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Le déni de la violence monothéiste

De
361 pages
Croyants ou non, la plupart des Occidentaux considèrent le monothéisme religieux comme un aboutissement de l'esprit humain, jusqu'à occulter notre héritage gréco-romain, voire jusqu'à attribuer à la tradition judéo-chrétienne l'origine du développement scientifique moderne. Ils exonèrent en revanche le monothéisme de toute responsabilité quant aux violences commises en son nom. Cet essai s'interroge sur les résistances de l'humanité à dépasser ses mythes, et sur les conditions d'une transition de la vérité unique et universelle à la tolérance.
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Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12825-5 EAN : 9782296128255

"Si l'extermination a pu avoir lieu aussi facilement, c'est que les Alliés ont fait comme s'ils ne savaient pas." Jan Karski, par Yannick Haenel "Je l'ai su, mais je ne l'ai pas cru. Et parce que je ne l'ai pas cru, je ne l'ai pas su." Raymond Aron, cité par Claude Lanzmann "La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière. Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure." Albert Camus, L'Eté "Toute femme devrait être accablée de honte à l'idée qu'elle est femme." Clément d'Alexandrie (Père de l'Eglise) "L'Eglise persécute par amour, les impies par cruauté." Saint-Augustin, lettre 185 "C'est la religion qui a mis à mort Jésus." Joseph Moingt, La plus belle histoire de Dieu

Remerciements
La lecture de La violence monothéiste de Jean Soler 1 a été le stimulus qui m'a poussé à engager ce parcours. Outre Jean Soler, qui m'a accordé son appui bienveillant, je remercie tout particulièrement pour leurs conseils éclairés et leurs encouragements :  en anthropologie : o Lucien Scubla, anthropologue, disciple de René Girard, Lévi-Strauss et Leroi-Gourhan2. Ce parcours n'a été possible que grâce à sa disponibilité et sa patience, d'autant plus remarquables que nos points de vue ont été souvent divergents, o Romain Rodrigues, anthropologue et sociologue, qui m'a chaleureusement encouragé et avec qui j'ai eu le bonheur d'échanger tout au long de ce parcours, o Benoît Chantre, éditeur de René Girard, Président de l'Association de Recherche Mimétique,

1

Jean Soler, spécialiste des mondes hébreu et grec, conseiller culturel et scientifique à lřambassade de France en Israël (1968-1973, 1989-1993) et à Téhéran (1973-1977), auteur de nombreux ouvrages, dont une Histoire universelle des Juifs (Hachette, 1992) sous la direction dřElie Barnavi, directeur du département dřhistoire à lřuniversité de Tel-Aviv. Voir biographie détaillée sur Wikipédia, et autres références au Post-scriptum. Op. cit. 2 Membre du Centre de recherche en épistémologie appliquée (CREA), ses recherches portent sur le sacré et le religieux, notamment sur une théorie approfondie du sacrifice. Op. cit.

7



 







en théorie mimétique dans sa dimension psychologique: o Jean-Marc Oughourlian, neuropsychiatre et psychologue, développeur avec René Girard de la théorie mimétique3, sur le judaïsme : o Théo Klein, ex Président du CRIF3, sur le christianisme : o Joseph Moingt, théologien jésuite, auteur de nombreux ouvrages4, o Georges Philip, pasteur protestant, en philosophie : o Serge Airaudi, philosophe et spécialiste des civilisations comparées, o Jacques Hoarau, philosophe, o Simone Manon, philosophe5, sur l'impact des missions chrétiennes en Inde : o Jacques Vigne, psychiatre français installé en Inde depuis 20 ans, où il exerce comme thérapeute et enseignant en religions3, sur la mythologie grecque : o Luc Bigé, fondateur de l'Université du Symbole6.

J'ai abondamment sollicité mes amis, mes proches, mes fils qui m'ont challengé, et aidé pour l'illustration, et mon épouse qui m'a encouragé, accompagné, et aidé dans la rédaction. Je les remercie tous chaleureusement.

3 4

Cf. Bibliographie p. 341. Joseph Moingt est un jésuite français, théologien spécialisé en christologie. Il a enseigné la théologie à la Faculté jésuite de Lyon-Fourvière, à l'Institut catholique de Paris et au Centre Sèvres. Il a dirigé la revue Recherches de science religieuse de 1968 à 1997. Op. cit. 5 Simon Manon anime le blog Philo Log. Elle m'a en particulier fait découvrir le beau texte de Paul Ricœur sur la tolérance, abondamment cité dans cet essai. 6 Docteur ès sciences (Biologie), écrivain, consultant, Luc Bigé est le Fondateur et le Président de l'Université du Symbole. Il a publié de nombreux livres sur les mythes grecs. Op. cit.

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Avant-propos
Résumé La relation entre violence et monothéisme, et par voie de conséquence entre vérité et tolérance, constitue le fil directeur de cet essai. Le passage du polythéisme au monothéisme biblique a représenté une mutation majeure dans le processus de développement de la civilisation occidentale, avec pour acteurs emblématiques Moïse et Jésus. L'invention par les Hébreux du monothéisme a constitué un évènement décisif dans la genèse de l'individu occidental, avec deux innovations majeures : la transcendance d'un dieu projeté hors du cosmos, une relation personnelle entre ce dieu et l'homme, illustrée par sa Parole. Ces deux innovations ont fait émerger une catégorie de vérité inconnue jusque là : la vérité révélée qui, émanant d'un dieu toutpuissant, personnel et jaloux, est nécessairement unique, absolue, universelle, non révisable. La prétention à détenir une telle vérité constitue la cause racine de la violence monothéiste. Cette dernière se distingue de la violence en général en ce que son mobile est le libre arbitre d'autrui. Exclusive et défensive dans le judaïsme biblique, avec pour motivation l'obsession de la pureté, elle est devenue inclusive et offensive dans le christianisme et l'islam, avec pour motivations le prosélytisme et le dogmatisme. Dans le cadre des interdépendances aujourd'hui reconnues entre religions, cultures et langues, s'impose une correspondance entre la catégorie de vérité révélée et le goût pour les extrêmes qui caractérisait la culture et la langue hébraïque de l'époque biblique. Celui-ci se manifestait par une conception polarisée et disjointe des contraires : l'un des pôles représentait le pur, le bien, l'idéal qu'il fallait préserver, l'autre l'impur, le mal, la souillure qu'il fallait éliminer ; il n'y a pas de transition possible entre les deux.

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Par contraste, Athènes a légué à l'Occident son goût du relatif, de l'équilibre, de la mesure. Les contraires, comme le jour et la nuit, y sont plus complémentaires que polarisés, la transition de l'un à l'autre y est graduelle. Les Grecs considèrent les extrêmes comme l'hubris, ce qui irrite le destin. L'idéal est pour eux le milieu, vu comme le lieu du dépassement de l'opposition entre les contraires. Le judaïsme biblique a représenté un ciment identitaire ethnique, qui a d'ailleurs démontré une résistance peu commune aux vicissitudes de l'histoire, plutôt qu'une avancée dans le domaine de l'éthique, domaine où la Loi hébraïque ne se distinguait guère de la morale et des lois des peuples voisins, sinon par son origine divine. A cet égard le grand novateur fut Jésus, qui donna le primat à l'intériorité sur le rituel, à l'individuel sur l'ethnique, qui éleva la personne humaine au rang de valeur suprême. Jésus d'une part, les philosophes grecs d'autre part, via en particulier la Diaspora juive en milieu hellénistique, ont exercé un rôle majeur dans l'élaboration de l'individu occidental, épris de liberté, d'égalité et de subjectivité. Mais, resté prisonnier du cadre de pensée de la vérité unique, Jésus n'a pas dénoncé la violence monothéiste, il n'a pas prononcé le mot de tolérance. L'histoire de l'Occident a été marquée par la victoire de la tradition judéo-chrétienne sur le polythéisme gréco-romain. Si dans le domaine des valeurs éthiques, de l'organisation sociale et politique, des arts, la tradition monothéiste a certes produit des résultats remarquables, en revanche, sur le plan de la violence, son exclusivisme, son prosélytisme et son dogmatisme ont été co-responsables de massacres se chiffrant en millions de morts, sur les différents continents. Quant à la liberté de pensée, si chère aux Grecs, elle fut pendant un millénaire étouffée par l'Eglise, jusqu'à ce que les hommes de la Renaissance s'affranchissent de sa tutelle et renouent avec la démarche de liberté et d'esprit critique initiée par les Grecs.

