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Le développement psychologique de l'enfant

De
520 pages
Le livre du psychologue autrichien Karl Bühler sur « Le développement psychologique de l'enfant » est le premier grand ouvrage général de psychologie développementale, paru en 1918, avant les travaux des grands psychologues Henri Wallon et Jean Piaget. Bühler distingue trois fonctions du langage : expressive, interpellative et représentative qui préfigurent indiscutablement les trois instances lacaniennes : Réel, Symbolique, Imaginaire.
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Le développement Karl Bühler
psychologique de l’enfant
Le livre de Karl Bühler sur « le développement psychologique
de l’enfant » est le premier grand ouvrage général de psychologie
développementale, paru en 1918, à une époque où la carrière
des grands psychologues Henri Wallon et Jean Piaget n’a pas Le développement
encore vraiment débuté.
Karl Bühler s’accorde sur beaucoup de choses avec la
psychanalyse, dont curieusement il ne parle pas, bien que psychologique
professeur à l’Université de Vienne à l’époque où Freud
y travaille. Il reconnaît la première place à l’affect dans la
première phase du développement. Puis une place privilégiée de l’enfant
au langage comme moteur principal du développement de la
pensée. Il voit aussi le dessin comme un support manuel de la
parole (Leroi-Gourhan). Enfn, Bühler distingue trois fonctions
du langage : expressive, interpellative et représentative qui
préfgurent indiscutablement les trois instances lacaniennes :
Réel, Symbolique, Imaginaire. Par ailleurs, une page étonnante
du livre dit déjà à peu près tout ce qui s’est redit par la suite
sur la conduite de l’enfant devant le miroir. Mais de telles
rencontres ont toujours existé dans l’histoire des idées.
Enfn, la conception que Bühler se forme de la psychologie
de l’enfant l’ouvre à une interdisciplinarité encyclopédique
avec l’ensemble des sciences naturelles, humaines et sociales
(psychobiologie, pédiatrie, anthropologie, linguistique, esthétique),
mais surtout à un souci d’alliance essentielle avec les
applications pédagogiques, dans la visée d’une psychopédagogie
fondamentale dont le secret a été perdu en France depuis la
disparition d’Henri Wallon en 1960. Et dont le présent aurait le
plus grand besoin.
Marc Géraud et Émile Jalley
ISBN : 978-2-343-05733-0
48,50 e
Karl Bühler
Le développement psychologique de l’enfant
CIVILISATION ALLEMANDE

Le développement psychologique de l’enfant




Karl Bühler






Le développement psychologique
de l’enfant






























Avec 26 illustrations en Annexe
Iéna, Gustav Fischer





© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05733-0
EAN : 9782343057330













I

R S





Organon-Modell de Karl Bühler : modèle de l’organe de la langue-pensée, du langage-esprit ;
Z : Zeichen : signe ; Sender : émetteur ; Ausdruck : expression ; Symptom : symptôme ;
Empfänger : récepteur ; Appell : interpellation ; Signal : signe ; Gegenstände und
Sachverhalte : objets et états de choses ; Darstellung : représentation ; Symbol : symbole ; R : réel ; S :
symbolique : I : Imaginaire d’après Jacques Lacan

5

















































SOMMAIRE

Avant-Propos 11

Chapitre 1. Introduction 13
§ 1. À propos de l’histoire, de l’objet et des méthodes de la
psychologie infantile 13
Littérature : 20
§ 2. À propos du développement corporel de l’enfant 20
Littérature : 28

Chapitre 2. Les débuts de la vie psychique 29
§ 3. À propos des processus de conscience du nouveau-né 29
Littérature : 37
§ 4. Le développement de l’usage actif et conforme à une fin des
sens 37
Littérature : 47
§ 5. À propos des premières opérations mnésiques, 47
Littérature : 51
§ 6. Les premiers sentiments et affects 51
Littérature : 54
§ 7. Les premiers actes de volonté 54
Littérature : 58
Chapitre 3. Le développement de l’appréhension spatiale et
temporelle et des fonctions d’appréhension 61
§ 8. La constitution de l’intuition spatiale ettemporelle 62
Littérature : 74
§ 9. La comparaison et la perception de relations 74
Littérature 78
§ 10. Attention et performances d’abstraction 78
Littérature 86
§ 11. Les perceptions de nombre, le comptage et le calcul 86
Littérature : 97
7
§ 12. À propos de l’appréhension des choses et d’autres
formations « catégoriales » des contenus de perception 97
Littérature : 102

Chapitre 4. Le développement du langage 103
§ 13. À propos de la phonétique du langage infantile 104
§ 14. Le développement des significations-de-mots 106
§ 15. À propos de l’acquisition des formes de mots 113
§ 16. Le développement de la phrase et de la structure de la
phrase 117
Littérature : 120

Chapitre 5. Le développement du dessin 121
Littérature : 125
§ 17. Les stades préliminaires 125
Littérature : 131
§ 18. Le schéma 131
a) Les objets et le style des dessins infantiles les plus précoces 132
b) À propos de l’analyse de l’acte de dessin 139
c) Le développement à l’intérieur du stade du schéma 149
§ 19. L’image fidèle à la manifestation 151
§ 20. Le dessin et la langue. Les parallèles tirés de l’histoire des
peuples avec les dessins d’enfants 161
Littérature : 174

Chapitre 6. Le développement de l’activité représentative 175
§ 21. À propos des souvenirs et d’autres opérations mnésiques
supérieures de l’enfant 177
Littérature : 183
§ 22. L’activité imaginaire de l’enfant qui joue 183
Littérature 191
§ 23. À propos de l’âge des contes chez l’enfant et de
l’analyse des contes d’enfants du point de vue de la psychologie
de la littérature 191
Littérature : 197
§ 24. L’imagination de conte de l’enfant 198
Littérature : 210

Chapitre 7. Le développement de la pensée 211
§ 25. À propos de l’analyse des processus de pensée 212
a) À propos des jugements 212
Une excursion par la certitude du souvenir 214
b) À propos de la conclusion 228
c) À propos des concepts 231
8
§ 26. À propos de la pensée préverbale de l’enfant 239
§ 27. À propos de la pensée verbale de l’enfant 257
a) Le processus de la donation de nom 258
b) La genèse du jugement 262
c) Des dérivations de jugement (les déductions et les
conclusions) 267
d) À propos du développement des concepts 274
§ 28. Considérations biologiques 289
Littérature : 295

Chapitre 8. À propos des lois et des causes du développement
intellectuel 297
§ 29. À propos des lois générales du développement 297
§ 30. À propos de l’hérédité des dispositions corporelles et
mentales 299
Littérature : 313
§ 31. La signification du jeu dans le développement
intellectuel de l’enfant 313
Littérature : 323

Présentation par Émile Jalley 325

Tableau synoptique des principaux types de stades de la
psychogenèse en psychologie de l’enfant et en psychanalyse
(d’après É. Jalley) 461
Index des noms de l’ensemble de l’ouvrage 479
Index des noms complémentaires (d’après É. Jalley) 487
Littérature du livre de Karl Bühler 491
Répertoire des Tableaux du livre de Karl Bühler 499 toire des figures du livre de Karl Bühler 501













































































Aux grands-parents et à la mère de mon enfant.

Avant-propos

Je ne saurais donner à ce livre un frontispice plus beau que la devise tirée
du Microcosme de Lotze que C. Stumpf avait écrit au début de l’Œuvre pour
le centenaire de la naissance du Maître : « Ne pas méconsidérer le peu, mais
ne pas le donner pour grand ; ne s’enthousiasmer que pour ce qui est grand,
mais rester fidèle dans le petit. » Le petit et le peu dans la vie mentale de
l’enfant ont été étudiés à l’âge d’homme depuis la première parution du livre
de Preyer, observé avec zèle et fidèlement enregistré, mais le plus gros n’a
pas suivi le train. Je crois que nous devons apprendre à travailler aussi
librement et sans naïveté avec des hypothèses de recherche que la physique
théorique ; car une science en devenir pourrait déjà exiger le respect qui lui
est dû sans encore avoir fait preuve d’une bonne mesure de scepticisme et de
retenue théorique sur un nouveau terrain, mais c’est plutôt le manque d’idées
qu’elle supporterait le moins du monde.
La question du développement de l’intellect humain est vraiment
importante. Certains progrès de la psychologie de la pensée et des essais récents
avec les vertébrés les plus proches de nous, les singes humanoïdes, assoient
l’assurance qu’elle doit aujourd’hui être posée de nouveau et
fondamentalement avancée. Bien que le plan de ce livre ait déjà été fixé quand est paru le
travail de W. Köhler sur l’intelligence des chimpanzés, j’ai pu sans
difficultés intégrer ses résultats comme une confirmation heureuse et un
complément précieux venu d’un domaine différent qui m’était jusque-là resté
étranger. Rien n’encouragera davantage un auteur qu’une telle concordance
inattendue. Pourtant, la justesse historique exige de reconnaître que nous avions
tous deux des prédécesseurs dans le domaine de la psychologie infantile ; je
pense avant tout aux travaux de K. Groos, et pour certaines choses relatives à
la pensée formulée verbalement, au livre de W. Stern sur la langue infantile.
C’est à partir de la théorie développementale de la pensée, que les autres
chapitres de ce livre souhaitent être compris, avant tout ceux sur les
perceptions de l’enfant, sur l’imagination du conte et sur le nombre. La littérature
étendue sur les dessins d’enfants été pour moi le plus réjouissant dans tout ce
domaine : rien ne s’adaptait aussi facilement et comme spontanément, rien
11
n’ouvrait des aperçus plus profonds dans des phases développementales du
grand processus du devenir humain, que, compris correctement, le
gribouillage et le dessin de l’enfant. Il faut à vrai dire pour ce faire d’abord
soigneusement préparer quelques-uns des plus importants fils conducteurs ; ceux
nommément qui associent le dessin avec les fonctions fondamentales de la
langue. Les suivre a conduit tout droit aux principes déterminés d’une
théorie universelle de la langue, qui depuis dix ans occupe l’auteur à la suite de
Marty et de Husserl ; ce qui ne pouvait ici qu’être indiqué, doit bientôt être
dit explicitement dans un travail synthétisant. Les choses étaient plus
difficiles dans le domaine de l’imagination infantile. Les livres de Groos sur les
jeux des animaux et des humains ont donné une base solide pour la
compréhension psychologique de l’imagination ludique, avant tout des
pseudointerprétations dans le jeu ; mais il manquait encore tout à fait quelque chose
de semblable pour le domaine tout aussi important du conte. Il me semble
depuis longtemps que l’on devrait partir d’une analyse
littérairepsychologique de nos contes classiques pour enfants ; ma femme a réalisé
cette idée, j’ai déjà pu exploiter ici les résultats de ses travaux pas encore
publiés. De nouveaux points de vue se trouvent aussi dans l’analyse des
perceptions ; autrement, je me suis efforcé d’être aussi concis et fidèle que
possible et de donner ainsi expression, comme je le considère pour exact d’après
mes propres observations sur les enfants, à l’état actuel de la recherche.
Ce livre est né de conférences universitaires. Une petite partie en a déjà
été publiée sous le titre de « Psychologie de l’enfant » dans le traité de H.
Vogt et W. Weygandt en 1911. Plusieurs approbations de la part de
collègues compétents et une demande soutenue de tirés à part, qui ne pouvait
être satisfaite, ont incité l’éditeur et l’auteur à publier une nouvelle édition
sous forme de livre, qui à vrai dire s’est considérablement amplifié en
volume. En été 1914, les premiers feuillets étaient prêts et imprimés, et la
grande partie du reste du texte était composée, mais la guerre a retardé la
publication. Ce n’est que deux ans plus tard, quand l’auteur fut revenu de
campagne, qu’il lui fut possible de reprendre lentement le travail ; il en
résulta une nouvelle amplification. Je nourris l’espoir que ces retards auront
finalement eu du bon pour l’ensemble. Ma femme a mené à bien la
préparation des données annexes.
Munich, janvier 1918,
Karl Bühler.












Chapitre 1

Introduction

§ 1. À propos de l’histoire, de l’objet et des méthodes de la
psychologie infantile

1. L’intérêt pour la psychogenèse, pour l’éveil de la vie psychique chez
el’enfant, a gagné depuis à peu près la moitié du XIX siècle des cercles
toujours plus vastes [1]. Ce sont des médecins formés à l’empirisme qui ont mis
en marche ce mouvement ; le beau petit écrit de Berthold Sigismund « Kind
und Welt » (Enfant et monde) de 1856 et les « Untersuchungen über das
Seelenleben des neugeborenen Menschen » (Recherches sur la vie mentale
de l’être humain nouveau-né) de Kussmaul, parues en 1859, avec leurs
expérimentations exemplaires, méritent d’être considérés comme les écrits de
cette période initiale qui aujourd’hui encore contiennent des choses dignes
1d’être lues ; on a aussi réédité récemment le travail stimulant d’Altmüller .
Mais c’est l’ouvrage de Preyer paru en 1882, « Die Seele des Kindes »
(L’âme de l’enfant), qui est devenu le livre fondamental de la psychologie
infantile d’aujourd’hui. La présentation de Preyer, qui repose sur des
observations et des expérimentations soigneuses qui ont duré des années, a exercé
jusqu’à aujourd’hui l’influence la plus grande sur la recherche infantile ; à sa
suite est né en Allemagne et en particulier en Amérique du Nord un flot de
littérature consacrée à la psychologie infantile que l’on ne peut plus guère
couvrir du regard. Ce n’est qu’au milieu de ce mouvement que l’on a
découevert qu’au XVIII siècle déjà, il y avait eu une étude de l’enfant, qui était née
de l’esprit de l’« Erfahrungsseelenkunde » (Psychologie de l’expérience). De
cette « première floraison » de la psychologie infantile, seul l’essai de
Tiedemann, « Beobachtungen über die Entwicklung der Seelenfähigkeiten bei
Kindern » (Observations sur le développement des facultés de l’âme chez les

