Le coton dans la zone franc depuis 1950

De
Publié par

L'exemple de la culture du coton, la "success story" de la Coopération française, dévoile un autre visage de l'Afrique. Un succès qui a permis aux producteurs africains, et à des vastes régions de la zone soudano-sahélienne, de s'ouvrir à l'économie monétaire, tout en sauvegardant leur équilibre alimentaire. Un succès qui a fait de cette zone le deuxième exportateur mondial de cette fibre. Ce succès est remis en cause aujourd'hui par la politique de libéralisme des instances financières et économiques internationales.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
Lecture(s) : 70
EAN13 : 9782336262529
Nombre de pages : 270
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

PRÉFACE

Dans son beau livre Voyage aux pays du coton, paru en 2006, Erik Orsenna nous rappelle que "dans le coton tout est bon. Donc tout est pris. Voilà pourquoi tant de gens s'occupent du coton, plusieurs centaines de millions d'hommes et de femmes sur tous les continents". Assez loin derrière les plus grands producteurs mondiaux, l'Afrique de la zone franc tient néanmoins une place de choix sur le marché mondial (2ème ou 3ème exportateur selon les années). Il revenait à une géographe expérimentée, Régine Levrat, de traiter de l'évolution du coton dans cette zone. Sa profonde maîtrise du sujet repose sur une recherche exhaustive et passionnée poursuivie pendant de nombreuses années dans le Nord-Cameroun et sur une approche systématique des problèmes du coton au Mali, au Burkina Faso, en Côte d'Ivoire, au Togo, au Bénin, au Sénégal, au Tchad et en République Centrafricaine. La démonstration, d'une grande rigueur, est nourrie par un style ferme et précis. Charles Toupet, professeur honoraire à l'Université Jean-Moulin-Lyon III

"Depuis qu'il y a eu la crise, l'insécurité a éclaté un peu partout dans le pays. C'est vraiment flagrant (...) Parce que ces jeunes hommes qui travaillaient dans le secteur informel, qui faisaient de la mécanique ou de la maçonnerie dans la zone cotonnière, ne peuvent désormais plus vivre comme avant. Les gens n'ont plus d'argent pour investir"
Fr. Traoré, président de l'Union des producteurs de coton burkinabés, 2003.

"Les problèmes rencontrés pour faire une percée sur le coton sont symptomatiques des négociations agricoles plus larges. Les pays développés dépensent actuellement près d'un milliard de dollars par an au soutien du développement rural dans les pays les plus pauvres du monde. Ils consacrent cependant un milliard par jour aux subventions à des systèmes agricoles qui renforcent systématiquement la pauvreté dans les pays en développement. Pour parler franchement, les contribuables et les consommateurs du Nord paient pour des politiques agricoles qui détruisent les moyens d'existence à travers le monde".
Mary Robinson, ancienne présidente de l'Irlande et haut-commissaire des Nations Unies pour les droits de l'homme, 2000.

"Il y a une obligation de résultat à sauver la culture cotonnière en Afrique (…) Coton et immigration : même combat"
Erik Orsenna, dans le cadre du salon de la Première Vision sur le documentaire "Sur les routes du coton", 20 septembre 2006.

INTRODUCTION

La France avait cherché à introduire la culture du coton dans ses colonies de l'Afrique soudanienne dès le début de la colonisation, afin d'être moins dépendante des États-Unis pour l'approvisionnement de son industrie textile. Ses premières tentatives en AOF et au Cameroun s'étaient soldées par un échec, à cause des difficultés techniques qui rendaient la fibre peu concurrentielle, et du manque de suivi. Ses résultats avaient été meilleurs en Oubangui-Chari et au Tchad, grâce à l'intervention du gouvernement de l'AEF, qui avait fait appel à la fin des années vingt à des sociétés à charte établies au Congo, o ù ell es avaient lancé cette culture avec succès ; cependant, celui-ci n'avait été obtenu qu'au prix d'une lourde contrainte sur les producteurs. La pénurie de coton durant la Seconde Guerre mondiale amena le gouvernement français à opter résolument pour une politique cotonnière dans ses colonies. Instruits par les expériences passées, il mit en place deux organismes chargés de promouvoir conjointement la culture du coton en Afrique tropicale : l'Institut de Recherches du Coton et des Textiles Exotiques (IRCT) en 1946, et la Compagnie Française pour le Développement des Fibres Textiles (CFDT) en 1949, encore à l'œuvre aujourd'hui encore sous des dénominations différentes (Cirad pour l'IRCT, Dagris pour la CFDT). La CFDT mit alors au point, un système reposant, d'une part sur le travail de petits producteurs strictement encadrés par ses agents, et d'autre part sur l'intégration de la filière, depuis la production du coton-graine jusqu'à la commercialisation de la fibre. Ce système ne fut pas remis en cause par la création, sous la houlette de la CFDT, de sociétés nationales dans tous les pays de la zone. Fondées au milieu des années soixante-dix, celles-ci furent chargées, non seulement de la promotion du coton, mais également du développement rural des régions encadrées, signes de l'intégration de cette culture dans les systèmes agricoles, et de son rôle économique et social. La culture progressa de façon remarquable dans l'ensemble de la zone jusqu'en 2004, ce qui en fit un des grands exportateurs mondiaux, le deuxième à la fin des années quatre-vingt-dix, soit environ 15% du total mondial, avant de connaître un recul face à une concurrence devenue féroce. Cette progression a cependant été très inégale selon les pays et les ensembles géographiques. Elle a été spectaculaire au Cameroun, où la culture fut introduite au début des années cinquante, et en Afrique Occidentale, bien que sa diffusion y fût un peu plus tardive. Elle a été plus faible, et très irrégulière, au Tchad et surtout en Centrafrique, pays où elle souffrit de l'instabilité politique : depuis 2005, il s'effondre, victime de la baisse des cours de la fibre qui lui enlève toute rentabilité. La progression de sa culture fit du coton la locomotive du développement agricole et même industriel et commercial des régions et pays concernés, grâce aux revenus qu'il apporte aux producteurs, à la modernisation des systèmes de culture qu'il entraîne, et aux activités induites à l'échelle régionale et même nationale. Ce succès fut d'abord l'œuvre de la CFDT qui a réussi à mettre au point un système efficace reposant sur l'intégration de la filière et sur une étroite collaboration avec l'IRCT. Cependant, ce système avait des faiblesses, dont la principale est la fragilité financière des filières face au marché mondial et, de ce fait, leur dépendance vis-à-vis d'aides de l'État ou d'organismes extérieurs. Cette fragilité se révéla lors de la crise de 1985, qui ne fut surmontée que grâce à des subventions, et qui amena la Coopération française et la Banque mondiale à exiger une restructuration des filières afin de les

8

rendre plus compétitives. Depuis, ce système a été remis en cause, d'abord par la Banque mondiale qui, au nom du libéralisme, s'efforce d'imposer aux gouvernements la privatisation des Sociétés, puis par la double chute du dollar et des cours de la fibre provoquée par la politique de subventions à leurs producteurs des États-Unis, chute qui a entraîné l'effondrement général de la culture. Dans une première partie, j'étudierai la progression du coton dans les différents pays de la zone : au Cameroun, en Afrique Occidentale, au Tchad et en Centrafrique. Puis j'esquisserai un bilan de cette culture, au niveau des producteurs, des régions et des pays. J'analyserai ensuite le "système CFDT" avec ses forces - notamment sa collaboration avec l'IRCT -, et ses faiblesses, ainsi que ses variantes selon les pays. Enfin, nous verrons la remise en cause actuelle des filières, par la politique de privatisation de la Banque mondiale et du FMI et par la baisse des cours mondiaux.