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Aujourd'hui l'Occident chrétien a certes rejeté l'anathème, les Croisades, l'Inquisition, l'Index. Mais il lui reste à résoudre l'opposition entre vérité et tolérance, à trouver le passage de la violence de conversion à la non-violence du témoignage. En Asie, les religions non dualistes, en particulier le bouddhisme, ont mis la tolérance au rang des valeurs prioritaires. Gandhi, un polythéiste hindou, a été un militant de marque à cet égard. Pour l'Occident, le chemin de la tolérance passe sans doute par la reconnaissance de la violence du monothéisme, symbolisée par celle de l'Ancien Testament. Or l'attitude actuelle la plus répandue, tant dans le clergé chrétien que chez les représentants du judaïsme voire dans l'intelligentsia laïque, est le déni de cette violence, au profit d'une apologie sans nuances de la tradition judéo-chrétienne, considérée, même par un grand pourfendeur des religions comme Freud, comme l'apothéose de l'esprit humain. La violence religieuse et l'intolérance sont considérées comme des vestiges d'une histoire aujourd'hui révolue, comme des prétextes derrière lesquels se dissimulent les seuls enjeux réels que sont la politique et le fanatisme. De telles attitudes soi-disant objectives ne font qu'occulter la responsabilité de la prétention monothéiste à détenir la vérité unique. La levée de ce déni apparaît pourtant comme une clé nécessaire, sinon suffisante, pour anticiper les foyers de violence présents et à venir, comprendre l'origine de ces violences, promouvoir la tolérance, voire imaginer un chemin de développement durable, développer le respect de la femme, et rétablir l'équilibre entre réalisation de soi et développement du lien avec autrui.

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Caveat Cet essai a été rédigé comme le "rapport d'étonnement" d'un non-spécialiste à la suite d'un parcours à travers l'anthropologie, l'histoire des religions, l'interprétation des sacrifices, l'origine des sciences et de la philosophie, les relations entre langue, culture et religion, entre science et religion. J'ai délibérément laissé de côté le domaine de la foi, et ne me suis intéressé au monothéisme, au judaïsme biblique, au christianisme, qu'en tant que faits de civilisation, de sorte que lorsque je traite par exemple de Moïse et de Jésus, je me suis efforcé de ne prendre en compte que la portée éthique voire philosophique de leur message. Attitude que certains croyants pourront juger dénuée de sens. Cet essai aboutit à une présentation rugueuse de la culture hébraïque de lřépoque biblique 7 . Ce monde antique a disparu depuis deux mille ans. Le judaïsme d'aujourd'hui, le christianisme et l'islam se sont développés en tant que religions "postchrétiennes". La transformation des modes de pensée au cours de ces deux millénaires a été considérable. A titre d'exemple, si le monde hébreu de l'époque biblique apparaît plus porté à la croyance qu'à la connaissance, on pourrait sans doute dire l'inverse de la communauté juive d'aujourd'hui. Le but n'est bien évidemment pas de porter un jugement de valeur ni sur des peuples, ni sur des religions, dont il serait d'ailleurs absurde pour les héritiers que nous sommes de prétendre nous abstraire ; l'ambition n'est que de tenter de mettre en lumière l'origine de certains de nos comportements d'Occidentaux, et plus particulièrement de mettre en évidence l'influence de la vérité absolue et du caractère personnel du dieu monothéiste sur la formation de l'individu occidental.

7

On emploiera le terme hébraïque pour désigner le monde hébreu de l'époque biblique, c'est-à-dire la période qui va de Moïse (~1250 av. JC) à la destruction du Temple (70 ap. JC).

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Ce texte dénonce la violence monothéiste, et plus particulièrement le déni dont elle fait l'objet. Non que la violence monothéiste soit la cause unique ni même déterminante des divers maux qu'on évoquera  conflits, terrorisme, statut de la femme, écologie, hypertrophie du moi , ni que la levée de ce déni soit une réponse suffisante à ces questions. L'ambition de ce texte est uniquement de plaider pour un effort de lucidité : sans doute un préalable, une condition nécessaire au diagnostic et à la recherche de solutions. Le point focal est donc le monothéisme biblique, c'est-à-dire la matrice commune au judaïsme, au christianisme et à l'islam. Les Chrétiens risquent de trouver à cet essai un biais anticlérical ; les Catholiques un biais protestant ; les Juifs un biais chrétien ; les Musulmans s'y sentiront oubliés. J'espère que certains au moins voudront bien m'en excuser. Les modérés me reprocheront de laisser de côté les intégristes, qu'ils soient islamistes, catholiques, protestants, juifs, ou autres, alors que ce sont eux qui sont les acteurs visibles de la violence religieuse aujourd'hui : le fanatisme n'est pas le sujet de cet essai, je m'en expliquerai8. Enfin je sollicite l'indulgence des spécialistes des disciplines traversées. Même si le ton est souvent affirmatif, l'intention est avant tout celle du questionnement : merci d'avance au lecteur de bien vouloir considérer ce texte comme une invitation au débat.

8

Cf. p. 68.

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Le plan du texte consistera à :  tenter de caractériser la mutation qu'a représentée le monothéisme biblique par rapport au polythéisme, et d'identifier la source de la violence monothéiste,  recenser les objections les plus courantes,  mettre en évidence la spécificité de la violence monothéiste,  montrer qu'elle est née dans une culture particulière, caractérisée par une conception polarisée et disjointe des contraires, aujourd'hui dépassée,  rappeler en quoi les Evangiles ont représenté un métissage judéo-grec plutôt qu'un accomplissement du judaïsme biblique,  montrer l'ambivalence du personnage de Jésus, qui, prisonnier de la vérité unique, n'a pas pu prononcer le mot de tolérance,  évoquer les rares et vaines tentatives faites au cours des siècles ultérieurs pour "dépasser Moïse",  revenir sur l'ethnocentrisme occidental et son tropisme judéo-chrétien,  montrer en particulier que la naissance et le développement des sciences ne doit rien, contrairement à maint discours aujourd'hui, à la tradition judéo-chrétienne ni à l'Eglise,  évoquer d'autres visages de la violence monothéiste,  évoquer la difficile compatibilité entre vérité et tolérance, identité et non-violence,  illustrer, par les exemples de la musique des sphères, de l'interprétation des sacrifices et des batailles en cours dans le domaine de la théorie de l'évolution, la capacité humaine à persister dans une vision du monde pourtant contraire à l'évidence disponible,  répondre à la question de légitimité à propos de cet essai,  en conclusion tenter d'évaluer les chances, les risques les enjeux à mettre la discussion de la violence monothéiste sur la place publique, sur "l'agora",  en Post-scriptum lister les principales questions rencontrées en chemin qui resteraient à explorer ou à approfondir. 14

Le monothéisme biblique : une révolution dans l'histoire des religions occidentales
Dans Guns, germs and steel 9 , Jared Diamond explique la suprématie occidentale des XIX et XXème siècle comme le résultat non pas d'une quelconque supériorité raciale, mais dřun processus de sélection naturelle appliquée aux groupes humains : bandes, tribus, chefferies, états, en fonction des hasards du climat, de la faune et de la flore. Malheureusement, dans cette vaste et remarquable fresque, Jared Diamond, cédant à la théorie du complot des prêtres, ne considère la religion que comme un outil de pouvoir, une "superstructure" tardive. Pourtant le fait religieux10 est aujourd'hui reconnu par les anthropologues comme premier dans la genèse des civilisations, comme leur "infrastructure" de base11. Le monothéisme biblique : la condamnation de l'idolâtrie La civilisation occidentale est fille des civilisations grecque, romaine et hébraïque. Elles-mêmes sont issues des cultures polythéistes12 de la Mésopotamie13.
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Titre français: De l'inégalité parmi les sociétés, Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire, Gallimard, 2000. 10 La définition du concept de religion est une question difficile (cf. Camille Tarot, Symbolique et Sacré, La Découverte, 2008). On peut le résumer comme un système de rituels, de symboles, d'interdits, avec en particulier une séparation entre un domaine du sacré et un domaine du profane, le tout éventuellement animé par un clergé, et coiffé par un système de croyances plus ou moins développé. 11 Suivant cette thèse, développée par les anthropologues depuis Durkheim, les rituels religieux furent les premières institutions organisant la société. Cf. p. 58. 12 L'invention de la notion même de divinité, qui marqua la sortie du chamanisme, de l'animisme et du totémisme, a été parallèle à la révolution néolithique, qui se caractérisa par la sédentarisation, l'urbanisation, l'agriculture. Cause ou conséquence ? La réponse varie suivant les différentes écoles anthropologiques. Cf. en particulier Jacques Cauvin : Naissance des divinités, naissance de l'agriculture, Flammarion, 1998, et Yves Lambert, Naissance des religions, Armand Colin, 2007. Voir aussi la note 764 p. 219, qui associe divinités et abstraction, et (dans son NB.3) divinités et médiation.

