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LE CORPS, SON OMBRE ET SON DOUBLE

De
308 pages
Interroger la manière dont le corps est socialement et culturellement pensé et mis en forme en le soumettant à une perspective insolite, faire émerger ainsi des questions inédites : d'où le choix de ce thème de l'ombre et du double. Tout corps n'est-il pas accompagné de son ombre et hanté par son double ? D'une société humaine à une autre, en suivant des imaginaires sociaux, il s'agit de mener plus loin l'anthropologie du corps, d'en ouvrir un nouveau chapitre.
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LE CORPS, SON OMBRE ET SON DOUBLE

Collection Nouvelles Etudes Anthropologiques
Une libre association d'universitaires et de chercheurs entend promouvoir de «Nouvelles Etudes Anthropologiques». En privilégiant dans une perspective novatrice et transversale les objets oubliés, les choses insolites, les réalités énigmatiques, les univers parallèles, les «Nouvelles Etudes Anthropologiques» interrogeront surtout la Vie, la Mort, la Survie sous toutes leurs formes, le Temps avec ses mémoires et ses imaginaires, la Corporéité dans ses aspects fantasmatiques et ritualisés, le Surnaturel, y compris dans ses croyances et ses témoignages les plus extraordinaires. Sans renoncer aux principes de la rationalité, les «Nouvelles Etudes Anthropologiques» chercheront à développer un nouvel esprit scientifique en explorant la pluralité des mondes, les états frontières, les dimensions cachées. Patrick BAUDRY, Louis- Vincent THOMAS

Dernières parutions

Colette MECHIN (dir.), Usages culturels du corps, 1997. Alain GAUTHIER,Auxfrontières du social: l'exclu, 1997. L. PEARL, P. BAUDRY, J.M. LACHAUD, Corps, art et société. Chimères et utopies, 1997. Odile CARRE, Contes et récits de la vie quotidienne. Pratiques en groupe interculturel, 1998. Colette MECHIN, Isabelle Bianquis, David Le Breton (dir.), Anthropologie du sensoriel, 1998. Henri VAUGRAND,Sociologies du sport, 1999.

Colette MÉCHIN, Isabelle BIANQUIS-GASSER, David LE BRETON

LE CORPS, SON OMBRE ET SON DOUBLE

L'Harmattan 5-7, roe de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

2000 ISBN: 2-7384-9710-1

@ L'Harmattan,

SOMMAIRE
Isabelle BIANQUIS-GASSER - Introduction Eugénia VILELA - Sur l'exil. Le corps des ombres Nicolas STUTZ - La tyrannie de l'image sur le corps du body-builder Philippe MOLLET - Le handicapé mental double négatif de la société moderne Anna CAPITAN CAMANES - L'amputation: réajustement social et symbolique du corps Ali RECHAM - Le greffé rénal et l'autre Nicoletta DIASIO - Figures du dédoublement et sexualité de 1'homme en Italie

7 Il

27

43

59 71

87 105

- L'enfant

Galina KABAKOV A et ses doubles en Poles' e

Michel NACHEZ - Le double dans les états non ordinaires de conscience

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Denise VOGELEISEN - La péniche, le double nécessaire au marinier David LE BRETON - Le comédien et ses doubles: anthropologie du comédien

135

153 169

- Le nom des femmes:

Colette MECHIN

simple ou double

Jérôme CLER - Le bandit d'honneur, "double" du danseur en Turquie occidentale Mariangela CORBETT A - Djinns et hommes en terre d'Islam Simone KALIS - Les djinns dans l'imaginaire des Serreer Siin du Sénégal Barbara VONFEL T - Le double profil de l'Ange déchu en Occident Virginie VINEL - Le masque et le double du mort chez des Sikoomse (Burkina Faso) José Maria TAVARES DE ANDRADE - L'argent et son double: La botija au Brésil Elisabeth MOTTE-FLORAC - La limpia au Mexique et en Amérique Latine: le nom pour soigner l'ombre et le double Erica GUILANE-NACHEZ - Double du monde et double de 1'homme dans la magie occidentale d'aujourd'hui

185

199

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275

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Isabelle BIANQUIS-GASSER

Introduction
L'ombre et le double, une association qui peut, à première vue, paraître déroutante. De l'ombre on attend la lumière, du double, le singulier. La démarche anthropologique joue habituellement sur le registre de la dualité. L'ombre seraitelle un équivalent du double? Il y a, a priori dans ces deux termes, une identité et une opposition de nature, sujettes à spéculation. Mais spéculer ne vient-il pas de speculum, le miroir? Celui qui reflète le double, celui qui présente une face d'ombre et une face de lumière, celui qui permettait aux anciens de saisir, pour mieux les comprendre, le ciel et le mouvement des astres. Nous voici donc en présence d'un troisième terme, le miroir, qui en appelle un quatrième, le reflet et un cinquième, le cosmos en image inversée. L'ensemble des contributions de cet ouvrage ne fait que renforcer l'idée d'une approche complexe et multidimensionnelle de la problématique de l'ombre et du double. La différence essentielle qui caractérise ces deux concepts relève de leur nature: l'ombre n'a pas d'existence propre. Faisant écran à la lumière, matériellement et symboliquement, elle se caractérise par une latence de vie, quand ce n'est pas une absence de vie, thème illustré intensément dans l'article d' E. Vilela. Le double quant à lui renvoie à d'autres perceptions. Il est matérialisation du monde humain pensé, rêvé, imaginé. Il en possède les mêmes attributs, la même organisation. C'est un monde vivant qui communique, qui communie avec le monde ordinaire,

