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Le discours idéologique

De
270 pages
Comment le discours néolibéral se donne-t-il pour évident et naturel ? A travers l'analyse d'extraits d'éditoriaux et de chroniques de la presse française parus lors des conflits sociaux de 1995 et 2003, cet essai répond en soulignant le rôle fondamental de l'effet d'évidence dans le fonctionnement des discours idéologiques et dans la constitution des représentations partagées.
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Le Discours idéologique
ou la Force de l'évidence

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Roland GUILLON, Sociologie critique d'un socialisme de gouvernance,2008. Audrey ROBIN, Les filles de banlieue populaire. Footballeuses et « garçonnes» de «cité»: «mauvais genre» ou «nouveau genre », 2007. Marie-Thérèse RAPIAU, Stéphane RIMLINGER, Nelly STEPHAN, Quel marché du travail en agriculture, en agroalimentaire et en environnement pour les techniciens, les ingénieurs et les cadres?, 2007. Nathalie COULON et Geneviève CRESSON (coordonné par), La petite enfance. Entre familles et crèches, entre sexe et genre, 2007. Stéphane MÉRY, Un filet et des sports. Approches sociologique, historique, prospective, comportementaliste, 2007. Frédérik MISPELBLOM BEYER, Travailler c'est lutter, 2007. Yann LE BIHAN, Construction sociale et stigmatisation de la «femme noire », 2007. Jérôme DUBOIS, La mise en scène du corps social. Contribution aux marges complémentaires des sociologies du théâtre et du corps, 2007. Laroussi AMRI (sous la dir.), Les changements sociaux en Tunisie (1950-200),2007. Emmanuel M. BANYWESIVE, Le complexe, contribution à l'avènement de I 'Organisaction chez Edgard Morin, 2007. Vincent PORTERET (dir.), La Défense. Acteurs, légitimité, missions: perspectives sociologiques, 2007. Juliette GHIULAMILA et Pascale LEVET, Les hommes, les femmes et les entreprises: le serpent de mer de l'égalité, 2007. Suzie GUTH, Histoire de Molly, San Francisco 1912-1915, 2007.

Thierry Guilbert

Le Discours

idéologique

ou la Force de l'évidence

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04930-7 EAN : 9782296049307

À Mario et à Tom

Avertissement

Cet ouvrage, issu de ma thèse de doctorat (Guilbert 2005), n'en est pas la réduction - je ne voulais pas risquer de diluer, par manque de place, l'essence d'une recherche approfondie dans les eaux tièdes de la superficialité. J'ai choisi de sélectionner ce qui en constitue, à mon sens, l'apport le plus décisif et le plus cohérent et, je l'espère, le plus neuf: le fonctionnement de l'effet d'évidence dans la constitution des discours idéologiques et, en particulier, du discours néolibéral par et dans les articles de commentaire. J'ai retranché de l'analyse empirique l'approche quantitative et l'approche rhétorico-argumentative, privilégiant ainsi, à travers l'approche pragmatico-énonciative et l'approche communicationnelle, le couple dialectique consentement/imposition qui permet de dire sans argumenter et esquisse deux processus de l'effet d'évidence: l'implicite et le performatif.

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Je voudrais exprimer ici ma profonde gratitude à Madame Jeannine Richard-Zappella pour son aide et son soutien chaleureux.

9

Genèse d'une recherche

Il arrive quelquefois qu'on ne peut rien répondre, et qu'on n'est pas persuadé.
VOLTAIRE L 'homme aux quarante écus

En novembre et décembre 1995, les grèves et les manifestations contre le «plan Juppé» faisaient la Une des médias. Selon les commentateurs, le gouvernement n'avait pas fait preuve d'une « pédagogie» suffisante: avec un peu plus de « communication », « les Français» auraient accepté la «réforme» ; en d'autres termes, les grévistes et manifestants n'avaient pas compris ce qu'ils auraient dû comprendrel. À la question posée par le conflit social, les commentateurs semblaient en effet substituer la question du « déficit de communication» : il aurait fallu « faire comprendre» combien cette «réforme» était «nécessaire» et «incontournable». Cette présentation montrait, certes, «la lutte, notamment entre le groupe qui manifeste et la presse, pour l'imposition d'une vision de l'événement» (Champagne 1990 : 222-224), mais dévoilait également une autre lutte, sous-jacente, située à un autre niveau, celui du consensus et de l'incontestabilité: le «cela va de soi ». Le véritable enjeu de cette forme de présentation consistait à rendre la «réforme» littéralement incontestable, c'est-à-dire à mettre en scène son évidence. C'est cette présentation ou plutôt cette représentation dans et par les médias qui m'a questionné: comment les médias parvenaient-ils à imposer au débat un cadre d'analyse a priori impossible à contester? Comment cette « évidence» pouvait-elle se diffuser de façon si uniforme et si massive dans la quasi-totalité des
1 Argument similaire dans la Tribune Desfossé (30/05/1994) : « parler de contrepartie [aux subventions accordées] dénote une mauvaise compréhension de la réalité économique» (Forrester 1996 : 109). Il