1 F. Altmüller, Über die Entwicklung der Seele des Kindes. Blüten aus dem Garten der
Kindheit (À propos du développement de l’âme de l’enfant. Fleurs du jardin de l’enfance).
D’abord 1867, maintenant in : Beiträge zur Kinderforschung etc. Heft 114.
13
eenfants), de 1787, s’était sauvé dans le XIX siècle et a retrouvé quelque
notoriété en Allemagne par le détour d’une traduction française.
2. Pour avoir une conception claire de ce que doit apporter une histoire
développementale de l’âme infantile, il faut séparer deux choses. On
demande premièrement comment le monde conscient s’édifie dans l’âme de
l’enfant, comment l’enfant se procure ses aperçus, représentations et pensées
sur les choses, et comment ce matériel se range et s’assemble spatialement,
temporellement et logiquement en lui. Mais deuxièmement, il faut
déterminer dans quelle succession les diverses fonctions psychiques surviennent
chez l’enfant, croissent et se perfectionnent. La première question concerne
un développement de contenu ; elle englobe par exemple la question plus
spéciale de savoir comment la conscience spatiale se constitue depuis la
première apparition d’une déterminité spatiale des impressions sensorielles
jusqu’à la représentation conceptuellement clarifiée de l’ordre
tridimensionnel, universel, des choses, représentation dont les adultes disposent. Même
quand on examine le vocabulaire de l’enfant ou que l’on enregistre tout
l’« inventaire intellectuel » d’une classe d’âge déterminée, on fait une
analyse de contenu. La deuxième question en revanche exige une description
par exemple de la manière dont les opérations mnésiques de l’enfant se
développent ; nous voulons savoir quand les premiers souvenirs surviennent
chez l’enfant, comment ils sont constitués et jusqu’où ils s’étendent dans le
passé ; nous voulons savoir comment l’« empan » du souvenir croît,
comment se forme la faculté de se souvenir volontairement, c’est-à-dire la
faculté de se remémorer, et comment la fidélité du souvenir se perfectionne ; ici,
les contenus spéciaux sur lesquels ces facultés s’exercent ne nous intéressent
plus. C’est ainsi précisément que l’on peut poursuivre le devenir d’autres
fonctions psychiques aussi, par exemple la faculté de constituer des
concepts, de conclure etc. Naturellement, fonctions et contenus ne naissent pas
indépendamment l’un à côté de l’autre dans l’âme de l’enfant, et souvent, il
n’est ni possible ni souhaitable d’opérer au niveau des faits du
développement la division de ces deux manières de voir différentes sur lesquelles se
fondent ces concepts. Néanmoins, il est avantageux pour des considérations
de clarté de les séparer toutes deux afin de déterminer le but de la
psychologie infantile.
3. Les méthodes d’étude de la psychologie infantile commencent
maintenant à se développer lentement. Si l’on fait [3] abstraction de
l’expérimentation de Kussmaul sur le nouveau-né, on s’est borné au début uniquement aux
événements naturels, non volontairement provoqués, de la vie de l’enfant,
c’est-à-dire que l’on observait l’enfant dans les situations que la vie
quotidienne entraîne avec soi. Dès la première heure, toutes les manifestations de
la vie qui semblaient entretenir un rapport, quel qu’il fût, avec des processus
mentaux, étaient soigneusement poursuivies et enregistrées ; le père, la mère
ou celui qui menait l’investigation, et avec eux souvent tous les autres
adultes de l’entourage de l’enfant, entreprenaient de manière permanente de
14
considérer toutes les réactions du petit être vivant à des stimuli extérieurs et
toutes ses manifestations spontanées, pour noter aussitôt chaque progrès que
l’on pouvait remarquer en elles. C’est ainsi que sont nés les journaux de
psychologie infantile et les biographies d’enfants. Pourtant, ici et là, pour
répéter et préciser une observation, on voyait aussi se manifester le besoin
d’intervenir et de susciter chez l’enfant des réactions dans des conditions
volontairement provoquées et modifiées : c’était les débuts d’un procédé
expérimental ; nous en trouvons nombre de variétés chez Preyer et dans les
biographies américaines. Le progrès de la méthodologie s’est d’abord
accompli dans le sens d’une différenciation du domaine d’observation et d’un
2affinement des positions de problème. Ainsi par exemple, Ament a restreint
son étude aux phénomènes du langage et de la pensée, il a essayé de préciser
les questions qui se posent ici en se rattachant à la psychologie générale et
aux sciences du langage, et de développer le procédé d’investigation par une
élaboration statistique de ses observations. Il a trouvé bien des successeurs,
et W. Stern a annoncé toute une collection de « monographies » consacrée à
certains domaines partiels du développement psychique de l’enfant ; sont
parues jusqu’à maintenant une monographie sur le langage infantile et une
deuxième sur le souvenir et l’énoncé.
La méthode de l’observation occasionnelle offre le grand avantage de
livrer un abondant matériel de constatations ; elle était parfaitement adaptée
au début, et elle sera à l’avenir indispensable partout où il s’agit, dans un
domaine nouveau, [4] de recueillir les faits simplement identifiables pour un
premier aperçu. Mais là où ce premier travail a été fourni, la science a besoin
de plus, elle pose des tâches qui ne peuvent être résolues que par
l’expérimentation ; aucun spécialiste ne manquera de voir que nous nous
trouvons aujourd’hui devant et en partie déjà dans une nouvelle phase qui
sera dominée par l’expérimentation. Au cours de notre présentation, nous
aborderons à l’endroit que leur assigne le système les expérimentations les
plus importantes parmi celles qui ont été menées jusqu’à aujourd’hui, nous
placerons ici quelques développements généraux sur la possibilité et les
types de l’expérimentation psychologique avec des enfants. On peut répartir
les expérimentations en psychologie infantile selon leur origine et ainsi aussi
selon leur caractère général en trois groupes : elles proviennent en partie de
la psychologie animale, elles sont en partie copiées sur les expérimentations
chez l’homme adulte, et les autres, qui se sont développées sur le sol de la
psychologie infantile, sont nées d’observations occasionnelles orientées sur
les événements quotidiens dans la vie de l’enfant.
Le test animal part des modalités comportementales constantes innées et
acquises des animaux, dans lesquelles il intervient de façon planifiée ; la
faim, les pulsions de la couvaison, les résidus mnésiques chargés de plaisir

2 W. Ament, Die Entwicklung von Sprechen und Denken beim Kinde (Le développement de
la parole et de la pensée chez l’enfant), 1899.
15
ou de déplaisir par récompense et punition régulière ou par succès et échec,
dominent dans une situation donnée si complètement l’animal que l’on peut
compter avec eux presque comme avec des forces en physique. En revanche,
les expérimentations auxquelles procède la psychologie de l’homme adulte
présupposent (mis à part des cas exceptionnels très rares théoriquement
possibles) toujours une subordination volontaire de la personne testée aux
prescriptions de l’expérimentateur et l’acceptation consciente d’une tâche de test.
Avec l’enfant naturellement, seules des expérimentations du premier type
peuvent être menées dans les premiers temps de la vie ; là aussi, il faut
intervenir dans les activités instinctives, automatiques (tests chez le nouveau-né),
ou (plus tard) par exemple en appeler à la soif d’action de l’enfant qui se
manifeste dans ses occupations ludiques. Mais même quand l’éveil du
langage et de la pensée rend possible une compréhension des ordres les plus
simples, l’expérimentateur doit encore longtemps se subordonner aux
besoins naturels de l’enfant, car c’est ainsi seulement qu’il réussit à diriger
durablement dans son sens l’intérêt, l’attention de l’enfant. Les échecs de
plus d’une expérimentation s’expliquent par le fait que cela ne s’est pas
produit ; [5] en revanche, nous pouvons apprendre, de celles qui ont réussi,
comment les conditions de test doivent être organisées afin que l’activité de
l’enfant dans l’expérimentation devienne un jeu adapté à ses intérêts. Il faut
tenter de déplacer ce dont il s’agit dans l’opération à explorer là précisément
où la nature elle-même est à l’œuvre pour favoriser le progrès, c’est-à-dire là
où se trouve dans les jeux naturels de l’enfant la difficulté dont la résolution
est rendue stimulante par le jeu. Car c’est là-dessus que se concentre
l’attention naturelle du petit joueur ; on trouvera des explications instructives
à propos de ce principe dans les expériences faites par Wooley au cours de
3l’étude de la distinction des couleurs chez l’enfant . En revanche, la faculté
de se concentrer sur des choses situées en dehors du cercle d’intérêt naturel
aussi intensément et aussi longtemps que l’exigent habituellement les
expérimentations se développe manifestement très lentement, l’expérimentateur
ne devrait jamais la solliciter ad maximum.
Dans la mesure où ces conditions fondamentales peuvent être remplies,
les types principaux des expérimentations psychologiques sur des adultes
pourront aussi être transposés sur les enfants. Les tests psychophysiques qui
nous ont procuré un aperçu dans le rapport de dépendance que les sensations
entretiennent avec leurs stimuli n’ont pas apporté et ne promettent pas
d’apporter, entreprises avec des enfants, une récolte très abondante de
connaissances nouvelles ; car les lois psychophysiques générales devraient
valoir dès l’instant où les organes des sens avec leurs voies nerveuses et avec
les centres sensoriels de l’écorce cérébrale sont suffisamment prêts pour que
des stimuli en général puissent provoquer des sensations, c’est-à-dire, selon
des principes que nous verrons ultérieurement : dès la naissance. C’est pour-

3 Voir plus bas p. 75 sq.
16
quoi la définition de la « sensibilité » (pour des stimuli minimaux) et de la
« sensibilité différentielle » (pour des stimuli plus intenses) chez l’enfant n’a
en général de signification pour la psychologie infantile que dans la mesure
où elle apporte aussi des renseignements sur l’attention et les processus de
compensation qui sont co-impliqués dans les opérations lors de ces essais.
Destinées à déterminer exactement les manifestations accompagnatrices
des processus psychiques, les « mouvements expressifs », les
expérimentations sur l’expression sont importantes à plus d’un point de vue. Dans
l’observation des enfants, les mouvements expressifs nous font conclure
parallèlement à la présence de sentiments [6] et d’autres choses qui se
passent dans l’âme, et c’est déjà ce qui explique qu’il est nécessaire de les
explorer, eux et leur connexion avec ces processus de conscience. Darwin,
dans son livre sur les mouvements émotionnels, a montré ce que peut réaliser
ici une observation avertie, même sans expérimentation ; peintres et
photographes ont fixé en image nombre de phases particulièrement
caractéristiques de la mimique globale de l’enfant. La science en progrès mettra à son
service la technique affinée d’aujourd’hui, y compris la technique
cinématographique, mais avant tout elle procèdera à des enregistrements dans des
conditions externes déterminées exactement et également prévisibles dans
leur résultat psychique ; c’est ce qui a déjà été commencé chez des enfants
écoliers, mais pour la première enfance, des investigations systématiques de
ce type font encore totalement défaut. Même les modifications expressives
du pouls, de la répartition du sang et de l’activité respiratoire attendent
encore d’être explorées ; les premiers pas dans cette direction ont été faits par
un travail paru dernièrement de Canestrini, qui a mené des expérimentations
avec des nouveaux-nés. Les enfants se prêtent particulièrement bien à des
tests sur l’expression, parce qu’ils s’immergent aisément complètement dans
des impressions fortement chargées de sentiment, parce qu’ils ont une
mimique vive, pas encore trop déformée par des influences éducatives et des
intentions de dissimulation, originelle, et parce qu’ils se comportent
naturellement ; avec quelque adresse, on peut le plus souvent facilement faire en
sorte qu’ils n’aient absolument aucun pressentiment de l’intention de les
observer, ou même de la finalité des tests. C’est pourquoi ce sont les
symptômes des sentiments les plus simples, encore contestés en psychologie, que
l’on devrait tenter de trouver chez les enfants.
Les tests de réaction sur des adultes sont précédés par une convention sur
le type des mouvements corporels simples que la personne testée doit
accomplir, et sur son comportement par rapport au stimulus qui lui est proposé,
pour autant que cela peut et doit être à l’avance déjà programmé. Les
premières expérimentations de ce genre visaient presque seulement des mesures
temporelles ; la personne testée devait s’orienter avec une attente soutenue
vers le mouvement à accomplir ou vers le stimulus arrivant et réagir le plus
vite possible ; plus tard, les conditions du test ont été modifiées en ce sens
que des actes de pensée ou de volonté devaient avoir lieu avant que la
per17
sonne testée ne puisse réagir d’une façon conforme aux instructions, et qu’à
partir de la comparaison des temps de réaction, on puisse tirer des
conclusions sur la composition et le déroulement de ces processus, et obtenir une
information directe à ce sujet à partir de l’auto-observation des personnes
testées. Avec des enfants dans la première et la deuxième année de vie, il ne
peut naturellement pas y avoir de convention de ce genre, nous sommes
limités à observer leurs réactions « naturelles » à des stimuli sensoriels.
L’orientation du regard et la préhension dirigée vers les choses sont des
exemples typiques de réactions de ce genre dans les premiers temps du
développement. On ne peut pas encore aujourd’hui prédire dans quelle mesure
l’expérimentation de réaction avec instructions se révèlera fertile pour
l’étude des progrès ultérieurs ; on peut supposer que l’incapacité de l’enfant
à nous donner des communications directes sur ses vécus lui posera des
bornes étroites. Car sans auto-observation, il n’y a que peu à tirer du test de
réaction.
Les choses sont beaucoup plus favorables en ce qui concerne
l’expérimentation de performance. Le terme expérimentation-de-performance n’est
pas encore devenu familier dans la méthodologie psychologique, mais la
chose en revanche est pratiquée depuis longtemps. Les tests sur la fatigue et
l’exercice par exemple sont des expérimentations de performance typiques,
les tests de mémoire le sont dans leur plus grande partie. Il s’agit ici toujours
de déterminer ce qu’un homme, dans des conditions déterminées, peut
produire, effectuer, performer, que les activités qu’il doit accomplir soient
corporelles ou purement psychiques. Dans la disposition extérieure, ces tests ne
se distinguent souvent pas beaucoup des expérimentations de réaction ; c’est
pourquoi ils étaient confondus avec ces dernières. Mais leur sens est un peu
différent. Souvent, il n’importe pas tellement de savoir d’où provient
l’incitation à l’activité, si c’est de tel ou tel stimulus sensoriel, d’une
provocation verbale ou d’un acte de volonté de la personne testée elle-même ;
même le type de la réaction extérieure est souvent d’importance secondaire,
et les expérimentations de performance ne sont pas même orientées
immédiatement vers la nature des processus psychiques. La seule chose qui dans
un premier temps soit déterminée, c’est si une tâche peut être résolue ou non,
et où se trouvent les limites de la capacité de performance correspondante ;
et cette détermination s’effectue sur des symptômes perceptibles
extérieurement. La plupart des tests sur les animaux sont des expérimentations de
performance, les tests de la future étude de l’enfant le seront. L’observation
occasionnelle leur livre le matériel de départ ; ils doivent chercher les
conditions externes simplifiées et transparentes dans lesquelles l’enfant s’engage
avec un abandon total pour sa performance, et qui permettent de déterminer
exactement et d’interpréter psychologiquement l’issue de la performance.
Peut servir de modèle pour le moment l’investigation [8] de Decroly et
De18
gand sur le développement des performances de comptage et de calcul de
4l’enfant .
Dans toutes ces expérimentations, nous sommes obligés de déduire les
faits psychiques, qui importent en dernier ressort, d’autres constatations ; la
recherche est indirecte. Et elle le restera dans l’essentiel en psychologie de
l’enfant. Car les petits ne peuvent pas faire des auto-observations, ils sont
encore tout entier dirigés vers l’extérieur. Mais un rejet radical serait ici pour
le moins prématuré ; le chercheur français Binet a par un grand nombre de
beaux tests apporté la preuve qu’avec de la patience et une prudence critique,
on peut obtenir des enfants d’âge préscolaire déjà des énoncés valables sur
des processus de représentation et des actes de pensée, et récemment, Katz a
rapporté quelques jolies observations d’un garçon de 4 ½ ans qui indiquent
des possibilités supplémentaires. Mais ces réalisations resteront
exceptionnelles ; nous ne pourrons sans doute jamais pratiquer à grande échelle avec
des enfants les expérimentations d’auto-observation telles qu’on les pratique
chez l’adulte, les tests dans lesquels les constatations les plus essentielles
doivent être faites par la personne testée elle-même dans une description
systématique du déroulement des événements psychiques.
Les auteurs anciens avaient coutume de considérer comme une source de
la psychologie infantile le souvenir qu’ont les adultes de leur première
enfance. Nous aborderons plus tard les souvenirs « les plus précoces » et nous
verrons qu’ils ne s’étendent que rarement au-delà de la troisième année de
vie et qu’ils sont très lacunaires et non fiables. Quoi qu’il en soit, on peut
accorder qu’il serait plus difficile ou même radicalement impossible à
l’adulte de se mettre à la place de l’enfant si ses propres souvenirs ne
venaient pas ici et là à son aide. Mais cela ne suffit pas à faire de ces souvenirs
une source particulière de connaissance.
4. Le temps de la jeunesse de l’homme s’achève avec la puberté ; c’est
aussi jusque-là qu’il faudra conduire l’histoire du développement intellectuel
typique. Sa première partie est constituée par la psychologie infantile au sens
étroit du terme, qui embrasse le temps précédant l’entrée à l’école. Pendant
la scolarité, le développement intellectuel est tellement déterminé par les
influences de l’enseignement qu’il paraît approprié de le traiter séparément
et dans un rapport étroit avec la didactique. Ce sont jusqu’à présent les
débuts et les premiers progrès de la période de développement précoce qui ont
été le plus exactement étudiés. Cette priorité est en [9] rapport avec le fait
que les découvreurs étaient des médecins et des naturalistes dont les intérêts
se concentraient sur les premières motions de la vie psychique ; Preyer et
beaucoup de ses successeurs fermaient leur journal une fois la troisième
année de vie achevée. Puis, quand les pédagogues ont commencé à prendre
part à l’étude exacte du développement intellectuel, l’enfant scolarisé a été
placé au centre de l’intérêt des chercheurs. Et c’est pourquoi nous en savons

4 Cf. à ce sujet le chapitre 3, § 11.
19
le moins sur les quelques années qui précèdent l’entrée à l’école. C’est à vrai
dire aussi le temps où l’on ne peut plus obtenir grand-chose de l’observation
occasionnelle et où l’expérimentation non modifiée de la psychologie
générale ne donne presque rien de notable ; c’est ici que les tests spécifiquement
élaborés pour la psychologie infantile trouveront leur place principale.
En ce qui concerne la présentation, le plus approprié est d’abord de suivre
individuellement le développement de chaque fonction psychique importante
et la croissance des contenus, puis de tenter de donner une caractéristique
globale des différents stades d’âge. Cette dernière tâche n’a presque encore
jamais été entreprise. Nous rencontrons bien dans la littérature diverses
divisions temporelles de l’enfance, quelques coupes au cours du développement
sont toujours pratiquées à l’aide de critères caractéristiques singuliers ; mais
nous sommes encore loin d’une description globale satisfaisante des périodes
obtenues, nous ne nous occuperons pas de ce sujet.

