Le développement en Afrique

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L'Afrique a l'impérieux devoir de commencer une reconversion totale des mentalités des africains. D'abord chez les responsables politiques, ensuite chez les responsables religieux et enfin dans toutes les autres couches sociales. Le développement de l'Afrique impose des devoirs à l'Etat : l'hygiène et la santé, la formation politique et la politique du développement selon une voie authentiquement africaine.
Publié le : lundi 1 février 2010
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EAN13 : 9782296199033
Nombre de pages : 311
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Ignace Gnan
LE DÉVELOPPEMENT DE L'AFRIQUE:
UN DEVOIR POUR LES AFRICAINS
L'HARMATTANPoints de vue
Collection dirigée par Denis Pryen
et
François Manga-Akoa
Déjà parus
Yaya SY, Légitimations de l'esclavage et de la colonisation des
Nègres,2009.
Emmanuel KENGNE POKAM, La France et les États-Unis au
Cameroun, 2009.
Raphaël BINDARlYE, Le bonheur d'un couple. De vingt à
quatre-vingts ans, 2009.
Cyriaque Magloire MONGO DZON, Relever les défis
électoraux en Afrique, 2009.
Cyriaque Magloire MONGO DZON, Nés après les
indépendances,2009.
Viviane GNAKALE AGNERO, Crise ivoirienne. Se projeter
au-delà des présidentielles, 2009.
Théodore OTTRO ABlE, De l'union africaine à un État fédéral
africain, 2009.
Etienne-Marcelin NGBANDA-BANDOA, Ces jeunes-là, 2009.
Anselme MACKOUMBOU-NKOUKA, Un général dans la
tourmente: la guerre du 5 juin 1997 au Congo, 2009.
SHANDA TONME, La France a-t-elle commis un génocide au
Cameroun? Les Bamiléké accusent, 2009.
SHANDA TONME, Jeux et enjeux des Etats dans
l'ordonnancement géostratégique planétaire, 2009.
Alfred MBUYI MIZEKA, Du village aux amphithéâtres.
Itinéraire d'un universitaire africain, 2009.
Michel NKA YA, Pour une approche endogène du
développement au Congo-Brazzaville, 2009.
Jean-Baptiste SOUROU, Jean-Paul II: Pape blanc et Africain,
2009.
Janis OTSIEMI, Guerre de succession au Gabon, 2009.LE DÉVELOPPEMENT DE L'AFRIQUE:
UN DEVOIR POUR LES AFRICAINS@
L'HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.ff
harmattan I@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05708-1
EAN : 9782296057081Remerciements
J'exprime mes vifs remerciements à ma nièce Yvette Sahin et mon
neveu Paul Tinhiné, son mari, pour leur soutien moral ininterrompu. Par son
expérience scientifique, une importante documentation et ses suggestions
constructives, mademoiselle Camilla Rothe m'a rendu un service
inestimable. Mesdames Ingeborg Gropler, Dagmar Knack et Noëlie Simone
Marie Oguah-Kehrer, monsieur et madame Austin et Brigitte Njoku, Prince
Alain Maurice Bokpê d'Allada (du Bénin) m'ont aussi assisté moralement.
Monsieur Arthur Diolulu et madame Kerstin Nagel m'ont procuré chacun
une importante documentation, me permettant ainsi de parachever mes
recherches. Grâce à ses excellentes capacités techniques et administratives
mademoiselle Eufemia Bhatti a rendu possible la publication de ce livre au
moment opportun.
Je les remercie tous très vivement.
Je ne peux également manquer de remercier du fond du cœur son très
honorable monsieur Christian Bernard, Impérateur de la Rose-Croix
A.M.O.R.C, qui a bien voulu me donner r autorisation de citer les passages
de son livre et du manifeste rosicrucien, MANIFESTO - positio Fraternitatis
Rosae Crucis.A mes filles Noëlle-Opportune, Lydie-Rosine et Nalie qui ont fait
preuve de véritable patience, à ma nièce Yvette Sahin et mon neveu
Paul Tinhiné, dont la bonté du cœur est sans pareille.Avant-propos
Au début de la rédaction de ce livre, j'ai été tenté d'écrire un livre
bilingue en français et allemand. Ceci aurait donné un ouvrage trop
volumineux. Pour ce faire, j'ai donc décidé de l'écrire d'abord en français et
ensuite de le traduire en allemand. C'est ce qui explique donc l'écart du
temps entre la publication de ces deux livres. En effet, mon livre n'est en
aucune manière une réaction au livre de Jeffrey D.Sachs, La fin de la
pauvreté. Il présente en effet les résultats des observations et analyses que
j'ai faites du monde africain, de la politique africaine et des relations entre
l'Afrique et les pays industrialisés depuis le début des années 70. Cependant,
je me suis contenté de les présenter seulement en partie dans cet ouvrage.
En outre, j'ai pris connaissance de La Fin de la Pauvreté seulement en
décembre 2005, c'est-à-dire après la rédaction de mon livre. J'admire
beaucoup le profond sens éthique de ce grand économiste exceptionnel qui
s'exprime dans son livre. Le fait que ces deux publications s'opposent
diamétralement rune à l'autre, prouve bel et bien qu'il y a encore d'énormes
travaux de recherches à faire sur l'Afrique. Il donne ensuite la preuve que la
plupart des intellectuels africains appréhendent les affaires de leur continent
avec plus de réalisme que les non africains.
Bien que les dirigeants africains supportent difficilement la critique,
même constructive, je souligne que c'est elle qui met le monde en
mouvement, incite à la réflexion, fait naître de nouvelles idées, de même
qu'elle fait chercher des alternatives d'amélioration, et conduit au progrès
dans la politique. Sans la critique, les systèmes politiques et démocratiques
ne fonctionneraient pas. J'exhorte donc tous les Africains et toutes les
Africaines à lire ce livre sans ressentiments.
Berlin, le 26 Février 2006
Ignace GNANINTRODUCfION
L'ère de la Renaissance africaine
Il n'y a pas de semaine où l'Afrique ne figure à la une des journaux
occidentaux et de ceux du Tiers-Monde. Tout observateur sait qu'il s'agit
d'une célébrité très particulière, dont les échos bouleversent le monde entier,
attristent les uns, font pleurer les autres et font pousser à d'autres encore des
cris d'indignation et de révolte. Le destin des nations et d'un continent est ce
que leurs citoyens en font. Ne dit-on pas que c'est l'homme lui-même qui
façonne son destin? Les Africains n'échappent pas à cette loi universelle.
Mais il faut à l'homme un cadre lui permettant de le faire.
Même si aujourd'hui on parle de mentalités africaines qui ont évolué (il
ne peut en être autrement), il faut se demander dans quelle direction et dans
quelle mesure cela se passe. Quelque part, cette évolution contient sa propre
involution qui l'emporte sur plusieurs plans. Bien que les Africains glorifient
les quelques rares progrès faits par eux sur le plan de la politique
continentale, l'Afrique a soif de Renaissance dans presque tous les
domaines. Celle-ci doit commencer par et dans les mentalités de tous les
Africains, sans exception. « La vie des peuples et des nations est bâtie sur
des critères dynamiques dont chaque niveau devrait constituer une avancée
vers le progrès assigné comme but unique et principal à la lutte
d'émancipation des hommes »1. Mais malheureusement pour l'Afrique, la
déclaration des indépendances qui a été accueillie avec euphorie fut suivie de
progrès économiques éphémères dans certains pays, où ils étaient
condamnés dès le départ à céder la place à ce que l'Afrique vit aujourd'hui, à
un processus de régression galopante. L'euphorie des indépendances a donc
fait place à l'insouciance, l'irresponsabilité et la perte de conscience
nationale de nombre de dirigeants africains, situation qui s'est donc
finalement généralisée et qui conduit au désordre, puis au désespoir des
peuples africains. De telles réalités nécessitent un renouveau dans tous les
secteurs. Elles veulent que les fléaux qui paralysent le continent africain, tels
que par exemple l'analphabétisme, l'ignorance, la discrimination des
femmes et les pratiques de la magie noire soient combattus. Les relations
entre l'Afrique et l'Occident sont aussi à regarder à la loupe.