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La Mésopotamie a inventé l'écriture (Sumer, vers 3000 av. JC), dont les conséquences sur l'évolution des sociétés  notamment via la gravure des premiers textes de loi, dont le Code d'Hammourabi (Babylone vers 1750 av. JC) fournit l'exemple le plus illustre14 , et de l'homme lui-même15 seront considérables. Plus près de nous, durant le premier millénaire av. JC, se produisirent deux nouvelles évolutions majeures, dont la confrontation ultérieure allait façonner le visage de l'Occident :  à Athènes le "miracle grec"16, caractérisé par l'invention concomitante des sciences, de la philosophie, de la démocratie, de la monnaie, de l'histoire17, à Jérusalem l'émergence du monothéisme hébraïque.



D'après J.G. Rozoy (auteur de Evolution récente du cerveau, cf. Bibliographie) il y eut, comme l'affirme J. Cauvin, deux étapes psychiques successives : le passage des "Puissances animales" aux proto-divinités féminines, puis, un millénaire plus tard, l'invention de l'agriculture, elle-même en deux étapes (cultures, puis bétail). Avec la complexification née de ces activités productives, avec la prise de conscience du rôle du mâle dans la procréation, la solidarité régresse au profit de la violence, de sorte que le matriarcat et les divinités féminines font place au patriarcat et aux divinités masculines. Vers -3200 apparaissent les idéogrammes, puis les phonogrammes figurant des concepts (Sumer et Égypte): aller de l'objet au signe, du signe au son, puis à ses divers sens, ce qui impliquait déjà une forte capacité d'abstraction. Les Dieux mésopotamiens représentaient une ébauche d'abstraction, mais sans généralisation. La généralisation se manifestera chez les Grecs par la philosophie et le monothéisme impersonnel de Platon, chez les Hébreux par l'invention du monothéisme personnel biblique (cf. p. 89). 13 L'Orient ancien, comme le dit Jean Bottéro dans son livre du même nom. Op. cit. 14 On reviendra sur le Code d'Hammourabi p. 90 et 152. 15 Sur le rôle de l'écriture dans le développement de la conscience de soi, cf. la note 938 p. 269. Sur son rôle dans la genèse du monothéisme, cf. le § Religions du Livre, p. 22, et l'annexe histoire de l'écriture, p. 325. 16 Sur le "miracle grec" (V et IVème siècles av. JC), cf. p. 89, et notes 721 p. 198 et 997 p. 289. 17 Si les premières monnaies furent phéniciennes, ce sont les Grecs qui en développeront l'usage marchand.

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Les religions polythéistes tendaient toutes à mettre l'une de leurs divinités en tête : Zeus chez les Grecs, Amon-Rê chez les Egyptiens, El chez les Cananéens, etc. La grande originalité du monothéisme biblique18 ne fut pas tant l'unicité de son dieu que l'interdiction d'honorer d'autres dieux : le deuxième commandement stipule "Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face", ces autres dieux sont disqualifiés sous le nom d'idoles, l'ordre est donné de les détruire19.

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Dans ce texte focalisé sur la civilisation occidentale, c'est toujours au monothéisme biblique qu'on se réfèrera, dont sont issues les grandes religions monothéistes modernes : le christianisme, le judaïsme et l'islam. Pour mémoire, d'autres monothéismes ont existé :  Le zoroastrisme Perse, auquel le judaïsme et le christianisme ont d'ailleurs sans doute beaucoup emprunté, en particulier la fin des temps, la résurrection, le jugement dernier, (sans compter les Roi Mages).  Des tentatives monothéistes, comme celles d'Akhenaton en Egypte, d'Akbar dans l'Inde mongole, d'Auguste à Rome, de l'empereur Inca. Elles ont été éphémères et sont restées sans portée historique. (L'hypothèse émise par Freud d'une influence d'Akhenaton sur Moïse est contestée par les auteurs modernes, comme l'égyptologue J. Assmann et le spécialiste du monde hébraïque J. Soler ; ce débat est sans incidence sur le propos ici développé. On verra d'ailleurs que les thèses de Freud sur le monothéisme sont contestables, cf. p. 198).  Des dieux uniques mais impersonnels, comme celui de Platon. Ils représentaient un tout autre système de pensée, dépourvu de la catégorie de vérité révélée, où en conséquence la question de l'exclusivisme ne se posait pas. 19 Cf. p. 45 quelques exemples de versets intimant l'ordre de détruire les idoles. Tel est d'ailleurs le patrimoine génétique commun que Mgr. Etchegaray revendique entre judaïsme et christianisme, dans une conférence Est-ce que le christianisme a besoin du judaïsme ? : "Les Juifs (…) restent le peuple destructeur des idoles et dénonciateur de idéologies anciennes et nouvelles. La Bible hébraïque fait entendre au monde entier la voix du Dieu unique." Conférence prononcée, le 8 septembre 1997 au centre Rocca di Papa, au cours dřun colloque organisé par Iř"lnternational Council of Christians and Jews". Le cardinal Roger Etchegaray est depuis 1984 président du Conseil pontifical "Justice et Paix".

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Le monothéisme tel que nous le concevons aujourd'hui est plus "radical20" puisqu'il nie l'existence même des autres dieux. Cette conception n'apparaît toutefois que tardivement dans la Bible. De Moïse (XIIIème siècle av. JC) jusqu'à l'Exil à Babylone (VIème siècle av. JC), les Prophètes fustigent et appellent à détruire les autres dieux, mais ils ne nient pas encore leur existence21. Il s'agit d'une monolâtrie 22 jalouse, avec Yahvé comme dieu national, plutôt que d'un monothéisme à proprement parler. Ce n'est qu'au cours de l'Exil à Babylone (-589, -537), puis au retour à Jérusalem, que cette jalousie évolue vers une négation pure et simple des autres dieux23, conception qui ne sera définitivement installée qu'au IIIème voire au IIème siècle avant Jésus-Christ24.
20

On parlera de monothéisme "jaloux" quand il se limite à condamner l'adoration d'autres dieux, de monothéisme "radical" quand il niera l'existence d'autres dieux. D'autres auteurs utilisent les adjectifs "absolu" et "relatif". 21 Le commentaire de Yahvé une fois qu'Adam et Eve eurent mangé la pomme est particulièrement suggestif à cet égard: "Voici que l'homme est devenu comme l'un de nous". Genèse III, 22. Cf. aussi note 616 p. 179. 22 La monolâtrie qualifie une doctrine religieuse qui reconnaît l'existence de plusieurs dieux mais qui n'en vénère qu'un. 23 Dans l'Ancien Testament : Cřest le Second Isaïe qui développe un discours résolument monothéiste, au sens "radical" du terme : « Cřest moi le premier, cřest moi le dernier, en dehors de moi, pas de Dieu » (44,6). « Cřest moi qui suis le Seigneur et il nřy en a pas dřautre » (45,8) ;"Je suis El, il n'y a pas d'autre Elohim" (46,9). Autres sources: "C'est Yahvé qui est Dieu ; à part Lui il n'en existe pas !" (Deutéronome 4-35) ; "C'est moi qui suis au point de départ, mais aussi à l'arrivée. À part moi, pas de Dieu." (Esaïe 44) ; "[Les idoles ne sont] rien que du bois coupé dans la forêt….tel un épouvantail…" (Jérémie 10, 2-8, 10). Le concept en sera formalisé lors du rassemblement des textes de la Torah par Esdras au retour de Babylone (cf. p114), mais il ne s'imposera que progressivement. Dans le Nouveau Testament, Paul : "Nous savons qu'il n'y a pas d'idole dans le monde, et qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Car s'il est des êtres qui sont appelés dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, comme il existe réellement plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, néanmoins, pour nous, il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses et pour qui nous sommes, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses et par qui nous sommes. Mais cette connaissance n'est pas chez tous " (I Corinthiens 8 : 4-7). Et aussi Ga 3,20 ; Jc 2,19. Cf. aussi le § Moïse, le fondateur mythique du monothéisme, p. 179. 24 La Commission Pontificale citée en annexe, cf. p. 319, confirme que "L'affirmation «le seigneur est un» (Dt 6,4) n'était pas, à l'origine, l'expression d'un monothéisme radical, car l'existence d'autres dieux n'était pas niée, comme le

