l’ an al yse.L ’a ct ualisa tion singuliè re des
infor mat ions ren voie donc à des pr at iques et des co nc ep tions pa rt ag ées
ou, du mo ins, ca ra ct éri sé es pa r un e ce rt ai ne rép ét ition.
Les inte ract ions et les mo uve men ts rep ér és sur le terrain co mp osent
un langage non-ve rb al qui nécessite une an al yse sé mi ologique qui
implique le développement d’un outil visuel. Dans son Ma nu el
d’ et hnographie (1 967 : 35),M ar cel Mauss invite à ét udie r le co rp s par
12 13l’utilisati on rat ionnelle d’im ag es (d es sins , photogr ap hies ou fi lms).
La desc ri ption d’un geste, d’une postur e ou d’une at titude es t dif fi ci le à
doit en tre te ni r et cons er ver . C’est un pri nc ipe dispensé pa r des «esprits des ti ns » (zajaa ), la
pa rt de force vi ta le attribuée àc hac un prédes ti na nt l’indi vi du . Chez lesBour ia te s, la pl upar t de
ces« espri ts -d es ti ns » sont des espri ts de chaman es se,« même si la te nda nce à at tr ibuer la
qua lité de "d es tin " te nd àrenvoye r à tout type d’â mes de morts voire à de s vi va nts » (Hamayon,
19 90 : 691- 694).
11 On tro uve ra en anne xe des élémen ts de la bi ogra phie des pe rs onnes qui, m’ayan t beaucoup
ai dée , sont souve nt me ntionné es da ns cet ouvrage ( cf. in fra :331).Les autres, cellesqui m’ ont
appor tée quel que s inform ations,s ont ci tées di re ct emen t da ns le te xt e. Desé lé me nt s de le ur
bi ogra phies er ont parfo is donnése n not e.
12 Le s travaux de N. L. ukovs ka ja conce rnan t les dé marc he s et le s faç ons de s’asse oi r des
Mongols (voir, en tr e autres , 2002 : 147- 150) s’accompagne nt touj our s de de ss in s,
indispensa bles pour l’ét ude de la ge st ue ll e, du pr ot oc olee t de l’étiquet te.
13 G. Ba teson et M. Mead (1942) insisten t su r la néce ss ité d’ une rech erch e d’a nt hr opol ogi e
visuelle pour l’ét ude de s techni ques du corps. Le ur corpus de phot ographies illu st re les
pr océdures de transm is si on de s ha bitus au cours de l’éduc ation de l’en fa nt,a insi que le
re nde me nt qui en est at te ndu à l’âge adul te.
13

él ab orer , car el le es t souvent lourde, rar em en t ex haustive et,
géné ral em en t, en nuyeuse.De fai t, il ex iste une « rel at ion diale ct ique
en tr e la ré al ité gestuelle et les mo yens visuels et au diovisuels de son
investigation et de son tr ai tement » (K œchlin , 1991 : 21 6).
La langue éc ri te es t «q uasi inopé ran te » pour une ré al ité gestuelle,
car el le ne pe rmet qu’un «p ré -d éco upage de cet te ré al ité.[ …] Il y a,
nous se mb le -t -i l, en tre écr it/image la mê me op position qu’en tre
co mp araison/m ét aphore » (ibid. ). Av ec l’im ag e, «ond écri t globale ment
et l’on co mp are un en se mb le d’ él ém en ts à un au tr e » (ib id. ). L’ ét ude des
mi ses en act es du co rp s impliqu e donc l’emploi de te ch niques visuelles
d’ an al yse et de res titution.
Les te ch niques du co rps de Mauss trouvent un prol ongement dans
l’ et hno-gestique de B. Kœchlin (1 991 : 163), dont l’ ap proche «é co-
systé mi que » as simile le geste à de la pr at ique,et à de la te ch nique.
L’«ethno-gestique » perm et d’ ét udie r les gestes de la vie co ur an te qui
donnent, gr âceà leur fonction préci se , plus fa ci lemen t acc ès au « sens
social» que ceux de la vie festive ou ri tuelle , plus fo rt emen t ch arg és de
« surimpres sion » (ibid . : 197).
La photogr ap hie offre al ors un support plus effi ca ce qu e le film pour
l’ ét ude des te ch niques du co rp s ca r, en fi xant le mo uv emen t, el le ar rête
l’ act ion et l’insc rit dans son co ntexte de réal isation. El le perm et de
dé co mp ose r la te ch nicité impliqué e dans ch aq ue ex pr es sion som at ique,
dont el le propose un co ndensé d’informations. « Les gestes et postur es
en si tuation réel le so nt toujours acco mp ag nés de to ute une ga ng ue
d’ él ém en ts informatifs qui ap pa rt iennent au ssi bien au x ma cro et mi cro
en vironne men ts qu’ à la méc an ique et à la ci nématique,ains i qu’à la
symboliq ue sociale et (o u) cu ltur el le » (ibid.: 21 7).Chaque geste
co nstitue un signe rép ondant à une fo nction physiologique, à un sy mb ole
cu ltur el et à un discours pe rs onnel dont la photogr ap hie perm et de capter
cert ai ns détails.
Dans l’ et hno-gestique de Ko ech lin, le geste se dépl oie dans une
« ch aî ne opé rat oire gestuelle » dont ch aq ue ét ap e co nstitue le thème
d’une photogr ap hie (ibid.: 164).L a visualisation des photog rap hies,
cl iché parcliché, offr e un e desc ri ption séquentielle de la mo rp hologie
d’un geste.L es photogr ap hies, décrites une par une , pu is art iculé es dans
une ch aî ne opé rat oire, illustr en t l’ en se mb le de la ri tua lité mi se en act e.
El les offren t un suppo rt visuel pour an al yse r la maniè re dont ch acun se
se rt de son co rp s.
Mo n utilisation des « ch aî nes opé rat oir es gestuelles » pour an al yser
les te ch niques du co rps des peuples mo ngols s’inspire de la méthode de
14Koechlin. Cep en dant , je ne ch er ch e pas à dé co mp ose r ch aq ue geste ou
ch aq ue te ch nique du co rps, mais à co nstruir e les ch aî nes opé rat oir es
signific at ives d’un en se mb le de te ch niques, co nstitué en fo nction de
va ri ab les som at iques (âg e, sexe), de l’ act ivité (v ei lle,d ép la ce men t, et c.)
ou d’él ém en ts d’ordr e co ntextuel (g es te ordinair e, hospitalité , et c. ).
L’ en se mb le des te ch niques de mo uvement se dé co mp ose, ai nsi, en
te ch niques de ma rch e, de mo nte, de co urse et de saut, et inclut les
man ières de s’ ar rêt er , de se repose r, de s’ al longer et de s’ as seoir.D ans
ch aq ue ense mb le de te ch niques du co rp s, on disti ngue les mo uvements
des fe mm es , des ho mm es , des en fants et des pe rs onnes âg ées.
La juxtaposition de dif féren tesa ct ivités quotidiennes met en év idence
l’im mu ab ilité de cert ai nes te ch niques, ai nsi que les pr incipes de leur (s)
réal isation(s) et les paramètr es de leur cl as sific at ion. Pa ral lèlement, la
supe rp osition de plusieurs te ch niques du co rps illustr e, d’un cô té , leur
va ri ab ilité selon les statuts et les inte rrel at ions et , de l’ au tre, les
possibilités d’ad option, de tr an smission ou de rejet de ce rt ai nes
te ch niques du co rps, dans un co ntexte spé ci fi que ou po ur une cat ég orie
de pe rs onne préci se.Ainsi, l’ ex position simultané e de s as sises util isé es
pour ce rt ai nes act ivités do mes tiques et pour d’au tr es act ivités rév èl e-t-
el le les fa ço ns de s’ as seoir dans ces dive rs co ntextes. Le proc éd é visuel
utilisé illustr e la va ri ab ilité des te ch niques du co rp s en fo nction des
inte ract ions et du co ntexte de leur ex écu tion. Il éclaire l’emploi
d’at titudes similair es dans des co ntextes dif fér en ts et , simultané men t,
d’ ats dif féren tes dans des co ntextes identiq ues. Il co nstruit
vi suell emen t une sé mi ologie du langage gest ueletd onne à voir le
« ren de men t du dr es sage » de l’ en fant à l’ âg e ad ulte.
L’iconogr ap hie photogr ap hique des co rp or éi tés mong oles proposée
rés ulte d’une dé mar ch e intera ct ive.D an s ma thèse de doctor at
Tech niques et représentations du co rps des peuples mo ngols (2 000b),
j’ ai co nstitué un cah ie r iconogr ap hique gr âc e à des outils de PA O, la
public at ion as sisté e pa r ordinateur (ibid.: 520-613).Un an ap rès la
soutenanc e de mon doctor at , en 2001, au co urs d’un no uve au séjour sur
le terrai n, j’ ai re cu ei lli les impres sions, les cri tiques et les co mm en tair es
de mes infor mat eu rs co ncernant le reg ard porté sur leurs man ières d’êt re
à tr av ers cet te iconogr ap hie tir ée de ma thèse de doc tor at . J’ ai res titué
des él ém en ts de cet te et hnologie partagée dans qu at re diaporam as
as sociés à un e base de donné es photogr ap hiques.
