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Le dessin chez l’enfant en psychothérapie

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Présentation de l'ouvrage : Dans cet ouvrage l'auteur reprend le déroulement de quelques séances, où il nous livre sa façon de voir, de ressentir, d’analyser le dessin au fur et à mesure de sa construction. On assiste aux effets de ses interprétations sur le dessin. Son analyse du dessin ne se limite pas aux dires de l’enfant. Il propose une nouvelle façon de le regarder, en repérant dans la structure du dessin ce qu’il nomme les « formes énigmatiques ». Véritable signifiant archaïque qui permet de repérer comment le dessin, dans une relation transférentielle, permet de métaphoriser et symboliser les éléments traumatiques de l’histoire de l’enfant, et de sa famille, avec leurs effets thérapeutiques.

Auteur : Michel Fruitet est pédopsychiatre, psychanalyste. Thérapeute d’enfants depuis trente-cinq ans, le dessin est son quotidien. Il s’inscrit dans la lignée de F. Dolto, de D.W. Winnicott, mais aussi de S. Tisseron. Ce livre participe à un travail de transmission entrepris depuis plus de dix ans.


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Michel Fruitet

 

Le dessin chez l’enfant en psychothérapie

 

Les formes énigmatiques

 

Préface

de Michel Peterson

Présentation de l'ouvrage :Michel Fruitet nous propose de l’accompagner dans sa rencontre avec quatre enfants et leurs dessins. Il reprend le de´roulement de quelques se´ances, où il nous livre sa fac¸on de voir, de ressentir, d’analyser le dessin au fur et à mesure de sa construction. On assiste aux effets de ses interprétations sur le dessin. Son analyse du dessin ne se limite pas aux dires de l’enfant. Il propose une nouvelle façon de le regarder, en repérant dans la structure du dessin ce qu’il nomme les « formes énigmatiques ». Véritable signifiant archaïque qui permet de repérer comment le dessin, dans une relation transférentielle, permet de métaphoriser et symboliser les éléments traumatiques de l’histoire de l’enfant, et de sa famille, avec leurs effets thérapeutiques.

 

Auteur :Michel Fruitet est pédopsychiatre, psychanalyste. Thérapeute d’enfants depuis trente-cinq ans, le dessin est son quotidien. Il s’inscrit dans la lignée de F. Dolto, de D.W. Winnicott, mais aussi de S. Tisseron. Ce livre participe à un travail de transmission entrepris depuis plus de dix ans.

SOMMAIRE

 

Préface

Introduction

PREMIÈRE PARTIE – Pierre et les « formes énigmatiques »

DEUXIÈME PARTIE – Léa et l’originaire

TROISIÈME PARTIE – Yaël

QUATRIÈME PARTIE – Jeanne et la question des origines

Conclusion

DESSINS DE PIERRE

DESSINS DE LÉA

DESSINS DE YAËL

DESSINS DE JEANNE

BIBLIOGRAPHIE

Déjà parus dans la même collection :

 

Préface

Bere’Shith

 

Entête, un enfant créait les ciels et la terre… avec ses mains, le corps posé, il trouvait un monde, créait des images.