témoignant de la volonté des êtres humains à transposer leur propre expérience humaine idéalisée à d'autres sphères. Les dix-neuf contributions proposées dans ce recueil émanent de chercheurs français et étrangers qui tous, ethnologues, anthropologues ou philosophes, ont, sur leur terrain, effleuré l'ombre ou côtoyé le double. Mais ce dernier a focalisé le plus grand nombre d'interrogations. Doit-on cela au fait que précisément il est du côté de la vie? Miroir ou modèle, objet redouté ou de fascination, réalité ou néo-réalité, principe salvateur ou anéantissement, construction imaginaire ou marqueur identitaire très concret, la notion de double est profondément polysémique, d'où la diversité foisonnante des approches. Cependant, les recherches de cet ouvrage viennent s'agréger autour de deux axes majeurs qui, d'une manière synthétique se dessinent sous la forme d'un double qui serait lié à l'individualité et d'un autre, reflet de la collectivité. Représentation qui s'accompagne d'une autre classification évoquant l'idée du double présent dans le monde ordinaire et celle du double forme participante à des mondes parallèles. Le double individualisé surgit dans la majorité des articles. L'image du corps physique est ici prégnante. Evocation d'un alter ego que l'on revendique, que l'on façonne par le geste ou dans l'imaginaire, dans lequel on se moule, avec lequel on joue ou sur lequel on fantasme. Dans tous les cas, une relation fusionnelle s'instaure avec cet autre soi-même, au risque de perdre tout repère et de ne plus savoir qui est qui, au risque de délirer ou de mourir comme en témoigne l'article de N. Stutz sur l'ascèse requise pour devenir bodybuilder. A l'image idéalisée d'un corps "parfait" s'oppose en négatif les représentations honnies des corps "incomplets". L'antithèse du double est alors déclinée par des auteurs qui interrogent le statut du handicapé dans nos sociétés occidentales, celui à qui l'on ne veut surtout pas s'identifier (P. Mollet, A.Capitan). Parfois un seul organe vient représenter métonymiquement le corps tout entier: A. Recham montre à quel point le

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greffé du rein se sent possédé par le donneur inconnu. Dans un autre registre c'est le sexe qui incarne, à lui seul, l'homme (N. Diasio), ou les annexes fœtales qui doublent l'être humain (G. Kabakova). Dans les états de conscience non ordinaires, l'expérience fantasmatique amène l'homme à voyager hors de son corps ou encore à jouer avec des fragments de ce corps (M. Nachez). Dans ce registre des représentations du corps physique, prend place un autre phénomène, celui de la transposition de l'image corporelle sur des objets familiers comme l' anthropomorphie du bateau (D. Vogeleisen). Au-delà de la matérialité du corps, il est question de la personnalité tout entière de l'individu et de ses capacités de dédoublement. Ici double rime avec doublure mais aussi avec duplicité. La contribution de D. Le Breton sur le travail d'interprétation du comédien en fournit un exemple éclairant. Etre soi et un autre, avec parfois une frontière si ténue entre les deux personnages. La personnalité des femmes à partir de l'usage de leur nom est aussi mise en question par C. Méchin. Entre ombre et double, l'origine et la fonction du nom qu'elles portent, celui de leur père, de leur mari, les deux, attestent d'une identité particulière parfois choisie, souvent subie, ou encore habilement négociée. A la frontière de l'individuel, dans le monde ordinaire et du collectif, dans les mondes parallèles se situe la contribution de 1. Cler sur la danse du bandit d'honneur en Turquie. La danse du zeybek réactualise temporairement le modèle d'un état d'esprit envié en même temps que le modèle d'un temps mythique regretté. En ce sens elle apparaît comme doublet d'un système de valeurs et d'organisation sociale hautement prisé. Le second axe regroupe six contributions dont la particularité réside dans l'exploration de ce que R. Hamayon définissait par le terme de surnature. «La surnature n'est "au-dessus" ou en amont de la nature qu'en ce sens qu'elle l'anime et détermine sa "vie"» (La chasse à l'âme. Paris, Université de Paris X, Nanterre. 1990)

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Au Maroc (M. Corbetta), comme au Sénégal (S. Kalis), chaque individu est doublé par son génie personnel. Ce frère jumeau fait partie de la société des djinns, organisée socialement à l'identique de la société des humains. Le thème de l'ange déchu, alter ego de l'ombre (B. Vonfelt) rappelle l'ombre qui révèle la lumière, mais cet autre monde est aussi celui des morts, et, au Burkina Faso, l'homme qui meurt se voit attribuer un double dépourvu de matérialité, réactualisé par le masque à fonction de médiateur entre les deux mondes (V. Vinel). Le thème de l'âme, double de l'homme, évoluant dans l'autre monde est abordé dans une étude menée au Brésil par J.M. Tavares de Andrade, portant sur la Botija, bouteille enterrée contenant de l'argent et dans laquelle se trouve prisonnière l'âme d'un défunt et au Mexique sous l'angle des pratiques thérapeutiques, par E. Motte- Florac. Le monde de ces esprits "supérieurs" n'est pas le seul et le paradigme de la magie occidentale contemporaine envisage l'existence de nombreux mondes parallèles et identiques au nôtre dans lesquels le mage voyage pour atteindre ses objectifs.(E. Guilane-Nachez) La thématique du double et de l'ombre met ainsi en relief des êtres et des mondes divisés, dont généralement un seul aspect est révélé. Constructions sociales qui, sans aucun doute, répondent au besoin de se créer une image idéalisée, catalyseur de modèles. Dans la perspective du corps individuel, le thème narcissique renvoie bien souvent une identité trompeuse mais qui permet à l'individu de retrouver une image cohérente de lui-même. Mais devient-il l'un ou l'autre ou n'est-il plus ni l'un ni l'autre? Dans l'optique du double collectif c'est ce monde qui trouve sa genèse, son réconfort, la clé de son organisation sociale, dans la définition d'une société pensée supérieure ou parallèle. Dans les deux cas, la problématique du double s'attaque bien à un concept majeur de l'anthropologie, celui de l'identité (de idem: le même) individuelle et collective.