Les ci nq cents photogr ap hies du co rp us initial sont disponibles sur
In te rn et (URL : <h ttp://www. mi sha.fr/ mo ngolie> ; en tr ée : Mo ngolie –
Te ch nique du co rp s).C et outil visuel et num éri que se voudr ai t une
mo deste rép onse à l’invitation de C. Lévi- St rau ss, dans son introduction
15de l’ouvrage Sociologie et anthropologie (Mau ss , 19 50a ), à co nstituer
des « ar ch ives inte rn at ionales de te ch niques co rp orel les » (ibid . :X III ).
Les photog rap hies sont organisé es selon deux principes : une
rech er ch e libre qui s’ effe ct ue par le biais d’un menu de «Recherche » et
une mi se en réci t lisible à tr av ers des « Ch emins de le ct ure».Le le ct eur
trouve ra ég al em en t une cart e dyna mique don nant acc ès aux
photogr ap hies pa r la province ou le can ton où el les ont ét é prises. La
rech er ch e libre cro is e plusieurs pa ra mèt res , organi sés en fo ncti on
d’ en tr ées fi xes lis té es dans des menus dé ro ul an ts . El le offre la pos sib ilité
de mu ltiplie r les term es d’inte rro gation. Sa co mp lexité favorise la
rech er ch e pa rmi un gr an d nombr e de photogr ap hies. On peut, donc,
en ri ch ir la base de donné es actuelle av ec de nouvelles im ag es , des textes
ex plic at ifs ou d’ au tr es informations.
Les diaporam as offren t quatr e « ch emi ns de le ct ure» du mê me
co rp us de ci nq cen ts photograp hies. Il s juxtaposent les rega rds de
l’ et hnologue et cel ui des au tochtones. Les deux diapo ram as co ns ac rés
au x te ch niques du co rps et au cy cl e de vie co rres pon dent au reg ard de
l’ et hnologue, et ceu x qui illustr en t le tr av ai l de l’ él ev ag e et la vie
14quotidienne, au reg ard de ses infor mat eu rs . Je fe ra i rég uliè rem ent
référ en ce à cet te iconograp hie , afin d’illustr er les di ffér en ts él ém en ts
ex ami nés dans cet ouvrag e.
Le prisme des te ch niques du co rp s révèle dif fé ren ts as pe ct s
signific at ifs des co nc ep tions de la pe rs onne, du co rp s et de
l’ en vironne men t. Il écl ai re desc ar act éri st iques cult ur el les, so ci al es,
éco nomiques ou religieuses des peuples mo ngols. Il met en év idenc e des
mo dalités nom ad es d’ êt re au mo nde, d’ag ir et de pense r le co rp s.
L’obje ct if de cette rech erch e est d’ ét udier la ri ch es se des co rp or éi tés
mo ngoles afi n d’éclair er ce rt ai ns as pe ct s d’une tech nicité co rp or el le
cara ct éri stique des peuplesmongols qui pa rt ag ent un rap port au mo nde
fo ndé sur la mo bilité , liée à leur mo de de vie pastor al nom ad e. Il s’ ag ira
de co mp rendre les us ag es et les sens pr êt és au co rp s à tr av ers les
te ch niques et gestuelles qui le ca ract érisent dans un cont ex te.
14 J’ai fil mé mes info rm ateu rs au mome nt où ils pre naient conna issan ce de ce s imag es . Ces
fil ms ne pe uve nt pasê trem is à dispos ition du le cteu r. Ils ont , néanmo ins, pe rmis l’anal yse du
re gar d de mes info rm ateu rs sur l’ et hnographie pr oposé e da ns ma th èsede doc to ra t, et re st it uée
da ns un montage de phot ographi es . Ce ttee xpé rience d’e thnol ogie par ta gée conf ir me
l’h ypot hèse de Syl va ine Conord (2000 : 91- 116) se lon la quelle l’ et hnol ogue insi st e sur le
contex te de pr oduc ti on et le contenu inform at if de l’ imag e, ta ndis que le s su je ts phot ographiés
pr oposent une mise en scèn e d’e ux-mêmes. La ba se de donné es cons titu ée ne de ma nde qu’à
s’enrichir d’au tr es phot ographies (c ont act: gae ll e. la ca ze @mis ha .fr).
16La maj eu re pa rt ie des mat ériaux utilisés pour cet te an al yse provient
15d’ét udes et hnograp hiques ré al isé es en tre 1993 et 2003 , dans la
16« provinc e » (aj mag ) du Hö vsgöl, dans le cen tre-nord de la Mo ngolie,
17dans une vallée située en te rri toire da rh ad , à la fro ntiè re de la zo ne de
18peupl emen t halh . Mo n an al yse des co rp oréi tés mo ngoles se fo nde sur
une ap proche co mp ar ée des ri tualités quotidiennes de plusieurs peuples.
Hormis la proximité linguistique , plusieurs él émen ts fav orisent la
co mp ar ai son de peuplesmongols qui pa rt ag ent des tr ad itions lié es au
pastor al ism e nom ad e, un fo nd de croyanc es ch am an iq ues, l’influenc e du
bouddhism e et cel le d’une idéologie d’ob éd ience sociali ste.La dé mar che
ad opté e met en pe rs pe ct ive les pr at iques et les co nc ep tions du co rp s des
Mo ngols de Mo ngolie – Da rh ad et Halh – av ec celles d’ au tr es peuples
19mo ngols de Ch ine et de Ru ssie . El le perm et de co mp ar er les
informat ions re cu ei llies sur le te rrai n et cel les of fert es par la litté rat ure
20et hnogr ap hique .
Ma dé mar ch e ne vise pas à ét udier les co nc ep tions du co rps de
ch aq ue groupe mo ngol, mais ch erch e àm et treen évid en ce les as pe ct s
déte rmi nants de leur dive rs ité en insistant sur les spé ci fi ci tés des
15 J’ai pas sé pl us de ci nq ans «s ur le terrain» : près de quaran te mois en territo ir e dar hadet
da ns d’a ut res aj mag de Mongolie , ai ns i qu’ une vi ngt ai ne de mois da ns de s pa ys voisi ns–
Mongolie -I nt ér ie ure et Xi nj ia ng (C hi ne) , Bouriatie (R uss ie ) et Ka za khs ta n.
16 Da ns la restitu ti on des donné es,l a la ngue de référe nceest le mongol ha lh. Les term es
ve rn ac ul ai resé cr itssans pr éc is ion vienne nt, donc , du ha lh. La référe nceà d’autres dialectes
mongols sera me ntionné e en ab ré gé : « dh. » pour lese xpre ss ions da rh ad, «br. » pour ce lles du
bouria te , «kl. » pour le kal mouk, et «oi. » pour l’ oï ra te . J’ ut il is er ai égalemen t «kz. » pour le
ka za kh, « rs.» pour le russ e, «s kt.» pour le sa ns kr it, «c h. » pour le chi nois, «ma. » pour le
ma ndc hou et « tb. » pour le tibétai n.
17 Au plan lingui stique, le da rhad es t un di al ec te mongol du gr oupe septe ntriona l, pr oc he du
bour ia te,caractérisé pa r son acce nt et pa r l’em pl oi de que lques term es spécifique s. On compte
environ 15000 locute urs de dar ha d en Mongolie , où le gr oupe sep te nt ri onal occ upe le tr oisièm e
ra ng des la ngue s non-hal h.
18 En Mongolie , la la ngue de l’ense igne me nt , de l’admi nistrati on et de s se rvices, es t le ha lh. Les
Ha lh forment la population majoritaire da ns le pa ys , ta nt du poi nt de vue du nom bre (85% de la
population) , que de la pos ition éc onomique et politique . Pr ès de ne uf di xièmes d’entree ux
rési de nt à Ulaanbaa ta r.
19 L’ obs ta cle ma je ur à la communi ca tion en tr e les pe uples mongols rési de su rt out da ns
l’a ba ndon pr ogressif du mongol hor s de la Mongolie,a u pr ofit du russ e ou du chinois.
L’ interc om pré he ns ion n’e ff ac e pas lesi de ntités respectives de chaq ue gr oupe mongol qui
adopte différents élémen ts de l’h is to ir e localee t conna ît l’ in fl ue nce de se s voi si ns.
20 Je res titu e les ver batim issu s du te rr ai n, tradui ts , da ns une police pl us pe tite et en retrait pa r
ra pporta u corps du te xte. J’ utilise des pse udonymes pour nomme r mes informateurs, dont les
pr inci pa ux sont pré se ntés àl a fin de ce livre (cf. in fra : 331).
1721Mo ngols Da rh ad et Halh. La « mo bilité nom ade » im pli que -t -el le des
man ières d’ êt re au mo ndes pé ci fi ques ?D es co nc ep tio ns du co rp s et de
la pe rs onne ?Lamobilité en tr aî ne -t -el le la co nstitution de co rp or éi tés,
d’habitus , de sensibilité s ou de pe rcep tions signific at ives d’un mo de
22d’êt re nom ade ?
L’ an al yse co mp arée des co nc ep tions et des te ch niques du co rp s de
plusieurs peuples mo ngols illustr e des bricolages signific at ifs de la
société dans laqu el le vit ch acun d’ eu x. El le s’ av ère nécessaire
co mp te -t en u de la rar et é des sources dont nous disposon s sur les
nom ad es d’ As ie septentrionale.Elle en ri ch it la co mp réh en sion des
co rp oréi tés da rh ad et halh. El le trac e, ai nsi, les co ntours d’un c ad re
d’an al yse ho mo gène,m ai s né an mo ins virtuel, regrou pant des peuples
tur co -mo ngols d’ As ie septentrionale, de tr ad ition pastor al e no mad e.
