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Le destin des Africains noirs en France

De
151 pages
Le présent ouvrage a pour ambition de présenter les Africains noirs en France et de faire le point sur leurs conduites sociales, politiques et culturelles dans un contexte marqué par la crise du modèle d'intégration. Au-delà de l'actualité politique immédiate qui place tous les immigrés du Tiers-monde au centre de la vie politique française, ce livre invite à mieux cerner ces enjeux et la place des Africains noirs dans la société française.
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LE DESTIN DES AFRICAINS NOIRS EN FRANCE

site: www.1ibrairiehannattan.com e.mail: harrnattanl@wanadoo.fr

~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8795-9 EAN : 9782747587952

Mar FALL

LE DESTIN DES AFRICAINS NOIRS EN FRANCE
Discriminations, Assimilation, Repli Communautaire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALlE

Sociétés Africaines et Diaspora Collection dirigée par Babacar SALL
Sociétés Africaines et Diaspora est une collection universitaire à vocation pluridisciplinaire orientée principalement sur l'Afrique et sa diaspora. Elle accueille également des essais et témoignages pouvant servir de matière à la recherche. Elle complète la revue du même nom et cherche à contribuer à une meilleure connaissance des réalités historiques et actuelles du continent. Elle entend également œuvrer pour une bonne visibilité de la recherche africaine tout en restant ouverte et s'appuie, de ce fait, sur des travaux individuels ou collectifs, des actes de colloque ou des thèmes qu'elle initie. Déjà parus

Claude KOUDOU, Côte d'Ivoire: pour un nouveau mode de coopération entre l'Afrique et la France, 2005. Modibo DIAGOURAGA, Modibo Kei"taun destin, 2005. Mamadou DIA, Radioscopie d'une alternance avortée, 2005. Mamadou DIA, Echec de l'alternance au Sénégal et crise du monde libéral, 2005. Mody NIANG, M Wade et l'alternance, 2005. Dominique BANGOURA (dir.), Guinée: L'alternance politique à l'issue des élections présidentielles de décembre
2003, 2004.

Titinga Frédéric PACERE, Pensées africaines. Proverbes, dictons et sagesse des Anciens, 2004 Amadou NDOYE, Les immigrants sénégalais au Québec, 2004. Danielle PÉTRIS SANS-CA VAILLÈS, Sur les traces de la traite des Noirs à Bordeaux, 2004. Khadim SYLLA, L'éducation en Afrique, 2004. Philippe NOUDJENOUME (dir.), Les frontières maritimes du Bénin, 2004. Dominique BANGOURA (dir.), L'Union africaine face aux enjeux de paix, de sécurité et de défense, 2003. Chouki EL HAMEL, La vie intellectuelle islamique dans le Sahel ouest-africain (XVIe-XIXe siècles), 2002. Kimba IDRISSA (sous la direction de), Le Niger. État et démocratie, 2001.

Claude SUMA TA, L'économie parallèle de la RDC, 2001.

Introduction Générale
L'analyse de l'intégration de l'immigration africaine noire en France doit être menée du double point de vue des Africains et de la société française. Une société où l'image même des problèmes sociaux semble s'être déplacée du lieu de travail, de l'usine ou de l'entreprise vers la cité, la ville, c'est à dire vers la participation sociale et la ségrégation!. L'exclusion sociale, qui se double d'une exclusion spatiale,2 a remplacé l'intégration conflictuelle, caractéristique de la société industrielle. La représentation selon laquelle, les immigrés, issus de sociétés non industrielles, non modernes, passent de leur société à la société nationale, moderne, devra être nuancée dès lors que, « les questions de la participation des minorités à un ensemble national sont séparées des questions de leur intégration proprement dite dans la vie sociale. »3 En effet, force est de retenir que l'unité, qui paraissait gouverner la société nationale s'est brisée, et que de« multiples combinaisons entre ces deux divisions sont apparues: les populations immigrées mais aussi autochtones peuvent être dehors ou dedans indépendamment de leur intégration ou de leur non-intégration sociale »4 La question de l'intégration des Africains noirs en France se trouve ainsi au centre de processus sociaux et de logiques qui tournent autour de l' inté gration sociale (changement de statut social, insertion socio-économique), de l'acculturation, de l'assimilation culturelle, de la participation et de l'identification à la nation(citoyenneté). Trois phases rythment la présence négro-africaine en France. Des phases marquées par des processus sociaux et des logiques d'action que nous avons déterminées selon diverses modalités.

