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Le dénouement d'un secret de famille

De
150 pages
Au cours du quatrième épisode de sa cure analytique, Violaine Duchemin s'enfonce dans le gouffre abyssal de l'histoire de sa famille avec courage et ténacité. Avec elle le lecteur pénètre dans le labyrinthe d'une histoire à deux voix : celle de sa famille bourgeoise et antisémite et celle de la France puisque le contexte du secret de sa famille se situe à Vichy sous l'occupation.
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AVANT PROPOS

Cette histoire vraie est la mienne. Elle relate le dénouement d’un secret de famille. Tout commence et se trame des années avant ma naissance.
L’interprétation que je donne des événements qui ponctuent ce récit m’appartient. J’en revendique la maternité mais nullement l’exclusivité. Violaine Duchemin

« Il vous naît un oiseau dans la force de l’âge En plein vol et cherchant votre histoire en son cœur Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour vous la montrer » Supervielle

« Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille… » Baudelaire Chapitre 1

L’outrage des yeux bleus

« Je suis dans un sous-sol obscur qui ressemble à un garage ; tout  à coup, je suis prise de frayeur, car je vois foncer sur moi un énorme  camion poubelle ; il est muni, à l’arrière, d’un système d’aspiration.  Le conducteur roule à très vive allure, dans ma direction, comme s’il  ne  me  voyait  pas ;  j’ai  la  certitude  que  je  suis  sa  cible  et  qu’il  en  veut à mes jours. De justesse, je parviens à l’éviter. Dans un coin, je  vois une petite fille s’enrouler dans une couverture militaire : de toute  évidence, elle cherche à se protéger. Elle se recroqueville et je la vois  disparaître tant elle se fait petite. Quelque temps après, je vois une  femme d’âge mûr, en compagnie de son mari ; elle appelle quelqu’un  d’une cabine téléphonique. Encore sous le choc de l’émotion, elle est  en  train  de  dire  à  son  époux,  avec  véhémence,  que  de  toute  façon,  c’est fini, elle ne remettra plus jamais les pieds ici seule ». À mon réveil, je me sens mal : toute la journée la violence de ces images me poursuit ; la terreur que m’a inspirée ce dix tonnes subsiste plusieurs heures. Si la cave représente l’utérus maternel et le camion une force mortifère dirigée contre moi, ce rêve dévoile le désir de mort de ma mère sur moi fœtus. Il y a quelques années déjà, j’ai exploré cet aspect de mon histoire personnelle, et j’ai découvert que mon père, bien que médecin, n’est lui non plus pas étranger à cette tentative meurtrière, sur le plan inconscient bien sûr. D’autres rêves viendront conforter cette abominable hypothèse. Depuis toujours, je sais que je n’ai pas été désirée. Je suis renvoyée à de précédents rêves très explicites qui m’ont déjà acculée, non sans souffrance, à devoir admettre et intégrer mon triste sort de petite fille non désirée. Pourquoi ce thème pénible revient-il en ce moment avec

une telle insistance ? En aucun cas je ne peux imaginer ni l’ampleur ni la profondeur de ma souffrance in utero ; la retrouver relève de l’exploit tant ces retours à ce stade archaïque constituent d’effroyables douleurs. Plusieurs épisodes me seront nécessaires pour en cerner l’étendue et parvenir à libérer toutes les énergies retenues et encryptées dans ce lieu psychique. Les deux personnages de ce rêve me représentent : je suis en même temps la petite fille qui doit assumer cette contradiction, disparaître pour vivre, et l’adulte assez avisée pour demander de l’aide et décider de mettre en place une stratégie d’évitement efficace. Je me cogne à la violence du refus de grossesse de ma mère, à sa colère de constater qu’elle est enceinte pour la quatrième fois. Est-elle dans « le déni de grossesse » dont parlent aujourd’hui les psychiatres ? Comment savoir ? Toutefois, ce rêve me permet de poser cette hypothèse. La femme soumise qu’elle est ose à peine annoncer son état. Elle craint les foudres maritales, elle qui ne sait s’affirmer face à son époux. Se savoir enceinte génère sans doute en elle un tenace sentiment de honte qu’elle me transmet avec force. Ma mère, croyante et pratiquante, ne peut envisager l’avortement. Pourtant, son inconscient se charge de lui rappeler que cette hypothèse existe et lui fait miroiter la merveilleuse tranquillité dont elle aurait tant besoin. Et elle me le fait savoir par l’intermédiaire du liquide amniotique dans lequel je baigne ; il constitue, pour moi fœtus, un poison mortifère chargé de honte, car il draine l’envie absolue de ma mère de supprimer ce futur enfant que je suis. En effet, ce liquide est porteur de tous ses sentiments négatifs à mon égard : rage, rogne, exaspération, dépression, fatigue psychique, impuissance. Les neuf mois de ma gestation se dérouleront donc dans le désastre de ce funeste lieu de vie. Ma mère a déjà mis au monde trois enfants espacés de douze mois, elle est fatiguée, voire épuisée physiquement. Bien que la fin de la guerre approche, les restrictions alimentaires rendent encore problématiques les repas de toute la famille. Elle « s’arrache les cheveux » pour trouver des chaussures pour les enfants qui grandissent. Toutes ces vraies complications matérielles de la vie quotidienne, dans ces années-là, pèsent sur elle et la renvoient à ses réelles difficultés d’ordre pratique. 10