Cet te déma rch e pose plusieurs dif fi cu ltés. To ut d’abord, la dive rs ité
des sour ces fait ém erg er des co nc ep tions et des représ en tations pa rt ag ées
pa r ce rt ai ns peuples mo ngols, sans pe rm et tr e d’ év al ue r leur actualité
ch ez cert ai ns d’ en tr e eu x. Il es t parfois dif fi ci le de date r l’ an ci en neté de
cert ai nes pr at iques, le ur pérennité ou la pé ri ode de leur dispa ri tion.
En suite , l’utilisation de sources de te rr ai n et de la litté rat ure
an thropologiq ue trouble la détermination te mp or el le des él ém en ts
rap portés. En ef fet , be au co up des sources éc ri tes utilisé es datent de la
pé ri ode soviétique . Or, les et hnologues et spé ci al istes de cet te ép oque
tendent à renvoye r du cô té du « tr ad itionnel », sans au tr e pr éci sion
te mp or el le, tout ce qui ne rel èv e pas de la « mo de rnité» socialiste.La
co mp ar ai son des donné es et hnogr ap hiques et des so ur ces de se co nde
mai n révèle né an mo ins cert ai ns proc es su s d’ac cu ltur at ion ab outis ou en
co urs.
J’ ai ef fect ué cette re ch er ch e du ran t la « pé ri ode de tr an sitio n », à
l’ au be de la re co nstruction post-socialiste , en plein es sor du sentim ent
nationaliste . Les rev en dic at ions identitair es jouent, donc, un rô le
impo rt an t dans les représ en tations mi ses en co rps et en objets. Dans le
21 Le nomadis me se caractérise pa r la pé riodici té et la ré gul ar ité de s mouve me ntse t un ha bi tat
mobile . Il ne pe ut se ré dui re au seu l pas tora lisme. Aussi, comp ar er ons -nous les techni ques du
corps des pa steurs nomad es mongols àc el les d’a ut res nomades, pour certainsc ha sseurs. Pa rmi
les pe uples mongols de trad ition pas tora le nomade, ce rt ai ns pra ti que nt encore un nomadis me
« entier », ta ndis que d’au tr es , ha bita nt une pa rtie de l’année da ns des bâ timents «e n dur » et
fixes,s ont pl ut ôt se mi-nomad es.
22 On pe ut se demander,à la suite de Le monnier (2006 : 20),c omme nt pe ut -on se se nt ir,s e
pe ns er ou êt re «à moitié nomade» ? Autremen t di t, comme nt un gr oupe pe ut -i l se sentir
« semi-nomade» ? Mê me si elle se ré duit, la mobi li té continue à occupe r une placeessentiel le
da ns le s ma ni èr es d’ê tr e au monde de pe uples de tradition nomade.
18qu es tionne men t pos t-so ci al is te de l’ et hnicité , l’origine gengis khanide
devi en t un instrum ent de cl as sific at ion, de hié rar ch isation et de division
des peuplesmongols (Bulag, 1998).Le proc es sus d’ es sentialisation de
l’identit é halh en lieu et place de l’identité mo ngole et la légitimité
récl am éevia les origines gengiskhanides donnent na issanc e, ch ez les
« mi norités », co mme les Da rh ad , à no mb re de proc es sus identit ai res,
pa rfo is co ntr ad ictoir es les uns av ec les au tr es.La co nf usion induite dans
les co nc ep tions du co rp s et de la pe rs onne pa r ces proc es sus rend
dif fi ci le l’historicisation des pr at iques ou des discour s. La pe rs pe ct ive
co mp ar at ive es t, donc , parfois privilégié e sur l’insc ri ption préci se des
donné es dans leur co ntexte historique.L a natur e des so urces disponibles
et la dé ma rch e ad optée pour l’ ét ude pe rm et tent né an mo ins d’ ac co rd er
une at tention pa rt iculiè re au x re co nstructions post-socialistes.
Dans la premiè re pa rt ie de l’ an al yse , ap rès une an al ys e cri tique de la
notion de te ch nique du co rp s, je propose rai un br ef ap erçu de l’histoire
des Da rh ad du Hö vsgöl, un ex am en de la dé fi nition mo ngole du co rp s,
des structur es de la parenté da rh ad et de l’organi sation du groupe
dom es tique où s’ eff ect ue un e pa rt ie de la socialisation de l’ en fan t. Je
pose rai , ai ns i, le cad re et le co ntexte de ma re ch er ch e. J’ ex ami ne rai,
en suite , le proc es sus de co nstruction de la pe rs onne, c' es t- à-dir e les
te ch niques mo ngoles de « dr es sage » depuis la gest at ion jusqu’ à la
nubilité , en suivant les ét ap es prim ai res et se co ndaires du proc es sus de
socialisation. Les te ch niques mo ngoles de dres sage et les passages
fran ch is au co urs de l’ en fan ce mo dèlent le co rp s adul te. Il s perm et tent
l’inc arn at ion de la pe rs onne et la fabriqu e du sujet.
La deuxiè me pa rt ie de l’ an al yse portera sur les tech niques de la
co nsommation al im en taireet les soins du co rp s. Ces deux catégories de
te ch niques du co rp s en co nc ern en t les limites, le s orific es et les
fro ntiè res.L es soins co ntribuent àmodele r les li mi tes du co rp s,
rég uliè rem entf ran ch ies par les al im en ts et ce rt ai nes ex crét ions.L ’ét ude
des te ch niques d’ al im en tation et des soins du co rps ré vèle la co ntinuité
du dres sage au co urs du cy cl e de vie,chaque ét ap e d’âg e donnant lieu à
un nouve au dr es sage et , pa rfo is, à des ri tuels. Le proc es sus de fabric at ion
des sujets co ntinue ai nsi tout au long de la vie , car, pour les peuples
mo ngols, la qu al ité hum ai ne du co rp s n’ es t pas dé fi nitive men t acquise,
mai s toujo urs àa ct ualise r. L’hum an ité es t av an t tout une posture
cara ct éri sée par des man ières d’ êt re, de penser et d’ ag ir.
Po ur fi nir , l’ ex am en des te ch niques mo ngoles de la veille et du
mo uvement met traen év idenc e des co nc ep tions de l’es pa ce centr ées sur
le co rp s. Premie r lieu d’inc arn at ion du sujet, le co rp s se rt de réf éren ce
dans l’orientation et le dépla ce men t dans le mo nde . Po ur les peuples
19mo ngols, il es t un mo yen de co nnaître l’ en vironn emen t gr âc e aux
pa rco urs ef fect ués dans le cad re de dive rs es act ivités. En outr e, si
« l’ ap pr en tissage par co rp s » joue un rô le important da ns l’ év ei l co gnitif
de l’ en fant (W arn ier, 2009 : 192) , il joue un rô le pa rt iculie r ch ez les
peuples nom ad es du nord de l’ As ie où les co nc ep tion s et l’organisation
de l’ es pace se fo ndent sur des ap propriations prax iques. Po ur les
nom ad es , la co nnaissanc e de l’ en vironnement réside dans la form at ion
23co ntinue de mo uve men ts à tr av ers l’ es pace .La mo bi lité oc cu pe une
pla ce es sentielle dans leursmodes d’ êt re , d’ ag ir et de pen se r lem onde.
23 Le s « cairns » ( ov oo ) ér igés au sommet de s pl us ha utes montagnes , près des sourc es sacrée s
ou thérapeutiques,a insi qu’au dét our desr outes, serventà ma rquer l’ em prei nte te rr it or ia le des
gr oupesqui ont l’u sa ge de ces es pa ces et à consa cr er ces lieux ai nsip lacés sous la tutelled’un
espri t tu té la ir e. Chaque pa ssa ge pr ès d’ un ov oo im plique une circ um am bulation, des libations
d’alcool ou de laitages, ou le dé pôt d’ of frandes.PREMI ERE PA RTI E :
LA CONSTRUCTI ON DE LA PE RS ON NE
En tr e-t emp s, il arri va que la premiè re ép ouse de Mango u-ch an mi t
au mo nd e un fi ls. Les devins, ap pelés pour dire la destiné e de
l’ en fan t, lui prophétisè ren t tous un av en ir heur eu x, disant qu’il
vivr ai t longte mp s et qu’il deviendr ai t un grand prin ce. Peu de
jours ap rès , il ar ri va que cet en fan t mo urut.
(Guillaum e de Ru brou ck , 1255,X XXV : 303-304, in Kapple r,
1993 : 192).Au jourd'hui, en Mo ngolie , un savant bricolage se repè re dans les
te ch niques et co nc ep tions du co rp s qui util isent des représ en tations
1 2iss ues du ch am an is me past or al nom ade et du bouddhisme indo-tibétain .
Au XXè me siè cl e, l’introduction de co nc ep tions biom éd ic al es et de la
méd ecine al lopathique a ac cru la co mp lexité des proces sus développés à
3la suite de la co nve rs ion des peuples mo ngols au bouddhisme .