I Pascal Koffi Teya : Côte d'Ivoire- Le roi est nu- L'Hannattan, Paris, 1985, p. 7.La politique doit suivre des objectifs et des voies bien définis. Toute
société et toute économie a besoin d'un cadre adéquat. Dans ce contexte, les
notions de l'Etat et ses devoirs méritent d'être redéfinis afin que les
Africains sachent à quel saint se vouer.
Je me joins à ceux qui disent que c'est la pitié que l'on peut recevoir
gratuitement. Je me demande d'une part, combien de temps les Africains
feront encore les pitoyables, et d'autre part, je ne peux m'empêcher de dire
qu'un peuple qui n'a pas d'honneur est un peuple qui se dévalorise
luimême. Toute l'histoire montre que les pays africains au sud du Sahara n'ont
jamais pu s'imposer au reste du monde. Ils se trouvent toujours dans la
position de victimes. «L'Afrique ne peut qu'être une victime: la traite
négrière, la colonisation, l'apartheid, la détérioration des termes de l'échange
et la dette sont là pour situer les responsabilités hors de l'Afrique.
Celle-ci serait impuissante à contrôler les rênes de son destin depuis
quatre siècles. C'est de notoriété planétaire. Mais est-ce l'évidence
même ?.. »1. Les victimes ne peuvent être responsables de rien puisqu'elles
subissent. Mais il ne peut y avoir de transformations positives, de progrès
véritables que si les Africains sont prêts à être responsables d'eux-mêmes et
de leur continent à 150 %, mentalement, spirituellement, culturellement,
socialement, économiquement et politiquement. Je répète, à 150 %! Le
retard de l'Afrique est monumental et ne permet plus de faiblesses. Il faut
absolument être fort mentalement. Les sujets à la mode sont la technologie
de l'information, la biotechnologie, les énergies renouvelables et la
globalisation. Où se trouve la place de l'Afrique dans tout cela? Elle doit
donc vite se préparer à une course de longue haleine. Celle-ci pose la
question des conditions du développement que je m'efforce d'analyser,
d'exposer et de clarifier. Dans une grande mesure, j'ai entrepris dans les
premier et deuxième chapitres, de lever le voile derrière lequel se cachent les
acteurs qui agissent sur la scène africaine et de proposer de nouveaux modes
de comportements. rai sciemment mis le doigt dans les plaies qui rongent
r Afrique, sapé les consciences des Africains, avant de les inviter à faire une
sorte de catharsis.
Le chapitre III traite du rôle prédominant que l'Etat a à jouer dans les
pays africains, tandis que dans le chapitre IV je mets l'accent sur la politique
du développement en tant que telle.
Dans cette politique, j'attribue à l'Etat de nombreuses tâches que je
m'efforce d'expliciter.
La politique sociale que je trouve trop déficitaire en Afrique et le
principe moteur du développement que je nomme le principe d'accélération
font l'objet du chapitre V. Et enfin dans le chapitre VI, je m'efforce
2 Axelle Kabou : Et si l'Afrique refusait le Développement? Paris, L'Harmattan, 1991, p. 12.
12d'apporter (je l'espère bien) quelques rais de lumière dans le complexe
agrégat que constituent les relations entre l'Afrique et l'Occident. La
complexité de ces relations dont un exposé exhaustif dépasse le cadre de ce
livre m'oblige à me limiter à deux aspects qui sont raide aux pays en voie de
développement et les conditions des rapports bilatéraux.
Ce livre s'adresse aussi bien aux intellectuels qu'aux citoyens moyens,
aux étudiants qu'aux élèves, même de récole primaire, aux ouvriers qu'aux
paysans. Ils ont tous le même droit à l'information. A côté des intellectuels,
tous les autres ont le plein droit de comprendre les raisons profondes des
problèmes qu'ils vivent chaque jour, chaque semaine, chaque mois et chaque
année. Ils doivent comprendre pourquoi les conditions de vie dans leur pays
sont ainsi alors que les habitants des autres pays industrialisés vivent, à leurs
yeux, au paradis terrestre. Cela leur permettra de devenir des citoyens
éclairés capables de changer le cours anormal des choses demain. Il
s'adresse également à tous les tiers-mondistes qui ont les mêmes problèmes
et vivent les mêmes situations que les Africains. Et enfin il s'adresse aux
Occidentaux de tous les âges, de tous les métiers et de toutes les couches
sociales. Ils ont le droit de mieux comprendre pourquoi ils ne connaissent
que des images pitoyables de l'Afrique. Cela leur permettra de mieux juger
le continent noir et de voir chacun pour soi dans quelles circonstances ce
dernier mérite de raide. A titre d'exemple, je suggère aux personnes privées,
aux entreprises et aux organisations occidentales non gouvernementales de
coopérer directement avec les africaines sans passer par le biais des
politiciens africains, car toute aide entraîne de la responsabilité.
L'actualité courante de l'année 2005 m'a amené à apporter des
changements à certains passages de ce livre et à en compléter d'autres.
J'en appelle à la tolérance des experts que les répétitions et les
explications des termes qui leur paraîtront élémentaires ennuieront d'une
manière ou d'une autre. Celles-ci sont nécessaires dans ce livre qui est
destiné à tous.
Pour des raisons de simplicité, j'emploie le mot Occident pour désigner
les pays industrialisés d'Amérique du Nord, d'Asie, d'Europe et d'Océanie.
Dans le même ordre d'idées, le mot "Occidentaux" désigne les ressortissants
de ces pays.
13CHAPITRE I
La reconversion des mentalités
1. CE QUE J'ENTENDS PAR LARECONVERSION DES MENTALITÉS
Dans ce chapitre, il ne s'agit pas d'une nouvelle définition de la notion
de mentalité. Je me propose néanmoins de développer la reconversion des
mentalités dans un contexte spécifique.
«Devant chacun se trouve lïmage de ce qu'il doit devenir: Aussi
1
longtemps qu'il ne rest pas devenu, il n'a pas la paix intérieure» .
La plupart des problèmes africains ont leur origine dans la
mentalité des Africains eux-mêmes. Surtout en Afrique noire, il est
difficile aujourd'hui de parler de mentalités africaines, car on y trouve un
peu de tout. Dans cette hétérogénéité, le négatif domine clairement le positif.
Les valeurs comme le respect de la vie, l'amour du prochain, la solidarité, le
sens profond de la vie communautaire, de l'éthique et de la morale, de la
loyauté et de lïntégrité, etc. se font de plus en plus rares. Bien sûr tous les
peuples ont leurs problèmes de mentalités d'une manière ou d'une autre. La
seule différence est que les Africains ne font que régresser alors que les
Occidentaux progressent, bien que ces derniers connaissent une détérioration
des valeurs éthiques et spirituelles dans certains pays. Les peuples de
r ancien Empire Romain de la Nation Allemande qui connut son déclin au
e1gedébut du siècle avaient une autre mentalité que ceux des 20e et 21
siècles. C'est aussi illusoire de croire que les Ashantis des 17eet ISe siècles
avaient la même mentalité que leurs aïeux du Moyen-Age. Les mentalités
évoluent dans le temps et l'espace. L'importante question concerne la qualité
de cette évolution. Selon les dictionnaires nous avons les définitions
suivantes de la mentalité:
«L'état mental, la manière de penser, la vision du monde »2.
Quant au Micro Robert, il écrit ceci:
«Ensemble des croyances et habitudes d'esprit d'une collectivité...
Dispositions psychologiques ou morales »3.
I Friedrich Rückert, cité par Dr. Peter & Eva Müller-Meerkaatz, dans Souhait et Réalité
(Wunsch und Wirklichlœit); édition Tycoon, Baumenheim, Allemagne, 1994, p. 12.
