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LE DIVIN ROBOT

De
256 pages
Écrit peu avant la mort de son auteur, cet essai parachève une œuvre d'une exigeante originalité qui demeure en grande partie non publiée. Ultime étape d'un questionnement anthropologique sur la destinée de l'homme européen, le Divin Robot entrevoit l'enjeu transcendantal de la métrique : de Dante à Baudelaire, l'auteur interroge les formes métriques, porteuses selon lui des enjeux de l'existence humaine que l'histoire et les religions ne cessent de falsifier. La frontalité métrique devient alors celle de l'homme devant la mort
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LE DIVIN ROBOT

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3356-5

Joseph Venturini

LE DIVIN ROBOT

L'Harmattan 5-7, rue de I'École- Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Démesurément seul. ..

«De père toscan et de mère corse... » ainsi pourrait-on tenter de pointer l'origine d'une sensibilité et l'originalité d'une culture, marquées par l'enchevêtrement d'une double tradition dans l'exploration que Joseph Venturini nous propose sous le titre Le divin Robot. Ce qui porte ici cette perspective complexe sur notre histoire en tant qu'elle serait intimement gouvernée par uneforce -dont l'auteur situe l'émergence au XIIIe siècle (siècle de la révolution communale italienne) et qui atteint son paroxysme de puissance d'accomplissement dans notre XIXe siècle européen- n'est autre que la métrique. Causalité sans cause, libérée des assujettissements qui endeuillent l'histoire de l'art, accoucheuse du « devenir historico-poétique européen». Dans la mise à nu du nerf de la poésie, l'auteur est conscient de ce que son point de vue radical sur l'essence du poétiser laisse à la périphérie. Partial mais non partiel, I'héritage est ce «lourd vaisseau chargé d'oubli» enlisé dans la mémoire européenne, mais aussi un cénotaphe solitaire (Dante, le Cénotaphe, inédit) qui tourne dans l'orbite terrestre tant que nous ne levons pas les yeux pour en faire un accroissement de notre vie. «A l'Est de l'éthique... il y avait l'esthétique» L'éclair jaillit de l'intrication de l'aube et de l' « atroce» dans le contexte tragique du vers baudelairien, diktat rimé qui prend le dessus sur tout référent: L'Albatros, c'est le Beau poétique qui conquiert sa véritable souveraineté. Depuis la «beauté adhérente» que saint Thomas voulait tributaire de la théologie chrétienne, c'est la marche opiniâtre de la métrique qui a permis qu'en fin de compte, dans la brèche ouverte par Heredia, surgisse «l'épopée moderne de la souveraineté de l'art ». Dans l'affirmation catégorique du «Je poétique », « l'autonomie de l'art» n'est pas le jeu du caprice ou quelque dérive ludique, mais au contraire un « diktat nouveau» : celui de la forme.

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Celle-ci est «en soi normative, en soi porteuse de nouveaux impératifs»: l'armature du poème baudelairien, c'est le signe du «renforcement de l'intellectif soutenu par le sensitif, pour l'édification d'une Modernité rigoureusement héroïque ». Et du même coup se trouve révélé que l' épos de l'épopée n'a jamais été son référent mais la métrique, Graal perdu de «I 'Histoire », oublié dans la post histoire mondialiste, et dont le manque n'est guère audible que, par l'absurde, dans le balbutiement véhément du rap. Perdu dans les bibliothèques, «le secret criant de la métrique» n'a pas porté ses fruits, à savoir la «transfiguration totale de l'homme» par l'affirmation de son rêve: la «Révolution du Beau », «seule vraie révolution sociale », et qui ne pouvait s'affmner qu'à l'intérieur du milieu culturel (européen) où elle avait mûri, devait aussi assumer l'acmé machiniste de la civilisation. C'est cet « homme historiquement, poétiquement en marche» de la métrique -dont la vocation n'est plus identifiable dans les déliquescences médiatiques- qui est la véritable question dont traite Joseph Venturini dans Le divin Robot. «Sans doute est-il trop tard pour entendre tout ce que cela signifiait pour les destinées d'une transhumanité moderne », nous dit « le vieux magister».
« La part satanique du divin robot»