Il fut un temps où je travaillais deux fois par semaine à la Maison buissonnière. C’est la petite sœur de la Maison verte. Elle a élu domicile à Montréal, au Québec. Pendant une dizaine d’années, j’y ai accueilli avec mes collègues je ne sais plus combien de petits de femmes et d’hommes, avec leur maman, leur papa, leurs ancêtres ou une personne qui était là pour elles, pour eux. Nous nous sommes beaucoup observés, nous nous sommes beaucoup écoutés. Il y a eu Antoine, qui m’a confectionné une tête d’éléphant en papier et a fabriqué à Victoire, deux ans, un nœud de serpents et d’insectes. Chaque fois que Justine entrait, triomphante, elle disait, du haut de ses trois ans, montrant à qui le voulait bien sa tête : « Tombe cheveux, tombe ! » De son côté, Noé calculait vraiment tout tout tout tout pendant que sa mère, vomissait littéralement des mots… comme… comme des étrons, quoi ! Qui aspergeait-elle ainsi ? Édouard, lui, dans son coin, faisait des jeux d’écrit-libres – c’était son mot. Un autre jour, Sacha jouait au lavabo avec des bols d’eau. Sa grand-mère commenta : « Il faut que le vide se plaigne, non ? » Vaniza, de son côté, dans la section des Grands, inventait mille parcours, comme s’il reprenait les tracés de ses parents pakistanais qui étaient passés par Dallas puis par Los Angeles puis par Kuala Lumpur puis par Montréal… Car en effet, à ce lieu, on venait de partout, on parlait babel… Ce matin, Adrian le Roumain est avec sa maman et sa gardienne. Il rencontre Noah, qui parle russe avec son père qui est là. La mère d’Hilka est mexicaine et la gardienne de Matias pauliste… Le père d’Elias, le petit Grec, est pendu au téléphone, cependant que la mère de Compton, greffée, s’absente chaque fois qu’il le faut. Un étrange couple prend place avec trois enfants, trois tristes tigres : Steel,

 

Elias et Amélia. La mère s’offre comme bandée devant son homme, ce qui attire l’attention de Marianne, dont la mère est colombienne et le père berbère. Il paraît aussi que Leebah le lion était autiste… ou non, était-ce un déficit de tension ? Allez savoir ! On avait dit à ses parents ceci, puis cela, et encore autre chose. Ils ne savaient plus. Quant à Ludivine, la voilà en train de dessiner avec Lestat le vampire, et Ali sous Ritaline. Avec le temps, tout s’en va mais tout vient à qui souhaite entendre et voir.

Car – au cœur de cette galaxie de paroles et de désirs, de symptômes – il y avait plein d’enfants qui se saisissaient des crayons et dessinaient. Ça n’arrivait pas qu’à la Maison buissonnière… Il y avait aussi les enfants des demandeurs d’asile qui avaient été objets de torture – c’était en quelque sorte passé dans leur corps et leur psyché à eux aussi. Comme leurs parents, ils éprouvaient le déshumain, la rupture de toutes les frontières, la déchirure des liens, la fracture violente du langage… quelque chose comme ce que Denis Vasse appelle « la grande menace ».

Depuis ce temps, chez nous, à mon cabinet, il y a toujours une table, du papier, des crayons, des pinceaux, de la peinture à l’eau, des figurines et des jouets. Et souvent ces enfants s’y mettent, ils œuvrent le désêtre, interrogent l’originaire ou mieux, le non-originaire de l’originaire. On l’aura compris : s’il m’arrive de commenter ou d’interpréter, ce n’est pas pour établir un savoir, mais pour faire travailler le lien, comme quand Michel Fruitet – « Caisse de résonance qui permet de rendre audible ce qui ne pouvait être entendu. » – dit à Pierre : « Le soleil qui se couche dans la mer, c’est ça qui fait tous ces nuages ? », la question appelant d’entrée de jeu à la fois le coucher et la naissance par la mère. Ça passe tout de suite !

Avec le livre de Michel, nous entrons dans le cabinet parce que nous y sommes généreusement invités. Et ce n’est pas d’abord sur le versant théorique mais sur le versant de la parole, de la transmission orale, comme cela se passe encore chez bien des peuples venus du fond des âges et comme il est possible que nous y revenions par le biais des nouvelles technologies. L’analyste prend parole et devient conteur et flâneur, associateur, griot même, en ce qu’il participe aux affaires de famille et de communauté. C’est dire !