1 François Dubet, Sociologie de l'expérience, Paris, Le Seuil, 1994, p68 2 T C Schelling analyse les différents niveaux du processus de ségrégation dans son ouvrage Micro motives and Macrobehavior, N Y Norton and co 1978 trad. française: La Tyrannie des petites décisions, Paris, PUF, 1980 J D. Lapeyronnie, L'Individu et les minorités. La France et la Grande Bretagne face à leurs immigrés, Paris, PUF,1993, P.11 J Idem pp 14 et 15.

Au lendemain de la première guerre mondiale, et jusqu'en 1960, les relations entre la société française et les rares Mricains noirs présents dans I 'Hexagone restent profondément marquées par la situation coloniale. On peut, à cet égard, retenir l'idée d'une transposition des rapports coloniaux dans l'Hexagone. Les villes françaises portuaires manifestent avec un schématisme assez accusé des traits généraux qui caractérisent la situation coloniale, la position dominante du groupe colonisateur s'y révèle de la façon la plus nette et la plus constante, là où sont concentrés les leviers de la puissance. Les Mricains noirs que ces villes rassemblent sont mal fixés, faiblement enracinés dans leur vie professionnelle et soumis à toutes les formes de l'insécurité. Les rares étudiants présents se sentent plus ou moins frustrés dans leurs désirs de promotion sociale, de participation aux prestiges modernes; le racisme colonial et les discriminations restant cette barrière infranchissable pour des figures humaines inachevées. Les réactions à cette situation sont demeurées longtemps inorganisées ou marginales par rapport aux formes officielles de l'expression politique. La revendication contre la situation coloniale et les discriminations s'est manifestée à des plans et des domaines différents (syndical, culturel), par les divers mouvements Mricains -Américains. L'immigration africaine noire démarre véritablement dès le début des années 60. Les études consacrées à cette immigration font référence à la solitude, à la misère et à l'exploitation ou la surexploitation économique dont sont victimes les Mricains.1 On a d'ailleurs évoqué l'idée de sous- prolétariat pour désigner cette population docile qui n'a aucune conscience politique et syndicale. C'est une immigration d'hommes seuls qui vivent leur condition comme une simple étape dans un projet de promotion individuelle ultérieure spatialement différé et caractérisé par des positions de retrait, d'abstention et de préservation culturelle de soi à l'égard d'une société se définissant pour eux (les immigrés) matériellement, bien plus que socialement et
culturelle ment.
2

, Négriers modernes: les travailleurs noirs en France, Paris, Présence Africaine, 1970 M. Samuel, Le prolétariat afticain noir en France, Paris,Maspero,1978. B. Granotier, Les Travailleurs immigrés en France, Paris, Maspero, 1970 l A Bastenier, « La question de ['identité: genèse des représentations et des paradigmes», G.Abou Sada et H. Milet Générations issues de l'immigration: mémoires et devenir, Paris, Arcantère, 1986, p87.

1 lP.Ndiaye

8

Ces « célibataires» étaient regroupés dans des « dortoirs »,1 des hangars, des « cités de transit », des taudis auxquels ont succédé les foyers, le parc privé dans ses parties les plus délabrées et enfin le logement social classique. .Les immigrés africains s'intègrent dans la société française à travers le statut de travailleurs ~certains d'entre eux adhérent timidement à des syndicats. C'est une intégration par la marge. Ils se retrouvent par contre dans des réseaux de sociabilité et groupes primaires. il faut cependant remarquer que les principales composantes de l'immigration négro- africaine, les Maniak et les Soninké, n'empruntent pas les mêmes voies d'insertion. Les paroisses catholiques de Marseille et de la région parisienne ont joué un rôle important facilitant l'installation des Mani ak catholiques et alphabétisés et leur relative dispersion dans la société française. Les actions d'alphabétisation, les stages de qualification professionnelle organisés par ces paroisses catholiques ont grandement facilité l'adaptation des Maniak aux modes de vie de la société d'accueil. Les Maniak alphabétisés ont connu une sorte de pré socialisation anticipée dans leur société d'origine de par leurs liens fréquents avec les occidentaux. Quant aux Soninké2, musulmans, analphabètes, ils n'ont pas bénéficié de l'appui des structures ou d'institutions intégratrices pouvant accompagner leur entrée relative dans la société française. . Ils se sont reconstitués en «communautés» soudées vivant dans de sortes d'enclaves, dans les foyers ou villages bis, à l'écart de la société. TIs ont développé des réseaux denses de sociabilité dans leurs foyers qui jouent une fonction de relais. En effet, ces enclaves, en préservant les modèles culturels, les institutions et les formes de sociabilité typiques de la société d'origine, limitent « les effets désorganisateurs du choc de culture» au prix d'une ségrégation spatiale qui règle le jeu des proximités et des distances avec
le groupe dominant.
3

