Le désenchantement de la coopération

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L'auteur fait porter son étude sur les coopérants et les volontaires installés au Rwanda.

Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296190344
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LE DÉSENCHANTEMENT DE LA COOPÉRATION ,

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0492-8

Alain Hanssen

LE DÉSENCHANTEMENT DE LA COOPÉRATION
Enquête au pays des mille cooPérants

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Quand il prend son épée, c'est pas pour s'amuser mais c'est pour venger le bon droit meurtri des pauvres et des petites gens qui sont ses amis. (Chanson de Robin des Bois)

N'ta masunzu y' umusuhuke. Point de huppe pour l'immigrant (proverbe rwandais)

Ce sont au total plusieurs centaines de personnes qui, par leurs réponses à nos questions, par les données statistiques qu'elles nous ont aidé à rassembler, ou par leur lecture critique de nos premières ébauches, ont contribué à cette recherche. " Si tu publies mon nom, je te casse la figure l" menaça l'une d'elle ... Tous ne furent pas aussi explicites mais la plupart, Rwandais comme expatriés, demandèrent à conserver l'anonymat, pour des raisons bien compréhensibles. Nous ne citerons donc, à regret, aucun nom parmi ceux auxquels la présente étude doit tant, si ce n'est qu'elle fut réalisée sous la direction attentive et patiente de Marc Mormont, et avec le soutien financier de la Fondation Universitaire Luxembourgeoise.

INTRODUCTION

I. LA DENSITE DE COOPERATION Il n'est aucun pays qui compte autant d'assistants au développement (coopérants, volontaires, experts) par kilomètre carré que le Rwanda: le pays le plus densément peuplé de l'Afrique est aussi le plus choyé par les aides
extérieures ,1

Il est vrai qu'il a tout pour plaire, le "pays' au printemps perpétuel", et pas seulement pour des raisons climatiques. Sa stabilité politique en fait un havre de paix, envié par ses voisins petits et grands. Son dénuement a pour conséquence que tous les soutiens extérieurs sont les bienvenus, quelle que soit leur origine. La prudence de ses gestionnaires, ses options politiques modérées et remarquablement cobérentes, l'absence quasi totale de dépenses de prestige le rendent sympathique aux bailleurs de fonds. La petite superficie du pays permet de constater aisément les effets de l'aide apportée,2 Tous ces facteurs se conjuguent pour faire converger vers le Rwanda des cortèges de pèlerins et de prophètes du développement. Leur omniprésence, l'influence profonde qu'ils exercent sur la vie du pays contribuent à donner plus d'acuité qu'ailleurs aux phénomènes sociaux liés aux migrations développementales . En effet, dans la plupart des autres pays içatifiés de la coopération internationale, la présence des assistants techniques est beaucoup plus diffuse (parce que répartie sur un territoire plus étendu), moins
1 Il s'agit de l'Afrique t-:ontinentale . Certaines îles de l'océan Indien ont une densité de population supérieure. Par ailleurs, le nombre d'assistants technîques est bien moins exceptionnel s'il est formulé en termes absolus ou mis en rapport avec la population locale: il y a dix fois plus de coopérants en Côte d'Ivoire qu'au Rwanda et le Gabon compte dix fois plus de coopérants par habitant. 2 Les lecteurs qui ne sont pas familiers du Rwanda trouveront en annexe quelques données élémentaires. Pour des présentations plus détaillées, se reporter à "Rwanda", Vivant Univers n° 357, Namur, 1985 ; "Rwanda", Landendokumentatie Dr 15, Leiden, Koninglijke Instituut voor de Tropen, 1987; ISOKO (éd.), Amakuruki . Über leben in Rwanda, Francfort, 1987 .

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variée (en fonction des amitiés plus ou moins exclusives que l'Etat entretient avec l'un ou l'autre pays industrialisé) ou encore plus discrète (en raison de ressources techniques, économiques et stratégiques supérieures, qui garantissent au pays une relative autonomie) . Au Rwanda, au contraire, il est loisible d'étudier l'espèce homo cooperantus sous ses différentes variétés, dans un des. milieux les plus favorables, où, loin d'être en voie d'extinction, elle peut croître et se reproduire sans trop d'entraves. C'est ce qui nous a poussé à entreprendre dans ce pays une étude sociale