L’ ad mi nistr at ion socialiste (1 921-1990) d’inspir atio n soviétique a
la rg em en t favorisé leur ad option de co nc epti ons du co rps
an at omopathologiques.
L’ et hnograp hie des te ch niques mo ngoles du co rp s met en év idence la
co ex is tenc e de réf éren ces is su es d’un sy st ème ch aman ique, ét ro ite ment
lié au pastor al isme nom ad e, et d’ au tr es lié es au bouddhism e. La
co hésion en tr e ces réf éren ces s’ ef fect ue act uelle men t sous le co uve rt
d’un idé al co rpor el an at omopathologique , dont la dif fu sion es t liéeà
l’ ex pansion de la bio méd ecine et au x règles de l’hygiène.
La notion de te ch nique du co rp s ne privilégie pas le s mo ments de
4ru ptur e co rr es pondant à la mal ad ie .De fai t, en mo ngo l, le te rmecorps
1 L’ une de s idéologies pré se nt es da ns le s conce pt ions du monde de s Darha d co rr es pond, se lon
la terminol ogi e de R. Ha ma yon (1990) , à un « chaman is me d’ élevage» . Se lon Ha ma yon
( ibid.), chez les Bour ia tesc has se ur s, le chaman is me re lè ve d’ une structure or ga nisée da ns une
pe rs pe ctiv e d’a ll ia nc e av ec le s entités du monde nat urel et (s ur)n at ure l, ta ndi s que ch ez les
Bour ia te s éleveu rs , le chaman is me se fonde su r une pe rs pec ti ve de fili ation. Les différen ces
entre ce s de ux vi si ons du monde sont stru ct ur el le s. Or , nous y re viendr ons , di ve rs éléments
indi que raie nt une pr oxi mi té culture ll e en tr e le s Da rhad et le s Bour ia te s, de ux pe upl es mongol s
de la ta ïga.
2 Le s modè le s vé hiculés dura nt l’ad mi ni st ra tion ma ndc houe en Mongolie (1644-1911) ont
connu, d’abor d, l’adhés ion des nobles in té res sé s par les nouve ll es oppor tunité s off er te s par cette
al lé gea nce . La conve rsion au bouddhisme afavor isé l’é mergence des clans Ha lh au XVIIème
siècle,tandis que le urs ad mi ni st rés ont continué à pra tiquer le ch aman isme . La large conver si on
de ces dern ie rs au cours de s XVIIIème et XIXè me sièc le s s’est effectué e gr âce à l’influen ce
symbolique et ma té ri el le cr oissante des monas tè re s et des nobl es conve rtis.
3 Le s Mongol s Ha lh se sont conve rtis au bouddhism e àl a fi n du XVI èm e si èc le , pe u ap rès ce ux
de Chine, le s Darhad au XVIIè me siècle et le s Bour ia te s au XVIIIème siècle.
4 À la fin de son ar ti cl e, Ma uss (1950a : 382- 383) évoque le s techni ques de soin du «c or ps
anor mal». En ta nt que di sc our s su r le corps, la ma la di e fa it l’ obj et de pratique s re pé ra bles,c ar
la is séesa ux ma ins de spécialistes. En déséqui li br e, le corp s por te des expr es si ons identitaires
que différentes idéologies cherchent às ’a ppr opr ier. Son ét ude ré vèl e, al ors, les ma ni pulations et
les pr oc essus d’adap ta ti on à d’a utres dogm es . Aujour d’ hui , le s syst èm es étiologico-
thérapeutiques utilisése n Mongolie pr ovienne nt au ta nt de la bi omédecine russo -s ovi étique , que
de la mé dec ine indo-tibétai ne, consi dé rée comme «tra ditionne lle» ou des thérap ies pl us
autochtones,c or responda nt à la sphè re d’activités au tr ef oi s ré se rvées aux chamanes ou à
d’autres guér is se ur s. Se ules le s ma la dies at tr ibuéesa u dé pa rt de l’âme ou à l’ at ta que d’ un
ma uva is esprit né ce ss it aien t l’ ac tio n du chamane( Ha ma yon, 1978 : 55- 72).
23se cara ct éri se pa r sa vitalité , sa santé et son ach èv em en t. Les te ch niques
quotidiennes du co rp s nor mal sont plus dif fi ci le men t repé rab les que les
ri tuels de rép ar at ion de l’ an ormal. El les fo nt donc mo ins l’objet de
st rat ég ies d’ accu ltur at ion. Cep endant, plusieurs dé cal ag es ou
co ntr ad ictions se ret ro uvent dans les co nc ep tions du co rp s et de la
pe rs onne ai nsi que dans dive rs as pe ct s de la vie desp eu ples mo ngols.
Une dé co nstruction devient nécessair e pour co mp ren dre les str at ég ies
individuelles ou co lle ct ives, inte rn es ou ex te rn es , im pliqué es dans ces
dé cal ag es . Il ne s’ ag ira pas d’identifier ce qui relève du ch am an is me , du
bo ud dh is me ou du positivism e dans les pr at iques et co nc ep tions
mo ngoles du co rp s, mais de met tre en év idenc e les influ en ces à l’origine
de ce rt ai nes mo dific at ions survenues ch ez ce rt ai ns peup les mo ngols.
Po ur co mm en ce r, il faut dé fi nir et ad ap terau co ntexte mo ngol la
« notion de te ch nique du co rps».Ensuite , nous ex amin ero ns l’ en se mb le
des ét ap es qui sc an dent l’ en fan ce , de la gros sesse jusqu ’à l ’ac cès à l’ âge
ad ulte , ai nsi que les ri tuels sanctionnant les passages de l’une à l’ au tre.
Cet te an al yse débouchera, dans un troisiè me te mps, sur l’ ex am en du
dres sage, dans sa co ntinuité , tout au long de la vie.
24CH APITRE 1. LA FA BRI QU ED UN HUMAIN
Les te ch niques du co rp s désignent « les fa ço ns dont les ho mmes,
société par société, d’une façon tr ad itionnelle , savent se se rv ir de leur
co rp s » (1 950a : 365).C et te notion implique un « trip le point de vue,
cel ui de l’« ho mm e total » » (ibid.: 369), dont les act es s’insc ri vent dans
des logiques « physiologiques et psycho-sociologiques » (ibid . : 384).
L’ én umér at ion biogr ap hique que Mauss (ibid.: 376-38 3) ét ab lit des
ét ap es de la vie (d e la naissanc e à l’ âgeadulte ) dé ro ul e une ontogenèse
idé al e. Le proc es sus de co nstruction d’un sujet s’ effe ct ue pendant
l’ en fan ce.C et te ét ap e de la vie doit donc pa rt ic uliè rement ret en ir
l’ at tention. El le co mp rend deux mo men ts distincts pour les peuples
mo ngols. Le sevrag e du nourri sson, puis le dr es sage de l’ en fant visent
res pe ct ivement, au plan symboliq ue, à stabili se r le liend e l’âmeau co rps
et,au plan so matique,à lui fai re acq ué ri r la maî tri se des co mp orte men ts
cara ct éri sant l’hu mai n socialisé.Au co urs de ces deux ét ap es, plusieurs
te ch niques de dr es sage as sur en t l’ éd uc at ion.
1.L ES TECHNIQUES DU CORPS
La pr emi ère phr ase de l’article de Mauss doit pa rt iculiè re men t ret en ir
5l’ at tention . Mauss y propose d’en visager la notion de te ch nique du
co rp s co mm e un en se mb le co hérent de te ch niquesp lurielles, ch acune
rep rés en tant un as pe ct de la te ch nicité co rp or el le d’un e société ou d’une
6cu lture .Chaque te ch nique du co rps met en sc èn e une ch aîne opératoire
fai sant ét at d’un rapport au mo nde spé ci fi que.L ’ense mb le des
te ch niques du co rp s révèle la te ch nicité globale d’un gr oupe,c ’es t-à-dire
le rap port en tr e son systè me te ch nique, son organisation sociale et son
mo de de vie, ses co nc ep tions de l’ es pace et du te mp s, du co rp s et de la
7pe rs onne .Ainsi, ch aq ue te ch nique du co rp s se co nstitue -t -el le à pa rt ir
5 « Je di s bien les [les it aliques sont de l’aute ur]t ec hni que s du corp s par ce qu’ on pe ut fairela
théorie de la techni que du corpsà pa rtir d’ une ét ude, d’ une expos ition, d’ une des cr ip ti on pur e et
sim ple des techni que s du corps » ( ibid. : 365).
6 La « No ti on de techni ques du corps» offre un out il par ticu li èrementintéressant pour ét udi er
l’axe de le ct ur e di ac hr oni que du corpsact ual is é da ns le véc u qu’en ont les pe uples mongols.
7 Ce tt e dé ma rc he es t au cœ ur de l’es sa i de morphol ogi e sociale que Ma us s (1950c ) consa cre
aux « Es qui ma ux ». El le se re tro uve au fonde me nt de la technol ogie culturelle, et notam me nt
de s travaux d’ A. -G . Ha udr ic our t ou d’ A. Le roi- Gour ha n. L’a nal ys e de Ma uss cons tr ui t un
« cadre classificatoire dest ec hnique s » pa r « l’anal yse des ch aî ne s opé ra to ir es » au fonde me nt
des ges tes techni ques (Mar tin et Me mmi, 2009 : 23- 46) . Je re prends ce «s ouc i cl as si fi ca to ire»
da ns l’inve ntaire des techni que s du corp s qui or ga ni se ce t ouvra ge.J e l’adapte à l’anal yse
25
d’au tr es te ch niques. Parexe mp le , la ma rch e inclu t les te ch niques
man uelles. En outr e, ch aq ue te ch nique ap pa rt ient à un systè me plus
la rge: la mar chef ai t ai nsi pa rt ie des te ch niques de la veille et du
mo uvement.