Pour parler d’analyse d’enfant, il y a certes quelques précédents, et non des moindres. Ce sont les ancêtres : Je pense à ceux et celles – de Ferenczi à Vasse en passant par Klein, A. Freud, Winnicott,

 

Morgenstern, Bettelheim, Dolto, Spitz, Mahler, Bowlby et Bick (je ne négligerais pas non plus les Wallon, Piaget et Lacan), chacun mettant en travail les spectres de la destructivité, mais aussi les souffles de vie qui lentement donnent à naître à l’humain ceux et celles qui cheminent à la lisière de la disparition. Chacun son projet, chacun ses fantasmes, mais tous appellent qu’ils le souhaitent ou non des pratiques éducatives.

Avec Michel Fruitet, les choses vont quelque peu autrement concernant la violence originaire de la venue à l’existence, trauma, pourrait-on dire. Nous découvrons, sous les différents tracés de quatre enfants et d’un analyste – Klein et Aulagnier ne sont pas si loin – ce que Maurice Blanchot appelait l’ancien, l’effroyablement ancien, c’est-à-dire cela qui se donne dans l’absolument précoce comme présence fantomatique de ce qui ne trouve pas à se représenter sinon dans l’épreuve et le jeu du dessin… depuis la nuit des temps. Lorsque Perec, adolescent, rencontre Dolto en 1949, il fait des dessins. Il est donc déjà à l’écriture. Plus tard, après avoir vu de M’Uzan et surtout, avoir fait une analyse avec Pontalis, il caressera le projet d’écrire la généalogie de sa famille et préparera pour ce faire une importante documentation. Or je soutiendrais que c’est déjà avec les dessins qu’il offrait à Dolto qu’il s’était déjà engagé dans le récit de ses origines ou, pour parler dans une autre langue, dans la narration de la constitution de son image inconsciente du corps, là où l’absolument précoce, le commencement radical, ce temps d’avant tous les temps, ce temps où les corps massacrés et fragmentés qui apparaissent dans W s’inscrivent peut-être déjà certainement dans ses « dessins d’analyse ». D’ailleurs, comme il l’écrit lui-même, ses souvenirs – ses fantasmes ? – ne sont-ils pas apparentés à « ces dessins dissociés, disloqués, dont les éléments épars ne parvenaient presque jamais à se relier les uns aux autres, et dont, à l’époque de W, entre disons, ma onzième et quinzième année, je couvris des cahiers entiers : personnages que rien ne rattachait au sol qui était censé les supporter […] »{1} ? Moment de constitution du sentiment de soi, même si les côtes de l’île W donnent à voir son/leur imposant morcellement.

Sans qu’il y paraisse, me voilà donc déjà engagé au cœur de la clinique de Michel Fruitet avec les enfants. Quatre « cas », quatre rencontres plutôt, car il passe la main, si je puis dire, à ces petits qui viennent vouloir se faire entendre. Et voilà que le dessin vient ici médier le transfert à deux, rendre audible le devenir-autre (c’était déjà l’expression de Hegel). Transfert oui, en ce qu’il accuse réception du colis – car oui, le dessin a mille et une dimensions qui appellent un colis, voire la boîte du petit Prince, en tout cas, quelque objet qui ouvre sur les rhizomes de la machine de l’inconscient. Michel Fruitet ne commente point, n’étale pas son supposé savoir sur les feuilles de la parole. Il joue et met au travail ce qui pourrait faire résistance, il capte le désir à l’œuvre, ce désir qui n’a de cesse que de se tracer et retracer, de prendre volumes.

Ce travail va donc se déplier, je l’ai dit, en quatre essais, quatre chemins, quatre parcours, quatre voyages. Avec, chaque fois, une mise en tension, nécessaire, de l’adresse et de la résistance de l’analyste et ce, dans les trois registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire. Avec le quatrième terme, bien sûr : le Sinthome. Une seule règle : ne jamais faire l’autruche !