Chapitre I

LA PROGRESSION REMARQUABLE DE LA CULTURE SOUS LA HOULETTE DE LA CFDT

L'action de la Compagnie Française pour le Développement des Fibres Textiles (CFDT), épaulée par l'IRCT, s'est exercée dans tous les pays de la zone franc aptes à la culture du coton. Ces deux organismes avaient une double mission : d'une part l'approvisionnement de l'industrie française en pleine reconstruction au lendemain de la guerre, d'autre part le développement économique des pays de la région soudanosahélienne, région particulièrement démunie. Les débuts furent consacrés à la réalisation de deux missions de prospection, en vue de définir les premières zones d'intervention : celle de René Dumont en Afrique Centrale, avec pour objectifs l'établissement d'un bilan de la culture dans les régions déjà exploitées par les sociétés privées et l'étude de l'ouverture d'une nouvelle zone au Tchad ; celle de J. Lhuillier, en Afrique Occidentale, destinée à reconnaître les régions propices à la culture. Les résultats furent remarquables : la production de la zone est passée d'environ 100 000 tonnes au début des années 1950 à près de 2,7 millions de tonnes en 2004-05, son record. Cette progression a été réalisée pour la plus grande part en Afrique Occidentale, où la production, insignifiante en 1950 (10% de la zone), a atteint près de 2,2 millions de tonnes en 2004 (plus de 80% de l'ensemble), ainsi qu'au Cameroun où elle était nulle en 1950, et a dépassé 300 000 tonnes en 2004. Le développement de la production a été plus modeste au Tchad, et nul en Centrafrique, malgré leur avance initiale et les progrès techniques accomplis : elle est passée d'un peu plus de 100 000 tonnes en 1951-52, à 335 000 en 1997-98, année record, et reste depuis en forte baisse, à la suite de son effondrement en Centrafrique. La différence d'évolution entre ces ensembles est largement liée à un contexte politique relativement stable en Afrique Occidentale et au Cameroun, alors que le Tchad et la Centrafrique ont souffert d'une situation intérieure mouvementée1. Le succès de la culture a reposé d'abord sur l'organisation de la filière et la continuité de l'action menée par la CFDT - en tandem avec l'IRCT - : d'abord directement, puis par l’intermédiaire de ses filiales nationales, créées sur le modèle de la société mère, modèle devenu une référence en matière de culture cotonnière et aussi de développement rural.

1- Pour alléger la rédaction, j’emploierai l'expression Afrique Centrale pour désigner l'ex-AEF, le Tchad et la

République Centrafricaine.

10

I - LA MISE EN PLACE DE LA FILIÈRE COTON
La filière coton a été mise en place par la Compagnie Française pour le Développement des Fibres Textiles (CFDT), organisme d'État placé sous l'égide du ministère de la France d'Outre-mer, créé en 1949 afin de vulgariser la production de fibres textiles en Afrique. Son action devait s'appuyer sur les travaux de l'Institut de Recherche du Coton et des Textiles Exotiques (IRCT), organisme public également, fondé quelques années auparavant, et déjà implanté en AOF et AEF. Après avoir effectué deux missions de prospection dans les divers territoires d'Afrique Occidentale et Centrale, la CFDT s'y installa selon des modalités adaptées à l'histoire de la culture du coton propre à chaque pays. Elle jeta ainsi les bases de son action future en collaboration étroite avec l'IRCT, et élabora le système qui assura son succès durant plus de cinquante ans. 1) La création de l'IRCT et de la CFDT et les premières missions La création de l'IRCT en 1946, et celle de la CFDT en 1949, s'inscrivent dans le contexte politique de l'après-guerre, marqué par le souci de limiter la dépendance de l'industrie textile cotonnière par rapport aux États-Unis, ainsi que par une volonté nouvelle de mise en valeur des colonies2. Elles furent suivies par l'envoi immédiat des missions de René Dumont en Afrique Centrale et de J. Lhuillier en Afrique Occidentale. Ces deux organismes sont issus de l'Union Cotonnière de l'Empire Français (UCEF), fondée en décembre 1941 par l'Industrie textile française et les milieux de la production coloniale, qui s’était donné pour mission de relancer la culture cotonnière dans les territoires d'outre-mer, en Afrique Occidentale principalement. Celle-ci devait centrer ses travaux d'une part sur l'amélioration de la plante, et d'autre part sur l'industrialisation du coton. La difficulté de concilier ces deux objectifs amena son directeur, Édouard Senn, à présenter dès la fin de la guerre un rapport qui a pu être qualifié d'"acte fondateur de la filière cotonnière française", où il préconisait la création de deux institutions distinctes, l'une chargée de la recherche du fait de ses exigences particulières, l'autre de la production cotonnière. C'est à la suite de ce rapport que furent fondés d'abord l'Institut de Recherche du Coton et des Textiles Exotiques (IRCT*), puis la Compagnie des Textiles de l'Union Française (CTUF*), future Compagnie Française pour le Développement des Fibres Textiles (CFDT*), mettant ainsi en place le dispositif à deux jambes qui assura les succès ultérieurs. ● L'Institut de Recherche du Coton et des Textiles Exotiques (IRCT) Fondé le 18 avril 1946, l'IRCT succédait à l'UCEF, avec le même président, Édouard Senn, et le même statut d'association privée sans but lucratif. La requête d'Ed. Senn trouva un écho favorable auprès des ministères concernés (France d'Outre-mer et Economie), devenus conscients que la recherche était le préalable à toute tentative de diffusion de la culture, car la France souffrait dans ce domaine d'un retard de plus de vingt ans par rapport aux autres métropoles. Les investissements nécessaires justifiaient la création d'un organisme autonome bénéficiant d'un financement propre : la recherche

2 - Une loi du 30 avril 1946 instituait un "Plan décennal de développement économique et social des

Territoires et Départements d'Outre-mer", ainsi que le "Fonds d'Investissement et de Développement Économique et Social des Territoires d'Outre-mer" (FIDES), destiné à le mettre en œuvre. Celui-ci fut alimenté en partie par des subsides du Plan Marshall, qui préconisait une aide au développement des colonies.

11

nécessite en effet des spécialistes de haut niveau, et ses résultats ne peuvent porter leurs fruits que sur le long terme3. La mission de l'IRCT concernait les différents textiles exotiques, principalement le coton, selon ses aspects génétiques, agronomiques et aussi technologiques. Ses statuts précisent son objet : "toutes études, recherches, prestations et expériences portant sur l'amélioration sous tous ses rapports de la production des plantes textiles et notamment du coton, ainsi que la mise au point des procédés d'extraction, de préparation et de transformation des fibres végétales" (IRCT,1976,p.6). Il reçut l'exclusivité dans les Territoires d'Outre-mer, avec la responsabilité d'œuvrer en faveur du développement de ces pays. Ses premières tâches furent la formation d'un personnel compétent, par l'envoi de stagiaires dans des laboratoires étrangers, afin de rattraper le retard accumulé, et la mise en place de stations de recherche. Dès sa création, l'Institut établit un réseau coordonné de stations dans l'ensemble de la zone cotonnière de l'Afrique francophone, à partir d'anciens centres de recherche de l'administration, ou par des créations nouvelles. Très rapidement, il mit également en place, avec la collaboration des services agricoles, des centres d'expérimentation au niveau des agriculteurs, afin d'établir l'indispensable liaison entre la recherche et la production. Il s'installa d'abord en AEF, où il pouvait espérer des résultats rapides, grâce à l'existence de laboratoires et de structures de production susceptibles d'exploiter immédiatement les résultats obtenus : - Au Tchad, où il disposa de deux stations dans le bassin du Logone : Tikem dans le Mayo-Kébi, sur les terres limoneuses de la zone inondable, qui joua un rôle de premier plan dans les années cinquante, non seulement au Tchad, mais aussi au Cameroun, mais qui fut abandonné par la suite ; Bebedjia dans le Logone, sur les terres sableuses du sud du bassin, qui fut érigé en station principale. - En Oubangui, où les recherches débutèrent sur les stations existantes : Boukoko, Grimari, Gounouman et Ba-Ili ; et où deux autres furent installées : Bossangoa en 1946 dans la zone occidentale, et Bambari en 1947 dans la zone orientale qui devint la station principale4. La production de coton de l'AOF ne justifiait pas la création rapide d'un véritable réseau de stations, malgré l'étendue du territoire ; aussi, l'IRCT se limita-t-il dans un premier temps à trois centres, situés en fonction des zones climatiques et des perspectives de production des diverses régions : - Bouaké, ancien siège de l'UCEF, dans la zone de climat baouléen-dahoméen ; - Anié Mono (Anié-Kolokopé), créé entre 1948 et 1950 au Togo, pour la zone TogoBénin, dans une zone climatique proche de celle de Bouaké ; - N'Tarla, au Soudan, créé à la même époque, dans la zone sahélo-soudanienne. Cette station était juxtaposée à celle de M'Pesoba des services de l'agriculture, mais indépendante.
3 - La sélection d'une variété nouvelle exige une dizaine d'années pour sa mise au point et sa multiplication. 4 - Il intervint également au Congo où il créa une station à Madingou ; il y fit à la fin des années cinquante

des études sur les possibilités cotonnières de la vallée du Niari, dont les résultats furent négatifs à cause de la pluviométrie bimodale ; il y réalisa également des études sur les fibres longues (jute, kénaf, roselle et urena) de 1948 à 1963. Des stations furent également mises en place dès les années cinquante dans d'autres Territoires d'Outremer : à Madagascar, où fut créé un centre de recherches cotonnières à Majunga ; en Afrique du Nord, en Algérie et au Maroc, avec la station de Beni-Mellal, fermée en 1976. Son action se déploya également, à partir des années cinquante et surtout après 1990, sur les autres continents sous forme d'expertises, de conseils et de soutien

