//img.uscri.be/pth/4e3e2c9bd2ceb79bf6fa6aa42de9199f4c674c0f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 11,44 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le Désordre domestique

De
182 pages
Inhérent à la vie domestique, le désordre ne se laisse pas aisément dompter. pour tenter de le comprendre dans ses différentes dimensions, l'ethnographie et le prise en compte des objets matériels s'avèrent une bonne entrée en matière. Ce désordre domestique est restitué ici dans la diversité de ses modes d'existences.
Voir plus Voir moins

LE DÉSORDRE
ESSAI

DOMESTIQUE

D'ANTHROPOLOGIE

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Philippe GABORIAU, Les spectacles sportifs, 2003. Sous la direction de Daniel TERROLLE et Patrick GABORIAU, Ethnologis des sans logis, 2003 Christian PAPILLOUD, La réciprocité, diagnostic et destins d'un possible dans l'ouevre de Georg Simmel, 2003. Claude GIRAUD, Logiques sociales de l'indifférence et de l'envie, 2003. Odile MERCKLING, Emploi, migration et genre, 2003. Dominique JACQUES-JOUVENOT (sous la direction de), Comment peut-on être socio-anthroplogue ? Autour de Pierre Tripier, 2003. Katia SORIN, Femmes en armes, une place introuvable ?, 2003. Antigone MOUCHTOURIS, Les jeunes de la nuit, 2003. Pantaleo RIZZO, L'économie sociale et solidaire face aux expérimentations monétaires. Social et Multilatéral, 2003. Marco CIUGNI et Mark HUNYADI (Sous la direction de), Sphères d'exclusion, 2003. Nicole ROELENS, Interactions humaines et rapports de force entre les subjectivités, 2003. Dominique WISLER, Marco TACKENBERG, Des pavés.~des matraques et des caméras. 2003. Cédric FRÉTIGNÉ, Les vendeurs de la pressse SDF, 2003. Pascal NICOLAS-LE-STRA T, La relation de consultance, 2003.

Jean Paul Filiod

LE DÉSORDRE DOMESTIQUE
ESSAI D'ANTHROPOLOGIE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005

Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Q

L'Harmattan, 2003

ISBN: 2-7475-5222-5

SOMMAIRE

Bienvenue Chapitre 1- Le chez-soi à l'épreuve des catastrophes

9

Caprices de la nature, caprices de la culture .............................. Destins d'objets ... ...... Souillure, purification, réparation.............................................. Réparer et conjurer. ... ... Le désordre à nos portes ? .......................................................... Catastrophes culturelles: détruire, s'en sortir ........................... Chapitre 2 - Quand la culture s'emmêle

13 18 20 23 26 29

Modernités: adopter, s'adapter, résister ................................... Le désordre, une épreuve pour l'ordre scientifique ................... Le désordre est abondance, opulence, richesse, animalité ........ La hutte des classes ? .................................................................. Le désordre est confort, liberté, plaisir, vie, charme .................. L'hétéroclite: une esthétique .....................................................

35 39 43 46 49 52

Chapitre 3 - Un souk sans style?
"Quel bazar!" .............................................................................. Ordre culturel et ordre scientifique à l'unisson ......................... Quoi va où ? ................................................................................. Le style contemporain: celui de ne pas en avoir? ..................... Bibelots, bricoles, babioles et brocante ...................................... Bricollages : une activité créative valorisée ................................ Mélange d'époques..................................................................... L'univers domestique sédimenté ........... 55 58 62 65 68 70 74 77

Chapitre

4

-

La mise en ordre

des temps

81 L'éternité sur une étagère ..................... La nature dans la culture domestique ~............... 86 La compression des temps par la miniaturisation ..................... 87 Quelque chose de l'histoire ......................................................... 91 Autels domestiques: figures canoniques et singularités ........... 95 Autels au pluriel... ... ........ 98 Le désordre, un ordre singulier de la mémoire biographique ... 101
Chapitre 5

-

L'univers

biographique

et ses mobiles 107 110 114 118 122 125

États et chutes, bilans et passages Objets pris dans le mouvement Le familial: présences et compromis Que de cadeaux ! Des cadeaux à la lisière Malles, coffres et cartons: "du bordel" en réserve Chapitre 6

-

Quotidiennetés
129 132 136 140 145 148 151 153 159

Déménager: mobilité, hésitations, ancrages Emménager: projection, appropriations, ritualisation La geisha, le TOC et les voisines Du jeu dans les sexes Quand l'incorporation vacille L'épreuve de la pluriactivité L'espace personnel, phénomène culturel Lorsque l'enfant paraît... et réapparaît "Ni maniaque, ni bordélique" Final

-

Le désordre entre altérité ... Références

appropriations

et 163 171

BIENVENUE

Ne faites pas attention

au désordre...