Littérature : voir pages 491-498.

§ 2. À propos du développement corporel de l’enfant

Quelle que soit la manière dont on se représente le rapport du corps et de
l’âme, ce qui en tout cas est établi, c’est qu’il existe une relation très étroite
entre les processus psychiques et une partie des fonctions corporelles, et que
l’on ne pourra jamais comprendre le développement de la vie psychique sans
connaître le développement du corps. Nous commencerons donc par réunir
les données relatives à l’anatomie et à la physiologie de l’enfant qui sont les
plus importantes pour nous.
1. Comparés aux grands processus morphologiques embryonnaires
auxquels la science du développement corporel de l’homme consacre son intérêt
principal, les processus développementaux de la naissance jusqu’à la
maturité paraissent pauvres et sans importance. Tous les organes importants sont en
place chez le nouveau-né, les systèmes d’organes sont en ébauche prêts, et il
semble qu’il ne reste presque plus qu’une chose à faire à l’enfant, grandir.
Presque seulement, car il ne manque pas tout à fait de changements
structurels revêtant la plus haute importance pour les fonctions des organes. Ainsi
par exemple, le système osseux est encore, au moment de la naissance,
cartilagineux à un haut degré et doit non seulement grandir, mais aussi s’ossifier
pour pouvoir accomplir ses fonctions, les dents manquent encore
totalement ; d’autres organes en revanche ont déjà atteint le point culminant de
leur formation et sont progressivement réduits, comme le thymus, ou perdent
leur fonction spécifique, comme la moelle osseuse, qui originellement est au
service de la fabrication des globules rouges. Mais il y a quelque chose de
bien plus important que tout cela pour nous, c’est, à côté de la croissance du
corps, la formation de l’organe dont les processus psychiques sont
directe20
ment dépendants et dans lequel après la naissance encore les [11]
modifications les plus importantes s’opèrent, à savoir le système nerveux central.
Venons-en aux points particuliers.
52. À propos de la croissance globale du corps. La figure 1 offre une
représentation graphique de la prise de poids et de la croissance en taille des
garçons et des filles jusqu’à la vingtième année de vie. Les données
particulières sont des valeurs moyennes qui ont été obtenues chez des enfants
absolument robustes et sains de familles allemandes et hollandaises de haut
niveau, et elles sont un peu supérieures à celles que l’on trouve en moyenne
pour des enfants d’autres races et de classes populaires plus pauvres. Mais
les régularités de la croissance sont partout les mêmes : à côté d’une
ascension rapide de la courbe dans les premières années de vie, on remarque une
deuxième période de croissance accrue dans la deuxième décennie. Elle
intervient dès après le début du développement pubertaire, et est donc un peu
plus précoce chez les filles que chez les garçons ; c’est pourquoi les filles
dépassent dans la onzième année de vie leurs compagnons d’âge masculins
et gagnent pour quelques années une avance notable, puis plus tard elles
restent de façon permanente un peu en arrière. Naturellement, les détails les
plus fins disparaissent avec des chiffres moyens ; c’est pourquoi on trouve à
peine indiquée dans les courbes une période d’augmentation moindre de la
croissance, qui a lieu en règle générale dans la huitième et la neuvième
année. L’entrée à l’école amène habituellement un ralentissement passager, qui
est vite rééquilibré chez les enfants sains, mais qui est souvent [12] fatal à
ceux qui sont faibles et maladifs. Les courbes moyennes ne permettent pas
non plus de voir que dans les périodes de croissance plus rapide,
l’« extension » du corps précède la prise de poids ; seules des courbes
individuelles soigneuses, élaborées à partir de mesures fréquentes, permettent de
reconnaître ce « rythme naturel de la croissance », qui apparaît même quand
le corps, après une quelconque inhibition de développement un peu longue,
rattrape l’écart. Même dans des courbes annuelles qui se basent sur des
mesures quotidiennes, on a retrouvé ce rythme et l’on a établi que la période
principale de la croissance en hauteur se trouve au printemps et au début de
l’été, alors que la plus grande prise de poids a lieu à la fin de l’été et à
l’automne, une phase de minimum général de la croissance dans les derniers
mois d’hiver concluant le cycle annuel (Malling-Hansen).
L’énergie de croissance a son maximum dans les premiers jours du
développement embryonnaire ; on estime à ce moment la prise de poids
quotidienne relative à 1200 %. Elle atteint toujours 1,2 peu après la naissance, 0,3
% à la fin de la première année, et elle continue ensuite lentement à
diminuer. La plus grande prise de poids d’environ 40 g pro die est traversée par
l’enfant sain dans la deuxième semaine après la naissance ; à la fin de la
première année de vie, cet accroissement atteint encore environ 25 g (Cf.

5 Voir page 501.
21
Friedenthal, Das Wachstum des Körpergewichts des Menschen und anderer
Säugetiere in verschiedenen Lebensaltern (La croissance du poids corporel
de l’homme et d’autres mammifères à divers âges de la vie). Arbeiten aus
dem Gebiet d. exp. Physiol., hrsg. von Hans Friedenthal. TI.II. 1909/10. P.
49-73.)
3. La modification des proportions corporelles. C’est tantôt telle partie
corporelle, tantôt telle autre, selon les exercices des fonctions occupant
précisément le premier plan, qui prennent part de façon éminente à la croissance
globale ; que l’on pense aux anciennes dénominations Greifling, Läufling
etc. Les [13] proportions corporelles présentent ainsi des variations tantôt
passagères, tantôt persistantes, qui sont pour le développement corporel aussi
importantes que les changements absolus de la masse corporelle elle-même.
L’alternance déjà mentionnée entre croissance en longueur et prise de poids
s’exprime dans une périodisation qui est selon les auteurs indiquée de
manière un peu différente. Stratz voit la période de la « première plénitude »
limitée par la quatrième année de vie, elle est suivie par la première
extension (5-7), la deuxième plénitude (8-10), la deuxième extension (11-15) et
enfin le stade de la maturité.
6Les changements de proportion que l’on peut voir sur les figures 2 et 3
sont plus importants. Le rapport de la longueur du tronc par rapport à la
longueur des bras et le rapport de chacun de ces deux membres à la longueur
globale du corps restent constants ; en revanche, la hauteur relative de la tête
diminue et la longueur relative des jambes s’accroît. Dans la figure 3 sont
représentées les phases au cours desquelles la longueur totale du corps
représente quatre fois, cinq fois, six fois, sept fois, huit fois la hauteur de la tête,
c’est-à-dire l’écart vertical entre mâchoire et sommet de la tête. La longueur
des jambes représente chez l’adulte la moitié de la longueur du corps, chez le
nouveau-né en revanche à peine un tiers. [14] C’est surtout la boîte
crânienne (qui contient le cerveau relativement grand) qui participe à la
grandeur relativement importante de la tête du nouveau-né, alors que la partie de
la tête correspondant au visage est encore tout à fait en retrait : les deux
mâchoires encore dépourvues de dents sont minuscules. Une ligne horizontale
passant par les pupilles divise en deux exactement chez l’adulte la hauteur
globale de la tête, chez le nouveau-né elle la divise dans un rapport de 5 : 3.
Nous noterons encore les changements de taille de la cage thoracique qui
paraît chez le nourrisson relativement plus voûtée vers l’avant, étroite
longitudinalement et ouverte en entonnoir vers le bas, en outre les changements
que la marche verticale amène — une courbure normale de la colonne
vertébrale initialement droite, une inclinaison et un élargissement du bassin et un
abaissement léger du diaphragme et des organes intérieurs — et nous
rappellerons la formation des caractères sexuels secondaires qui intervient à la
puberté : la poussée des poils de barbe chez l’homme et des poils pubiens

6 Voir page 501.
22
dans les deux sexes, les changements du larynx, qui conditionnent la mue de
la voix, la formation des seins, du bassin et un arrondissement général des
formes corporelles chez la femme. Tous les facteurs de croissance
importants des formes corporelles ont ainsi été énumérés.
4. Le développement du système nerveux central. La formation du plus
important organe de l’âme, le seul qui soit immédiat, se produit ainsi : des
deux parties du système nerveux central, l’une, la moelle épinière, est
pratiquement prête dans sa structure au moment de la naissance, elle fonctionne
7déjà dans toutes ses parties et n’a plus besoin que de croissance ; l’autre
partie en revanche, le cerveau, a sans doute une taille notable et il revêt sa
forme externe définitive, mais ne sont fonctionnelles essentiellement que les
parties qui dans leur rôle sont proches de la moelle épinière. C’est là qu’on
trouve par exemple, dans la moelle allongée, les centres de la régulation
automatique de l’activité respiratoire et de la circulation sanguine, sans
lesquels l’enfant ne pourrait pas vivre ; et avec eux fonctionne encore une série
d’autres centres destinés aux processus réflexes et automatiques importants
pour la vie. Ils se trouvent tous dans le tronc cérébral situé sous l’écorce et
sont pour cette raison appelés centres subcorticaux.
L’écorce cérébrale elle-même a sans doute un aspect extérieur tout à fait
semblable [15] à celui de l’adulte, c’est-à-dire qu’elle a toutes ses
circonvolutions et tous ses sillons ; elle a aussi, à un niveau plus fin, toutes ses
cellules ganglionnaires, c’est-à-dire nerveuses, et il n’y a plus en général dans
l’ensemble du système nerveux après la naissance d’augmentation du
nombre des cellules nerveuses. Ce qui manque, ce sont les prolongements
nerveux, les éléments des voies de conduction. Dans certaines parties du
cerveau, les cellules nerveuses ressemblent encore parfaitement à celles qui
plus tard se différentient en cellules gliales, les deux types sont encore
embryonnaires ; dans d’autres parties, les prolongements nerveux longs, les
neurites, sont sans doute déjà en place, mais pas encore fonctionnels, parce
qu’il manque encore la gaine (isolante), la gaine médullaire, qui plus tard
entourera chaque fibre singulière. On appelle processus de maturation des
fibres nerveuses le processus de la formation de la gaine médullaire, et l’on a
réussi à analyser jusque dans ses détails la période de maturation des divers
systèmes de fibres. À l’époque de la naissance, seules les voies sensorielles,
qui partent des organes sensoriels et vont à l’écorce cérébrale en passant en
partie par la moelle épinière, en partie par les centres cérébraux
subcorticaux, sont munies de gaines médullaires ; celles-ci se sont dès les derniers
mois de la phase embryonnaire d’abord développées pour le sens du tact et le
sens musculaire, presque en même temps pour le sens de l’odorat et du goût,
puis pour le sens visuel et enfin pour le sens auditif. En revanche, il ne se

7 Seules ce que l’on appelle les « voies pyramidales », qui servent à la conduction des
impulsions motrices, sont « médularisées » d’une façon qui varie selon les individus, mais qui n’est
pas encore complète.
23
trouve, dans les grands systèmes moteurs qui partent de l’écorce de
l’encéphale et qui conduisent plus tard les impulsions volontaires vers les
muscles, que les toutes premières traces de la maturation, et elle est absente
dans les diverses voies de liaison des centres cérébraux entre eux.
Il est indubitable que la connaissance précise de ces processus
développementaux du cerveau serait de la plus haute importance pour comprendre le
développement psychique de l’enfant, tout particulièrement celui des
premières années de la vie. Ainsi, on a déjà pu faire des constatations
intéressantes par exemple dans les cerveaux d’enfants atteints d’idiotisme sévère.
Le développement s’y était arrêté à des stades tout à fait primitifs ; chez
certains, seules de très rares cellules de l’écorce de l’encéphale avaient ne
serait-ce que dépassé l’état embryonnaire, chez d’autres, celles qui s’étaient
déjà développées avaient été détruites et chez les troisièmes, les voies de
conduction nerveuse ne s’étaient pas formées. Nous pouvons espérer qu’on
réussira un jour à indiquer, y compris pour chacun des grands progrès dans
la vie psychique de l’enfant normal, les bases physiologiques du
développement structurel de l’écorce de l’encéphale. Aujourd’hui à vrai dire, nous en
sommes loin ; car la psychologie infantile a sans doute [16] déjà déterminé
assez précisément l’ordre chronologique des phases principales du
développement psychique, et d’un autre côté, on connaît un très grand nombre de
détails, particulièrement du développement des systèmes des voies, mais il
manque encore la possibilité d’une mise en parallèle détaillée, parce que
nous sommes encore trop peu informés en ce qui concerne les opérations
psychiques des systèmes singuliers. C’est pourquoi nous devons ici nous
contenter de quelques indications générales.
L’augmentation des cellules et le développement des systèmes de voies
s’expriment par une prise de poids notable du cerveau. Il est vrai que la
formation du tissu glial y prend part aussi, et dans certains cas pathologiques,
d’autres facteurs tout à fait différents entrent encore en ligne de compte. Et
de même que l’on ne peut pas, chez l’homme adulte, déduire directement, du
volume particulièrement marqué d’un cerveau que son porteur a des
performances psychiques particulièrement élevées, de même, la croissance du
cerveau en soi ne constitue pas un étalon indiscutable du développement
psychique de l’enfant ; même le profane sait qu’il y a des hydrocéphalies,
l’anatomie cérébrale sait indiquer d’autres causes encore de poids cérébral
élevé. Seule la courbe moyenne typique de la croissance cérébrale normale
peut nous donner quelques aperçus précieux. La figure 4 présente une courbe
8de ce genre, qui a été construite selon les indications de Boyd .