2 Wahrig, Berlin, Münich, Bertelsmann, 1974, p. 2412.
*) Wahrig est un dictionnaire allemand unilingue.
3Micro Robert, tome 2, Paris 1973, p. 661.Oui! Les habitudes, les pensées et les croyances ne sont appréciables
que par leur nature qui se dévoile à travers leur manifestation. Les réalités
quotidiennes montrent clairement que les mentalités africaines sont encore
loin d'être celles d'une collectivité et de contribuer à la véritable vie
communautaire, nationale et continentale. Elles s'opposent diamétralement
aux principes du développement harmonieux durable. Elles sont encore loin
de la transformation positive globale dont j'ai la conviction qu'elle est bien
possible si les Africains en ont la volonté. Il faut vouloir être soi-même, se
revaloriser, se rehausser à son vrai niveau et se donner de la peine pour
développer le sens de la solidarité générale dont il est question dans ce livre.
Il faut se libérer de ces basses mentalités qui freinent sur tous les plans. Cela
est une condition absolument nécessaire pour être pris au sérieux d'une part,
et d'autre part, changer radicalement les conditions actuelles dans lesquelles
la plupart des Africains essaient de survivre.
Comme je rai dit implicitement, la reconversion des mentalités
embrasse tous les domaines de la vie quotidienne. Elle comprend également
toutes les mesures à prendre et toutes les méthodes à utiliser pour opérer un
nouveau mode de pensée, acquérir de nouvelles habitudes et croyances qui
peuvent amener les Africains à prendre leur propre destin en main. Elle a en
outre pour but de favoriser le développement harmonieux de l'Afrique, c'
està-dire la mettre sur l'authentique voie africaine du développement
harmonieux dont il est question dans le quatrième chapitre. L'égoïsme
aveugle et exacerbé de la plupart des politiciens du continent noir, le
dangereux désir de paraître au lieu de devenir et d'être de la majorité des
Africains, l'absence du civisme, la jalousie bornée et aveugle, entièrement
destructrice et diamétralement opposée à l'idée de la vraie concurrence, la
haine et la rancune incontrôlée colorent sombrement la mentalité des
Africains et font partie des maux à guérir.
Les Occidentaux se sont volontairement engagés dans la voie des
progrès techniques, scientifiques et économiques tout en accordant peu de
place à l'Homme, sauflà où la loi et l'exigence de la démocratie l'imposent.
Mais ils ont fait un choix pour lequel ils luttent partout afin d'imposer leurs
intérêts, souvent au détriment des pays et peuples d'Afrique. Quant aux
Africains, ils n'ont pas encore des objectifs clairs et nets qui puissent les
obliger à mobiliser leur énergie et à conjuguer leurs efforts. Ils ne sont pas
encore conscients de leurs intérêts communs mais sont prêts à s'entretuer
pour des intérêts individuels, causes des divisions et des guerres fratricides.
Ils n'ont donc pas encore d'itinéraire commun. Non! Malgré les tentatives
d'agglomérations régionales et continentales, les nations africaines sont
encore à bâtir mentalement, humainement, politiquement, économiquement
et socialement. Au lieu de faire face à ces exigences, les Africains attendent,
16admirent et singent les Occidentaux sur lesquels ils ne prennent que les
mauvais exemples, tandis que les bons leur restent invisibles.
Combien de Blancs imitent les Noirs? Que le lecteur comprenne bien
que je ne me préoccupe pas de la question de la race. Je ne connais
personnellement que la race humaine divisée en sous-groupes, selon où et
par qui les humains sont venus sur notre terre. Les Africains ont en principe
tous les atouts pour se prendre et se faire prendre au sérieux, se faire
considérer, respecter, voire être imités par les autres. Malheureusement ils se
dévalorisent eux-mêmes, reniant leur identité en général et imitant mal les
autres. Le mieux serait de mieux se connaître et de se reconnaître soi-même
d'abord. Ensuite il faut apprendre à les valeurs, les atouts et les
potentialités spirituelles, humaines, économiques et sociales dont dispose le
continent africain. Cela conduirait à une prise de conscience aiguë qui
aiderait les Africains à s'accepter en tant que tels, à se respecter, se tolérer,
s'aimer eux-mêmes puis les uns et les autres. La reconversion des mentalités
signifie donc qu'il faut substituer des pensées positives aux pensées de
haine, d'égoïsme et de destruction, des sentiments d'égalité avec des frères
et sœurs des autres peuples aux sentiments d'infériorité qu'on a nourris
jusqu'à présent sans aucune raison fondamentale scientifique et
philosophique. Cette reconversion des mentalités veut dire également qu'il
faut savoir que l'Afrique possède des richesses énormes dans tous les
domaines et que la mise en valeur de ces dernières dans l'intérêt général de
tous ceux qui vivent sur le sol africain exige la participation de tout un
chacun. Il faut donc substituer des pensées de tolérance, de coopération
sincère, de travail communément voulu, d'entraide, d'amour et de paix à
toutes les vieilles pensées inhumaines et destructrices.
Il faut en un mot vouloir son propre bien, celui de sa famille, de son
pays et de son continent. Vouloir le bien commun, c'est vouloir son propre
bien à longue échéance. son propre bien et faire du mal à ses
compatriotes sont incompatibles. Vouloir le pouvoir et mépriser ses ne concordent en aucune façon. Vouloir le pouvoir et détruire
les richesses humaines qui sont les plus importantes et les richesses
matérielles de son pays par la guerre sont diamétralement opposés.
Il faut absolument lutter contre l'ignorance à tous les niveaux afin que
les mentalités se transforment progressivement. Ceci nous amène au
problème de l'éducation scolaire ainsi qu'à celui de l'éducation des masses
que je considère comme un devoir politique, que les responsables ont à
prendre très au sérieux. En d'autres termes, la reconversion des mentalités
s'inscrit indubitablement dans les programmes politiques où ses bases sont à
poser, d'où elles atteindront les masses.
Il faut une rééducation des masses.Il faut une autre éducation ou, mieux,
un autre apprentissage de la vie aux enfants, aux jeunes gens et aux jeunes
17filles, puis il faut informer et sensibiliser les masses. Prenons quelques
exemples banals: Il faut expliquer aux enfants que la banane plantain
cultivée sans engrais chimiques dans les plantations africaines est
meilleure que la baguette fabriquée avec de la farine blanche, pauvre en
éléments nutritifs. Il est important de faire savoir aux gens qu'il est
nécessaire de connaître d'abord la culture de leur milieu, les films africains
par exemple, avant de s'intéresser aux films de l'Occident et que les habits
cousus avec des tissus africains sont mieux adaptés à leur climat que
certaines modes occidentales sans vergogne qu'ils empruntent aveuglement.
Les enfants, les jeunes gens et les jeunes filles comprendront facilement que
les produits importés qui ne sont pas nécessaires reviennent plus cher à leurs
parents que les produits locaux de même utilité. Ils accepteront volontiers la
substitution. Il s'agit enfin de faire comprendre à tout le monde que tout ce
qui vient de l'Occident n'est pas nécessairement meilleur que les choses qui
se trouvent en Afrique. Il importe même d'aller plus loin en expliquant
clairement aux populations africaines que leur continent a des centaines et
des milliers de choses de valeur que les habitants des pays industrialisés
seraient heureux de posséder.