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E ugénia VILELA

Sur l'exil. Le corps des ombres
E a alma Maubere acordou.../ correu planicies/ voou montanhas/ bebeu nascentes/ respirou 0 ar/ E a linguagem ficou espirito/ 0 pensamento sua consciência. Xanana Gusmao, commandant de la Résistance de Timor Est Aujourd'hui, l'histoire nous apporte des scénarios inattendus où les murs qui se lèvent entre les gens et les nations créent des territoires inégaux et de nouveaux motifs de souffrance. Sur cette scène, une nouvelle parole expose la persistance d'une sourde sacralisation de l'espace contemporain : l'espace de déplacement, celui des camps de réfugiés et des camps de la mort. L'ordre politique et économique a créé l'espace sans lieu. Un espace qui, renversant le sens d'un lieu, le définit comme un endroit presque mystique dans sa plus absolue facticité, un espace de déracinés. Comme référence de l'action ou du discours, les sociétés contemporaines substituent l'espace au temps de l'histoire. La surcharge de réfugiés, de morts et de déplacés est un événement qui prend son sens en référence à un territoire. Ce dernier est sans doute « une notion géographique, mais c'est avant tout une notion juridico-politique : ce qui est contrôlé par un certain genre de pouvoir », selon les propos de Foucault dans sa Microphysique du pouvoir. Une forme d'empreinte de la différence non par la diversité mais par

l'exclusion. Bref, une poignée de mots et de terre qui définit le silence entourant des corps qui tombent. On comprend alors qu'il soit fondamental de réaliser une critique de la raison politique car la souffrance des hommes ne doit jamais être un simple résidu de la politique. De l'Espace Des milliers d'hommes et de femmes se déplacent sans cartographie définie. Ce mouvement de fuite - de l'Afrique, de l'Amérique Latine, de l'Europe de l'Est vers l'Europe

Occidentale - heurte le mur des accords internationaux
("l'Espace Schengen"). Après un impossible parcours, parfois en traversant un continent, un espace autre marque leur espérance: les camps de déplacement et de refuge. Ils se trouvent encerclés, emprisonnés dans des enclaves où se joue une politique de destruction programmée de l'Autre à travers une géographie de mort. Ici, le corps est élément fondamental des jeux du pouvoir et de la vérité, car le rapport intime entre le savoir et le pouvoir se définit par une technologie politique du corps par laquelle il devient effetobjet d'un processus de rationalisation instrumentale. (cf. Foucault 1989) Dans ce contexte, on recrée des figures intimement liées à un espace territorial: ces hommes et ces femmes deviennent déplacés, réfugiés, déportés, exilés, errants. Ils s'inscrivent par rapport à un espace sédentaire où se marque une géographie de reconnaissance du même et de rejet de l'autre, sous une forme totalitaire de la rationalité. Dans ces espaces, le pouvoir crée un Autre absolument nommé, dit par des mots ultimes qui le totalisent en tant qu'Autre. Ces mots ont la consistance de la terre; les espaces se muent en choses qui viennent entailler le vif de la chair. Liés à tous les autres, les espaces autres intervertissent ces autres espaces. Les camps de réfugiés et les camps de mort résistent à la description analytique, à la décomposition et à la reconstitution. Ces espaces sont inexplicables dans leur

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nature. Si l'on suit Michel Foucault, ces espaces sont des hétérotopies, c'est-à-dire, « des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l'institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d'utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels [... ] sont à la fois représentés,contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables ». (1994 : 756) Définis comme des lieux de pouvoir par un ensemble de discours, ces espaces autres exigent que l'on pense leur généalogie car « un lieu de pouvoir serait une folie s'il n'y avait, tout près, venant d'ailleurs, le pouvoir interprétant ». (Sibony, 1995b : 224). Ainsi, en dépit de l'impossibilité de reconstituer la figure de la peur présente dans les différentes formes de l'univers concentrationnaire contemporain, il devient fondamental de réaliser une hétérotopologie, c'està-dire, une « description systématique qui aurait pour objet, dans une société donnée, l'étude, l'analyse, la description, la "lecture" [... ] de ces espaces différents, ces autres lieux, une espèce de contestation à la fois mythique et réelle de l'espace où nous vivons ».(Foucault, 1994: 224) Sous la dureté métaphysique d'un présent qui ramène le sens à l'insignifiance, sous un mouvement de dégénération de la mémoire, les lieux anthropologiques disparaissent. Et les espaces, les événements, les objets qui s'inscrivent sur la scène contemporaine produisent des textes absurdes. En eux se fonde le non-lieu comme exposition d'une logique de dévastation qui se constitue elle-même comme signifiant/signifié. Au Timor, en Angola, au Kosovo, en Algérie ou en Bosnie, ces non lieux prennent différentes formes territoriales et politiques. Les événements possèdent alors des noms concrets sous lesquels s'énoncent des histoires d'errance et d'attente où la mémoire est uniquement le temps indécis du mourir. À la limite, le lieu est un espace fait de déplacements, de peur et de haine. Néanmoins, au-delà de la description logique de ces espaces, et face à l'évidence des corps meurtris, il est

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nécessaire d'interroger la signification équivoque de concepts tels que "camp de réfugiés", "fosse commune", "déplacement" ou "déportation". Qu'est-ce qu'un déplacé? Dans quel mouvement est-il impliqué? De l'Abandon Camps de réfugiés, camps de la mort: des espaces-autres. Ce sont là des espaces de séparation et d'altérité régis par l'abandon. L'abandon dont parle Agamben dans Le pouvoir souverain et la vie nue. Ils conjuguent un lieu conceptuel et un lieu matériel se définissant et se maintenant sous la structure ontologique de l'expérience de la Loi comme abandon, une structure définie, en Occident, comme paradoxe de la souveraineté. Mais l'état d'exception qui définit la structure de la souveraineté est complexe. Il ne se limite pas à la structure traditionnelle de l'ordre juridicopolitique en tant qu'inclusion de l'excès, en l'intériorisant à travers l'interdiction; ni à la structure classique de l'ordre médico-judiciaire en tant que mouvement linéaire de séparation des espaces de contamination, en cherchant à "enfermer le dehors" comme dans le "grand enfermement" que Foucault analyse dans l 'Histoire de la Folie à l'Age Classique. Bien que lui soit attribué des limites spatiotemporelles définies, l'état d'exception est habité par « une ambiguïté fondamentale, une région d'indifférence ou d'exception pas localisable qui, en dernière analyse, finit par agir contre lui comme un principe de dislocation infinie» (id. : 29). Dans l'état d'exception, le rapport entre "localisation" et "ordre" qui constitue le "nomos de la terre" n'est pas linéaire. Comme le souligne Agamben, l'exception soutenue par la structure de souveraineté signifie que « ce qui est extérieur est inclus ici non pas simplement à travers une interdiction ou un internement, mais en suspendant la validité de l'ordre, c'est-à-dire, en laissant qu'elle se retire de l'exception, qu'elle l'abandonne ». (ibidem: 28)