Les caté gor ies de tech niq ues
Dans son art icle,Mar cel Mau ss propose des principes de
cat ég orisation des te ch niques du co rp s. Il en donne un e «énum érat ion
biogr ap hique » (1 950a : 376-383) . Il distingue les te ch niques de la
naissanceet de l’obstétrique, les te ch niques de l’ en fan ce, de
l’ ad olesc en ce et de l’ âg e ad ulte.P ar là , il sépa re l’ éduc at ion de l’ en fant
et la mi se en pr at ique des ap pr en tissages à l’ âgeadulte. Il oppose ai nsi le
« dr es sage » de l’ en fan t et le « rende men t du dres sage » à l’ âg e ad ulte
(ibid. :3 74).
En utilisant le terme de « dr es sage », Mauss co mp arel ’éd uc at ion de
8l’hum ai n au dr es sage de l’ an im al dom es tique .Le« dr es sage » de
l’ en fan t co nstitue « un e éduc at ion au x man iè res d’ êt re du groupe »
(ibid. ), de la mê me man ière que le dr es sage de l’an im al dom es tiqué
l’ éd uque au x fo nctions qu’on lui at tribue ra un e fo is ad ulte. Le dres sage
de l’ en fant co nc ern e des co mportements qui cons tituent la grille
d’ an al yse des habitus de l’ ad ulte.D an s cet te notion de dres sage,
M. Mauss insiste sur le co nfor mi sme de l’ âg e ad ulte , pé ri ode de
9tr an smission de son propr e dr es sage dans cel ui de sa de sc en dance .
Si « ces proc éd és qu e nous ap pliquons aux an im au x, les hom mes se
les so nt vo lo nt ai rement ap pliqués à eu x- mê mes et à leurs en fants »
(ibid. ), en d’ au tr es term es , si l’hum ai n fait l’objet d’un « dres sage »
co mp ar ab le à celui des anim auxélevés, al ors, la notion de te ch nique du
co rp s pe rm et une ét ude privilégié e du langage co rp orel des peuples
visuelle du la nga ge corporel mongol,s el on des pr océdure s expliqué es da ns l’intr oduc ti on. Il en
résulte une bas e de donné es visuel les de la sémi otique corpore lle( disponi bles ur In te rnet
en VF) , URL :< http ://www. misha. fr /m ongol ie > ; en tr ée : Mongol ie -T echni que s du corp s).
8 La domestication est dé fi nie pa r J.-P. Di gar d (1990 : 249) comm e une «a ction que l’ homme
exerce en permanen ce sur les animaux qu’il pos sè de ne se ra it-ce qu’en les élevant et
éventuel le me nt en les expl oi ta nt ».
9 L’ es se nt ie l de la transm is si on conce rn e la sociab ilité, dé fi ni e commel ’ensem ble des rè gl es de
conduite que chacun doit obse rv er re la ti ve me nt aux autres et en fonctio n des pos itions sociales
resp ec tives de ch ac un. Le pr ocessu s de soci al is ation vise l’ ac quisition de s sa voi rs et cr oya nc es
dé ve loppése t cumu lés pa r un gr oupe,a insi que les sa voir-faire techni quesetl es ca té gor ie s qui
struct ure nt l’appréhensi on du monde (Héraux, 1991 :309, 318) . La tra ns mission conce rne
auta nt le s ma nières d’ê tree t d’agir que ce ll es de pe ns er.
2610mo ngols de tr ad ition pastor al e nom ade .Chez ce s peuples, des
te ch niques du co rp s sp éci fi ques ca ract éri sent ch acun selon so n st at ut,
so n act ivité et sa positi on dans le te mps et l’ es pa ce , ai nsi que selon ses
inte ract ions. La notion de te ch nique du co rp s ad ap té e au co ntexte
mo ngol rév èl e les proc es sus de fab ri cat ion du sujet, ai nsi que les habitus
qui organisent la co hésion sociale, l’inc arn at ion des protocoles
statutair es et des mo dalités relationnelles.
Les te ch niques du co rp s produisent les sujets en leur fo urnissant les
schè mes indis pens ab lesp our ad opter une posture socialement
sign ific at ive.L eu r pe rm et tant de se co nstruir e, el lesl es éd uquent aux
habitus qui organisent la vie sociale. Po ur les peup les mo ngols de
tr ad ition pastor al e nom ad e, la le ct ure du langage co rp or el s’ef fe ct ue
co njointe men t su r l’ ax e dia ch ro nique de la co ns truction du su jet au co urs
de la vie et sur l’ ax e synchronique d’ ex pr es sion d’un su jet dans le mo nde
en vironnant. Po ur ces peuples, les relations au mond e passent pa r la
méd iation de l’ anim al.Lar el at ion hom me-anim al se trouve donc au
cœur des co nc ep tions de la pe rs onne.
J. -P. Wa rn ier (1 999 : 22) souligne , à juste titr e, les dif fi cu ltés de
M. Mauss à distinguer les te ch niques du co rp s seul (m ar ch e, so mm ei l,
as si se, al im en tatio n, soi ns du co rps, et c. ) et les «t ech ni ques de mi se en
objet » (ibid.), impliquant un outil. Cette distinction rés iste,en eff et,
dif fi ci le men t à l’observation des pr at iques, car le co rp s hum ai n n’ est
11ja mai s act ivé «s eul»,c ’es t-à-dir e nu et sans objet . Cependant, Mau ss
12util ise cet te distinction pour dr es se r un inventaire limité qui, préci se-
10 L’anal yse se cons tr ui t à pa rt ir d’ une ét ude comp ar ativ e des techni ques du corps de pl us ie urs
pe uples mongol s. Di ffé re nt es conve ntions sont donc adoptées pour faciliter la le ct ur e.
L’expr es si on «population/ pe uple mongol(e)» dés igne tous les gr oupe s mongols de Chi ne, de
Russie et de Mongolie et,s ous une formea djectival e, «m ongol » renvoie aux pe upl es qui
pa rlent une la ngue mongole. La forme nominalel es «M ongols» fait spécifiquementr éf érence
aux Mongol s de Mongolie , de citoye nnetée t de nationa li té mongoles (Hal h, Hotgoj d,
Da rhad, et c.). Ce tt e conve ntion ne vise ni àr ec onna ître l’ex is te nc e d’ un gr oupe mongol de
référe nce ni à LE localisere n Mongol ie . El le restituel a méthode utilisée , l’et hnographiea ya nt
été ma jo ri ta irement effectu ée en Mong ol ie , ch ez les Da rhad et le s Ha lh.
11 Se lon Wa rn ie r (ibid.: 37) , « l’h omin is ation, au contraire, prend appui sur un corps à corp s
av ec des ma tières , des objets, et d’au tr es sujets de pl us en pl us human is és.» Elle «sej oue da ns
une dialectique de pl us en pl us se rrée en tre les conduites motrices, la culture matérielle et les
élaborations ps yc hi que s ».
12 D. Le Bre ton étend la notion de techni ques du corpsj us qu’àe n pr oposer une li ste «i nf in ie»
(1992a : 51) . Ce pe nda nt,s i M. Ma uss souligne la néce ss ité d’adap te r et d’é te ndrel a liste de
techni ques du corp s qu’ il pr opos e, son in te ntion classificatoiresouligne la né ce ss ai re
dé limitation des ac tes qui comp te nt au nom bre de s chaî nes opér at oi re s d’un corps iso lé , à dé fa ut
d’être se ul.
27t-il , doit êt re ad ap té à ch aq ue co ntexte so ci ocultur el . Pour les peuples
mo ngols, les te ch niques du co rp s les plus important es co nc ern ent des
act ivités que pa rt ag ent ou qui distinguent les hum ai ns et les an im au x.
Ai nsi, l’ an al yse mo ntr era que les « te ch niques de dres sage » mo ngoles
accen tuent les qualit és hum ai nes du co rp s afin d’ en masque r la pa rt plus
nat urelle, ex prim ée en term es d’ an im al ité.
Maî tr es de leursanim aux, les past eu rs nom ad es dépend en t des es prits
13qui an im en t la « (s ur )n at ure ». Ch ez les peuples no mad es , le co rps
hum ai n, co mm e cel ui de l’ anim al do mes tique, rep résen te un or ga ni sme
14qu’un dr es sage co nfor me à son ex istence .Continu au co urs de la vie, le
dres sage donne à l’hu mai n un e postur e dans le mo nde,d an s ses relations
au x êt res vivants qui l’ en vironnent, visibles et invisibles. Le co rps
co nstitue la base co mmune des êt res vivants qui se di stingu en t les uns
des au tr es pa r des proc es sus de « co nstruction » di fféren ts (In gold,
2000 : 50). Pa r leurs act ions, les êt res vivants tr ai tent le mo nde de
man ière distincte à pa rt ir de points de vue dive rg en ts.