G. N oirel, Le creuset fiançais: histoire de l'immigration aux xix et xx siècles, Paris, le Seuil, 1988. l Sur les Soninké, voir C Quiminal : Gens d'ici, Gens d'ailleurs: migration Soninké et transformations villageoises, Paris, Christian Bourgois, 1991. 3 Y. Grayfemer, Regards sociologiques sur la migration, La Ségrégation dans la ville ,Paris, L'Harmattan, 1994.

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Sans doute, l'industrialisation et l'urbanisation ont-elles pour ces populations d'origine rurale des effets désintégrateurs; mais cela n'empêche pas la formation de nouveaux liens, ni la persistance de relations communautaires!. Les Soninké ont montré, dès leur arrivée en France, la puissance des liens d'entraide qu'ils ont su construire dans leur nouveau milieu d'accueil, ces liens se doublant d'attaches très fortes avec la société d'origine. Les foyers ou villages bis; des Soninké et des Toucouleur peuvent être conçus, dans la perspective de l'Ecole de Chicago, comme un lieu transitoire à plusieurs étapes ultérieures, la sortie de ces foyers et les parcours résidentiels qui s'opèrent dans le logement social classique et dans l'accession à la propriété étant des indices de changement de statut; une réorganisation des comportements et des attitudes au travers desquels s'opère l'intégration dans la société d'accueil. Les travaux de l'Ecole de Chicago ont montré que la confection de ces lieux de sociabilité n'est pas, loin s'en faut, le reflet d'un refus de s'assimiler mais, plutôt le passage nécessaire face à la rupture brutale que constitue la migration.
Avec l'arrêt officiel de l'immigration dans la décennie 70 en France et dans les autres pays européens, le visage de l'immigration africaine noire s'est modifié sensiblement, notamment à travers le passage d'une immigration de main-d'œuvre à une immigration de peuplement. Aujourd'hui, force est de constater que les populations africaines noires se sont diversifiées, le clivage traditionnel « étudiants» «travailleurs» s'est désagrégé. Bien évidemment ces deux groupes existent toujours, mais cette bipolarité s'est enrichie d'autres groupes comme les marabouts à carte, les musiciens artistes, les demandeurs d'asile, les réfugiés politiques, les clandestins, etc.. La diversification est également une réalité pour ce qui concerne les régions de provenance. Certes, Sénégalais et Maliens restent largement majoritaires, mais il convient de noter l'apparition de populations nouvelles comme les Congolais et les Mauriciens. L'arrivée des femmes et des enfants dans le cadre du regroupement familial ou par des initiatives individuelles, la constitution ou la reconstitution de familles, les naissances, ont grandement redessiné le visage de la présence négro-africaine qui manifeste des signes évidents d'une installation définitive. S'il est vrai que les Africains noirs s'intègrent dans la société d'accueil, (ils s'insèrent à des degrés divers dans les activités économiques, c'est l'une des composantes des immigrations dont le niveau de scolarisation est le plus élevé, ils connaissent une mobilité

1

P Mann, L'Action Collective: Armand Colin, 1991.

