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Le Débat N° 196 (septembre - octobre 2017)

De
192 pages
Élections : sous le signe de l'imprévisible :
Marcel Gauchet - Gilles Finchelstein, Une étrange victoire (un échange)
Nicolas Roussellier, Où en est la Ve République?
Michel Guénaire, Une violente transition. Scènes de campagne
Stéphane Rozès, Emmanuel Macron, Aladin de l’imaginaire français (entretien)
Gaspard Gantzer, Communication politique, les leçons de 2017
Nicolas Vanbremeersch, 2005-2017: la politique dévorée par le numérique?
Jean-Baptiste Barfety - Arnaud Montebourg - Franck Dedieu, Privatisations et volontarisme économique. Les dénationalisations de 1987 et leurs leçons.
Fillon : quand les juges s'invitent en politique :
Pierre Avril, L’État de droit contre l’État républicain?
Denys de Béchillon, Torquemada aux manettes
Francis Hamon, L’État de droit et le principe de l’opportunité des poursuites
Olivier Jouanjan, Un 'coup d’État de droit'?
Pierre Avril, En guise de conclusion (provisoire)
Pascal Bruckner, Qui sont nos ennemis?
1917 : Révolution russe, siècle américain :
Marc Ferro, Révolution d’Octobre : que doit-on commémorer?
Sophie Cœuré, Un passé peu encombrant. La mémoire d’Octobre 1917 entre l’Union soviétique et la France
Stéphane Courtois, L’Europe face à la mémoire du communisme
Georges Nivat, Soljenitsyne, d’octobre à février 1917. L’échec de la démocratisation russe
Adam Tooze, Le siècle américain, 1917-2017
Voir plus Voir moins
couverture
Pierre Nora

Le Débat Numéro 196 – septembre-octobre 2017

Gallimard

Élections :
sous le signe de l’imprévisible

La France vient de vivre un séisme politique que rien ne laissait présager, au terme d’un processus électoral marqué par l’inattendu à toutes ses étapes. Il laisse un paysage entièrement inédit à déchiffrer. Les analyses et réflexions réunies dans ce dossier s’emploient à dresser un premier bilan de ce bouleversement.

Gilles Finchelstein et Marcel Gauchet reviennent sur le déroulement de cette séquence politique hors norme, sur les conditions qui l’ont permise et sur ce qu’elle révèle des changements de la société française.

L’élection-surprise d’Emmanuel Macron et la majorité parlementaire obtenue par son mouvement obligent à reconsidérer le cadre institutionnel dans lequel elles s’inscrivent. Nicolas Roussellier interroge ce que représentent Macron et le « macronisme » dans l’évolution de la Ve République.

Au-delà de son aspect étroitement électoral, cette longue campagne a également fait apparaître des évolutions en profondeur et soulevé des questions qui ne doivent pas être oubliées. Michel Guénaire en propose un inventaire.

Pareille secousse n’a pu se produire sans mobiliser des ressorts aussi cachés que puissants. L’occasion nous est fournie de les identifier. Stéphane Rozès les localise dans l’imaginaire politique français, dont Emmanuel Macron, suggère-t-il, a libéré une potentialité ignorée de ses adversaires.

Le poids croissant de la communication politique dans les campagnes électorales n’est pas une nouveauté. Il s’est vérifié une fois de plus. Les circonstances lui ont même donné une place particulièrement déterminante. Gaspard Gantzer en dégage les leçons. Nouveauté, en revanche, le rôle acquis par le numérique à l’intérieur de l’ensemble des moyens de communication. Cette campagne est probablement la première en France où son action a été décisive, au point de relativiser les autres, montre Nicolas Vanbremeersch. L’examen de ses voies et de ses effets apporte une lumière originale sur la transformation politique en cours.

Une étrange victoire

Gilles Finchelstein, Marcel Gauchet : un échange

Gilles Finchelstein est directeur général de la fondation Jean-Jaurès. Il est l’auteur de La Dictature de l’urgence et de Piège d’identité. Réflexions (inquiètes) sur la gauche, la droite et la démocratie (Fayard, 2011 et 2016). Dans Le Débat : « Réflexions sur la crise du politique » (no 184, mars-avril 2015).

Marcel Gauchet est le responsable de la rédaction du Débat. Il a récemment publié Comprendre le malheur français (Stock, 2016).