Drôle d'expression que ce propos souvent adressé au visiteur. À qui l'on dit qu'il y a du désordre dans la maison, sans qu'on sache vraiment s'il l'avait remarqué. Sans qu'on sache non plus, si, selon lui, cet agencement domestique mérite d'être nommé ainsi. L'univers domestique revêt une grande importance dans la présentation de soi aux autres, cette expression le confirme. Mais n'y aurait-il pas autre chose? Malgré ses aspects futiles, le désordre ne fait-il pas souvent figure d'enjeu, dans ce monde où se vivent tant de contacts, de rencontres, d'aventures communes, de partages, d'évitements, d'altérités, de cohabitations plus ou moins heureuses? Curieux impératif que ce Ne faites pas attention... Car le dire attire justement l'attention. Ce pourrait même en être l'objectif. Prêtez attention à ce désordre qu'il ne faut pas voir, voilà une possible traduction de la formule, paradoxe dans lequel s'engouffre cet ouvrage. L'entreprise s'avère un peu risquée. À propos du « désordre », Georges Balandier, en anthropologue éclairé, fit remarquer: «Le mot est l'un des plus communément employés, le thème oriente la création en bien des domaines» 10*.Et toute une constellation de termes l'accompagne: confusion, mélange, déstructuration, catastrophe, désorganisation, chaos. Ce dernier mot a donné naissance, au début des années 1970, à une « théorie morphologique », dont « le succès fut tel qu'il ne se passait pas une semaine sans qu'on annonçât
* Les ouvrages et extraits d'ouvrages sont référencés en fin de volume, en correspondance avec les numéros indiqués en exposants.

une rencontre sur le chaos quelque part dans le monde, ou que ne parût un ouvrage sur le sujet. Il y eut peut-être dans ce phénomène d'engouement une part d'irrationnel, due à la magie du mot "chaos" lui-même, comme ce fut le cas à propos de la

théorie des catastrophes»

27.

Le désordre des familles, La

gestion du désordre en entreprise, Ordre et désordre dans l'institution éducative, Ordres et désordres scolaires, Ordre et désordre mondial, Le traitement des désordres familiaux, Ordre et désordre: enquête sur un nouveau paradigme... ces titres d'ouvrages publiés entre 1982 et 2000 montrent combien tant de disciplines et de domaines sont concernés. L'anthropologie de l'univers domestique n'est pas en reste. Comme j'ai pu le constater au cours de mes dix dernières années de recherches, le désordre apparaît au détour d'enquêtes particulières sur la maison, mais aucun ouvrage ne s'est emparé pleinement du sujet. Je l'ai moi-même rencontré dans une recherche antérieure, traité d'un point de vue particulier 71. Comme si cela n'avait pas suffi. Envie d'aller plus loin, de mieux appréhender cette réalité de la vie domestique. Une «contribution à l'ethnographie de 1'habiter» en guise de thèse de doctorat 64, et de nouveau, le désordre. Et depuis, encore. D'où ce livre... ... qui, pourtant, a failli ne jamais voir le jour: il a navigué entre la table et les tiroirs, a pris l'allure d'un roman avant de s'évanouir; il m'arrivait de freiner mes élans de rédaction, voire d'oublier. Le désordre domestique: un objet peu noble? dérangeant pour l'esprit? un phénomène si marginal qu'il ne mériterait pas qu'on s'y intéresse, qu'on l'écrive ou qu'on le lise? Ou alors, parler de désordre va trop de soi: chacun de nous en fait ou en a fait l'expérience, la chose ne s'échappe pas facilement de l'esprit, du soi, du corps, c'est un toujours-là qui intrigue, et s'insinue alors qu'on pensait l'avoir oublié. J'avais pourtant la conviction qu'il était possible de ne pas s'en tenir à la seule appréciation subjective, et de ne pas cantonner le phénomène, comme on le fait si souvent, à sa dimension individuelle et psychologique. Autrement dit, en abordant le désordre domestique comme un phénomène social et culturel, il 10