12

L'IRCT s'installa un peu plus tardivement au Cameroun (1953), après l'établissement de la CFDT dans la région, en créant pour commencer une simple section d'expérimentation à Maroua. Ce dispositif, complété par l'utilisation des stations administratives, assura la mise en place d'un programme de recherche cohérent, qui devait permettre de faire du coton une culture rentable, d'abord par l'amélioration de la qualité de la fibre et du rendement à l'égrenage, préalables nécessaires. Les recherches portèrent donc d'abord sur la sélection des variétés, en vue d'améliorer la qualité de la fibre et le rendement à l'égrenage, et ce n'est qu'à partir du milieu des années cinquante que l'accent fut mis sur les techniques de culture permettant d'accroître le rendement au champ, qui seul intéressait directement le producteur. ● La Compagnie Française pour le Développement des Fibres Textiles (CFDT) Sa création est le fruit de la collaboration de deux personnalités : Edouard Senn, auteur du projet, et Jacques de Carbon-Ferrière, Inspecteur Général des Colonies5. Le rôle décisif de l'IRCT, en la personne d'E. Senn, dans la fondation de la CFDT, assura les bases de la collaboration future des deux organismes, collaboration qui fut un facteur décisif des succès ultérieurs. Elle fut fondée en février 1949, d’abord sous la dénomination de Compagnie des Textiles de l'Union Française (CTUF*), dans le cadre de la loi du 30 avril 1946, qui prévoyait que l'exécution des plans intéressant les pays d'Outre-mer pourrait être confiée dans des domaines spécialisés à des sociétés d'État et d'Économie Mixte. Il s'agissait d'un organisme de coopération technique, spécialisé en matière de vulgarisation et de modernisation de la production des fibres textiles d'Outre-mer, essentiellement le coton6. Ses statuts la constituent en société anonyme à capital majoritaire de l'État. Celui-ci est modeste (20 millions de francs), capital "symbolique", selon l'expression d'André Soucadaux, devant simplement lui permettre d'obtenir des crédits et de faire face aux échéances7. L'objet de la Société est précisé dans les statuts de la CTUF (annexe I) : "1 - Etudier les moyens de développer la production et la préparation des matières textiles, promouvoir la création ou le développement de toutes entreprises ayant pour objet la production ou la préparation de matières textiles. 2 - Accessoirement exécuter toutes opérations et toutes entreprises annexes et connexes à l'objet principal, ainsi que la production de tous produits agricoles s'y
5 - Il était alors conseiller technique au cabinet du Secrétariat d'État à la France d'Outre-mer chargé des questions économiques et du plan. Il devint le Directeur général de la Compagnie et le resta jusqu'en 1971, la marquant de sa forte personnalité. 6 - La CFDT fit quelques interventions avant 1957 sur d'autres textiles : sisal ou succédanés du jute, dans des régions d'Afrique francophone où les conditions climatiques étaient plus propices à leur culture qu'à celle du coton. 7 - Ses actions sont réparties entre l'État, qui en détient les deux tiers, et le secteur privé (banques, industrie textile, syndicat du jute et du coton). Le conseil d'administration de la société comprend un minimum de 12 membres et un maximum de 22, représentant les diverses parties : - groupe A, auquel appartenaient les délégués du secteur public : trois représentants du ministère du Plan ; une personnalité désignée par le Commissariat général au Plan ; trois délégués des ministères des Finances, des Affaires économiques et de l'Industrie et du Commerce ; un de la Caisse Centrale de la France d'Outremer ; un de l'IRCT ; enfin trois représentants de l'AOF, de l'AEF et de Madagascar, désignés par les HautsCommissaires. - groupe B, représentant les intérêts privés : deux au titre des banques, un des producteurs de matières textiles, désigné par le ministre de la France d'Outre-mer, enfin sept délégués des préparateurs et utilisateurs de matières textiles.

13

rattachant directement ou indirectement et notamment : l'exécution de tous travaux et la création de toutes exploitations se rattachant à cet objet, l'obtention de toutes concessions et autorisations y relatives, leur rétrocession ou leur affermage. L'acquisition, la gestion, l'Administration, l'exploitation directe ou indirecte pour son compte et pour le compte de tous tiers, de toutes entreprises et installations, biens et droits quelconques se rapportant à l'objet de la Société". Son importance, pour les colonies comme pour la métropole, est soulignée par une note en annexe, "justification économique", qui précise ce double intérêt : "1° développer les ressources propres des territoires dans le cadre de la politique économique et sociale du Ministère de la France d'Outre-Mer, dont la charte est la loi du 30 Avril 1946 qui a créé le FIDES*. 2° procurer aux diverses branches de l'industrie textile française une part aussi large que possible des matières premières qui leur sont nécessaires de manière à réduire au maximum les achats à l'étranger". Son statut de société d'économie mixte fit de la CFDT un instrument au service de l'État français, dont elle dépendait en matière de choix des programmes et de financement, tout en lui laissant une large autonomie. Ses programmes d'action sont définis conjointement avec le Ministère de la France d'Outre-mer et les gouvernements généraux et locaux8. Ils sont réalisés au moyen de subventions attribuées par le FIDES et le Ministère de l'Économie nationale. Dans l'immédiat la société reçut la mission d'apporter sa contribution à la réalisation d'un plan quadriennal de production (19481952), dont l'objectif était de faire passer la production de coton des Territoires d'Outremer de 25 000 tonnes (soit à peine 10% des besoins de la métropole) à 50 000 tonnes en 1952, terme du Plan Marshall. La CFDT s'implanta principalement en Afrique noire, qui offrait le plus de perspectives et qui demeura son terrain d'action privilégié. Elle élargit néanmoins sa sphère d'intervention à d'autres ensembles géographiques ayant des attaches avec la France, mais son activité y resta limitée à des actions ponctuelles : l'Afrique du Nord, le Proche-Orient, ainsi que l'Asie du Sud-Est. Le premier exercice fut consacré, outre la réalisation des deux missions d'études en Afrique noire, à la formation de spécialistes du coton. La production cotonnière demandait en effet un personnel qualifié, non tant dans le domaine de la recherche, qui était du ressort de l'IRCT, que dans tous les autres, allant de la production du coton-graine à la commercialisation de la fibre (agronomie, industrie, finance, commerce...). La première tâche de la Société fut donc la constitution d'une équipe de spécialistes, ce qui lui permit de disposer progressivement d'un corps d'agents ayant acquis une connaissance approfondie des problèmes cotonniers, agents qu'elle envoya en priorité dans les pays où elle était implantée en Afrique noire, et pour des missions d'études à titre d'experts. Vingt ans après la fondation de la CFDT, Jacques de Carbon-Ferrière, Directeur général de la Compagnie depuis ses débuts, témoigne : "Les problèmes qui se posaient à nous, lors de notre création, étaient, en effet, tout d'abord, des problèmes d'ordre technique. Nous n'avons pas cherché à aller trop vite au début, en partant de données insuffisamment connues et analysées. Nous avions à faire notre apprentissage d'une culture difficile et pratiquée à travers le monde dans plus de 80 pays producteurs dans les conditions les plus diverses (...)
8 - Les Présidents et les Directeurs généraux de la Compagnie étaient nommés par le ministre de la France d'Outre-mer, sous la tutelle duquel était placée la CFDT.