Le Discours idéologique ou la Force de l'évidence

médias? D'où venait ce discours quasi unanime? Comment un discours partisan puisqu'il prenait parti - pouvait-il se présenter de manière si évidente? Ainsi cette forme de présentation discursive semblait paradoxale: comment se mettre en scène sans se faire remarquer? Comment présenter un discours tout à la fois non argumentatif et persuasif? Comment paraître anodin tout en étant idéologique? Ce questionnement à l'origine de mon travail ajoute à la nécessaire posture scientifique une posture éthique, et ce, dans une perspective wébérienne : «la science contribue à une œuvre de clarté », elle se doit de « dire que tel ou tel parti que vous adoptez dérive logiquement, et en toute conviction, quant à sa signification, de telle ou telle vision dernière et fondamentale du monde» (Weber 1919: 112-113). Si le scientifique n'a pas à donner sens au monde, il a, entre autres fonctions, celle de montrer la signification de tel ou tel positionnement adopté par la cité. Le positionnement adopté ici par le discours médiatique est celui de l'économie politique néolibérale, le discours néolibéral (dorénavant DNL). Par leur existence, les défmitions de dictionnaires généralistes et spécialisés montrent la réalité discursive du néolibéralismel en pointant une radicalisation de la doctrine du libéralisme depuis les années 70, c'est-à-dire une revendication plus affirmée visant à réduire, voire à supprimer l'intervention de l'Etat dans l'économie (voir chap. 1). Je définirai donc, pour l'instant, le DNL comme un système sous-jacent à un ensemble d'énoncés, produit à partir d'une position idéologique néolibérale et cherchant à imposer à la collectivité les présupposés de cette idéologie2. Cette recherche ne concerne donc pas l'existence du DNL, mais plutôt ses formes et fonctions constituantes. Mon hypothèse est que le DNL est actuellement le discours idéologique dominant et qu'il constitue le cadre d'analyse des médias écrits, souvent source des autres médias; en d'autres termes, que les présupposés du DNL
N. Krikorian (1986 : 184) et M. Lakehal (2000 : 442) datent l'origine du terme « néolibéralisme [...] au colloque Walter Lippmann tenu en août 1938 à Paris. }) Son acte officiel de naissance serait dû à L. Rougier et F. Hayek par l' oxymore « tradition néolibérale ». 2 J'emprunte la défmition de « discours» ainsi que la notion de « position idéologique })à Maingueneau (1991 : 10 et 15). 12
1

Genèse d'une recherche

semblent préexister à toute explication comme à toute prescription journalistique. Ils' agit alors de montrer comment le DNL se constitue en évidence partagée, en doxa, dans et à travers les médias, c'est-à-dire comment il utilise leurs effets et leurs procédés discursifs. Mais auparavant il est important de comprendre comment se diffuse l'idéologie néolibérale et « pour comprendre comment ce modèle est en mesure de s'universaliser» (Bourdieu 2001) : « Il faut prendre en compte les effets proprement symboliques que peuvent produire les think tanksl, les experts et surtout peut-être les journalistes, soumis aux forces économiques et politiques dominantes par l'intermédiaire des contraintes inscrites dans la structure du champ journalistique» (Bourdieu 2001 : 31). La forme de constitution de ce discours idéologique semble inédite. Inédite dans les médias tant en termes de moyens fmanciers et techniques qu'en termes de moyens humains et institutionnels. Pourtant le DNL n'est pas l'unique discours d'évidence; l'évidence semble au contraire - c'est mon hypothèse centrale consubstantielle aux discours idéologiques. Le DNL, à l'origine de ce questionnement, est donc l'exemple que j'ai choisi de traiter. Situé à la frontière de l'analyse des discours et la sociologie de la communication, ce travail s'inscrit résolument dans le champ de la première: les procédés de l'évidence sont nécessairement marqués en discours. L'analyse porte sur le DNL par le truchement du genre article de commentaire conçu comme un «invariant» (Maingueneau 1991 : 15-16). Le choix de l'éditorial n'est pas anodin puisqu'il positionne et engage la responsabilité morale du journal. On évoquera très peu ici l'approche contrastive à la fois synchronique, entre les différents journaux, et diachronique, entre deux périodes2 mais cet invariant permet d'analyser les mécanismes et procédés de l'évidence des discours idéologiques et d'apporter une contribution à la réflexion collective (Honoré 2002 : 112). L'objectif est d'analyser les procédés discursifs de l'évidence
1 Organismes privés exerçant une grande influence sur l'économie mondiale mais « sans aucune légitimité démocratique» (Dezalay & Garth 1998 : 18). 2 Ce type d' app~oche permet d'évaluer le processus de constitution du DNL : sa diffusion mais aussi son évolution (Guilbert 2005). Mais ce second point n'est pas le propos de cet ouvrage (voir supra Avertissement). 13