était pensable d'accorder du crédit à une approche sociologique et anthropologique pour traiter ce phénomène domestique aussi discret qu'omniprésent. Nous visiterons donc certains espaces habités, d'ici, de làbas et d'ailleurs, des coins et des recoins, des univers où interagissent des lieux, des temps, des corps, des décors, des êtres et des autres, des affects, des activités, des objets *. Bien que nous recourrons principalement à l'ethnographie, la sociologie et l'anthropologie, nous tolérerons l'idée de croiser au passage un autre domaine professionnel, disciplinaire, intellectuel que le nôtre. Nous admettrons aussi les changements d'échelle, de perspective, l'observation en plans larges comme en plans rapprochés. Il s'agit en effet de restituer ici le désordre domestique dans la diversité de ses modes d'existence, ce qui demandera de se laisser porter aux endroits vers lesquels il nous aspire, et au-delà de la trop simple référence au couple ordre-désordre (sans pour autant le négliger). C'est à ces conditions que le désordre domestique, bien qu'ayant l'apparence d'une chose qui s'en va et qui revient, d'un objet de recherche quelque peu fuyant, sera tenu en respect et jugé digne d'anthropologie. Même si cet ouvrage s'en est nourri, l'anthropologie dont il est question est moins la discipline universitaire historiquement constituée qui porte ce nom, qu'une démarche de l'esprit, ouverte, tournée vers soi et vers l'autre en même temps, laissant peu de place aux réflexes de séparation si courants (entre l'Ici et l'Ailleurs, I'Avant et le Maintenant, le Nous et le Eux). Ceci afin que le phénomène apparaisse lointain et proche en même temps, tout aussi familier qu'étrange(r), à la fois même et autre, et que les lecteurs s'en emparent à leur guise, au fur et à mesure des connaissances, des reconnaissances, des décentrements, des situations présentées et des modes de lecture proposés.
* Les objets matériels auront une place prépondérante. Dans ce sens, l'ouvrage doit pouvoir contribuer à sa manière à l'enrichissement des connaissances sur la place des objets matériels et leur rôle dans la vie sociale, les interactions, les logiques d'échange et les dynamiques culturelles. Il

On trouvera donc dans cet ouvrage des réponses à une question simple en apparence: comment aborder le désordre domestique et quelle place occupe-t-il dans l'acte d'habiter? J'aurais pu proposer une manière très ordonnée et didactique, canalisant au passage le désordre, l'angoisse et l' incertitude qu'il peut procurer. À l'inverse, j'aurais pu opter pour un hommage définitif au désordre en produisant une écriture ellemême désordonnée: car, après tout, « comment désigner la jungle qui devient ville sans une ampleur stylistique? », « comment évoquer la complexité, la pluralité, la multiplicité, l'hétérogénéité sociale et culturelle sans une multiplicité dans le texte (et dans les lectures du texte) sans une écriture elle-même hétéroclite? », « comment désigner le chaos des situations sans
une langue qui elle-même ne serait pas chaotique? »
113.

À mi-chemin entre ces deux attitudes possibles, j'ai plutôt été amené à construire un jeu de pistes engageantes, au fur et à mesure desquelles se dévoileront les différentes manières d'aborder le phénomène "désordre domestique". Sous couvert d'une transversalité du regard, d'une navigation qui s'accommode d'une dérive maîtrisée. Le parcours proposé ne sera pas détaillé ici comme il est parfois de coutume (le lecteur soucieux de cet usage pourra se consoler avec le sommaire, qui donne de sérieux indices). Il se révèlera au fur et à mesure, tandis que je baliserai autant de fois que nécessaire, le chemin parcouru et les acquis qu'il a fait naître. Alors, puisqu'il faut bien prendre par un bout cet objet, je me jette dans ce qui peut apparaître comme le pire: les catastrophes et leurs effets sur l'univers domestique.