Les experts africains sont bien placés pour sensibiliser les populations
dans ce domaine. Même la haute société africaine a besoin d'être
sensibilisée. C'est par exemple un faux prestige d'acheter de la viande
importée de l'Europe ou des Etats-Unis alors qu'il en existe sur place. Si le
manque d'hygiène en est la raison, ce dernier est voulu par les responsables
politiques qui ne font pas leur boulot. Rien ne peut marcher dans un Etat
moderne sans des lois qui s'appliquent rigoureusement. Personne ne peut
comprendre qu'on envoie des poulets africains en Occident pour les traiter
industriellement et ensuite les revendre très cher dans les pays d'origine. Les
pays de langue française en ont l'expérience. Or, la viande traitée en
Occident n'est pas nécessairement la meilleure. D'après les scientifiques, la
viande traitée industriellement contient des hormones artificielles dont
certaines provoquent des déformations physiques et le cancer vaginal. « En
été 1980 des parents ont constaté en Italie que les seins de leurs fils
grossissaient de manière anormale. Peu de temps après de grandes quantités
d'alimentation pour bébés contenant de la poudre de viande de veau furent
saisies par les autorités dans tout le pays. Cette contenait de
l'œstrogène, une hormone sexuelle féminine qu'on a donnée aux animaux
tout juste avant de les abattre afin de réduire leur consommation de foin et
d'augmenter au contraire leur poids. Les hormones règlent des processus très
fins dans le corps humain. A côté des naturelles, c'est-à-dire des
œstrogènes que le corps humain produit lui-même, il y a des hormones
artificielles produites de manière chimique qui agissent comme les premières
mais n'ont rien de commun avec celles-ci. L'une de ces hormones
18artificielles est par exemple le diéthylstilbestrol (DES) qu'on injecte aux
veaux bien qu'elle soit interdite chez nous (en Allemagne). Des débris de
DES dans la viande peuvent provoquer de dangereux troubles hormonaux.
Le traitement des femmes enceintes avec l'hormone synthétique DES a
occasionné le cancer vaginal chez les filles qu'elles ont mises au monde
1quand ces dernières ont atteint l'âge de 15 à 23 ans» .
Nous apprenons aussi que la viande obtenue par la production de masse
dans le but de réaliser le maximum de bénéfices contient entre autres du
cadmium et du plomb2. Le bon sens nous dit que les métaux sont du poison
pour l'organisme humain. Dans les pays industrialisés, un grand nombre de
poissons sont déjà empoisonnés par le mercure avant d'être pêchés. Cela est
dû au fait que des dizaines de milliers de tonnes de mercure provenant de
l'industrie sont déversées dans la nature et se retrouvent tôt ou tard dans les
fleuves. Les poissons contiennent les métaux cités et plusieurs autres encore,
y compris le nitrate que les producteurs utilisent dans la conservation du
poisson. D'après les scientifiques, après un processus chimique et en
combinaison avec les acides aminés du poisson lui-même, le nitrate produit
des substances cancérogènes dans le corps humain3.
Dans le cadre de l'aide aux pays pauvres, des produits alimentaires,
comme la viande inconsommable en Occident car la date de validité est
périmée, sont envoyés en Afrique où les gens sont bien sûr contents de les
recevoir. Un grand nombre de déchets sont évacués en Afrique au nom de
raide aux pauvres. Il ne s'agit pas ici de mauvaises intentions de la part des
Occidentaux. Ces derniers ne peuvent envoyer aux éternels pauvres en
première ligne que le surplus de leur production, avant de penser à d'autres
choses. Il appartient aux Africains de refuser les résidus.
En ce qui concerne l'alimentation, de nombreuses autres raisons
imposent une nouvelle manière de considérer les produits en provenance de
l'Occident: «Avec la nourriture nous ingérons les trois catégories de base:
protéines, lipides et glucides, ainsi que de petites quantités de vitamines, de
sels minéraux, d' oligo-éléments et bien entendu d'enzymes, l'alcool
occupant une place à part. La nature de ces enzymes et leur nombre
dépendent du genre de nourriture et de sa qualité. Les ananas frais mûris
naturellement sont par exemple riches en brome- laine, une enzyme
protéolytique, alors que l'on n'en trouve plus guère trace dans les ananas en
boîte...
I Krauth, Wanda et Lünzer, Immo, «L"Agriculture Ecologique et La Faim dans le monde
(Oko-Landbau und Welthunger) », in 982 Chimie dans L'alimentation (Chemie in
Lebensmitteln), ge édition Cologne, Allemagne 1982, page 13.
2
Voir op. cit.
3
Voir op. cit.
19L'industrie alimentaire n'a pas toujours tout mis en œuvre pour garantir
la valeur-santé de ses produits. Parmi ceux dépourvus de toute vie, on
compte les farines blanches et le sucre raffiné. Ce ne sont plus que des
hydrates de carbone «vides» qui contribuent aux multiples maladies de
civilisation dont nous souffrons aujourd 'hui »1.
Effectivement l'espérance de vie étant plus élevée en Occident qu'en
Afrique, on a tendance à se demander s'il y a vraiment des dangers dus à
l'alimentation. Retenons que la grande espérance de vie des personnes vivant
en Occident est le résultat des grands progrès de la médecine. La création
artificielle des maladies s'accompagne des progrès scientifiques, techniques
et médicaux. En d'autres termes, plus la science, la technique et la médecine
font des progrès en Occident, plus les pratiques du système économique
créent artificiellement de nouvelles maladies. Les Africains qui n'ont qu'une
médecine encore rudimentaire ou presque inexistante ont intérêt à faire plus
attention. La reconversion des mentalités reste l'Alpha et l'Oméga dans tous
les domaines de la vie. Il faut savoir que, pour être pris au sérieux, il faut se
prendre soi-même au sérieux d'abord. Qui se sous-estime ne peut qu'être
sous-estimé par les autres. Qui se croit inférieur aux autres ne peut
maintenu au niveau inférieur. Les complexes d'infériorité sont rune des
graves maladies de nombre d'Africains qui, même dans leur propre pays, se
croient inférieurs à toutes les personnes ayant une peau plus claire que la
leur. Je leur dis que cette différence n'existe que dans leur tête, leurs
pensées. La reconversion des mentalités engendrera l'aptitude à faire de
l'Afrique ce qu'elle a le droit d'être, c'est-à-dire un continent digne,
prospère où règnent l'abondance humaine, culturelle et économique, la joie
de vivre, l'amour, la fraternité et la solidarité et enfin un continent dont les
fils et les filles sont fiers d'y avoir vu le jour ou d'y avoir leurs racines.
2. LA RECONVERSION DES MENTALITÉS CHEZ LES RESPONSABLES
POLITIQUES
a)Ce que j'attends des politiciens africains
Les femmes et les hommes politiques n'échappent en aucune façon à la
règle. Ils sont appelés à gérer les destinées des peuples et ont des devoirs
complexes et délicats à remplir. Par ordre logique, ils sont les premiers
concernés par la reconversion des mentalités.
L'importance des responsabilités politiques exige certaines valeurs
fondamentales que j'appelle les conditions minimales à remplir pour être
I Sven Neuf Dr. Karl Ransberger, Les enzymes-santé, traduit de l'allemand par Dr. Hubert
Antzen et Berthold Barth, Genève, Jouvence, 1992, p. 66.
20admis comme une personnalité politique en Afrique. Elles sont l'amour du
prochain, la tolérance, le respect de la vie humaine, le courage, la maîtrise de
soi, la maturité d'esprit, le patriotisme, la solidarité et la justice. Il faut avoir
atteint un certain degré de sagesse pour se consacrer à la politique en
Afrique. Les pensées suivantes de Norman Vincent Peale illustrent quelque
peu ce dont il s'agit:
«Ne pensez jamais du mal de quelqu'un mais seulement du bien de
tous...
Envoyez des pensées de bonheur à toutes les personnes avec lesquelles
vous entretenez des relations et auxquelles vous pensez ou que vous
rencontrez.. .
Pensez chaque jour que Dieu est partout présent» 1.
Chers responsables politiques, écoutez bien! Je répète la dernière
phrase pour vous. «Pensez chaque jour que Dieu est partout présent. »
ECRIVEZ CETTE PHRASE SUR DES BOUTS DE PAPIER ET
COLLEZLES PARTOUT OÙ VOUS POUVEZ TOUJOURS LES VOIR.