Le premier parcours, très fort, secouant – et dont le signifiant Pierre est déjà construction, omphalos, connaissance – nous plonge d’entrée de feu dans l’archaïque et dans ce que le thérapeute appelle l’écriture qu’est le dessin. La formule, en apparence simple, est redoutable parce qu’elle introduit dans la clinique un mouvement de la vie psychique par lequel cette écriture, ce dessin ne viennent pas « transcrire » ce qui ne pourrait être dit-entendu-analysé, mais bien ouvrir l’espace sidéral de la trace parfois immensément ténue qui crée l’écart faisant écho à la division du sujet. Dans L’ombilic et la voix, Denis Vasse nous avait fait entrer avec leurs dessins dans l’univers d’Hector et de Coralie. Nous découvrions là aussi une écriture, celle de la « clôture ombilicale » qui, par le langage et l’introduction de la loi, assurait que ça n’allait pas fuir de partout, par tous les trous. Michel Fruitet nous apprend, lui, que le dessin, par sa puissance grammatologique, est toujours déjà dans l’actuel un archi-dessin faisant jouer tous les registres du psychisme. Le dessin fournit un espace au déploiement de la parole et permet d’apercevoir depuis l’archaïque les « formes énigmatiques » qui convoquent le sujet à la vie, même lorsqu’il semble irrémédiablement menotté par la mort, avec parfois toute la famille enfermée à clef dans une crypte. D’ailleurs, déjà, avec ce petit Pierre, elle rôde et attend à chaque détour. Ce n’est donc pas pour rien que les fantômes apparaissent dans son roman familial pour hurler les trous du trauma. Comme si ses pulsions les plus terrifiantes jouaient à pétrifier le type chez qui il débarque et qui lui dit, comme ça, assez vite, de drôles de choses, de drôles de mots, la représentation passant des unes aux autres et informant progressivement cela qui ne pouvait s’énoncer et se symboliser. Cela s’appelle une « clinique effective », pour reprendre l’expression de Nicolas Abraham lorsqu’il scrute depuis les dessins l’architectonique de « l’intérieur secret », là où sont conservées/retirées toutes les cassures identificatoires.

Or, ce type – ça s’entend à lire ses histoires –, quand il rencontre Léa, qui a 5 ans, ramène cette fois sans cesse le hors-langue dans ce qu’elle laisse couler sur le papier. Y eut-il jamais pour elle modèle ? Pierre ne semblait pas voir, laissé pour compte sans support mimétique. Sa chance est que Michel Fruitet lui répond en fournissant le matériel à penser. Pas besoin de voir, il suffit de tracer et ça prendra, comme s’accroche un fœtus dans sa « langue placentaire ». Qu’est-ce que c’est que ça ? Cette fois encore, il y va de l’énigme, au point que comme Panurge, l’analyste pourrait ici ne point entendre tant opaque paraît ce qui s’est tramé là. Toujours est- il que la petite reine de Saba sait y faire avec la traduction – et l’enseigne à l’autre. Munie d’un crayon, elle est redoutable et convoque l’analyste là où ça tranche le plus sec, d’où peut-être que l’écriture de ce dernier, sans qu’il y paraisse, nomme souvent l’effroyable avec une apparente désinvolture : « Une feuille blanche et un vague bleu du ciel, en guise de bordure. Puis, ce que nomme Léa, un volet, par lequel le groupe de loups fait effraction. » Figure absolument terrible imposant le déchiffrage de la pierre de Rosette de cette enfant et de son groupe-famille. À n’en pas douter, il y aura du fabuleux dans cette histoire, assez tôt portée par du chant et des lettres.

À l’auditeur – « Ô dicteur / Moitié d’Ô accolée à l’autre moitié : mon oreille », La Table, Francis Ponge – de l’entendre… En fait, il sait que ça parle déjà dans la conque-caverne et que ça casse parfois les oreilles parce que c’est trop fort, comme si les mots qui traversaient les parois étaient des subjectiles. Une langue placentaire, tissu de sons et de mots, comment joue-t-elle de l’organe qui connecte l’embryon à la paroi utérine ? Qu’apporte-t-elle, que laisse-t-elle ?