8 Figure 4, voir page 501). Les chiffres d’autres auteurs sont le plus souvent plus élevés que
ceux de Boyd — on doit partir comme poids initial moyen d’environ 360 g et comme poids
final d’environ 1400 g chez le garçon, le poids cérébral est chez les filles nouveau-nées plus
bas d’environ 20 g et chez les adultes d’environ 135 — mais les lois de la croissance sont
dans toutes ces études les mêmes. On comparera par exemple avec les courbes de Mies dans
le Korrespondenzblatt d. deutsc. Ges. für Anthrop. 1894. P. 158.
24
[17] Le poids cérébral croît ainsi du quadruple au cours du
développement, il le fait très rapidement au début, et toujours plus lentement ensuite.
« Dans les premiers ¾ d’année, le cerveau double son poids de début, avant
l’achèvement de la troisième année il le triple » (Pfister). Ces faits doivent
d’abord être mis en relation avec la formation des mouvements corporels,
que favorise vraisemblablement la part majeure prise à cette croissance
pondérale ; mais un résultat de la psychologie infantile concorde aussi
pleinement avec elle : l’enfant acquière toutes les fonctions mentales
fondamentales dans les trois ou quatre premières années de sa vie, et dans toute sa vie
ultérieure, il ne fait aucun progrès intellectuel aussi fondamental que par
exemple à l’époque où il apprend à parler. La croissance pondérale du
cerveau cesse vers le milieu de la troisième décennie, alors que la mise en
forme intérieure se poursuit sans doute encore ; beaucoup sont même enclins
à admettre qu’une édification supplémentaire des centres et des voies
correspond à chaque nouvelle acquisition de savoir et de capacité.
Ce sont tantôt telles parties du cerveau, tantôt telles autres qui participent
le plus à la croissance pondérale globale ; celle-ci ne peut pas être étudiée
avec une balance parce que les parties précisément qui sont pour nous du
plus grand intérêt ne peuvent pas être délimitées nettement l’une par rapport
à l’autre. Évoquons encore seulement d’un mot le cervelet. Sa courbe
pondérale diverge notablement de celle de l’ensemble du cerveau, car elle ne
s’élève que lentement dans les cinq premiers mois de la vie, mais ensuite elle
monte soudain très vite et atteint pratiquement son maximum à la fin de la
quatrième année ; la plus grande partie de l’augmentation globale tombe
dans la deuxième moitié de la première année et dans la deuxième année.
Qu’est-ce que cela signifie ? Le cervelet contient les centres importants de la
régulation automatique de nos mouvements corporels, en particulier aussi
des régulations dont nous avons besoin, lorsque nous nous asseyons et
marchons sans aide, pour rester en équilibre. La courbe de croissance est ainsi
totalement compréhensible : cet énorme accroissement pondéral tombe à une
période dans laquelle l’enfant apprend à s’asseoir et à marcher seul.
À côté de la balance, le comptage au microscope des fibres sur des
coupes colorées de l’encéphale offre nombre d’aperçus dans le
développement, et notamment dans le développement plus fin des [18] parties
cérébrales singulières. Ainsi par exemple, les chiffres que Vulpius a
communi9qués sur la croissance des systèmes de fibres tangentielles ont permis de
tracer toute une série de parallèles avec le développement mental, et de
même, les recherches sur les différences structurales des champs corticaux
singuliers, menées récemment en particulier par Brodmann, sont très
promet10teuses . Mais aborder ces choses nous mènerait trop loin ici ; même jusqu’à

9 Dans l’Arch. f. Psychiatr. 33.
10 Elles paraissent dans la Zeitschrift für Psychologie und Neurologie.
25
aujourd’hui, leur valeur pour la psychologie infantile réside plus dans leur
rôle d’incitateur que dans des résultats tangibles.
On ne sait encore que peu de chose sur les facteurs moteurs du
développement cérébral. On croit, pour n’en aborder qu’un, que la croissance de la
boîte crânienne osseuse constitue un stimulus de croissance pour le cerveau,
qu’elle entraîne derrière elle ce dernier, et non l’inverse, comme on pouvait
le penser autrefois. Des ossifications prématurées des soudures des os du
crâne, qui rendent impossible la continuation de la croissance, doivent
naturellement exercer un effet inhibiteur sur le développement cérébral.
5. À propos de la physiologie de l’enfant. À la particularité caractéristique
du corps infantile correspondent des particularités caractéristiques des
fonctions de ses organes. Quelques remarques sur ce sujet sont ici aussi à leur
place. Du fait que la surface corporelle, comparée à la masse corporelle, est
chez l’enfant beaucoup plus étendue que chez l’adulte, à peu près trois fois
plus chez le nouveau-né, et encore deux fois plus chez le nourrisson plus
âgé, l’enfant a besoin d’une isolation thermique supérieure et doit tirer de
son alimentation une quantité relativement beaucoup plus importante de
chaleur de combustion pour conserver l’équilibre thermique de son corps ;
c’est pourquoi il lui faut une nourriture riche en graisses et en calories. Si
l’on ajoute à cela le besoin supplémentaire de matières alimentaires
destinées à la croissance, il apparaît que le métabolisme doit être très vif. Les
poumons et le cœur sont encore relativement petits, c’est pourquoi ils
doivent travailler plus vite, pour satisfaire le besoin en oxygène et en nutriments
des tissus ; on compte environ 40 respirations et 140 pulsations cardiaques
par minute chez le nouveau-né, à peu près deux fois plus que chez l’adulte.
Revêtent encore de l’importance quelques particularités dans la fonction
des nerfs et des muscles que l’on a [19] pu établir grâce à l’expérimentation
animale par stimulation artificielle des muscles ou des nerfs moteurs qui les
11innervent. Soltmann a trouvé : 1. Que l’excitabilité des nerfs moteurs et des
muscles du nouveau-né est très faible ; on a besoin de courants beaucoup
plus intenses que chez l’animal adulte pour mettre les muscles en activité.
D’autre part, 2. Le déroulement d’une contraction musculaire unique est
différent. La contraction est moins brusque, le muscle enfle et se relâche plus
lentement. Les muscles du nouveau-né 3. Sont mis plus facilement en état de
tétanos, de contraction durable. Il suffit de 16-18 décharges par seconde,
alors qu’il faut chez l’adulte 70-80 décharges. Et enfin, 4. La fatigabilité du
muscle chez le nouveau-né est très grande. Après quelques essais peu
nombreux déjà apparaissaient selon Soltmann les manifestations de fatigue
caractéristiques de la contraction unique ainsi que le tétanos de fatigue. Les cons-

11 Über einige physiologische Eigentümlichkeiten der Muskeln und Nerven der Neugeborenen
(De quelques particularités physiologiques des muscles et des nerfs chez les nouveau-nés).
Voir aussi les trois autres essais du même auteur sur des questions similaires dans la même
Zeitschr. 9. 11. et 14.
26
tatations de Soltmann peuvent sans problème être considérées comme
valides chez l’homme lui aussi, et sont propres à nous expliquer la lenteur de
tous les mouvements de l’enfant nouveau-né. Tous ces mouvements
ressemblent aux mouvements de nos doigts quand nous avons exposé nos mains
assez longtemps au froid de l’hiver, ou comme les mouvements au cours
d’une fatigue intense. Même le sommeil fréquent de l’enfant dans les
premiers mois de la vie trouve ici l’une de ses raisons ; la succion, les
mouvements des pieds et les stimulations sensorielles fatiguent en effet le
nouveauné tellement qu’après une brève pause de vigilance déjà, le calme
fonctionnel général du sommeil est nécessaire au repos ; le nouveau-né sain dort en
tout vingt heures et plus par jour. À la fatigue plus rapide des muscles et du
système nerveux central, que l’on remarque facilement encore chez l’enfant
d’âge scolaire assez jeune et qui doit être prise en compte, vient s’ajouter,
comme cause supplémentaire d’endormissement fréquent, l’efficacité
minime des stimuli de maintien de la vigilance, car le défaut de stimuli
exté12rieurs peut même chez l’homme adulte avoir un effet hypnogène .
La contrepartie de la fatigue rapide est constituée par le repos plus rapide
de l’enfant, ce qui explique la brièveté des périodes de sommeil singulières.
Dans les deux cas, il ne s’agit pas d’autre chose que de l’expression
particulière d’un métabolisme plus rapide, car les travaux de Verworn et de son
école ont mis en évidence une loi selon laquelle les organes se fatiguent et se
reposent d’autant plus vite que leur métabolisme est vif. Le fait que le
nourrisson non seulement se fatigue après chaque effort, mais encore qu’il
s’endort aussitôt, même par exemple quand des impressions sensorielles
intenses agissent sur lui pendant longtemps, y compris dans l’état de faim,
quand il a crié longtemps sans être allaité, indique que les toxines de la
fatigue présentes dans le système nerveux s’accumulent vite et ne sont pas
éliminées assez rapidement par le courant sanguin. Par ailleurs, on a aussi
souligné que le régime lacté à lui seul, avec la consommation importante
d’oxygène qu’il conditionne dans les autres tissus, amène avec lui plus
rapidement un déficit relatif en oxygène au niveau du cerveau et pendant le
sommeil. Cf. Czerny, Beobachtungen über den Schlaf im Kindesalter unter
physiologischen Verhältnissen (Observations sur le sommeil chez l’enfant
dans des conditions physiologiques), Jahrb. f. Kinderheilk. 33 et Canestrini,
Über das Sinnesleben des Neugeborenen (Sur la vie sensorielle du
nouveauné), Chapitre III, 3. 1913. G. Aschaffenburg a rédigé, du point de vue du
neurologue, une revue précieuse pour les pédiatres, « Der Schlaf im Kinde-

12 Il y a une observation souvent citée que Strümpell a faite sur un patient dont toute la
sensibilité cutanée avait disparu et qui en outre était aveugle d’un œil et sourd d’une oreille : le
patient s’endormait régulièrement quand l’oreille fonctionnelle était bouchée et l’œil
fonctionnel bandé. Nous devons mettre la somnolence des nourrissons en parallèle avec cette
observation ; par ailleurs, l’état vigile du nouveau-né couché tranquillement ne devrait pas
être trop différent de l’état de sommeil (cf. la section suivante).
27
salter und seine Störungen » (Le sommeil chez l’enfant et ses troubles).
1909.
Par ailleurs, l’excitabilité musculaire croît rapidement ; chez l’homme, le
degré d’excitabilité de l’adulte devrait être atteint dès le cinquième mois de
la vie, et même être dépassé dans les mois suivants, ce que Soltmann a
trouvé, avec même une plus grande rapidité, chez le lapin et d’autres animaux.
Le caractère rapide, brusque, que les mouvements ont à cette période, devrait
être ramené à des défauts d’inhibition du côté de l’encéphale plutôt qu’à la
grande excitabilité des muscles.

Littérature : voir pages 491-498.






































Chapitre 2

Les débuts de la vie psychique

Divers auteurs ont présumé l’existence des toutes premières motions de la
vie psychique chez le fœtus déjà, dans l’utérus. Ils s’imaginent que
l’embryon se trouve en général, dans les derniers mois de la grossesse, dans
un état qui ne serait pas trop différent de celui d’un sommeil profond, sans
rêves ; mais de temps en temps, puis plus souvent, cet état serait interrompu
par des sensations sourdes, chargées de sentiment. Ce seraient des sensations
ou des vécus à type de sensation venant des sens cutanés et musculaires, qui
sont déclenchés par les mouvements que le fruit accomplit lui-même
(flexions et extensions du tronc et des membres) et par les mouvements de la
13mère et des organes maternels qui entourent le fruit (fœtus ?) .

§ 3. À propos des processus de conscience du nouveau-né

Deux états de fait sont importants en ce qui concerne la question de la vie
mentale du nouveau-né : premièrement, tous les processus vitaux qui [22]
sont en relation chez l’enfant assez âgé et l’homme adulte avec des
processus psychiques, et deuxièmement l’état de développement du système
nerveux central, du cerveau et de la moelle épinière, au fonctionnement
desquels toute la vie mentale de l’homme est, à ce que nous savons, rattachée.
Nous allons très brièvement réunir ce que l’on sait de ces deux faits.
Prenons le deuxième et constatons : sont fonctionnellement matures
(selon les exposés précédents) à l’époque de la naissance les centres vitaux de
la moelle, et les centres cérébraux profonds qui leur correspondent, avec
leurs voies de conduction ; sont encore immatures en revanche la plupart des
centres de l’encéphale. Le centre du goût et le centre de l’odorat sont certes
anatomiquement matures, mais des observations sur des nouveaux-nés anen-

13 Cf. Preyer, Spezielle Physiologie des Embryo. Untersuchung über die Lebenserscheinungen
vor der Geburt (Physiologie spéciale de l’embryon. Recherche sur les manifestations de la vie
avant la naissance). 1885.
29
céphales font penser qu’eux aussi ne fonctionnent pas encore. C’est la raison
pour laquelle on a qualifié l’enfant nouveau-né d’être réduit à une colonne
vertébrale pure, d’être purement « spinal ». On peut tirer la conclusion
suivante du fait de l’immaturité de l’encéphale : si l’encéphale en général est
défaillant, cela ne se manifeste pas obligatoirement dans les activités vitales
du nouveau-né. Et de fait, dans leurs grandes lignes, les manifestations
vitales de l’enfant né sans encéphale ne se différencient pas, dans les premiers
14jours tout au moins, de celles de l’enfant normal .
Toutes les manifestations vitales qui entrent en ligne de compte pour
notre question sont en dernier ressort des mouvements corporels. Celui qui
regarde les mouvements corporels qu’accomplit le nouveau-né trouve
plusieurs choses : il respire, il crie, ses muscles faciaux sont en activité, ses
yeux bougent, ses paupières se ferment et s’ouvrent, ses bras et ses jambes
sont rapprochés du corps puis étendus de nouveau, son poing se ferme etc. Il
s’agit dans un premier temps de ranger et de répartir ces mouvements. Nous
en extrayons, classés selon divers points de vue et selon leur importance
pour les questions qui nous intéressent, quatre groupes : les mouvements
expressifs, les actes instinctifs, les mouvements réflexes simples, et les
mouvements impulsifs. Il faut noter que ces groupes se croisent de diverse
manière, sans que cela soit préjudiciable à notre projet.

1. On entend, par mouvements expressifs, par exemple l’acte de pleurer,
de rire, de fermer le poing, d’ouvrir la bouche et les yeux, de froncer le front,
de crier et d’autres encore. [23] Ces mouvements tirent leur nom de ce qu’ils
rendent témoignage de certains états mentaux : de la joie et d’une humeur
élevée, du deuil et du chagrin, de la colère, de la peur et de l’effroi ou de
l’étonnement, de la méditation etc. Ces mouvements nous paraissent
aujourd’hui souvent dépourvus de finalité ; mais on a réussi à établir qu’ils sont
archaïques et qu’on les trouve donc avec seulement des variations minimes
15chez toutes les races humaines . On peut aussi reconnaître encore la finalité
originelle vitale de nombre de nos mouvements expressifs ; ils l’ont perdue
et ne représentent désormais que des rudiments, tout comme certains organes
corporels qui ont perdu leur fonction originelle et sont devenus des organes
rudimentaires. Or ces mouvements expressifs ne sont pas acquis par
imitation de l’homme individuel et transmis ainsi de génération en génération, ou
bien ils ne le sont que pour leur plus petite partie : mais ils sont hérités. C’est
aussi ce qui ressort entre autres du fait qu’on peut les observer en grande
partie déjà chez le nouveau-né. Ils méritent naturellement, dans une présen-