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Certains auteurs prennent argument de ce monothéisme seulement "jaloux", et non pas "radical", du judaïsme biblique pré-exilique, pour en déduire que ce dernier n'était pas exportateur de violence, car cette conception jalouse ne conduisait pas les fidèles au prosélytisme 25 . Pour ces mêmes auteurs, c'est l'adoption d'un monothéisme résolument "radical" qui, en niant l'existence même des autres dieux, a transformé le dieu national en un dieu universel. Cet universalisme ne s'exprimera pleinement qu'avec le christianisme et l'islam, il aura pour conséquences le prosélytisme, le dogmatisme, et l'exportation de la violence. D'autres auteurs nient d'ailleurs le prosélytisme du christianisme26. D'autres encore admettent la réalité du prosélytisme chrétien, mais contestent qu'il soit violent27. Cet essai développera l'idée selon laquelle la racine de la violence monothéiste gît dans le concept premier, commun aux trois religions du Livre, d'un dieu jaloux : c'est le rejet des autres dieux, qu'ils soient considérés inférieurs, comme dans le monothéisme "jaloux", ou faux, comme dans le monothéisme "radical", qui porte en lui la charge de violence du monothéisme ; cette jalousie, ce rejet prendront, au temps du judaïsme biblique, le visage de la condamnation de l'idolâtrie28, puis, au temps du christianisme et de l'islam, celui du combat contre les hérésies et le paganisme29.
montre, par exemple, le Décalogue (Ex 20,3). A partir de l'Exil, l'expression tend vers un monothéisme radical". Hans Küng (cf. note 96 p. 34) résume : "Le monothéisme radical, qui nie complètement lřexistence dřautres dieux, nřest apparu quřaprès lřexil de Babylone, dans les derniers chapitres du Deutéronome et le Livre du deuxième Isaïe (le Deutéro- Isaïe), cřest-à-dire à lřépoque de la théocratie, quand tous les récits ont été consignés, du début jusquřà la fin, dans un esprit de monothéisme exclusif strict". Religion, violence et « guerres saintes », op. cit. 25 Cf. le § NB. : Le judaïsme biblique était-il prosélyte ? p. 71. 26 Cf. le § Les Evangiles appellent-ils au prosélytisme ? p. 44. 27 Cf. le § Le prosélytisme chrétien est il porteur de violence ? p. 47. 28 La jalousie, la condamnation de l'idolâtrie, et "l'Alliance contre les Nations", conclue entre Yahvé et son peuple relèvent de la même origine : il s'agit toujours d'une forme de rejet de l'altérité. En termes girardiens, d'une violence mimétique ?

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Vérité révélée et vérité d'expérience Chez les peuples polythéistes, l'interdiction d'honorer d'autres dieux, comme l'ordre de détruire les dieux des peuples étrangers, n'avaient pas cours, ils y seraient apparus comme dépourvus de sens. En effet, avant l'émergence du monothéisme biblique, les hommes ne connaissaient que des vérités d'expérience, des vérités historiques, des vérités logiques, vérifiables ou réfutables: ces catégories de vérité 30 correspondaient respectivement à leur expérience concrète, à leur mémoire des faits, à la logique, voire à une tradition culturelle, mais non pas à une révélation, à une source d'autorité extérieure, non susceptible de remise en cause. L'existence des dieux relevait ainsi pour les polythéistes d'une vérité d'expérience, car leurs dieux étaient immergés dans le cosmos31, et relative, car ils faisaient partie intégrante de la culture de chaque peuple : ils étaient révisables, échangeables. Les hommes n'avaient de ce fait aucun besoin de s'interdire de croire dans les dieux étrangers, ni a fortiori de les nier ou de les détruire : que d'autres groupes humains adorent d'autres dieux était dans la nature des choses. En revanche le dieu de Moïse s'impose comme une nouvelle catégorie de vérité: une vérité révélée, émanant d'une autorité supra-humaine. Cette vérité ne relève plus de l'expérience, mais d'une révélation, d'un commandement. Elle n'est plus ni vérifiable ni réfutable32, elle n'est susceptible d'aucune révision par qui que ce soit, à l'occasion de quelque évènement que ce soit, à jamais.
Cf. le § Violence monothéiste et désir mimétique, p. 300. 29 Cf. le § Exclusivisme juif, inclusivisme chrétien et musulman, p. 62. 30 Ces notions sont empruntées à Jan Assmann, Le prix du monothéisme, op. cit. 31 Ce point sera développé au § L'absolu et le relatif dans les religions et les lois, p. 95. 32 Cette non-révisabilité constitue, comme on le développera au cours de ce texte (cf. en particulier le § Vérités scientifiques, vérités d'expérience, vérités révélées, p. 259), la caractéristique essentielle dont découle la violence monothéiste. Elle est de la même veine que la notion de réfutabilité qui selon Karl Popper

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En raison de cette différence de catégorie, de nature, le dieu révélé ne peut être comparé aux autres dieux : de telles comparaisons sont en effet sacrilèges, interdites, condamnées comme idolâtres. Ce dieu ne doit pas être non plus identifié à quoi que ce soit qui corresponde à une expérience concrète, intuitive, comme par exemple à un animal, à un astre ou à une pulsion, comme c'était le cas pour les dieux polythéistes. Autrement dit, ce dieu se trouve projeté hors du cosmos, par opposition à l'adoration mondaine que représente l'idolâtrie 33. Cette distance infranchissable placée entre Dieu et le monde représente une forme de dualisme 34 poussé à l'extrême35. A dieu jaloux, vérité unique : l'unicité de la vérité n'est que la traduction, dans un vocabulaire abstrait, de la jalousie du dieu unique. La violence ne vient pas de l'aspiration à une vérité unique, une quête à vrai dire permanente de l'humanité, mais de la prétention à détenir une telle vérité. On verra plus loin36 que cette attitude caractérise l'opposition entre Athènes et Jérusalem : les Grecs cherchent à découvrir la vérité, quand les Hébreux la reçoivent de Dieu par la bouche des Prophètes.

caractérise la démarche scientifique. On verra plus loin que cette opposition interdit logiquement de faire dériver la science du monothéisme (cf. p207 et 261). 33 Le terme idolâtrie possède plusieurs acceptions, de la plus étroite, l'adoration d'images pour elles-mêmes, à la plus large, celle où les images ne sont que des représentations des divinités. Cette dernière conception correspond d'ailleurs au polythéisme en général, au point que "polythéisme", "paganisme" et "idolâtrie" sont souvent considérés comme des synonymes. Dans ce texte on comprendra idolâtrie comme adoration de dieux qui "sont dans le monde", au lieu de l'adoration d'un dieu unique projeté hors du cosmos. NB.: on trouve dans la Bible tout le spectre des acceptions possibles. La définition juive correcte de l'idolâtrie est la vénération d'une création de Dieu (un astre, une personne), voire d'un attribut particulier de Dieu (la justice, la puissance, …), au lieu de Dieu lui-même. 34 Le dualisme est une doctrine posant deux principes irréductibles indépendants. Son contraire est le monisme, qui pose un principe unique à la base de tout. Cf. note 1087 p. 336, alinéa Jacques Vigne. 35 On reviendra sur cette question au chapitre Jérusalem et Athènes: l'absolu et le relatif, p. 83. 36 Cf. le § L'absolu et le relatif dans les religions et les lois, p. 95.