14

Cependant qu'il (l'IRCT) formait ses chercheurs et qu'il continuait sans relâche à améliorer leur formation par des stages dans des stations de recherche étrangères, nous-mêmes devions - et cela a été notre tâche principale pendant nos premières années d'existence - constituer des équipes d'agronomes et de techniciens formés sur le tas au contact des réalités africaines et, pour certains d'entre eux, par des voyages d'études dans de grands pays producteurs étrangers" (1969,p.2). ● Les missions René Dumont et Jacques Lhuillier Destinées à définir les zones d'intervention de la CFDT, elles furent réalisées dès sa création, à la fin de 1949 et au début de 1950. La première, en AEF et au Cameroun, fut confiée à René Dumont, alors Maître de conférences à l'Institut Agronomique, que Jacques de Carbon-Ferrière rejoignit en cours de route. La seconde, en AOF, fut réalisée par le Directeur de l'IRCT, Jacques Lhuillier, secondé par M. Mabille, Administrateur en chef des Colonies, détaché à la CTUF. Chacune donna lieu à un rapport détaillé, source essentielle sur le sujet, dont Jacques de Carbon-Ferrière assura la synthèse et tira les conclusions9. - La mission de R. Dumont en Afrique Centrale La culture du coton était bien implantée au Tchad et en Oubangui-Chari, où l'Administration avait fait appel à des sociétés à charte pour en assurer l'égrenage et la commercialisation, tandis qu'elle-même en assurait l'encadrement. Par contre, elle avait été abandonnée au Cameroun au profit de l'arachide. Deux objectifs furent assignés à la mission de René Dumont : d'une part l'établissement d'un bilan de la culture dans les régions où elle était diffusée ; et d'autre part l'étude des potentialités cotonnières de deux régions où elle était inexistante et qui avait fait l'objet d'une demande de la part des gouvernements : la "5ème zone du Tchad" et le Nord-Cameroun10. Ce pays fut retenu par Jacques de Carbon-Ferrière, en raison des avantages du Nord-Cameroun par rapport au Tchad, et aussi de l'intérêt de cette culture pour cette région démunie : "Ce secteur me paraît en effet se prêter tout autant, et peut-être mieux que l'AEF au développement de la production cotonnière, tant du point de vue des sols que de celui des possibilités d'évacuation et de main-d'œuvre" (…) "Jusqu'à présent, cette contrée a vécu à peu près sans exportation, à l'écart de l'économie d'échanges et ses frais généraux d'Administration sont couverts, pour la grande majorité, par les zones exportatrices du sud du Cameroun. Si le Tchad semble le territoire riche d'une Fédération pauvre, le Nord-Cameroun parait être la province pauvre d'un pays riche." (J.de Carbon-Ferrière,1950,p.2). - La mission de J. Lhuillier en Afrique Occidentale Française L'AOF offrait des perspectives de diffusion de la culture cotonnière plus lointaines certes que l'AEF, mais plus larges. L'IRCT* s'y était installé dès sa création en 1946, et avait mis en route une dynamique de la recherche, grâce aux subventions du FIDES. Aussi ce fut son directeur Jacques Lhuillier qui fut chargé de la mission dans cette fédération11. Il parcourut toutes les régions de culture, et fit un bilan très précis dans un
9 - Pour plus de précisions sur la création de l'IRCT et de la CFDT et sur ces missions on peut se référer à :

Régine Levrat, Le coton en Afrique Occidentale et Centrale avant 1950, un exemple de la politique coloniale de la France, l'Harmattan, 2008. 10 - Initialement, la mission ne comportait que l'étude de la zone tchadienne. Elle fut prolongée par une reconnaissance au Nord-Cameroun, à la demande expresse du Haut-Commissaire du Cameroun, et aboutit à l'abandon du projet tchadien au profit de ce pays, qui avait été écarté en raison de l'hostilité de l'administration régionale. 11 - Il avait déjà réalisé une première mission au Tchad en 1946, ce qui lui permit de comparer les atouts de l'Afrique Occidentale par rapport à celui-ci.

15

rapport intitulé "Le coton en AOF (culture sèche) : les possibilités de production et le programme des recherches envisagées par l'IRCT"12. En introduction, il dénonce l'autoritarisme qui avait découragé les planteurs : "La cause essentielle de ce demi-échec tient, on le sait à la réaction d'une agriculture rudimentaire, mais réaliste, à des règles trop autoritaires. Si, revenant sur cette erreur, nous pouvons encore espérer faire naître un regain d'intérêt pour cette production parmi les populations, il faut agir avec prudence et discernement pour rétablir la confiance dans l'esprit des planteurs" (p.107). Après avoir souligné la complexité de cette culture avec la sagesse d'un technicien au fait de tous ses aspects - économiques et politiques entre autres -, il invite à réactiver cette entreprise avec prudence en s'appuyant sur les "noyaux" où la culture s'est maintenue13. En conclusion J. Lhuillier revient sur l'opportunité de celle-ci pour les économies régionales : "En résumé, malgré toute sa complexité, le problème cotonnier doit être repris en A.O.F., étant donné le fait indiscutable que les territoires du Centre africain14 rechercheront, dans cette production, une partie des ressources nécessaires à leur économie" (p.120). Les faiblesses de l'organisation de la culture et de la commercialisation y rendaient impérative leur prise en charge par un organisme compétent, ce que souligne J. de Carbon-Ferrière dans le rapport qui conclut les deux missions : "Alors qu'en AEF on peut considérer que la culture du coton est maintenant entrée dans les mœurs et que même sans aucune propagande de la part des autorités cette production se maintiendrait au moins en partie, en AOF la disparition de la pression administrative s'est traduite par une régression considérable de la production ou tout au moins des exportations" (1950,p.13). La hausse des cours permettait également d'envisager le projet sous de meilleurs auspices que par le passé : "Actuellement, les conditions économiques sont toutes différentes. Malgré les tarifs élevés des transports en Afrique française, il est possible, dans les conditions actuelles, de payer au producteur le coton à un prix sensiblement analogue à celui qui est pratiqué dans les transactions intérieures (marchés locaux). Les cours intérieurs ont maintenant rejoint les cours mondiaux, ou plutôt ils ont été rejoints et parfois dépassés par eux" (CFDT,Projet de budget,1951,p.5).

12 - Rapport publié par la revue de l'IRCT, Coton et Fibres tropicales, en septembre 1950. 13 - L'exposé lui-même comporte trois parties, dans lesquelles l'auteur dresse l'état des lieux de la culture et

des recherches en cours en matière variétale : 1 - Les zones cotonnières, 2 - Organisation des recherches : données générales, puis dispositif des stations, 3 - Orientation des travaux d'amélioration, à partir des zones climatiques. 14 - Cette expression ne doit pas prêter à confusion ; elle désigne la région centrale, c'est-à-dire la zone sahélosoudanaise.