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En se disséminant comme une "structure politique fondamentale", l'état d'exception est, dans la contemporanéité, l'état qui définit les espaces de déplacement, de refuge, de disparition et de mort. Là, les réfugiés viennent à exister au sein d'un espace d'exception qui marque une zone d'indistinction entre vie et loi. Cet espace radicalement autre est la manifestation d'un même qui se définit, sous les gestes juridiques et judiciaires du pouvoir moderne, à travers une forme de pouvoir où il existe un seuil parfait d'indifférence entre biologie et politique, une indistinction entre fait et droit, vie et norme, nature et politique. Ainsi, « le concept de "corps", comme celui de sexe et de sexualité, fait d'emblée partie d'un dispositif, par conséquent il est toujours corps biopolitique et vie nue, et rien en lui et dans l'économie de son plaisir ne semble nous offrir un sol ferme contre les prétentions du pouvoir souverain. [...] Une loi qui prétend se transformer en vie intégralement et se trouve de plus en plus confrontée à une vie qui s'évanouit et s'annihile en norme» (ibidem: 178). Dans ces espaces autres, les lieux sont des lieux d'abandon. Un abandon qui s'attache intimement à une perspective de la politique moderne que Agamben nomme "tournant biopolitique de la modernité". Autrement dit, le corps se déchire en une zone d'indifférenciation entre la vie nue et le pouvoir souverain, entre l'homme comme animal vivant et l'homme comme sujet politique: « Après les camps, il n'y a pas de retour possible à la politique classique; la possibilité d'y distinguer entre notre corps biologique et notre corps politique, entre ce qui est incommunicable et muet et entre ce qui est communicable et disible, elle nous a été enlevée pour toujours. » Et nous ne sommes pas, comme le dit Foucault, seulement des animaux dont la politique pose la question de notre vie en tant que des êtres vivants; au contraire, nous sommes aussi des citoyens où, dans le corps naturel, est aussi en question notre politique même. C'est donc à travers des rapports topologiques complexes que l'empreinte du pouvoir souverain sur ces territoires

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instables expose une tension essentielle entre l'épaisseur des lieux et la fragilité symbolique des espaces. Du Silence Se donnant le visage d'un pouvoir souverain qui se consolide sur les corps, le tournant biopolitique de la modernité a déclenché une profusion de modalités de silences qui se sont constitués en politiques du silencel. Ces politiques ont assumé des configurations concrètes: les espaces d'enfermement comme l'asile, l'hôpital, la prison; les espaces d'exception; les hétérotopies, comme le déplacement, les camps de réfugiés, les couloirs humanitaires; les espaces de disparition comme les fosses communes, les cimetières d'ombres anonymes; dans la mer ou en terre. Le silence des disparus traduit un mode de silence qui se fonde sur la disparition des corps réels. Sans la matérialité des corps comme preuve, les événements qui les ont détruits ne seront jamais attestés. L'occultation des corps est, à la fois, un acte politique et un acte d'effacement du nom; destitution du sujet concret et de l'événement qui a détruit son existence. Pourtant, le corps du disparu incarne la mémoire plurielle et la mémoire singulière s'édifiant sous la forme d'un silence fertile. On comprend alors que le corps soit ici la matière d'une politique de silence qui se définit par la disparition, car la vérité des faits réside dans la concrétude du corps

Dans Du Silence, David Le Breton analyse différentes expressions que présentent les Politiques du Silence, en soulignant les ambiguïtés que le silence peut soutenir, car «le silence est un instrument de résistance, mais il est aussi un instrument du pouvoir»... (1997 : 90).

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devenant témoin: la vérité est au sein d'un corps se muant

soi-même en chair de l'événement. 2

Différents des espaces d' enfermement classique et des espaces de disparition, les espaces de refuge définissent un autre mode de silence qui se crée à partir d'un mouvement de déplacement ininterrompu et de continuel abandon; d'exil. Dans ces espaces de déplacement erratique, le sens du voyage s'accroche à un mouvement linéaire qui
En Afrique du Sud, en Amérique Latine, aux Balkans, des mouvements civiques et juridiques essaient de rompre avec la forme perverse qu'a le pouvoir souverain d'envisager la vie nue. Ces mouvements civiques - par exemple l'Association des Familles de Détenus Disparus (AFDD) au Chili, les Grand-Mères de la Place de Mai en Argentine créés par les familles des disparus, soulignent le besoin de rechercher la vérité pour que les disparus ne soient plus des ombres anonymes; en étayant leur quête sur ce qu'ils nomment le droit à la vérité. En même temps, surgissent des mouvements juridiques qui cherchent à replacer ce droit à la vérité au cœur de la blessure sociale, comme c'est le cas du «Procès pour la vérité» en Argentine, où depuis septembre 1998 le tribunal de La Plata a permis de rouvrir les dossiers des disparitions lors de la période de répression après le coup d'État en mars 1976 jusqu'en 1983. Cette action en Argentine est très importante car, selon Claudio Abalos, avocat de l'Association Permanente des Droits de l'Homme (APDH), «il permet la reconstitution des faits. Les séquestrés étaient conduits dans les centres clandestins, torturés, puis fusillés. Là, ils redevenaient "légaux" et une fiction était montée. La police déclarait qu'ils étaient morts lors d'affrontements dans la rue, et des médecins

-

signaient

- souvent

sans voir le corps

- de faux

certificats de décès

de personnes déjà enterrées au cimetière de la ville comme non identifiées. En décrivant le système d'occultation du délit, nous nous attaquons au pacte de silence» (Libération, 19 aoO! 1999). Ainsi entre le mouvement civique et le mouvement juridique, lequel accomplit dans l'espace du tribunal sa fonction de recherche de la vérité des faits, se développe un procès de liaison sociale qui peut esquisser le commencement d'un mouvement de rupture avec la politique du silence.