A la naissance de ma deuxième sœur, soit son troisième enfant, n’avoue-t-elle pas être dépassée par cette vie de mère de famille lorsqu’elle s’exclame : « Vivement que je sois grand-mère ! ». Elle est alors âgée de vingt-sept ans. Lorsque son amie Colette me raconte cette anecdote, je reste sans voix tant cette déclaration me semble lourde de signification sur les difficultés de ma mère à assumer ses responsabilités. De plus, ces mots avalisent et confortent mes intuitions profondes. Un matin d’octobre 2004, avant de me rendre à une de mes séances de travail holotropique1, je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai l’impression que mon congélateur est en train de me lâcher. Je ne m’inquiète pas outre mesure et décide de reporter la gestion de ce problème, en apparence secondaire, à mon retour, le soir même. Ce séminaire va me permettre d’aller encore plus loin dans la traversée infernale de ma gestation. Des épisodes plutôt agréables émergent au cours du début de cette expérience lorsque, tout à coup, je me retrouve dans cet abominable sous-sol où je vais revivre émotionnellement la totalité de mon rêve. De toute évidence, cette fois-ci, j’endosse le rôle de la petite fille. J’essaie de m’asseoir après avoir saisi ma couverture pour m’envelopper. Je m’effondre sur le sol sans force, hurlant mon effroi et ma terreur ; je suis en larmes. J’appelle au secours, car j’ai l’impression que je suis véritablement face à ce camion et qu’il va m’aspirer. Cette volonté de mort sur moi m’écrase, je me sens si petite, démunie et impuissante face à cet atroce laminoir. La démesure est telle que je n’ai aucune chance d’échapper à ce massacre. Les psychothérapeutes arrivent immédiatement et retournent le tapis sur lequel je suis installée, et m’en enveloppent. Je m’y blottis avec délectation, trouvant là un « nid refuge » appréciable à l’intérieur duquel je vais pouvoir reprendre mon souffle de vie. Je sanglote. Je dis que je suis enfin en sécurité, et découvre la douceur de cette impression. J’ajouterai, enfin rassurée, mais toujours en pleurant, que je n’ai jamais eu cette sensation de sécurité. Je finis par me calmer. Lors du groupe d’élaboration, encore très accablée, j’exprimerai, non sans difficultés, car entrecoupée de spasmes d’affliction, l’horreur de ma rencontre avec ce désir de mort sur moi.
Larespirationholotropiqueestunetechniquepsychothérapeutiquequiseraexpliquée danslechapitre2.

