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Le couple, l'amour et l'argent

De
263 pages
Comment les couples construisent-ils les dimensions économiques de leur relation amoureuse dans un contexte où l'argent est traditionnellement perçu comme porteur d'égoïsme pour la relation conjugale ? Se fondant sur plus de cinquante entretiens individuels et collectifs, l'auteur retrace l'histoire d'une vingtaine de couples, mettant en évidence les différentes étapes de la construction conjugale des significations et usages sociaux de l'argent dans la sphère intime.
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Le couple, l'amour et l'argent
La construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse

Questions Sociologiques Collection dirigée par François Hainard et Franz Schultheis
Questions sociologiques rassemble des écrits théoriques, méthodologiques et empiriques relevant de l'observation du changement social. Elle reprend à la fois des travaux élaborés dans le cadre de l'Institut de sociologie de l'Université de Neuchâtel et émanant du réseau de différentes institutions partenaires. Cette collection se veut délibérément ouverte à une grande diversité d'objets d'étude et de démarches méthodologiques. Déjà parus FRAUENFELDER Arnaud, Maltraitance : contribution à une sociologie de l'intolérable, 2007. BURTON-JEANGROS, Eric WIDMER, Christian LA VILE d'EPINA Y (éditeurs), Interactions familiales et constructions de l'intimité, 2007. FRAUENFELDER Arnaud, Les paradoxes de la naturalisation, 2007. FELDER Dominique, Sociologues dans l'action. La pratique professionnelle de l'intervention, 2007. VUILLE Michel, SCHULTHEIS Franz (sous la direction), Entre flexibilité et précarité, 2007. PLOMB Fabrice, Faire entrer le travail dans sa vie, 2005. NEDELCU Mihaela, La mobilité internationale des compétences. Situations récentes, approches nouvelles, 2004. FLEURY, GROS, TSCHANNEN, Inégalités et consommation. Analyse sociologique de la consommation des ménages en Suisse,2003. BARTH, GAZARETH, HENCHOZ et LIEB, Le chômage en perspective,2001.

Caroline Henchoz

Le couple, l'amour et l'argent
La construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse

L'HARMATTAN

te! L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06742-4 EAN : 9782296067424

PRÉAMBULE
Le texte qui suit est tiré d'une thèse de doctorat défendue au printemps 2007 à l'Université de Neuchâtel (Suisse). Afin d'éviter de publier un ouvrage trop long et trop fastidieux, un certain nombre de chapitres ont été supprimés ou résumés. Ainsi, la recension de la bibliographie sur la circulation de l'argent dans la sphère intime et la méthodologie sont présentées de manière beaucoup plus succincte. C'est également le cas du chapitre sur le don dans la construction conjugale et familiale qui a été publié dans un autre ouvrage (Belleau & Henchoz, 2008). Afin de préserver la cohérence de l'ensemble du texte, il a toutefois été décidé de le résumer et de le présenter brièvement ici. Les lecteurs et lectrices qui souhaiteraient en savoir davantage peuvent contacter la bibliothèque de l'Université de Neuchâtel (Suisse) pour obtenir un exemplaire de la thèse. Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont contribué de près ou de loin à ce projet. En premier lieu, les couples interrogés qui m'ont donné un peu de leur temps et livré une parcelle de leur intimité. Ils ont partagé leur histoire et leur vie avec honnêteté et sincérité. J'espère qu'ils se retrouveront dans cet ouvrage. Je tiens également à exprimer ma gratitude aux membres de mon jury de thèse qui ont participé à mon apprentissage sociologique et à qui je dois beaucoup. Enfin, un grand merci à Tristan qui a été le premier à lire ce texte. Ses remarques et ses commentaires ont été essentiels, tout comme ceux de Claudia. Ayant certainement oublié plusieurs contributions essentielles, je m'en excuse d'ores et déjà. Ma reconnaissance ne s'arrête certainement pas aux personnes citées dans ces quelques lignes.

5

TABLE DES MATIÈRES
I. INTRODUCTION 1. L'argent comme indicateur construction conjugale du processus de 12 13 15 17 18 21 25 29 30 33 36 38 38 40 43 45 46 47 Il

2.

Le rôle de l'argent dans la construction du lien conjugal Le couple, entre solidarités et pouvoir, amour et inégalités Les femmes, les hommes, le couple et l'argent Structure du livre

3. 4.

n. CADRE THÉORIQUE 1. 2. Les dimensions économiques de la relation conjugale
Le sexe social de l'argent Le niveau institutionnel Le niveau interactionnel Le niveau individuel Le pouvoir et l'argent La théorie des ressources et ses limites Conceptualisation et mesure du pouvoir dans les relations conjugales L'amour et l'argent L'argent et la construction du lien amoureux La perspective androgyne de l'amour L'idéologie amoureuse

3.

4.

ln.

LA CONSTRUCTION CONJUGALE DES DIMENSIONS ECONOMIQUES DE LA RELATION 53 AMOUREUSE
Les étapes de la construction conjugale des significations et usages sociaux de l'argent La place de l'argent dans les relations conjugales L'entrée en couple - La période de séduction 54 55 58 7

1.