16

2) La prise en charge de la culture par la CFDT dans les différents ensembles géographiques Les modalités d'intervention de la CFDT restaient à préciser, et la Société dut s'adapter aux situations, ce qui laissa place à une certaine diversité. Conçue pour développer la production de fibre, la CFDT fut rapidement amenée à intervenir dans tous les domaines : culture du coton-graine, égrenage, commercialisation de la fibre, et même recherche de financement, comme le précise le premier rapport de son directeur, J. de Carbon-Ferrière : "Notre action pose des problèmes de trois ordres, souvent imbriqués les uns dans les autres : techniques, politiques et sociaux, économiques et commerciaux. Nous devons intervenir : a) pour distribuer des semences d'aussi bonne qualité que possible ; b) pour éliminer progressivement les cotons indigènes de médiocre qualité en leur substituant des variétés plus cotées sur le marché ; c) pour développer les surfaces ensemencées et pour améliorer les conditions techniques de culture (...) d) pour égrener la récolte, dans les régions dépourvues d'usines d'égrenage privées; e) pour améliorer les conditions de commercialisation en vue d'obtenir pour le producteur un meilleur prix ; f) pour rechercher, dans toute la mesure du possible, les moyens propres à atténuer les fluctuations des cours ; g) pour trouver peu à peu, conformément aux engagements que nous avons envers le Ministère de l'Économie nationale, des sources de financement destinées à relayer progressivement la Taxe" (1951). C’est au Nord-Cameroun qu’elle intervint d'abord, dès 1950, quelques mois après la mission de René Dumont, du fait du soutien du Haut-Commissaire, des atouts de cette région, et aussi de l'avantage qu’elle avait d'appartenir à un seul pays, ce qui rendait l’implantation d’un organisme naissant plus facile qu'en AOF, où une certaine dispersion des actions était inévitable. ● Au Cameroun : premiers pas et élaboration du système CFDT Les atouts du Nord-Cameroun amenèrent la CFDT à y concentrer ses efforts durant la première décennie, et à en faire sa "vitrine". C'est là que fut mis en place le système CFDT, fondé d'une part sur l'intégration de la filière depuis la production du cotongraine jusqu'à la production et la commercialisation de la fibre, et d'autre part sur des relations étroites entre la Société cotonnière et les pouvoirs publics. - L'intégration de la filière Dans le domaine de la production du coton-graine, on retint le choix d'une culture paysanne encadrée, méthode expérimentée en AEF, qui avait fait preuve de son efficacité. Cependant, en s’en démarquant délibérément dans l’esprit par le refus de la culture sous contrainte, qui n'était plus de mise du fait de l'évolution des mentalités, de son interdiction par une nouvelle loi (1946), enfin pour le Cameroun de son statut de pays sous tutelle. Il fallait rendre le coton attrayant pour les producteurs, ce qui impliquait d'améliorer les méthodes de culture afin d'accroître les rendements. L'encadrement des producteurs fut organisé selon le schéma pyramidal de l'AEF. La zone cotonnière fut divisée en secteurs, qui furent regroupés en régions, puis subdivisée en zones au fur et à mesure de leur multiplication. Le suivi des planteurs était réalisé par les chefs de secteur, assistés d'abord par des moniteurs, puis par des chefs de zone, qui assuraient l'encadrement technique pendant la campagne de culture et l'achat du

17

coton-graine en saison sèche. Les chefs de secteur, clefs de voûte du système, assuraient également le relais avec les différents services de la société : transports, usines d'égrenage et direction. Au début, ce sont des expatriés ; ils furent progressivement remplacés par des nationaux, les premiers étant formés sur le terrain, les suivants étant des techniciens ou ingénieurs agricoles issus des écoles nationales. L'encadrement fut très rigoureux dans les débuts, du fait des exigences techniques de la culture, qui demandait davantage de soins que les cultures vivrières (préparation du terrain, date et alignement des semis, sarclages, tri du coton lors de la cueillette), du fait aussi de la nécessité de la faire adopter par les paysans, ce qui n'allait pas toujours de soi15. Il évolua ensuite vers davantage de souplesse, cependant il resta ferme, ce que la Société justifiait par les exigences de la culture intensive et la nécessité de rentabiliser les intrants (regroupement des parcelles de coton, diffusion des insecticides au même moment…). L'intensification nécessita la multiplication du personnel d'encadrement et aussi un effort permanent de formation de celui-ci, selon la méthode dite "en cascade" chaque responsable devant former ses subalternes -, complétée par des stages. Elle entraîna également la généralisation du crédit de production pour les intrants, qui fut octroyé systématiquement en début de campagne aux producteurs, lesquels devaient le rembourser lors de la vente de leur production16. Il était prévu que l'industrialisation et la commercialisation du coton soient assurées par une société privée, et que la CFDT en assurerait la charge en attendant sa création. Cependant, il ne fut pas possible de trouver des entrepreneurs intéressés, ce qui amena la CFDT à intégrer ces activités dans ses fonctions, et à créer des services appropriés : un service logistique et industriel chargé des transports (coton-graine, semences et intrants, fibre), ainsi que de l'égrenage, puis des huileries ; et un service commercial pour la vente de la fibre. Ce fait, décisif, est à l'origine de l'intégration complète de la filière au Cameroun et à des degrés divers, dans tous les pays de la zone ; il montre que celle-ci n'est pas liée à un projet initial, mais résulte d'une expérience. Cette intégration, fondement du système, fit de la CFDT, puis des sociétés cotonnières qui prirent son relais, des entreprises tentaculaires, véritables "états dans l'État", suscitant éloges et jalousie… Le succès de la culture reposait sur une collaboration étroite entre les responsables de la culture et les autorités politiques, à tous les échelons de la hiérarchie : gouvernement pour la fixation des prix, administrateurs régionaux qui lançaient les campagnes de culture et en contrôlaient l'exécution, enfin chefs locaux qui assuraient la transmission et l'exécution des directives de la CFDT17. - La fixation des prix aux producteurs et le financement de la culture C'est au cours de cette période que furent mis en place les systèmes les définissant. Le prix d'achat fut fixé initialement à un prix suffisamment attractif pour permettre un retournement des mentalités, et pour gagner ainsi la confiance des intéressés : cultivateurs, ainsi que chefs et administrateurs. Le principe d'un prix d'achat fixe et
15 - La situation était très différente selon les lieux et l'intérêt des producteurs. Si, le plus souvent, ceux-ci virent rapidement l'intérêt du coton et acceptèrent les contraintes de sa culture, cela n'était pas le cas partout, en particulier dans les régions où les rendements étaient très faibles et aléatoires. 16 - Intrants : insecticides et engrais. Les semences étaient distribuées gratuitement, en culture extensive comme en culture intensive, ce qui pouvait entraîner du gaspillage et des détournements. Depuis une dizaine d'années, les producteurs doivent les acheter. 17 - Les mutations de personnel du plus haut rang d'une institution à l'autre en témoignent : c'est ainsi qu'après la création de la Sodécoton, le secrétaire du gouverneur du Nord-Cameroun devint président du Conseil de la société.

18

uniforme dans tout le pays fut retenu, conformément à ce qui était pratiqué en AEF et dans la majorité des autres territoires coloniaux (Congo belge, colonies anglaises et portugaises), car il donnait une garantie aussi bien au planteur qu'à la société qui serait appelée à assurer la commercialisation de la fibre18. Il resta la règle dans tous les pays de la zone et demeure une des bases du système, car il permet d'établir un équilibre, au niveau de la Société comme des producteurs, entre les régions où la culture est plus ou moins rentable pour des raisons de climatologie et d'accessibilité. Le financement de la culture dans ses débuts fut assuré par des subventions du Fonds d'Encouragement à la Production Textile et du FIDES*, et par quelques prêts reposant sur des garanties du Territoire. Il fut particulièrement important au Cameroun, où tout était à créer : usines d'égrenage, magasins de stockage, hangars, bureaux, logements des cadres, parc de véhicules... C'est au cours de cette première période que furent mises en place les bases du financement futur, avec la répartition de la contribution des différents partenaires : CFDT, Territoire, Métropole. Tandis que les frais d'équipement étaient assurés par des subventions et des prêts provenant de la France, puis du Fonds européen de Développement (FED*), les coûts de production relevaient normalement de la société19. Cependant, la question du financement de l'encadrement, dont le coût était très élevé, se posa de façon chronique ; il fut assuré habituellement par des subventions de bailleurs de fonds extérieurs, ce qui se justifiait par le fait qu'il bénéficiait également aux autres cultures. Des aides pour la réalisation d'actions de modernisation et d'intensification furent également obtenues auprès du FAC*, puis du FED*20. - Les conventions de mai 1952 et mai 1953 La première, établie après deux campagnes d'expérimentation, permit de définir les rapports entre la CFDT et les pouvoirs publics (annexe II). Ses principales dispositions concernent : - La mission confiée à la CFDT (Article 1) : "promouvoir sous son contrôle la production du coton dans le Nord-Cameroun en assurant le fonctionnement d'un service d'encadrement adéquat, la multiplication et la distribution des semences, l'égrenage et la commercialisation du coton". - Ses prérogatives : sa zone d'activité (toute la plaine du Nord-Cameroun), et son monopole d'achat et d'égrenage pour une durée de 15 ans. - Ses engagements : acheter tout le coton-graine récolté apporté par les producteurs sur les marchés désignés par le Haut-Commissaire, à un prix d'achat fixé chaque année par celui-ci, après consultation du Ministère de la France d'Outre-mer et la CFDT. - Les modalités de vente du coton égrené, avec une priorité à l'industrie textile du Cameroun, et le monopole des exportations de la fibre. - Sa rémunération, selon un taux de commission dégressif au prorata de la production : de 8% pour moins de 1 000 tonnes à 3% pour 5 000 tonnes et plus. - La prise en charge des frais d'encadrement des planteurs par la Société, sauf durant les quatre premières années où ils sont subventionnés.
18 - Ce prix était décidé par le Haut-Commissaire après avis du directeur de la Société cotonnière puis après les indépendances par le chef de l'État sur proposition de la Caisse de Stabilisation. Son établissement était délicat, compte tenu de son importance dans le prix de revient de la fibre (70% dans les débuts) et de l'incidence de quelques francs sur l'équilibre budgétaire de la Société. 19 - Les frais de campagne (achats, usinage, commercialisation et transport) étaient assurés par des avances bancaires consenties en début de campagne, remboursables sur la vente de la fibre et cautionnées par l'État. 20 - Cf. p. 142.