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Le soir même, au moment de me coucher, je m’aperçois que je m’enroule dans ma couette et me fabrique une sorte de coque, cherchant à retrouver cette merveilleuse sensation de sécurité enfin éprouvée dans ce douillet « nid refuge ». Et le lendemain, un souvenir de mon enfance me revient : petite, je demandais souvent à ma sœur cadette Élisabeth2, avec laquelle je partageais la chambre, de me border en me serrant si fort que le matelas s’en trouvait relevé. Je n’avais de cesse de lui dire « encore, encore ». Hélas, avec le sommeil, cette installation ne tenait guère, mais elle avait la merveilleuse vertu d’adoucir et de sécuriser mes débuts de nuit si problématiques. Ma sœur, d’habitude peu compatissante, se montrait plutôt compréhensive, comme si elle percevait la portée dramatique de ma requête. Aujourd’hui, je comprends à quel point, dans cet utérus rejetant, je me suis sentie lâchée, abandonnée ; j’ai eu l’impression de ne pas être contenue, de ne pas compter, d’être indésirable, d’être de trop. Cette perception contribuera à nourrir ce sentiment, d’être rejetée. Ce qui, à la réflexion, prendra une autre tournure. Comment pouvais-je admettre que je n’avais même pas été rejetée ? C’était bien pire : il m’a fallu du temps pour comprendre, et avec combien de serrements de cœur, que tout rejet est lié à un minimum d’affection. Or j’ai été oubliée, enlisée dans le néant de l’indifférence. Effroyable inhumanité de ma condition humaine. Quant à mon congélateur, je constate à mon retour, le soir même, qu’il s’est curieusement arrêté de marcher. Je suis donc obligée d’en jeter le contenu à mon plus grand regret. L’expérience holotropique m’a probablement permis de décongeler tant d’impressions terribles, de vécus traumatisants, de souvenirs in utero abominables et enfouis qu’une inscription dans le réel doit automatiquement s’opérer en parallèle. Voilà un magnifique exemple de synchronicité. Lorsque je rebranche mon congélateur, je ne suis pas étonnée de l’entendre ronronner : il marche à la perfection. Une troisième expérience aussi intense sur le plan émotionnel m’aidera à explorer davantage ce tout début de vie si difficile et si déterminant pour la suite de mon existence. J’arrive au monde le 2 Avril 14, le cordon autour du cou, après
2 MasœurcadetteÉlisabethmeurtd’uncanceràl’âgedecinquanteans.

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un accouchement rapide. Jusqu’au bout probablement, les pulsions de mort de ma mère m’accompagnent ; sans doute espère-t-elle encore que je ne résisterai pas au cordon ? Comme tous les nouveau-nés soumis à cette situation par trop angoissante, je suis prise entre deux mouvements contradictoires : si j’avance je meurs, si je reste in utero je meurs aussi. Stanislas Grof estime, sur la base de son expérience clinique, que ce type de naissance laisse, à vie, des traces dans le psychisme des enfants nés ainsi. Chez eux, le processus de décision oscille toujours entre ces deux positions tragiques : quel que soit le choix effectué, il conduit toujours à une impasse. De plus, je commets l’erreur fatale de naître blonde, circonstances aggravantes dans ma famille, en particulier pour mon père. « Avec cellelà, la voix du sang ne parlera jamais » déclare-t-il peu après mon arrivée au monde. Sans aucun doute, il ignorait ce proverbe indien : « La force de la parole est telle qu’un attelage de quatre chevaux ne pourrait la rattraper ». Adage plein de sagesse et de vérité psychologique, car ses propos se sont inscrits en moi et ont provoqué d’incontestables dégâts en partie irréversibles. Mon père ne peut imaginer avoir une petite fille blonde comme les blés ; mais cette enfant est bien audacieuse pour déroger à la tradition familiale fidèle à sa lignée de bruns. Par ailleurs, ne me « flanque »-t-il pas ici sa haine du régime nazi prônant le type aryen, symbole de l’Allemagne qui a fait de lui le précoce orphelin meurtri à vie (son père meurt pendant la Première Guerre mondiale)? Et pour asseoir de façon définitive la déception de mes parents à ma naissance, je suis atteinte d’une maladie incurable : je ne suis pas le garçon attendu, celui qui aurait sauvé la situation. Je suis la troisième fille. Ma mère, seule, me nomme. Heureusement, Violaine me range du côté des femmes, j’échappe ainsi à un prénom mixte. Elle veut garder le v de la victoire ; c’est pourquoi elle opte pour Violaine, tandis que mon père accepte assez passivement cette décision. Ma naissance ne correspond en rien à un événement heureux : seuls mon frère et ma sœur aînés, Jérémie et Éléonore, viennent exprimer leur joie d’enfants autour de mon berceau. Dans une expérience de respiration holotropique, je vois ma mère, drapée d’un linge noir, comme si elle portait le deuil
Sereporteràl’organisationfamilialeàlafindupremierchapitre.