. .

L'idéologie amoureuse du don dans la période de séduction La construction conjugale de l'équilibre des échanges

59 63 67 73 76 77 79 80 83 84 86 88 91 93 94 101 104 105 109 111 118 129 135 137 139 140

- Les cadeaux ou la signification du don L'engagement conjugal: la cohabitation . La mise en commun partielle des revenus
- Les règles de la mise en commun - Les biais du principe de l'équité - Le don dans la construction conjugale Les autres organisations financières Le mariage et les enfants La construction conjugale des significations et usages familiaux de l'argent - La priorité sur les besoins des enfants - Accès à la propriété - L'équipe conjugale - La perception de l'argent comme étant une ressource commune - La perception individuelle de la construction familiale . La construction conjugale de l'équilibre des échanges - Les tâches domestiques et de care dans l'équilibre des échanges . Les limites de l'idéologie amoureuse ou la construction genrée de l'équilibre conjugal - La définition des tâches domestiques et familiales comme une activité féminine - Droits et pouvoirs du pourvoyeur principal des revenus - Tâches et responsabilités financières genrées En résumé

. .

2.

Le processus de la construction conjugale des significations et usages sociaux de l'argent Le niveau sociétal du processus de construction des significations et usages intimes de l'argent . Le réseau familial et amical étendu

8

.

La sphère familiale

144 146 147 148 152 156 156 157 159 161 163 170 172 180 182 190 190 192 197 203 205 206 208 211 214 217 219

Le niveau conjugal du processus de construction des significations et usages intimes de l'argent . L'homogamie financière Observation, typification et ajustement conjugal . Doing gender . Expérimentations conjugales

.

. . .

- Vacances et mise en commun - Budgets - Essais vers la mise en commun ou l'individualisation des revenus La négociation conjugale - Les « obstacles» à la négociation - Le temps de la négociation - La négociation: une pratique genrée Le don dans la construction conjugale et familiale

- Le système conjugal de dons Le niveau individuel du processus de construction des significations et usages intimes de l'argent Identité de genre . Le sentiment de justice
- La justification conjugale des inégalités En résumé

3.

L'intégration conjugale ou le résultat de la construction conjugale Le discours conjugal La perception genrée du conjugal « Notre argent» : une notion à définition variable En résumé

.

VI. CONCLUSION

1.

Quels changements dans les relations conjugales, vers l'égalité?

9

IV. ANNEXE 1. 2. La recherche L'organisation financière et les données socio-économiques des personnes interrogées

225 225 228 241

V. BIBLIOGRAPHIE

10

I. INTRODUCTION
« C'est vraiment un sujet... on en parle peu. On s'est fait encore la réflexion. On avait du monde samedi soir à la maison et on s'est dit que c'est toujours pareil. Il y avait trois sujets: argent, sexe et politique. La politique, c'est peut-être le sujet, des trois, qui est encore le plus abordable. Mais l'argent et le sexe, c'est vraiment des tabous, même entre amis. Ce qui est assez étonnant quand même, parce que ce sont des sujets extrêmement importants dans la vie. » (Justinl) Les couples ne parIent pas d'argent, ne veulent pas parIer d'argent. « Quand on s'aime, on ne compte pas », affirment-ils. On offre un cadeau pour exprimer son amour mais pas pour l'acheter. Dans le ménage traditionnel, l'un amène des ressources économiques et l'autre fournit du travail domestique et familial mais on ne dit pas qu'on échange de l'argent contre des services. C'est froid, c'est calculateur et surtout socialement inacceptable. On sait que certains se marient par intérêt: que le vieil homme richissime s'offre les faveurs sexuelles de sa jeune épouse et que celle-ci, en échange, se dédommage sur la bourse bien garnie du vieillard. Mais ce sont les autres. L'argent n'a pas de place dans son propre couple, il n'a rien à y faire. « Quand on s'aime, on ne compte pas », répètent les couples. D'autant plus que, c'est bien connu, «l'argent ne fait pas le bonheur ». Durant plusieurs siècles, le mariage a eu des fonctions économiques, politiques et sociales. Il était le meilleur moyen de transférer des propriétés, du statut, des contacts personnels, de l'argent et des outils de travail par delà les générations et les groupes de pairs. L'amour faisait rarement partie du contrat matrimonial. La révolution amoureuse du ISème siècle (Coontz, 2004) a remis en question l'institution du mariage dans ses fondements économiques. La valorisation croissante des sentiments, du compagnonnage et de l'intimité a alors contribué à renforcer la dichotomie entre amour et

I Pour une présentation des personnes interrogées, se référer à l'annexe 2. Il

argent, entre couple et argent. Dès gratuit et désintéressé. Pourtant, contemporains ne se consacrent pas Les biens, les services et l'argent sphère privée.

lors, l'amour conjugal se veut les familles et les couples uniquement aux liens affectifs. continuent de circuler dans la