Du cô té des hum ai ns , l’hab itus procur e une expéri en ce pr at ique
géné rat ri ce d’un mo de de « conc ep tion/pe rcep tion » tho ugh t-fe el ing
(ibid.: 162). Il ne s’ex prim e pas dans la pr at ique, mai s subsiste en el le
(ibid .). Il opère une éd uc at ion som at ique qui ad ap te le sujet hum ai n à ses
en vironne men ts et qui en co ns truit les perc ep tions sens orielles. En
ad éq uation av ec le « dr es sage co rp orel » bodily tr aining , les sens
s’ acco rd en t di ffé rem ment avec leurs en vi ro nne men ts hum ai n, so ci al et
su rn at ur el (ibid .).Autrem ent dit, les te ch niques du co rp s co nstruisent un
mo de d’ êt re et d’ ag ir ai nsi qu’un systè me de pe rc ep tions et de sensations
qui co nditionnent la co nnaissanc e du mo nde et les maniè res de le penser.
Po ur les peuples mo ngols, co nnaître et pe rcev oir le mo nde, c’ est
es sentielle men t se perc ev oir dans le mo nde à tr av ers son co rps; c’est
fai re rés onner l’hum an ité du co rp s, se singul ari se r en tant qu’hum ain
pa rmi l’ en se mb le des organism es vivants. Les hu mai ns en visagés en tant
13 Se lon R. Ha ma yon (199 0 : 331- 332) , la « surnat ure » dé si gne les es pr its qui animentet
dé terminent la vie des or ga nismes de la na ture . Les pas te urs nomades se situent da ns un ra pport
de dé pe nda nc e vis-à- visd’une surn at ur e transcenda nte av ec la quel le ils entretie nne nt des
re la ti ons symboliques d’ éc ha nge différé. Ils ad re ssent le ursr ituelsa ux mâ nes d’an cê tr es,
localisées sur les montagnes sacr ée s, atte nda nt d’e ux qu’ ils in te rcèdent aupr ès de s espri ts
tuté la ir es de s re ss our ce s na tu re ll es dont dé pe nde nt le ur vi e et celle de le urstroupeaux.
14 Pour le s pe upl es mongols, comme pour les Cr ee auxque ls Ti m Ingold se réf èr e da ns The
percep ti on of the enviro nment (2000) , la différen ce n’ es t pa s en trel ’a nimaletl’homme ou entre
l’organ is me et la pe rs onne , mais entre un ge nre d’ or ga ni sm e vi va nt et un au tr e. Le s concep ti ons
animiques de ces pe uples dotentl es êtres nat ure ls d’é motions reconnue s aux humai ns , d’ une
capacité de pa ro le , ai ns i que d’a ttrib ut s sociaux.
28qu’organisme se disti nguent des an im au x pa r l’hu man ité de leurs
man ières d’ êt re et d’ ag ir. Par son mo uvement et son activité , le co rp s se
man if es te en vie.Il n’ es t qu’un e desformes co ncrèt es inc arn ées par
15l’unité de vie , l’âme individuelle , qui peut pr en dred ’au tr es fo rm es.
No us dé fi nirons le sens pris parc es notions en Mo ngolie lors de
l’ ex am en du co ntexte de cet te ét ude.L ’an al ys e mo ntr era qu e les
co mp osantes symboliq ues de la pe rs onne s’inc arn ent dans le co rps au fur
et àm es ur e de la fab ri que du sujet. L’hu man ité du co rp s rés ide , en tre
au tr es , dans la maî trise du lien qui y « fi xe » uneâme individuelle , ai nsi
que dans la qualité de la force vitale qui le ren d vivant.
Le « dres sa ge »
Les te ch niques mo ngoles de dres sage tr an sforment le co rp s hu main
pour perm et tre l’ ex pres sion de la pe rs onne, l’incarnation du sujet, et
co nforment ses mo uve men ts au langage gestuel de son groupe.Lecorps
hum ai n se distingue du co rp s de l’ an im al pa r un dr essage diffé ren t, par
la tr ansmission de man ières spé ci fi ques d’ êt re , d’ag ir et de co nc ev oir le
mo nde.Le dres sage pe rm et la co nstruction du sujet qu i met en act es et
donne sens à ses maniè res de pense r et d’ ag ir. Il co nfèr e une identité au
co rp s et ac co rde un statut à la pe rs onne . Pa r le dr es sage du co rps
16s’ effe ct uent la socialisation et l’ éd uc at ion de l’ en fant , tandis qu’à l’ âge
ad ulte , le co rp s représ en te la pe rs onne ca ra ct éri sé e pars on sexe, son âge
et son statut.
Des ri tes de passage sc an dent le cy cl e de vie.Mar cel Mauss
(1 950a : 377) pr en d en co mp te les ri tes de passage,m ai s om et des ét ap es
es sentielles de la vie co mme la grossesse.O r, ch ez les peuples mo ngols,
les te ch niques du co rps de la fe mme en cei nte dif fèr en t de celles des
au tr es femm es . En outre, la premiè re grossesse co nstitue un ri te de
passage, ca r la femme n’ acc èd e pleinement au statut d’ad ulte qu’av ec la
naissanc e de son premie r en fan t. Qu an t au nouve au -n é, la grossesse
co nditionne la gestation de son co rps et l’inc arn at io n d’une «â me de
15 Se lon R. Ha ma yon (1990 : 331) , pour le s Bour ia te s, l’âm e tr ouva nt une incarn ation da ns un
corps vi va nt ré in tè gr e, àlam or t du corps, son st oc k d’ ori gi ne et re de vi ent une âme potentielle.
Ce parcours est ef fec tué pa r une seu le et mê me entité symbolique :l’uni té de vi e.
16 La socialisation déf in it la par tie «i nf or me lle» de la transmissi on, la pa rt du dre ss age qui
n’est pas pr oblémat isée de ma nière publique et collec tive. En re va nc he, l’é duca ti on dési gne la
pa rtie formelle de la transmissi on. El le conce rn e tout ce qui ests oc ia le me nt va lorisé , en gé nér al,
les as pec ts mo ra ux, reli gieux ou intellect ue ls (H éraux, 1991 : 311).
2917stock », un e unité de vie potentielle et indif fér en ci ée.D ès la co nc ep tion
se mettent ai nsi en pla ce les él ém en ts perm et tant la co nstitution du co rps
et de la fu ture pe rs onne.L ’ac co uche ment cl ôt ce proc es sus. Les
te ch niques mo ngoles de «d res sage » passent , donc,p ar les te ch niques
du co rp s de la fe mme en cei nte et co mm en cen t dès la co nc ep tion.
Po ur les peuples mo ngols, la co nstruction du sujet co mm en ce av ec le
voyage d’une unité de vie depuis les mânes d’an cêtres ve rs le co rps en
gestation et s’ arrêt e av ec le ret our de celle -ci dans le rés erv oir d’unités
de vie en at tente de réi nc arn at ion et la mo rt du co rp s (H am ay on,
1990 : 569-571).D ans le cy cl e de vie idé al des peuple s mo ngols, durant
la petite en fan ce, l’individualisation du co rp s opè re l’incarnati on
symbolique d’une unité de vie.Elle débouche sur la socialisation de
l’ en fan t, al ors introduit dans des rés eau x de parenté él arg is. On
distingue ra donc deux ét ap es du dr es sage, co rres ponda nt res pe ct ive ment
à la petite en fan ce et à l’ en fance: l’hu man isation et la socialisation, la
pr emi èr e perm et tant la fi xation de l’âme dans le co rp s et la se co nde, le
dr es sage du co rp s selon des co mp orte men ts signific at if s pour le group e.
Une fo is ad ulte, la pe rs onne doit êt re susc ep tible d’oc cu pe r sa pla ce
et de jouer les rô les qui lui sont impa rt is au sein de dif féren ts rése au x.
L’ acq uisition de toutes les te ch niques co rp orel les qui ca ract érisent la fin
du dres sage débouche sur la nubil ité et ouvre l’ él igibilité au ma ri ag e. On
at tend de la jeune pe rs onne nubile qu’el le maî trise lesattitudes propr es à
son âgeet son genr e, et qu’ el le co nnaisse et respe ct e le s habitus as so ci és
à son statut. Le ma ri ag e ma rq ue la reco nnaissanc e so ci al e de l’ en trée
dans l’ âg e ad ulte dont il sanctionne sociale men t une ét ap e. Il ne
co nc ern e guè re le co rp s, davantage impliqué dans un e au tre pa rt ie du
proc es sus as sur ant le passage à l’ âgeadulte : la nais sanc e du premier
en fan t. No us n’ év oque ro ns le mari ag e que dans la mesur e où il ouvre
l’ ap pren tissage de nouvelles te ch niques du co rp s.
L’ ex am en des te ch niques mo ngoles de dres sage du co rp s mo ntr era
que cel les- ci ne se réduisent pas aux seules pé ri odes de la petite en fan ce
et de l’ en fance. Le dr es sage co ntinue ap rès ces ét ap es d’ âg e, à l’ âge
ad ulte , pendant la vieillesse et jusqu’à la mo rt.En ef fe t, une pe rs pe ct ive
d’effa ce men t des ma rq ues d’individualisation de l’unité de vie inc arn ée
dans le co rp s car act éri se la so rt ie de l’ âg e ad ulte.Une so rt e de
dé -d ressage de l’ an ci en ef fac e le statut de l’âme inc arn ée pour en
ga ran tir le retour dans les mânes d’ an cêtr es en tant qu’unité de vie
17 L’âme de st oc k dés igne l’u ni té de vie qui se réinca rn e à pa rtir de s mâ ne s
d’an cê tres (Hamayon, 1990 : 331).