19

- La création d'un compte dit "Fonds de réserve et prime d'économie", alimenté par les bénéfices de la Société et dépendant de la Caisse Centrale de la France d'Outre-mer ; ceci, en attendant la création d'une Caisse de Stabilisation. D'autres articles concernaient la détermination du prix de revient, la valorisation des graines de coton, la révision de la convention, enfin l'autorisation donnée à la CFDT de créer une société cotonnière chargée de l'industrialisation et de la commercialisation de la fibre. Une nouvelle convention fut signée en mai 1953, en principe pour la période transitoire où la CFDT devait assurer les opérations d'usinage et de commercialisation ; faute de reprise par des sociétés privées, elle fut reconduite par la suite. Ses principales dispositions étaient les suivantes : - La commercialisation et l'égrenage sont assurés sans bénéfice par la CFDT pour une période de trois ans, à l'issue de laquelle est prévue la constitution d'une société. - Aucune garantie n'est donnée par l'industrie cotonnière française. - La couverture du déficit éventuel d'exploitation doit être garantie par le territoire du Cameroun. Ces conventions, renouvelées au moment de l'Indépendance, ont régi les rapports entre la CFDT et le Gouvernement du Cameroun jusqu'à la création de la Sodécoton en 1974. Elles servirent de modèle à celles qui furent signées ensuite avec chacun des états de la zone, avec toutefois des modalités un peu différentes selon les pays. - La Caisse de stabilisation des cours Une Caisse de Stabilisation des prix du coton fut créée en décembre 1955, sur le modèle de la Caisse de Soutien établie en AEF en 1946, afin d'assurer les planteurs et les sociétés cotonnières face aux aléas du marché. Il s'agit d'un établissement public, doté de la personnalité civile et en principe de l'autonomie financière, dont le but est d'assurer : 1) La régularisation du prix d'achat du coton-graine au producteur et la couverture totale ou partielle des déficits éventuels des campagnes cotonnières ; 2) Le paiement de primes de culture au producteur ; 3) L'exécution de programmes d'actions spéciales directes en faveur du développement et de l'amélioration de la culture du coton. Elle est alimentée par des contributions, ristournes ou redevances publiques ou privées, ainsi que par le revenu des fonds déposés au Trésor et au fonds national de régularisation des cours des produits d'outre-mer. Ses fonds sont utilisés : en priorité au soutien des prix d'achat au producteur par la prise en charge totale ou partielle du déficit éventuel des campagnes cotonnières et le payement des primes d'ensemencement ; au remboursement des prêts consentis par le fonds national de régularisation des cours des produits d'outre-mer ; à la constitution d'un fonds de réserve, si les ressources sont supérieures aux dépenses21. Ses ressources peuvent servir au financement de programmes de développement de la culture du coton, et à des dépenses de recherche, d'expérimentation, de propagande et d'encadrement agricole s'appliquant à sa culture.

21- Ses fonds mis en réserve sont déposés au Trésor ou au fonds national de régularisation des cours des

produits d'outre-mer et portent intérêt, ce qui permit au gouvernement camerounais de disposer à sa guise du produit de la Caisse.

20

● En Afrique Occidentale : une mise en place progressive Lorsque la CFDT fit ses premiers pas en AOF en 1950, elle bénéficiait de l'héritage de la période antérieure, ce qui était un atout par rapport au Cameroun. Tout était cependant à réorganiser, de la production du coton-graine à la commercialisation, comme l'indique le rapport fait par Jacques de Carbon-Ferrière à la suite de la mission de Lhuillier, qui compare la situation dans cette fédération à celle de l'AEF. "Toutefois, ces efforts n'ont pas été organisés et coordonnés d'une façon aussi méthodique qu'en AEF. Il ne semble pas que le producteur indigène n’ait jamais été conseillé et encadré de façon suffisamment efficace. Il n'a jamais été organisé une commercialisation méthodique analogue à celle qui, en AEF, a été confiée aux sociétés cotonnières. Alors que les prix d'achat aux producteurs sont fixés en AEF tous les ans au moment des semis, les prix FOB des différentes variétés de coton d'AOF ont été notifiés ces dernières années après la fin de la récolte, ce qui a eu pour conséquence d'entraver à peu près totalement leur achat par le commerce". La Société y bénéficia en particulier de l'implantation dès 1946 de l'IRCT (dont le directeur, J. Lhuillier, était l'auteur de la mission préparatoire ???), ainsi que de quelques structures industrielles et commerciales privées. La CFDT intervint d'abord dans les régions signalées par J. Lhuillier, où l'IRCT avait repris ou créé des stations : - le sud-ouest de la Haute-Volta et les cercles de Sikasso et Koutiala au Soudan, où était située la station de N'Tarla. Cet ensemble, le plus démuni, offrait des perspectives grâce à sa population nombreuse, ce qui explique le choix de Bobo-Dioulasso comme siège de la Direction de l'Afrique Occidentale22. - le centre de la Côte d'Ivoire, où se trouvait la station de Bouaké. Une partie de la production de fibre y alimentait l'usine de Gonfreville, une autre était exportée. - le Togo et le Dahomey, qui étaient de loin les principaux exportateurs, et où l'IRCT avait repris l'ancienne station d'Anié Mono au Togo. Elle élargit rapidement son champ d'action au Sénégal, puis au Niger, où elle s'établit en 1956. La vulgarisation agricole était rendue difficile par l'étendue du périmètre d'action, ce qui conduisit la CFDT à concentrer dans un premier temps son action sur les régions subsahéliennes totalement démunies de structures. Ailleurs, elle se limita à promouvoir le remplacement des anciennes variétés par des nouvelles, sélectionnées par l'IRCT, puis à améliorer les techniques culturales. Elle mit progressivement en place des services d'encadrement rural dans chaque pays, selon le même schéma pyramidal qu'au Cameroun, avec suivi des planteurs par des chefs de secteur assistés de nombreux moniteurs, puis de chefs de zone. La formation des cadres, expatriés puis nationaux, fut assurée dans des centres spécialisés, dont les premiers furent celui de Bobo-Dioulasso dirigé par la CFDT, et ceux de M'Pesoba au Soudan et Foro Foro (à proximité de Bouaké), tenus par l'IRCT. L'encadrement de base resta lâche les premières années, faute de personnel23 ; il fut renforcé au fur et à mesure de la diffusion de l'intensification et de la culture attelée. Des services de crédit furent instaurés, afin d'assurer les prêts de la campagne de culture, et parfois d'achat de matériel. L'égrenage et la commercialisation du coton étaient réalisés par des maisons de commerce, qui disposaient de leurs propres unités ou faisaient traiter le coton dans les
22 - Trois cadres administratifs s'y établirent dès la première année, dont le directeur, M. Courret, ancien administrateur au Tchad, très au fait de la culture du coton. 23 - Ainsi, au Mali on ne comptait en 1960 qu'un seul moniteur pour 10 000 producteurs.