14 Un homme sans encéphale est bien moins performant qu’un chien ou une grenouille sans
encéphale. L. Edinger décrit dans l’Archiv f. d. ges. Physiol. 152 un intéressant enfant sans
encéphale, qui a vécu 3 ans ¾ ; ses manifestations vitales se bornaient à des réflexes primitifs.
15 Darwin tenait ce fait pour tellement important qu’il y voyait une preuve de l’unité de
l’espèce humaine.
30
tation du développement mental, le plus grand intérêt dès leur première
survenue en raison des liaisons étroites avec l’ensemble de la vie mentale qu’ils
révèlent plus tard chez l’adulte.
Parmi les mouvements expressifs, quatre peuvent être constatés avec
certitude dans les premières semaines de vie : le crier-pleurer, le sourire, un
mouvement de défense avec la tête et un certain pincement de la bouche. Le
cri est abondamment exercé depuis la première minute de l’existence ; les
ème èmepleurs ne s’y ajoutent que plus tard (entre la 3 et la 20 semaine de vie)
et ce n’est encore que beaucoup plus tard que l’enfant apprend à pleurer sans
crier. Les cris considérés physiologiquement se forment à la suite de violents
mouvements d’expiration pendant lesquels la glotte reste intensément serrée.
Ce que nous pouvons voir dans le visage de l’enfant qui crie peut tenir en
deux mots : la bouche est grande ouverte et les yeux sont énergiquement
fermés. La finalité originelle de l’ouverture de la bouche est évidente : le
flux expiratoire doit pouvoir sortir librement. Et pour la fermeture des yeux,
on admet qu’elle a ou qu’elle a eu la fonction de protéger les yeux contre la
pression sanguine intense qui à la suite de la compression violente de la cage
thoracique pèse depuis le cerveau sur la pupille [24] et menace même à
16l’intérieur de l’œil les tissus fragiles . Quoi qu’il en soit, il est sûr que ces
deux actions constituent la base d’une grande série de nos mouvements
expressifs plus fins, qui se différencient à partir d’elles.
Ce processus de développement, Darwin l’a montré, peut encore être
suivi chez l’enfant individuel. Le soulèvement de la lèvre supérieure et
l’abaissement des deux commissures des lèvres appartiennent au complexe
de l’ouverture de la bouche. Ce sont les actions partielles qui surviennent
d’abord quand un cri est en préparation et qui à la fin débouchent sur le
repos quand il est passé. Et toutes deux se maintiennent. Même quand
l’homme ne crie plus depuis longtemps, on voit encore, quand le chagrin, la
tristesse, l’abattement ou le souci et le désespoir doivent se procurer une
expression dans le visage, le pli naso-labial particulier et les commissures
abaissées ; et toutes deux procèdent de l’action commune du musculus
depressor anguli oris et des muscles qui soulèvent la lèvre supérieure. Il se
conserve aussi quelque chose de la fermeture des yeux ; un principe est
valide pendant toute l’enfance, c’est que la fermeture des yeux est un geste de
déplaisir, et qu’une large ouverture annonce en revanche dans bien des cas
des états de plaisir. Et une action partielle de fermeture des yeux s’est
conservée également dans d’autres gestes ; en effet, dans tous les états affectifs
cités à l’instant, le muscle du froncement des sourcils entre en activité, et
c’est le muscle qui originellement contribuait à l’occlusion des yeux et qui

16 Si cette hypothèse est exacte, il faut s’attendre à ce que la fermeture des yeux survienne à
chaque mouvement expiratoire violent, et c’est aussi effectivement le cas : on la trouve dans
la toux, l’éternuement, le vomissement et aussi lors d’une utilisation intensive de la
contraction abdominale (défécation).
31
ne fait plus ensuite que produire les plis horizontaux du front. Mais il y a
encore ici une intéressante connexion développementale. En opposition au
muscle du froncement des sourcils, qui tend, en relation avec le muscle
pyramidal du nez, à abaisser l’extrémité intérieure des sourcils, il se développe
une contre-action (volontaire), qui cherche à réprimer cet effet ; en effet, les
fibres moyennes du muscle du front sont contractées. Or il en résulte trois
effets extrêmement caractéristiques : 1. une position en biais des sourcils,
dont l’extrémité interne paraît désormais soulevée, 2. des sillons horizontaux
courts au-dessus des sillons frontaux horizontaux, et 3. de petites lignes
obliques à la racine du nez. Et tout cela appartient à l’expression du chagrin
et des autres mouvements affectifs cités plus haut, et peut encore être
observé chez l’homme adulte. Même l’expression de peur et de colère se
développe à partir de la mimique du crier-pleurer.
Le deuxième mouvement expressif très observé est le sourire. On peut
dès les premiers jours de la vie, chez l’enfant sain, lorsqu’il sort du bain,
lorsqu’il a été allaité ou après un sommeil réparateur, constater une
expression du visage qui ressemble au sourire ultérieur ; Preyer l’appelle
l’expression du bien-être. Ce n’est qu’après environ trois semaines
qu’apparaît un sourire impossible à méconnaître. Les changements du visage
dont il s’agit là consistent en une [25] traction très légère de la commissure
vers l’extérieur et le haut et dans une faible contraction des muscles
annulaires de l’œil, qui font qu’une légère pression est exercée sur les glandes
lacrymales et qu’un éclat humide est donné aux yeux. L’enfant n’acquière
l’expiration par à-coups du rire pur que bien plus tard, à peu près dans le
troisième trimestre de sa vie. Une explication biologique de la mimique du
rire est jusqu’à présent impossible ; on sait seulement que le « premier signe
de l’humanité qui s’éveille », souvent chanté par les auteurs, apparaît aussi
chez les animaux, par exemple chez les singes.
Preyer a pu constater chez son fils, dès le quatrième jour de vie, un rapide
détournement de la tête. L’enfant tournait rapidement la tête sur le côté après
l’allaitement ou quand on cherchait à le mettre au sein gauche qu’il ne
prenait pas, ou quand, dans l’état de satiété, on approchait de sa bouche un objet
qu’il suçait par ailleurs. C’est indubitablement à partir de cette rotation
saccadée de la tête vers le côté que se développe notre mouvement expressif de
secousse de la tête comme signe de défense et plus tard comme signe de
négation. En effet, comme Darwin l’a montré, on trouve aussi ce geste chez
presque tous les peuples, alors que le geste opposé d’inclination de la tête en
signe d’acquiescement, qui doit être acquis par imitation par l’enfant,
n’apparaît que dans la deuxième année de vie et n’est pas aussi généralement
répandu chez les hommes.
Enfin, le pincement de la bouche est un geste particulier que l’on peut
engendrer dans les premières semaines quand on touche les lèvres de
l’enfant qui a faim et qu’on lui retire aussitôt l’objet qui les touchait ; la
bouche se voûte alors en forme de trompe comme pour téter. Plus tard, on
32
peut voir ce pincement de la bouche dans tous les genres de tension de
l’attention, et chez bien des hommes, il doit persister jusqu’à un âge avancé ;
signe remarquable de ce que les premières opérations de l’attention se
dirigent sur la prise de nourriture, et peut-être aussi de ce que la bouche
représente le premier organe tactile de l’enfant.
On peut aussi compter au nombre des mouvements expressifs innés du
nourrisson, avec ces quatre gestes différents, la mimique causée par l’acide,
l’amer et le sucré, que nous commenterons encore plus bas. Il y a en outre
d’autres gestes que l’on peut aussi dans un certain sens qualifier d’innés
mais qui restent encore latents dans les premiers temps de la vie, comme
ceux de l’étonnement et de la peur et le rougissement.

[26] 2. On entend, par mouvements instinctifs, des mouvements
compliqués qui dès le début, c’est-à-dire sans exercice préalable, sont exécutés
d’une manière régulière et qui portent à un haut degré en eux le sceau de la
finalité objective. Quand on met à l’eau un petit canard ou une petite poule
d’eau qui viennent de naître, ils commencent tout de suite à accomplir des
mouvements de nage. Et si maintenant un chien ou un gros objet quelconque
nage en direction de la poule, elle plongera aussitôt. L’impression visuelle
simple déclenche ici dès la première occasion, sans expériences préalables,
la plongée, et celle-ci se passe la première fois aussi bien que la centième.
Les actes instinctifs, les automatismes innés de ce genre jouent dans la vie
des animaux un rôle extraordinairement important. Presque tous les actes
nécessaires à la conservation de la race et beaucoup de ceux qui servent la
conservation de l’individu sont des actes instinctifs. L’homme en revanche
est relativement pauvre en automatismes innés, on peut ranger pour
l’essentiel en deux groupes tous ses mouvements un peu compliqués qui se
déroulent régulièrement dès après la naissance. Ce sont d’abord les
mouvements qui servent à l’ingestion et à la digestion de la nourriture : téter,
mordre, lécher, mâcher, avaler, déglutir, vomir, renvoyer, et les mouvements
qui entraînent l’élimination des fèces et de l’urine. Dans l’autre groupe, on
trouve les mouvements respiratoires normaux et ce qui est en rapport avec
l’activité respiratoire ; ce sont l’éternuement, le bâillement et la toux. En
outre, il faut aussi signaler que certains emplois simples des jambes et des
bras, comme la préhension et la marche, et des actes similaires, que l’enfant
doit d’abord apprendre, sont pourtant acquis par l’enfant relativement vite et
sans intervention extérieure ; et on peut en conclure que même pour ces
mouvements, il faut qu’existe dans le système nerveux une certaine
coordination préformée ; il y aurait donc ici aussi quelque chose de l’ordre de
l’instinct, même s’il n’y a pas d’actes instinctifs purs. Même les activités
sexuelles peuvent ainsi être désignées comme des actes de type instinctif
longtemps latents et s’éveillant autour de la puberté. Cette pauvreté en
automatismes tous prêts transforme l’enfant nouveau-né en cet être
complète33
ment impuissant qui le cède d’abord largement en performances à la plupart
des animaux nouveau-nés.

3. Quant aux réflexes au sens étroit du terme, il s’agit, contrairement aux
mouvements instinctifs, de [27] mouvements plus simples, par exemple
d’une flexion ou d’une extension unique d’un membre, ou d’un battement de
la paupière de l’œil. Le fait que ces mouvements sont déclenchés par un
stimulus extérieur, qui est reçu par un organe sensoriel, conduit à l’organe
central et là transmis aux nerfs moteurs, est ce qu’ils ont en commun avec la
plupart des mouvements instinctifs. C’est pourquoi on qualifie aussi ces
derniers à l’occasion de réflexes compliqués, mais nous ne considérons
maintenant que les réflexes simples, c’est-à-dire les réflexes au sens étroit du
terme. Les mouvements réflexes sont très divers et bien formés chez le
nouveau-né. Ils sont la première chose à avoir été l’objet d’examens
expérimentaux en psychologie infantile. Le célèbre clinicien Kussmaul a joué le rôle de
précurseur avec ses « Untersuchungen über das Seelenleben des
neugeborenen Menschen » (Recherches sur la vie mentale de l’homme nouveau-né) de
1859, et a été suivi ensuite par Genzmer, Preyer et une série d’autres auteurs.
Cependant, on manque encore d’une classification parfaitement satisfaisante
des réflexes ; on se base tantôt sur la finalité organique que les mouvements
réflexes servent, tantôt on part des organes sensoriels qui reçoivent le
stimulus. Nous les classerons en fonction des organes sensoriels réceptifs.
Des mouvements réflexes peuvent être déclenchés chez le nouveau-né à
partir de tous les organes sensoriels ; c’est le résultat principal des
expérimentations citées. Si par exemple on fait tomber une lumière claire dans son
œil, les paupières se ferment rapidement et convulsivement. Les stimuli de
pression, appliqués sur la peau à proximité de l’œil, ont le même effet ; après
un contact de la paume de la main ou de la plante du pied, le poing se ferme,
les orteils s’écartent, et quand le stimulus est intensifié, il apparaît des
mouvements dans l’articulation du pied, puis du genou et enfin de la hanche. Il
est très facile de déclencher au moyen de stimuli de froid et de chaleur les
mouvements les plus variés ; c’est plus difficile avec les stimuli douloureux.
Les réflexes gustatifs sont très caractéristiques et bien différenciés. Les
mouvements qui surviennent ici sont tellement compliqués que l’on pourrait
tout aussi bien les compter au nombre des mouvements instinctifs. Pour les
examiner, on fait goutter, selon le procédé de Kussmaul et de Genzmer, des
liquides variés à la chaleur du corps avec un pinceau fin directement sur la
langue et l’on évite ainsi les réflexes de contact et de chaleur qui
s’immiscent autrement. On voit alors qu’avec la solution sucrée par
exemple, ce sont des mouvements de réactions tout à fait différents de ceux
qui apparaissent avec des solutions très amères ou acides. La solution sucrée
provoque la déglutition et donne au visage l’expression caractéristique du
doux ; une solution amère ou acide en revanche n’est pas avalée, mais [28]
coule de nouveau hors de la bouche ouverte, ou est même activement
expul34
sée. Il faut alors distinguer la mimique de l’acide au niveau des commissures
tirées vers l’extérieur de la mimique de l’amer. On a aussi observé des
réactions olfactives. Seules les réactions auditives ne réussissent pas encore
immédiatement après la naissance. Il est maintenant vraisemblable que même
les bruits les plus puissants, les fracas, les détonations, ne provoquent aucune
mouvement réactionnel visible s’ils ne sont pas liés à des ébranlements qui
agissent sur le sens tactile de la peau. Cela vient sans doute du fait que
l’oreille moyenne est remplie non d’air, mais de liquide, et que de ce fait les
ondes sonores ne sont pas reçues par le tambour et conduites par les osselets
vers l’oreille interne, ou au moins qu’elles subissent un étouffement
important. Dès que le liquide s’est évacué après quelques heures, quelques jours
ou quelques semaines — la durée semble très différente selon les enfants —
des réactions au bruit surviennent également.
4. Preyer estime que les mouvements impulsifs sont ceux que l’on peut
observer le plus précocement chez l’embryon. Il s’imaginait que les
processus de croissance et d’alimentation faisaient s’accumuler, dans les nerfs et
les muscles, des énergies qui de temps en temps, spontanément, c’est-à-dire
sans déclenchement extérieur, se déchargeaient dans des mouvements. Mais
quoi qu’il en soit, il y a en tout cas un groupe de mouvements radicalement
dépourvus de finalité et le plus souvent très désordonnés, pour lesquels on
emploie de façon appropriée le nom de mouvements impulsifs. On y compte
la flexion et l’extension des membres que le nouveau-né accomplit dans le
bain, les mouvements désordonnés des yeux, le plissement du visage et bien
d’autres mouvements. Ils sont encore très fréquents chez le nouveau-né, ce
sont peut-être, par leur nombre, les mouvements les plus fréquents. Plus tard,
ils deviennent d’autant plus rares que tous les mouvements ordonnés, les
mouvements réflexes puis aussi les mouvements de la volonté consciente
deviennent dominants. Partout où nous suivons le développement de
mouvements compliqués, comme par exemple des mouvements oculaires, puis
des mouvements de préhension, de marche et de phonation, nous tombons
sur ces mouvements impulsifs qui sont les premiers qu’un système
musculaire accomplit. C’est à partir d’eux seulement que se développent les
mouvements ordonnés qui les refoulent peu à peu totalement.
Nous avons donc obtenu un aperçu global des mouvements du
nouveauné et nous posons maintenant la question suivante : que nous enseignent-ils
dans leur association avec le fait anatomique de l’immaturité fonctionnelle
de l’écorce cérébrale [29] sur la vie mentale des premières semaines de
vie ? L’enseignement qu’ils nous donnent n’est pas tout à fait univoque. On
peut dire que tous les mouvements du nouveau-né sont soit des mouvements
impulsifs soit des mouvements réflexes au sens large du terme ; car comme
nous l’avons vu plus haut, les mouvements instinctifs ne sont pas autre chose
que des réflexes compliqués, et la même chose s’applique aussi aux
mouvements expressifs, qui tous sans exception sont déclenchés par des
impressions sensorielles. Les mouvements impulsifs s’éliminent totalement du
35
cadre de notre question, car ils ne sont sûrement pas porteurs de processus
mentaux quelconques. Mais même les mouvements réflexes peuvent, nous le
savons par notre propre expérience, se dérouler sans la moindre conscience
accompagnatrice, nous ne sommes par exemple pas directement conscients
des modifications pupillaires de notre œil et de bien d’autres processus
réflexes qui régulent notre circulation sanguine et notre alimentation. Ainsi
toute espèce de conscience a-t-elle été déniée aussi au nouveau-né ; le cri de
l’enfant, disait-on, ne procédait pas d’un état de malaise, mais était
déclenché sans aucun état de conscience accompagnateur par des stimuli externes
ou internes déterminés. Et la même chose s’appliquait à tous les autres
« mouvements expressifs » ; ils n’exprimaient rien chez le nouveau-né et ne
pouvaient porter leur nom que dans la perspective de leur fonction future.
Les actes instinctifs n’étaient liés à aucun état de désir ou de sentir, et si
l’enfant réagissait de manière tellement différente à des liquides sucrés,
acides et amers, cela se basait précisément sur des liaisons nerveuses
préétablies, et n’avait rien affaire avec un éprouver et une discrimination
consciente des impressions.
Ce dernier point est maintenant indubitablement exact : il ne peut
sûrement pas être encore question chez le nouveau-né d’une discrimination ou
d’une interprétation conscientes des impressions sensorielles. Mais est-ce
une raison pour que toute conscience manque ? On pourrait déclarer que
nous sommes habitués à regarder l’écorce encéphalique comme le siège de
nos processus de conscience, mais que cet organe ne fonctionne pas encore
chez le nouveau-né, et que donc ce dernier n’a pas encore de conscience.
Seulement cette conclusion ne serait contraignante que s’il était démontré
que tous nos phénomènes de conscience sont rattachés sans exception aux
fonctions de l’encéphale. Or les faits qui sont à notre disposition pour
résoudre cette question ne prouvent nullement ce point de manière indubitable.
Si chez un homme adulte une partie de l’écorce encéphalique, par exemple le
centre visuel ou le centre auditif, devient non fonctionnelle, l’homme devient
sans doute aveugle [30] ou sourd, c’est-à-dire que la stimulation par la
lumière ou le son n’amène plus ces états de consciences nettement
déterminables que nous appelons sensations ; le patient ne voit plus les couleurs,
n’entend plus les sons. Mais cela ne prouve pas encore que les stimulations
sont restées psychiquement tout à fait sans effet, peut-être certains états
étouffés, plutôt proches du sentiment, surgissent-ils pourtant encore.
Récemment, Canestrini a montré, dans sa belle recherche « Über das
Sinnesleben des Neugeborenen » (À propos de la vie sensorielle du nouveau-né), que
les modifications de l’activité respiratoire et cardiaque, que l’on trouve chez
l’homme adulte en tant que manifestations accompagnatrices des sentiments,
sont aussi présentes à la suite de stimulations sensorielles chez le nouveau-né
déjà ; il est sans doute possible qu’ici aussi elles aient déjà leurs corrélats
psychiques dans ces états de conscience encore peu différenciés.
36
Ce dont il s’agit, nous ne pouvons plus, nous adultes, le vivre une
nouvelle fois, justement parce que nos vécus sont différenciés et sont des
milliers de fois intriqués à notre advenir psychique riche. Peut-être des
phénomènes comme des manifestations lumineuses ou des impressions auditives
subjectives non remarquées mais chargées de sentiment, le bourdonnement
d’une oreille etc., sont-ils plus proches d’un degré des états que l’on pourrait
être enclin à admettre chez le nouveau-né. Le résultat, c’est donc qu’il n’y a
pas de raisons positives contre l’admission de certains états de conscience
primitifs chez l’enfant qui vient de naître ; mais il est vrai qu’il n’y a pas de
raison décisive en leur faveur. Cependant, le laps de temps pendant lequel on
peut ainsi douter n’est pas long ; il doit être mesuré en jours. Déjà, les
premiers progrès que l’enfant fait dans la deuxième et la troisième semaine de
vie signent avec une grande probabilité les débuts d’une vie mentale
consciente avec le caractère indiqué ; après ce temps, les mouvements des enfants
avec un encéphale normal se distinguent aussi d’une façon évidente des
mouvements de ceux qui sont nés avec un déficit cérébral quelconque.

