LE DÉFI URBAIN DANS LES PAYS DU SUD

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Ce livre analyse les grandes villes du Tiers-Monde en s'attachant d'abord à leurs spécificités générales par rapports aux grandes villes des pays développés dans les domaines de leur croissance démographique, de leur localisation au sein des territoires et des conditions de vie dans leurs espaces urbains et suburbains. Plusieurs villes sont étudiées plus particulièrement : Lagos, Abidjan, Bangkok, Calcutta, Mexico, Sao Paulo, Le Caire, Tunis.
Publié le : mercredi 1 novembre 2000
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EAN13 : 9782296425736
Nombre de pages : 184
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LE DÉFI URBAIN DANS LES PAYS DU SUD

GÉ(C))(~~1TIfi~_e~JP'TIlIKES LIBERTÉ EN sous la direction de Georges Benko

GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les tnéthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou dén10ntrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.
Déjà parus: 1. La dynalllique spatiale de l'éconolnie contelnporaine G.B. BENKO ed., 1990 (épuisé) 2. Le Luxelnbourg dans tous ses états C. GENGLER, 1991 (épuisé) 3. La ville inquiète: habitat et senwnent d'insécurité Y. BERNARD et M. SEGAUD eds., 1992 4. Le propre de la viUe : pratiques et sYlnboles M. SEGAUD ed., 1992 AUX ÉDITIONS L'HARMATTAN 5. La géographie au telnps de la chute des InuTS P. CLAVAL, 1993 6. Allelnagne : ét'}t d'alerte? L. CARROUE, B. ODENT, 1994 7. De l'atelier au territoire. Le travail en quête d'espaces T. EVETTE et F. LAUTIER eds., 1994 8. La géographie d'avant la géographie. Le clilnat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995 9. Dynalnique de l'espace français et al1lénagelllent du territoire M. ROCHEFORT, 1995 10. La IIlorphogenèse de Paris, des origines à la Révolution G. DESMARAIS, 1995 Il. Réseaux d'inforlnation et réseau urbain au Brésil L. C. DIAS, 1995 12. La nouvelle géographie de l'industrie aéronautique européenne P. BECKOUCHE, 1996 13. Sociologues en vUle S. OSTROWETSKY, ed., 1996 14. L'Italie et l'Europe, vues de ROine: le chassée-croisé des politiques régionales D. RIVIERE, 1996 15. La géographie cOlnlne genre de vie. Un itinéraire intellectuel P. CLAVAL, 1996 16. Du local au global C. DEMAZIERE, ed., 1996 17. Dynalldques territorio1es et Inutations éconolniques B. PECQUEUR, 00., 1996 18. Ilnaginaire, science et discipline O. SOUBEYRAN, 1997 19. La nature de l'espace M. SANTOS, 1997 20. Le nouvel ordre local J.-P. GARNIER, 1999 21. Québec, fonne d'établisselnent. Étude de géographie régionale structurale G. RITCHOT, 1999 22. Urbanisation et elnploi. Suburbains au travail autour de Lyon M. VANIER, ed., 1999 23. Milieu, colonisation et développement durable eds., 2000 V. BERDOULA y et O. SOUBEYRAN, 24. La géographie structurale G. DESMARAIS et G. RITCHOT, 2000 25. Le défi urbain dans les pays du Sud M. ROCHEFORT, 2000

Michel ROCHEFORT

LE DÉFI URBAIN DANS LES PAYS DU SUD

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

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@ Couverture:

@ Marc Chagall,

« Autobiographie

», 1945, Collection

particulière

(Ç) L'Harmattan, 2000 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Novembre 2000 ISBN: 2-7384- 7536-1 ISSN: 1158-410X

ISSN: 1158-410X
@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9871-X

SOMMAIRE
INTRODUCTION. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 7

PREMIÈRE PARTIE: CROISSANCE URBAINE ET RÉPARTITION DES VILLES DANS LES TERRITOIRES. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 3

Chapitre 1 : Enjeux et risques de la croissance urbaine
I

]5

- La

croissance

démographique

..................................... ........................] 5

Le croît naturel L'apport migratoire IT- Croissance démographique et économie urbaine
Le secteur informel...

.................................. 16 17

..

..

...

.....20
20

. .. . .. ... ... .. .. .. .. .. .. .. ... . .. .. . .. . ... .. .. .. .. .. .. .. . .. . .. . .. ... .. .. . . . . .. .

Croissance

urbaine

et développement.