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"déréalise" le potentiel symbolique du voyage en tant que retrouvailles avec le commencement. Ici, le voyage n'est pas un retour à l'origine en tant qu'expression d'une inquiétude essentielle sur l'identité. Le départ forcé des réfugiés "déréalise" le mouvement comme symbole de possibilités. De sorte que ces mouvements, dans leur lourde matérialité, ne se constituent pas en tant qu'événements car « les événements sont une recharge de questionnements qui interpellent l'identité et forcent à la redéfinir ». (Sibony, 1995b : 224) En tant que fuite, ce déplacement n'est pas un parcours de rencontre avec le sens. Son indétermination amène souvent le réfugié à l'épuisement de toute mémoire et à une proximité de l'innommable: « L'effondrement du sens, mais aussi la confrontation intime à I'horreur, rendent caduque le langage, il ne reste des mots que leur bruit, une écorce vide que traque le silence. Dépossédé de la langue pour dire sa douleur, l'individu cède au mutisme» (Le Breton, 1997: 108). Et, dans ce contexte, le déplacement survient comme le mouvement qu'on oublie, car il ne prend pas corps dans la langue. Le mouvement est ici le flagrant délit d'une trace de mort. Pour le réfugié il est la désertion progressive de son corps et de sa parole; coupé de l'instant et de la mémoire.3 Dans ces espaces on ne trouve pas un point de naissance - de vie - mais la mémoire du départ antérieur et l'impossibilité du retour. Mémoire de la peur dénuée de sens et de signification. Un déplacement qui ne semble que pouvoir recommencer l'être de la lassitude d'être.
Comme le souligne David Le Breton, «l'exil est un autre moyen d'invalider la parole en la réduisant au silence à cause de son éloignement. Sans procéder à l'emprisonnement des hommes, en les laissant libres de leur déplacement. [...] (La victime) condamnée à errer au cœur du lien social en étant radicalement exclue, en n'étant plus reconnue qu'en négatif, par les interdits qui la visent. La parole [...] n'engendrant nulle réponse elle est insignifiante». (op.cit. : 94).

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Dans les camps de réfugiés ni les espaces ni les corps ne font/ne sont symbole. La vie y est équivoquement comprise comme espace d'intervention politico-juridique et le corps envisagé comme le lieu d'inscription d'un ordre liée à la loi réglementaire. Différente d'un narcissisme subjectif, une forme de narcissisme social s'y développe, ayant comme conséquence un mode de désistement caractéristique de la forme du pouvoir moderne; l'abandon. Le corps biopolitique se définit ainsi dans des lieux d'abandon où s'expose, selon l'expression de Agamben, « l'enchevêtré de zôê et de bios qui semble définir le destin politique de l'Occident ». Dans ce contexte, le rapport d'abandon entre les corps et les lieux du pouvoir fait que « le rapport inscriptif à la loi, à la loi symbolique comme coupure-lien, soit souvent étouffé par les semblants de la loi réglementaire, celle qui cherche un cadre officiel pour pouvoir intervenir» (Sibony, op. cit. : 227). Il y a alors un mode de dépendance qui s'enracine dans une loi réglementaire. Dans La Colonie Pénitentiaire, Franz Kafka décrit un marquage où le rapport entre le corps et la loi, comprise en tant que loi réglementaire, devient proche du mode de la bio-politique contemporaine. Dans cette colonie, la loi est inscrite sur le corps du condamné comme parole écrite, et pas simplement dite. Elle rattache le corps à une langue par le truchement de la parole découpée dans la chair du condamné. Du coup, la parole instaure une langue spécifique à partir de la blessure et de la cicatrice que le condamné porte dans son corps. Et le même se définit par cette loi qui établit, dans sa parole, la frontière de tous les
noms - ceux de l'appartenance et ceux de l'exclusion

-

justement à partir de la plaie. Cette loi se constitue alors comme une parole blessée car celle-ci, en tant qu'écriture de la loi qui la circonscrit, est coupée du béant de l'origine que la parole soutient. Elle est l'empreinte d'une appartenance qui rompt et détruit l'altérité. Les corps nus et

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faméliques existent ainsi à l'extérieur de la présence liée à une loi symbolique.4 Ces espaces s'approchent d'un lieu de pouvoir où se présente le théâtre de la folie - où la disparition de l'Autre mène à une perte de la possibilité de prise de conscience de soi et du monde. Ils ne permettent pas aux sujets qui les parcourent de développer des modes d'être avec l'autre; ils sont des lieux où la parole ne se donne pas. En les arrachant à la parole et au rêve, le pouvoir fait de ces corps des corps vivants mais désertiques. Les hommes ne deviennent que des symptômes; telle est leur unique existence. Les réfugiés et les déplacés ne ressignifient plus le paysage à partir d'eux-mêmes. Ils se départissent de leur corps comme mémoire et ils ne voient que le vide. Une inquiétude essentielle sur l'identité s'y joue car l'errance est un mouvement linéaire à travers des paysages ayant perdu leur valeur symbolique.5 Dans cet espace d'exception, les corps singuliers tombent et « quand rien n'a inscrit une limite
4

Pour Daniel Sibony, «la loi symbolique, celle qui est très antérieure aux tribunaux, repose à vrai dire sur un Rien; rien d'autre que cet abîme entre le dire et l'indicible: à savoir ce rien de grâce où se focalise l'amour humain pour cette idée: qu'on ne fait pas n'importe quoi. Et cela, tous les peuples aujourd'hui l'ont senti d'instinct; simple intuition. S'il fallait toujours une loi pour agir, un mandat pour s'autoriser, les plus belles réussites de l'esprit humain n'auraient pas trouvé lieu d'être, et on serait tous à se regrouper frileusement derrière le Représentant de la Loi, lequel, en regardant d'un œil lourd le troupeau qui l'entoure, en deviendrait très volontiers le Dictateur, pour le bien, évidemment». (Sibony, 1995 : 356). Il faut «revenir à une notion du symbolique plus radicale et plus vive que celle qui le confond avec "le langage", le rituel, la convention, l'acte juridique ou la scène œdipienne. Le symbolique est ce qui porte la transmission de l'humain en tant qu'elle déborde les cadres préétablis, qu'ils soient rituels, juridiques ou de langage, et elle dépasse ces cadres alors même qu'elle les SUpPOSe», aniel D Sibony, «C'est le symbole qui fait la différence» - in Libération, 14.07.99.