Le Débat. – Nous venons de vivre une année politique très riche en péripéties et en surprises de toute nature, une année à tous égards exceptionnelle. Comment caractériseriez-vous d’un mot l’ensemble de cet énorme tohu-bohu ?

Gilles Finchelstein. – Si le mot n’était pas préempté, je dirais que c’est une « révolution de velours » à laquelle nous avons assisté. Il faut prendre au sérieux Emmanuel Macron. Il a publié en novembre 2016 un essai dont le titre était Révolution1 – titre que l’on pouvait trouver inattendu, voire incongru, compte tenu de ce que représente philosophiquement, intellectuellement, politiquement Emmanuel Macron. Et pourtant, c’est ce qui est arrivé. Il s’agit évidemment d’une révolution qui est non pas sociale, mais politique : un système politique s’est effacé et un autre système politique – ou, en tout cas, une autre classe politique – l’a purement et simplement remplacé. L’élection d’un Président de trente-neuf ans et 75 % des députés renouvelés d’une législature à une autre, c’est un phénomène inédit sous la Ve République mais sans doute également sous les IIIe et IVe Républiques. Je dis que c’est une révolution « de velours », parce qu’il s’agit d’une révolution pacifique, accomplie, mieux encore, sous les auspices de la « bienveillance », même si, comme toute révolution, elle n’est pas exempte de brutalité et d’injustices, de continuités, notamment sur le plan des politiques publiques, et de fragilités.

Marcel Gauchet. – Une révolution, soit, si l’on mesure l’ampleur des conséquences de l’élection d’Emmanuel Macron sur le système institutionnel français. En même temps, ce qui frappe dans cette élection, c’est qu’elle est un pur produit de ce même système institutionnel. Elle représente une revanche de la Constitution de la Ve République sur le personnel politique qui était supposé la servir. Le fond du phénomène Macron, c’est la revanche de l’esprit de la Ve République sur le système des partis. Il aura été la plus parfaite incarnation de l’esprit de la Ve République : la rencontre d’un homme et d’un peuple, sans médiation. Et ce, sur la base d’un mouvement tout juste né et à peine constitué.

On avait l’impression jusqu’à maintenant que les institutions de la Ve République, contre la volonté de leur fondateur, impliquaient l’installation de deux grands partis majoritaires à vocation de désigner et de porter les candidats plausibles à l’élection présidentielle. Le système des partis avait pris sa revanche sur l’esprit gaullien des institutions. Avec Macron, c’est l’esprit gaullien des institutions qui a submergé le système des partis. Il l’a, sinon détruit, du moins profondément ébranlé jusque dans ses bases, y compris sociologiques.

Ce phénomène se rattache à la vague générale qui traverse toutes les démocraties occidentales et qu’on identifie sous le terme flou, mais inévitable, de « populisme ». La réussite de Macron est celle d’un « populisme de velours », pour abonder dans le sens de Gilles Finchelstein. Un rassemblement populaire derrière un leader charismatique, au-delà des clivages établis, mais dans une perspective tout ce qu’il y a de démocratique.

Le Débat. – Commençons par la première séquence de cette longue campagne, qui commence avec le départ d’Emmanuel Macron du ministère de l’Économie, le 31 août 2016, et qui court jusqu’au renoncement de François Hollande, en décembre de la même année. Une deuxième séquence est occupée par les primaires de droite et de gauche. Et la troisième correspond à la campagne présidentielle proprement dite pour aboutir au triomphe de Macron, confirmé par les législatives qui se présentent comme un troisième tour de l’élection présidentielle. Si vous êtes d’accord avec ce découpage qui paraît s’imposer de lui-même, comment voyez-vous ce premier moment préparatoire qui débouche sur le renoncement de Hollande à se représenter ?

G. F. – Je commencerai par souligner que ce renoncement est, en soi, inédit. Il est inédit en France. Il est inédit dans la plupart et peut-être même la quasi-totalité des grandes démocraties occidentales où, au moins depuis 1945, jamais un président de la République ou un Premier ministre au terme son premier mandat, et en capacité physique de se représenter, a choisi de ne pas le faire. C’est dire la singularité de la situation.

