Le Cri d'Antoine

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« Malgré moi, je retiens tout. Les mots anodins, les paroles blessantes, l’indifférence des autres. Tout, absolument tout se grave dans ma mémoire et je ne peux rien faire pour m’échapper. » Pris au piège entre sa relation complexe au monde et ses rêves impossibles, Antoine nous livre son ressenti face à une société qui lui paraît toujours plus hostile et étrangère, au fur et à mesure que les années passent.

Roman philosophique et humaniste, Le Cri d’Antoine relate le destin de deux hommes au potentiel et à la sensibilité extraordinaires. En proie aux mêmes tourments intérieurs, l’un va d’abord s’évertuer à ressembler aux autres jusqu’à s’oublier et se mépriser. L’autre découvre que sa liberté tient de sa différence et de l’affirmation de celle-ci, notamment à travers les arts.


Publié le : jeudi 10 septembre 2015
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EAN13 : 9782332982698
Nombre de pages : 112
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ISBN numérique : 978-2-332-98267-4

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour toi, pour nous,

devant la tendre indifférence du monde…

Antoine B.

« Thinking is my fighting. »

(Virginia Woolf)

Prologue

En rentrant chez moi cette nuit-là, j’ai senti mes mains se crisper sur le volant. Le monde est si lent, me disais-je en soufflant. Aussi lent que ces voitures qui avancent au pas devant moi, coincées dans l’éternel embouteillage d’une fin de vacances. Du coin de l’œil, j’observe ma femme qui arrange ses cheveux en brandissant devant elle un miroir de poche. Je la regarde, terriblement conscient de ses yeux vides, de son expression insouciante. Comme toujours, je me surprends à me demander… Pourquoi ?

Un regard me suffit. Parfois un mot. Une expression. Un geste. Des détails insignifiants pour les autres alors que pour moi, il est déjà trop tard. La déception est là. Elle attend, puissante mais latente. Elle guette ce moment où elle pourra m’exploser à la figure. Alors je ferme les yeux. J’essaie d’ignorer les signes que je reçois chaque seconde. Je fais semblant de ne pas voir, de ne pas entendre. Et pourtant, malgré moi je retiens tout. Les mots anodins, les paroles blessantes, l’indifférence des autres. Tout, absolument tout se grave dans ma mémoire et je ne peux rien faire pour m’échapper.

Tous les jours, dans ma tête, je t’écris des centaines de lettres. Je forme des milliers de mots. Je tourne les phrases dans tous les sens pour tenter de savoir pourquoi tu n’essaies pas de comprendre qui je suis, au lieu de m’ignorer constamment. Tu me laisses dans une solitude que je ne peux ressentir qu’avec toi.

Chapitre 1

Je m’appelle Antoine. J’ai dix ans et j’en ai marre d’être un extra-terrestre.

Et c’est comme ça depuis que je suis tout petit. Déjà, j’ai commencé à parler très tôt. J’ai toujours été un enfant plutôt… vif. Mes pauvres parents, eux qui pensaient que je serais sage et que je resterais sans bouger et sans rien dire sur ma chaise… Voilà l’idée qu’ils se faisaient des enfants avant de m’avoir : « Reste assis et tais-toi ». Enfin surtout papa.

Lorsque j’ai eu deux ans, mes parents ont décidé qu’il était temps que j’aille chez une nourrice. Maman en a trouvé une dans le journal du coin. Après un tout petit entretien de rien du tout, voilà que j’y passais mes journées. Toute la semaine, la nourrice invitait ses copines à boire le café. Pendant ce temps-là, elle nous collait devant la télé, moi et les autres enfants qu’elle gardait. Je m’ennuyais à mourir… Un jour, la nourrice a demandé à maman de venir me chercher. Elle en avait marre de moi. Elle ne pouvait plus me supporter. Elle disait que je fouillais partout. Elle disait aussi que j’étais bizarre parce que je lui posais souvent de drôles de questions. Et puis elle était mal à l’aise parce que je ne jouais jamais avec les autres enfants. Alors je suis allé chez une autre nourrice. Et une autre. Et encore une autre. J’en ai usé quatre en une seule année. Du coup, maman en avait marre, elle aussi. Un soir, j’ai entendu papa lui dire que si aucune nourrice ne pouvait me supporter, c’était bien que le problème venait de moi… Il fallait absolument trouver une solution. Et c’est mamie qui m’a gardé, finalement. On n’avait plus le choix. À cette époque, papa travaillait à l’usine et il ne gagnait pas suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins de notre famille. Maman devait donc travailler aussi. Malheureusement, la décision de me confier à mamie n’a pas arrangé les relations avec papa et maman. Mamie me trouvait mal élevé. Elle aussi, elle avait grandi dans la conception du « Reste assis et tais-toi ».