Le Discours idéologique ou la Force de l'évidence

utilisés par le DNL dans ce qu'on appellera ici une approchefonctionnelle de l'analyse des discours - approche qui n'a rien à voir avec la linguistique fonctionnelle de Martinet et peu à voir avec le « fonctionnalisme» de Putnam 1. Cette approche fonctionnelle au plus près du fonctionnement discursif et de ce que Fairclough (1995) appelle la «texture des textes» est bien sûr contextuelle. Deux événements, dont le premier est à l'origine de ce questionnement, ont été choisis pour leur comparabilité : un même rapport d'adhésion et/ou de rejet vis-à-vis des« réformes »2 conduites: - le mouvement social de novembre-décembre 1995 (El), - le mouvement social de mai-juin 2003 (E2). L'objectif est d'étudier la présence et la diffusion des positionnements, prémisses et présupposés du DNL, et d'analyser surtout les procédés utilisés dans la forme de présentation et d'interprétation des deux événements par les articles de commentaire car l'événement n'existe que de façon discursive et n'est « ni substance ni accident, ni qualité ni processus» (Foucault 1971 : 59). La pertinence thématique de ces deux événements permet l' adéquation entre le thème, l'hypothèse et le corpus sans qu'il y ait circularité - il s'agit plutôt d'une adéquation « interactive» (Maingueneau 1991 : 251). Les réactions à une « réforme des retraites» dans un contexte économique et sociopolitique de «réforme de l'Etat» forment le thème; l'hypothèse, c'est la constitution du DNL en représentations partagées par et dans les articles de commentaire; le corpus est formé d'articles de commentaire issus de ces deux« moments discursifs »3. Ce corpus, qui n'implique pas de façon mécanique le positionnement néolibéral - à l'instar du Monde Diplomatique et de L'Humanité -, est un « terrain» sur leBien que sa « conception extemaliste de l'esprit» dépendant de « son environnement social» et « son idée de division sociale du travail linguistique et des stéréotypes langagiers» (Chauviré 2006) soient très proches des conceptions dialogique et interactionnelle de l' AD. 2 La nomination « grèves du printemps 2003 » (Balbastre et al. 2003) est trop restrictive et l'utilisation de réforme pose problème: sans guillemets, elle avalise le discours dominant, avec guillemets, elle marque une suspicion quant à son usage idéologique. 3 « [...] surgissement dans les médias d'une production discursive intense et diversifiée à propos d'un même événement» (Moirand 2002 : 389). 14 1

Genèse d'une recherche

quelle DNL est susceptible de se constituer. Limité aux articles de commentaire de la presse généraliste, évolutif quant à sa densité, il se compose de dix titres: cinq quotidiens, trois hebdomadaires, un bimensuel et un mensuel1 ; soit un total de 184 articles:
Quotidiens Le Figaro Le Monde L'Humanité Libération Paris Normandie Magazines L'Expansion L'Express Le Monde Diplomatique Le Nouvel Observateur Le Point Total Code LF LM LH LI PN Code LE EX MD NO LP Nombre 19 39 24 22 13 Nombre 6 17 8 19 17 184

Nombre total d'articles retenus par titre.

Tout discours a une «orientation argumentative» et cible un destinataire réel ou fantasmé, direct ou indirect. Le DNL est analysé dans l'éditorial et la chronique à l'aide des outils de l'analyse des discours. Si la réception par les allocutaires n'est pas étudiée ici, la défmition des différents allocutaires est nécessaire à cette analyse. Le DNL cible, à travers l'éditorial et la chronique, trois allocutaires différents et non exclusifs: le public, les hommes politiques et les acteurs économiques. Théoriquement, l'éditorial s'adresse au public le plus large: l'ensemble de la communauté linguistique francophone, destinataire premier de l'éditorial, est susceptible de le lire2. Porteur d'une « morale », il est aussi une leçon adressée en apparence aux responsables politiques, destinataires d'un «jeu politico-médiatique » comme le sont les autres acteurs sur la scène d'un théâtre. Le troi1

Ainsi face à un problème de maniabilité de ce double corpus (le total dépassait 1300 articles), il a fallu créer un échantillon par l'étude de la pertinence thématique de chaque article. 2 En pratique, il vise un lectorat précis (Duval 2000, infra chap. 1). 15