Pour la comprendre, il faut peut-être repartir de cette espèce de malentendu initial qui a marqué le début du quinquennat et que l’on peut résumer par la formule suivante : hyper-puissance politique, hypo-marges économiques. Je m’explique. Jamais, dans toute son histoire, la gauche n’est arrivée au pouvoir avec une telle puissance politique : non seulement la présidence de la République, le gouvernement et la majorité absolue à l’Assemblée, mais – ce qui n’était jamais arrivé – une majorité au Sénat et dans la quasi-totalité des pouvoirs locaux. Donc, d’un côté, une hyper-puissance politique. Mais, d’un autre côté, jamais la gauche n’est arrivée au pouvoir dans une situation économique aussi aiguë, avec notamment deux crises concomitantes à gérer alors même qu’elles tiraient en sens contraire : la crise des finances publiques et la crise de la compétitivité des entreprises. Au départ, l’opinion pouvait avoir le sentiment que tout était possible, prenant au pied de la lettre le slogan de la campagne « Le changement, c’est maintenant », alors qu’en réalité bien peu l’était.

M. G. – Il y a eu plus qu’un malentendu. Il y a eu méprise, de part et d’autre, entre les électeurs et le Président élu. François Hollande a été élu sur le rejet de Nicolas Sarkozy. Il a été désigné en fonction du refus d’un style politique, plus encore que d’un homme. C’est ce qui a fait le succès de sa promesse d’un « Président normal ». Sauf que le contenu qu’il a donné à cette « normalité » en a fait un autre problème, inverse, d’une certaine façon, de celui qu’a posé la présidence Sarkozy. Une majorité de Français a cru que Hollande avait compris ses attentes et sans doute Hollande l’a-t-il cru lui-même, mais, pour finir, il est passé à côté. L’hyper-présidence de Sarkozy péchait par excès, l’hypo-présidence de Hollande a péché par défaut. Ce qui a été repéré assez vite comme un « déficit d’incarnation ». L’expression n’est pas très juste, parce qu’il s’agit tout simplement de l’exercice d’une fonction, mais elle est parlante.

Ce qui est stupéfiant dans l’expérience Hollande, c’est qu’il n’a pas su, lui, un homme incomparablement averti des choses de la politique, donner consistance à ce rôle très particulier que représente un président de la République aux yeux des Français. Réussite ou échec de sa politique, c’est autre chose. L’essentiel, c’est que la situation créait une demande politique précise, à laquelle la formule du « Président normal » paraissait répondre, et qu’il a, en réalité, méconnue. Son échec majeur est là, quelle qu’ait été la difficulté de la situation économique à laquelle il était confronté. De ce point de vue, l’expérience Hollande est une expérience de laboratoire.

Le Débat. – Vous en êtes déjà au bilan de l’expérience Hollande mais, avant le renoncement, il y a eu le pari Macron marqué par son départ du ministère de l’Économie et des Finances. C’est la grosse prise de risques sur laquelle il faut quand même revenir, vu que ce pari a été gagné dans des conditions peu prévisibles au départ.

G. F. – Oui, peu prévisibles, ce qui me permet de rebondir sur ce que disait Marcel Gauchet tout à l’heure à propos, je reprends sa formule, de « la revanche de l’esprit de la Ve République » sur les institutions. C’est juste, mais il faut ajouter que cela s’est fait contre toutes les règles de la Ve. On pensait que jamais les Français n’éliraient un président de la République de trente-neuf ans. Que jamais ils n’éliraient quelqu’un que cent pour cent d’entre eux ne connaissaient pas trois ans auparavant. Que jamais ils n’éliraient un candidat qui prétendait se situer au-delà de ce clivage gauche-droite que, malgré tout, les institutions de la Ve République avaient installé. Que jamais un candidat sans parti ne pourrait l’emporter et, moins encore, disposer d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale. Donc on retourne à l’esprit de la Ve République contre toutes les règles de celle-ci ! Et, évidemment, le moment de la démission est le moment symbolique de cette prise de risques.

Je reviens sur un deuxième point qu’évoquait Marcel Gauchet, qui peut se formuler ainsi : François Hollande a échoué précisément dans le domaine où il pensait exceller, qui est la politique. Et si l’on essaie de revenir sur les causes de cet échec, il y en a une première, évoquée à l’instant, qui est le déficit d’incarnation symbolisé par cette formule du « Président normal ». François Hollande a été un président de la République qui accordait une place considérable à la dimension tactique et à la dimension technique de la politique, mais qui mettait à distance la dimension symbolique. D’où, je crois, le déficit d’incarnation. Mais, à lui seul, il ne permet pas d’expliquer l’empêchement de Hollande de se représenter. Trois autres grilles de lecture sont possibles et l’un des problèmes des socialistes est qu’ils se divisent sur l’interprétation de cette défaite historique.