25

Chapitre 2 : Des grandes villes à la périphérie du territoire national . .. .. ... . ..29 I - Les déséquilibres et leurs causes 29 Les effets urbains de la première vague d'expansion de l'Europe vers les nouveaux mondes 31 Les effets urbains des conquêtes coloniales du 19ème siècle .... ... ............... 36 Les effets urbains de la domination économique sans conquête territoriale aux 19èrneet" 20èrne siècles 42 II - Tentatives d'aménagement des réseaux urbains .44 Création de nouvelles capitales politiques 45 Création de nouveaux pôles industriels 50 Aménagement des villes moyennes 53
DEUXIÈMEPARTIE: VIVRE EN VILLE, LE DÉFIDESRISQUESSOCIAUX 57

Chapitre 3 : L'accès au sol - La production de l'espace urbain I - Les statuts fonciers IT- Les formes d'appropriation du sol urbain ill - Les invasions N - Les politiques foncières des États

6] 61 62 63 65

Chapitre 4 : De l'insolente modernité à l'envers du décor. .69 I - Les vitrines du développement. .. .. ...70 Les influences européennes 70 L'évolution des centre-villes 71 L'espace résidentiel des populations aisées 72 II - Pennanences et changements dans les espaces de pauvreté 73 Le phénomène du bidonville 75 Les taudis des quartiers anciens 76 L'urbanisation non réglementaire 77 Auto-construction ou petite promotion immobilière informeIJe 78 Les poIitiques urbaines 80 III - Les transports urbains 87 L'exemple de l'Afrique subsaharienne 87 Le cas de l'Inde et de l'Asie du Sud-Est. . ... .. . .. . . .. ... . .. .. .. .. . .. . .. .. ... . . .. .. 90 Les problèmes en Amérique latine . ... 90

Le défi urbain dans les pays du sud

6 93
95 95 96 99 99 100 en eau, ... . 10 1

Chapitre 5 : De l'autoritarisme de l'État à la gestion partagée I - Partenariat et démocratie locale: les nouvel1es donnes de la
gouvemance urbaine.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .94

Décentralisation et aléas de la démocratie locale La montée des nouveaux acteurs Progrès et difficultés d'une gestion urbaine partagée II - Difficultés d'une participation effective des populations Les dangers de la mobilisation populaire Les stigmates de la pauvreté III - Retards dans la gestion de l'environnement, de l'approvisionnement de J'évacuation des déchets. . .. . .. .. ..
TROISIÈME PARTIE: MÉTROPOLES VILLES DU PROGRÈS OU MONSTRES URBAINS.

L'A VENIR DES GRANDES

DANS LES PA YS DU SUO

. . . ... . . . . ... .. . ... . .. . . . ... . . . .. . . .. .. 1 05

Chapitre 6 : Inquiétudes pour les grandes vil1es dans l'Afrique au Sud du Sahara. . ] 09

l - Que faire de Lagos, la plus grande vil1e de l'Afrique noire? L'hypercroissance démographique
Prolifération II de l'habitat précaire

] 10 ] Il 112

- Lueurs

d'espoir pour Abidjan
960 et 1990

113
115 1]5
] 19

Les origines de la ville L'explosion urbaine entre]

Lueurs d'espoir pour l'an 2000 Chapitre 7: Les défis urbains en Amérique latine l - Où trouver une solution à la démesure de Mexico ? Une capitale au cœur d'un grand pays du Sud Les contrastes urbains à la fin du 20èmesiècle II - Sâo Paulo, une métropole mondiale au 21ème siècle ? Les phases de la croissance et de l'extension spatiale Violences des contrastes socio-spatiaux Politiques urbaines et réactions sociales

125

128
... 128 . ... 131 134 136 J38 J41

Chapitre 8 : Vers la fin des cauchemars en Asie de l'Est et du Sud-Est ? 145 l - Bangkok, une métropole raisonnable pour le 21 ème siècle? 146 De la capitale traditionnelle à la grande ville chaotique 147 Forces et faiblesses de la métropole de l'an 2000 .. . .. . .. .. .. .. .. . .. . .. .. ... .. ... ... J49 II - Le cauchemar de Calcutta aura-t-il une fin ? 153 Une grande capitale coloniale 153 La marche vers l'enfer 154

Des espoirs pour demain?
Chapitre 9 : L'originalité des villes dans le monde arabe l - Le Caire, ville de la démesure Naissance d'une grande ville La croissance démographique et ses conséquences urbaines Cauchemars des planificateurs et perspectives nouveIles II - Tunis sur le chemin d'un avenir meil1eur La montée des défis Vers une maîtrise de la croissance
CONCLUSION.

..................... J56
159

160
162 163 164 168 168 172
] 77

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES. . . .. .. . ..

. . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. .. . . I 8 ]

INTRODUCTION

Films, reportages, livres médiatiques, ouvrages scientifiques... Que n'a-t-on pas produit pour illustrer et souvent dénoncer la grande misère et les grandes inégalités sociales des villes du Tiers-Monde. Tantôt on évoque les populations démunies qui vivent dans des taudis, des bidonvilles, voire sur les trottoirs, dans des quartiers privés d'eau, d'électricité et d'égouts; tantôt on décrit des ensembles immobiliers, des lotissements entourés de hauts murs derrière lesquels se cachent les somptueuses villas, les palais des riches sous la protection de milices privées, dans des zones qui bénéficient de tous les équipements d'infrastructure. Cette violence des contrastes socio-spatiaux divise l'espace des villes, mais l'atmosphère y est globalement polluée; les déplacements s'y heurtent à de monstrueux embouteillages; la vie quotidienne y est confrontée à la généralisation de la violence et de la délinquance. .. Faut-il en rester à cette image d'une catastrophe plus ou moins imminente? Faut-il parler d'une malédiction des villes dans les pays du Sud? Divers indices nous conduisent à un jugement plus nuancé; divers symptômes récents, à des lueurs d'espoir, malgré la gravité de la crise qui n'a pas cessé de s'amplifier durant la deuxième moitié du 20ème siècle. Sans conteste, la réalité actuelle reste dure, très dure dans certains cas, mais faut-il parler de crise des villes ou plus globalement de crise de société dont les drames urbains ne sont qu'une des traductions les plus spectaculaires? Pendant des décennies on a tenté d'expliquer ces déséquilibres par le choc des dominations extérieures. On a opposé les pays développés au pays «sous-développés », victimes de l'exploitation économique des premiers. Sans doute la plupart des villes du Tiers-Monde ont-elles été atteintes par cette ingérence des pays conquérants ; souvent même elles doivent leur origine aux créations coloniales où la conception de l'espace urbain relevait totalement d'une civilisation étrangère aux peuples colonisés, que ce soit en Amérique latine au 16ème siècle ou en Afrique subsaharienne, à la fin du 1gème.Ce poids des héritages de la domination ne peut être sous-estimé... mais faut-il en faire un système global d'explication? Cette époque semble dépassée. Face à la dualité imposée, à la modernité désadaptée, les sociétés du Tiers-Monde réagissent et tentent de surmonter les déséquilibres antérieurs, dans leurs structures générales comme dans les conséquences urbaines de celles-ci. On peut déceler cette évolution un peu partout mais avec des modalités et des effets différents selon les grands e11sembles telTitoriaux qui obligent aujourd'hui à oublier l'amalgame des pays

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sous-développés devenus pays en développement ou pays du TiersMonde. DeITièrele titre plus neutre de «pays du Sud» on tentera de dépasser le pessimisme général des années 1980 et de trouver, dans l'universalité encore actuelle des difficultés urbaines, des éléments d'espoir qui apparaissent sous des formes spécifiques aussi bien en Asie de l'Est et du Sud-Est qu'en Amérique latine, dans le monde arabe et même, sans doute, en Afrique subsaharienne. Ces réflexions sont issues d'une longue pratique des villes du Sud. Durant les années 1950,j'ai commencé à étudier la réalité urbaine de ce que l'on appelait alors les pays sous-développés. En 1956, j'ai découvert la douloureuse réalité des bidonvilles de Mexico, de Lima, de Rio de Janeiro; quelques années plus tard, ceux de Tunis, de Dakar, d'Abidjan, puis ceux de Bombay, de Calcutta... J'ai par la suite accompagné l'évolution générale des villes du « Tiers-Monde» à travers de nombreuses missions, de nombreuses lectures et directions de recherches. Aux certitudes premières sur la responsabilité de la domination -

on disait de l'impérialisme - des pays développés dans les tragédies
urbaines qui accompagnaient le sous-développement, ont succédé des doutes et des interprétations plus nuancées et plus diverses. L'unicité d'une vision issue de la pensée tiers-mondiste a été ébranlée par ces longues et fréquentes confrontations avec la réalité concrète. Malgré tous les risques encore présents, les villes du Sud émettent quelques signaux qu'on peut percevoir comme des éléments capables, dans l'avenir, de relever les grands défis qui se posent à elles aujourd'hui. C'est d'abord le défi de la croissance démographique. Après la Deuxième guerre mondiale, l'abaissement du taux de mortalité, l'essor des activités industrielles et tertiaires, la modernisation de l'agriculture ont provoqué une véritable explosion urbaine dans les pays du Sud. A l'excédent croissant des naissances sur les décès, s'est ajouté l'ampleur des migrations des campagnes vers les villes pour entraîner une multiplication des populations urbaines sans commune mesure avec l'augmentation, pourtant réelle, des en1plois. Les mouvements des hommes ne correspondent plus aux modifications des activités éconoll1iques. Les grandes villes doublent, triplent, quintuplent leur population entre 1950et 1980,avec le cortège de la pauvreté, du chômage, des petits métiers informels, des zones d'habitat précaire. Cette dynamique démographique dissociée de celle des emplois conduit volontiers à une vision catastrophiste de l'avenir qui s'exprime dans bien des travaux entre 1970et 1990.Mais tout a une fin... On assiste depuis dix ou quinze ans à d'importants changements, sans doute peu prévisibles, dans les comportell1ents des populations du Tiers-Monde. Petit à petit les taux de natalité diminuent, d'abord dans les villes, et plus précocement parmi la fraction aisée de leurs habitants; à partir de 1990, la tendance se généralise, particulièrement en Amérique latine, mais aussi dans beaucoup de pays de l'Asie du Sud-Est et dans le n10nde arabe. La fin de cette « transition démographique» semble se faire attendre en Afrique mais