Le Discours idéologique ou la Force de l'évidence

sième allocutaire correspond à ce que Todorov (1981 : 295) appelle «la voix de qui serait le représentant le plus typique, le plus idéal» : un «surdestinataire supérieur (un tiers), dont la compréhension répondante absolument juste» dicte l'écriture (Bakhtine 1961 in Todorov 1981 : 170). Générique et abstrait (Dieu, le peuple, l'Histoire...), ce tiers reste à défmir pour le DNL : le Marché, les Investisseurs... L'allocutaire principal reste donc le grand public, «l'opinion », mais il est pourtant très rare que ce soit une adresse directe, c'est l'un des traits fondamentaux et convergents des articles de commentaires et du DNL (voir chap.1). Le premier chapitre présente le cadre institutionnel du DNL, ses principaux présupposés idéologiques et son contexte historique d'« apparition », puis l'incidence de l'économie néolibérale sur la structure du champ journalistique, notamment sur la structure du sous-champ des médias écrits généralistes, enfin le genre « articles de commentaire », discours second au sens de Bakhtine, est présenté dans ses fonctions énonciative, symbolique et constituante. Le second chapitre de cette première partie est consacré à la notion très féconde de discours constituants (Maingueneau & Cossutta 1995) qui définit une forme institutionnelle de discours dont les traits principaux sont l'autolégitimation, la circularité et la performativité et qui permet d'étayer l'hypothèse de départ: (i) le DNL semble évident et indiscutable parce qu'il est dominant et s'impose, selon le mot de Barthes, de façon « encratique », c'est-àdire sans se justifier explicitement, et, (ii) se prévalant de sa position dominante, le DNL s'institue en discours constituant, c'est-àdire se constitue en tant que réalité par et dans le discours. Ce type de discours forme en effet une boucle légitimante : il crée et valide sa propre vision du monde et ses propres préconstruits tout en faisant valoir qu'il tient cette légitimité d'une « Source» qu'il serait le seul à pouvoir énoncer. En analysant la notion des discours constituants, on bute forcément sur une autre forme de discours cherchant à s'imposer à la collectivité tout en ne se réclamant que d'elle-même ou d'une « source» légitimante : l'idéologie. Aussi, le troisième chapitre qui ouvre la seconde partie analyse les relations que ces deux notions entretiennent. Si la notion d'idéologie a subi une désaffection dans le domaine des sciences humaines depuis la fin des années 80, et si, 16

Genèse d'une recherche

de façon concomitante (et non pas causale), certains auteurs situent le contexte contemporain après l'Histoire ou le décrivent comme la fm des idéologiest, force est de constater que l'Histoire ne s'est pas arrêtée, que les idéologies n'ont pas disparu, et qu'asserter le contraire est déjà l'indice d'un positionnement idéologique. Il y a donc nécessité aujourd'hui d'appréhender ces « idéologies-qui-nese-présentent-pas-comme-telles » par une approche plus fonctionnelle, c'est-à-dire moins politique. Suivant cette option fonctionnelle et pluridisciplinaire, le quatrième chapitre tente de mieux comprendre la notion d'évidence, son paradoxe - se montrer sans se faire remarquer - ainsi que les notions connexes d'opinion publique, de doxa, d'habitus, dans leurs relations avec les discours constituants et les discours idéologiques. Il s'agit de comprendre d'un point de vue discursif comment se forment les représentations partagées. La troisième partie est construite autour de deux approches complémentaires qui visent à recenser et formaliser différents procédés discursifs utilisés par les discours d'évidence. Les délimitations effectuées pour la démonstration sont bien sûr théoriques, les procédés utilisés se superposent souvent et interagissent continuellement, c'est pourquoi je parle de complémentarité des approches. Dans le cinquième chapitre, les réflexions sur l'évidence et la dissimulation, consubstantielles à l'idéologie, conduisent à regrouper les approches énonciatives et pragmatiques pour rechercher dans le discours les traces de l'implicite qui permet de dire sans dire. Le sixième chapitre fait appel aux approches communicationnelles afin d'appréhender les processus discursifs de formation et d'utilisation de la représentation sociale. Le rapprochement des notions de cadre de perception (Goffman 1974) et de généricité du discours et les formes performatives notamment permettent d'analyser et de formaliser les procédés de naturalisation, d'utilisation de l'opinion publique et de catégorisations doxales qui disent sans dire, stigmatisent l'adversaire et imposent une vision de l'événement et un cadre aux actions des hommes.
1 Voir, par exemple, l'article « La fin de I'Histoire)} de F. Fukuyama (1989) et l'introduction de F. Martel du dossier du Magazine littéraire n0380 (octobre 1999) : « sous le double mouvement de la fin des idéologies et de la fin du communisme, la philosophie politique a repris son souft1e)}. 17

Première partie

Le discours constituant néolibéral

Le temps travaille pour le plus grand pays du monde. C'est nous qui donnerons partout le mot d'ordre, dans l'industrie, le commerce, la loi, le journalisme, l'art et la religion, depuis le Cap Horn jusqu'au détroit de Smith, et plus loin même, si nous trouvons au pôle Nord une affaire intéressante. Alors nous pourrons nous occuper à loisir des îles lointaines et des autres continents. Nous mènerons, bon gré, mal gré, les affaires du monde. Le monde n y peut rien... ni nous non plus peut-être!
JOSEPHCONRAD,Nostromo.