30potentielle , co mme âme de stock. La co ntinuité du dres sage insc ri t les
co mp osantes de la pe rs onne dans un proc es sus d’inc arn at ion, puis de
désinc arn at ion et de réinc arn at ion.
Ai nsi, l’individualisation des co mp osantes symbo liques de la
pe rs onne, qui s’ef fe ct ue parallèlement à la fab ri que du sujet, co ntinue-t-
el le tout au long de la vie.Du point de vue du co rp s, la gestion de la
18mo rt éclaire les conc ep tions de la vie .L es mo men ts de la naissance et
de la mo rt sont simplement des ét ap es du proc es sus gé né rat ionnel, «d es
points de tr an sitio n dans la ci rcu lation de la vie » (Ingold, 2000 : 143).
Po ur fi nir l’ ex am en du dr es sage, soulig nons que Mau ss
(1 950a : 373-375) propose de cl as se r les te ch niques du co rp s en fonction
de l’ âg e et du sexe de la pe rs onne, ai nsi qu’ en fo nction du « rendement
du dres sage ». Les te ch niques du co rp s ne suscitent do nc pas toutes le
mê me dres sage.Elles n’impliquent pas le même effo rt de tr an smission.
À l’ âg e ad ulte, ce rt ai nes co nnaissent un ren de ment plus « fo rt » év al ué
en fo nction des ef fo rt s fo urnis pour perm et tre leur appren tissage, et dont
on at tend une effi caci té plus importante , au tant en ce qui co nc ern e la
co nstruction du sujet que pour structur er les rel at ions so ci al es.
En co mp ar an t les ex pr es si ons de te ch niques à «fort» et à «f ai ble
ren dement » d’une société, on peut met treen év idence la rép art ition des
rô les et des statuts, ai nsi que les rap ports de domin at ion au sein des
groupes. Au tr em en t dit, la maîtrise du co rps et de sa te ch nicité joue un
rô le dans la dé fi nition des statuts sociaux. El le co nstitue un en jeu
important du « co ntrôle de soi » pour les Mo ngols. El le peut justifie r la
maî trise du co rps de l’ Au tre par ex cel lence, c’ es t- à-d ir e la dom es tic at ion
de l’ an im al ou la domination de l’hom me sur la fe mm e.
Parexe mp le , pour les peuples mo ngols, les te ch niques de la veille et
du mo uve men t, ai nsi que les te ch niques man uelles ri tualisé es
s’ acq uiè rent grâce à un dr es sage nor mat if, tandis que les soins du co rps
et les te ch niques de rep os fo nt l’objet d’un ap pr en tissage mo ins form el.
Les te ch niques d’ al im en tation donnent lieu, quant à el les, à un dr es sage
pr éci s et ex plicite,alors que cel les de la rep ro duction sont passé es sous
silenc e. To utes ces te ch niques ne co nnaissent pas le mêm e ef fo rt de
tr an smission et n’ont donc pas le mê me « rende men t ».
18 Le s techni que s du corp s conce rnentlec or ps consi dé ré comm e vi va nt,e nt ie r et sa in . Nous
évoquerons néa nm oi ns,s ucc in ctement, le s concep ti ons de la mort et le s ma ni pulations du
cadavre qui «a rr ange nt/soulagent le corps» ( bije zasa-) et le de uil por té pa r les vi va nt s. Nous
n’examiner ont pa s lesf uné ra il le s (voi r Dela place, 2008).
31Au plan sy mb olique , l’ al im en tation garantit le lien de l’ âme au co rps
en ré af fi rm an t, à ch aq ue co nsommation de viande sur l’os, l’hu man ité du
19co rp s et l’intégrité de la pe rs onne . Co nsom mer la pa rt de viande
at tribué e à ch acun selon so n st at ut ca ract éris e le «r en de ment» du
dr es sage de l’ ad ulte.Aussi, ch ez les peuples mo ngols, l’ ap pren tissage de
ce savoir fai re né ces site -t -il un dr es sage important. Hum an iser la force
vitale co nsom mé e maintient l’hum an ité du co rps et in sc ri t la pe rs onne
dans un groupe social. En d’au tr es term es , pour les peuples mo ngols,
c’es t le lien de l’ âmeau co rp s qui détermine la qu al ité de la pe rs onne et
non la forme de son co rp s.
L’ ad option de la bonne te ch nique du co rp s au bon mo ment at teste
d’un « ren de ment du dres sage » positi f dans les obje ct ifs de production
et de reproduction du groupe.Elle ex prim e ég al em en t l’ ad hésion du
sujet au x valeurs co lle ct ives, ce rt ai ns pouvant dé ci de r de ne pas
co rres pondre au x mo dèles do mi nants.
L habit us
Dès la fi n des an né es 1930, Mauss dé fi nit la te ch nicit é co rp orel le en
tant que sy st ème cohé ren t au tant du point de vue des te ch niques qui la
co nstituent, que du sujet qui la met en act es ou de la so ci ét é qui en crée
les mo dèles. S’i l soulign e l’importanc e du nive au psychologique ou
physiologique, Mau ss insist e sur la déte rmi nation sociale et cu ltur el le
20des te ch niques du co rps .L e dres sage du co rp s au torise la tr an smission
d’habit us qui su pportent des co nc ep tions de la pe rs onne, de l’ es pa ce et
21du te mp s, cara ct éri stiques de maniè res d’êt re , d’ag ir et de penser . Il
se rt la production et la rep ro du ct ion des nor mes d’ ap pa rt en an ce aux
19 Che z le s pe upl es mongol s, l’ alimen ta tion re nouve lle quotid ie nne me nt le lien de l’âmeau
corps. Comme R. Ha ma yon (1990 : 330) le souligne da ns le chaman is me si bé rien , l’âmese
nourrit symbolique me nt de fo rce vi ta le da ns un ra ppor t équi valen t, da ns la ré al it é, à la
nourrit ure pour le corps.
20 En effe t, si l’activité du corpse st un «s ys tè me de montages symboliq ues, phys iologi que s et
ps yc ho-so ci ol ogi ques»,il y a néa nm oi ns «peu de création de pos itions de pr inci pe , ma is pl ut ôt
des adaptations ps yc hol ogi ques indi vi due lles […], gé né ra le me nt, commandé es parl ’é duc ation,
et au moin s pa r le s ci rc ons ta nces de la vieenc ommun, du cont act » (Mauss, 1950a :382- 384).
21 Da ns La distinction (1979) , Bour dieu examinec om me nt les habitus pe rmet te nt la pr oduc tion
et la re pr oduc ti on desc lasses so ci al es,a insi que celles de le ursrappor ts de domin ation. Ai ns i,
les rè gl es de La domination masc uline (1998) pr oduisen t et re pr odui se nt les st at utssexuésetles
ra ppor ts de ge nre , le s fe mmes étanti mpliquée s da ns la pr oduc tion de s pr oc essus de le ur pr opre
domination. La puissance des habitus et les mé ca nism es de le ur repr oduc tion se re pè re nt
également à travers les expérien ces vécu es da ns les in te rs tices de La mi sè re du monde
(B our dieu, 1993).
32
cat ég ories sociales et des mo dalités rel at ionnelles en tre ces catégories. Il
as sur e la pé ren nité de l’ordrecolle ct if et du co ntrôle so ci al.
Ce déte rmi nism e social se ret ro uve dans la dé fi nition que Bo urdieu
22donne de l’habitus (1 972).L es habitus tr an smis sont des « structur es
structur ées » of fr an t des «s tructur es structur an tes»q ui mo dèlent les
co rp s dans l’obje ct if de produireet rep ro duire les suj et s et les groupes.
Dans sa dé fi nition de l’habitus , Bo urdieu insiste su r le rô le de ce
dispositif producteur et reproducteur des modèles et des valeurs qui
as sur en t la co hésion des groupes en mai ntena nt les mo dalités
23rel at ionnelles en tr e eux . Il rév èlecom men t ce dispositif déte rmi ne
l’ ad hésion individuelle au x mo dèles et aux valeurs so ci al es.
De fai t, la « bonne » norme de ch aq ue te ch nique du co rp s va ri e au
co urs du cy cl e de vie , ai nsi qu’ à dif fér en tes occ as ions . Pa r ex emple, un
hom me jeune ch ange de statut av ec l’ar ri vée du fils de sa sœur. Il
devient al ors l’oncle mat ri latéral, le repr és en tant pa r ex cellenc e du
groupe des « donneurs de femm es » pour les peuples mo ngols. À tout
ch an gement de statut, ch acun ad ap te la te ch nicité de son co rp s afin
d’ ad opter la gestuelle idoine à la situation et aux rô le s at tendus de lui.
Ai nsi, pour ch aq ue catégorie de pe rs onne, un ge ste se dé cl ine à
l’inté ri eu r d’une gra mmaire idé al e propr e à son groupe.La ri tualité des
te ch niques du co rp s co nstruit les habitus qui ca ra ct éri sent ch aq ue
co mmunauté, produite et rep ro duite gr âce à leur tr an sm ission.