À la veille d’entrer à l’école maternelle, mamie a décidé qu’il était temps que j’aille à l’église. Je savais qu’elle assistait à la messe tous les dimanches avec maman. Mais elles ne m’avaient encore jamais emmené. Mamie était très croyante. Elle venait d’une famille où la foi ne se questionne pas. Quand maman avait rencontré papa, elle avait d’ailleurs fait scandale. Il n’était pas athée, mais il n’était pas franchement croyant non plus… encore moins pratiquant. Il ne s’inquiétait pas de jurer et d’invoquer le nom du Seigneur en des termes peu élogieux à longueur de journée. Malgré tout, il n’avait pas eu d’autre choix que de se marier à l’église, ce qui avait eu le mérite de calmer le jeu avec mamie. Sans ça, elle aurait purement et simplement coupé les ponts avec mes parents. Mais il était hors de question que papa s’oblige à aller à l’office. Il avait toujours été très clair sur ce point.

La première fois que j’ai été à la messe, j’ai eu la trouille de ma vie. De mes yeux d’enfant, il m’apparaissait que l’église était un endroit lugubre et peu accueillant. Toutes ces images de souffrance et de mort, le Christ en croix, ses poignets cloués à même le bois, le sang qui s’échappait de cette couronne d’épines plantée sur son crâne, l’expression horrifiée de son visage… Et l’odeur. L’odeur si particulière des églises. Pour moi, c’était insoutenable. Je ne comprenais pas pourquoi mamie m’emmenait voir des choses pareilles, qui visiblement n’étaient pas de mon âge. Ce jour-là, elle m’a traîné de force jusqu’au fond de l’église et elle a glissé une pièce de monnaie dans une vieille boîte en fer. Elle m’a ordonné de saisir un cierge et elle l’a allumé. Tout à coup, elle m’a pris les deux mains et elle a dit, sur un ton à peine reconnaissable : « Seigneur, donne à cet enfant la force de suivre ton exemple et la voie que tu as tracée pour lui. Fais de lui un être de bonté et de sagesse. Accompagne-le pour qu’il ne soit pas tenté par le diable. Seigneur, prends cet enfant sous ta protection. Aide-le. Et aide ses parents. »

Puis mamie m’a dit, sur un ton menaçant : « Tu ne le sais pas parce que ton père n’a jamais voulu te l’expliquer, mais le petit Jésus te regarde, tu sais. Toute la journée, il voit toutes les bêtises que tu fais. Et il pleure. Il souffre à cause de tes bêtises. Est-ce que tu veux que le petit Jésus continue à souffrir à cause de toi ? » En entendant ces paroles, j’ai couru aussi vite que possible pour sortir de l’église. Je ne connaissais pas ce « petit Jésus ». Ni ce Dieu, d’ailleurs. Tout ça me faisait peur.

Le soir même, mamie téléphonait à la maison pour expliquer à maman qu’il était temps, désormais, que je vienne à la messe tous les dimanches sans exception. Elle disait que grâce à Dieu, je deviendrais meilleur. Maman était d’accord. Papa refusait, disant qu’on allait me « bourrer le crâne avec toutes ces conneries ». Et pour la première fois de ma vie, ce soir-là, je me suis mis à prier Dieu avec ardeur pour qu’on ne m’oblige pas à aller à l’église. En vain…