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de ma naissance, tellement triste. Je la sens à des années-lumière de moi, absente. Je vis cette période comme un cruel abandon en présence de mes deux parents. Mon sentiment n’est lié ni à leur absence ni à une séparation physique réelle avec eux, mais il repose sur leur absence psychique synonyme de leur glaciale démission à mon égard. En effet, le nourrisson que je suis éprouve ce manque en leur présence, eux qui me délaissent pour les raisons qui sont les leurs. Le lien primordial s’inscrit et se fonde dans ce raté considérable, ce chaos qui contribuera à rendre difficiles les débuts de ma vie sociale. Ni mon père ni ma mère n’ont pu m’offrir la disponibilité requise pour m’accueillir et me chérir au tout début de ma vie sociale. Le court récit de mon baptême atteste d’une solitude effarante : je reste seule dans mon berceau toute la journée, jusqu’à ce que mon parrain demande à voir sa filleule vers dix-sept heures. Je peux affirmer avec certitude que la vie émotionnelle de la mère et du père pose, de manière presque indélébile, des empreintes sur le bébé, qui seront déterminantes pour toute la vie. Pour ma part, cette carence traumatique va s’inscrire et se répéter tout au long de ma vie, y compris dans mes choix de psychanalystes. Puisque deux m’abandonnent pour des motifs divers, dont le premier très précisément à la date anniversaire de ma naissance ! L’auteur de « Aïe, mes aïeux » insiste particulièrement sur le contexte historique, économique, politique, culturel dans lequel toute vie commence, y compris in utero. La date de ma naissance correspond, sur le plan historique, au tout début des retours des camps de concentration des Juifs déportés et des résistants ; ils vont se présenter à l’hôtel Lutetia d’après Assouline4, qui précise que cette date coïncide avec les élections municipales. Mussolini est tué et Hitler se suicide entre le 2 et le 0 avril 14. Cette période se déroule aussi sur fond de victoire, d’euphorie, de joie, et de libération. Pour la famille de ma mère, le retour d’Allemagne du Maréchal Pétain, en provenance de Singmaringen, le 2 avril 14 est catastrophique. Il est immédiatement incarcéré avant son procès. Puis il est condamné à mort par les tribunaux en quelques mois, au grand désespoir de la sœur
AssoulineP.Lutetia,Paris,Gallimard,2005.

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aînée de ma mère : tante France. En effet, affectée par le sort réservé au Maréchal, elle masque et recouvre son immense désarroi d’un épais silence avec le consentement tacite de toute la famille. Ce personnage historique tombera définitivement aux oubliettes pour la famille de ma mère. Tel est, en général, l’acte premier de tout secret de famille : une sorte de contrat qui s’appuie sur la complicité de tous les cocontractants. Ma tante, femme au destin peu commun, jouera un rôle majeur dans le secret de ma famille qui me perturbera toute ma vie. Pourquoi le mixage chromosomique, contre toute probabilité, me fait-il naître avec des yeux bleus comme tante France, à ce moment précis de l’histoire où tout bascule de manière radicale ? Pour des raisons politiques évoquées ci-dessus, tante France doit non seulement se faire oublier, mais plus encore elle craint pour son époux et pour elle-même. Ces événements sont associés à ma naissance et, que je le veuille ou non, ils ont fortement pesé sur moi. Liée à ce silence, à cette honte, je suis mise à une place qui n’est pas la mienne, mais dont j’hérite malgré moi. Incapable de m’investir positivement, ma mère, à son insu, me charge de ce fardeau sur les épaules avec le consentement de mon père. Tout concourt donc à ce que je disparaisse avant même d’avoir commencé à grandir. Immédiatement après ma naissance, je suis identifiée à tante France en raison de ses yeux bleus, au beau milieu du silence qui s’épaissit, s’alourdit, s’installe et demeure clos pendant soixante ans. Il me faudra attendre, à ma grande surprise, le quatrième épisode de mon travail thérapeutique pour que je commence à cerner les premiers indices de l’énigme du secret de famille. Est-ce seulement pour cette injustice flagrante que la mort du nourrisson rôde autour de moi ? Dans un séminaire holotropique, je revois et revis mon désarroi de bébé qui ne trouve rien autour de lui pour s’accrocher à la vie : ce vide infernal au bout duquel la mort m’attire. Je traverse le néant, où un abîme vertigineux m’attend puisque mes appels au secours me reviennent en échos. Ressentant cruellement l’absence totale de ce premier lien primordial, j’hésite entre la mort ou la vie. Inconsolable, je sombre dans les couches abyssales du désespoir. Seul un travail corporel adapté avec les thérapeutes me calme et me permet de revenir à la conscience éveillée infiniment bouleversée. Trois mois de maturation me seront nécessaires pour admettre l’aspect dramatique 1