Littérature : voir pages 491-498.

§ 4. Le développement de l’usage actif et conforme à une fin des
sens

1. Nous avons trouvé qu’il n’est pas invraisemblable que l’enfant, dès ses
premiers jours de vie, vive certains états de conscience simples. Ces états ne
sont pas encore temporellement enchaînés en une série continue ; il n’y a pas
encore de lien ininterrompu de la conscience chez l’enfant vigile. Ce qui se
passe plutôt, c’est que les vécus ne font que jeter une lumière sporadique
depuis la nuit de l’inconscience, ou qu’ils se détachent sur un arrière-plan
obscur qui peut avoir un caractère de sentiment. Quand beaucoup
d’impressions se précipitent simultanément vers l’enfant, elles ne constituent
pas un tout ordonné, mais engendrent seulement un chaos de sensations.
Quand, combien de fois et sous quelle forme les impressions se
procurentelles l’entrée dans l’âme, c’est au début une question de pur hasard. Il ne se
passe du côté de l’enfant rien pour les amener, rien pour les maintenir ;
l’enfant joue dans leur constitution un rôle complètement passif. Les
modifications de son attitude corporelle, les mouvements de ses yeux, de ses bras et
de ses jambes peuvent souvent être favorables à la constitution
d’impressions sensorielles, ils les empêcheront ou les interrompront tout
aussi souvent ; en effet, les mouvements corporels ne sont pas encore au
service des sens.
Mais bientôt, un lien va s’établir entre mouvement corporel et
impressions sensorielles, et ce sera le premier progrès dans la vie mentale de
l’enfant. Alors, les sens chercheront les objets et les fixeront ; ils
37
s’orienteront vers les stimuli et s’adapteront aux conditions particulières du
cas singulier de la perception. Nous pouvons alors dire que l’enfant a appris
à faire un usage actif et conforme à une fin de ses organes sensoriels.
Naturellement, nous ne voulons pas dire ainsi qu’il a appréhendé la fin
consciemment et qu’il l’a atteinte par un emploi conscient de moyens
appropriés ; il [32] n’y a pas encore de vouloir conscient du but dans ce premier
processus d’apprentissage de l’enfant et dans beaucoup d’autres qui le
suivent. Le mot « conforme à une fin » doit plutôt être pris dans un sens
objectif ; nous disons que pour la genèse de perceptions sensorielles utilisables
devant ouvrir le monde à l’enfant, ces mouvements sont conformes à leur
fin. L’enfant se conduit maintenant, par suite du lien qui s’est constitué entre
ses impressions sensorielles et ses mouvements corporels, comme s’il
entreprenait désormais consciemment de conquérir par ses sens le petit monde de
son premier environnement. Nous tenterons de décrire ce processus de
développement pour les trois sens les plus importants, le sens visuel, le sens
tactile et le sens auditif.
2. La vision active que nous pratiquons en tant qu’adultes, l’acte de
regarder consciemment ici et là, par lequel nous appréhendons perceptivement
les choses visibles avec leurs couleurs, leurs formes et leurs relations
spatiales, sont fondés sur un grand nombre de mécanismes physiologiques et
psychophysiques très fins. Ces mécanismes orientent nos yeux vers les
points spatiaux que nous voulons justement voir, vers lesquels notre
attention se dirige ; et ils changent cette orientation pour autant que notre intérêt
se tourne vers d’autres choses, d’autres points spatiaux. L’orientation dont
nous parlons ici dans un sens tout à fait général consiste à amener les
conditions physiologiques les plus favorables à la vision. Nous voyons le mieux
les choses qui se figurent sur la tâche jaune de notre rétine, et nous voyons
les choses avec le plus de clarté quand une image d’elles nette et non floue
est esquissée sur la rétine. Deux choses caractérisent ainsi avant tout cette
« orientation » : 1. la direction de notre regard et 2. l’accommodation,
c’està-dire l’adaptation du système optique de l’œil à la distance de la chose à
voir. L’orientation de la direction de notre regard se produit en gros par
rotation de tout notre corps et de la tête, et de manière précise par le mouvement
de notre globe oculaire dans ses orbites, chaque œil ayant à sa disposition
trois paires de muscles oculaires. Cependant, l’accommodation à
l’éloignement, vers laquelle ils sont orientés, est de nouveau
automatiquement régulée par la direction relative du regard des deux yeux l’un par
rapport à l’autre. Quand les deux yeux sont dirigés vers un point à distance
infinie, par exemple une étoile, alors les axes des yeux sont parallèles l’un par
rapport à l’autre ; s’ils sont orientés vers un point proche, alors les axes
convergent l’un vers l’autre, et ce d’autant plus intensément que le point de
fixation est proche des yeux. On pourrait donc, à partir d’un degré de
convergence donné, [33] déterminer directement l’éloignement du point fixé et par
là aussi l’accommodation nécessaire pour une bonne figuration. La nature a
38
fait usage de ce lien ; elle a placé l’accommodation dans une dépendance
fonctionnelle par rapport à la convergence des axes oculaires, et laisse toute
convergence des axes oculaires déclencher automatiquement
l’accommodation qui lui convient. Nous pouvons donc rajouter à ces premières
conditions trois conditions supplémentaires ; une vision active présuppose : le
couplage (fonctionnel) des deux globes oculaires mobiles, le couplage
(fonctionnel) des mécanismes d’accommodation des deux yeux et la régulation
automatique de l’accommodation par la convergence des axes oculaires.
Tous ces mécanismes fonctionnent chez l’homme adulte d’une manière
parfaitement automatique et avec une grande précision. Quand quelqu’un
considère une maison ou un objet relativement grand qui contient beaucoup
de détails, il doit remarquer en particulier successivement d’abord ceci, puis
cela pour avoir une appréhension optique du tout ; nous disons que
l’attention passe de l’un des détails à l’autre. Et les appareils dont nous
avons parlé se trouvent alors en activité constante ; où que nous tournions
notre intérêt, nos yeux sont aussitôt orientés dans cette direction, afin que ce
qu’il faut remarquer se dessine à l’endroit de notre rétine où la vision est la
plus nette. Si le point vers lequel nous nous dirigeons est plus proche ou plus
lointain que celui dont nous détournons notre regard, la convergence des
axes des deux yeux change et aussitôt, l’appareil d’accommodation entre lui
aussi en fonction pour reformer la nouvelle image avec netteté.
Maintenant, nous posons la question suivante : comment cette vision
active avec tous les mécanismes sur lesquels elle se base se développe-t-elle
chez l’enfant ? Pour diverses raisons, le nouveau-né n’en dispose pas encore.
En premier lieu, il y a absence complète d’orientation de l’attention,
d’orientation de l’intérêt ; mais aussi, les mécanismes qui nous intéressent ici
font défaut chez l’enfant. Ils sont sans doute en place et préparés, mais ils ne
fonctionnent pas encore de manière permanente et exacte. D’abord, on
observe facilement qu’il ne peut pas être question d’une orientation de la
direction du regard vers une chose visuelle, par exemple une lumière qui surgit
n’importe où dans le champ visuel. Les yeux se déplacent sans doute ici et
là, mais ils ne s’orientent pas pour rester fixés sur la chose déterminée, et
c’est un pur hasard si une fois la lumière se dessine réellement à l’endroit où
la vision est la plus nette. Ce que l’on peut constater en second lieu, c’est
qu’il [34] n’y a pas encore de coordination, en tout cas pas de coordination
stricte des mouvements des deux yeux. Tous deux se meuvent encore très
indépendamment l’un de l’autre ; l’un regarde vers le haut, alors que l’autre
est dirigé vers le bas, l’un vers l’extérieur, l’autre vers l’intérieur, etc. Mais il
faut noter que le plus souvent aussi, des mouvements oculaires coordonnés
apparaissent dès les premières heures de la vie, seulement ils ne sont pas
encore devenus une règle permanente. Et enfin, même les modifications de
l’accommodation que l’on peut parfois constater donnent tout à fait
l’impression de modifications dues au hasard. En tout cas, elles ne sont pas
encore associées selon des lois fixes à l’orientation de la direction du regard
39
vers les choses plus ou moins proches, car il n’y a pas chez le nouveau-né
d’orientations de ce genre. On ne sait pas encore ce qu’il en est du couplage
des modifications d’accommodation des deux yeux, s’il se peut que l’un des
yeux accommode sur la proximité alors que l’autre accommode en même
temps sur le lointain, mais c’est peu vraisemblable.
Si l’on veut maintenant décrire la formation de ces mécanismes, c’est sur
l’acquisition de la coordination des mouvements oculaires qu’il y a le moins
de chose à dire. Elle doit être considérée comme une disposition préformée,
en dépit des mouvements non coordonnés qui au début prédominent
peutêtre en nombre. Ce qui est décisif, c’est que précisément, il y a en général
des mouvements coordonnés dès la naissance. En tout cas, ils sont
suffisamment fréquents pour ne pas être regardés comme des produits du hasard ;
ils démontrent plutôt que dès le début, des impulsions de mouvement
harmoniques sont émises par le cerveau en direction des yeux. Seulement les
yeux ne sont pas encore comme chez l’adulte mis en mouvement
exclusivement par ces impulsions harmoniques, issues de l’organe central, et il
apparaît aussi à côté encore beaucoup d’excitations qui ne viennent
vraisemblablement pas du tout de l’organe central, mais sont indépendamment
préparées et déclenchées dans l’appareil neuromusculaire de chaque œil. Ces
mouvements impulsifs isolés deviennent de plus en plus rares au cours des
premiers mois de la vie, et n’apparaissent plus qu’au cours du sommeil dans
l’enfance tardive. À la même époque aussi, sous l’influence de la visions
consciente, la coordination devient beaucoup plus stricte et précise qu’au
début.
Le développement de l’orientation volontaire du regard, c’est-à-dire
dirigée par l’intérêt et l’attention, est beaucoup plus compliqué et
psychologiquement important. On peut [35] mettre en relief avec Preyer et Shinn des
stades singuliers dans ce processus développemental, mais il faut se garder
d’en faire des périodes strictement délimitées. Ce qui se passe plutôt, c’est
que les performances les plus parfaites, qui constitueront plus tard la règle,
surviennent toujours d’abord une fois sporadiquement dans des
circonstances particulièrement favorables, et ensuite seulement deviennent peu à
peu plus fréquentes. Il est préférable que les indications temporelles que l’on
fait ici se réfèrent non à la première survenue, mais à la survenue régulière
d’une performance ; c’est ainsi qu’il faut comprendre nos indications
temporelles. Miss Shinn, en divergeant un peu de Preyer, distingue quatre stades
dans notre processus. Le premier stade est le stade de l’errance anarchique
des yeux. Puis suit, à peu près de la deuxième jusqu’à la cinquième semaine
de la vie, le stade de la fixation des surfaces claires qui entrent fortuitement
dans le champ visuel de l’enfant. C’est en effet déjà un petit progrès que les
yeux puissent être tenus assez longtemps sur une impression lumineuse. On
peut observer cela en tournant par exemple l’enfant vers la fenêtre éclairée
ou en tenant un objet clair quelconque, par exemple une bougie allumée ou
un métal brillant, devant ses yeux. Les globes oculaires qui erraient
aupara40
vant sont soudain activement fixés et maintenus, et ce toujours uniquement
quand l’objet se dessine à l’endroit de la vision la plus nette. Il apparaît
même un retour du regard à la position la plus favorisée, quand il a divergé,
y compris encore quand l’objet brillant a été entre-temps éloigné. Mais si
l’on déplace l’objet pendant la fixation ou, ce qui est équivalent d’un point
de vue optique, si l’on fait tourner l’enfant qui fixe, il ne suit pas encore du
regard. Suivre du regard un objet qui se déplace lentement n’est possible
qu’au stade développemental suivant. Cette fixation doit à un degré élevé
être chargée de plaisir, c’est ce qui ressort de l’ensemble de l’expression
faciale de l’enfant et du fait qu’il cesse parfois de crier quand on lui offre
l’occasion de l’exercer.
Puis suit le troisième stade de l’orientation réflexe du regard. Ce qui est
nouveau ici peut être formulé ainsi : quand, dans la périphérie du champ
visuel, où que ce soit, apparaît une lumière, alors celle-ci attire à elle par
voie réflexe la direction du regard. Ce stade survient à peu près à partir de la
troisième semaine de vie, soit encore à l’époque où la fixation est exercée, et
se manifeste sous deux formes un peu différentes. On peut l’observer en
faisant en sorte d’abord que l’enfant fixe, puis en déplaçant lentement l’objet
sur le côté, et aussi quand on [36] amène dans le champ visuel périphérique
un objet encore non fixé. Les deux procédés sont équivalents, car la
poursuite du regard quand l’objet se déplace se produit par à-coup, l’objet
s’éloigne toujours un peu à la périphérie du champ visuel et alors la nouvelle
orientation s’établit par à-coup ; il n’apparaît pas de poursuite tout à fait
continue, même chez l’adulte. Tout cela semble simple et évident ; mais à y
regarder de plus près, il apparaît déjà dans ces processus un système
compliqué et finement différencié de liaisons, c’est-à-dire de liaisons des
impressions lumineuses des zones rétiniennes individuelles avec des impulsions de
mouvement des yeux tout à fait spéciales. À strictement parler, il faut que de
chaque point de la rétine, un mouvement différent soit déclenché, donc que
chaque fibre sensitive du nervus opticus ait noué une relation centrale
différente avec les nerfs moteurs qui font se mouvoir les muscles oculaires. Et
même si le fait que la première orientation réflexe du regard est imparfaite,
que le but est dépassé ou que l’œil reste en deçà de ce but, permettent de
conclure à une imperfection encore tout à fait notable de l’ensemble du
système de liaison, il n’en reste pas moins d’un autre côté que ces imperfections
s’égalisent relativement vite. C’est pourquoi on ne peut encore trancher de
façon définitive la question, importante pour la théorie de la vision spatiale,
de savoir si nous avons ici affaire à un système inné de liaisons, ou si ces
rapports ne sont formé de novo que par l’activité de vision ; mais les faits
connus jusqu’à présent, les observations chez l’homme et les observations
sur un grand nombre d’animaux avec des systèmes de liaison
indubitablement innés, observations que l’on peut exploiter per analogiam, sont plus en
faveur de la première alternative, soit d’une conception nativistique. Seul le
41
perfectionnement de l’ensemble de ce mécanisme complexe devrait être
attribué à l’« expérience », à l’exercice.
La dernière étape, le stade de l’orientation volontaire du regard,
commence par ceci que l’enfant cherche des objets dans son champ visuel. La
première manifestation à avoir sa place ici est toujours la même, à savoir que
ce sont les causes de bruits que l’enfant entend qui sont recherchées par le
èmeregard. Preyer la décrit avec les mots suivants : « Quand, le 81 jour,
éloigné d’environ un mètre de l’enfant, je tirai d’un verre en le frottant avec mon
doigt humide un son aigu, nouveau pour le nourrisson, celui-ci tourna sa tête
sur le champ, mais ne trouva pas avec le regard la direction, la chercha, [37]
17et quand elle fut découverte, il s’y attacha » . D’autres observateurs aussi on
décrit des choses similaires, Major date la première apparition de cette
re18cherche déjà de l’époque suivant l’achèvement du deuxième mois de la vie .
Ce n’est que bien plus tard que l’enfant cherche d’autres objets avec les
yeux, par exemple des choses qui ont rapidement disparu de son cercle de
vision. L’orientation réflexe du regard se distingue nettement de cette
recherche. Depuis longtemps déjà, l’enfant suit des objets déplacés lentement,
par exemple la main qui monte et descend devant lui, ou le long balancier
d’une pendule, ou une personne qui va et vient dans la pièce. Mais si l’objet
disparaît du cercle de vision parce que l’œil n’a pas encore pu suivre
suffisamment vite, alors il a cessé d’agir sur l’enfant ; il a disparu et ne déclenche
plus de mouvements oculaires. La recherche de quelque chose qui a disparu,
par exemple d’une chose qui est tombée de la main de l’enfant, représente
une performance notablement supérieure, et surgit de ce fait plus tard,
seulement dans la deuxième moitié de la première année de vie ; Preyer l’a
observée en premier à dix mois.
Et c’est très compréhensible, car elle présuppose psychologiquement
toutes sortes de choses. Si c’est un objet sonore, bruyant qui est recherché, il
doit aussi y avoir déjà, même si elle est encore primitive, une certaine
localisation dans l’espace qui est liée à l’impression auditive ; car sans localisation
de ce genre, la recherche, qui constitue plus qu’un simple mouvement
réflexe, serait dépourvue de points de repère et deviendrait tout bonnement
19incompréhensible . Même un objet qui a disparu du cercle de vision et qui
est alors recherché doit d’une manière ou d’une autre être localisé ; mais ici,
quelque chose d’autre vient s’ajouter. L’impression visuelle qui vient d’avoir
lieu, et qui est maintenant passée, continue encore à agir ; l’absence de la
chose recherchée est notée, il y a donc là en outre une performance de
rétention immédiate et peut-être aussi une action rémanente de cas antérieurs dans