J'image mal qu'une personne puisse servir les intérêts d'un peuple si
elle ne l'aime guère. Des politiciens qui ont le sens de la dignité humaine ne
se permettront pas de prendre et de faire prendre des armes contre ceux
qu'ils veulent gouverner. Tous ceux qui organisent des rébellions à l'heure
actuelle, ceux qui utilisent l'armée contre les populations, ainsi que tous les
dictateurs veulent simplement et purement satisfaire leur ego, leur volonté
insatiable de domination et leur sauvage avidité d'argent. C'est illusoire de
croire qu'on peut être heureux dans un pays déchiré par les conflits, la haine
et les sentiments de vengeance. Les politiciens ne sont pas des guerriers et
inversement. La force, la terreur, les assassinats et les tueries se classent dans
un autre domaine que la politique dans un pays libre. La politique se nourrit
des différences et confrontations parfois houleuses mais pacifiques qui
conduisent au progrès.
L'Afrique a besoin de vrais patriotes, au sens noble du terme, comme
dirigeants de ses affaires. Elle en a eu avant et pendant la colonisation. Ils
ont été non seulement trompés par des compatriotes esclaves du
matérialisme mais aussi assassinés avec la collaboration de ces derniers. Très
de peu de gens ignorent le nom de Patrice Lumumba. C'est le patriotisme
qui a fait d'Anouar El-Sadate un rebelle contre les Anglais et les autres
ennemis de l'Egypte dans sa tendre jeunesse, au début des années 30. Il
affirme dans son autobiographie:
« Je pensais que seulement la violence contre l'ennemi pouvait libérer
l'Egypte de la domination anglaise et du gouvernement corrompu de cette
1Norman Vincent Peale, Aujourd"hui commence ta vie, traduit de l'américain en allemand par
Margit Elisabeth Wettstein, Munich, Orbis, 2002, p. 107.
21époque. Alors pourquoi attendre? Ne devrions-nous pas former aussitôt une
organisation au sein de l'armée pour préparer la révolution dont je rêvais?
C'est elle seule qui pouvait libérer l'Egypte. Il n'y avait aucune autre
alternative. Une révolution ne pouvait en aucun cas provenir du néant. Nous
devrions nous préparer en informant les gens de la situation et des conditions
dans lesquelles se trouvait l'Egypte à l'époque, leur en faire prendre
conscience du mieux que nous puissions.
Le meilleur moyen d'atteindre le coeur d'un homme, c'est de lui parler
des choses qui le concernent personnellement. Je me concentrais donc dans
mes entretiens avec nos camarades sur deux thèmes qui, comme chacun le
reconnaissait, nuisaient à l'armée et à notre vie d'officiers. La première
chose était le pouvoir absolu de l'armée anglaise et la seconde, l'ignorance et
l'aveugle obéissance de nos officiers supérieurs vis-à-vis des Anglais et aux
ordres de ces derniers... Nous tenions de longues réunions... Les plus jeunes
officiers se préoccupaient avec enthousiasme, parfois aussi avec un
sentiment de doute, de l'Egypte et de sa libération de sa servitude... Je leur
parlais de l'importance du patriotisme et priais avec eux. Enfin j'ai entendu
parler des officiers qui faisaient partie de la fraternité musulmane. Le jour de
l'anniversaire du Prophète, le jour de la fête Muled-EI-Nabi en 1940, j'ai
appris de l'un d'eux qu'un dirigeant très élevé de la religion musulmane
voulait parler aux soldats. Ce jour-là j'étais l'officier de garde. Lorsque j'ai
appris par la suite que ce dirigeant était Scheik Hassan EI-Banna, le chef
suprême des musulmans, je l'ai accueilli chaleureusement et prié de faire le
discours à ma place. Le thème qu'il a choisi était excellent et il avait une
compréhension formidable des questions religieuses... C'était un vrai
Egyptien: plein d'amour, sérieux et compréhensif» 1. C'est ce patriotisme
qui a fait de Sadat un politicien exceptionnel. Son courage de fer, son
engagement et son amour pour son peuple s'appuient sur les valeurs
auxquelles tout bon politicien doit accorder une importance primordiale.
Tout homme possédant de telles valeurs acquiert une force intérieure que
rien ne peut ébranler:
« Les valeurs morales que j'ai appris à respecter par l'éducation que j'ai
reçue au village et qui manquent aux citadins en général, m'ont donné le
sentiment de supériorité intérieure, celui-ci ne m'a jamais quitté un moment
et il devint ma force intérieure indépendante de toutes les richesses
matérielles »2.
Que des Arabes aient bien ou mal compris la politique de Sadate
vis-àvis d'Israël reste hors de mon jugement. Pourquoi les dirigeants ont-ils des
difficultés avec la fraternité, la solidarité et l'amour? Chaque Africain
n'a-t1 Anouar El-Sadate, En route pour la justice (Unterwegs zur Gerechtiglœit), Berlin, Fritz
Molden, 1978, p. 27-28 et 32.
2Voir idem, p. 18.
22il pas ses origines dans son village ou au moins ses parents ou
grandsparents? La solidarité avait toujours prévalu dans les milieux africains
d'avant la colonisation, les indépendances et même tout juste après. Il faut
vraiment être indigne pour ignorer volontairement ce sur quoi repose une
société. QUE LES POLITICIENS africains s'acharnent à pratiquer la
solidarité afin d'être des dirigeants dignes. Qu'ils retournent aux sources.
Sans cet effort, ils ne méritent pas d'être des politiciens africains.
L'intégrité fait partie entière des qualités d'un homme politique. Les
troubles, les intrigues et tous les mauvais coups que connaît l'Afrique
proviennent de la malhonnêteté absolue et de la faiblesse intérieure totale des
concurrents politiques. Dans les sociétés africaines, les gens formaient
toujours un tout; ils étaient intimement liés par la fraternité et l'amour. Il n'y
a aucune raison valable qui les fasse disparaître. Tout cela a sa place dans la
politique.
La plupart des dirigeants africains ont réduit la solidarité à une sorte de
clientélisme se limitant à leurs famille, village et région. En le faisant, ils
provoquent des mécontentements et de la rancœur, voire de la révolte qui, à
leur tour donnent naissance aux guerres civiles. Les vainqueurs de ces
guerres civiles arrivés au pouvoir jouent exactement le même jeu, ils font
preuvent d'une sorte de vengeance et de réparation d'injustice. Et ainsi de
suite. Et le reste de la population qui n'a personne pour prendre les armes
contre les gouvernants autonommés ?
Ne craint-on pas un sort compensateur?
Ces trois choses, famille, village et région, sont d'ailleurs les
programmes politiques de ces «Messieurs ». Or, œuvrer dans la politique
d'un pays oblige normalement les individus concernés à se mettre au service
de tous les habitants de ce pays. On ne devient pas un politicien parce qu'on
est de l'Ouest, de l'Est, du Nord ou du Sud du pays en question.
La pénurie ou le manque est la première raison de l'acte économique.
Mais il ne faut pas utiliser la politique pour satisfaire seulement ses besoins
économiques et financiers. Personne n'a le droit de s'approprier le bien
commun. Depuis le soleil des indépendances (j'emprunte ce terme à
Amadou Kourouma), les politiciens africains s'approprient le bien commun
au détriment des peuples. Plus l'Occident progresse, plus l'Afrique régresse.
Quand il y a une crise économique en Occident, les Africains, exception
faite des politiciens, en ressentent toujours triplement les conséquences. La
raison est simple: la politique du ventre s'accélère.