des coopérants et des volontaires .3

II. UNE DEMARCHE ANTHROPOLOGIQUE POUR DECRYPTER LA RELATION DIAIDE Dans ce contexte général de la coopération au développement, coopérants et volontaires sont les acteurs. Comme on le décrira plus loin, ce qui les caractérise le mieux, de manière quasi unanime, c'est que d'une part, ils partagent une volonté d'aider au développement du Rwanda, en d'autres termes qu'ils adhèrent plus ou moins à cette idéologie du développement, et que d'autre part ils se sentent pour la plupart mal à l'aise, mécontents de leurs relations avec les Rwandais, incertains de leur efficacité, un peu coupables de leur richesse, de leur autorité ou de leur pouvoir. C'est ce malaise, assez général, qui a constitué notre question de départ . Nous tenterons, pour l'éclairer, de décoder le comportement de ces acteurs et de décrypter leurs actes et leurs opinions. Pour essayer d'objectiver les coopérants et leurs pratiques, nous partirons de l'hypothèse des marchés de la coopération: - l'assistant au développement est d'abord situé dans un
3 A ces justifications s'ajoutent des mobiles plus matériels qui rendent une telle étude réalisable au Rwanda plutôt qu'ailleurs: l'exiguïté du pays, le grand nombre de coopérants et de volontaires, les communications relativement aisées permettent au chercheur de rassembler un échantillon très complet, comprenant même des personnes isolées dans les campagnes, ce qui serait difficilement imaginable au Zaïre ou au Brésil. 11 -

marché professionnel: qu'il soit installé provisoirement ou non, il a des intérêts professionnels propres. C'est pourquoi, dans une première partie, nous allons essayer de repérer les principales variables de la trajectoire des coopérants, de montrer comment cela permet de construire une typologie des coopérants, qui rende compte des stratégies des différents groupes. Cette première démarche permet de montrer les différents registres (idéologiques, économiques, de prestige) d'intérêt de ces acteurs, intérêts qui sont souvent occultés par l'idée d'une coopération généreuse; - le coopérant est aussi situé à la fois dans un champ de relations avec les Rwandais, relations qui vont du travail à la vie quotidienne, et dans un champ de relations au sein du monde des coopérants: l'observation de ces deux domaines de sociabilité permettra, une fois rompu le voile pudique que constitue l'idéologie de l'aide au développement, d'analyser la coopération comme un champ de force et d'intérêts divers;
- ensuite, notre étude de cas, consacrée à la politique des

parcs nationaux, constituera une vérification de nos analyses en montrant, dans un secteur bien précis, comment s'articulent trajectoires, intérêts professionnels, conceptions imponées du développement, intérêts locaux, rappons de pouvoir et incertitudes sur le développement à encourager; - enfin, dans une quatrième partie, on montrera que l'opinion que les coopérants se font de l'avenir du pays, de leur utilité et du phénomène de sous-développement permet de comprendre leur malaise, qui découle des contradictions entre la manière dont ils vivent (avec des intérêts, au milieu de rappons de force, dans une position de privilégiés) et une croyance, qui reste vague mais largement partagée, dans l'utilité de la coopération pour le développement du Rwanda et, plus généralement, dans la nécessité morale de la relation d'aide. La méthodologie qui a été suivie -et qui explique en partie la présentationest largement basée sur une observation (prolongée durant près de deux ans) de type ethnologique, parce que nous avons cru nécessaire de rendre compte de la manière dont notre population vit cette situation d'assistants au développement. Cela explique que - 12 -

nous ayons souvent recours au langage indigène, celui que les assistants eux-mêmes utilisent pour décrire leur situation, ou à la métaphore qui, par contraste, objective et met à distance leur mode de pensée. Si nous avons procédé de la manière de l'anthropologue, c'est-à-dire sans appareillage théorique considérable ni batterie statistique massive, nous avons néanmoins tenu à nous conformer à certains préceptes de la méthode sociologique, en interrogeant systématiquement un échantillon de coopérants et en étudiant un cas concret (troisième partie) : ceci.nous permet de croire que nous n'en sommes pas resté à des impressions personnelles ni à des mouvements d'humeur.4 Il faut surtout ajouter que, quel que soit le style adopté, dans un contexte comme celui-là (de malaise, d'idéologie forte, de contrastes violents), tout essai de description et d'objectivation est nécessairement voué à être lu comme un parti pris, chacun des protagonistes étant à la fois intéressé à la critique de certains aspects de la coopération et réticent devant l'analyse de certains autres aspects, analyse où il se sentira mis en cause. Les rares recherches à prétention scientifique sur cette question n'ont d'ailleurs pu échapper soit à l'inclination panégyrique (voir S. Guth, Exil sous contrat) soit à la dérive pamphlétaire (voir I. Schaad, Nous, là-bas et Fr. de Négroni, Les colonies de vacances) . Nous tenterons d'échapper aux polémiques, sans nous priver cependant de récupérer au passage les demi-vérités contenues dans les ouvrages susmentionnés, et sans esquiver non plus les thèmes sensibles et les débats délicats. Si l'étude se veut engagée, voire militante, elle n'a cependant pas d'ambition moralisatrice, l'auteur n'échappant guère aux travers qu'il esquisse ici . Ce n'est pas une évaluation de plus, destinée à la prochaine réforme de l'une ou l'autre agence de coopération: pour changer, il ne sera pas question de l'efficacité des coopérants, et nous ne proposerons aucune recette. Gide disait: "Moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête" . C'est bien souvent l'ignorance qui nous
'