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Réciproquement, de cette catégorie de vérité inconnue jusque là,  absolue, unique, universelle, non révisable , découlent les caractéristiques radicalement nouvelles de ce dieu : exclusif et projeté hors du cosmos. Dieu jaloux37, condamnation de l'idolâtrie et vérité unique apparaissent ainsi comme des référents non seulement semblables, mais équivalents, substituables l'un à l'autre38. Religions du Livre On n'insistera sans doute jamais assez sur la différence entre vérité d'expérience et vérité révélée. Alors que la vérité d'expérience relève plus de l'intuition que du verbe, la vérité révélée ne peut en revanche émaner que d'un discours  même si elle n'exclut pas l'intuition, comme les mystiques des religions monothéistes en témoignent 39  : aussi les religions révélées accordent-elles la prééminence au texte, et ont-elles été désignées "religions du Livre". Autorité d'une vérité révélée plutôt qu'émotion provoquée par une expérience, énoncée avant d'être ressentie, fixée dans l'écrit plutôt que transmise par l'oral 40 , tels ont été quelques ingrédients spécifiques du monothéisme, dont découleront comme on le verra sa violence.

37 38

Cf. p. 19. L'adjectif "semblable" ici utilisé fait référence à la parole des Evangiles : "Voici le premier commandement : tu aimeras le Seigneur ton dieu de tout ton cœur, de toute ta force et de toute ta pensée, et le second, qui lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même". Toutefois dans ce dernier cas, la question de savoir si "semblable" a le sens d' "équivalent" ou de "substituable" n'est plus du tout évidente, ni logiquement, ni théologiquement. Cf. J.P. Meier, op. cit. 39 L'intuition mystique en elle-même n'est pas une religion car elle reste du domaine de l'ineffable, de l'intime, du non partageable. Elle peut trouver sa place à l'intérieur de la religion, mais ne la résume pas, car elle ne rend pas compte de la dimension sociale consubstantielle à toute religion. Cf. note 10 p. 15. 40 Cf. le § Oral et écrit, p. 158. A noter que les sociétés polythéistes connaissaient aussi l'écriture, mais n'avaient pas l'équivalent des textes sacrés monothéistes, ayant le statut de vérité révélée.

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La révolution monothéiste biblique41 : Le tableau ci-dessous permet de comparer "terme à terme" les deux types de religion : Polythéisme grec42 Les dieux font partie du Cosmos, ils restent soumis au destin. La religion polythéiste relève dřune vérité dřexpérience, évidence simple et quasi naturelle, qui n'a pas besoin de croyance ni de foi. Judaïsme biblique Le dieu unique est projeté hors du cosmos : il échappe à ses lois, il existait "avant" et existera "après", il "est"43. Lřévidence naturelle fait défaut au monothéisme, qui introduit une nouvelle catégorie de vérité : la notion de croyance, absolue, révélée, métaphysique. Il ne s'agit plus de vérité d'expérience, mais d'une adhésion à une représentation44.

41

Ceci, comme le paragraphe ci-dessus, s'inspire de Jan Assmann, Le prix du monothéisme, Marc Augé, Le génie du paganisme, Yves Lambert, Naissance des religions, Luc del Monte, L'illusion missionnaire, cf. Bibliographie, et Jean-Pierre Vernant, Formes de croyance et de rationalité en Grèce ancienne, Archives des Sciences sociales 1987, 63-1, Maurice Sachot, Quand le christianisme a changé le monde, Odile Jacob, 2007.On trouvera un développement de cette comparaison dans l'annexe Polythéisme et Monothéisme, p. en page 291. 42 A noter qu'une grande religion polythéiste perdure aujourd'hui: l'hindouisme, qui compte 900 millions de croyants (à comparer à environ 2 milliards de monothéistes). L'hindouisme a en effet survécu aux offensives chrétiennes et musulmanes. On verra que c'est une religion essentiellement tolérante, qui n'a sans doute pris dans l'histoire récente des formes de violence qu'en réaction par rapport au christianisme et à l'islam. Cf. p. 78. 43 Cf. note 1002 p. 292. 44 Cf. aussi p. 259.

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C'est l'expérience qui est première45.

La croyance se trouve au centre du processus, elle est première. Il nřest plus possible de trouver le sacré dans le monde, sous peine d'idolâtrie.

La présence du sacré dans le monde est évidente, il y est difficile de distinguer les limites entre divinités et phénomènes naturels ; le monde, grouillant de dieux et dřesprits, est gorgé de sens. Les dieux sont occupés d'eux-mêmes face aux vicissitudes du destin, ils restent essentiellement indifférents aux hommes. La justice, la morale, les lois sont l'affaire des hommes, en général du pouvoir politique. L'homme polythéiste n'existe qu'en tant qu'être social, sous le regard des autres hommes47.

L'homme hébreu existe sous le regard de Dieu, qui se fait connaître par sa Parole, qui agit comme une personne46. La justice, la morale, les lois sont l'affaire de Dieu. L'homme hébreu existe d'abord dans l'obéissance à Dieu et à la Loi.

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Jacques Vigne ajoute : "l'expérience [est] à propos de soi-même, …elle invite à la découverte de soi, au dépassement de ses conditionnements ainsi que de son ego, …elle nous relie à nous-mêmes, … elle pacifie. La croyance induit une stimulation émotionnelle, rend prisonnière d'un concept". Non dualité et Mystique Chrétienne, op. cit. 46 On développera ce point et ses conséquences p. 27, et au § Au commencement était le Verbe, p. 160. 47 Louis Dumont : "Dans les sociétés païennes, l'existence de chacun est placée sans cesse sous le regard d'autrui ; c'est dans ce regard, que, pour se connaître, il faut contempler son image : l'être humain n'est donc pas encore, au sens moderne du terme, un individu, une conscience de soi dont le secret demeure inaccessible à tout autre que le sujet lui-même". Op. cit.

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L'origine du mal demeure le grand mystère, et oscille entre deux causes possibles: la fatalité, ou une faute personnelle contre les lois, les coutumes ou les obligations cultuelles48. Le remède consiste dans les exorcismes et les sacrifices. Le grand changement provient de l'origine réputée divine de la Loi et de son ambition d'exhaustivité. La notion de faute y gagne en clarté, la sanction en rigueur. Le rôle central des sacrifices et des exorcismes persiste néanmoins49. Le dieu monothéiste, jaloux, exige de son peuple, sous peine de mort, de le considérer comme unique, et d'éliminer les autres dieux : il ordonne l'intolérance50.

Les religions polythéistes étant relatives, liées à une culture, inscrites dans ses réalités linguistiques, sont intrinsèquement tolérantes.

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Autant les Prophètes proclament la responsabilité du peuple d'Israël dans ses malheurs, autant le livre de Job affirme avec tout autant de force le caractère inexplicable et aléatoire du mal, du moins du point de vue de l'homme. Le développement de la notion de faute, de péché et de responsabilité individuelle depuis les origines babyloniennes reste l'un des sujets les plus difficiles et controversés de l'histoire des religions. "A travers toute l'histoire des religions, l'idée que les desseins divins sont impénétrables sera l'une des réponses les plus courantes aux mystères de l'exercice de la justice divine". Yves Lambert, Naissance des religions, op. cit. 49 Encore le Nouveau Testament montrera Jésus pratiquant l'exorcisme. 50 Akhenaton, avec son dieu unique, a aussi introduit l'intolérance. Cf. note 18 p. 17.

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Cette présentation tranchée fait bien sûr l'impasse sur le fait que l'évolution fut progressive : le judaïsme biblique est né au sein du monde polythéiste cananéen51, lui-même issu des civilisations qui se sont succédé en Mésopotamie. Les emprunts sont nombreux, y compris l'aniconisme52, l'anathème53, le rythme hebdomadaire54, le Déluge55, etc. L'originalité du judaïsme réside dans le caractère systématique, extrémiste qu'il conférera aux prescriptions et aux rituels. En particulier le processus d'émergence d'un dieu jaloux, exclusif, qui, comme on le développera dans cet essai, paraît la caractéristique essentielle du monothéisme biblique et la source de sa violence, reste à approfondir, ainsi que sa persistance au travers des siècles56.