Mobilisation

et Organisation

des minorités

actives,

Paris,

10

résidentielle, ...etc.), leur intégration se fait dans l'univers ouvrier en déclin et plus généralement dans une société dont les capacités d'intégration s'affaiblissent. Les jeunes Blacks (Africains et Antillais) des grands ensembles qui ont remplacé les quartiers ouvriers, dont l'assimilation culturelle ne fait pas de doute, ne se repèrent pas à travers la culture ouvrière en décomposition. Et, plus généralement, les travailleurs originaires d'Afrique Noire n'entrent plus dans l'action collective par le biais du syndicalisme. C'est plutôt par leur propre vie associative qui accueille «jeunes» et « vieux », « cadets» et «aînés », et par de multiples stratégies identitaires qu'ils entrent dans une société de dualisation effective où certains sont « dedans» et d'autres « dehors », indépendamment de leur non insertion socio-économique. Il semble aussi établi que les problématiques de l'exclusion et de l'intégration, de ségrégation et de la dispersion ne doivent pas être entachées par la confusion entre la dimension proprement sociale et la dimension culturelle et ethnique de la question de l'intégration des immigrants. Nous n'avons pas, avec les Africains noirs en France, une communauté homogène qui fonctionne comme une enclave. Il est vrai que certains groupes africains, notamment les banab ana, se retrouvent dans un univers clos, à l'écart de la société française, mais aussi des autres Africains noirs qui comptent manifestement parmi les mieux intégrés à la vie urbaine. Les Africains noirs qui s'assimilent culturellement et font l'expérience du racisme peuvent fort bien jouer de leurs nombreux atouts et ressources pour se retrouver entre euxl, maîtrisant avec aisance les problèmes d'accessibilité que suscite un usage diversifié de la ville. Nous avons choisi de privilégier deux axes qui nous paraissent significatifs de la diversité des stratégies individuelles et collectives. Il s'agit de l'action associative et de l'émergence d'un islam négro-africain qui présentent des différences selon la situation des acteurs dans le processus d'intégration et selon leurs niveaux d'insertion, de participation de marginalisation. Au-delà d'une approche descriptive de l'action associative et de l'émergence d'un islam négro-africain dans une situation où apparaissent des signes d'une installation définitive, ce travail se donne comme objectif de rompre avec une vision univoque des immigrés

1 Voir J.P. Ndiaye, Négriers modernes: les travailleurs noirs en France, Paris, Présence
Africaine,
1970

Il

négro-africains et de saisir les diverses voies de l'intégration de ces populations. La vie associative est de longue date, un élément fondamental de la vie des négro-africains en France; elle ne démarre pas en 1981 avec l'abrogation du décret-loi de 1939 qui limitait fortement le droit d'association des étrangers. Regroupements informels, associations déclarées ont toujours structuré et quadrillé ces populations à l'image de l'U.G.T.S.F (Union Générale des Travailleurs Sénégalais en France) créée en 1961 par des travailleurs africains confrontés à des problèmes d'accueil, d'hébergement, mais aussi à l'ostracisme, au racisme et à la discrimination dans l' entreprise.l Les objectifs et les actions de ces associations ont bien souvent (pour ne pas dire toujours) été définis dans le sens de Métropole-Afrique Noire y compris dans l'entre-deux-guerres. Une période certes marquée par le «rêve assimilationniste» des jeunes Africains présents dans 1'Hexagone qui postulaient à la reconnaissance de leurs efforts de s'assimiler et l'exercice d'une citoyenneté pleine et entière. Mais une période durant laquelle l'idée et les pratiques liées à la perspective du retour au« pays» étaient solidement ancrées. L'idée du retour a été et reste encore le point de ralliement de bon nombre d'Africains noirs qui s'investissent dans des associations ethniques, villageoises, nationales ou autres. Associations qui, pour la plupart, sont en dehors de toute activité revendicative et qui ne postulent pas à la constitution d'une communauté africaine noire forte et structurée, revendiquant des droits spécifiques. Les projets de développement portés par certaines de ces associations2, les transferts de fonds, les aller-retour fréquents entre la France et l'Afrique Noire témoignent de la permanence des liens avec les pays d'origine. Les références à l'Afrique demeurent encore vivaces. Ces faits sont considérés généralement comme des signes par excellence du « refus de s'intégrer» alors qu'« on a pu souvent constater que la constitution des communautés particulières et même dans certains cas, le maintien de contacts avec la société d'origine favorisent l'intégration et la réussite dans la société d'accueil. »3

l Voir à ce sujet, Sally Ndongo, Le livre des Travailleurs amcains, Paris, Maspero, 1970. 1 Voir à ce sujet la revue Hommes et Migrations, numéro 1165, mai 1993, numero spécial, Migrants, acteurs du développement. 3 D Schnapper : La France de l'intégration, op. Cit. P 160.