12

Chapitre

1

LE CHEZ-SOI À L'ÉPREUVE CATASTROPHES

DES

Caprices de la nature,

caprices de la culture

«J'ai pas peur, d'habitude... L'orage, même quand ça pète de tous les côtés, ça me fait rien. Mais là... Ma mère m'a appelée le matin, je lui ai dit, et elle me disait: "Oh, mais ici aussi y a du vent...", tu sais, comme ça, pour rassurer sa fille [rires]. Et puis bon, je savais pas que ça avait pris cette ampleur... Et quand j'ai vu les infos !... Impressionnant. D'ailleurs, ma mère a rappelé le soir, elle avait regardé la télé aussi, elle a vite compris... Mais vraiment, c'était terrible. Terrible ». Lucie, récente résidante parisienne, a vécu sa première tempête climatique. France, décembre 1999, l'événement relégua "le bogue de l'an deux mille" à la rubrique "fantasmes". Dans le flot des choses possibles à relater, les organes d'information nous font part, de temps à autre, de cyclones qui bouleversent le paysage hondurien, vénézuélien, réunionnais, d'inondations qui affectent le territoire anglais, espagnol, portugais, français de métropole. Des meubles qui flottent à Vaison-la-Romaine, Cuxac-d'Aude, Quimperlé, à MareuilCaubert, Fontaine-sur-Somme ou Aramon, des témoins qui disent on a tout perdu, tout, sous l'effet de catastrophes dites naturelles. Image d'une voiture engloutie, d'un buffet flottant dans le courant, mêmes sentiments désolés, que faire fixant l'écran, peut-être s'imaginer: et si ça m'arrivait?, penser aux

responsabilités, aux solidarités, tout sec sur son canapé sec. Les eaux surgissent, surprennent, emportent tant de choses sur leur passage. Et pourtant, lorsqu'on interroge les « anciens », comme ceux du village vauclusien de Caderousse, ils « n'en finissent pas de raconter l'inondation, surpris que l'on puisse s'intéresser à quelque chose qui, somme toute, leur paraissait normal et dans l'ordre naturel des choses: à Caderousse comme dans la plupart des villages de bord de fleuve, on vivait avec le Rhône. Mieux,

on guettait ses frémissements, certain des crues futures»

73

*.

Un regard sur la forte avancée des nuages, et les habitants étaient avertis. Pour une annonce massive et efficace, les bateliers envoyaient des dépêches à la mairie. Ou tintait une cloche. Ou résonnaient des pétards. Tandis qu'après la seconde guerre mondiale retentissait une sirène (certains qui ont vécu la guerre ne manquent d'ailleurs pas de dire, à travers leurs sensations, la similitude entre les deux types de catastrophes). Ainsi prévenus, les résidants rehaussaient les meubles avant que l'eau ne monte, ne rentre. Pour ralentir le débit du fleuve qu'on dit « en colère», on disposait des briques devant les maisons, avec, intercalées, des bottes de paille ou de foin. Ce mode de prévention servait aussi à filtrer le limon du fleuve, qui, sinon, envahirait la maison d'une boue tenace. Cependant, il arrivait que la montée des eaux, trop rapide, empêchait les habitants de réagir efficacement. Et d'autant plus dans les années 1960, période de construction de barrages: certains lâchers d'eau des écluses provoquaient des inondations inattendues. Il existe bien des ressources. Les collectivités locales distribuent des bottes cuissardes, les Sociétés de sauvetage, mobili* Je remercie André Vincent et les ethnologues de la Maison du Rhône à Givors, pour leur accueil, l'accès au centre de documentation et les échanges qui m'ont permis de présenter certaines des sources qui suivent. Dans ce chapitre, les témoignages d'inondations proviennent du fonds ethnographique de cet établissement. Recueillis par Catherine Perrocheau, ils dialoguent ici avec des témoignages que j'ai collectés à propos d'incendies et de cambriolages, autres catastrophes à venir. 14