Chapitre 1

Discours néolibéral et médias

1. L'INSTITUTION DU DISCOURS NEOLffiERAL
Il ne s'agit pas ici de retracer l'historique du «champ institutionnel » du DNL, produit des principes généraux du libéralisme et du néolibéralisme et de leur histoire, mais de relever les grandes étapes et les grandes orientations idéologiques nécessaires à l'interprétation des textes étudiés (Maingueneau 1991 : 37). 1.1 Le libéralisme ou l'émancipation de l'économie Selon les dictionnaires, spécialisés ou non, le libéralisme historique est une doctrine qui garantit des conditions optimales afm que chacun puisse réaliser ses objectifs individuels, une idéologie économique et/ou politique dont le « principe organisateur» (Polanyi 1944 : 184) est la libre concurrence, la liberté d'entreprendre et le libre-échange, et dont le but est la recherche du profit individuel. Le « principe organisateur» de"la « société civile» est basé sur la propriété privée: « les libéraux confient à l'Etat le soin d'organiser l'armée et la police, de rendre la justice et de faire respecter la propriété privée» (Suavet 1962 : 247). Selon Polanyi (1944 : 106), le libéralisme, en incluant le travail, la terre et la monnaie dans le mécanisme du marché, «subordonn[ e] aux lois du marché la substance de la société elle-même ».

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Le Discours idéologique ou la Force de l'évidence

NAISSANCEDE L'INDIVIDU,UNECAUTIONPHILOSOPHIQUE Dans l'Antiquité, « la Grèce invente un espace qui sera dévolu aux femmes [...] occupées aux tâches domestiques (oikos nomos, "la loi de la maison") » (Viveret 2001 : 10-11). Dans la cosmogonie antique puis coloniale, l'économie reste inféodée aux croyances religieuses: comme l'individu, elle n'a pas d'existence propre. C'est au XVIIe siècle «en Angleterre qu'appar[aît] l'exploitation pastorale intensive avec investissement de capitaux» dans l'industrie lainière, d'où « la naissance d'une classe capitaliste de gros fermiers» (Weber 1923 : 111-113). À la fm du XVIIe siècle, se produit une révolution intellectuelle et culturelle: la naissance concomitante de l'autonomie de l'individu et de l'économie; l'émancipation de l'un et de l'autre résulte de l'influence directe des Encyclopédistes et de l'Europe des Lumières préparée par la Renaissance: « Le renversement des monarchies de droit divin n'a été possible que parce que les Lumières ont inventé l'individu» (Viveret 2001: 12). La notion d'économie, au sens d'économie capitaliste, est née elle aussi de son autonomisation vis-à-vis du religieux, de l'éthique et du politique: « dans un nouveau monde [...], où la nouvelle loi montante, celle de l'économie, récuse toute distinction morale» (Viveret 2001 : Il). L'individualisme de Locke et de Hume et la rationalité utilitariste sont à l'origine des postulats principaux de cette doctrine: le « droit divin des monarques céda la place à la liberté naturelle et au contrat (social) », l'individualisme « plaçait l'individu en son centre» (Keynes 1926 : 3-4). Les économistes vont rassembler ces deux courants et leur donner « une base scientifique acceptable» : l'intérêt général est assuré par la somme des intérêts privésl (Keynes 1926 : 6). De la rationalité platonicienne, on passe ainsi à la rationalité économique: « ce qui est calculable » (Weber 1923 : 297). Le libéralisme économique se dit à la fois rationnel et naturel, d'où une circularité argumentative: la forme discursive présente le raisonnement comme naturel et en retour les faits semblent valider le raisonnement. La notion de marché autorégulateur (lais1 Selon Keynes, l'Homme vertueux a le droit« de faire ce qu'il veut de lui-même et de ses biens» ; et c'est « un fondement intellectuel satisfaisant au droit de la propriété et à la liberté)} (1926 : 4). 22