51

Voir l'annexe Israélites, Cananéens et Phéniciens, p. 325. Cf. Françoise SmythFlorentin, Du monothéisme biblique, émergence et alentours, Archives de Sciences Sociales des Religions, 1985, et André Lemaire, Histoire du peuple hébreu, PUF, 1981, et Naissance du monothéisme, 1995. 52 C'est-à-dire l'absence de représentation des dieux par des images. Cf. p. 201. 53 Cf. note 19 p. 17 et p. 115. 54 Le sabbat descendrait de la tradition des jours néfastes chez les Akkadiens. 55 Déjà présent dans la mythologie mésopotamienne. 56 Certains biblistes ont parlé dřun "mouvement de Yahvé unique". La plupart des auteurs convergent vers l'idée d'un dieu à l'origine national, qui devient un dieu unique à l'occasion de l'Exil à Babylone. Voir par exemple:  Norman Cohn et Gilles Tordjman, Cosmos, chaos et le monde qui vient: du mythe du combat à l'eschatologie, Paris : Editions Allia, 2000 ;  Jean Soler, L'invention du monothéisme, op.cit ;  Thomas Römer (préfacé par), Enquête sur le Dieu unique, Bayard, collection Le monde de la Bible, 2010 ;  Françoise Smyth-Florentin, Du monothéisme biblique, émergence et alentours, Archives de Sciences Sociales des Religions, 1985 ;  André Lemaire, Histoire du peuple hébreu, PUF, 1981;  B. Lang, Yahvé seul! Origine et figure du monothéisme biblique, Concilium, 1985.

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Dieu personnel, dieu exclusif hypertrophie du moi. La religion grecque n'est pas restée figée dans le polythéisme, mais, avec Platon 57 , a évolué elle aussi vers une forme de transcendance monothéiste. Néanmoins les deux conceptions, celle de Moïse et celle de Platon, demeurent essentiellement différentes. Dans sa relation avec les hommes, le dieu de Moïse se comporte comme une personne. En revanche le dieu de Platon  et plus généralement le Logos grec  se défait de toute apparence personnelle  encore présente chez les dieux du polythéisme , il représente un principe purement impersonnel. Le dieu de Moïse est jaloux, exclusif. Il n'y a pas trace de jalousie ni d'exclusivisme chez le dieu de Platon. Exclusivisme et dieu personnel distinguent donc le dieu de Moïse de celui de Platon. Ces deux propriétés sont-elles reliées, ou indépendantes ? La jalousie de Yahvé, la nécessité du deuxième commandement, "tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face", n'aurait pas lieu d'être si Yahvé n'était pas identifié à une personne. Le monothéisme impersonnel de Platon58 n'a en effet pas besoin d'une telle jalousie, il n'a pas besoin de distinguer vrais et faux dieux, il est plus soucieux d'inclusion que d'exclusion.

57

"Platon considère Dieu comme l'idée, comme l'essence suprême, qu'il appelle indifféremment l'un, l'être ou le bien. Il voit aussi en Dieu la cause du mouvement, l'ordonnateur de la matière, qu'il façonne sur le plan des Idées. Les néo-platoniciens en vinrent à concevoir Dieu comme supérieur tant à l'intelligence qu'à l'intelligible, et comme un sûr garant de la conformité de l'un et de l'autre, grâce à la fusion et à l'union des deux au sein de son unité absolue. Ceci évoluera vers le panthéisme des stoïciens". D'après le Dictionnaire Imago-Mundi. Voir aussi note 310 p. 102. 58 Pas plus d'ailleurs que les conceptions non-dualistes, comme le nirvana bouddhiste.

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Réciproquement, un dieu personnel, à partir du moment où il est unique59, devient, par définition même, jaloux et exclusif. Cette personnalisation60 du monothéisme biblique constitue une clé de voûte de la culture occidentale 61 . L'homme monothéiste se construit en effet dans une relation individuelle verticale avec une entité transcendante, unique et exclusive, par opposition à l'individu polythéiste ou platonicien, qui se construit dans une relation horizontale avec les autres humains, sans communication personnelle avec un dieu jaloux installé hors du cosmos62. Hypertrophie d'un moi individualiste dans un cas, priorité au lien avec autrui et à l'harmonie avec le cosmos dans l'autre ? On notera que le monothéisme de Platon et le bouddhisme, qui ne font pas appel à un dieu personnel, apparaissent de ce fait moins anthropomorphiques que le monothéisme biblique : ils représentent, au moins sous cet angle, un degré d'abstraction supérieur à la transcendance biblique, n'en déplaise à Freud63.

59

On peut même émettre l'hypothèse selon laquelle l'unicité ne serait pas une donnée première, mais une conséquence du caractère personnel du dieu monothéiste. Si l'on suit par exemple la théorie mimétique de René Girard, la jalousie est une donnée de base, intrinsèque à la personne (cf. annexe René Girard, § Violence monothéiste et désir mimétique, p. 300). Or l'unicité apparaît comme une conséquence, presque comme une modalité de la jalousie, de même que le monothéisme "radical", c'est-à-dire le dieu unique, apparaît comme une élaboration tardive, une conséquence du monothéisme "jaloux" (cf. p. 18). Un dieu personnel est donc nécessairement jaloux, et la jalousie d'un dieu tout-puissant "s'accomplit" (cf. p. 146) par l'unicité. 60 On utilisera le terme "personnalisation" pour évoquer ce caractère "personnel" du dieu de la Bible, afin de ne pas employer le mot de personnalisme inventé par Emmanuel Mounier, dans un tout autre sens. 61 On développera ceci aux § Au commencement était le Verbe, p. 160, Hypertrophie du moi, p. 237, et à l'annexe Histoire de l'individualisme, p. 303. 62 Cf. note 47 p. 24. 63 Cf. le § Un sommet dans l'abstraction ? Retour sur Freud, p. 198.

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Du polythéisme au monothéisme biblique, une constante : le sacrifice Si révolution il y a eu, elle n'a néanmoins pas comporté, contrairement à une idée reçue64, l'arrêt des sacrifices. Le sacrifice reste le rituel central des civilisations tant mono- que polythéistes, même si les formes en ont varié, d'une religion à l'autre et au fil du temps. Dans le judaïsme biblique, la fonction principale des autorités religieuses était d'accomplir les sacrifices, le Temple de Jérusalem leur était dédié : la vocation principale du Temple, son activité centrale n'étaient pas la prière, qui ne se pratiquait que sur le parvis, mais le sacrifice, une activité quotidienne et continue, autour de laquelle toute l'architecture et l'intendance du Temple étaient conçues, y compris les abattoirs, la boucherie sacrificielle, une étable, la réserve de bois, les réfectoires, et les fameux marchands65; l'autel occupait la cour principale. C'est la destruction du Temple par les Romains en 70 après Jésus-Christ qui contraignit le judaïsme à abandonner les sacrifices d'animaux. La circoncision, qui demeure encore aujourd'hui le signe emblématique d'appartenance au monde juif, reste de l'ordre du sacrifice66.
64

Cf. en particulier le livre de Guy Stroumsa, La fin des sacrifices : Les mutations religieuses de l'Antiquité tardive, Odile Jacob, 2005. 65 Cf. le § L'ambivalence de la scène des marchands du Temple, p166. 66 La circoncision est un rituel avec effusion de sang, qui a pour but de distinguer le peuple élu des "nations". Effusion de sang ayant pour but de protéger de l'impur : la circoncision répond à la définition "girardienne" des sacrifices. Cf. p. 58 et 297. Cette pratique, d'origine égyptienne ou orientale, était antérieure au monde hébreu. Elle fut instituée par Abraham comme signe de l'Alliance avec Dieu. Certains voient la circoncision comme un substitut du sacrifice du fils aîné, dont on aperçoit encore la trace dans les versets: "Le premier-né de tes fils, tu me le donneras. Tu feras de même pour ton gros et ton petit bétail : pendant sept jours il restera avec sa mère, le 8ème jour tu me le donneras" (Ex 22 :28-29) ; "Çippora circoncit son fils pour quřil évite le châtiment des premiers-nés égyptiens incirconcis" (Ex 4,24-26). Dans Non-dualité et Mystique Chrétienne, op. cit., Jacques Vigne, psychiatre et enseignant des religions, en propose l'interprétation suivante: "On peut se demander (…) s'il n'y a pas de rapport entre le dualisme, le traumatisme de la circoncision, et la transcendance violemment affirmée du judaïsme et de l'islam.