21

anciennes usines de l'UCEF dont l'IRCT avait assuré temporairement la gestion. La CFDT prit en charge celles-ci dès 1950, les réhabilita, notamment en Côte d'Ivoire, et en installa de plus modernes dans les nouveaux secteurs cotonniers. Il y avait cependant un problème au niveau de la commercialisation du coton-graine : celui-ci était acheté aux producteurs dans des conditions déplorables par l'intermédiaire de traitants, comme le souligne le rapport de la CFDT de 1951 : "Le coton est acheté en sacs, les capsules saines et les capsules avariées sont mélangées, non seulement entre elles, mais avec des poussières, débris de bractées et autres impuretés. Les maisons de commerce en tiennent compte dans la fixation de leur prix d'achat ; les traitants prélèvent une large commission et se payent souvent par compensation avec des avances consenties antérieurement, et à des taux usuraires. Ils frauderont aussi, généralement, sur le poids. Malheureusement, il faut reconnaître que ces conditions d'achat sont plus commodes pour le commerce que celles qui résulteraient de l'institution de marchés contrôlés. Et, sans parler des intermédiaires à qui bénéficie évidemment cet état de choses, les paysans eux-mêmes sont parfois favorables à son maintien. Le système leur évite de se déplacer pour vendre leur produit, ils se rattrapent eux-mêmes en cherchant à frauder pour répondre à la fraude du traitant et, surtout, les marchés contrôlés à dates fixes leur paraissent comme un vestige de l'époque, révolue, du travail obligatoire..." Les prix variaient d'une région à l'autre, et même au cours de la saison. Ils différaient en fonction de la destination de la fibre : le marché local pour l'artisanat, notamment au Soudan, régional en Côte d'Ivoire pour l'usine de Gonfreville, ou l'exportation vers la France pour le Togo et le Dahomey. Dans le premier cas, la qualité de la fibre n'avait guère d'importance : son prix dépendait du rendement égrenage et oscillait en fonction de l'offre et de la demande. Pour l'exportation au contraire la qualité du coton primait (longueur de la fibre, propreté et homogénéité), et le prix d'achat au planteur était fixé en fonction du marché français ; ce prix était le plus souvent dérisoire, ce que les négociants justifiaient par les délais d'acheminement vers l'Europe et la nécessité de se prémunir contre les éventuelles baisses des cours. Dès la première campagne (195051), la CFDT s'efforça de fixer un prix dans les zones qu'elle contrôlait (Haute-Volta), et d'inciter les planteurs à trier leur coton en instituant un double barème selon la qualité du produit, reprenant des méthodes qui avaient fait leurs preuves en AEF24. Après une brève période d'expérimentation, il devint nécessaire de définir les principes devant régir la commercialisation du coton-graine et de la fibre, ainsi que de préciser des objectifs de production. Ce fut l'objet de la Conférence cotonnière de Dakar, convoquée en juin 1952 conjointement par le ministre de la France d'Outre-mer et le Haut-Commissaire de l'AOF, en vue d'examiner "un plan de développement de la production et les moyens financiers pour sa réalisation, ainsi que les questions de commercialisations et de prix" (annexe III). Les principales recommandations concernaient la commercialisation du coton-graine et de la fibre. L'achat au producteur reposait sur le principe de "la nécessité absolue de (lui) garantir un prix d'achat stable et suffisamment rémunérateur". La Conférence préconisa donc ce qui était en vigueur au Cameroun (et en AEF) : le monopole d'achat du coton aux producteurs à un prix annoncé avant les semis, le versement d'avances au moment de l'ensemencement, et l'organisation de marchés. Ces derniers permettaient le contrôle des achats par l'Administration, mais en contrepartie, contraignaient les producteurs à apporter leur
24 - Elle réussit à obtenir des négociants du Togo et du Dahomey l'application de deux prix selon la qualité

du coton.

22

marchandise aux lieux et dates indiqués. Elle recommanda également la mise en place d'un système garantissant l'équilibre financier de la CFDT, en cas de chute des cours ; celui-ci, faute de pouvoir être assuré dans l'immédiat par une Caisse locale, reposa temporairement sur l'industrie métropolitaine qui s'engageait à acheter toute la production à un prix d'achat "découlant du prix fixé pour le coton brut". La mise en application de ces recommandations fut immédiate : le prix d'achat du coton-graine par l'Administration, en accord avec la CFDT, fut fixé dès l'année suivante ; la collecte et le transport du coton vers les usines furent organisés par la CFDT, qui se substituait au commerce traditionnel. Une "Caisse inter États" de stabilisation des cours du coton, dont le siège était à Bobo-Dioulasso, fut instituée en 1955, subventionnée par le Fonds de Soutien des Textiles d'Outre-mer ; elle fut supprimée à la suite des indépendances et remplacée par des caisses nationales. La commercialisation de la fibre était assurée dans la plupart des pays soit directement par la CFDT, soit le plus souvent par l'intermédiaire de son agent de vente, la Compagnie Cotonnière (Copaco). L'imbrication des diverses composantes, depuis la diffusion et la vulgarisation de la culture jusqu'à l'égrenage et même la commercialisation de la fibre, amena la CFDT à s'orienter progressivement, comme au Cameroun, vers une intégration de la filière, qui fut plus ou moins complète selon les pays. Celle-ci fut quasi totale dans les territoires où la CFDT commença son action à partir de zéro ou presque : la Côte d'Ivoire, le Mali, . le Sénégal et jusqu'en 1966 la Haute-Volta25 . Dans les autres états, où la CFDT dut s'adapter à la situation préexistante et aux évolutions politiques, elle fut moins complète et moins stable, et elle consista principalement à encadrer les organismes nationaux en place. Au Dahomey, la CFDT n'intervint directement que dans le département du Borgou, où lui furent confiées la culture du coton et la direction du développement agricole. Dans les autres régions, elle assura à partir de 1959 la multiplication et la diffusion des semences (variétés hirsutum), laissant de côté les Barbadense qui disparurent progressivement, et apporta son concours technique aux sociétés de développement régional créées en 195926. Au Niger, après une période d'intervention directe, la CFDT dut céder en 1965 une partie de ses attributions à l'Union Nigériane de Crédit et de Coopération (UNCC), organisme national de vulgarisation agricole, qui fut chargé de l'encadrement et de la collecte du coton-graine, dont le rôle se limita alors à l'organisation du programme cotonnier et au suivi de son exécution. En matière d'égrenage et de commercialisation, elle ne put intervenir pour son propre compte, mais pour celui de la Caisse de soutien et de péréquation des prix du Niger (CSPPN). L'action de la CFDT fut limitée au Togo, pays qui jouissait d'une plus grande autonomie politique, étant sous tutelle au même titre que le Cameroun, et qui fut alors le seul de l'Afrique Occidentale où elle n'intervint ni dans l'égrenage ni dans la commercialisation ; en matière de vulgarisation agricole, elle se limita à la multiplication des semences dans l'une des SORAD (Sociétés régionales de développement), puis fut appelée en 1969 à jouer un rôle de conseiller technique auprès du Ministère de l'Agriculture et des SORAD. ● En AEF : une intervention tardive L'intervention de la CFDT y fut plus tardive et plus limitée, du fait de la présence des sociétés privées qui assuraient la commercialisation et l'industrialisation du coton,
25 - Date à laquelle ce pays confia la vulgarisation agricole à des organismes nouvellement créés, les Organismes Régionaux de Développement (ORD). 26 - Ces diverses sociétés étaient regroupées dans la Société Nationale pour le Développement Rural (SONADER), créée en 1958.

23

l'encadrement de la culture relevant des Services agricoles. Ces sociétés avaient déjà perdu une partie de leur autonomie à la suite du renouvellement de leurs conventions avec l'État, d'abord en 1939, puis en 1949, et étaient devenues "une sorte de service public"27. Elles virent d'un mauvais œil la création de la CFDT et son intervention au Cameroun et en AOF, selon des méthodes qui remettaient en cause leur mode de fonctionnement fondé sur l'exploitation des planteurs, et entraînèrent de fait leur disparition à terme. En Centrafrique le gouvernement imposa en 1964 le regroupement des trois sociétés privées qui se partageaient les zones cotonnières en une seule, l'Union Cotonnière Centrafricaine (UCCA*), société mixte avec une participation majoritaire de l'État, à côté des anciennes entreprises, de la CFDT et du BDPA (Bureau pour le Développement de la Production Agricole). L'UCCA reprenait les fonctions d'achat, d'usinage et de commercialisation des anciennes sociétés, tandis que la vulgarisation restait confiée aux Offices Régionaux de Développement, qui étaient encadrés par la CFDT dans deux préfectures. Au Tchad la CFDT fut sollicitée en 1961, d'abord pour encadrer durant quelques années des actions de modernisation agricole, puis pour assurer un rôle de conseil et de formation du personnel de l'Office National du Développement Rural (ONDR), structure d'intervention du Ministère de l'Agriculture et du Développement Rural, créée en 1965 avec plus particulièrement en charge l'encadrement de la culture du coton. Les indépendances ne remirent en cause ni la politique de diffusion du coton par la CFDT, ni les structures qu'elle avait mises en place. Les relations entre celle-ci et les gouvernements s'intensifièrent plutôt, du fait de la volonté des États d'accroître leur production. Elles furent régies par des conventions décennales qui furent reconduites jusqu'à la création des sociétés nationales ; celles-ci garantissaient en particulier des prestations de personnel, ce qui permit à la CFDT d'assurer la continuité de son action par la présence de nombreux cadres qui assuraient la direction de tous les services. Les indépendances sont néanmoins à l'origine de la création de sociétés nationales, dont la plupart furent fondées en 1974 et 1975, ce qui manifestait en même temps le désir d'autonomie des États, et leur volonté de poursuivre l'œuvre entreprise en partenariat avec la CFDT.