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Le mode de sédentarisation n'est pas unique et exclusif. Le renforcement des liens avec le pays d'origine peut bien se combiner avec d'autres attitudes, notamment celle d'acteurs collectifs et individuels qui s'engagent très fortement, dans l'insertion socio-économique et la participation à la vie civile. En tout cas, la naissance dans certaines cités et dans certaines communes d'un tissu associatif qui négocie avec les autorités locales la prise en charge des intérêts des Africains noirs dans la mise en œuvre de la politique locale d'intégration semble traduire une volonté de participation. L'organisation des débats sur les modalités de prise en charge des problèmes liés à la présence des femmes et des enfants, sur la polygamie, la participation des femmes à des stages à visée d'insertion sociale et professionnelle, sur la culture africaine et sur le contenu des rapports avec la société française, etc., rend compte d'une modification des enjeux. Ces nouvelles préoccupations sont inséparables de la perception progressive qui semble s'opérer parmi les négro- africains de ce que leur stabilisation entraîne nécessairement un déplacement de la localisation des enjeux prioritaires!. Autrement dit, ils ont à s'insérer dans un nouveau rapport de force qui se met en place ici, dans la société où ils résident et où il s'agit désormais pour eux de négocier leur place2. Ici et l~ certaines associations «premières manières» redéfinissent leurs activités afin de « coller» avec les nouveaux besoins de leurs membres: droit au logement3, aide juridique, soutien scolaire pour les «petits» organisé en mobilisant les ressources propres aux associations. La question de l'intégration est évoquée de façon conflictuelle. Pour certains acteurs insérés économiquement et dont l'assimilation culturelle est effective, l'intégration dans la société française est vécue et présentée comme un « saut qualitatif» et un « choix positif». Pour d'autres, l'alignement culturel et l'assimilation tout court ne peuvent être que « trahison », «reniement », «abandon de l'essentiel de sa culture d'origine »4

D Schnapper, op cit. 1 A Bastenier, op. Cit. 3 P Sindomino, Les Afticains de Vincennes: un an de lutte, Mémoire de DEA,univParis8, 1993. 4 Il est certain que dans ces débats, le terme « d'assimilation» a une connotation négative du fait de son utilisation politique par le colonisateur dans ses relations avec les populations des anciennes colonies.

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Ces débatsl qui ont cours dans le milieu associatif et bien sûr à l'extérieur de cet espace sur les contenus et les modalités de l'assimilation, de l'insertion, de la participation sont fréquents. Les sujets de controverse des premiers Africains en France dans l'entre-deux-guerres tournaient autour de l'assimilation,2 de son caractère paradoxal,3 et des manifestations de racisme à l'égard des acteurs candidats à l'assimilation4. Ce qui d'une certaine manière, révèle une sorte de permanence des enjeux et des conflits entre la société d'accueil et les immigrés, conflits qui revêtent un rôle socialisateur dès lors qu'ils permettent à l'immigré de s'identifier aux membres de sa « communauté» d'origine, de sortir de l'isolement et de s'inscrire dans une vie collective à travers la participation à des regroupements informels ou à des associations communautaires. Pour les immigrés, le «maintien des liens familiaux et communautaires les a en général aidé à se situer dans la société globale, leur intégration s'est opérée par leur milieu de travail souvent par leur adhésion à la branche locale d'un syndicat avant que celle de leurs enfants ne se fasse aussi par l'école »5 Cette assimilation s'accompagne d'une acculturation, c'est à dire d'« un processus au cours duquel les individus, immigrés ou non, acquièrent, perdent, renouvellent, élaborent interprètent ou réinterprètent des éléments divers »6. Seulement, l'assimilation des populations négroafricaine se déroule dans un nouveau contexte marqué par l'affaiblissement des institutions qui ont assuré jusque là une fonction
1