Cep en dant, si le (s) groupe (s) impose (n t) des mo dè les, les sujets
peuvent dans une ce rt ai ne mesure se les ap proprie r, les rej et er, ou les
ad ap te r, en totalité ou en pa rt ie , voir e s’ en dé marq ue r dans leur form e ou
24dans leur co ntenu .L e dr es sage pe rm et l’incorpor at ion de te ch niques du
22 Se lon P. Bour dieu (ibid.: 256) , les habitus sont des «s ystèmes de dispos itions dura bles,
struct ure s stru ct ur ées pré disposées à fonc ti onne r comme stru ct ur es stru ct uran te s, c’est-à- dire en
ta nt que pr inci pe de gé nér ation et de struct uration de pr atiquese t de re pré se nt ations qui pe uve nt
êt re obj ec tivemen t « ré glées» et « ré gul iè res » sansê tr e en rien le pr oduit de l’o bé issance à des
rè gles, objectivemen t adap tées à le ur but sa ns suppos er la vi sée cons ciente de s fi ns et la maîtrise
expr es se des opér ations né ce ssa ires pour le s at te indr e et,é ta nt tout ce la,c ol lectivement
orch es trée s sa ns être le pr oduit de l’ ac ti on or ga ni sa tr ic e d’ un chef d’ orchestre. »
23 « Les pra ti ques que pr oduitl’hab it us en ta nt que pri nci pe gé nér ateur de st ra té gies per me ttant
de faire faceà des situ ations im prévues et sa ns ce sserenouve lé es sont dé te rminées par
l’a nticip ation im plicite de le urs consé que nc es , c’est-à-dire pa r le s conditions pas sée s de la
pr oduc tion de le ur pri nci pe de pr oduc ti on, en so rte qu’e lles te nde nt to uj ours à re pr odui re le s
struct ure s obj ec tives dont elless ont en de rn iè re an al yse le pr odui t. » (ibid. : 257).
24 Se lon G. De vere ux (1967 : 148) , le s théo ri es de l’ éc ole de Durkhe im et de Ma uss sont le s
pl us compatiblesa vec la ps yc ha nal ys e. El le s en so nt néa nm oi ns très éloi gnées,l ai ss an t pe u de
placea ux expr es si ons des sujets. Or, «les traits [s oc ia ux] et autres phé nomèn es de ce ge nre
33co rp s qui se rv en t la production et la rep ro duction so ci al e. Mai s, ces
25te ch niques au torisent, ég al em en t, l’inc arn at ion des suje ts .
L’habitus pr en d co rps dans un e dyna mi que d’ éch ange des man ières
de vivreentr e individus ou groupes sociaux . Il co nvient donc
d’inte rro ge r les mo dalités de substitution d’habitus. Au fu r et à mesu re
de la fab ri que des sujets, le proc es sus de socialisation passe pa r le
pr es tige obtenu de l’imitation d’un au tr e idé al,d ’u n ch an ge ment
d’habitus ou de l’ emp ru nt de te ch niques du co rp s. Le pres tige at tendu de
l’ ap pren tissage par imitation va ri e dans ses objets et ses en jeux.
Selon M. Mauss (1 950a :3 69), « l’imitation pres tigieuse » de l’ ad ulte
pa r l’ en fant joue un rô le important dans les proc es sus infor mels de
tr an smission d’habi tus . Les rech er ch es surl’habitus invitent à él arg ir
l’impa ct de l’imitation qui ren voie au tant à l’ en fant imitant les au tr es
en fan ts ou les ad ultes, pour « fai re co mm e les gr an ds », qu’ à l’imitation
des man iè res de faire en treadultes pour des raiso ns de mo de , de
domination, et c. L’imitation ch ange donc en fo nction du pr es tige qui en
es t at tendu pa r l’ en fan t dur an t l’ ap pr en tissage ou parl ’ad ulte dur an t sa
vie.
Les indiv idus et les groupes ad optent, am én ag en t ou refu sent les
mo dèles à leur dispos ition. L’ ét ude des ch an ge men ts co lle ct ifs d’habitus
pr en d sens dans les pé ri odes tr an sitoi res et les mo men ts de pe rt urbation
26politique .Au plan social, les décalages de te ch niques co rp orel les
peuvent indique r la pr és en ce d’idéologies di fféren tes, voire
co ntr ad ictoir es.En ef fet , l’ ad hésion individuelle et co lle ct ive aux
mo dèles dépend, pour une gran de pa rt , de la lé gitimité qui leur est
acco rdée.Sous le poi ds de la co ercition, l’ ad option d’une te ch nique
co rp or el le peut res ter su pe rfi ci el le et perm et tre, en tr e au tr es , de
dissimule r des pr at iques devenues illicites sous une ap pa ren ce ac cep table
al ors que, dans le cas inve rs e, qu an d l’ au torité es t vé cu e co mm e plus
légi ti me et les modèles co nnus et reco nnus, el le en tr aî ne plus fa ci lement
n’existe nt que da ns une ma trice ps yc hoc ulturelle in ca rnée par de s personne s réelles»
( ibid. :149).
25 Le s ré ce ntes déc ouve rtes de s sc ie nce s cogni ti ves ouvren t de s perspec tives nouve llesàla
réflexion enta mée en 1934 pa r M. Ma uss et continuée jusqu’à pr ésen t conc er na nt l’«h omme
tota l ». Mon anal yse ne pre nd pas pour objet la ques tion de la pa rt du phys io -psycho-
soci ol ogi que da ns la cons titu ti on du suje t. Elle ét udie la corporé it é mongole à travers le pr is me
de ce rt ai ne s techni ques du corps.
26 Norbert Elias (1939 : 244- 246) examine la subs titution des habitus dans lesc lasses so ci al es
européennes , de la fin du Moye n-âgeà l’époque contem pora ine. Il souligne les moda li tés
d’adoption du st at ut des classesl es pl us fa vor isées parl es couc hes de la popul ation les pl us
basses grâ ce à l’e mploi de le ur s techni ques du corps.
34un ch an ge men t géné ral isé d’habitus. L’ an al yse co mp ar ée des te ch niques
du co rp s des Da rh ad et des Halh mo ntr e qu e plusieurs rep rés en tati ons
co mp lé men tair es , et pa rfo is co ntr ad ictoir es,coexi st en t dans leurs
man ières d’ êt re, d’ ag ir et de pens er.
2.LE CORPS ET LA PERSON NE
Po ur les peuplesmongols, le « co rp s » (bije ) se rt de point de
référ en ce privilégié e à l’orientation dans les déplacement s. Le co rp s en
mo uvement habite l’ es pa ce et le te mps. Il form e «l e ni ve au co gnitif » de
la cu lture (In gold, 2000 : 283).L es man ières d’ êt re et d’ ag ir au mo nde se
rév èl en t dans cel les de s’y mo uvoir à un mo ment donné.
Les te ch niques de la veille et du mo uvement té mo ignent de
l’ acq uisition des nor mes proxé mi ques, des co des d’utilisation de
l’ es pa ce et du sens ac co rdé à la prise de distanc e da ns les inte ract ions
spé ci fi ques au mo de de vie nom ad e. L’ ét ude de la pr oxémie, initiéeet
dévelop pé e parEdward T. Hall (1 966 , 1976, 1983), co mp lète donc
l’ an al yse des te ch niques du mo uvement, dont el le co nstitue un as pe ct.
Qu el les sont les man iè res d’ êt re, de penseret d’ag ir lisibles dans les
co rp oréi tés de peuples nom ad es dont le mode de vie s’ an cr e dans le
pa rad igme de la mo bilité ?
Les te ch niques de mo uvement co nstituent la mo bilité du co rp s,
éd uquant sa sensorialité et ses pe rc ep tions. Elles mo dèlent les
pe rcep tions indispensables à la co nnaissanceet l’ ap pr éciation sensorielle
du mo nde.Elles offr en t un nouve au ch amp d’an al yse de la te ch nicité
co rp orel le : celui de la sensorialité et des maniè res de pe rc ev oir.D es
co nc ep tions et des perc ep tions spé ci fi ques dé co ulent de la cen tr al ité du
mo uvement dans les co nc ep tions du mo nde des peup les mo ngols qui
acco rd ent à la mo bi lité la fa cu lté de rep résente r la vie.
Ch ez les Mo ngols, les diffé ren tes cat ég ories de
mo uvement (al longe men t, as sise,mar ch e, course, et c.) structur en t et
organisent l’ es pace (L ac aze , 2005-6 : 185).L eu r ap pr en tissage durant
l’ en fan ce nécessi te un dr es sage form el , offr an t un rende men t impo rt an t à
l’ ag e ad ulte.À ch aque lieu co rres pond une te ch niqu e de mo uve men t,
tandis que cert ai ns co mp orte men ts sont l’ ap an ag e d’une cat ég orie de
pe rs onne dans un co ntexte spatio-te mp orel déterminé.La co nf ro ntation
des gestes pe rmi s et prohibés dans un co ntexte pr éci s (l ieu, te mps,
inte ract ion, pe rs onne) et av ec ceux qui sont au torisés ou inte rd its à une
pe rs onne déte rmi néeen fo nction des lieux propose une organisation
gestuelle des catégories de pe rs onne et de lieu. Il faut donc loc al iser
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