4 Le lecteur intéressé par ces questions théoriques trouvera en annexe une description de notre méthode de recherche.

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empêche de vivre en bonne intelligence. Nos analyses acides et nos récits plaisants tenteront de briser quelques barrières, de permettre aux "assistants" (et éventuellement aux "assistés") de prendre un peu de distance par rapport à ce qu'ils vivent. Certains ne pourront se départir du malaise que l'on peut éprouver à se découvrir socialement déterminé; d'autres nous soupçonneront d'avoir mis les armes de la science au service d'intérêts partisans. Nous espérons que quelques-uns au moins trouveront ici un ferment de liberté: ce traité d'éthologie des oiseaux développeurs aura atteint son but s'il est pour d'autres ce
qu'il fut pour l'auteur: l'instrument d'une socio-analyse

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III. HISTOIRE DU RWANDA: DEUX PETITES PAGES BLANCHES EN FIN DE VOLUME
Si les facteurs géographiques et politiques font aujourd'hui du Rwanda un pays sur mesure pour l'aide internationale, l'histoire, quant à elle, n'explique guère cet engouement. En effet, le Rwanda resta presque complètement isolé du monde extérieur, n'entretenant que quelques relations avec ses voisins directs, jusqu'à la fin du XIXe siècle. Comme le Burundi et le Buha, mais à la différence des autres royaumes d'Afrique centrale, il résista à la pénétration des commerçants arabo-swahélis . TIne fut donc pas intégré à l'espace commercial de l'océan Indien, et ne connut pas la traite négrière. Stanley, premier Européen à vouloir entrer au Rwanda (en 1876), est refoulé à coups de flèche... Ce n'est qu'en 1897 que le capitaine Von Ramsay fait reconnaître le principe de la souveraineté allemande sur le pays (en application de la Conférence de Berlin). Les Pères Blancs, qui cherchaient depuis longtemps à s'installer au Rwanda, profitèrent alors de la présence allemande pour s'imposer, de même que quelques
commerçants arabes, indiens, swahélis et béloutchistanais

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Ce n'est donc qu'au cours des premières années du XXe siècle que le Rwanda, forcé et contraint, s'ouvre timidement aux influences extérieures. Influences très limitées - 14 -

d'ailleurs, le colonisateur allemand se préoccupant fort peu de la mise en valeur du pays: le trouvant très pauvre économiquement, il n'envisagea que de le faire dépendre du Tanganyika dont il aurait été une réserve de main-d'oeuvre. La discrétion des occupants allemands -et même, quoique dans une mesure moindre, de leurs successeurs belges après la première guerre mondiale- fit appeler le Rwanda "colonie des Pères Blancs". Ceux-ci, pourtant, eurent bien du mal à se faire accepter au début. On les appelait bisimba, bêtes féroces, et ceux qui les fréquentaient étaient inyanga-rwanda, renégats du Rwanda. On tenta de les empoisonner, de les ensorceler, de les massacrer, de les contraindre à manger cru pour qu'ils meurent de la dysenterie, de les décourager en faisant déplacer les populations des régions où ils s'installaient, etc.5 Cependant, les Pères Blancs réussirent à amadouer quelques marginaux, puis à emporter l'adhésion d'une partie des masses populaires et finalement à se concilier la caste au pouvoir. La Belgique, qui s'était battue en Afrique orientale durant la première guerre mondiale pour obtenir un gage territorial à faire valoir dans les négociations destinées à améliorer la frontière atlantique du Congo belge, ne reçut pour sa peine qu'un mandat sur le Ruanda-Urundi, région sans ressources rares, et que les puissances ne convoitaient pas. Elle fit quelques efforts d'assimilation administrative de ces territoires au Congo belge: voilà donc le Ruanda, que les Allemands n'avaient pas eu le temps d'intégrer à leur ensemble est-africain, dirigé temporairement vers l'économie du bassin zaïrois. Les Belges ne modifièrent guère le système d'administration indirecte établi par leurs prédécesseurs: le Mwami (roi) et la noblesse, minorité au sein de l'ethnie tutsi (14 % de la population en 1959), conservèrent l'essentiel de leurs privilèges jusqu'à la veille de l'indépendance. Néanmoins, dès 1955, le colonisateur et l'Eglise catholique abandonnèrent cette alliance et prirent le parti de l'ethnie hutu (85 % de la population en 1959).6 Le Parti du Mouvement de l'Emancipation Hutu
5 F. NAHIMANA, Le blanc est arrivé, le roi est parti, Kigali, 1987, p.71-83.