Sur ce débat, voir entre autres: F Dubet, « Trois processus migratoires », Revue française des affaires sociales, 1990. J Costa Lascoux « assimiler, insérer, intégrer», revue Projet ,numéro 27,1991. A Zahraou, « Catégories scientifiques et catégories du sens commun» revue Migrations Internationales,numéro 21,vo14 mai-juin 1992. G. Rocheau, «Intégration ou assimilation, migration et patience» revue Hommes et Migrations, numéro 1100,1987, et numéro 1154, mai 1992. l J Gaffar, La Guerre, Ennemies of empire, PhD, The university of West Indies,Saint Augustin, Trinidad, chap,1 4 8. J On a souvent reproché aux candidats à l'assimilation de se désolidariser de « leurs» attaches communautaires. 4 D Lapeyronnie évoque à ce propos le paradoxe et l'originalité du fonctionnement du champ de l'intégration sociale: plus les populations immigrées sont « dedans» plus elles sont rejetées, et plus elles s'assimilent, plus le racisme s'exerce à leur égard. ; voir à ce sujet, M Crowder, A study of French assimilation policy, Methum and co 1967. M D Lewis, One hundred million ftenchmen:assimilation theory in French colonial policy: comparative studies, society and History,voI4,1962,pages 129-153. 5 J.Weyder, « Individus et communautés », Projet, numéro 27,automne 1991.
6

D Schnapper,op cit p 87. 14

d'intégration des autochtones et des immigrés dans la société industrielle. Et c'est dans ce nouveau contexte que l'action associative des négroafricains qui s'est beaucoup développée permet de lire et d'appréhender les multiples voies de l'intégration. L'autre niveau d'observation de la diversité des situations des acteurs selon leurs niveaux d'intégration, leurs capacités à mobiliser des ressources afin de mieux négocier leur participation à la vie sociale, concerne l'action associative de type confessionnelle. Les paroisses catholiques ont joué, pour les Manjak et les Diola, un rôle qui a grandement contribué à l'insertion socio-économique de ces populations. C'est dans le contexte de la sédentarisation des populations négroafricaines qu'apparaît l'islam négro-africain en France, avec ses associations, ses projets. Lorsque l'on fait l'état des travauxl (recherches scientifiques et études empiriques confondues) sur l'islam en France et plus précisément sur l'intégration des musulmans, force est de constater que les Africains noirs musulmans, comme l'islam négro-africain n'y occupent qu'une place subalterne, mineure2. Cela tient sans doute à la relative faiblesse numérique des musulmans négro-africains en France(les Soninké, les Toucouleur, et les Wolof essentiellement) et à leur installation somme toute récente dans l'Hexagone. L'islam, en se limitant à la seule sphère privée, a longtemps contribué à rendre invisible la présence africaine. Il n'y avait guère de recherches particulières de la part des musulmans négro-africains d'un espace particulier d'expression publique de leur identité islamique dès lors que leur présence n'était que passagère. La recherche d'un espace d'expression de l'identité islamique semble perceptible notamment dans la naissance d'un «associationnisme» musulman, dynamique, dans la multiplication des salles de prière au sein des foyers ou villages-bis3, dans les cités, dans les maisons et dans la mise en place d'actions d'enseignements islamiques. Contrairement à ce que l'on évoque ici ou là, ce ne sont pas les Maghrébins qui ont été les premiers à témoigner de leur appartenance à l'islam dans l'immigration et à revendiquer des salles de prière. En fait, ce sont bien des musulmans

1 Voir le numéro spécial de la revue projet, Musulmans en terre d'Europe, numéro 231,automne 1992. Z M Diop, «Les associations murid en France », Esprit, juin, 1985 J Barou, « Les 0 S dans l'industrie automobile », rapport de recherche, CNRS-RNOR, janvier 1986. 3 J Gonin « Conquête et maîtrise d'un espace de vie,. l'exemple des africains» Nadir, sous la dir. de, banlieues, immigration, gestion urbaine, Université de Grenoble, 1989,pp 276291.