En d’autres termes, y a-t-il là, dans la pratique paléontographique de Michel Fruitet, quelque chose qui mettrait en scène la célèbre « intuition donatrice originaire » de Husserl qui relève de la perception ? Je laisse la question flotter, mais à mon sens, l’un des intérêts – et ils sont nombreux – de ce livre est de nouer l’originaire à l’oreille mais aussi à la vue, les deux sens allant main dans la main.

 

Mais ne retombe-t-on pas alors dans une thérapeutique annexée à la métaphysique de la présence qu’aurait déconstruite Derrida ? Je ne le crois pas puisque dès le premier paragraphe de Pierre, on lit ceci :

« Son regard qui évite le mien m’étonne, ses yeux tournent en tous sens. » Il est dit là que le thérapeute ne se laissera pas fixer dans le fantasme de l’enfant, ne chutera pas dans sa pulsion scopique, véritable miroir aux alouettes. Il est également dit là que les formes, les couleurs et les traits des dessins qui lui sont adressés sont en correspondance avec cela qui n’apparaît jamais sous forme illustrative, comme objet de représentation. Par exemple, le losange qui intrigue Michel Fruitet dans l’un des dessins de Léa et celui (cette fois plus grand, bleu comme le « vague bleu du ciel ») qui apparaît dans un autre ne viennent-ils pas fournir la formule du fantasme selon Lacan ($a), petit poinçon placé entre le sujet divisé $ et l’objet petit a ?

Quand l’analyste écoute en poète…, il arrive qu’il voie se manifester la Chose – branches de sapins-loups-losanges… On verra, on verra… Nous voilà vertement mouillés dans la « langue placentaire », que Michel Fruitet travaille à apprendre depuis Mamoudzou – est-ce là un hasard ? Parce que tout de même, ça parle depuis pas mal loin ! Depuis – au moins – le temps où la mère petite fille rêvait d’enfant… Ça parle depuis ce qui parle la mère, du plus loin, ça parle depuis le langage qui vient depuis longtemps s’inscrire comme mémoire – ce qu’est le dessin tout comme l’écriture, à cette différence près – énorme… – que le dessin-pictogramme comme après-coup fait survivre en au moins deux dimensions et en délimitant par des traits ou par des lignes de fuite des objets – ici psychiques – à mettre en situation de représentation. Au point où l’on pourrait parler du dessin comme hologramme à n dimensions, question de rester branché sur les désirs qui se rencontrent et s’affrontent. Et ce, chez les enfants, quelle que soit la perspective puisqu’au fond, ce sont bien moins les lois géométriques de l’optique qui priment ici que les lois psychiques et les puissances pulsionnelles. Car ce qui compte, c’est l’imperceptible, l’inaudible et, avec la question « D’où viennent les enfants ? », une autre « D’où parlent les enfants ? ».

Yäel, lui, 8 ans, petit bonhomme « troublé » (il y a de quoi !) a l’air d’avoir choisi de se retirer de la langue. Autre temps autre crypte. Mais chez Michel Fruitet, le jeune homme semble esquisser un pas de côté : « T’as une voiture ? », qu’il répète, je l’entends comme « Faut qu’ça roule ! » Il lui faut donc une route ; ce sera une enveloppe. Et ça avance vite, dès qu’on sait lire certaines formes d’un dessin comme les condensations d’un rêve. Et dès que l’analyste n’hésite pas à prendre la bagnole en marche. À deux, ça change les vitesses et on peut ainsi relier les continents en les faisant résonner les uns avec les autres – Afrique, Antilles, Europe, père, mère… Et cette fois encore, des lettres (A, E, L, X, d’autres, etc.) surgissent ainsi pour former une sorte de « poésie lisuelle »{2} qui font survivre et revivre, dans « le voisinage de l’œil et de l’oreille », les traces les plus anciennes dans les fossiles les plus primitifs, que les parents peuvent parfois – souvent – donner à « a-grapher ». Les déplacements de Yaël, on le verra, ne sont pas sans appeler un désir de sédentarité, de maison, peut-être même de maison des morts, qui viendront frapper à la porte de la thérapie bien plus tard. D’une langue l’autre, voyez le dessin réalisé à la cinquante-cinquième séance, une écriture de liaison et de déliaison, en même temps, dans un battement qui déplie le traumatisme dans une extrême dangerosité. Ici, Michel Fruitet montre que ce n’est pas le moment de conclure.