Comment les couples utilisent-ils et perçoivent-ils l'argent dans un contexte où les valeurs rattachées aux ressources financières et à l'amour sont perçues comme étant antinomiques? Ce livre retrace l'histoire de plusieurs couples hétérosexuels afin d'étudier la façon dont ces derniers construisent les paramètres financiers de leurs relations amoureuses. Nous chercherons à comprendre comment deux individus, autonomes financièrement quand ils se rencontrent, en viennent à adopter progressivement la même perception de l'argent et à en faire usage selon cette conception. Pour Berger et Kellner (1988), en effet, la conjugalité est un acte qui conduit deux personnes à échanger et à partager leurs points de vue de façon à construire progressivement une vision, des valeurs et des buts communs. Dans ce livre, nous examinerons plus en détail les dimensions financières de ce que Berger et Kellner (1988) appellent le processus de la construction conjugale de la réalité.
1. L'ARGENT COMME INDICATEUR DU PROCESSUS DE CONSTRUCTION CONJUGALE

L 'hypothèse de travail développée dans ce livre se base, en partie, sur les résultats obtenus par Jean-Claude Kaufmann dans sa recherche sur La trame conjugale, analyse du couple par son linge (1992). Elle postule que les différentes étapes du processus de construction conjugale de la réalité sociale (Berger & Kellner, 1988) se reflètent dans l'usage concret de l'argent et dans sa mise en commun progressive. Dans la partie empirique, nous allons utiliser le concept de construction conjugale de la réalité de Berger et Kellner (1988) tout en intégrant les travaux plus récents de Kaufmann (1992) et la perspective du constructivisme social à la base des théories du genre (Potuchek, 1997 ; Pyke & Coltrane, 1996 ; Risman, 1998). Nous retiendrons pour l'instant que la construction conjugale est un processus d'objectivation, de mise en ordre et de symbolisation de la réalité passée, présente et future. Dans le cadre de ce processus, 12

chaque partenaire apporte, selon son appartenance de genre, ses conceptions et ses expériences de la réalité qui sont discutées et objectivées par le procédé de la conversation avec l'autrui significatif qu'est le conjoint. Dans la mesure où cette vision du monde et de l'identité personnelle est confirmée et reconfirmée par la conversation conjugale, elle devient toujours plus massivement réelle, réalisée et intériorisée par les conjoints (Berger & Kellner, 1988). Cette vision du monde partagée entraîne une perception commune de la réalité, des valeurs et des buts communs. Elle s'inscrit dans les sentiments et dans le matériel mais aussi dans les habitudes. Selon Kaufmann (1992), lorsque ces dernières sont suffisamment fortes, elles parviennent à porter la construction conjugale à elles seules et ainsi détacher les individus de la nécessité d'entretenir une conversation régulière. Toutefois, pour reprendre les termes de De Singly (1988b), nous partirons de l'hypothèse, qu'il s'agira de vérifier, que la conception conjugale de la réalité n'est ni omnipotente ni toute-puissante mais qu'elle peut être mobilisée différemment selon l'appartenance de genre des individus et selon les contextes. Cela implique que les partenaires soient conscients, à des degrés divers, du processus de construction conjugale et de ses implications.
2. LE RÔLE DE L'ARGENT DANS LA CONSTRUCTION DU LIEN CONJUGAL

Dans cette recherche, l'argent sert d'indicateur pour rendre compte du processus de création d'un « nous» conjugal et d'un « nous» familial. Toutefois, l'argent n'est pas que cela. Il est également un « outil» mobilisé par les conjoints pour construire leur relation. L'usage intime de l'argent ne se réduit pas à la logique marchande longtemps privilégiée quand il s'agissait de parler de monnaie. Nous partirons de l'hypothèse que l'argent n'a pas seulement une valeur d'usage et d'échange mais également une valeur de lien (Godbout & Caillé, 1992). L'usage de l'argent dans la sphère intime sert également à produire et reproduire la relation conjugale dans ses aspects matériels et symboliques. Comme le relève Viviana Zelizer dans La signification sociale de l'argent (2005b), la circulation de l'argent dans la sphère intime crée, symbolise et affirme les relations

13

entre les partenaires. Ces derniers «adoptent des symboles, des rituels, des pratiques et des fonnes physiquement reconnaissables d'argent pour bien marquer les diverses relations sociales et formes de transferts monétaires» (Zelizer, 2001: ]3]). L'argent d'un homme, par exemple, ne sera pas considéré ni même dépensé de la même manière que l'argent d'une femme ou d'un enfant. L'argent n'est pas utilisé et n'a pas le même sens quand le couple est en période de séduction ou lorsque les conjoints ont une famille à charge. En outre, la signification donnée aux ressources monétaires influence directement les pratiques sociales: la façon dont les individus considèrent l'argent n'est pas indépendante de la manière dont ils le dépensent, l'épargnent ou le donnent (Zelizer, 2005b). Dans ce livre, nous parlons d'usage de l'argent. Il s'agit, en effet, de dépasser l'aspect uniquement matériel de l'économie domestique, pour s'intéresser également à son aspect symbolique2. Nous montrerons que des biens matériels portent parfois une valeur affective et qu'inversement des sentiments et des émotions peuvent prendre une dimension matérielle. Le concept d'économie domestique généralisée3 permet de rendre compte du système d'échanges matériels et immatériels dans lequel baignent les couples.