Discours néolibéral et médias

ser-faire) en est la démonstration: si l'on admet la double prémisse de la « naturalité » du marché et de la « rationalité» des acteurs, il est effectivement « rationnel» de « laisser faire le marché ». LA REVOLUTION,UNECAUTIONIDEOLOGIQUE À la Révolution française, selon Viveret (2001 : 12), «parce qu'ils sont économiquement parasitaires [...], le clergé et la noblesse se voient disqualifiés socialement et politiquement». Si le cadre argumentatif de ce discrédit et de cette éviction des anciens dominants est économique et utilitariste, il est aussi linguistique pour les dominés1 - par la volonté de « standardisation du français » comme langue de la Nation. La « liberté politique» acquise par la « Révolution» et le « sacrifice » de toute la « Nation» sont une sorte de caution symbolique faisant fonction de légitimation idéologique: la «rhétorique libérale» se pare du discours révolutionnaire2. Sieyès, dès 1789, conceptualise la division de la «Nation» selon deux catégories de citoyens, les premiers, « citoyens passifs », exclus du droit de vote parce qu'exclus du droit de propriété, étaient au dire de Sieyès «des machines de travail », les seconds, les «citoyens actifs », étaient, au contraire, « les vrais actionnaires de la grande entreprise sociale» (Quillet T. 2 : Il). L'utilisation des métaphores économiques et libérales est significative des rhétoriques révolutionnaires française et américaine (Zinn 2002). La connotation positive de la plupart des mots-clés de ces deux Révolutions (liberté, universalité, Nation, Raison) a subsisté et subsiste encore dans les emplois actue Is3.

1 Cf. le rapport de l'abbé Grégoire lu à la Convention nationale le Il avril 1794 : Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française. 2 Cette rhétorique véhicule une représentation du monde « liée aux intérêts nouveaux de groupes nouveaux» mais « indicible dans les parlers locaux» (Bourdieu 1982 : 31). 3 Ainsi « libéral» en 1882 (Dictionnaire Classique Universel) signifie «généreux », «favorable au développement des libertés », c'est aujourd'hui encore l'acception anglo-saxonne. 23

Le Discours idéologique ou la Force de l'évidence

L'APPORT DESSCIENCES,UNECAUTIONSCIENTIFIQUE Depuis le XIXe siècle, le libéralisme a su intégrer dans sa cosmogonie, bien que de façon inégale, les avancées scientifiques en les transformant en innovations industrielles et en légitimations scientifiques de modernité. Si la mécanique de Newton justifie la « conception horlogère» du monde des Physiocrates, la thermodynamique de Carnot ne sera intégrée que par les « contestataires », Marx et Engels, qui « présentent la force de travail comme un potentiel énergétique» (Passet 2000 : 33-37). La sélection naturelle, niée par les tenants de 1'« économie néoclassique », sera utilisée par « les darwinistes» pour légitimer la libre concurrence1 ; enfin avec la « révolution de l'information », l'intégration porte sur les (nouvelles) technologies « les plus rentables ». Les avancées scientifiques intégrées apportent ainsi caution « scientifique », justifications « rationnelles» et « preuve» de 1'« adaptabilité» du système libéral. 1.2 Le néolibéralisme et le discours néolibéral Le néolibéralisme se présente comme un retour « aux sources» du libéralisme, notamment au laisser-faire et à l'autorégulation du marché comme principes organisateurs. « NAISSANCE» DU NEOLIBERALISME À la fin de la Seconde Guerre mondiale (1944), les Etats vainqueurs procèdent à la mise en place des « institutions de Bretton Woods» sous l'impulsion du keynésianisme (Dezalay & Garth 1998 : 3-4) devenu, dans les années 60, une sorte de «doctrine d'Etat» tant dans le champ politique que savant pour éviter que les mêmes causes reproduisent le~ mêmes effets. On met en place le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale (BM) et un « système monétaire stable» basé sur la parité entre le dollar et l'or. Mais en 1971, Nixon désolidarise le dollar de l'or, puis en 1973, décide de la libre fluctuation de la monnaie. Cette auto1 Selon Keynes (1926 : 8-9), « le bouleversement darwinien fit trembler les fondements mêmes de la foi» : « la création du divin horloger» ; mais après intégration, « la libre concurrence avait créé I'homme». 24

Discours néolibéral et médias

organisation du système monétaire a pour effet de favoriser et de légitimer «l'émergence et la reconnaissance d'une science des marchés financiers» (ibid. 1998 : 8). Par ailleurs, la première crise du pétrole (1973) produit un afflux de « pétrodollars» détenus virtuellement et échappant au contrôle des Etats, c'est le retour de la spéculation. La double décision de Nixon conduit ainsi à la « dérégulation» (Passet 2000: 102), au «désengagement de l'Etat» dans l'économie et à l'influence grandissante des policy think tanks. L'un des principaux facteurs de réussite de cette nouvelle doctrine est que les tenants dits du Washington Consensus s'allient d'abord aux populistes de droite, puis intègrent les policy think tanks (Chomsky 1998, Bourdieu & Wacquant 2001a) et enfm sont présents à partir de 1981 aux côtés de Reagan, les « Reaganomics» (Dezalay & Garth 1998 : 11-12). Ces experts, jouant alors un rôle d'informateurs et de conseillers, font porter la responsabilité des «thérapies impopulaires» sur le FMI (1998 : 19). L'UTILISATIONDESMEDIAS Il faut insister sur le mode de diffusion du néolibéralisme car il est essentiel: il s'appuie à la fois sur une vulgarisation dans les médias et sur une légitimation de l'économisme par des énonciateurs, eux-mêmes en plein bouleversement sociologique. À la fin des années 70, par ressentiment envers les économistes proches de l'establishment, le néolibéralisme devient une «contreoffensive idéologique» sur le terrain médiatique: « messages simples, bien identifiables, faciles à diffuser» (ibid. : Il). La « controverse» entre keynésiens de l'élite étatique et monétaristes se caractérise par une surenchère mathématique et des alliances politiques et financières (dans les années'70, Wall Street recrute des économistes universitaires de Chicago), et surtout par l'utilisation des médias pour vulgariser les «théories économiques» de l'Ecole de Chicago: une« mise en scène médiatique de l'affrontement doctrinal » (ibid. : 4). L'enjeu de la controverse est essentiel, « c'est la défmition des fonctions légitimes de l'Etat» (ibid. : 15). Il y a alors une indéniable «stratégie de vulgarisation», notamment avec la création du Wall Street Journal et les opérations de marketing au-