II - L'ÉVOLUTION GÉNÉRALE DE LA PRODUCTION ET DES RENDEMENTS
La période de la Seconde Guerre mondiale avait été marquée par une politique vigoureuse de la France en faveur de la production de coton des colonies d'Afrique. L'"Effort de Guerre", soutenu par une forte pression de l'Administration, avait permis un certain accroissement des exportations de fibres de l'AOF et du Togo, et une forte augmentation de celles de l'AEF. L'interdiction du travail obligatoire en 1946 fut suivie d’une diminution générale de la production pendant quelques années ; en AOF celle-ci se prolongea malgré l'action de l'IRCT, et la culture ne conserva une certaine

27 - Il y eut des modifications durant cette période : la Cotonfran qui intervenait en Centrafrique et au Tchad se replia sur ce dernier pays, la Cotouna et la Cotonbangui furent reprises par des capitaux français ; seule la Cotonaf resta belge. Les conventions signées en 1949 pour l'Oubangui furent reconduites avec des modifications mineures jusqu'en 1964. La Caisse de "soutien" créée en 1946 devint caisse de "stabilisation" en 1955.

24

importance qu'au Togo et au Dahomey, où elle était plus rentable ; en AEF, la production reprit rapidement et atteignit 90 000 tonnes en 1949-50. 1) La progression de la culture Lorsque la CFDT s'implante en Afrique tropicale en 1950, les exportations de fibre proviennent pour l'essentiel de l'AEF. Les années cinquante n'amènent guère de changement. En Afrique Occidentale, la progression de la culture est très lente malgré l’impulsion initiale28 : à la fin de la décennie, la production dépasse à peine 10 000 tonnes. En Afrique Centrale elle stagne, sauf au Cameroun : en 1961-62 - mauvaise année il est vrai - elle atteint à peine 100 000 tonnes, dont le quart au Cameroun. La culture ne progresse dans l'ensemble de la zone qu'à partir des années soixante, lentement d'abord, rapidement ensuite grâce à la modernisation des techniques de culture29. ● L'évolution de la production Le mouvement s'amorce d'abord en Afrique Centrale, grâce au Cameroun, puis dans l'ensemble de la zone avec un premier palier en 1968 et 1969, suivi du reflux des années de sécheresse du début des années soixante-dix. La tendance est ensuite à la hausse ; celle-ci est lente jusqu'au début des années 80, rapide ensuite jusqu'en 2004, où la production culmine à 306 millions de tonnes, avant de s'effondrer lors des campagnes suivantes : 2 212 000 tonnes en 2005, 1 830 000 en 2006, 1 274 000 en 2007, campagne pénalisée par ailleurs par une mauvaise climatologie. Cette progression est essentiellement le fait de l'Afrique Occidentale, dont la production passe de 28 000 tonnes en 1960, soit 22% de l'ensemble, à près de 2 200 000 tonnes en 2004, soit plus de 80% ; celle de l'Afrique Centrale apparaît bien médiocre en regard.
FIGURE 1 : ÉVOLUTION DE LA PRODUCTION DE COTON-GRAINE DE LA ZONE FRANC DE 1961-62 À 2007 (en mille tonnes)
2500

Afrique Occid Afr Centrale

2000

1500

1000

500

0 1961 64 67 70 73 76 79 82 85 88 91 94 97 2000 03 06

alors qu'elle le fait dès 1951-52 pour le Cameroun, ce qui est déjà significatif de la faiblesse de la production et aussi de l'imprécision des chiffres, lié au fait qu'elle ne maîtrisait pas toute la production commercialisée et qu'elle achetait du coton dont elle n'encadrait pas la culture.

28 - La production serait passée de 1 660 tonnes en 1950-51 à 7 293 tonnes l'année suivante. 29 - L'année 1961-62 est la première année où la CFDT publie des statistiques pour l'ensemble de la zone,

25

La progression de la culture, assez régulière jusqu'en 1997, est marquée ensuite par des convulsions aux causes multiples, climatiques et économico-politiques, au niveau national et surtout international, dont la plus grave est l'effondrement actuel de la production provoquée par la double crise des cours et du dollar, d'autant plus qu'une part notable provient du Cameroun : le dernier record du Tchad et de la RCA réunis date de 1997 avec 335 000 tonnes, soit 15% de la zone. ● Sa progression par grands ensembles L'analyse d'un tableau et de cartes situant la culture à quelques dates repères permet de visualiser cette progression au niveau des ensembles géographiques, et de faire le point de la situation de la culture (production, surface, rendement) dans chaque pays à ces quelques dates significatives. En 1961, la part de l'Afrique Centrale est considérable, du fait de l'avance prise par l'AEF avant 1950, puis par le Cameroun durant les années cinquante. À partir de 1966, l'essentiel de la croissance provient de l'Afrique Occidentale et du Cameroun, dont la production progresse à un rythme comparable.
TABLEAU 1 : ÉVOLUTION DE LA PRODUCTION DE L'AFRIQUE OCCIDENTALE ET CENTRALE ENTRE 1961 ET 2006 (en mille tonnes et en %) Année 1961 1966 1974 1988 2003 2006 2007
*Tchad seulement

Afrique Occidentale poids % 28 22 96 30,5 212 48 815 71,4 1 808 83,4 1 548 83,6 1 053 82,7

Tchad et Centrafrique poids % 74 58,3 163 51,7 190 43 162 14,2 119 5,5 104 5,6 110* 8,6

Cameroun poids % 25 19,7 56 17,8 40 9 165 14,4 242 11,2 200 10,8 111 8,7

- En 1966, la production de l'Afrique Occidentale est encore modeste : ses rendements sont uniformément faibles, inférieurs à ceux de l'Afrique Centrale, sauf en Côte d'Ivoire où la culture intensive a été introduite dès le début. La part de l'AEF demeure prépondérante, bien qu'en recul, celle du Cameroun notable. - En 1974, la progression de l'Afrique Occidentale s'affirme, grâce surtout à l'amélioration des rendements. En Afrique Centrale, par contre, la situation a peu évolué : compte tenu du Cameroun, la production dépasse légèrement celle de l'Afrique Occidentale, et les rendements restent médiocres. Le Tchad demeure toutefois, de loin, le plus grand producteur de la zone. - 1988 manifeste le déclin relatif de l'ex-AEF : la production n'augmente que modestement au Tchad et diminue même en Centrafrique, malgré une certaine amélioration des rendements30. En revanche, en Afrique Occidentale et au Cameroun, la production, stimulée par les nationalisations des sociétés et par l'amélioration globale des conditions climatiques, fait un bond, grâce à l'extension des surfaces et à la progression des rendements. La Côte d'Ivoire est devenue le premier producteur de la zone, suivie par le Mali et le Cameroun.

30 - Chiffres de 1989 pour la Centrafrique, correspondant à une bonne campagne, ceux de 1988 faisant défaut.

26

FIGURE 2 : LA CULTURE DU COTON DANS LA ZONE FRANC EN 1966 ET EN 1974

FIG. 3 : LA CULTURE DU COTON DANS LA ZONE FRANC EN 1988 ET 2003 FIG. 3 : LA CULTURE DU COTON DANS LA ZONE FRANC EN 1988 ET 2003

27

FIGURE 3 : LA CULTURE DU COTON DANS LA ZONE FRANC EN 1988 ET EN 2003

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.