2 La monnaie sera considérée ici « comme le support matériel (ou immatériel dans le cas de la monnaie scripturale) de l'échange et l'argent comme l'institution politique, sociale et morale de ce support. C'est dire autrement que si la monnaie représente toujours l'argent [00']' l'argent est toujours beaucoup plus que la monnaie ['00]. Dans les pratiques économiques et quotidiennes, l'argent prend différentes formes: accumulé, il est capital [...] ou patrimoine [...] ; gagné par le travail, il est salaire; placé à la banque, il est épargne; crédit lorsqu'il est prêté, etc. » (de Blic & Lazarus, 2007 : 5). Les formes de l'argent sont multiples, toutefois elles ont un point commun: «elles représentent une valeur qui s'exprime en unités monétaires et qui

produit des effets concrets, symboliques ou sociaux

[00']

» (de Blic &

Lazarus, 2007 : 5). 3 Ce terme est adapté des travaux de Gramain et al. (2003). Toutefois, nous ne définissons pas l'économie domestique uniquement selon les rapports de dons et de solidarités. Elle est généralisée dans le sens où elle intègre également les rapports de pouvoir, d'intérêts personnels et d'inégalités entre les conjoints. ]4

Dans la sphère conjugale, les sentiments et les biens, le symbolique et le concret, le care'; et l'argent, les services et les émotions se mêlent et s'imbriquent. L'ensemble étant étroitement relié, les uns pouvant traduire, créer ou transformer les autres. Comme le souligne Mauss (1985 : 173), « au fond, ce sont des mélanges. On mêle les âmes dans les choses; on mêle les choses dans les âmes. On mêle les vies et voilà comment les personnes et les choses mêlées sortent chacune de leur sphère et se mêlent: ce qui est précisément le contrat et l'échange. »
LE COUPLE, ENTRE SOLIDARITÉS ET POUVOIR, AMOUR ET INÉGALITÉS

Le couple est généralement perçu comme le produit d'un processus d'institution qui conduit chaque partenaire à partager un esprit commun et une vision particulière du monde (Bourdieu, 1993b, 1994). Dans la sphère privée, les partenaires manipulent l'argent de manière à répondre à cette prescription culturelle de la cohésion familiale (Ferree, 1990) qui leur semble aller de soi. En ce sens, le couple fonctionne comme une « fiction sociale réalisée» (Bourdieu, 1993b). Toutefois, le couple est également formé par deux individus aux envies et besoins différents et parfois contradictoires. Dès lors, la construction conjugale n'est pas toujours un processus harmonieux et démocratique guidé par les émotions et l'altruisme. Elle s'élabore également dans les rapports de forces, dans les inégalités et dans la construction des différences. L'usage de l'argent est un instrument de conjugalité dans le sens où il permet de créer un « nous» conjugal. Cependant, il exprime aussi l'individuel. L'argent est un indicateur pertinent de la place du collectif et de l'individuel dans le couple car c'est une des rares ressources, avec le temps, qui est mesurable et comparable, que l'on

4 Le care désigne le « lien émotionnel, souvent réciproque, entre une personne qui donne le soin (du care) et celle qui en bénéficie, la première se sentant responsable du bien-être du bénéficiaire et effectuant un travail mental, émotionnel et physique pour assumer sa responsabilité. Ainsi le soin d'une personne implique de se soucier d'elle» (Bachman, 2004 : 5). 15

peut à la fois personnaliser/individualiser et mettre en commun. Intégrant à la fois la dimension individuelle et collective, fonctionnant comme un dénominateur commun aux significations multiples (Zelizer, 2005b), l'argent s'inscrit directement dans la construction matérielle et symbolique du couple et de la famille. L'usage de l'argent dans la sphère conjugale ne se résume pas à des dons et de la solidarité ou à la défense d'intérêts personnels. L'argent du couple, c'est tout cela: des tractations monétaires, des cadeaux généreux mais aussi des échanges où l'on compte sans vraiment compter, tant les ressources échangées sont de nature différente. Selon Zelizer (2005b: 316-317), « les individus s'emploient sans cesse à créer des monnaies appropriées à la gestion de situations d'autant plus complexes socialement parlant que toutes sortes de

sentiments ou de rapports s'y expriment

-

non seulement de

l'intimité mais aussi de l'inégalité; de l'amour, mais aussi du pouvoir; de la sollicitude, ainsi qu'une volonté de contrôle; de la solidarité, non moins que du conflit. » L'étude de la circulation de l'argent dans la sphère intime va nous permettre de rendre compte des dimensions plurielles de la création du couple en mettant en lumière les tensions entre, d'une part, les désirs et besoins personnels et, d'autre part, l'idéal amoureux du don et du désintérêt qui est au cœur de la construction conjugale. La solidarité et les inégalités, l'amour et l'intérêt personnel, le désintérêt pour les questions économiques et l'égoïsme ne sont pas nécessairement dichotomiques. Ils doivent être conceptualisés en tant qu'éléments moteurs de la création conjugale. Cela nous conduira à proposer une approche de l'usage et de la signification de l'argent dans la sphère intime qui conjugue les perspectives holistes et individualistes mises en évidence par la littérature. Nous pourrons, dès lors, retracer la construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse dans sa complexité et ses ambiguïtés en montrant comment des échanges conjugaux régis par le don et le désintérêt peuvent soutenir, voire renforcer des inégalités et des rapports de pouvoir entre les conjoints.