Mais «cette armée en marche mobilisée par la métrique hyper classique », n'est-ce pas un axe inaperçu, un surgissement historiaI démesuré, «un axe Dante-Baudelaire-Hitler », pour tout dire... ose suggérer le vieux magister comme l'impénitent Ulysse qui ne se résout pas à s'en tenir aux bornes du monde connu des hommes. Si bien que dans le signifié de l'aboutissement monstrueux «réel» d'un putsch baudelairien qui se serait fourvoyé dans le politique, le vieux magister prend la mesure d'un masquement tragique. Et comme un homme qui, sachant qu'il va bientôt quitter la scène, n'a plus rien à redouter, il décide d'assumer jusqu'au bout le délire que porte en son sein l'impérieuse question. Ici commence «le mariage du ciel et de l'enfer », sans la passerelle du «purgatoire» dantesque. Alors, la question du vieux magister change de sens: «du martèlement du tercet dantesque aux pas cadencés des défilés de Nuremberg, en passant par les alexandrins du poète des Fleurs du mal », contrairement à ce qui venait de s'affirmer comme une identité de vigilance, d'exigence, d'idéal balisé du «divin robot évolutif mais fidèle à son essence », ce qu'entend le lecteur c'est la question abyssale «qu'est-ce que l'homme pour que... ? »

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C'est sur cette béance que débouche la quête du vieux magister aux prises avec son savoir sur la frontalité métrique dans l'enlacement de la Beauté et de la Mort: «N'y a-t-il pas, derrière ce martèlement du vers une tout autre opiniâtre volonté, close sur son secret dont elle est ellemême ignorante, une volonté d'autant plus forte qu'elle est sans objet et sans dessein, qui monte du trou noir de l'être singulier, démesurément seul dans le mystère de sa venue au monde et de sa mort? » y ann Piot

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Note sur la présente édition

Sous sa forme initiale, le texte du divin Robot se présentait comme une succession de « sections» de longueur variable, simplement séparées d'une croix. Ni numérotation, ni titres. Afin de faciliter la lecture de l'ouvrage, nous proposons une table des matières: celle-ci comporte une organisation des sections en cinq grandes parties qui nous ont semblé émerger spontanément du texte conçu sans volonté de planification; les sections y sont numérotées; enfin, nous nous sommes efforcés d'indiquer l'idée directrice de chaque section au travers d'un intitulé concis et le plus proche possible d'un énoncé figurant dans le texte. De plus, nous avons inséré dans celui-ci des titres -laconiques- de sections. Nous tenons à remercier M. Philippe Bonnefis pour sa participation à l'édition: nous lui devons la mise en forme définitive du texte.

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Que votre noblesse soit l'obéissance! Que vos ordres eux-mêmes soient une obéissance! Un bon guerrier entend plus volontiers «tu dois» que «je veux». Et tout ce que vous aimez, faites d'abord en sorte qu'on vous l'ordonne.

NIETZSCHE Ainsi parlait Zarathoustra

Au-dessus de Dieu il yale divin.

DOSTOÏEVSKI

Il

PROLOGUE

1. [Sans titre] Lorsque le pélican lassé d'un long voyage Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux, Ses petits affamés courent vers le rivage En le voyant au loin s'abattre sur les flots. . . Alfred de Musset

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage, Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers... Charles Baudelaire Apparemment rien de fondamental, du point de vue de la forme, ne semble séparer ces deux quatrains, tous deux à rimes alternées proposant au lecteur, chacun un énoncé clair et simple dans lequel se profile, sans plus, un sens allégorique: l'allégorie du pélican pour l'un, l'allégorie de l'albatros pour l'autre. Pourtant, à regarder de plus près, en écoutant mieux le lent martèlement respectif des vers des deux quatrains, une énorme différence se fait sentir entre ces derniers. Celui de Musset prend une allure presque prosaïquement anecdotique. L'allégorie s'y laisse à peine deviner. Dans celui de Baudelaire, la désinvolture ayant trait à l'amusement des marins, contraste avec une gravité qui se dégage du qualificatif désignant les albatros, «vastes oiseaux des mers », et les profondeurs sous-marines de l'océan. Avec le quatrain de Baudelaire nous sommes placés d'entrée de jeu au sein d'un contraste, d'un mystère, tragiques.