Le défi urbain dans les pays du sud

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la croissance urbaine se ralentit tout de même par suite d'une diminution, souvent spectaculaire, des migrations vers les villes. Le défi démographique n'est-il pas en cours d'être gagné? Cette nouvelle donne ani.ve-t-elle encore à temps pour réparer les dégâts causés par l'explosion antérieure des populations urbaines? Appliquant au Tiers-Monde les analyses pratiquées à propos des réseaux urbains des pays développés, un autre défi a pu être identifié dans ce domaine de la répartition des villes dans les territoires. On a pu déceler un double déséquilibre: d'une part les plus grandes cités se localisent très souvent à la périphérie de l'espace national, sur le littoral lorsque le pays dispose d'une façade maritime; d'autre part elles sont démesurément peuplées par rapport aux autres villes des territoires. On a parlé de « macrocéphalie ». Ces « défauts» des réseaux urbains peuvent encore être interprétés à la lumière des effets de la domination: l'ouverture forcée au commerce international et la conquête des espaces colonisés ont entraîné la création de ports, têtes de pont de la pénétration extérieure, qui n'ont cessé de grandir et d'aggraver leur prépondérance par rapport aux autres villes. Pour cette raison, l'indépendance politique de ces pays s'est parfois accompagnée d'une volonté de modification de ces réseaux urbains et, par exemple, d'intériorisation de la capitale nationale. Même si Brasilia n'a été construite qu'en 1960, on en parlait déjà dans les milieux indépendantistes à la fin du 18èmesiècle. Dès la fin de la période coloniale, après 1960,diverses nations d'Afrique ont entrepris de bâtir des villes nouvelles, futures capitales, à l'intérieur des terres, pour remplacer les capitales portuaires héritées: Yamoussoukro en Côte d'Ivoire, Abuja au Nigeria, Dodoma en Tanzanie... Cette recherche d'un symbole urbain de l'indépendance nationale a souvent coûté très cher pour un résultat peu convaincant: les grandes villes littorales ont gardé voire amplifié leur prépondérance dans les réseaux urbains... le défi n'est pas gagné! Mais s'agit-il vraiment d'un défi? Dans le contexte actuel des techniques de télécommunications et de leur évolution prévisible est-il si important que les grandes villes se situent au cœur des territoires? Le problème de la « macrocéphalie» est sans doute beaucoup plus réel, mais on peut déceler quelques prémices de changement. Dans bien des pays, on assiste depuis une dizaine d'années à un renouveau des villes petites et moyennes, bien moins « problématiques », que les plus grandes. Peut-être est-ce le début d'une réorganisation plus profonde des réseaux urbains. Aujourd'hui la dimension des grandes, des «trop» grandes agglomérations reste le problème le plus grave et le défi le plus urgent à surmonter. Pendant quarante ou cinquante ans les villes du Sud ont grandi au rythme de leur croissance démographique, sans relations directes avec l'essor de leur économie et l'élévation des niveaux de vie qui aurait pu en résulter. De graves, parfois de très graves déséquilibres sont nés de cette dysharmonie, jusqu'à conduire ce11ainsauteurs à par-

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1er de « monstruopoles »! C'est d'abord le problème du logement: on passe de l'insolente modernité des quartiers riches à la douloureuse misère des espaces de pauvreté. Les populations les plus démunies s'entassent dans les taudis des parties dégradées du tissu urbain ancien ; elles envahissent des terrains libres pour y installer leurs baraques de planches, de tôle et de carton, formant ainsi des taches de précarité en ville comme dans les zones périphériques. Les moins démunis, souvent majoritaires, produisent dans ces dernières une forme d'habitat moins précaire, mais pourtant irrégulière: les propriétaires des terrains procèdent à des lotissements élémentaires, sans obéir aux règles d'urbanisme et se contentent de tracer des rues et de délimiter des lots. Vendues à bas prix, ces parcelles sont acquises par des habitants au revenu trop modeste pour pouvoir accéder aux conditions de la promotion immobilière capitaliste. Souvent au prix de durs sacrifices, ils construisent eux-mêmes leurs petites maisons, sans que le quartier dispose des infrastructures indispensables. Face à l'ampleur de cette « urbanisation non réglementaire », les pouvoirs publics, après avoir vainement tenté durant les premières décennies de produire des logements pour les pauvres, se sont ensuite contentés de tolérer ces illégalités avant de se lancer dans des programmes d'amélioration, en mêlne ten1ps qu'ils cherchaient à régulariser les zones envahies sans titre de propriété. Cette nouvelle politique urbaine peut-elle réussir à réduire ces zones de plus ou moins grande précarité, à mettre un terme à la dualité entre la ville légale et la ville illégale? Pour le ll1oment, tout programme de logement se heurte à la trop grande faiblesse des niveaux de vie: les opportunités de travail du secteur informel assurent la survie d'une grande partie des habitants non intégrés dans les activités économiques modernes, mais elles ne leur permettent pas de sortir de l'exclusion socio-spatiale dont ils sont victimes. Il en résulte un climat de lourdeur sociale d'autant plus présent que ces populations exclues comptent un grand nombre de jeunes, tentés par la violence, contraints à la délinquance. L'insécurité grandissante provoque des réactions de peur et des con1portements de défense au sein des habitants aisés de la ville légale. La vie urbaine, pour tous mais sous des formes diverses pose des défis plus globaux. Malgré des investissements publics massifs, la circulation devient très aléatoire dans les grandes villes: les embouteillages généralisés compromettent l'usage des voitures pm1iculières pour ceux qui peuvent en acquérir. Les transpo11scollectifs sont insuffisants pour répondre aux indispensables déplacements de travail des autres habitants, malgré diverses formes artisanales qui tentent de pallier les défaillances des transports publics. La pollution de l'air s'aggrave et s'ajoute aux nuisànces des eaux usées mal évacuées et des ordures non ran1assées pour compromettre la santé et l'environnement urbain. Face à ce sombre tableau de la «ville impossible », les pouvoirs publics se sont, en général, montrés incapables de faire face aux enjeux les plus urgents. Après une époque d'ambitions démesurées dans les