Malgré une fréquentation assidue à la messe, ma première année de maternelle a été terrible pour tout le monde. La maîtresse téléphonait sans arrêt à mes parents pour les convoquer. Antoine ne sait pas rester à sa place. Antoine est bruyant. Antoine embête les autres. Antoine a des capacités mais il refuse de travailler. Antoine ne pense qu’à jouer. Antoine se bagarre tous les jours avec ses camarades en récréation. Antoine mord, comment ose-t-il ? Antoine ceci, Antoine cela… En réalité, dès que j’entrais en classe, je me sentais oppressé. Imaginez… une trentaine d’enfants dans un espace confiné de quarante mètres carrés… Bien souvent, je plaquais les mains sur mes oreilles pour ne plus entendre les bruits diffus. Dès que je me retournais pour aller chercher un jeu, je me retrouvais nez à nez avec un autre enfant, qui me regardait d’un œil désapprobateur. Et tous les dimanches, à l’église, on me parlait de l’enfer et du diable. L’enfer après la mort, quand Dieu est mécontent et qu’il nous punit en nous envoyant brûler pour toujours. Comme si l’enfer n’était pas déjà sur Terre… À la maison, ce n’était guère mieux. Papa et maman disaient à qui voulait l’entendre que j’étais un « vrai petit diable ». Devant les gens, ils faisaient mine de bien le prendre et d’en rire. En réalité, ils étaient complètement dépassés. À la fin de l’année scolaire, mes parents étaient dans un état de fatigue indescriptible.

Juste avant d’entrer en Moyenne Section, le jour de mes quatre ans, papa a décidé de me donner la trempe du siècle devant maman qui pleurait comme jamais. Il m’a dit : « Je te préviens, Antoine. Tu as intérêt à te faire oublier, à l’école. Je ne veux plus qu’on nous appelle en catastrophe parce que tu fais bêtise sur bêtise ! » Papa ne m’avait jamais frappé avant. Maman ne l’aurait pas permis. Elle avait toujours été plus patiente et plus aimante que lui. Mais elle devait être à bout, elle aussi. Et elle l’a laissé faire. Ce fut la première grande trahison de ma vie. À cet instant, j’ai compris que j’étais à un tournant de mon existence, aussi brève avait-elle été jusque là. Mes parents m’ont tous les deux demandé de me « faire oublier ». C’est donc ce que j’ai fait.

Craignant les fessées de papa, la peine de maman et les regards désapprobateurs de ma nouvelle maîtresse, j’ai changé radicalement d’attitude. Déjà à la maison, je me suis mis à ranger ma chambre scrupuleusement. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. J’en étais devenu maniaque. Je ne faisais plus de vagues. Lorsque nous sortions, mes parents recevaient sans arrêt des compliments sur moi et leur éducation. À l’école, je me suis mis dans un coin de la classe, tout seul. Et j’y suis resté. Tout le monde était ravi. Jusqu’à Noël, la maîtresse ne disait que du bien de moi. Maman me faisait même des petits cadeaux pour me récompenser. J’entendais papa lui dire, le soir, en se félicitant : « Voilà comment il faut faire avec les gamins… Ce n’est quand même pas lui qui va faire la loi ici ! Maintenant, il a compris ! » Eh oui, à l’âge de quatre ans, j’avais compris ce qu’il fallait faire ou ne pas faire pour être exactement comme mes parents voulaient que je sois, pour être exactement comme les autres voulaient que je sois. Et j’avais surtout appris à cacher ce qu’il ne fallait pas montrer.

Le problème, c’est qu’à l’école, je n’avais pas de copains. Un jour, la maîtresse a convoqué mes parents. J’ai vraiment eu très peur, en pensant à la fessée que j’allais recevoir le soir… À ma grande surprise, la maîtresse ne s’est pas plainte de moi. Elle était juste très « embêtée ». Elle a dit à mes parents que j’étais devenu un enfant inhibé. Je ne parlais presque pas en classe. Et lorsque j’ouvrais la bouche, c’était pour dire des choses incohérentes, qui n’avaient rien à voir avec le sujet dont on parlait. La maîtresse était bien ennuyée car malgré toute la bonne et nouvelle volonté que je mettais à travailler, je ne comprenais pas les consignes. Le problème venait du fait, selon elle, que je cherchais midi à quatorze heures… Je faisais tout à l’envers. À la fin du deuxième trimestre, la maîtresse indiquait sur mon bulletin que j’étais « en difficulté ». À ce stade de l’année, j’aurais dû commencer à savoir écrire mon prénom. Mais je n’y arrivais pas. Je tenais toujours mal mon crayon. J’étais crispé, incapable de former les lettres correctement. Quant à mes performances pour les activités sportives, n’en parlons pas. J’avais juste deux bras gauches. Deux jambes gauches, aussi. Enfin rien ne voulait fonctionner ensemble et j’étais mauvais… Il faut dire que cette maîtresse commençait sérieusement à me taper sur les nerfs. Elle faisait la « gentille » devant papa et maman, mais une fois la porte de la classe refermée, elle me hurlait après dès que je n’arrivais pas à faire ses satanées fiches de travail. Elle me disait toujours : « Allez, fais un petit effort, Antoine ! Papa et maman seront fiers de toi si tu travailles bien ! Moi aussi, je serai fière de toi ! Et tu auras plus de copains, si tu fais ce que je te dis ! » Alors là, je ne voyais pas le rapport… Bref, la maîtresse ne savait plus quoi dire pour me faire réagir.