Dans les sociétés modernes, la politique doit créer les conditions
nécessaires au développement socio-économique et permettre aux plus
pauvres de bénéficier d'un revenu marginal leur garantissant la survie. Pour
cette raison, elle doit faire de la solidarité nationale l'un de ses objectifs,
même si la réalisation de ce dernier pose parfois des problèmes. On dit bien
23que les épaules fortes doivent porter les plus faibles. La notion de solidarité
doit s'ancrer dans toutes les têtes. Il faut même en faire un élément de
l'éducation des masses. La solidarité est un matériau social qui joue un rôle
déterminant pour des millions de personnes. Elle permet également à la
population d'être invulnérable aux manipulations démagogiques et raffinées
des gens qui font la chasse au pouvoir. Un peuple auquel on épargne la
misère est plus facile à gouverner que celui au sein duquel règnent la
pauvreté chronique, l'insatisfaction, le mécontentement et l'absence de toute
perspective, sources d'explosions sociales.
La modernisation en soi n'a rien de mauvais. Mais dans le cas de
r Afrique, elle a jusqu'à présent enfanté plus de malheureux que d'heureux.
Les politiciens en endossent la lourde responsabilité.
Il convient de dire que la solidarité n'a pas pour but d'encourager la
paresse et lïrresponsabilité. Chaque citoyen est appelé à assumer
l'autoresponsabilité dans la solidarité. Le métier de politicien doit être une
vocation. Il faut l'aimer, en ETRE FASCINE ET EN FAIRE à la fois son
métier et son hobby. Il faut pouvoir s'y investir corps et âme. Tant qu'on n'a
pas ce désir ardent de travailler pour son peuple, cette passion de vouloir
changer quelque chose et d'être utile à ses compatriotes comme Nelson
Mandela en Afrique du Sud et Willy Brandt en Allemagne, il ne sert à rien
de se mêler de la politique africaine. Urie telle vocation et l'amour de
rengagement pris volontairement vis-à-vis de sa propre conscience se font
sentir dans les paroles et les actes d'un politicien. Ils le rapprochent de son
peuple et l'aident à mieux comprendre ce dernier et ses problèmes. Ils lui
servent de voix intérieure et lui procurent de l'énergie et de lïnspiration.
Bien que l'histoire de Nelson Mandela soit connue de tous, son livre Le
long chemin de la liberté reflète avec clarté son intégrité, son patriotisme,
son amour universel et son courage d'acier. Puissent les politiciens du
continent lïmiter ! A cause de son patriotisme Willy Brandt fut obligé de
s'exiler en Norvège en 1933 afin d'échapper aux nazis d'Hitler. Plein
d'enthousiasme et de l'ardent désir de servir son peuple, il donna aux
Allemands la joie de vivre et aux différents groupes sociaux plus de droits et
de libertés lorsqu'il fut chancelier. Sous son mandat de 1969 à 1974, le rôle
de la femme fut revalorisé et l'enseignement encore plus ouvert à toutes les
couches sociales, c'est-à-dire même aux adultes. Cette période a connu la
réconciliation exceptionnelle et sensationnelle de la République Fédérale
d'Allemagne avec ses voisins d'Europe de l'Est. Ainsi, le 7 décembre 1970
en Pologne, Willy Brandt s'est agenouillé devant l'ancien ghetto de Varsovie
en mémoire des millions de juifs qui y ont été assassinés par les nazis. Cela a
permis aux Allemands de ne plus être considérés par les autres comme des
ennemis. Cette information est très intéressante parce qu'elle prouve que les
vrais politiciens sont ceux qui se dévouent pour leur peuple. L'Afrique a
24besoin des hommes et des femmes qui brûlent vraiment de l'envie de se
mettre au service de leurs concitoyens.
Le développement d'un pays passant par l'administration de ses biens,
l'Etat a besoin de dirigeants capables d'assumer cette lourde responsabilité.
Un bon dirigeant est celui qui s'entoure de personnes plus compétentes que
lui-même, puis sérieuses et sincères. Il me semble utile de raconter cette
anecdote dont l'auteur est un entrepreneur américain:
«David Ogilvy, le célèbre gourou de l'avenue Madison, a bâti la plus
grande agence mondiale de publicité ayant pour nom Ogilvy & Mather.
Chaque fois que l'un de ses bureaux engage un nouvel employé, il lui envoie
une poupée russe. Quand on rouvre, on y trouve une plus petite. Quand on
ouvre cette dernière, elle contient une autre plus petite, ainsi de suite. Dans
la dernière et la plus petite de toutes il y a une notice ayant le contenu
suivant: Si chacun de nous emploie un collaborateur plus petit que
luimême, nous nous dégradons à une entreprise de nains. Mais s'il engage
chaque fois quelqu'un qui est plus grand que lui, Ogilvy & Mather deviendra
une entreprise de géants» I.
La solidarité, le patriotisme et rengagement politique dont je parle ont
1gedonné naissance à la philosophie politique humaniste en Europe au
siècle. Il faut d'ailleurs se demander si les Africains ont le sentiment de la
nation et de la patrie. S'ils l'avaient, l'Afrique n'aurait pas traversé des
périodes si tristes depuis les pseudo-indépendances. Car on entend par nation
un groupe humain assez vaste qui se caractérise par la conscience de son
unité et la volonté de vivre en commun. C'est aussi une communauté
politique établie sur un territoire défini et qui est personnifiée par une
autorité souveraine2. Voilà ce dont souffre l'Afrique entre autres: manque
d'unité, de la prise de conscience de son unité et de la ferme volonté de vivre
ensemble sans se combattre, se nuire et s'entretuer, s'entretuer afin de
s'emparer du pouvoir pour remplir ses comptes en Occident, jusqu'à ce que
d'autres plus adroits dans le maniement des armes viennent prendre la
relève, après l'anéantissement de millions de vies. Dans ce contexte,
messieurs les politiciens ou plus exactement les prétendus politiciens parlent
d'enjeux, des enjeux sans nom ni programme. De ces hommes éloquents aux
discours vides de sens, Ahmadou Kourouma dit ceci :
«Il demeurait bien connu que les dirigeants des soleils des
indépendances consultaient très souvent le marabout, le sorcier, le devin;
mais pour qui le faisaient-ils et pourquoi?
1 John Kalench,La plus grandepossibilité dans l'histoire mondiale (Die GroftteGelegenheit
in der Geschichte der Welt), traduit de l'américain en allemand par Damien Howlet, MIM
Publications, USA, 1991, p. 13.
2Voir Micro Robert, Tome 2, Paris 1973.
25... Ce n'était jamais pour la communauté, jamais pour le pays, ils
consultaient toujours le sorcier pour eux-mêmes, pour affermir leur pouvoir,
augmenter leur force, jeter un mauvais sort à leur ennemi. »1 Dans le cas de
la patrie, il est aussi très facile de montrer que la plupart des Africains qui
fourrent leur nez dans la politique ne se soucient guère d'elle. Ils ne sont ni
des nationalistes, ni des patriotes puisque la patrie n'est autre chose que la
communauté, c'est-à-dire la nation à laquelle on appartient ou on a le
sentiment d' appartenir2. Ce serait très étrange si ces hommes satisfaisaient à
cette condition puisque appartenir à une communauté revient à dire qu'on en
est un membre. Qui se sent comme un membre d'un groupe éprouvera
difficilement du plaisir à massacrer ou à faire massacrer les autres membres
de ce groupe. Je ne prône le nationalisme en aucun cas. J'ai un grand respect
pour le patriotisme, car le étant un attachement passionné à la
patrie, il va le plus souvent jusqu'à la xénophobie. Un grand
socialdémocrate explique ainsi la différence entre les deux termes:
«Le patriote est celui qui aime sa patrie, le nationaliste est celui qui
déteste la patrie des autres »3.Qui se proclame politicien doit nécessairement
avoir le sentiment d'appartenir à la même communauté que les habitants du
pays dont il aspire à la gestion des affaires, ou au moins il doit cultiver ce
sentiment chez lui-même et ses compatriotes. Le 20 novembre 1989, onze
jours après la chute du mur de Berlin, Willy Brandt lança cette phrase en
parlant du peuple allemand devant la mairie de Schoneberg, à la place John
F. Kennedy à Berlin:
«Enfin s'épanouit ensemble ce qui est d'origine commune. »
Même aujourd'hui cette phrase simple mais au sens profond sonne
encore dans les oreilles des Allemands. Naturellement tout le monde n'a pas
le talent de trouver les mots qu'il faut au moment qu'il faut. Néanmoins la
bonne foi et la bonne volonté ont un langage que tous les humains
comprennent.