17 L’âme de l’enfant, p. 27.
18 Major, First Steps in mental growth, New York 1906, p. 342.
19 Le développement de la conscience d’espace est à cette période déjà tellement avancé
qu’une localisation de ce genre paraît tout à fait possible. Cf. plus bas p. 58.
42
lesquels l’impression ne disparaissait pas mais continuait. Nous voyons donc
déjà que la mémoire est elle aussi impliquée.
La direction dans laquelle il faut chercher cause manifestement des
difficultés à l’enfant, car initialement, par exemple pour un objet qui a échappé à
l’enfant et qui est tombé par terre, [38] il y a recherche radicalement
dépourvue de succès ici et là dans l’air. Peut être que l’enfant reçoit ici l’aide
médiatrice des expériences dans lesquelles un objet qui tombe cause un bruit en
rencontrant le sol et déclenche ainsi une réaction d’orientation sur le son ;
peut-être même que les yeux suivent bien des fois encore un peu l’objet qui
s’échappe et poursuivent alors dans la même direction, si bien que la chose
est trouvée. Si l’enfant cherche de manière appropriée, c’est un signe
qu’autre chose encore est arrivé, à savoir une liaison des diverses
localisations avec des mouvements de la tête et des yeux déterminés. Il s’agit là d’un
système nouveau et vaste de liaisons : les régions de l’espace
représentationnel sont systématiquement associées au mouvements de la tête et des yeux
qui sont nécessaires pour leur vision. Il ne faut pas confondre ce nouveau
système avec le système de liaison antérieur que nous avons admis pour
expliquer les orientations réflexes du regard. Là, les impressions lumineuses
dans la périphérie du champ visuel déclenchaient les mouvements oculaires ;
on pouvait facilement exprimer anatomiquement ce qui était nécessaire à
cela : il doit y avoir des relations déterminées entre les fibres nerveuses des
zones singulières de la rétine et les nerfs des muscles oculaires. Ici en
revanche, ce sont les diverses localisations dans l’espace représentationnel qui
déclenchent divers mouvement des yeux et de la tête ; les liaisons qui sont
ici présupposées ne peuvent plus être avec autant de facilité interprétées
20anatomiquement .
L’essentiel est ici atteint. Dans la suite, il ne s’agit plus que d’un
perfectionnement de cette orientation active du regard ; à vrai dire, une analyse
plus précise de ce processus de perfectionnement serait psychologiquement
d’une grande valeur. Mais il serait encore plus précieux de poursuivre plus
loin encore la chose et de livrer des descriptions plus exactes des
mouvements oculaires que l’enfant accomplit désormais quand il est plongé dans la
considération d’un objet. Car maintenant seulement, l’appareil suit les
déplacements de l’attention, de l’intérêt de l’enfant qui regarde, et on pourrait de
ce fait espérer qu’en suivant le chemin de l’analyse des mouvements du
regard, nous puissions aller jusqu’à une analyse des mouvements de l’attention
et — ce qui [39] entretient le rapport le plus étroit avec elle — des processus
mentaux supérieurs qui s’édifient maintenant sur les sensations visuelles, les

20 Il serait nécessaire d’urgence et sans doute très profitable d’approcher d’une solution les
questions déroulées ici, par des expérimentations sur l’enfant. En attendant, on ne peut trouver
aucun renseignement sur ce sujet dans la littérature.
43
processus d’appréhension et de pensée. Malheureusement, sur ce sujet aussi,
21il n’a pas encore été publié d’observations .
Il ne reste plus qu’à dire un mot du développement du processus
d’accommodation. Ici aussi, on pourrait distinguer des stades, par exemple
les stades des mouvements d’accommodation impulsifs, réflexes et
volontaires. Cependant, les contractions impulsives du muscle accommodateur en
général ne sont pas établies avec certitude, et la faculté de nous orienter
volontairement vers la proximité ou l’éloignement, c’est-à-dire
indépendamment de la direction de notre regard ou des mouvements oculaires qui la
régulent, une faculté que beaucoup d’entre nous les adultes possédons
indubitablement, n’a pas une grande importance pour notre vision habituelle. Il
ne reste donc ici en général qu’à déterminer comment l’accommodation
réflexe se développe. Et l’on peut alors constater que cette accommodation
réflexe se constitue avec l’orientation réflexe du regard. Quand un objet
suivi par le regard s’approche de l’œil ou s’en éloigne, la convergence des axes
des deux yeux se modifie ; et les modifications d’accommodation
s’accomplissent aussi avec ces mouvements de convergence et se
perfec22tionnent avec leur développement . Nous n’en savons pas plus sur ce
processus développemental. Mais on peut estimer qu’il est vraisemblable qu’à la
fin de la première année de la vie, le mécanisme de l’accommodation a fini
de se mettre en place. En tout cas, les enfants à cette période réussissent tout
aussi bien et facilement à s’orienter par rapport à la proximité que par
rapport à l’éloignement. L’enfant de Preyer aperçut au onzième mois sur le tapis
sur lequel il était assis un cheveu de femme et joua avec lui, et d’un autre
côté il trouva du contentement aux mouvements d’un scieur de bois situé à
une distance de trente mètres ; le premier cas suppose une accommodation à
la proximité, le second à l’éloignement.
[40] 3. Par toucher, nous entendons l’usage actif et conforme à une fin du
sens de la pression et de la température, en particulier celui de nos mains.
Nous touchons pour prendre connaissance de la dureté ou de la mollesse, de
la rugosité ou de la lisseté, de la sécheresse ou de l’humidité, de la chaleur
ou de la froideur et d’autres qualités tactiles des corps, souvent nous avons
aussi affaire à la forme et à la taille des corps. Ce toucher présuppose des
mouvements corporels, en particulier des mouvements de nos bras et de nos
mains qui touchent. Chez l’adulte qui dispose de tous ses sens, ces
mouvements s’accomplissent le plus souvent sous le contrôle des yeux, nous
voyons le corps devant nous et nous dirigeons les mouvements de la main

21 Depuis la première impression de ces lignes, l’importante possibilité de test mise ici en
relief n’a été exploitée que par Valentine, et pour examiner le repérage des couleurs. Cf. plus
bas p. 77.
22 L’étroite corrélation de ces deux processus est fondée anatomiquement, car c’est le même
rameau du nervus oculomotorius qui innerve aussi bien le muscle ciliaire, qui régule
l’accommodation, que le muscle oculaire interne droit (Rectus internus) qui intervient
principalement dans la convergence.
44
selon des impressions visuelles. Ce n’est que dans des cas exceptionnels, par
exemple dans le tâtonnement dans l’obscurité ou dans la palpation de lieux
dans lesquels nous ne pouvons pas en même temps voir, que les mouvements
sont contrôlés et dirigés par les impressions tactiles elles-mêmes ; l’aveugle
en revanche n’exerce que le dernier type de toucher.
L’enfant doit apprendre les mouvements nécessaires au toucher ; selon
Shinn, il apprend à toucher comme l’aveugle d’abord, sous le contrôle
unique des impressions tactiles elles-mêmes, puis seulement sous le contrôle
23des yeux , mais le toucher avec la main est précédé par un stade dans lequel
l’enfant touche les objets avec la bouche. Celui qui veut suivre avec plus de
précision ce développement doit partir des mouvements impulsifs
anarchiques des mains, qui conduisent fortuitement à des impressions de toucher.
Semblables contacts déclenchent aussi chez le nouveau-né déjà une
fermeture de la main s’ils se produisent au niveau de la surface intérieure de la
main ou des doigts. Mais le mouvement en reste à une simple fermeture du
poing, à un encerclement et à un maintien de l’objet qui arrive dans la main,
on ne peut pas encore parler ici d’un toucher ; celui-ci ne commence que
dans la quatrième semaine, quand les objets qui sont portés fortuitement à la
bouche sont appréhendés et élaborés par les lèvres ; plus tard, la langue entre
elle aussi en activité. Les mouvements instinctifs de succion et de léchage en
constituent la base ; cependant, il ressort de l’ensemble du comportement de
l’enfant que plus tard il ne s’agit plus d’une succion des objets, mais que les
impressions de toucher sont pour l’enfant chargées de plaisir et sont
prolongées pour ce plaisir et sans cesse de nouveau reproduites. Il y a donc ici
tou24cher réel, quoi qu’encore très grossier, des objets . [41] Les mouvements
des lèvres, de la langue et de la tête, nécessaires pour le toucher buccal,
deviennent de plus en plus adroits, peut-être par une espèce de sélection de
ceux d’entre eux qui favorisent le plus le plaisir du toucher.
C’est encore une question de hasard si un objet arrive dans la main de
l’enfant et est ensuite porté à la bouche pour être touché. Et pourtant, ce
geste régulier de portage à la bouche traduit déjà qu’une liaison déterminée
doit s’être accomplie dans l’âme de l’enfant, à savoir une liaison entre les
sensations de pression de la main et les mouvements de flexion du bras qui
porte la main à la bouche. On pense à la comparaison avec la vision active,
et il faudrait ici faire référence aux conditions de l’orientation réflexe du
regard. De même que là, les mouvements oculaires qui amènent l’image sur
la zone de la vision la plus nette sont déclenchés réflexivement par des
impressions lumineuses périphériques, ici, les mouvements du bras qui appor-