La trahison : le procès, instruit notamment par les frondeurs, que les politiques publiques qui ont été conduites, notamment la politique de l’offre, étaient en contradiction à la fois avec les valeurs de la gauche et avec le discours du Bourget.

Presque en miroir, la deuxième grille de lecture : les divisions. Le fait que très vite, dès la première année, une partie de la majorité parlementaire s’est systématiquement opposée au gouvernement en place – jusqu’à aller quasiment au dépôt d’une motion de censure, ce qui ne s’était évidemment jamais fait et jamais vu dans toute l’histoire de la gauche – a contribué à brouiller toute lisibilité de l’action gouvernementale.

Et puis, ce qui s’ajoute au procès de déficit d’incarnation : l’indécision. Ce sentiment qu’ont eu beaucoup de Français que les décisions intervenaient toujours trop peu, toujours trop tard et qu’on restait dans l’ambiguïté.

Ces quatre types d’explications – incarnation, trahison, divisions, indécision – débouchent sur une autre question qui ne porte pas sur le « pourquoi » mais sur le « quand ». À quel moment se noue réellement l’empêchement de François Hollande ? On peut dire que très vite, dès 2012, la probabilité de sa réélection est faible parce que le lien avec les Français se brise. Et, totalement à l’inverse, on peut dire que l’impossibilité de sa candidature ne se noue que très tard, en 2016, où François Hollande paraît comme un acteur désengagé à la fois des grandes décisions de politiques publiques – la déchéance, la loi travail – et des événements politiques de cette fin de quinquennat – le choix des primaires du Parti socialiste ou l’émancipation d’Emmanuel Macron.

M. G. – En effet, François Hollande est un Président qui a eu très tôt et presque tout au long de son quinquennat une cote de popularité très basse, avec quelques remontées liées aux attentats et à l’exercice du pouvoir régalien dans lequel il s’est montré, de l’avis général des Français, tout à fait digne et efficace.

On peut prendre les choses un peu autrement. Au fond, le procès interne en illégitimité venant d’une partie de son propre parti l’a poursuivi presque depuis le départ et n’a cessé de s’amplifier. Le départ d’Emmanuel Macron, à la fin de l’été 2016, a été gros de signification, car, même si Emmanuel Macron n’était pas un poids lourd du gouvernement, il en était un élément très représentatif parce qu’il incarnait, au fond, ce que l’opinion tenait plus ou moins confusément pour le vrai programme de François Hollande. C’est d’ailleurs ce que les frondeurs n’arrêtaient pas de dire. Argument qui a été ensuite repris à droite pour expliquer que c’est Hollande qui avait créé Macron afin de réaliser ce qu’il n’avait pas pu obtenir lui-même. Macron est apparu du même coup dans la position de l’héritier putatif qui, au lieu d’attendre son tour, brise le pacte implicite et déclare qu’à ses yeux le Président n’a pas de vraie légitimité pour se représenter, puisqu’il est incapable de conduire la politique qu’il souhaite. Cet acte d’accusation qui ne disait pas son nom était d’autant plus redoutable qu’il venait de l’intérieur.

Il faut situer dans la même ligne la façon dont François Hollande s’est laissé imposer de se présenter à une primaire. Au départ, il faut s’en souvenir, c’est un quarteron d’agitateurs médiatiques, les Cohn-Bendit, Piketty et consorts qui ont lancé le mouvement, dans des termes qui ne laissaient pas de doute sur le but réel de l’opération : substituer un autre candidat de la gauche au Président sortant. François Hollande a achevé de perdre ce qui lui restait d’autorité en n’excluant pas tout de suite de se présenter à une primaire, ce qui était parfaitement plaidable au nom de l’idée qu’un Président élu représente autre chose que le candidat d’une famille politique. À partir du moment où il acceptait le principe de la primaire, il entérinait le doute sur le bien-fondé de sa candidature à sa propre succession et il se résignait à se faire hara-kiri. Et, finalement, c’est un événement non politique qui a précipité sa décision : la parution de ce livre de conversation avec deux journalistes du Monde intitulé prophétiquement « Un Président ne devrait pas dire ça », dont l’impact mériterait une analyse approfondie. Il a produit un effet d’image ravageur dont le trait le plus crucial est sans doute une sorte d’extériorité à sa propre action conduisant à préférer l’analyse par rapport à la décision et expliquant l’absence d’autorité. Ce dévoilement irresponsable a achevé d’accréditer le sentiment d’une incompatibilité psychologique de l’homme avec la fonction.