29

Même si on ne sacrifiait au Temple que des animaux, le sacrifice humain reste néanmoins présent dans la Bible67. D'abord bien sûr avec le sacrifice d'Isaac, qu'Abraham était prêt à accomplir sans broncher si Dieu ne l'avait pas arrêté au dernier moment, et qui reste l'un des symboles clés du judaïsme68. Plus tard le Juge Jephté sacrifia effectivement sa fille69, dans des conditions comparables à celles où Agamemnon immola Iphigénie ; à la différence de celui d'Iphigénie, ce meurtre ne fut ni condamné ni vengé, Jephté restant considéré comme l'une des grandes figures de la Bible70. On verra plus loin que, par extension, les anathèmes hébraïques71 contre les peuples voisins ou les groupes dissidents peuvent être interprétés comme une forme de sacrifice humain, et la violence chrétienne ou musulmane comme une résurgence de l'anathème hébraïque72. Ne faut-il pas d'ailleurs y rattacher la dixième plaie d'Egypte, c'est-à-dire la mise à mort par Yahvé des premiers nés égyptiens pour convaincre le Pharaon de libérer les Israélites ?

Cet événement agressif, même s'il apparaît à des âges différents dans les deux religions, ne représente-t-il pas une coupure, c'est le cas de le dire, dans le monde de l'unité primordiale ? Cette coupure n'a-t-elle pas un impact d'autant plus fort qu'elle agit sur la force sexuelle et qu'elle peut créer un certain éveil de cette énergie intérieure que l'Inde appelle kundalini ?" 67 On trouve encore d'autres sacrifices humains dans la Bible, par exemple: Nombres 31:25-29, Nombres 31:35-40, 1 Rois 13:2. 68 Sur la différence d'interprétation du sacrifice d'Isaac entre Juifs et Chrétiens, cf. p. 132. 69 Cf. Jg 11, 30-31. 70 Cf. Ép. aux Hébreux, 11, 32-34. 71 Cf. p. 115 et 300. 72 Cf. p. 59.

30

Contrairement à ce qu'affirment les exégèses habituelles 73 , l'intention des Prophètes 74 n'a jamais été de condamner les sacrifices. Les versets du type : "C'est la piété qui me plaît, non les sacrifices, la connaissance de Yahvé, plutôt que des holocaustes"75, sont systématiquement sortis de leur contexte. Ce que les Prophètes condamnent, ce n'est pas le sacrifice en soi, c'est la désobéissance à Dieu et à la Loi, soit que le peuple s'adonne à la luxure et à l'impiété, soit qu'il ne respecte pas le rituel voulu pour les sacrifices 76 . Les Prophètes n'ont de fait jamais dispensé de la pratique des sacrifices. Ezéchiel, le dernier des grands prophètes bibliques, va jusqu'à décrire le plan des abattoirs du Temple77. Isaïe brandit l'anathème78. Jérémie promet des holocaustes jusqu'à la fin des temps79. L'anathème est le dernier mot du dernier Prophète80 . Encore au XIème siècle après JC, le grand philosophe juif Maïmonide81, s'il explique que Dieu a maintenu les sacrifices car "il était humainement impossible de leur demander dřabandonner toutes ces pratiques, pour Le servir uniquement par la méditation", recommande pourtant "de ne pas se relâcher ni d'abandonner les sacrifices, car cřest par le mérite des sacrifices que lřunivers tient". Jésus lui-même n'a jamais condamné explicitement les sacrifices82.
73 74

Cf. p. 315 et 320. Le livre des Prophètes constitue le dernier grand livre de l'Ancien Testament. Cf. l'annexe Spiritualité des Prophètes p. 315. 75 Cf. Osée 6, 6. 76 Par exemple parce qu'une part du bétail voué à l'anathème a été épargnée (c'est-à-dire destinée aux hommes plutôt qu'à Dieu), ou parce que les sacrifices sont effectués hors du Temple de Jérusalem (Amos 5,22, Osée 6, 6, Is 1, 11). Jamais les sacrifices accomplis dans les formes, dans le Temple de Jérusalem, ne sont remis en cause. 77 Ez 40. 78 Is 34, 2-6. 79 Jr 33, 17-18. 80 "Voici, moi, j'enverrai pour vous Elie le prophète, il arrivera juste avant le jour de Yahvé, jour grand et redoutable : il ramènera le cœur des pères sur les fils, et le cœur des fils vers les pères, de peur que je vienne et que je frappe la terre d'anathème." Malachie V, 5 et 6. Ainsi se clôt le livre des Prophètes. 81 Cf. p. 116. 82 On développera cette question au § Les marchands du temple, p. 166.

31

Avec la crucifixion du fils de Dieu, le christianisme apparaît comme l'accomplissement de la tradition sacrificielle qui remonte aux origines de l'humanité, comme son apothéose83, bien plus que comme une sortie du sacrifice. La Passion reste d'ailleurs présentée par Saint Paul et par l'Eglise comme un sacrifice. L'eucharistie, le sacrement central de la messe, reste selon le dogme catholique officiel84, de nature sacrificielle85,86. Le sacrifice est au centre de la principale fête de l'islam87. Sous une modalité ou sous une autre, le sacrifice reste ainsi le principal symbole des trois religions monothéistes. L'illusion consistant à croire que la tradition judéo-chrétienne a mis fin aux sacrifices, alors qu'elle célèbre chaque dimanche le sacrifice de son propre Dieu, n'est-elle pas une figure archétypale du déni de la violence monothéiste ? Le bouddhisme représente une grande religion effectivement sortie du sacrifice88. En matière de symboles, peut-on d'ailleurs imaginer contraste plus frappant qu'entre la sérénité de la figure du Bouddha et la violence et le sang du Christ en croix ?89
83

Dans l'Epître aux Hébreux, Paul présente la Passion comme le sacrifice parfait et ultime, le sacrifice "parfait" destiné à remplacer les anciens sacrifices. Ce point sera repris p. 300. Le fait qu'on en vienne à sacrifier non plus seulement un humain, mais Dieu lui-même, ne montre-t-il pas le caractère fallacieux de l'interprétation du sacrifice d'Isaac comme témoignant de la sortie des sacrifices humains ? 84 Même si depuis Vatican II la question est en général mise sous le boisseau. 85 On reviendra sur cette question à la note 565 p. 166, et au § Le trait d'union entre l'Ancien et au Nouveau Testament : le sacrifice, p. 171. 86 On verra d'ailleurs que la réservation de la prêtrise aux hommes est en filiation directe avec l'origine sacrificielle de la religion, cf. note 847 p. 241. 87 L'aïd el-Kebir qui commémore le sacrifice d'Ibrahim est la fête musulmane la plus importante. Elle marque chaque année la fin du Hajj (pèlerinage à La Mecque), le dernier mois du calendrier musulman. Chaque famille musulmane, dans la mesure de ses moyens, sacrifie un mouton, ou un autre animal, en l'égorgeant couché sur le flanc gauche et la tête tournée vers La Mecque. 88 L'orphisme, le zoroastrisme, le jaïnisme, le taoïsme ont également supprimé le sacrifice humain et animal. 89 Etablissant une comparaison similaire entre la mort de Socrate et celle de Jésus, le théologien chrétien O. Cullmann suggère : "Le stoïcien quitte cette vie sans passion; le martyr chrétien meurt avec une sainte passion pour la cause du Christ, car il sait qu'il est intégré dans le grand drame du salut." Cf. note 1046 p. 309.