Vient alors Jeanne, la plus âgée de la troupe, pour nommer les origines de la question. Jeanne ne fait pas attention. Michel Fruitet décide de lui porter une attention flottante jusqu’au moment où se manifeste Lady Gorgô, « dame blanche » qui figure la terreur absolue d’une néantisation vécue comme imparable. C’est pourquoi ça coupe : « mère et non pas papa »… Comment passe-t-on d’une génération à l’autre, en soi et hors-soi ? Comment passe-t-on d’un pays à l’autre ? En quelle(s) catastrophe(s) ? Comment se relie-t-on ? Quelle(s) origine(s) construit-on à l’occasion d’une parole et de dessins adressés à un autre posté là pour les entendre les voir ? Il faut qu’une terre d’origine soit inventée, trouvée ou retrouvée. Il faut qu’une histoire d’origine soit pensée. C’est là que reviennent les dinosaures, ces reptiles effroyablement grands, effroyablement anciens, et dont les modes de reproduction ont longtemps été – et sont encore en partie – un mystère pour les paléontologues.

Pour voir clair dans cette préhistoire sexuelle, nous dit Michel Fruitet, il faut un traducteur, un passeur. Un analyste ou un thérapeute, quelqu’un dont le désir est voirécouter, c’est d’abord ça, quelqu’un qui aide à remettre en ordre de fonctionnement la transmission entre les générations. Dans les dernières pages de ce livre, outre les travaux d’Essedik Jeddi et d’Alice Cherki, Michel Fruitet repasse par l’Esquisse de Freud. Avec raison – et quelle raison !

Traductions et mémoires… mochloss de l’alliance entre l’analyste et les enfants, je veux dire l’enfant et ses parents-enfants et les parents des parents-enfants jusqu’à la nuit des temps, jusqu’au moment sans temps où la terre était tohu-bohu, une ténèbre sur les faces de l’abîme. C’est la scène de l’originaire, à laquelle se livrent après-coup au commencement tous ceux et toutes celles qui optent pour (le) devenir humain.

 

Michel Peterson, psychanalyste, professeur de psychologie et de littérature, coordonateur du projet ROBAA (Roads of Bones and Ashes), Chaire Oppenheimer, faculté de Droit, Université McGill, Canada.

Introduction

Il est debout dans la salle d’attente, mince et grand pour ses huit ans. Son regard qui évite le mien m’étonne, ses yeux tournent en tous sens. À mon invitation, il se précipite dans mon bureau sans serrer la main que je lui tends. Une fois le seuil franchi, il ralentit. Son regard explore attentivement la pièce et l’horizon au-delà de la baie vitrée. Il semble ne pas prêter attention à ma présence. Assis, je prends le temps de l’observer. Puis d’une voix douce je lui dis que ses yeux voient ce que les autres ne voient pas. Il s’immobilise alors, me regarde et dit : « Sur tes rideaux, les femmes n’ont pas de contours. » Projection de son imaginaire, de ses fantasmes sur les toiles de l’artiste Phi. Ces œuvres, comme les quelques objets que j’ai disposés dans mon bureau, rendent compte de mon rapport au monde, de ma sensibilité. Dans cet espace où je l’accueille, qui nous est commun le temps de la consultation, qui nous enveloppe, par ses premières paroles, il témoigne de ce qui s’opère en lui. Lucas parle et cette parole il me l’adresse.