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Le divin robot Sans compter que phonétiquement le nom du pélican ne peut être comparé à celui de l'albatros (alba, aube, et atros, lumière, diaphane comme d'une naissance, et atrocité). Du point de vue syntaxique, deux vers pour une proposition temporelle, suivis de deux vers pour la principale pour le quatrain de Musset; pour le quatrain de Baudelaire, une principale, suivie d'une relative, interrompues l'une et l'autre par deux appositions «vastes oiseaux des mers» et «indolents compagnons de voyage» sans parler du «navire glissant sur les gouffres amers ». Ces différences qui paraissent ne rien changer à la fonction métrique, font en réalité que quelque chose de fondamental, quelque chose comme une rupture irréversible, comme une prise de pouvoir de la métrique, de la forme versifiée qui prend le dessus sur l'anecdote et sur l'image, et leur impose le sens esthétique prévalant désormais sur ce qui est dit, le sens de la façon de dire, devenu essentiel au regard de tout référent extérieur au diktat rimé, font que quelque chose de fondamental s'est produit en poésie vers le milieu du siècle dernier. Ce quelque chose réside dans le renforcement de la métrique dont le Parnasse a été l'agent, un agent sans lequel ce que Benjamin appelle le putsch de Baudelaire n'aurait pas pu être. Aussi ai-je été étonné, mais point surpris d'entendre Georges Steiner, il y a quelques j ours à la télévision pour mieux affirmer l'essentialisme de la forme grammaticale et métrique dans la mise en œuvre d'une écriture vraiment porteuse de sens, déclamer «Les Conquistadores» de José Maria de Heredia: Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal Fatigués de porter leur misère hautaine De Palos de Moguer routiers et capitaines Partaient ivres d'un rêve héroïque et brutaL.. C'est peut-être là le sonnet le mieux frappé que l'école parnassienne ait produit. Bien que la revendication du Parnasse semble se limiter à un hyper classicisme de la forme, allant jusqu'à établir une équivalence entre la forme de la poésie et celle des arts figuratifs de l'antiquité gréco-romaine, il convient de signaler que cette misère hautaine des conquistadores évoqués dont ils sont las de subir le poids, est aussi la misère et la fatigue du Beau poétique qui sous la bannière trompeuse de l'Art pour l'Art, veut enfin briser le cercueil de verre dans lequel il s'est endormi, pour entrer en lice, pour la conquête de sa véritable souveraineté, et qui, sous des traits trompeusement archaïques ou intemporels, ouvre la voie à la motivation esthétique moderne.

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Prologue Nous sommes là à l'aurore d'une problématique nouvelle, non dépourvue il s'en faut, d'ambiguïté et de faux-semblants: celle de l'autonomie de l'art. Bien que le Parnasse se prête à une interprétation purement esthétisante, ouvrant la voie à tout et à n'importe quoi, de cette nouvelle notion de l'art autonome usant en toute gratuité de ses performances formelles qui deviendront vite, sur un autre versant, des acrobaties ludiques jusqu'à priver avec le vers libre la poésie de son ossature rimée, en réalité en affirmant son autonomie, tout en renforçant sa souveraineté par la rigueur métrique, la poésie était la première manifestation d'une volonté de puissance exigée par l'homme moderne, pour devenir ensuite le surhomme de Nietzsche. Le Parnasse traçait en fait le chemin à une Modernité où l'Art ne se libérait de tout didactisme, religieux, moral, politique, que pour assumer un autre diktat, celui de la forme en soi normative, en soi porteuse de nouveaux impératifs, non pas de dissolution et de diversité empirique, mais de renforcement de l'intellectif soutenu par le sensitif, pour l'édification d'une Modernité rigoureusement héroïque, dont toutes les velléités de l'Epos traditionnel n'étaient que de pâles signes avant-coureurs. Et si pour ce qui est des idées, et de l'Idée, qui est ici notre guide, la culture française est sur un versant de I'histoire du devenir historico-poétique européen la moins bien placée, moins que la culture allemande ou italienne. Il n'en demeure pas moins que c'est sur le terrain français de la psychologie et du classicisme, entre les pseudo romantiques tels qu'Hugo, Musset, Lamartine, et même Vigny, et Baudelaire, en passant par les poètes parnassiens, que s'est creusée la première brèche s'ouvrant sur l'épopée moderne de la souveraineté de l'art. Une conclusion s'impose à ce qui vient d'être dit concernant l'acte de naissance de l'autonomie de l'art au dix-neuvième siècle, une conclusion qui s'avérera être la base de tout ce qui va suivre: il est impératif pour l'homme nouveau, pour l'homme issu de la révolution machiniste et industrielle de comprendre que tous les évènements politiques et militaires, révolutionnaires et idéologiques, traversés par lui en ce vingtième siècle ne peuvent être pleinement assumés tels qu'en eux-mêmes et réaliser l'édification dont ils sont porteurs, si on ne perçoit pas la motivation esthétique qui a animé leur histoire, la relève prise par l'idéal du Beau des idéaux religieux, politiques, éthiques, qui n'en étaient que le préambule. A l'Est de l'éthique, s'il m'est permis de faire un jeu de mots qui n'est gratuit qu'en apparence, il y avait l'esthétique. A l'Est d'Eden. Cela couvait depuis la Divine Comédie de Dante, à l'aurore des sociétés marchandes. La Divine Comédie -le cénotaphe de Dante- qui depuis plus