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négro-africains qui dès 1967, ont demandé et obtenu l'ouverture d'une salle de prière dans le foyer de la me de Charonne à ParisI. L'analyse de l'islam négro-africain d'une nécessaire description des changements conduites des populations, la restitution de laquelle émerge cet islam qui, il faut le homogène. en France suppose, au-delà dans la structure et dans les la situation concrète dans souligner, est loin d'être

Il est vrai qu'on imagine souvent et volontiers l'islam comme une entité abstraite douée d'une démarche consciente et cohérente, ayant un discours unique et une stratégie d' ensemble2. La réalité est toute autre: l'islam est porté par des individus, des groupes qui, au-delà de leur référence à une matrice commune, ont un regard, des conduites, des intérêts, des appartenances institutionnelles différentes3. Discours, idéologies, entre les différentes composantes de l'islam négro-africain (les confréries soufis, les réformistes4, Foi et Pratique ou la Jamaat Al Tabligh5 des «sans confrérie»... etc.) sont en compétition ouverte ou larvée. Les rapports entre les musulmans négro-africains et les musulmans arabes témoignent aussi du fait que l'islam n'est pas une réalité transhistorique. L'émergence d'un islam négro-africain en France s'est faite dans un mouvement général de sédentarisation des négro- africains. Cet islam s'est construit sur les décombres des groupes politiques nationalistes et ou marxisants africains installés en France au cours de la décennie 70. Les jeunes de parents africains constituent aussi un angle d'attaque de l'intégration. Ils ne sont pas un groupe homogène qui s'opposerait à la société française.

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G. Kepel, Les Banlieues de l'Islam: naissance d'une religion en France, Paris, Le Seuil

1987. Z G. Keppel et Y. Richard( sous la dir. de), Intellectuels et Militants de l'Islam contemporain, Paris, Le Seuil, 1991. 3 R. Otayek (sous la dir. de), Le radicalisme islamique au sud du Sahara: Da'wa, arabisation et critique de l'Occident ,Paris, Karthala- MSHA, 1933. 4 L.C Berhrman, Muslim brotherhood and politics in Senegal,Cambridge-Havard univ press, 1970. 5 R Santucci,Le réfonnisme musulman et son évolution historique, revue Tiers-monde, tome XXIII, n° 92,oct-nov 1982.

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Ils sont, pour la plupart, de nationalité française.1 Ils vont à l'école et, comme les autres jeunes, connaissent le chômage, une intégration sociale chaotique. L'expérience propre à ces jeunes, c'est celle de la discrimination et du racisme. C'est autour de ces questions, celle d'une intégration dans un univers en décomposition, celle de l'expérience du racisme et de la discrimination sociale, que l'on peut appréhender les logiques et les processus de constitution des minorités ethniques; non dans une société nationale, industrielle, moderne, intégrée mais dans un contexte où 1 ' « expérience des individus est de moins en moins une expérience nationale, de même que l'économie et la culture se définissent de moins en moins dans des cadres strictement nationaux ».2 Les jeunes Blacks, dans cette situation marquée par la conjonction de l'espace d'exclusion et de l'origine immigrée qui définit ce que l'on entend par« ethnie» dans la ville française d'aujourd'hui, confectionnent des identités multiples, collectives et individuelles.3 La construction d'une identité ethnique qui mêle la culture africaine et le radicalisme africain - américain (Malcom X, Black Panthers ...)4 est une manière comme une autre de s'inscrire dans une revendication d'une vision négative du Noir, de sortir de la boue le mot Nègre (A Césaire) et de lui donner ensuite une valeur positive, contre la domination et le mépris. La Négritude de Césaire, Damas et Senghor relève à bien des égards de l'approche primordialiste dès lors que l'ethnicité est conçue, de ce point de vue comme une donnée immédiate, stable, reposant sur des attributs physiques et culturels. Cette affirmation de soi face à l'Europe blanche débouche fatalement sur une présentation du Monde Noir en tant que bloc monolithique, l'objectif étant de permettre à tous les Noirs de sentir que leur existence n'est pas uniquement négative, mais positive. Césaire décrit la négritude essentialiste comme une «conscience d'être Noir, simple reconnaissance d'unfait qui implique acceptation, prise en charge de son destin de Noir, de son histoire, de sa culture ».5

1 J.Barou, « Espaces migratoires des Africains de France », revue les Annales de Recherche Urbaine,no49 ,dec 1990,pp99-1 04. 1 D Lapeyronnie, L'individu et les minorités, op. Cit. P 469. 3 0 Roy, op. cit. p43. 4 Sur Malcom X, voir Molefi Kete Asante :Malcom X as cultural hero and other aftocentric essays,Trenton, Newjersey,Africa world press,1993. Sc Legum, Le panafricanisme à l'épreuve de l'Indépendance, Paris, Editions Saint-Paul, p168.

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