La politique africaine devrait avoir pour objectif de bâtir l'Afrique. Il ne
faut accorder aucune place à la xénophobie dans les débats politiques (s'il y
a débats politiques). Au lieu de conquérir le pouvoir en utilisant les
ressortissants d'autres pays africains, c'est-à-dire en faisant la politique à
leurs dépends, il vaut mieux que des lois règlent la circulation des personnes,
leur séjour et statut de manière claire et nette. Qui veut diriger un pays ne
peut pas se permettre de prendre des décisions arbitraires, de suivre ses
émotions. A côté de la question des intentions, celle du caractère se pose:
«La question du caractère en rapport avec les qualités des hommes
politiques est étroitement liée à la philosophie morale. Quand les grands
I Ahmadou Kourouma, Les soleils des Indépendances, Paris, Seuil, 1970, p. 156.
2Voir Micro Robert idem.
3 d.Allemagne de 1999 à 2004.Johannes Rau, Président de la République Fédérale
26penseurs de l'Antiquité réfléchissent au bien et au mal de l'Homme, ils
commencèrent à réfléchir également aux qualités que doit avoir un
responsable politique juste et bon comme représentant du bien-être de toute
la population. Ainsi Platon énuméra dans son ouvrage L'Etat les vertus
suivantes: la sagesse, le courage, la maîtrise de soi et la justice» 1.
Personne ne demande aux politiciens africains d'être des prophètes.
Mais un peu de sagesse ferait du bien à l'Afrique. La phrase concise
d'Aristote résume tout:
« Le meilleur Etat est celui qui l'est aussi sur le plan moral» 2.
L'abus du pouvoir, le non-respect de ses prochains, la violence et
nombre d'autres actes criminels ne peuvent servir de moyens politiques.
Malheureusement les gouvernants africains en font souvent usage. Les
arrestations arbitraires, les bastonnades, les emprisonnements et fusillades
sans jugement n'étonnent personne en Afrique. Je ne vois aucune nécessité
de nommer un pays, d'autant plus que les rares exceptions confirment la
règle continentale. Tous ceux qui commettent de tels actes ou en donnent
l'ordre ne sont pas encore mûrs pour diriger les pays africains. Celui qui fait
du mal à ses semblables assombrit son propre destin. Contrairement à cela,
on donne plus de clarté à son étoile en pensant et en faisant du bien. Le
légendaire Confucius a dit il y a près de 2450 ans:
« Gouverner un Etat et traiter les citoyens comme cela se doit, comment
cela peut-il causer des difficultés? »3.
Un homme ou une femme politique doit être une personne de grandeur
et la grandeur d'un individu est fonction de la politesse avec laquelle il traite
les petites gens.
Toute personnalité politique africaine doit avoir une mission à remplir.
Je parle de la mission comme de l'œuvre de la vie d'une personne, comme
du devoir que l'on a l'ardent désir d'accomplir vis-à-vis de ses semblables.
En principe, chaque être humain a une mission sur terre. Certains
connaissent leur mission, que ce soit dans la politique, l'art, la littérature, la
philosophie, la spiritualité ou sur le plan social. Une vraie mission vient des
fines profondeurs du coeur, je dirais même de l'âme, et ne peut avoir que de
nobles motivations. Ceux qui connaissent leur mission et s'efforcent de la
réaliser sont intérieurement les plus heureux. Un continent plein de
potentialités comme l'Afrique a besoin de femmes et d 'hommes qui
s'engagent à remplir leur mission comme responsables politiques.
Reconnaissons qu'une mission n'est pas quelque chose de ponctuel. Ce n'est
I Thomas C. Reeves, John F. Kennedy, la démystification d'un mythe, traduit de l'américain
en allemand par Anni Pott, Hambourg, Ernst Kabel, 1992, p. 27.
2Voir Aristote dans Thomas C. Reeves, op. cité.
3 Ralf Moritz, Confucius, Entretiens traduit du chinois en allemand, Leipzig, Philippe
Reclam, 1982.
27pas non plus une chose localisée dans le temps. C'est un processus qui se
poursuit toute la vie. La mission de Nelson Mandela va au-delà de r abolition
de r apartheid en Afrique du Sud; elle vise le bien-être de tous les
SudAfricains et plus encore. Celle de Martin Luther King visait plus que
seulement l'abolition de la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Il voulait
r égalité, la liberté, r entente et la tolérance entre les races blanche et noire.
Je trouve intéressant ce que John Kalench a écrit sur sa mission pour
exhorter ses lecteurs à trouver la leur:
« Je m'engage à servir tous ceux qui, sur le chemin de leur évolution et
de leur réussite se souhaitent le soutien et la formation continue nécessaires.
Je m'engage à faire de Iïntégrité et du respect d'autrui mes principaux
outils. Je fais cela avec amour afin d'être un enrichissement pour les autres,
d'être heureux et de me développer personnellement. Tout ce que je fais,
chaque occasion que je saisis, tout acte que je commets, doit être en rapport
direct avec r œuvre de ma vie. Je sais que je ferai moi-même des progrès en
poursuivant ma mission avec passion, et si je progresse, alors ma mission
progresse avec moi en même temps. Je n'accomplirai jamais entièrement ma
mission. Mais je la poursuivrai toujours. La conséquence de tout cela est que
je réaliserai plus, je ferai plus et je serai plus qu'avant, aussi bien pour
moi1
même et pour les autres» .
Pour diriger un pays, il faut être capable d'accepter le dialogue, le vrai
dialogue et non celui que les Africains ont aimé engager jusqu'à présent
après les désastres des rébellions. A propos du dialogue, Michail Gorbatchev
écrit au début de son livre: «Nous devons nous unir et parler les uns avec
les autres. Nous devons aborder les problèmes dans r esprit et avec la ferme
volonté de la coopération et non comme des ennemis. Je sais que certains ne
seront pas d'accord avec mes opinions. De la même manière, je suis aussi
convaincu que je ne serai pas d'accord avec ce que d'autres diront sur
certains thèmes. Cela rend le dialogue d'autant plus important... »2.
b) La nécessité d'une saine gestion des finances publiques
Je tiens tout d'abord à lever toute équivoque avant de parler de la
gestion des affaires publiques. Bien que r ensemble du continent fasse très
mal parler de lui en rapport avec la gestion de ses biens, il y a néanmoins
quelques pays dont les responsables politiques s'efforcent de faire bon usage
des moyens qui sont mis à leur disposition. Mais hélas! ce n'est qu'une
minorité. La mauvaise gestion ou précisément le partage des deniers publics
I John Kalench, Atteignez la bonne forme dans le Multi Level Marketing (Erreichen Sie die
Hochstform im Multi Level Marketing -MLM), 2" édition, traduit de r américain en allemand
par Damian Howlett, MIM Publications 1984.
2Michail Gorbatschev, Perestroika, Munich, Th. Knaur, 1987.
28entre les membres des gouvernements respectifs se compte parmi les causes
qui ont fait de l'Afrique ce qu'elle est aujourd'hui: un continent déchiré par
les conflits, dont la majorité de la population souffre d'une sous-alimentation
chronique et de la faim, puis le tiers de la famine depuis plus de trente ans.
Même les pays dirigés par quelques rares femmes et hommes de bonne
volonté ne sont pas toujours à l'abri de la politique du ventre, puisqu'il y a
encore plus de mauvais esprits que de bons parmi les politiciens africains.