À la maison, le discours a changé radicalement par rapport à l’année d’avant. Maman était inquiète. Elle voulait que je consulte un psychologue. Papa refusait. Il était de la vieille tradition, lui. Il n’avait pas eu besoin de ces « conneries » de psychologue pour s’en sortir dans la vie. Il avait été élevé à la dure, contrairement à moi. Maman ne comprenait pas où était le problème, elle qui me trouvait si intelligent. Un jour, elle a dit quelque chose qui n’était pas bête du tout. Elle a dit à papa : « Peut-être que ça ne colle pas avec la maîtresse et que du coup, Antoine n’arrive pas à montrer ses vraies capacités ? » Ce à quoi papa a répondu que depuis que j’étais né, j’avais eu des problèmes avec tout le monde. Et pour prouver qu’il avait raison, il a rappelé l’épisode douloureux des nourrices…

Je suis arrivé tant bien que mal à la fin de l’année scolaire. Les choses n’allant pas mieux, mes parents ont décidé de me faire changer d’école. C’est ainsi que j’ai atterri dans une classe unique de maternelle pour mon année de Grande Section, avec une quinzaine d’élèves seulement. Rien à voir avec les classes d’avant, où une trentaine d’enfants circulaient, chahutaient et criaient en même temps… D’un seul coup, je n’avais plus à me boucher les oreilles et à me cacher dans un coin. Les plus petits m’attendrissaient. Les quelques grands avaient l’air différents de ceux que j’avais connus avant. La maîtresse parlait doucement. Elle ne criait jamais. Et encore moins après moi. Lorsque je suis arrivé le premier jour, elle m’a tout de suite pris à part. Elle m’a dit, avec un sourire bienveillant : « Antoine, je sais que tu es nouveau dans cette école. Mais tu me sembles très intelligent. Quand tu auras pris tes marques dans la classe, je compte sur toi pour aider les petits à se sentir bien ici parce qu’ils n’ont jamais été à l’école avant. Si tu veux, tu pourras même les aider dans leur travail. » En entendant ce discours flatteur, la première chose que je me suis dite, c’était que ma nouvelle maîtresse n’avait pas eu connaissance de mon dossier scolaire… Il n’était sûrement pas encore arrivé entre ses mains. Soudain, je me suis senti pris au piège entre deux émotions très différentes. D’un côté, j’étais fier de cette mission qu’on voulait bien me confier et j’avais envie de la mener à bien. D’un autre côté, j’étais terrifié à l’idée de ne pas y arriver et de décevoir cette maîtresse qui semblait placer tant d’espoirs en moi. Me sentant presque malhonnête et ne voulant pas qu’elle se fasse de fausses idées, je lui ai dit, en toute sincérité, que les maîtresses d’avant ne m’avaient jamais bien apprécié. Et que peut-être, elle ne serait pas contente non plus. La maîtresse est restée silencieuse un instant, ce qui m’a confirmé qu’effectivement, elle n’avait pas encore eu connaissance de mon dossier. Puis elle s’est mise à rire et elle a dit : « Je suis sûre que tu ne vas pas me décevoir. »

Bien sûr, cette nouvelle maîtresse a voulu évaluer mes connaissances et mes compétences. Même en maternelle, on n’échappe pas à cette fameuse évaluation de début d’année qui vous colle directement dans une case alors que vous n’avez pas encore atteint l’âge de cinq ans. Deux semaines plus tard, elle a convoqué mes parents. Le jour où la rencontre devait avoir lieu, je me suis rongé les ongles tout l’après-midi. Qu’est-ce que j’avais encore fait ? La maîtresse avait beau me rassurer et me dire que tout allait bien, je n’arrivais pas à la croire. Mais le soir, je suis rentré chez moi avec des parents éberlués. Ils n’en revenaient pas. La maîtresse leur avait demandé de venir car elle avait reçu mon dossier scolaire la veille. Elle avait été très surprise en lisant les appréciations de mes anciennes maîtresses. Car d’après les évaluations...

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