Le défi urbain dans les pays du sud

Il

deux pr~mières décennies de cette phase de croissance urbaine accélérée, les Etats ont dû reconnaître leur impuissance devant les risques de plus en plus graves qui assaillaient les villes. Ils se sont progressivement désengagés. Mais celles-ci livrées à elles-mêmes ont su résister à l'asphyxie! De nouvelles formes de gestion apparaissent dès les années 1980.Les pouvoirs publics municipaux, renforcés par des progrès incertains mais réels de la démocratie locale commencent à travailler en concertation avec des associations d'habitants qui se multiplient et veulent intervenir dans la recherche de solutions adaijtées à leurs problèmes et à leurs moyens. Après 1990, se profile un peu partout un nouveau mode de gestion partagée avec une participation croissante des habitants, souvent relayés par des DNGdans l~ur dialogue avec les pouvoirs publics. Face au désengagement des Etats, aggravé par les Plans d'Ajustement Structurel, cet aménagement participatif pourra-t-il relever le défi des « monstruopoles» d'aujourd'hui? Trouvera-t-il une autre voie que celle de la modernité occidentale, inadaptée aux capacités humaines et financières des pays du Sud? Sera-t-il l'un des fondements

de nouvelles sociétés réconciliéesavec elles-mêmeset avec leurs villes
réorganisées en fonction de ces nouvelles donnes sociales et culturelles? La réponse ne peut être globale. Au sein des pays du Sud, chaque grand ensemble socioculturel devra trouver sa voie, adaptée à la spécificité de ses capacités profondes, avec des moyens, des temporalités et des solutions qui lui seront propres. Après avoir analysé les problèmes généraux qui viennent d'être évoqués et souligné leur diversité, on reprendra la réflexion au niveau de ces ensembles territoriaux qui divisent aujourd'hui les pays du Sud mais on ne prétendra pas à l'exhaustivité! Divers cas spécifiques seront « oubliés» : les pays pétroliers du Golfe parce que la meilleure santé de leurs villes relève d'un facteur non transférable, la possession des plus grandes réserves de pétrole du monde; la Chine, parce que ses potentialités sont utilisées dans le cadre d'un systèIJ1e socio-politique particulier; Singapour parce que c'est une ville-Etat qui reste une exception, même si bien des pays voudraient la prendre pour modèle... Cette promenade à travers les villes de l'Asie du Sud-Est, de l'Inde, du monde arabe, de l'Afrique subsaharienne, de l'Amérique latine ou de l'Indonésie ne se veut pas une étude rigoureusement scientifique, un livre savant avec des tableaux, des figures, des graphiques et des cartes, mais une réflexion issue d'une longue convivialité avec cette réalité urbaine et avec un certain nombre des travaux publiés à son propos, parmi les centaines de thèses, les milliers d'articles, les dizaines de livres qui en ont étudié les diverses facettes. On aurait presque envie de dire «pitié pour les citadins du TiersMonde », tant les travaux sur leur avenir sont nombreux, contradictoires, parfois écrits avec des mots abscons, des concepts obscurs, un langage helmétique inaccessible pour le plus grand nombre. En se défendant de tout misérabilisme mais aussi de tout angélisme, que peut-on proposer comme perspectives pour ces villes du Sud, à