Et voilà comment cet homme qui avait placé sa carrière depuis le départ sous le signe de l’habileté tactique – habileté avec laquelle il avait cru, à tort, pouvoir s’accommoder des divisions de sa majorité – s’est retrouvé radicalement mis en question sur le terrain politique. Il y a quelque chose d’exemplaire dans ce destin. Le bilan économique et social de François Hollande, dans le contexte difficile que rappelait Gilles Finchelstein, n’est pas du tout déshonorant. Ce sont les exigences du politique qui ont tué l’art de la politique dont il était l’un des praticiens les plus avertis. Car sa fonction lui demandait de faire vivre autre chose, dont le sens lui a échappé. La démonstration restera dans les annales.

G. F. – Je prolonge ce que dit Marcel Gauchet sur le bilan. Dans son histoire, la gauche en a très souvent dit plus qu’elle n’en a fait. Peut-être, pour la première fois, est-ce l’inverse : elle en a fait davantage qu’elle ne l’a dit, ce qui est quand même assez singulier ! Domaine par domaine, le bilan a ses ombres mais aussi ses lumières, et il peut être défendu. Mais peut-être le point le plus important est-il ailleurs. Marcel Gauchet a évoqué l’habileté tactique de François Hollande et là se trouve le cœur du problème. Fondamentalement, il a fait le choix de rester manœuvrant plutôt que d’être cohérent. Et je pense que c’est la cause la plus profonde de la situation dans laquelle il s’est trouvé parce qu’il y a eu un problème de cohérence entre ce qu’étaient son discours, sa pratique et sa stratégie. Le discours était social-démocrate à bas bruit, avec une réticence à théoriser pour ne pas s’enfermer. La pratique était sociale-libérale, marquée notamment par le Pacte de responsabilité et la loi Travail. La stratégie était plus classiquement socialiste : il n’a pas ouvert quand il le pouvait, ni tout de suite après son élection, avec François Bayrou, ni après le premier attentat, avec la droite ; il n’a pas tranché quand il le devait, que ce soit par rapport aux minoritaires du Parti socialiste ou par rapport à sa majorité. Ce faisant, il croyait rester mobile sans mesurer que son espace se rétrécissait au fur à mesure jusqu’à ce qu’il soit totalement coincé et qu’il n’ait plus d’autre solution que de renoncer.

M. G. – Un dernier mot sur cette séquence hors norme. Je crois qu’on a sous-estimé l’impact symbolique du renoncement de François Hollande. Cet événement à la fois prévisible, au regard de l’évolution qu’il a conclue, et anormal, au regard des repères politiques consacrés, a placé d’emblée la campagne sous le signe de l’inédit. Pareil aveu d’impuissance était sidérant pour les citoyens, à l’aune de l’image enracinée des pouvoirs d’un président de la République. C’était une sorte de mise à nu qui appelait une réponse sortant de l’ordinaire. On ne pouvait pas, après un Président qui renonce à se représenter dans ces conditions, avoir une élection de routine. Il fallait autre chose. Ce renoncement a créé un trouble dans la représentation de la fonction qui poussait à sortir des sentiers battus.

Le Débat. – Nous avons terminé donc, avec la première séquence…

G. F. – Oui, à ceci près que nous nous sommes beaucoup concentrés, c’était le sujet, sur François Hollande, mais il faut dire un mot au-delà, sur le fond de décor de la fin du quinquennat qui va imprégner toute la campagne présidentielle. Il y a ce que l’on a évoqué, c’est-à-dire cette forme d’autodestruction de la gauche, mais je pense que l’on ne comprend pas le reste si l’on ne dit pas que la crise de la gauche a masqué pendant tout le quinquennat la crise de la droite. Pour la première fois, en effet, l’opposition n’était pas plus désirée par l’opinion que la majorité, alors même que cette majorité était excessivement impopulaire. C’est, à mon avis, le deuxième élément qu’il faut ajouter. Enfin, on a une crise du politique à la fin du quinquennat qui s’est encore approfondie. Quand 90 % des Français estiment que « les responsables politiques ne se préoccupent pas de ce que pensent les gens comme moi », ou disent à 80 % : « Quand je pense à la politique j’éprouve de l’ennui, de la méfiance ou du dégoût », on a une crise qui débouche sur une volonté de rupture inédite. À chaque campagne présidentielle, on pose la question : « Faut-il des “réformes graduelles” ou faut-il une rupture ? » Depuis vingt ans, on a entre quinze et vingt points d’avance pour la réponse « des réformes graduelles ». À l’orée de cette campagne présidentielle, pour la première fois, c’est la rupture qui prime. Voilà le fond de décor qui sert de matrice explicative à cette succession d’événements inédits auxquels on a assisté.