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Le divin robot de six siècles, tel un navire spatial, a tourné silencieusement au-dessus de nos têtes. xxx 2. [Scansion moderne. Rêve discipliné] Il aura fallu qu'on en arrive là. A la situation chaotique de l'actuel mondialisme. Partout et nulle part. Cela tourne. Cela virevolte. Un tourniquet devenu fou. Il aura fallu que tout se disloque: structures et superstructures démantelées, abasourdissements d'hébétudes hystériques, assourdissements de mégaphones, peuples agneaux entourés d'agneaux dans les prairies, qui se prennent pour des peuples d'athlètes, de supermen, dans des jungles de tigres et de géants, dans des vertiges océaniques d'hommes-grenouilles en proie aux monstres subaquatiques et aux requins, etc., etc. Il aura fallu que l'on renonce à tout pour de vides absolus, pour qu'au milieu de la tornade dévastatrice, tel un souffle de vent pris dans son propre tourbillon, prisonnier de son déchaînement, enchaîné à sa liberté forcenée, se lève, béante, criante, sans prise, sans réponse, la question de la rime. Désespérés les espoirs s'y accrochent avec une véhémence éperdue: rap, rap, rap. Rime accélérée dévalant les trottoirs et les rues, se confondant aux enjambées par-dessus les balises des patineurs à roulettes emportés dans une course béante de gravité hilare. Le propre de l'enfer qui se rit de lui-même, dont le rire est précisément au centre de la fatalité infernale. Rythme, scansion, métrique, robotique. Tout et rien. Un appel qui vient de toute part, de nulle part, non-lieu de tous les lieux. Halètement d'une bestialité dans laquelle s'est inverti le sens humain du divin. A qui la faute? Ce qui est sûr c'est que les doctes du passé, ceux qui façonnent pour faire valoir leurs mots sur la dépouille de ce passé, les maîtres pontifiants et bêtifiants du haut de leurs chaires, n'ont jamais dit à leurs élèves -aux anges devenus les démons d'aujourd'hui- à quoi cela rimait, la poésie rimée des grands siècles. Se sont-ils seulement posé la question? Les traités de métrique avec leurs règles, pieds, rythmes, césures, hémistiches, rimes masculines et féminines alternées, quatrains, sonnets, ballades, satires, apologies, épopées, épithalames, et tout ce qui s'ensuit, jalonnent pourtant toute 1'histoire littéraire. Il en reste au fond des bibliothèques des volumes et des volumes. N'empêche que le secret criant de la métrique demeure intouchable. C'est que nos doctes universitaires qui ne s'en sont tenus qu'aux formes fixes communautaires et conventionnelles n'ont pas vu que