12

M. Rochefort

partir des défis qu'on peut identifier aujourd'hui? On pourrait céder à une tentation facile: devant les impasses qu'affrontent les grandes villes, la solution ne viendrait-elle pas des villes petites et moyennes qui progressent dans la plupart des territoires et dont la croissance peut être plus facilement contrôlée et disciplinée? En vérité on ne déplacera pas massivementles populations des « mégapoles» vers ces organismes urbains plus modestes même s'ils sont appelés à jouer un rôle plus important et plus positif dans l'avenir des réseaux urbains. On ne peut esquiver la prépondérance des grandes villes et il faut affronter leurs problèmes à la fois parce qu'elles sont le résultat incontournable d'une évolution antérieure et parce qu'elles sont, sans doute, appelées à jouer un rôle nouveau dans les perspectives actuelles de la globalisation de l'économie mondiale. Comment vont-elles se situer dans cette mondialisation qui donne déjà un deuxième souffle aux grandes métropoles des pays développés? Cette métropolisation de demain sera-t-elle un facteur de dynamisme capable de résoudre leurs difficultés actuelles ou une nouvelle forme de domination qui maintiendra, voire aggravera celle-ci, dans les prochaines décennies ? Participeront-elles à cette révolution urbaine que certains annoncent pour les pays développés et qui condui-

rait à une autre forme de vie pour les citadins dans ces « métapoles

»

de demain? (Ascher, 1995). En 1989, la Fédération Mondiale des Cités Unies a organisé à Lille des journées internationales sur le thème « Les villes, moteurs du développemen,t écorlomique des Pays du Tiers-Mon,de ». L'allocution de
Pierre Mauroy y a souligrlé le défi Inajeur que conterlait urle telle jJropositiorl «La ville des pays du Tiers-Monde apparaît COlnme url lieu d'acculnulation, de toutes les frustrations, de toutes les l1'lisères, de tous les risques sociaux, de toutes les atteÎ1'ltes à la clignité hUl1'lairle, à l'environnemel'lt (... J. Cepel'ldal'lt, je suis persuadé que la ville est le moteur actuel du développement éCOl'lOmique,social et culturel des pays du Tiers-Mol'lde ». L'an 2000 semble apporter un début de réponse à cette contradiction fondamentale. Au delà de la grande détresse qui sévit encore, on s'efforcera dans cet ouvrage d'identifier les premiers signes d'un avenir meilleur pour ces villes des pays du Sud.

PREMIÈRE PARTIE

CROISSANCE URBAINE ET RÉPARTITION DES VILLES DANS LES TERRITOIRES

14

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Durant la deuxième moitié du 20èmesiècle les pays du Sud ont connu une véritable flambée de croissance urbaine, au point de se rapprocher des taux d'urbanisation des pays développés et de détenir maintenant des records de population pour les plus grandes cités. Est-ce le signe d'un véritable développement des sociétés, en marche vers la modernité socio-économique? Est-ce, au contraire, le résultat de profonds déséquilibres structurels, générant des risques sociaux incontrôlables? Con1ffientpeut-on gérer des concentrations urbaines de plusieurs millions d'habitants pour qu'elles soient des pôles de développen1ent plutôt que,des foyers de misère et de délinquance? A cette grande inten.ogation à laquelle les pouvoirs publics, plus ou moins motivés, ne savent guère répondre, s'ajoute le problème de la localisation des plus grandes villes à travers le territoire national. Souvent celles-ci occupent des positions périphériques, héritées des phases antérieures de la mise en place des systèmes urbains. Cette excentricité porte-t-elle préjudice à un développement harmonieux à travers l'ensemble de l'espace national? Peut-on, dans ce cas, rééquilibrer et intérioliser le réseau des villes? Faut-il pour cela créer des villes nouvelles? Peut-on, pour le moins, redistribuer la croissance urbaine à travers le territoire? Autant de défis pour une politique volontariste d'aménagen1ent des systèmes urbains, face à l'enjeu fondamental de la relation entre croissance urbaine et développement.

CHAPITRE

I

ENJEUX ET RISQUES DE LA CROISSANCE URBAINE

Au milieu du 20èmesiècle, dans presque tous les pays qualifiés à cette époque de sous-développés, la population était encore majoritairement rurale. La faible impoltance des villes au regard ..des pays industriels était considérée comme un élément de ce retard. Etait-ce à dire qu'un essor de leur populatipn urbaine deviendrait un symbole de leur « développement» ? A la fin du siècle, les villes de ces «pays du Sud» ont la plupart du temps « explosé» avec des taux de croissance démographique très spectaculaires. Dès 1970-80 total de leurs populale tions urbaines avaient déjà rattrapé puis dépassé celui des pays développés. Leur niveau de vie moyen n'a pas suivi: la pauvreté urbaine remplace petit à petit la pauvreté rurale, sans la faire disparaître. Le développement n'a pas accompagné la croissance des villes qui portent, au contraire, bien des stigmates de la misère et de la délinquance. Est-ce un enjeu perdu? L'aggravation des risques sociaux l'emporte-t-elle sur les indiscutables progrès techniques? La réponse n'est pas simple et dépend des pays auxquels on se réfère et des points de vue qu'on adopte.
I - LA CROISSANCE DÉMOGRAPHIQUE