23 Cf. Shinn, Notes II, p. 83 sq.
24 Dans des stades ultérieurs, les choses sont aussi maintenues, et même souvent saisies
(happées) avec la bouche (Dix, I. Cahier p. 9 sq. à 0 ; 4). Mais ce stade en reste aux ébauches, la
préhension par la main est beaucoup plus productive et refoule de ce fait la préhension par la
bouche.
45
tent l’objet à la bouche au niveau de la zone du toucher le plus fin le sont par
les sensations de pression de la main. Ici aussi se développe tout un système
de mouvements variés du bras qui appartiennent aux diverses positions de la
main qui saisit dans l’espace ; car nous autres adultes, nous pouvons
atteindre tout de suite la bouche à partir de chacune de ces positions spatiales.
Seulement ce système se développe d’une façon extraordinairement plus
lente et n’atteint jamais l’exactitude du système de mouvements réflexes du
regard. Les mouvements du bras restent longtemps extrêmement maladroits
et doivent toujours de nouveau être corrigés après coup.
Et si nous en restons à la comparaison, la recherche d’un objet avec le
regard correspond à la préhension active en direction d’une chose. La
préhension en direction d’une chose vue doit être placée à peu près au même niveau
que la recherche de la source d’un son entendu, on pourrait donc s’attendre à
ce que les deux performances surviennent à peu près simultanément. Mais
cela n’est pas complètement confirmé par les faits ; il ressort de tous les bons
journaux d’enfant que la préhension active survient plus tard que cette
recherche de la source du son ; chez le fils de Preyer par exemple, elle a été
[42] observée un mois plus tard, à savoir à la fin du quatrième mois, et chez
le fils de Major également un mois plus tard, à savoir au milieu du quatrième
mois. Nous constatons donc que la liaison importante des impressions
visuelles avec les mouvements de préhension survient un peu plus tard que
celle des localisations de sons avec les mouvements de la tête et des yeux.
Les premiers mouvements de préhension sont très maladroits et manquent
fréquemment leur but ; ils se perfectionnent en quelques semaines.
Le toucher avec la bouche se maintient très opiniâtrement, et l’enfant
n’en est violemment sevré que dans la deuxième ou la troisième année. Le
toucher avec la main ne réussit que lentement à s’imposer contre lui ; il se
développe en même temps que la préhension et est plus tard exercé sans
cesse avec la préhension dans le jeu de mouvement le plus simple, la «
manipulation » des choses.
4. L’audition active n’est pas liée à des mécanismes aussi compliqués et
facilement observables que la vision et le toucher ; c’est pourquoi son
développement chez l’enfant n’est pas si facile à suivre, c’est aussi pourquoi les
observations que l’on peut faire ne sont pas aussi riches en résultats pour la
connaissance du développement global de l’esprit infantile. Nous les adultes,
lorsque nous voulons entendre quelque chose le plus précisément possible,
lorsque nous épions, nous mettons notre tête et ainsi notre oreille dans la
position la plus favorable par rapport à la direction du bruit. Nous sommes
aussi capables, par l’action d’un muscle de l’oreille moyenne, de tendre un
peu le tympan et de le rendre ainsi plus sensible à la réception des ondes
sonores. Ce dernier point n’est pas quelque chose que l’on peut voir, on ne
sait donc pas ce qu’il en est chez l’enfant ; et même pour l’audition de
l’adulte, la signification du musculus tensor tympani n’est pas encore établie
avec certitude. Nous avons déjà parlé plus haut p. 36 d’orientation vers la
46
source de son, mais il s’agissait alors de l’orientation des yeux vers la source
sonore, non de celle des oreilles. La date où un positionnement de l’oreille
de ce genre a lieu n’est, pour autant que je sache, pas définie. Pourtant, il
ressort d’autres indices extérieurs, avec une certitude relative, que l’enfant
commence relativement tôt déjà à épier avec attention des sons et des bruits.
C’est par exemple ce que l’on reconnaît à l’ouverture large des yeux et au
visage d’apparence calme et satisfaite du nourrisson à qui on propose de la
musique ou des bruits, ou aux mouvements expressifs particuliers de
pincement de la bouche qui annoncent l’attention de l’enfant.
5. Le développement des autres sens est d’importance moindre pour la
vie mentale. Sens visuel et toucher prennent dès le début la direction ; quand
plus tard la parole commence, [43] l’audition acquière aussi un rôle
important. Goût et odorat en revanchent restent tout à fait à l’arrière-plan, un sentir
actif, c’est-à-dire une inspiration intermittente de l’air par le nez pendant que
la bouche reste fermée, n’est pas encore pratiqué dans la première année,
Preyer l’a observé chez son fils au milieu de la deuxième année. Le fait que
même les impressions gustatives en tant que telles n’attirent guère l’intérêt
du nourrisson peut être en rapport avec l’uniformité de l’alimentation lactée ;
mais même plus tard encore, les nouveaux goûts sont dédaignés et repoussés
plus que recherchés.
Ainsi, en six mois, l’enfant a acquis l’usage des instruments avec lesquels
il peut maintenant travailler à l’exploration du monde, il va désormais
regarder, toucher, entendre sans cesse dans ses jeux. Et il recueillera ainsi le
matériel d’impressions sensorielles à partir duquel ses représentations pourront se
constituer et sur lequel ses pensées pourront se construire.

Littérature : voir pages 491-498.

§ 5. À propos des premières opérations mnésiques

Sans mémoire, il n’y aurait pas de progrès dans la vie mentale. Car là où
les opérations ultérieures d’un individu deviennent plus parfaites, l’analyse
psychologique retrouve toujours qu’elles contiennent des rémanences des
opérations antérieures. Et ce sont précisément ces répercussions que désigne
dans son sens le plus large le terme de mémoire. Ici, où nous devons traiter
les débuts du développement intellectuel, il serait inapproprié de vouloir
employer ce terme dans un sens plus étroit, uniquement pour la genèse de
représentations indépendantes et pour l’association de leurs dispositions ;
non, même là où les rémanences ne peuvent être mises en évidence que
comme des influences modificatrices au niveau des perceptions nouvelles ou
des mouvements de réaction, nous parlons de mémoire.
1. Les premières opérations mnésiques de l’enfant doivent donc être
recherchées dans ses réactions acquises. Car partout où une impression
senso47
rielle déterminée [44] se noue par répétition fréquente à un mouvement
corporel déterminé, on doit remarquer au niveau des occurrences ultérieures une
rémanence des occurrences antérieures. Ainsi, nous verrons des phénomènes
de mémoire dans les liaisons systématiques sur lesquelles le toucher actif
repose ; en revanche, nous devons laisser en suspens la question de savoir
quelle partie du système de liaison de l’orientation réflexe du regard est
acquise, c’est-à-dire, selon notre manière de parler présente, combien de
performance de mémoire il contient. De même, nous dirons sans réticence qu’il
y a opération de mémoire dès que la seule vision du biberon calme le
nourrisson qui crie et déclenche même des mouvements de succion chez lui. En
revanche, les réactions gustatives du nouveau-né de Kussmaul ne
contiennent pas de manifestations de mémoire, parce que dans ce cas, les gestes
caractéristiques décrits surviennent dès le premier essai. Quand nous lisons
chez Preyer et d’autres auteurs que les nourrissons qui ont tété une fois le
sein maternel refusent le lait de vache sans le goûter, nous devrons y voir
une performance mnésique concernant les impressions gustatives.
Pour nombre de ces réactions acquises, on peut douter et se demander si
la liaison est aussi médiatisée psychiquement ou s’il s’agit de processus
purement physiologiques. Ainsi, quand il apparaît vraiment, à la fin de la
première semaine de vie déjà, que l’enfant qui crie se calme simplement quand
il est mis dans la position de l’allaitement, on doutera et l’on se demandera
s’il faut déjà admettre ici un état de satisfaction qui devrait être interprété
comme une rémanence des expériences antérieures de succion. En revanche,
25si après quelques semaines la simple vision de la serviette que l’on met
habituellement à l’enfant qui boit ou la vision du biberon suffisent à
provoquer le même effet, alors ce doute ne sera plus justifié. Des liaisons de ce
genre peuvent sans doute se produire cent fois à partir des événements
quotidiens sans cesse répétés dans la vie de l’enfant, sans qu’ils soient notés par
l’environnement. Miss Shinn dans sa Biography of a Baby et Major en ont
dressé une longue liste. Cependant, il ne faudrait plus, pour pouvoir faire
connaissance plus précise avec ces choses, se limiter exclusivement aux
observations occasionnelles, mais introduire l’expérimentation, comme elle a
été construite à des fins similaires en psychologie animale.
Nous pouvons ici nous contenter [45] d’indiquer encore une fois dans ce
contexte les importantes liaisons de système sur lesquelles repose l’usage
actif des sens, car nous considèrerons nombre de ces liaisons comme des
manifestations mnésiques. Un autre point est fortement lié à cela. Lors de la
manipulation infatigable des choses vues et saisies, les actions simultanées
des choses sur les différents sens, avant tout les sens visuel, tactile et auditif,
se relient pour constituer des complexes d’impression. Et ces complexes
d’impression s’engramment chez l’enfant ; c’est à partir d’eux que se consti-

25 ème Lindner l’a observé déjà dans la 9 semaine, Major en revanche n’a pu trouver la même
èmemanifestation qu’à la fin du 3 mois. L. c. p. 190.
48
tuent nos représentations des choses dotées de nombreuses qualités
différentes et les nombreux effets différents qu’il faut attendre d’elles. Ainsi les
processus mnésiques constituent-ils le matériel brut sur lequel peuvent se
développer la pensée qui s’éveille, la comparaison et l’appréhension de
relations, le rassemblement, le groupement et l’analyse, la saisie des formes et
des nombres. Il en sera question dans le prochain chapitre.
2. Nos performances de mémoire les plus compliquées sont les souvenirs.
Quand nous autres les adultes nous nous tournons intérieurement vers un
événement qui nous est arrivé des jours, des semaines ou des mois
auparavant, alors, dans des conditions favorables, l’ensemble de l’événement passé
remonte encore une fois devant notre œil spirituel. Nous nous replongeons
dans la situation de l’époque, nous voyons et nous entendons souvent
intérieurement ce qui se passe dans l’ordre temporel, spatial et logique des
parties qui existait également plus tôt. Et nous posons dans notre conscience le
tout dans son environnement antérieur ; nous le localisons et le
temporalisons. Les lacunes et les erreurs qui apparaissent alors ne nous intéressent pas
ici. Mais nous voulons établir que des aspects singuliers de tout ce complexe
de souvenir complet peuvent aussi rétrocéder jusqu’à disparaître
complètement. La localisation et la temporalisation peuvent par exemple nous
manquer parce qu’elles ne réussissent pas ou ne nous intéressent pas, ou pour
d’autres raisons ; nous avons alors toujours encore affaire à une
reconnaissance d’un événement antérieur, même s’il n’est pas plus précisément
déterminé dans le temps, le lieu et sous d’autres rapports. Si nous nous
représentons cette relation consciente à ce qui précède encore plus indéterminée et
encore plus en recul, alors nous arrivons à ce que l’on appelle la
qualité-deconnaissance d’un vécu actuel. Le plus souvent, ce sont des perceptions
présentes qui portent en elles cette qualité particulière du connu, du familier.
L’enfant parcourt en réalité les stades ou les phases, que nous avons trouvés
ici par abstraction, [46] comme des stades développementaux de sa faculté
de souvenir ; il les parcourt au sens où l’on peut constater chez lui d’abord
les impressions indéterminées de connaissance (et de différence), puis les
vécus de reconnaissance plus déterminée et enfin les souvenirs complets
avec localisation et temporalisation.
Les premiers objets face auxquels l’enfant vit une impression de
connaissance ou d’étrangèreté sont les visages des personnes qui l’entourent et les
lieux dans lesquels il se trouve. Le sourire satisfait quand les personnes
habituelles s’occupent de lui d’un côté, le regard fixé, les mouvements de
défense et les cris traduisant le déplaisir quand des personnes étrangères
s’approchent de lui et veulent s’en occuper d’un autre côté : ce sont les
signes à partir desquels on conclut à la présence d’impressions de
connaissance et d’étrangèreté. De même, on est en droit d’interpréter le regard
attentif dans des lieux étrangers avec des yeux grands ouverts comme
l’expression d’une impression d’étrangèreté provoquée par l’environnement
49
inhabituel. Tout cela peut être observé très tôt, en tout cas avant
l’achèvement du premier semestre.
Les premières impressions de connaissance et les premiers actes de
reconnaissance ne se rapportent jamais qu’à des choses qui environnent
durablement l’enfant, et se fondent donc sur des séries étroitement liées de
chaînes d’événement. Des interruptions de quelques semaines suffisent pour
rendre les gens et les lieux étrangers à l’enfant. On a tenté d’établir quels
intervalles de temps peuvent être « pontés », et l’on a trouvé qu’ils se
comptent dans le deuxième semestre encore en jours, et ne s’étendent que dans
des cas exceptionnels à deux voire trois semaines. On peut alors selon Cl. et
26W. Stern, qui ont soigneusement observé ces manifestations , souvent
constater un temps de latence de la reconnaissance. L’enfant, lorsqu’il revient par
exemple d’un bref voyage, trouve au premier regard étrangère une pièce ou
la bonne d’enfants ; puis soudain la reconnaissance commence à se faire jour
en lui et à partir de ce moment elle se constitue rapidement. Doit être
particulièrement chargé de déplaisir (à en conclure des gestes et de la conduite de
l’enfant) l’état intermédiaire dans lequel familiarité et attirance [47] se
mêlent à l’étrangèreté et à la peur ; la victoire de l’impression de connaissance
se manifeste alors par une explosion de joie. Souvent, après une interruption,
la répercussion d’un état antérieur de familiarité se signale moins
ostensiblement par le fait que le nouvel état d’étrangèreté fait place à l’état de
connaissance plus rapidement que dans des conditions réellement nouvelles.
L’enfant revient dans son foyer et se comporte au début comme dans un lieu
étranger ; même un jouet lui paraît étranger. Mais il commence avec
curiosité à toucher les choses et après une demi-heure déjà il s’est à nouveau
totalement acclimaté. Il n’est pas encore possible de donner une réponse
détaillée à la question de savoir quelles impressions sont le plus propres à
déclencher une reconnaissance ; en général, les impressions relativement
complexes devraient y être plus propres que les simples. Il est de ce fait
compréhensible que les personnes sont reconnues plus tôt et plus facilement que les
choses, précisément parce que des effets plus variés s’exercent sur l’enfant à
partir des personnes.
Dans la deuxième année de vie, la faculté de reconnaissance se développe
rapidement. La période susceptible d’être comblée s’allonge et il n’est pas
rare qu’à la fin de la deuxième année de vie, elle s’élève déjà à deux mois et
plus. La reconnaissance s’étend à toutes les choses et devient un événement
habituel. Les Stern attirent également l’attention en particulier sur la rapidité
de la réapparition chez l’enfant de toutes les réactions motrices. L’enfant
court aussitôt vers ses jouets, les sort, et se montre parfaitement orienté dans
toute la maison, il dit aussi le nom des choses et de ses camarades de jeu etc.
Dans la troisième année, on doit compter avec des actes de reconnaissance

26 Cf. pour toute la section Cl. et W. Stern, Erinnerung, Aussage und Lüge in der ersten
Kindheit (Souvenir, énoncé et mensonge dans la première enfance). Leipzig 1909.
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suivant des impressions uniques. Les vécus chargés d’affect y sont propres
en premier lieu ; les objets, qui entretiennent un rapport quelconque avec les
petits accidents que vit l’enfant, les personnes qui lui ont un jour causé une
douleur ou une joie inhabituelle sont encore reconnus après des jours et des
semaines, et traités en conséquence. On sait par exemple comment la vision
du médecin, dès la deuxième visite, peut déclencher des signes univoques de
reconnaissance. Dans la quatrième année de la vie, on a observé des cas de
reconnaissance après un intervalle de six mois, et même d’une année
entière ; mais il s’agit là encore de cas exceptionnels. Leur constatation devient
aussi toujours plus difficile avec l’allongement des pauses ; c’est pourquoi
on ne sait rien de leur développement ultérieur.
[48] Les premiers souvenirs complets qui ont été décrits tombent dans la
deuxième année de la vie. Nous nous en occuperons dans le chapitre 5, parce
qu’il s’agit là de la survenue de représentations indépendantes.
3. La question de savoir jusqu’où les rémanences non indépendantes des
impressions sensorielles les plus précoces de l’enfant et de leurs relations
associatives s’étendent dans la vie ultérieure ne peut trouver aujourd’hui de
réponse exacte. Car les cas ne sont pas très fréquents où les dispositions
mnésiques qu’elles laissent derrière elles ne sont pas rafraîchies pendant des
années, puis alors seulement peuvent réapparaître. On a bien parlé d’adultes
revenus dans leur patrie quittée dans leur enfance précoce et d’une curieuse
reconnaissance qu’ils sont censés avoir vécue alors ; on a aussi affirmé que
la langue maternelle, qui n’a plus été entendue ni parlée depuis une enfance
relativement précoce, est réapprise d’une manière étonnamment rapide par
un homme adulte. Cependant, il manque dans toutes ces observations des
indications fiables justement sur les circonstances les plus importantes sans
lesquelles on ne peut pas porter un jugement fondé sur les performances
mnésiques présentes dans le cas individuel.

Littérature : voir pages 491-498.

§ 6. Les premiers sentiments et affects

1. Nous l’avons dit, on n’a pas tranché la question de savoir quand les
premiers états de sentiment surviennent chez l’homme. Beaucoup sont
enclins à accorder à l’embryon déjà des états indistincts de bien-être et de
malaise ; d’autres en doutent et ne veulent même pas donner par exemple au cri
du nouveau-né la valeur d’un signe certain de la présence de sentiments de
déplaisir. Quoi qu’il en soit en tout cas, tout le monde s’accorde à dire que
les sentiments font partie des premières formes de la conscience qui
s’éveille. Celui qui pose la question des causes de ces premiers états
sentimentaux se voit naturellement renvoyé aux impressions sensorielles ;
quelques-unes des impressions sensorielles sont propres à amener des états
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