sables par les préfectures dans le cadre des "plans Orsec", mettent à disposition de petites embarcations pour favoriser le déplacement, aident au déménagement des biens, livrent de la nourriture, tandis qu'apparaissent des aménagements temporaires, comme ces planches sur tréteaux qui suppléent aux trottoirs engloutis. La solidarité entre les résidants s'affiche, pour le déplacement, le pompage, l'approvisionnement en nourriture, l'hébergement. Des relations sociales semblent se réactiver, une vie collective se réveiller, accompagnant ou se confondant avec l'action des collectivités politiques: intervenir pour réparer. Mais aussi, éviter de prochaines catastrophes. L'intervention se fait sur le paysage lui-même, d'autant avec le développement concomitant de l'urbanisation, des techniques, de l' écologisme et de la société de loisirs. Le rehaussement des berges, la canalisation, vont accroître la rareté des crues. Un film en dépôt à la Maison du Rhône rend bien compte de ce pouvoir de domestication et de son affirmation. Raymond Puget, instituteur, à l'aide de sa caméra Super 8, enregistra une

forte crue du Rhône qui eut Iieu à Givors en 1955 164. Le
document, sonorisé quinze ans plus tard par la municipalité, montre ces lents mouvements de bateaux, au fil des enseignes des magasins: Service des Eaux, Givors Mobilier, Grand Bazar Parisien, L'Union (coop), Café du Nord Restaurant, Tout pour le cycle la chasse et la pêche, et au passage, un panneau routier indiquant les directions Lyon et s'-Étienne. La solidarité peuple les images, des passants lisent les affiches d'information sur la décrue, et d'autres sont en arrêt devant le spectacle, dans cette attitude qu'on remarque souvent aux abords d'un chantier de travaux publics, attitude patiente et presque contemplative devant une transformation de l'espace de vie, un changement du paysage, de l'environnement. La bande sonore est faite d'une musique jouée au piano, on dirait un film muet (temps révolu ?), et de quelques commentaires, sporadiques mais efficaces. Début du film: « Le Rhône, dans une de ses soudaines colères, sortait de son Iit et envahissait les bas quartiers de Givors, où il semait le désarroi». 15

Le bilan apparaît quelques secondes avant la fin de cette trentaine de minutes: « Enfin, le Rhône rentra dans son lit. Il laissait derrière lui un spectacle lamentable. Mobiliers endommagés, perdus. Appartements détériorés et saturés de boue nauséabonde. Chaussées ravagées par le courant et par les manœuvres nécessitées par le sauvetage. Neuf cents maisons avaient été inondées. Le sinistre avait touché sept cent trente familles, soit près de deux mille neuf cents personnes. Deux ans plus tard, d'autres inondations, plus catastrophiques encore, allaient semer la désolation dans les quartiers populaires ». Tout cela est bien terminé: «Les travaux entrepris par la municipalité assurent aujourd'hui une protection définitive contre les débordements de notre ami le Rhône ». Ami? Un habitant de Caderousse confirme: «Le Rhône m'a fait

beaucoup de misères, mais je l'aime beaucoup » 73. Ami donc,

mais canalisé. Discours de la domestication de la nature, aidant à apprivoiser le grand et large fleuve. « Les images que vous allez voir sont celles d'une période heureusement révolue ». Tel était le tout premier commentaire du film. Depuis, pourtant, des inondations, ailleurs. Les résidants d'aujourd'hui seraient-ils moins préparés? Moins connaisseurs de cet environnement pour n'avoir pas grandi avec lui? Seraient-ils victimes inconscientes d'une croyance solide en ce qu'on appelle le progrès? Les autorités locales, politiques et administratives, auraient-elles diffusé un peu trop de confiance? Ou maquillé un peu trop de décisions jugées aprèscoup irresponsables, comme l'autorisation de construction sur des "zones inondables" ? Quoi qu'il en soit, toute catastrophe, même naturelle, entraîne la question de la responsabilité. Une enquête sur les incendies de fermes en Provence dans la première moitié du vingtième siècle a montré que les habitants associent toujours ces catastrophes à une responsabilité humaine: non pas celle d'un individu en particulier, mais celle qui s'explique par la situation socio-économique: le monde paysan, c'est le manque de temps, d'argent, et la pauvreté, combinée à l'usure des bâtiments, augmente les risques 16

d'incendie 63. Il y a une trentaine d'années déjà, on constatait le
nombre croissant de procès où émergeait cette question: « La responsabilité humaine dans les catastrophes est le corollaire de la destruction de la nature qui se voit constamment désagrégée sous la pression de la technique humaine. [...] L' homme change la face de la terre, façonne la géographie et l'environnement de ses propres mains. En augmentant sa sécurité, il accroît sa responsabilité. Parce qu'il est intervenu pour protéger, c'est à

lui qu'on s'en prend»

52.