16

3.

LES FEMMES,LES HOMMES,LE COUPLEET L'ARGENT

Mettre en évidence les dimensions individuelles et collectives des significations et usages sociaux de l'argent nécessite d'adopter une perspective de genre. En effet, les femmes et les hommes n'ont pas le même accès aux ressources financières. Les structures sociales et politiques d'un certain nombre de pays occidentaux sont encore largement basées sur le postulat d'une mère au foyer et d'un père engagé à plein temps sur le marché du travail. Ainsi, en Suisse, pays dans lequel se déroule cette recherche, un certain nombre d'éléments structurels, comme la structure du marché du travail, la politique familiale ou la législation fiscale, amène la majorité des mères à arrêter ou diminuer fortement leur taux d'activité professionnelle. En effet, seule une mère de famille avec des enfants de moins de sept ans sur dix exerce sa profession à plein temps (Office fédéral de la statistique, 2005a). Dès lors, les partenaires peuvent être égaux dans l'amour ou la tendresse portée à l'autre. Néanmoins dans la plupart des couples hétérosexuels avec enfants, I'homme est devenu le pourvoyeur principal des revenus5. La femme, de son côté, prend alors en charge les tâches domestiques et familiales. Elle fournit le travail ménager qui permet à son compagnon de s'engager à plein temps dans un monde professionnel qui exige des collaborateurs détachés de toutes contraintes domestiques (Beck, 2001). Dans la sphère privée, l'argent de la femme n'a pas la même signification que l'argent de l'homme. Dans les sociétés occidentales, le rôle du pourvoyeur des revenus est encore largement rattaché à l'identité masculine (Bernard, 1981). L'homme est généralement perçu comme celui qui a la responsabilité quotidienne de subvenir aux besoins matériels des membres de la famille (Potuchek, 1997). La féminité, au contraire, s'inscrit encore

5 En Suisse, chez les couples sans enfant, le revenu assuré par la femme se monte à un tiers des revenus du ménage. Il descend à moins de 20 % chez les couples avec enfants et à 12 % chez les couples avec trois enfants ou plus. Un tiers des femmes vivant en couple avec des enfants ne possèdent pas de revenu propre et seules 4% d'entre elles assurent la moitié et plus des revenus du ménage (Office fédéral de la statistique,2003 : 54). 17

largement dans la prise en charge du bien-être familial que ce soit par des services (tâches ménagères) ou par l'attention et les soins apportés aux membres de la famille. Dès lors, les attentes culturelles liées aux comportements ne sont pas les mêmes selon les sexes (Williams, 2000). On attend traditionnellement d'un homme qu'il exerce sa profession à plein temps et qu'il gagne un bon salaire alors que peu de femmes subissent de telles pressions. Au contraire, une jeune mère qui agit de même est considérée avec suspicion car l'on s'attend à ce qu'elle se consacre en priorité à l'éducation des enfants plutôt qu'à sa carrière (Ferrand, 2002 ; Risman, 1998; De Singly, 2004b). Dans ce travail, nous considérerons le genre comme une structure sociale qui opère sur trois niveaux interdépendants de la vie sociale: le niveau institutionnel, interactionnel et individuel (Risman, 1998). Nous verrons comment ces trois niveaux contribuent à influencer la circulation et la signification de l'argent dans la sphère privée. Pour reprendre Giddens (1984), nous examinerons la façon dont les structures sociales forment les individus et leurs interactions et nous observerons également comment les actions individuelles et collectives contribuent à modeler ces structures. 4. STRUCTUREDU LIVRE

Après avoir présenté le cadre théorique mobilisé dans cette recherche, nous mettrons en évidence les différentes étapes de la construction conjugale des significations et usages sociaux de l'argent. Nous partirons de la première rencontre des partenaires jusqu'à leur situation telle qu'elle était lors de l'entretien. Nous verrons que si l'entrée en couple marque le début du processus de construction conjugale (Berger & Kellner, 1988), la naissance des enfants est une étape clé dans la construction d'un « nous» qui, de conjugal, devient également familial. Cela nous permettra de mettre en évidence la façon dont les conjoints construisent matériellement, symboliquement et cognitivement le couple et la famille. Dans un second chapitre, nous verrons que, dans la sphère intime, le processus de construction des usages et significations de l'argent se joue à de multiples niveaux, à la fois individuel, interactionnel et sociétal. En ce sens, la construction conjugale est loin d'être 18