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symboliÇIue, ce sont les corps réels qui passent à l'état. limite. Etat-limite où seule compte la chair; et encore, par mutilation. [...] Un état-limite, c'est le fait que le corps luimême devienne limite faute d'avoir rencontré une limite, ou supporté une trace de loi qui ligature le manque-à-être, resté béant» (Sibony, 1995b: 225). Ici, la lourde matérialité de l'espace physique, la destruction de la mémoire et la chute du corps vers son ombre sont simultanées. Le corps déplacé incarne un autre déplacement - celui du sens sédentaire de la mémoire et de la compréhension. Il renvoie à l'incommunicabilité avec le monde car celui-ci est venu à exister comme un non-signifiant où tout s'équivaut. L'on pourrait plutôt dire: est venu à "deséxister". Dans ces espaces, les corps ne sont pas présence à soi et au lieu; ils sont un présent assourdissant - l'espace et le temps n'étant qu'un seul bloc où la temporalité et la spatialité se pervertissent. Ces espaces, en tant qu'espaces d'exception caractéristiques de la forme du pouvoir souverain, manifestent un mode d~ silence qui s'institue comme un instrument de pouvoir. A travers un mouvement muet de contamination, cet espace envahit la mémoire plurielle et la mémoire singulière d'un silence stérile: « un silence qui n'est pas choisi mais s'impose comme une privation .absolue de la jouissance du monde» (Le Breton, 1997: 96). C'est cette infertilité du silence qui me retient, en n'oubliant pas que le silence peut aussi être un instrument de résistance. Ainsi que le corps. Plus que la "reconnaissance de la forme extrême et insurmontable de la loi comme durée sans signification", l'abandon est aussi l'abandon de soi: un abandon du symbolique et de l'acte par le sujet singulier. Un abandon où je deviens étranger à moi-même, où je deviens nul et où j~ ne puis habiter la parole simple et originaire. Elémentaire. Du coup, la tension essentielle entre l'épaisseur des lieux et la fragilité symbolique de ces espaces devient un drame concret; un abandon qui touche une douleur originaire: la douleur d'exister.

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Après le déplacement, l'attente dans les camps de réfugiés est un enfermement progressif du sentir et du regard sur un temps qui se convertit en espace immobile. Ici, la vie a la consistance de l'ombre. Dans ces espaces, les frontières sont internes mais pas intimes; l'intimité a été démolie avec la terre laissée derrière soi. La coupure est radicale entre les émotions, les luttes, les gens. Pour survivre il a fallu vivre la pénombre, le vide, en compagnie des morts. Ici, « la parole a été atteinte au cœur même de sa raison d'être: la relation à l'autre. [. ..] Elle serait une parole sans l'autre, insignifiante, et la douleur empêche de la prononcer. Elle marque le retrait symbolique hors du monde» (Le Breton, op. cit. : 108). La perte réside dans l'abandon du corps et de la parole. On ne cherche pas les symboles du possible. Dans ces corps les mots ne sont plus écrits avec les sens, les choses et les affections. Le silence est devenu épais et non signifiant. Il constitue le corollaire d'abandons successifs: ceux des corps face au pouvoir juridico-politique, à la dislocation du lien social et enfin l'abandon de soi, dont le corps tombé à terre est un symptôme. L'abandon peut être, après tout, vécu au sein de l'espace le plus peuplé. De l'Ombre Dans les camps de réfugiés et sur les routes périphériques qui emmènent aux métropoles - l'attente infinie et l'infinie errance - les hommes connaissent le désespoir. Perdus maintenant dans le monde, dans un espace absolument extérieur, comment maintenir la fidélité à un espace intérieur6 quand le refuge n'est qu'une blessure?
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Dans Les Espaces Autres, Foucault dit que «nous ne vivons pas dans un espace homogène et vide, mais au contraire, dans un espace qui est tout chargé de qualités, un espace qui est peut-être aussi hanté de fantasmes; l'espace de notre perception première, celui de nos rêveries, celui de nos passions détiennent en euxmêmes des qualités qui sont comme intrinsèques». (op. cil. : 754).

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Entre la mort et le soleil, le réfugié vit l'ombre. Son existence a pour racine un temps fragmenté, sédentaire dans un passé abyssal. L'impossibilité de la parole y est proportionnelle au poids excessif du corps qui penche vers le sol. Les temps où le rien est inventorié ,deviennent indistingués, et la nuit reste. Elle anatomise chaque geste comme une haleine brève, car les « individus ayant subi un traumatisme personnel restent sans voix, se retirent en deçà du langage, hors d'atteinte, [. . .] même si ce refuge silencieux ressemble à un cri muré dans la chair, à une histoire figée dans la douleur. Parler marquerait un retour au lien social, et donc une rupture du système de défense protégeant de la remémoration de l'horreur ».(Le Breton, op. cil.: 108). Le silence est alors le symptôme de la douleur sentie. L'espace y est un lieu de ruine. Et l'ombre y survient comme le silence infertile de l'espace; proche de la perte de l'identité en tant que mouvement vif de sens. Dans cet excès de silence et d'ombre, la perte de la parole des réfugiés est plus que la perte des mots, elle est aussi la perte de la parole qui rendrait possible le deuil: «j'ai perdu la parole qui me restait, j'ai perdu celle qui me cherchait pour pleurer celle qui me restait» (Derrida, 1986 : 94). Et si la perte de la parole « va jusqu'à la mort du nom, à l'extinction de ce nom propre qui reste encore une date, une commémoration endeuillée, elle ne peut être pire. Elle franchit cette limite où le deuil même est refusé, l'intériorisation de l'autre dans la mémoire, dans la sépulture, l'épitaphe. Car en assurant une sépulture, la date pouvait encore donner lieu au deuil, à ce qu'on appelle son travail» (id. : 95) Cette perte de la parole habite un temps où le néant se construit dans la chair. Au regard de la sémantique du continuel déplacement, dans un espace vide sans identification ni appartenance, l'impossibilité de parole est l'expression d'un lieu nonsignifiant. Cette impossibilité se lie à une double perte: perte de l'appartenance qui permet la reconnaissance d'une identité sociale, proche de la mémoire sociale; et perte aussi de la liaison qui permet la reconnaissance d'un