Ce "lui" est bien large. S'incarne

parfois. Est proche ou lointain: réchauffement de la planète, remembrements, constructions réalisées sans précautions... Vous avez dit catastrophe "naturelle" ? L'expression est bien ambiguë. Les relations de l'humain à la nature sont de tout temps et de tout lieu, et il s'agit bien là d'un phénomène culturel. Mais dire "catastrophe culturelle" négligerait sans doute l'image persistante d'une nature plus forte que l'humain. Car, si parfois ç' aurait été « évitable », de toute façon, c'est « impressionnant» et «terrible». Hiver 1992-93, le Lez déborde à Bollène: «On a l'impression que le Lez il nous nargue, qu'il fait ça pour nous dire qu'on n'est rien du tout et que si il veut, c'est lui qui peut tout détruire ». Si ces considérations orientent notre parcours vers une sociologie du risque, qui serait au moins sociologie politique et juridique, elles restent utiles pour notre anthropologie du désordre domestique. D'abord directement, puisqu'on ne saurait ignorer les effets de ces catastrophes sur l'espace domestique. Mais aussi, il convient de tenir compte de la manière d'agir ou de réagir des sujets résidants, de leur manière de mobiliser des moyens et des ressources pour supporter le phénomène: car le choix est plus souvent de rester que partir ou fuir. Face aux tremblements de terre et aux élans volcaniques, on reste sur le territoire, car on ne se résout pas à croire que la culture peut être détruite par la nature: «c'est pour conjurer ce sort que les

survivants du tremblementde terre veulent rester sur place»

189.

Comme si les êtres, qu'ils soient individuels ou collectifs, ne se

17

résignaient pas à l'idée d'une disparition de la culture, qui serait aussi fin de I'histoire. Beaucoup de comportements et d'attitudes servent ainsi la domestication de la catastrophe. L'événement, certes tragique, se double de plaisir, jusqu'à prendre des formes comiques et jubilatoires : des enfants sautent dans des flaques d'eau comme s'il s'agissait d'une crue du fleuve, et crient « Attention! l'eau arrive! ». On appelle ça « le jeu des inondations ». Le récit après-coup, quelques années plus tard, des tu te rappelles, parfois des mon dieu, un texte bref, daté et gravé dans la pierre d'un bâtiment public, des photographies, rangées dans l'espace privé d'un album de famille, ou affichées encadrées dans l'espace public d'un restaurant, à Porto, sur les rives du Douro, clichés que les visiteurs découvrent en s'installant ou en quittant le lieu, ou lors de leur retour des toilettes pendant que résonne au loin, ironique, la chasse d'eau. Le récit, parole ou écrit, l'objet, l'image, autant de supports à la domestication de l'événement tragique, et dont l'opération fondamentale est la mise en mémoire.
Destins

d'objets

La catastrophe a eu lieu. Que se passe-t-il du point de vue du sujet qui l'a vécue? Et qu'en est-il du destin des objets domestiques? Le mouvement des eaux turbulentes" devant lequel «je me suis senti tout petit, tout minable », emporte et déplace: « Dans le potager il y avait une planche à voile de je sais pas qui... ». Le mélange d' objets qui ne se mélangeaient pas d'habitude s'apparente à une folie: « Tout était mélangé, il y avait le frigidaire sur le divan, vous vous rendez compte de la force, il y avait le buffet en équilibre sur la poubelle de la cuisine, c'était une histoire de fou! ». Une folie qui donne l'impression d'avoir affaire à des êtres vivants. Plus encore, à des êtres joueurs: « On dirait que les meubles ont joué à "Un deux trois Soleil" derrière notre dos. Chaque fois qu'on se retourne, on a l'impression de voir encore les meubles bouger». 18