uniquement le processus interactionnel que privilégiaient Berger et Kellner (1988). L'argent, par ses qualités sociales, permet de mettre en évidence des dimensions de la construction conjugale qui, jusque là, ont été peu traitées par la littérature. Cela nous amènera à discuter des théories de la famille moderne qui mettent en avant l'individualisation croissante de la vie privée ainsi que le rôle central de la négociation et du libre choix (dont Giddens, 2004 ; Kaufmann, 1993 ; De Singly, 1996; Théry, 1998, 2005). Les couples ne se construisent pas selon la procédure contractuelle mise en avant par les théories de la modernité. Ils créent leurs relations financières dans le silence, silence valorisé par l'idéal amoureux du don et du désintérêt qui les conduit à taire leurs intérêts personnels ou à les traduire en termes de générosité. Dans le troisième chapitre, nous montrerons que la vision du monde élaborée par les conjoints lors du processus de construction conjugale s'interprète individuellement en fonction de la place que chacun occupe dans la structure familiale. Les conjoints partagent les mêmes mots et nomment la réalité en des termes identiques. Toutefois, femmes et hommes n'expérimentent pas leurs relations intimes de la même manière (Thome, 1982). Dès lors, les mêmes termes peuvent recouvrir des vécus multiples. Les expériences différenciées des conjoints les conduisent à interpréter diversement la réalité conjugale qu'ils ont participé à créer. Ces différents chapitres serviront à argumenter la thèse centrale de ce livre: les principes de l'amour romantique, de la solidarité et du désintérêt au fondement de la relation conjugale contemporaine n'excluent pas pour autant les inégalités et les rapports de pouvoir. Au contraire, ils peuvent même contribuer à les produire et à les maintenir. Dans les sociétés occidentales, il y a une dichotomie entre les notions d'amour et de pouvoir que la science sociale n'a pas réussi à dépasser (Meyer, 1991). Démontrer que les relations conjugales se créent à la fois par l'amour et les relations de pouvoir nécessitera de dépasser les théories actuelles qui n'incorporent pas ces deux notions dans le même modèle. Les options théoriques que nous adopterons, comme la théorie du pouvoir de Lukes (1986, 2005) ou la conception androgyne de l'amour de Cancian (1986), nous y aiderons. Cela nous permettra alors de rendre compte de la 19

construction conjugale des significations et usages sociaux de l'argent dans sa complexité, sa diversité, ses ambivalences et ses contradictions.

20

Il. CADRE THÉORIQUE
« Il Y a une époque où c'était vulgaire de parler d'argent et je trouve que ça l'est encore un peu. Mais c'est déjà un luxe de riches de ne pas parler d'argent », Jules. La littérature francophone sur les significations et usages sociaux de l'argent dans la sphère conjugale est peu abondante6. Cela s'explique, en partie, par la conceptualisation de l'argent qui a longtemps été privilégiée. Perçu comme l'instrument de la rationalisation du social, de l'égoïsme et de l'individualisme calculateur, l'argent a souvent été considéré comme étant incompatible avec les valeurs de dons et de solidarité inscrites dans la sphère familiale. Un bon nombre de sociologues francophones acceptent encore l'hypothèse qu'une fois que l'argent envahit les relations personnelles, il les entraîne inévitablement vers la rationalité instrumentale, voire de la dislocation (De Blic & Lazarus, 2007). Relations marchandes et relations intimes ont ainsi été cloisonnées «de peur d'une perversion réciproque» (Godbout & Caillé, 1992 : 230). Les rares recherches francophones s'intéressant à la circulation de l'argent dans la sphère privée l'examinent essentiellement sous l'angle de la solidarité et de la filiation (cf. Attias-Donfut, 1995; Gotman, 1988a, 1988b). Deux éléments permettent d'expliquer cette orientation. D'une part, la sociologie de la famille francophone a articulé la plupart de ses recherches à partir de la définition durkheimienne de la famille (Durkheim, 1975). Durkheim considère

6 Il existe un certain nombre de publications francophones sur l'organisation financière des ménages (dont les cahiers du BIEF, 1983 ; La revue Dialogue nOl09, 1990; Glaude & De Singly, 1986; Guérin, 2002; Lemel, 1991 ; Roy, 2005, 2006). On peut également noter la parution en 2005 de plusieurs revues sur le sujet en France (dont Terrain n045: L'argent en famille) et au Québec (dont Enfance, Famille et Générations n02 : La famille, l'amour, l'argent). Ces études sont toutefois trop peu nombreuses pour parler d'un réel courant de recherche. Leurs résultats seront présentés et discutés en partie dans l'analyse des données. 21