On ne cherchera pas ici à présenter les calculs précis de la population des villes du Sud mais à donner seulement les tendances générales nécessaires pour discuter des relations entre croissance urbaine et développement. Il faut d'abord noter qu'à l'encontre des pays du Nord où la croissance urbaine, forte entre 1850et 1950, se ralentit à partir de cette date, ce sont, au contraire, les cinquante dernières années qui gonflent démesurément la population des villes dans les pays du Sud. La population urbaine de l'Afrique noire, cel1es très faible en 1950est multipliée par quinze dans la deuxième moitié du siècle; celle de l'An1érique latine ou de la zone arabo-islamique, par huit. Les deux plus grandes agglomérations du monde sont encore Tokyo et la mégapole américaine mais Mexico, Sao Paulo et Séoul s'approchent des vingt millions d'habitants et cette supériorité du Nord n'est peut-être due qu'à une autre façon de délimiter les agglomérations dont on calcule la population totale! Ik toutes façons, d'autres grands foyers urbains apparaissent hors des

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pays du Nord et ne cessent de grandir à des rythmes qui ont souvent atteint 5 à 6% par an entre 1950et 1980.Cette croissance semble s'apaiser actuellement mais bien des villes, encore modestes en 1950, avec moins de 500 000 habitants - à peine la population de Bordeaux - sont aujourd'hui multi-millionnaires. Deux facteurs se sont conjugués pour provoquer cet essor, le croît naturel et l'apport migratoire.
Le croît n,aturel

La rupture d'équilibre entre les naissances et les décès qui avait pro-

voqué au ] 9ème siècle l'essor de la population européenne apparaît
après la Seconde guerre mondiale dans la plupart des pays du Sud. Le taux de mortalité diminue rapidement tandis que la natalité reste à des niveaux très élevés. Dans les sociétés où la modernité pénètre de l'extérieur, les techniques de soins se diffusent très vite, la santé s'améliore globalement tandis que les comportements fan1Îliaux de lilnitation volontaire des naissances se heurtent à divers tabous et interdits qui maintiennent un nombre très élevé d'enfants par foyer. Les excédents des naissances sur les décès peuvent atteindre, chaque année, 2,5 à 3%de la population totale. Le croît naturel affecte aussi bien les zones rurales que les habitants des villes. Malgré quelques différences, selon les sociétés, tous les pays du Sud connaissent jusqu'en ]980 un excédent des naissances sur les décès beaucoup plus élevé que celui, très modeste, des pays développés et cela reste un élément majeur d'opposition entre ces deux groupes de nations. Amorcéesdans les années 1970, des divergences d'évolution provoquent aujourd'hui des situations contrastées dans les pays du Sud. C'est d'abord la natalité dans les villes qui change les données du problème. Certaines familles commencent à limiter le nombre des naissances. Les classes moyennes, en essor, sont les premières à tenter un équilibre entre le nombre d'enfants et l'aspiration à des conditions de vie plus « occidentales ». Le mouvement gagne ensuite les populations plus démunies. Certains ont décrit l'influence des mères de famille aisées sur le comportement de leurs en1ployées de maison auxquelles elles ont enseigné l'usage de la pilule que celles-ci auraient ensuite diffusé dans les quartiers pauvres. L'exemple des grandes villes d'Amérique du Sud nous montre que dès les années 1980le taux de natalité baisse sensiblement à Rio de Janeiro, à Sao Paulo, à Buenos-Aires, à Santiago, à Montevideo pour ~e situer à des valeurs assez proches de celles des grandes cités des Etats-Unis ou du Canada. Les villes plus tropicales, au Brésil, au Pérou, en Colombie gardent plus longtemps des taux beaucoup plus élevés. Il ne faut pas y voir une influence directe des climats. Ce serait, de toute évidence, une fausse corrélation. Il faut regarder du côté des conditions de fOlmation des sociétés latinoaméricaines. Tout le sud du continent a été surtout peuplé par la

Le défi urbain dans les pays du sud

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deuxième grande vague de migrations de la deuxième moitié du 19ème siècle qui a conduit des européens, italiens, allenlands, portugais, etc... à s'installer sur ce~ terres peu habitées, tandis que les habitants des états plus proches de l'Equateur sont davantage des descendants, très métissés, des premiers colons espagnols ou portugais du 16èmesiècle, voire des groupes i11diensqui ont réussi à se maintenir. On peut rapprocher ces différences historiques de peuplement de celles des compo11ements actuels vis à vis des naissances. Ces contrastes du taux de natalité à travers l'Amérique latine se retrouvent dans les autres grands ensembles des pays du Sud, souvent pour d'autres raisons. Sans chercher à épuiser le sujet on peut noter, par exemple, les différences entre la Chine et les autres pays de l'Asie du Sud-Est. La politique chinoise très coercitive dans le domaine des naissances « tolérées» a considérablement diminué le rôle du croît naturel dans l'augmentation des populations urbaines à l'inverse des autres pays où. il est resté fort plus longtemps. Les campagnes d'information précoces pour la limitation volontaire des naissances en Tunisie, après l'indépendance, ont eu des effets dans le mênle sens par rapport aux mécanismes de la croissance urbaine en Algérie. De toutes façons, on peut admettre que, depuis 1990, la tendance générale des taux de natalité de la population urbaine est à la baisse dans presque tous les pays du Sud. Qu'en est-il de l'apport migratoire, second facteur de la croissance démographique des villes?
L'apport migratoire