Et si le désordre commençait là, dans le mélange inattendu des objets, les uns sur les autres, sens dessus dessous, dans leur proximité incongrue? Dans la catastrophe, l'élément en colère se charge de produire cette configuration matérielle particulière et y enrôle les résidants, pris dans l'urgence qu'il a provoquée. Le résultat est « surréaliste» comme on dit souvent, et comme le dit Alice de cet incendie survenu lorsqu'elle avait 19 ans: « L'incendie chez mes parents, c'était surréaliste... C'était la veille du mariage de la fille du voisin. Et donc, mes parents, c'était à la campagne, les voisins c'étaient des paysans, et juste entre nos deux maisons, 'y avait le champ des vaches. Et ils avaient mis en dépôt chez nous tous les cadeaux de mariage de Simone - elle s'appelait Simone la fille - pour qu'elle les voie pas. Donc quand 'y avait l'incendie chez nous, si tu veux, c'était dingue parce que / c'était un très très gros incendie, tout le terrain était en feu, c'était un très grave incendie, et l'urgence en fait, ce qu'on n'arrêtait pas de dire c'était: "Sortez les cadeaux de Simone!!" Et tout le monde courait et posait tout dans le champ des vaches... en priorité... et ma mère nous avait dit "Enlevez vos survêtements !" parce qu'on était tous habillés en survêtement, mais là, ce qu'on disait tous c'était: "Sortez les cadeaux de Simone !" et tout le monde courait avec des gros paquets cadeaux, qu'on a posés au milieu des vaches, et je me souviens, 'y avait des manuscrits de mon père qui avaient brûlé, son atelier, par exemple, on n'a pas... / Alors qu'on était dépositaires des cadeaux de mariage de la voisine, on avait tout sauvé tout ce qui était nécessaire à la noce, et pas du tout l'atelier de mon père, ce qui était une réelle catastrophe pour lui: l'ordinateur, toutes ses toiles, tous ses manuscrits avaient brûlé. Mais c'était vraiment dingue de voir... / on était les quatre enfants en train de courir avec des paquets plus gros que nous, et surtout ces paquets cadeaux qui étaient au milieu des vaches [rires], je me souviendrai toujours que ma mère nous disait: "Pas dans les bouses! Pas dans les bouses! " [rires] parce que nous, on les posait où on pouvait, et c'était plein de bouses de vaches... [silence] Voilà. C'était un samedi après19

midi, en été, c'était en pleine chaleur. Ça flambait, c'était par dessus la maison, c'était énorme. [silence] Et Simone avait eu ses cadeaux». On s'étonnera peut-être du fait que les traces matérielles du mariage ont été sauvegardées au détriment de ses propres objets, pourtant indispensables à l'activité personnelle et professionnelle. Cela rappelle que le mariage reste un événement crucial, même dans l'urgence d'une catastrophe. Mais cela dit aussi autre chose du rapport à la perte d'objets. Certains vont en effet jusqu'à s'accommoder de cette perte, même quand les objets sont chers à leurs yeux. Une résidante de Bollène, suite à la crue du Lez de 1993, parle de sa « jolie armoire tout en noyer », héritage de sa grand-mère: « Et je me disais toujours: "et à qui je vais la donner cette armoire? C'est que j'ai quatre enfants et que tous, ils aimaient bien leur grand-mère"... Mais maintenant j'aurai plus rien à leur donner comme meubles... ». Au bout du compte, c'est presque tant-mieux: « ... comme ça, le problème est résolu! Remarquez, ils avaient fait trois générations, ces meubles, alors peut-être que ça suffit». D'autant qu'on a intégré le changement culturel et son effet sur les générations: « Et puis mes enfants, ils auront sûrement des meubles plus modernes, des meubles d'époque! » On entend presque "bon débarras !". Mais on peut aussi penser que le rejet d'objets catastrophés s'explique par le caractère souillé qu'ils viennent subitement d'endosser. Soudllure,purification,réparation Le constat d'une situation chaotique, retournant les habitudes et la stabilité, s'accompagne d'une impuissance face à la nouvelle configuration, comme en témoigne cette inondée: « Je suis restée assise des heures, je ne pouvais rien toucher, il y avait une paire de lunettes par terre, je la regardais, il y avait plein de monde, je me disais que quelqu'un allait mettre le pied dessus, eh ben, je faisais rien, rien! Je regardais tous ces étrangers dans ma maison, je voyais passer mes affaires, je sais pas ce qu'ils en 20