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Le déni de la violence monothéiste : arguments, motifs, enjeux
Croire détenir la vérité absolue90, ne reconnaître aucune valeur aux croyances des autres peuples, considérer leurs dieux comme des idoles, se faire un devoir de détruire ces "idoles", se considérer comme investi de la mission d'apporter la bonne parole aux hommes et aux peuples restés dans l'erreur : autant de formes d'une violence faite à autrui. L'exclusivisme 91 et le prosélytisme ont suscité, tout au long de l'histoire occidentale, une violence d'autant plus redoutable qu'elle se parait de toutes les vertus : l'assurance de détenir une vérité supérieure, l'obéissance à un appel divin, et à partir du christianisme et de l'islam, la bonne conscience d'apporter la lumière et le salut à des peuples dans l'erreur, la garantie d'être dans le juste puisque ce dieu est réputé dieu d'amour92. La réussite intellectuelle, scientifique et technologique de la civilisation occidentale, la suprématie militaire et économique qu'elle a acquises93, ont contribué à renforcer le sentiment de supériorité sur le reste du monde94.
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Certes de nombreux croyants se considèrent en quête de Dieu plutôt que détenteurs d'une certitude, mais cette quête est alors du domaine de l'intuition, "du cœur", d'un ordre différent de la certitude intellectuelle représentée par le dogme. 91 Au sens de considérer son dieu, sa vérité, comme uniques et universels, à l'exclusion de tout autre dieu ou toute autre vérité concurrente. 92 Cf. par exemple Georges Corm, dans Orient-Occident, la fracture imaginaire, La Découverte, 2005 : "Vous avez là un archétype qui fonctionne très fortement : lřhérétique ou lřincroyant […], cřest lřautre dangereux et hostile, et en face, évidemment, il y a un groupe humain choisi […] par Dieu […] pour faire le bonheur de lřhumanité. Il y a lřidée de l'élection, et donc lřidée de la supériorité, et lřidée dřune mission sacrée quřil faut accomplir, et contre laquelle toute résistance est qualifiée évidemment de résistance barbare, ou de résistance dangereuse pour la « civilisation » ". 93 A l'aune de l'histoire, cette suprématie est assez récente : elle date de la conquête de l'Amérique (1492) et surtout de la Révolution industrielle (XVII et XVIIIème siècle). Cf. p. 226. 94 On développera ce point au chapitre La civilisation occidentale : gréco-romano-judéo-chrétienne ? p. 191.

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Dans ces conditions parler de violence monothéiste est en général ressenti comme une grossière erreur d'interprétation de l'histoire, ou comme une provocation polémique. La question est soit esquivée, soit réfutée avec des arguments d'un solide bon sens95. Rares, surtout bien sûr parmi les croyants, sont ceux qui, comme, Hans Küng, théologien catholique, ou Paul Ricœur, philosophe protestant, se hasardent à dire prudemment : " Je crois (…)que les religions monothéistes, les religions prophétiques, telles que le Judaïsme, le Christianisme ou l'Islam, peuvent inspirer des guerres, qu'elles peuvent les légitimer, parfois même les provoquer (...). Je crois (…) que l'Hindouisme intègre ou absorbe plus, que le Bouddhisme est plus tolérant." 96 Rares sont ceux qui comme Abdennour Bidar écrivent : "L'islam n'a pas commencé de dénouer le rapport qui unit la violence et le sacré"97.
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Cf. le § La violence monothéiste : une catégorie pertinente ? p. 57. Paroles prononcées par Hans Küng lors d'un entretien avec Paul Ricœur autour du Manifeste pour une éthique planétaire (publié aux Editions du Cerf), au cours d'une émission sur Arte le 5 avril 1996 intitulée Les religions, la violence et la paix. Ndlr.: Hans Küng développe cette idée dans Religion, violence et « guerres saintes », op. cit., mais il ne va cependant pas jusqu'à identifier et désigner la cause de cette violence, qu'il se contente d'attribuer comme tant d'autres (par exemple Th. Römer, cf. note 126 p. 44; cf. aussi note 133 p. 46) aux mœurs de l'époque et à la recherche par les rédacteurs d'un ton épique pour rehausser les hauts faits des grands noms de la Bible. On développera ceci au § La violence hébraïque et son symbole : l'anathème, p. 115. Hans Küng, théologien catholique, est ordonné prêtre en 1954. Nommé en 1960 professeur de théologie à l'université Eberhard Karl de Tübingen, il y a pour collègue Josef Ratzinger (futur pape Benoît XVI), avec qui il participe au concile Vatican II comme théologien expert. En décembre 1979, suite à une longue controverse avec Rome et spécialement avec la Congrégation pour la doctrine de la foi, Hans Küng se voit retirer sa missio canonica (reconnaissance officielle de l'Église catholique permettant à un professeur d'enseigner la théologie). Hans Küng anime la Fondation Ethique Planétaire, mail : office@weltethos.org. Cf. encore notes 106 p38 et 131 p. 46. Paul Ricœur (1913-2005), est un philosophe français, qui s'intéressa particulièrement à l'existentialisme chrétien et à la théologie protestante. 97 La lapidation, preuve extrême de la violence dans l'islam, Le Monde du 31.08.2010. Abdennour P. Bidar (né en 1971) est un philosophe et écrivain français, auteur de plusieurs ouvrages sur l'islam, dont Un Islam pour notre temps, Seuil, 2004

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Les différents arguments du déni La thèse de la violence monothéiste est en général réfutée au nom des motifs suivants :  Une thèse éculée, digne d'un autre âge, une provocation anticléricale fleurant bon la IIIème République, voire même le XVIIIème siècle et Voltaire. Depuis la Révolution et la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'Eglise est devenue un pouvoir spirituel. Sa violence appartient au passé. Un faux problème : la violence humaine étant la chose au monde la mieux partagée, prendre la religion comme bouc émissaire est l'exemple type du faux raisonnement. La violence ne se prive certes pas de prendre le masque de la religion, mais considérer la religion comme sa cause revient à confondre la lune et le doigt. Le plus souvent la religion n'est utilisée que comme prétexte pour couvrir le politique. D'ailleurs la distinction entre religion et politique n'est qu'une invention récente, contemporaine de la laïcité 98 . En dernière instance, c'est l'homme qui est violent, non la religion Une utopie: comme la langue d'Esope, toute chose en ce monde peut apporter le meilleur comme le pire. La religion, l'Eglise sont des constructions humaines, donc hélas imparfaites. Leur violence n'est que la manifestation de cette imperfection. Est-ce une raison pour les condamner ? Le bilan de la civilisation occidentale en matière de violence n'est-il pas globalement positif ?





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Un théologien catholique américain, William Cavanaugh, vient par exemple de publier Le mythe de la violence religieuse, cf. Bibliographie, dont le fil directeur est qu'il est illusoire de prétendre distinguer la violence religieuse de la violence politique. On répondra à cette objection au § Violence religieuse et violence politique, p. 62.

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Une erreur anthropologique : le monothéisme n'est pas plus violent que les autres religions, bien au contraire. La religion aztèque par exemple recourait à une profusion de sacrifices humains. C'est l'évangélisation des Amériques qui a mis fin à cette violence 99 . Quant aux Grecs, la condamnation à mort de Socrate pour impiété atteste de l'intolérance des religions polythéistes. Une interprétation trop symbolique : certes l'Ancien Testament est plein de violence. Mais ces passages ne sont à prendre que comme des récits historiques, sans valeur symbolique. Ils ne sont qu'une marque de réalisme du texte biblique. Une interprétation trop historique (la thèse inverse de la précédente) : les récits de massacres ne sont pas à prendre au pied de la lettre, ce ne sont pas des récits historiques mais des textes symboliques, à prendre au second degré: ils représentent d'une manière générale la lutte entre le bien et le mal. L'ordre de destruction des idoles ne vise que les idoles intérieures à soi-même, et non pas les dieux étrangers. Un faux procès fait aux Evangiles : les Evangiles ne sont pas par eux-mêmes prosélytes, c'est la collusion entre l'Eglise et l'Empire sous Constantin 100 qui a conduit au prosélytisme101.







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Le bilan de la conquête de l'Amérique en nombre de morts, net des sacrifices évités du fait de l'évangélisation, reste pourtant probablement très lourd, en défaveur du christianisme. Cf. p. 75. 100 On reviendra su ce point en p. 203. 101 Argument soutenu notamment par de nombreux Chrétiens, en particulier Paul Ricœur dans un texte important pour notre propos, qu'on citera d'ailleurs à plusieurs reprises (cf. p. 54, 264, 281 et notes 864 p. 245, 923 p. 265, 966 p. 281) : Tolérance, intolérance, intolérable, op. cit. Dans la même veine, nombreux sont encore ceux qui affirment que les régimes communistes n'avaient rien à voir avec le marxisme, voire l'Inquisition avec le christianisme, cf. l'article d'Y Quiniou dans Le Monde du 14.08.2010.

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