la famille comme une institution, «une communauté naturelle fondée sur la solidarité, le partage des biens et l'affection» (Joumet, 2005 : 6). D'autre part, l'éclosion des études sur la famille dans les années 1970 a visé essentiellement à répondre aux inquiétudes sur la crise supposée de l'institution familiale (Déchaux, 2005). De nombreux sociologues ont alors orienté leurs recherches de façon à mettre en évidence les transmissions, les rapports entre générations et l'entraide familiale. Il s'agissait de démontrer que la famille n'était pas en danger (Déchaux, 2005: 268). Dès lors, il n'est pas surprenant que la circulation de l'argent dans la sphère privée ait surtout été étudiée dans le cadre de la solidarité familiale (AttiasDonfut, 1995; Attias-Donfut et al., 2002; Coenen-Huther & Kellerhals, 1994 ; Kellerhals & Widmer, 2005). Ce courant de recherches adopte une perspective holiste en se penchant sur les forces de cohésion familiale. Il met en évidence le rôle symbolique de l'argent dans l'affirmation et la construction des liens familiaux. La littérature sur les solidarités familiales a l'avantage de proposer une analyse transversale et dynamique de l'usage intime de l'argent en mettant en évidence la circulation des ressources monétaires entre les générations. Cependant, elle nous dit peu de chose sur l'usage de l'argent au sein de la sphère conjugale. L'autre courant théorique que nous allons présenter ici s'est, au contraire, focalisé sur la circulation des ressources financières dans la sphère conjugale. Issu des études genre américaines, ce courant utilise l'argent comme un indicateur des relations interpersonnelles et des rapports de pouvoir entre les conjoints (Burgoyne & Morison, 1997; Morris, 1993, Nyman, 1999; Pahl, 1989, 2005; Wilson, 1987). En dévoilant les luttes de préservation des intérêts individuels qui ont lieu au sein des couples, il remet en question la conception conventionnelle de la famille comme d'une unité aux intérêts convergents. Cette seconde perspective, que l'on retrouve essentiellement dans la littérature sociologique anglophone, s'est développée dans les aimées

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19807 en parallèle avec l'accroissement de la participation des femmes sur le marché du travail et l'augmentation des revenus disponibles. Il s'agissait pour les chercheurs et les chercheuses de répondre aux spéculations liées à l'accès, nouveau pour de nombreuses femmes, à un revenu personnel et à une relative indépendance financière. Ainsi, les questions concernant l'intégration de ce revenu dans la sphère familiale et la répartition du surplus monétaire une fois les dépenses courantes payées étaient nombreuses. On peut également supposer que l'entrée en vigueur de législations en matière d'égalité entre les sexes dans la plupart des pays occidentaux a contribué à sensibiliser les chercheurs et les institutions publiques aux inégalités entre hommes et femmes et aux rapports de pouvoir. L'argent ayant été identifié, dès les années 1960, comme un facteur de pouvoir important au sein des familles (Blood & Wolfe, 1960), il n'est pas étonnant qu'un certain nombre de recherches féministes s'y intéressent alors pour illustrer les rapports de domination dans la sphère intime (Burgoyne, 2004; Elizabeth, 2001 ; Morris, 1993; Potuchek, 1997; Tichenor, 2005 ; Vogler, 1998 ; Vogler & Pahl, 1994). Le développement tardif des études genre dans les régions francophones explique, en partie, pourquoi ce deuxième courant de recherches se retrouve davantage dans les pays anglophones. Durant ces trente dernières années, les recherches adoptant la perspective de

7 Il existe déjà un certain nombre de publications sur cette question avant les années 1980 (dont Blood & Wolfe, 1960; Chester & Peel, 1977; Gray, 1979; Rowntree, 1954; Young, 1952). Elles sont toutefois si peu nombreuses et si espacées dans le temps que l'on peut fixer, bien entendu un peu arbitrairement, le véritable démarrage des recherches sur l'usage intime de l'argent dans les années 1980. Comme le mentionne la sociologue anglaise Jan Pahl dans un article daté de 1980 (1980 : 313), il n'existe à cette époque aucune donnée empirique sur la façon dont les revenus sont gérés au sein du ménage. La plupart des travaux, plus nombreux, qui traitent de la pauvreté considèrent avant tout la situation économique de l'unité « ménage ». Ils déduisent ainsi le niveau de vie individuel du standard de vie du ménage sans tenir compte du fait que les ressources ne sont pas nécessairement réparties paritairement entre les membres de la maisonnée. 23

genre ont remis en question la vision des mondes antagonistes partagée par un certain nombre de chercheurs en discutant de la séparation entre sphère privée et sphère publique. Elles ont participé activement, que ce soit en économie ou en sociologie, à la déconstruction du ménage comme d'une unité altruiste en démontrant que la famille n'est pas le siège de relations sociales fondamentalement différentes du reste de la société (Ferree, 1990). Pour certains auteurs (dont Heimdal & Houseknecht, 2003 ; Morris, 1993), l'émergence, au début des années 1980, des recherches sur l'organisation financière des ménages est liée à cette remise en question du postulat de l'unité conjugale et du partage des ressources financières au sein du ménage. Or, il faut attendre les années 1990 pour que le concept et la perspective de genre soient importés en France (Maruani, 2005 : 290) et en Suisse. Ces différents éléments contextuels et conceptuels permettent d'expliquer en partie pourquoi « les problématiques, les méthodes et les théories élaborées des deux côtés de l'Atlantique restent très différentes» (Déchaux, 2005 : 269). En France, la littérature sur la circulation de l'argent dans la sphère familiale part souvent d'une perspective holiste de la famille. Cette dernière est appréhendée comme un réseau d'échanges et de solidarité. Dans les pays anglophones au contraire, les recherches se sont davantage intéressées aux dynamiques interpersonnelles et aux rapports de genre (Belleau & Ouellette, 2005). Ces deux perspectives théoriques vont s'avérer centrales dans notre recherche car elles étudient les dimensions individuelles et collectives de la circulation de l'argent dans la sphère privée. Toutefois, ces deux approches sont généralement perçues comme étant dichotomiques. Dans son ensemble, la littérature sur les solidarités familiales relève que les transferts monétaires au sein de la famille suivent les normes de justice, d'égalité et de générosité (Attias-Donfut et al., 2002; Charbonneau, 1996). Cependant, le fait que la construction du lien intime puisse être ambivalente, conflictuelle ou problématique pour l'un ou les deux partenaires n'est pas ou peu traité par cette littérature. De son côté, la seconde perspective met en évidence les dimensions interindividuelles de l'argent domestique. Elle examine les responsabilités économiques 24