On a beaucoup écrit sur l'ampleur des migrations dans les pays du Sud et, en particulier, sur l'apport des populations des campagnes à l'accroissement démographique des villes. Ce11ainsont évoqué l'aspect catastrophique de ces masses de paysans sans ressources qui quittent leurs terres pour s'accumuler dans des villes où ils ne trouvent pas de meilleures conditions de vie. Ces mouvements de population ont été très généraux dans les pays du Sud. Ils se sont accélérés après la Deuxième guen"emondiale et gardent parfois jusqu'à la fin du siècle une ampleur inquiétante par rapport aux capacités d'absorption des économies urbaines. Les calculs précis sont souvent ardus, car il faut prendre les soldes entre les entrées et les sorties, les villes pouvant être aussi des points de départ. On peut pourtant affilTI1er ue ces soldes sont positifs pour la q très grande majorité des villes moyennes et grandes des pays du Sud. Des dizaines, voire des centaines de milliers de migrants venus des campagnes anivent chaque année dans les villes et gonflent les populations urbaines aussi bien en Afrique qu'en Asie ou en Amérique latine. Cet apport a été souvent aussi important que celui du croît naturel durant les années 1950- 1980. TI tend à devenir le premier responsable de la croissance urbaine, même s'il est lui-même en diminution dans bien des cas.

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L'ampleur de ces migrations rappelle celle de j'exode rural dans l'Europe de la fin du 19ème siècle. Celui-ci correspondait à un double changement des structures de production: d'un côté l'économie agricole se modernisait, se mécanisait, se concentrait et rejetait une partie importante des travailleurs antérieurement utilisés; d'un autre côté les activités industlielles et te11iairesurbaines réclan1aient une main d'œuvre chaque jour plus abondante. SchématiqueD1entl'exode rural européen a permis une vaste redistribution de la force de travail à tl-aversles territoires, en fonction des profonds changements des structures économiques. En est-il de même dans les pays du Sud? Ces grands mouvements de population de la deuxième moitié du 20ème siècle correspondent-ils à une augmentation de même ampleur des besoins en Dlaïn d'œuvre des économies urbaines? Les grandes villes offrent presque toujours le spectacle de nombreuses, trop nombreuses personnes sans véritable emploi qui survivent grâce à de petits métiers et diverses opportunités de travail plus ou moins temporaires. Devant ce constat on tend à conclure à un déséquilibre entre le nombre toujours croissant des habitants en âge de travailler et le nombre réel d'emplois offerts par les activités économiques. En fait le problème est plus complexe et sera repris plus avant mais on peut déjà observer que les migrations des campagnes vers les villes sont plutôt dus à des facteurs d'expulsion au point de dépm1 qu'à de véritables facteurs économiques d'attraction à l' arrivée. Depuis le milieu du 20èmesiècle, les campagnes des pays du Sud sont souvent le théâtre de changements socio-économiques, voire de bOllleversements qui pe11urbentla relation entre population et économie agro-pastorale. C'est, d'abord, la rupture de l'équilibre démographique, avec un excédent chaque jour plus important des naissances sur les décès et un croît naturel qui apporte un nombre croissant de jeunes en âge de travailler. Dans les régions de petit paysannat, il faut trouver de nouveaux lopins de terre pour installer les jeunes ménages et leur peImettre de pratiquer la polyculture traditionnelle qui constitue encore l'essentiel de leurs moyens de survie. Cette colonisation des terres libres s'observe, au cours des cinquante dernières années, dans bien des régions d'Afrique noire, mais elle a été impossible dans les zones où la densité d'occupation était déjà très forte au début de cette vague d'accroissement démographique. La survie passe alors par le départ des jeunes, soit vers d'autres régions où il existe encore des zones pionnières agricoles, soit plus souvent vers les villes, dans l'espoir presque toujours déçu d'y trouver de meilleures conditions d'existence. C'est ainsi que des régions pourtant aussi différentes que le pays Mossi au Burkina-Faso et l'intérieur du Nord-Est du Brésil deviennent des foyers permanents d'émigration. Combien de paysans mossis ont-ils parcouru à pied le long chemin qui leur a permis d'atteindre Abidjan? Combien de millions de « caboclos », paysans du Nord-Est du Brésil se sont-ils entassés dans des camions qui les ont an1enés à Rio de Janeiro ou Sao

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