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Le Discours idéologique ou la Force de l'évidence

tour de Milton Friedman, «prix Nobel» d'économie en 1976 et figure emblématique de cette doctrine: « Parmi les économistes contemporains, M. Friedman est certainement l'un des plus connus et des plus médiatisés. [...] il a aussi utilisé, pour répandre ses idées, les ouvrages de vulgarisation, les journaux et les périodiques populaires, les émissions de radio et de télévision [...] c'est avant tout une croisade idéologique et politique que Friedman a menée depuis le début de sa carrière. Les cibles principales en sont Keynes, le keynésianisme et l'intervention de l'Etat dans l'économie» (Dostaler 2004 : 78). Imposant les mathématiques comme « stratégie de valorisation symbolique» et comme unique « principe de légitimation» afin de disqualifier les généralistes et de s'imposer comme seuls «experts », les universitaires de Chicago, dont Friedman est le chef de file, confèrent une légitimité scientifique à l'ensemble du champ, d'où un double effet inattendu: la hausse des débouchés pour les étudiants de ce champ et une plus grande diffusion de ces idées (Dezalay & Garth 1998: 7). Ce processus de diffusion universitaire et médiatique ne fait que renforcer l'influence et l'autonomie de l'Ecole de Chicago: «Le Washington consensus s'appuie sur le consensus unanime des économistes, tant universitaires que praticiens »(Dezalay & Garth 1998 : 3). LES PREMISSES DUNEOLIBERALISME Le néolibéralisme n'est pas qu'un retour aux sources afin de « purifier les pratiques », il a intégré des concepts nouveaux. Le principal ajout est la notion de rationalité mathématique, un réinvestissement de l'ancienne rationalité économique qui se traduit par le dogme de la rentabilité maximum, autrement dit de l'efficacité par la financiarisation de l'économie; la seconde idée centrale du néolibéralisme, à la fois comme justification et comme objectif à atteindre, est le concept de marché autorégulateur (Luzi 1999 : 74), c'est-à-dire le renforcement du dogme de la réduction, voire de la suppression, de l'Etat et de son rôle régulateur (Brémond et al. 1981 : 50), positionnement que Wacquant résume par la formule« moins d'Etat» (1998 : 20).

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Discours néo/ibéra/ et médias

Les postulats et prémisses du néolibéralisme étant, pour nombre d'entre eux, identiques à ceux du libéralisme, puisqu'il s'agit de revenir aux préceptes de base et aux fondamentaux de la doctrine, je ne rappelle ici que les principaux traits:

-

le Washington

consensus1:

«discipline

budgétaire », «ré-

forme fiscale », « réduction des dépenses publiques », « libéralisation des échanges et des marchés financiers », «privatisations », « protection des droits de propriété », « dérégulation » ; - un « néo-darwinisme» social; - la topique de l'efficacité: rôle des mathématiques et rentabilité à court terme; - I'hégémonie du modèle économique américain2 ;