genrées (Nyman, 1998 ; Pahl, 2005) et la perception différenciée de l'argent des hommes et des femmes (Burgoyne, 1990; Wilson, 1990). Cependant, le rôle symbolique de l'argent dans la création de l'entité conjugale reste peu abordé. La construction conjugale de l'usage de l'argent s'inscrit dans une dynamique à la fois individuelle et collective. Dans cet ouvrage, nous intégrerons les approches théoriques qui mettent l'accent sur la famille en tant que réseau d'échanges et de solidarité et celles qui portent sur les dynamiques interindividuelles et les rapports de pouvoir. Cela nous permettra de proposer une troisième voie d'analyse en montrant comment des échanges régis par l'idéal de la solidarité amoureuse peuvent contribuer à soutenir, voire à renforcer, des inégalités et des rapports de pouvoir entre les conjoints.
1. LES DIMENSIONS ÉCONOMIQUES RELA nON CONJUGALE DE LA

Les premières études scientifiques sur l'argent des ménages se développent très tôt dans l'histoire de la sociologie, dès la fin du 19èmesiècle. Reprenant les travaux initiés par Le PIal et Engel9, la plupart de ces recherches s'intéressent au budget des familles 10,

8 Frédéric Le Play a, entre autres, publié en 1855, Ouvriers européens. Études sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières de l'Europe, à l'Imprimerie impériale de Paris. 9 La loi d'Engel est une loi empirique énoncée en 1857 par le statisticien allemand du même nom. Selon cette loi, la proportion du revenu allouée aux dépenses alimentaires est d'autant plus faible que le revenu est élevé. Cette loi est encore valable aujourd'hui. 10 Selon Presvelou (1968: 74), « le terme "budget familial" [...] suppose implicitement l'existence d'un agent économique - la famille qui décide les dépenses et procède à des acquisitions. Ces décisions et choix concrets sont influencés par de multiples facteurs: la grandeur du revenu familial, la composition de la famille, son lieu d'habitation, son milieu social, l'état de l'économie nationale, la force des habitudes de consommation collectives ou individuelles, mais aussi la structure des pouvoirs économiques, le degré d'organisation du ménage, les ambitions familiales, etc. Le budget familial, document "d'opérations 25

c'est-à-dire aux flux financiers entrant et sortant de l'unité familiale. Malgré un grand nombre de données sur la consommation et les revenus des ménages, il faut attendre la fin des années 1970 pour que les sociologues ouvrent « la boîte noire familiale» et s'intéressent enfin à la façon dont les conjoints manipulent l'argent dans la sphère privéel]. Se basant sur l'analyse marxiste et l'approche matérialiste, la sociologue française Christine Delphy dénonce alors les études sur la consommation des ménages qui imposent une théorie de la répartition égalitaire au sein des familles (Delphy, 2002: 82). En s'intéressant à la consommation individuelle des membres d'une même famille, elle met en évidence leurs différents niveaux de vie. La sociologue anglaise Jan Pahl est la première, dans les années 1980, à proposer une typologie des arrangements financiers (Pahl, 1980, 1983, 1989). Celle-ci permet de rendre compte de la façon dont l'argent est alloué aux différentes catégories de dépenses, de l'accès individuel aux ressources monétaires ainsi que du contrôle et des responsabilités rattachées à l'argent du ménage (Pahl, 1983). Pahl relève quatre organisations financières:

. . . .

la gestion de l'ensemble des revenus par l'un des conjoints; le versement d'une allocation financière au partenaire qui se charge de gérer l'ensemble des dépenses collectives; la mise en commun et la gestion collective des revenus; la gestion individuelle des revenus.

La typologie de Jan Pahl a été reprise par un grand nombre de chercheuses et de chercheurs européens (dont Burgoyne, 1990; Lewis, 200 I; McRae, 1987; Morris, 1993 ; Vogler, 2005).

comptables" est donc aussi le reflet de décisions et options économiques révélatrices de toute une mentalité. » II Les interactions et les échanges monétaires au sein de la famille, et du couple plus particulièrement, seront pris en compte dès les années 1960 dans les premières recherches sur le pouvoir conjugal et la répartition des tâches. L'étude la plus connue et la plus utilisée est la théorie des ressources de Blood et Wolfe (1960) que nous présenterons par la suite. Jusqu'à la fin des années 1970, la circulation de l'argent dans la sphère privée reste toutefois une thématique peu abordée par les sciences sociales. 26