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langage intérieur, proche de la mémoire individuelle. Quand les hommes perdent la parole et le rêve, ils ne peuvent plus résister, « leur propre parole apparaît dénuée de sens, elle est un équivalent bruissant du silence, entretenant le sentiment de ne plus exister par cette privation d'un mode élémentaire de reconnaissance de soi» (Le Breton, op.cit. : 97) Dans l'isolement d'un corps qui est un nom muet, et de mots qui ne soutiennent plus sa solidité, il n'y a que le présent linéaire d'une douleur où la racine est le passé; lui aussi perdu. Il n'existe pas une jouissance de la solitude, ni une mortification, comprises en tant qu'affirmation paradoxale de soi-même comme présence. L'errance est physique; définition matérielle d'un apprentissage de solitude et de mort qui empêche le deuil. L'événement n'est que le fait de la chute dans une aridité intérieure où les mémoires sont des pierres. L'acte (?) est l'abandon du corps de combat. Le présent est absence et pas seulement abandon. Des lieux plats sont-ils? Ou nuls? Dans ces espaces d'exception, les corps ont perdu leur ombre sous la douleur la plus profonde; les ombres ellesmêmes sont des corps à l'abandon. Le corps des ombres est cela qui persiste dans les gestes - obsessifs, répétitifs,

fragiles - ou dans les mots - monosyllabiques, isolés, sans
sémantique - des réfugiés. Même dans les cas où toutes les paroles et tous les gestes se sont provisoirement perdus, le corps des ombres soutient, dans une liaison profonde et fragile, le corps mémoire comme capacité à déclencher un mouvement, un geste, un mot qui soit un acte. Un symbole. Ces corps qui se déplacent entre des espaces inconsistants et se lèvent comme des champs de bataille, ils peuvent être, en eux-mêmes, des lieux symboliques de résistance (corpssymbo le-concret -existé). En ce sens, en reprenant une réflexion que j'ai développée dans Do Corpo Equivoco (Du Corps Equivoque), le corps n'est pas un phénomène muet, il est, simultanément, acteur, texte, mise en scène - histoire où se représente et existe le sens pluriel de la réalité. Les corps viennent ouvrir le lieu

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d'une autre connaissance possible: ils sont l'espace de rupture, ils traduisent son existence dans cette ligne d'ombre - une réalité affirmée entre la perte et le possible. Seulement possible sous une rationalité ouverte. Le corps n'est pas un simple objet épistémique ou une simple surface d'inscription des empreintes signifiantes de l'histoire - un territoire concret de lisibilité et de visibilité absolues. Il possède un poids ontologique car il est lieu nécessaire de sens: «Le corps symbolise parce qu'il est vécu par le symbole et parce que le symbole s'y fait corps », écrit Sami-Ali. Contingent au niveau épistémique, il est absolu en tant que pure présence de l'intimité: le corps individuel peut se prendre simultanément comme la matière physique et souffrante avec laquelle se modèle une domination traduisant un mouvement de violence, et comme la figure concrète de la liberté du sujet. Il est à la fois repère du désespoir, de l'isolement et de la résistance (Vilela 1998). Au fond, il reste peut-être ce lieu de sens, cette ligne d'ombre née du corps et des mots, d'où il est possible de penser l'impensé. Un autre langage dans lequel le corps et la parole se renvoient l'un l'autre comme des conditions de possibilité ou d'impossibilité du nom et de la voix. Au Timor, en Angola, au Kosovo, en Algérie, comme dans tant d'autres lieux au monde, les hommes meurent tous les jours, tous les matins. Il est essentiel de récupérer l'histoire que les événements concrets ont écrit dans leurs corps tel un alphabet de douleur. Et de dire, comme le titre du film russe de Vitali Kanevski : Bouge pas, meurs, ressuscite. Mais il est essentiel aussi de récupérer l'histoire de son corps en tant que champ de bataille. Car il y a des corps inhabitables.

Bibliographie AGAMBEN, Giorgio. 1998. 0 Poder Soberano e a Vida Nua. Lisboa, Presença.

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DERRIDA, Jacques. 1986. Schibboleth pour Paul Celan. Paris, Galilée. FOUCAULT, Michel. 1994. Dits et Écrits IV. Paris, Gallimard. FOUCAUL T, Michel. 1989. Vigiar e punir. Petr6polis, Vozes. [traduction de Surveiller et punir. Paris, Gallimard. 1975]. FOUCAUL T, Michel. 1979. Microfisica do poder. Rio de Janeiro, GraaL KAFKA, Frantz. 1948. La colonie pénitentiaire. Gallimard. LE BRETON, David. 1997. Du Silence. Paris, MétaiIié. SAMI ALI, Mahmoud. 1998 (1977). Corps réel, corps imaginaire. Paris, Dunod. SIBONY, Daniel. 1995. Evénements f Psychopathologie du Quotidien. Paris, Seuil. SIBONY, Daniel. 1995. Evénements If Psychopathologie du Quotidien. Paris, Seuil. VILELA, Eugénia. 1998. Do Corpo Equivoco. Braga! Coimbra, Angelus Novus Editora.

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Nicolas STUTZ

La tyrannie de l'image sur le corps du body-bUIlder
Le body-building est une activité sportive de remodelage du corps visant à l'hypertrophie et à la mise en visibilité de la musculature. Cette pratique corporelle semble plus extrême que les autres par la démesure qu'elle engendre tant au niveau du résultat visible que de l'implication qu'elle nécessite. En effet, lorsqu'il est pratiqué assidûment, le body-building ne laisse aucune sphère de la vie sociale ou personnelle intacte: Qu'il s'agisse de la prise des repas, des moments de repos, de la relation aux autres ou encore du temps consacré aux loisirs. Après avoir étudié les quelques ouvrages traitants du double, disponibles dans la bibliothèque qui m'était accessible, c'est avec étonnement que j'ai relu les paroles d'un jeune compétiteur qui m'expliquait lors d'une enquête: «Quand je me regarde dans la glace avant le concours, ce n'est pas moi que je vois, c'est une belle image. Dans ma tête je ne suis pas moi! »1 Cette phrase rappelle celle, autrement célèbre, d'Arthur Rimbaud qui disait: « Je est un autre» (BruneI, 1998 : 487526), un exemple parmi tant d'autres provenant de la littérature européenne mettant en scène le double2. J'aimerais, dans cette présentation, essayer d'approcher
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Entretien 1998, Nicolas Stutz. Par exemple Dostoi'evski, Le Double; Maupassant, Le Horla, Hoffmann, L 'homme au sable; Wilde, Le portrait de Dorian Gray.