- le

mode de diffusion par les médias (Dezalay & Garth 1998,

Bourdieu & Wacquant 2001). Dans une relation dialectique, l'utilisation des médias s'est généralisée à mesure que cette idéologie hégémonique s'est ellemême universalisée par la mondialisation de l'économie: « [...] les Etats-Unis occupent une position dominante [...] Ils sont le lieu d'où sont issues les principales innovations appelées à se généraliser ensuite, les modèles théoriques et pratiques à travers lesquels sont conçues les évolutions économiques, la langue même dans laquelle est pensé l'ordre économique et social» (Lebaron 1998 : 105). Cette domination symbolique et linguistique comme vecteur du DNL est un mode de diffusion à la fois horizontal et international, mais aussi vertical, touchant tous les domaines de la société et jouant sur les comportements mêmes des individus (Vilette 2001). Ainsi « les dirigeants des Etats tendent à se percevoir comme des concurrents dans une compétition dont les juges sont les grandes firmes internationales» (Lebaron 1998 : 106-107). Les restructurations sociologiques et financières du champ journalistique - effets
1 La notion de Washington Consensus, forgée par Williamson en 1990 souligne « les points communs à toutes les réformes prescrites comme remèdes aux difficultés financières d'Amérique latine », et s'élargit en 1994 à «une universal convergence entre les doctrines et les politiques économiques» (ibid. 1998 : 3). 2 Je reprends à mon compte la précaution des auteurs (Bourdieu & Wacquant 2001, note1: 109) : «pour éviter tout malentendu - et écarter l'accusation d'''antiaméricanisme'' », «rien n'est plus universel que la prétention à l'universel ».

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directs de la «libéralisation» et de la fmanciarisation de l'économie - font des médias les vecteurs de cette diffusion souvent implicite du DNL.

2. L'EVOLUTION DE L'INFORMATION
Le champ journalistique est analysé ici pour trois raisons principales en relation d'interdépendance: (i) le néolibéralisme s'est constitué dans et par le champ médiatique, (ii) l'étude de ce discours porte sur les articles de commentaire de la presse écrite et (iii) l'économie a reconfiguré le champ médiatique (DuvaI2000).

2.1 Retour sur l'information
DE L'INFORMATION LA COMMUNICATION A L'information, « la mise en forme» au sens étymologique, n'est ni masse ni énergie et, surtout,« elle représente ce quelque chose qui fait que le tout n'est pas seulement la somme des parties» (Laborit 1974: 21). L'acception scientifique, «emprunt de sens (v. 1950) à l'anglais information », désigne «un élément ou un système pouvant être transmis par un signal ou une combinaison de signaux» alors que l'acception commune signifie «ce que l'on porte à la connaissance du public» (Rey 1998). Selon Winkin, communication est un « caméléon» qui change de signification selon l'émetteur (1981 : 13). L'étymologie fournit deux acceptions principales: «mettre en commun, être en relation» et « participer à, communier ». Au XVIesiècle, communication prend le sens de «"faire part[age]" d'une nouvelle» puis «transmettre (une maladie, par exemple) ». À partir des années 6070, pour l'école de Palo Alto, la~«nouvelle communication» ne signifie pas transmission linéaire d'information mais «système complexe d'interactions dynamiques»: une «matrice dans laquelle sont enchâssées toutes les activités humaines» (Bateson in Winkin 1981 : 36). On constate ainsi une évolution parallèle des deux termes information et communication: un infléchissement vers un sens plus « utilitariste» au XVIe, renforcé aux XVIIIeet XIXe siècles par le développement de la presse et la révolution industrielle, puis à par28

Discours néolibéral et médias

tir de 1950, un sens scientifique et technique qui leur apporte un gain de capital symbolique; actuellement, information et communication s'actualisent de connotations de scientificité et de transparence «high tech ». Robin remarque qu'en prenant le mot information « dans son sens courant, et non dans sa défmition scientifique [. ..]. On confond allègrement l'information et la communication» (2002 : 34). Cette confusion et ce regain de légitimité profitent aux discours politico-médiatiques dans lesquels communication signifie à la fois « recherche de communion (consensus) » et « transmission d'informations objectives ». « LE MESSAGE,C'EST LE MEDIUM» Selon Mc Luhan, « les milieux ne sont pas des contenants passifs mais des processus actifs», des «media », des «prolongements de nos sens» (1964 : 12). Il distingue le message (le medium lui-même) du contenu (ce qui est dit dans ce medium). Les media produisent des « changements de perception sensorielle indifféremment du contenu du medium»; ces «amplificateurs de processus existants», souvent invisibles, provoquent une «inexplicable torpeur»: «tous les media ont ce pouvoir d'imposer à quiconque n'est pas sur ses gardes les postulats sur lesquels ils reposent» (ibid. : 24 sq.). Ainsi notre conception culturelle du medium est renversée: le contenant (le medium) n'est pas neutre et contient en lui-même son propre message. Plus: il constitue le message principal. Mc Luhan fustige le cliché selon lequel ce n'est pas l'objet mais «l'usage qu'on en fait qui en détermine la valeur... » ; il montre au contraire que la valeur est intrinsèque au medium (ibid. : 29). La véritable « révolution informationnelle » est donc cette prise en compte du medium. Analyser un medium (comme l'éditorial ou la chronique), c'est « éviter cet état inconscient de transe narcissique» face à nos propres prolongements, c'est s'attacher aux « mises en forme» qu'il induit plus qu'au « contenu », c'est tenir compte du « medium en soi et de [la] matrice culturelle à l'intérieur de laquelle il agit» (ibid. : 33 et 29).

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