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(de Grégoire Kayibanda) domina la première décennie de l'indépendance avant d'être renversé par un coup d'Etat militaire en 1973 . Depuis lors, la deuxième République, dirigée par le général-major Habyarimana Juvénal, a réussi à apaiser les passions ethniques, à organiser le M.R.N.D. (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement), qui encadre le pays du sommet à la base, s'est choisi comme doctrines le "libéralisme planifié" et le "développement endogène", et a noué des rapports de coopération avec tous les pays qui y étaient disposés, occidentaux, socialistes ou du monde arabe . Aujourd'hui, à l'exception de l'Australie et de la Nouvelle Zélande, tous les pays et tous les organismes multilatéraux qui pratiquent l'aide au développement soutiennent le Rwanda, même si dans le cas de la GrandeBretagne et des pays scandinaves, il s'agit de contributions plutôt symboliques. Le nombre de volontaires, coopérants et experts au Rwanda a régulièrement augmenté, pour atteindre aujourd'hui plus de 800 personnes. L'effectif des missionnaires (catholiques, protestants, musulmans), des commerçants et des entrepreneurs privés (européens et asiatiques) a évolué de la même manière. Si l'on excepte les coopérants des pays asiatiques (qui doivent laisser femme et enfants à la maison) et les missionnaires catholiques, tous ces migrants sont accompagnés de leur famille, ce qui porte aujourd'hui à 6000 personnes environ le nombre d'expatriés au Rwanda .7 C'est un effectif relativement réduit, si on le compare avec les communautés blanches de la Côte d'Ivoire, du Kenya, du Shaba ou du Zimbabwe. Cependant, vu la petite taille du pays (et singulièrement de sa capitale), ainsi que le peu d'intérêt que les colonisateurs lui portèrent, ce chiffre est tout à fait remarquable: à la veille de l'indépendance, il y avait moins de 500 blancs au Rwanda!

6 J. RUMIYA," Ruanda d'hier, Rwanda d'aujourd'hui", in Vivant univers n0357, p. 3 et 4. 7 Ce chiffre ne comprend pas les nombreux réfugiés politiques et économiques des pays voisins .

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IV. QUI AIDE LE RWANDA? TRADITIONS DIPLOMATIQUES, OBLIGATIONS ECONOMIQUES, AMBITIONS HEGEMONIQUES
Avant d'étudier les particularités et les parcours des coopérants et des volontaires du Rwanda, il est nécessaire d'approcher quelque peu les structures dans lesquelles ils travaillent. On peut cenes déceler cenaines caractéristiques communes à tous les expatriés sous contrat au Rwanda, et identifier cenains types qui se retrouvent à la fois chez les Japonais, les Canadiens et les Suisses. C'est d'ailleurs l'objet principal de la présente recherche. Toutefois, l'origine nationale de l'expatrié détennine en panie le type d'intervention qu'il sera en mesure d'effectuer au Rwanda, le style de relation qu'il pourra établir avec les nationaux, la manière dont il sera perçu par eux. La rose des vents de la coopération Le premier clivage qui vient à l'esprit dans la communauté des coopérants est géopolitique, d'après l'idéologie ou la culture qu'ils sont censés véhiculer: 472 viennent des pays capitalistes, 43 des pays communistes, 18 du monde arabe, 15 d'Afrique noire et 3 du reste du monde .8La distinction selon le mode de vie effectivement pratiqué au Rwanda est cependant bien plus fondamentale: d'une pan les Chinois 9 et les Nord-Coréens, qui vivent dans des collectivités exclusivement masculines où tous les aspects de leur existence sont pris en charge par leur ambassade et qui sont totalement isolés de la population locale, avec laquelle ils ne corpmuniquent que par
8 Chiffres valables au 1er janvier 1988 . Pour des données plus précises voir les tableaux statistiques en annexe p. 161 . Les professeurs visiteurs, les nombreux chargés de missions d'évaluation et les autres personnes qui résident moins d'un an au .Rwanda ne sont pas pris en compte. 9 Nous n'avons comptabilisé que 19 personnes parmi les 280 environ que la Chine considère comme ses coopérants. La plupart sont en effet occupés dans des sociétés mixtes rwando-chinoises .

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