Le Débat. – Si vous le voulez bien, nous allons entrer dans le plus vif encore du sujet avec cette double série de primaires, celle de droite, d’abord, et celle de gauche, qui ont toutes les deux réservé d’énormes surprises et qui nous obligent à revenir à la fois sur le phénomène même des primaires et sur leurs résultats.

G. F. – Quand on se place aujourd’hui à la fin de cette séquence, la cause semble entendue et le jugement prononcé irrémédiablement : au mieux, les primaires ont contribué à l’échec des candidats ; au pis, cette expérience marque la fin des primaires. Je pense que le jugement repose sur un syllogisme paresseux : « Les deux partis ont organisé des primaires, leurs candidats ont été éliminés, c’est la faute des primaires. » Il faut en faire un examen sérieux. D’un côté, ces primaires ont formidablement marché ! Elles ont rempli exactement ce pour quoi elles étaient faites. Elles ont donné de la légitimité. Une participation massive des citoyens, plus de sept millions au total, si l’on prend les quatre tours de scrutin. Des résultats suffisamment nets pour qu’il n’y ait pas de contestation. Elles ont fait la preuve d’une certaine efficacité. Pendant, elles ont saturé l’agenda médiatique : on ne parlait plus que des partis qui les organisaient. Après, elles ont provoqué, ne l’oublions pas, une envolée sondagière. François Fillon est monté jusqu’à 30 % dans les intentions de vote au lendemain de la primaire de la droite. Et Benoît Hamon, qui partait de nulle part, est sorti à près de 18 % des primaires de la Belle Alliance populaire. Donc, en apparence tout du moins, les primaires ont rempli leur office. Le problème c’est que, d’un autre côté, la logique qui a dominé ces primaires a contribué à l’échec des candidats. Qu’est-ce que cela signifie ? La logique qui a dominé la primaire de 2011 était une logique électorale. Il s’agissait pour la gauche de choisir le candidat dont elle pensait qu’il avait le plus de chances de battre Nicolas Sarkozy ; c’est pour cela que François Hollande, qui incarnait plutôt l’aile droite du Parti socialiste, a été désigné. Or, les deux primaires de 2016 et de 2017 ont substitué à cette logique électorale une logique identitaire. Il s’est agi pour chaque camp de choisir le candidat dont les électeurs de la primaire – corps électoral très singulier – considéraient qu’il allait porter le mieux leurs valeurs. C’est comme cela que François Fillon, d’un côté, et que Benoît Hamon, de l’autre, l’ont emporté.

Et pourquoi est-on passé de la logique électorale à la logique identitaire ? Pour une raison extrêmement simple : parce que la droite était sûre de gagner et que la gauche était sûre de perdre. Dès lors, il n’y avait aucune raison à ce que la logique électorale domine. On ne comprend pas la victoire d’Emmanuel Macron si l’on ne part pas de l’effet de ces primaires, c’est-à-dire de la polarisation sans précédent des deux candidats des partis de gouvernement. Quand on interrogeait les Français sur la manière dont ils positionnaient les candidats sur une échelle gauche-droite de 0 à 10, ils mettaient Jean-Luc Mélenchon très à gauche – à 1,6 – et Marine Le Pen très à droite – à 9,1. Classique. Ils plaçaient Emmanuel Macron à 5,2. Logique. En revanche, ce qui est singulier, c’est que François Fillon était à 8,3 et que Benoît Hamon était à 2,6. Par conséquent, un immense espace central a été déserté par les deux partis de gouvernement sous l’effet de ces primaires et du fait de cette logique identitaire qui a dominé la logique électorale.