cette image fantasmatique et composite tout en tentant de comprendre comment elle se construit. Pour ce faire nous allons ensemble suivre la progression de l'image qu'a le body-builder de lui-même, depuis son entrée dans une salle d'entraînement jusqu'à sa montée sur scène lors d'un concours. L'utopique maîtrise du corps... Quand une personne décide de fréquenter de façon régulière un club de musculation, elle est généralement motivée par l'idée de transformer son corps. Cette idée sous-tend d'ores et déjà celle d'un corps autre. Dans une société où l'importance accordée à l'apparence ne cesse de s'accroître, les raisons de cette ambition ne manquent pas: le corps est jugé soit trop gros, soit trop maigre ou encore trop mou et sédentaire. Une certaine forme de refus de son corps semble donc être inhérente à cette pratique physique, alliée à l'idée qu'il est possible de le modifier: « Tu peux devenir la personne que tu rêves d'être» disent les body-builders, « Tu peux défier à la fois l'inné et l'acquis et faire de toi un autre»3 Pour faire de soi un autre, n'est-il pas nécessaire d'avoir ne serait-ce qu'un vague aperçu de ce à quoi l'on voudrait ressembler? A moins que le refus de son apparence soit tel qu'il pousse la personne à désirer un changement quel qu'il soit! Imaginons le débutant lors de sa première confrontation avec des athlètes confirmés. Ceux -ci étant présents en chair et en os ou représentés par une photographie, ils lui laisseront dans un premier temps une impression d'ensemble, le subjuguant par leurs aspects massifs. Mais après un laps de temps plus ou moins long, le novice sera davantage attiré par une partie spécifique du corps admiré. L'''écorchement'' des body-builders avancés est tel, que notre débutant peut sans problème isoler tel ou tel muscle
Un body-builder cité par J.-J. Courtine, 1993.

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par rapport aux autres, par exemple le biceps. Il s'ensuivra logiquement une comparaison avec son propre biceps. Ca y est! Cet homme isole un muscle, qu'il détache mentalement de son corps pour le remplacer avantageusement par celui du modèle. Il peut maintenant s'imaginer paradant avec ce nouvel attribut devant ses amis ou son conjoint. La constitution d'une image idéalisée de soi ne s'effectuera donc pas forcément à partir d'un seul modèle, mais fera bien souvent appel à la fragmentation de l'image de plusieurs corps. Cette façon d'appréhender le corps est également mise en œuvre lors de l'entraînement qui comprend au moins autant de mouvements qu'il y a de muscles, l'idée étant de stimuler chacun d'entre eux séparément dans un but d'hypertrophie. Cette manière de procéder appelle un isolement de chaque muscle par rapport aux autres et implique donc un morcellement du corps de l'athlète, qui sera découpé symboliquement par le travail en salle. Ce fractionnement rend les muscles non seulement indépendants les uns des autres, mais introduit également une distanciation dans le mental du culturiste: «Il ne faut pas regarder un muscle comme une partie de soi, il faut en fait le regarder comme si on regardait un objet. Comme un sculpteur, il faut faire des retouches, comme si ça n'était pas à toi. » (Rahmouni 1993). A l'instar des techniques d'entraînement, au moyen desquelles le corps devient le matériau sur lequel son possesseur s'exprime, sculpte, les moyens médicauxtechniques permettent aussi une réification du corps. Par une diététique rigoureuse, le body-builder effectue ce qu'il convient d'appeler un contrôle positif et négatif de tout ce qui entre dans son corps. Les aliments sont séparés en deux catégories: les denrées taboues, qui font l'objet d'un évitement obsessionnel à l'approche d'un concours, sont celles qui favorisent la prise de tissus adipeux ou la rétention d'eau, concourant donc au recouvrement du muscle. De toutes les privations qu'il devra endurer, celle de ne pas manger ce qu'il aime est la pire, elle est également la plus importante. « Avoir une alimentation très sévère [...]

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est à la base d'un corps spectaculaire »4.Tous les culturistes rencontrés ont un ou plusieurs aliments interdits qu'ils affectionnent plus particulièrement et dont l'envie sera d'autant plus vigoureuse que le régime s'intensifiera. Beaucoup relatent à titre anecdotique une crise qui s'apparente à de la boulimie: Ainsi une championne de body-fitnessS raconte qu'une nuit, ayant craqué, elle a parcouru une centaine de kilomètres afin de trouver de quoi manger - elle habitait une région rurale où les snack-bars ouverts la nuit ne sont pas légion - et de s'être "gavée" de tout ce qu'elle trouvait. Bien entendu, elle a repris son régime de plus belle le lendemain matin. Après un relâchement de la contrainte, la culpabilité ressentie provoque un resserrement de celle-ci. Certains boulimiques, après une phase de "gavage", se purgent de ce qu'ils ont ingurgité par vomissement. On pourrait imaginer que certains body-builder, par culpabilité ou tout simplement pour ne pas compromettre des semaines de restriction à cause d'un écart, en arrivent parfois également à se purger. Ce passage tiré d'un roman mettant en scène un bodybuilder américain, illustre cette hypothèse d'une façon comique, mais néanmoins vraisemblable: « Incapable de s'astreindre à la diète sévère de tout champion, il était devenu le roi du vomissement. [...] Non pas qu'il fût incapable de se soumettre à un régime. Il en suivait un, et régulièrement. Mais, de temps à autre, il cédait à une frénésie de sucre sous ses pires formes: barres chocolatées par douzaines, tartes aux myrtilles avec du sirop artificiel, bacs entiers de glaces à la vanille et biscuits enrobés de chocolat. Et des fois, c'étaient des envies de salé, qui survenaient souvent au beau milieu de la nuit, alors il quittait son lit de champion, se rendait dans une supérette
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Un body-builder, Muscle n04, p.54. Le body-fitness est une catégorie moins dure que le body-building, où les femmes désireuses de conserver un minimum de féminité peuvent concourir. Cependant, au niveau européen, les critères de jugements semblent s'orienter vers ceux du body-building.

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