Une saine gestion des affaires publiques a comme première condition l'arrêt
total et définitif de la course à l'argent du peuple. La conséquente
suppression de la politique du ventre épargnera beaucoup de maux et de
souffrances aux Africains. Il n'est pas étonnant que les politiciens africains
soient en général si maniables, négativement et dangereusement
influençables et utilisables par certains Occidentaux contre leurs propres
pays, compatriotes et en un mot contre les intérêts de l'Afrique. Quelques
promesses alléchantes et l'espoir de s'enrichir en un temps record leur
suffisent pour commettre les pires des crimes. Tout est possible. Il est
possible que ces esclaves de leur propre ignorance et de leur soif incontrôlée
d'argent se libèrent de cet esclavage mental. Ils ont besoin d'une rééducation
par la formation politique et par l'apprentissage des notions élémentaires de
l'éthique. Dans les cas extrêmes, tout le reste de la population doit isoler ce
genre de personne. Mais pour bien comprendre comment et pourquoi il faut
isoler les traîtres et même les combattre à tous les niveaux, la masse du
peuple doit en sentir la nécessité. Les affaires africaines sont faites pour être
gérées par les Africains eux-mêmes et ces derniers n'ont d'autres choix que
de s'identifier à leurs pays et continent. Dans son autobiographie déjà citée,
Sadate nous en donne l'exemple:
« C'est l'histoire de ma vie et en même temps celle de l'Egypte depuis
1918 : le destin l'a ainsi voulu.
Les événements de ma vie coïncident avec ceux qui ont lieu en Egypte
pendant cette période. C'est pour cela que je raconte mon histoire d'une
manière si détaillée, non seulement parce que je suis le Président de
l'Egypte, mais aussi et surtout un Egyptien dont la vie est étroitement liée à
celle de son pays.
Ma vie est, je crois, comme la vie de tout homme, un voyage à la
recherche de l'identité, du vrai soi, de la justice. Chaque pas que j'ai fait
pendant toutes ces années était destiné au bien-être de l'Egypte, à la justice,
la liberté et la paix... »1.
Visiblement l'Etat est la plus grande entreprise qui puisse exister, avec
des structures et des diversités d'intérêts qui rendent sa gestion très
complexe. L'Etat et l'économie ont toujours été et sont indissociables:
I Anouar El-Sadate, op. cité, p. 9.
29« L'expression « économie politique» convient parfaitement au monde
1.moderne dans lequel le gouvernement joue nécessairement un grand rôle»
La gestion est rune des plus profondes plaies de l'Afrique. Toute la
période post-coloniale témoigne de l'échec lamentable des dirigeants
africains dans la gestion des affaires de leurs pays. Les conséquences de
cette mauvaise sont très graves, voire dramatiques. Elles ont
plusieurs noms: pauvreté, misère, multiplication des maladies, chômage
massif, dégradation du niveau de vie des populations, analphabétisme
croissant, corruption, criminalité, exode des forces vives vers l'Occident
et surendettement, etc., etc. ...
L'heure d'une nouvelle gestion des affaires publiques a sonné il y a
longtemps.
QUE LES POLITICIENS AFRICAINS SE REVEILLENT!
Un détournement des deniers publics est une manière élégante de voler
l'Etat. L'Eglise a pleinement raison d'insister sur le bien commun dans sa
doctrine sociale, car son caractère éthique reste universel:
« Le bien commun demande aux membres de la communauté nationale
de dépasser le plan des intérêts particuliers ou de partis politiques, de
regroupements fonctionnels pour travailler tous ensemble à rétablissement
des conditions favorables à la vie de la nation, à sa prospérité, à sa grandeur,
à sa mission au service des personnes humaines »2.
Qu'on le reconnaisse ou non, tous les politiciens sont des employés des
peuples respectifs parce qu'ils sont payés avec l'argent de ces derniers qui
les mettent aux postes correspondants dans la démocratie fonctionnelle, mais
sont obligés de les tolérer dans les autres systèmes. En tant que tels, tous les
politiciens ont à faire correctement, assidument et consciencieusement les
travaux qui leur sont attribués.
La question de la gestion des affaires publiques se pose à tous les
niveaux. A côté des détournements de fonds, notons les dépenses de
prestige, les privilèges injustifiés, les indemnités de standard occidental, les
salaires exorbitants des membres des gouvernements et des institutions
étatiques. Les politiciens du pauvre continent ont-ils vraiment besoin des
limousines Mercedes-Benz? La bonne volonté et la bonne foi suffiraient aux
responsables africains pour supprimer purement et simplement les Mercedes
extrêmement chères et les remplacer par d'autres marques de voitures aux
prix plus abordables pour les caisses de leurs pays. Il ne faut pas du tout
oublier que les dettes pour la consommation ne sont pas du tout sensées,
surtout quand elles peuvent être évitées. Ce qui donne surtout à réfléchir,
c'est que d'éminents intellectuels africains qui vont dans la politique se
I Georges Soule, Qu'est-ce que l'économie politique? Paris, Nouveaux Horizons, 1973, p. 7.
2M. Guerry, dans Economie politique, no 121E; Paris, Ligel, 1957, p. 92.
30contentent de suivre les mouvements d'ensemble, au lieu d'amener leurs
homologues à changer les mauvaises habitudes qu'ils ont acquises. De Léon
XIII nous apprenons ceci :
« L'autorité civile ne doit servir sous aucun prétexte l'avantage d'un
seul ou de quelques-uns, puisqu'elle a été constituée pour le bien
commun »1.
Je demande à tous les chefs d'Etat et de gouvernement de vendre toutes
les voitures de luxe comme Daimler-Benz de tous les services et institutions
étatiques afin d'alimenter les caisses publiques. Il faut néanmoins prendre
toutes les précautions pour empêcher les politiciens de puiser dans les
mêmes caisses et se faire acheter ces mêmes Mercedes par personnes
interposées. Il est très courant en Afrique que des politiciens se fassent
acheter des véhicules tels que des cars de transport par personnes interposées
avec des fonds publics détournés. Je me souviens encore du cas de la
Côted'Ivoire dans les années 70. Je sais aussi que de telles mesures ont encore
peu de chances de réussir dans des pays comme le Burkina Faso, le
Cameroun, le Nigeria, le Togo, le Gabon et plusieurs autres encore à l'heure
actuelle. Mais les gouvernements sont faits pour se succéder.
J'adresse un appel aux législateurs vertueux pour qu'ils élaborent des
lois contre rachat de toutes les voitures qui coûtent plus de 13.100.000
(treize millions cent mille) FCFA ou environ 20.000 (vingt mille) euros
comme voitures pour les services publics. Les peuples doivent être
amplement renseignés sur ces lois par des campagnes d'information. Le
critère principal d'achat doit être l'utilité et non la rareté, le prestige et les
relations privilégiées par des liens coloniaux et impérialistes. C'est bien
connu que l'ouvrier ou remployé de bureau gagne un salaire minimum
garanti (SMIG) de 36.000 (trente-six mille) FCFA, environ 55
(cinquantecinq) euros par mois dans certains pays africains, moins de trente mille dans
la plupart des pays. En Algérie par exemple les cadres supérieurs gagnent
54.000 (cinquante-quatre mille) DA (soit environ 540 euros) par mois.
Même à ces derniers, il est très difficile de joindre les deux bouts. Les
personnes qui gagnent le SMIG et qui constituent les grandes masses doivent
souvent supporter des coûts de loyers d'au moins 30.000 FCFA, c'est-à-dire
46 euros. En réalité elles ont nécessairement besoin du double de leurs
salaires mensuels pour vivre convenablement. Si des personnes qui ont un
emploi vivent en dessous du seuil de pauvreté, comment s'arrangent alors
toutes ces masses de personnes qui sont sans emploi, sans salaire et sans
perspective d'avenir? Et comment vivent les politiciens à côté de tous ces
gens-là? La plupart des politiciens africains ont-ils encore une conscience
normale? Dans les pays industrialisés, les dirigeants réfléchissent aux voies
I Léon XIII dans Economie politique, no I2lE, op.cité.
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