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Prologue les formes fixes évoluaient pour un enjeu historique et révolutionnaire, traçant le chemin d'une histoire qui visait une transfiguration totale de l'homme. L'absolu relatif de l'art autonome clos en même temps que le machinisme exige que la rime, telle qu'avec le Parnasse, puis avec Baudelaire, se dresse frontalement face au réel et face à Dieu, forte de sa stricte obédience volontariste, faisant front à l'inéluctable souverainement assumé et contrôlé par elle, comme le supplicié fait front à l'échafaud et comme le croyant fait front à sa foi dont il est le seul maître. On est passé sans avoir le courage de la voir, devant l'impérieuse exigence de la métrique née du romantisme et du Parnasse qui ne se mettait au garde-àvous que pour mieux asseoir son rêve et atteindre enfin un ordre nouveau de I'humain sans lequel il ne saurait y avoir de véritable Beauté. La Révolution du Beau était la seule vraie révolution sociale, nationale, et machiniste. Avant cela, au cours des siècles, la métrique classique représentait un piétinement obstiné, un martèlement sur place, qui n'attendait que cette heure de la mise en mouvement, de la volte-face soudaine vers la frontalité irréfutable de son système rythmique et intellectif. Au cours des siècles les formes fixes évoluaient, véhiculaient des singularités d'organes et de fonctions métriques. Plus encore que le style la métrique était I'homme historiquement, poétiquement, en marche. Au lieu de cela il aura fallu toute la folie, tout le remalaxage forcené, les rappeurs, les rockers, les skinheads, la science-fiction, le hit-parade, les vidéo-clips, et autres perversions de la métrique vaincue, pour que, sans même plus savoir qu'elle etait là, la question de la scansion moderne, la question du rêve, discipliné, militarisé, efficace, se pose enfin. Sans doute pour rien, sans doute est-il trop tard pour entendre tout ce que cela signifiait pour les destinées d'une trans-humanité moderne. Où pourrait bien être la réponse et qui, s'il y en a une, pourrait encore I'accepter, puisque c'est du fond du chaos que monte la question, et que le chaos n'a d'autre issue que dans son propre sein ? xxx 3. [La métrique de Dante, de Baudelaire. ..] Dans l'enceinte d'une certaine Université, dont je tairai le nom puisqu'en vérité elle n'en a pas, on est quelques-uns qui se comptent sur les doigts de la main, à s'exciter sur ces problèmes de la métrique.

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Le divin robot On n'en est pas tous arrivés là par le même chemin, d'autant plus que pour la plupart des chercheurs de ce groupe, la référence à la métrique est surtout, presque exclusivement, la poésie classique française, celle du XVIIe siècle, notamment. Certains pensent que les théories sur la métrique, comme d'ailleurs les théories sur n'importe quel sujet, peuvent être nombreuses et diverses, tolérantes, débouchant sur une sorte d'œcuménisme de la poésie pléthorique qui n'a rien à voir sur ce qui s'établit ici. Il y a dans cette université dont je parle un vieux magister, pas comme les autres, qui depuis des décennies prêche dans le désert, qui ne l'entend pas de cette oreille, celle, je veux dire qui est sourde au pas cadencé, à la position résolument frontale de cette armée en marche mobilisée par la métrique hyper-classique. Dante, Baudelaire, Hitler s'écrie-t-il. Voilà la parenté qu'il faut savoir reconnaître, la filiation d'une histoire moderne qui doit reconnaître la paternité du martèlement du vers! De cela le vieux magister a pris conscience depuis qu'un jeune étudiant, mû par de toutes autres raisons que les siennes, a eu l'audace de soutenir le bien-fondé de ce surprenant parallèle. Pour le vieux magister qui voudrait fournir au jeune étudiant la matière apte à étoffer sa fulgurante, illuminante intuition, le devenir historique de l'Europe, entre le Moyen Age et la fin de la dernière guerre, irrémédiablement perdue par l'Europe qui a mis une pierre tombale sur son devenir, a eu pour métronome des fonctions métriques et prosodiques, qui au cours des siècles et selon les territorialités européennes se sont avérées être les gardiennes et les promotrices, toujours différées et néanmoins de mieux en mieux armées, de la pensée humaine entrée de plain-pied dans l'édification de I'histoire, une pensée multiple mais unifiée dans une cohérence constructiviste sans pareil. Pour le vieux magister, le démantèlement en faveur du vers libre de la stricte observance de la poésie moderne rimée est au centre même du complot ourdi par les vampires, démolisseurs de I'histoire, contre la puissance édificatrice de l'Empire architecte, de cet Empire d'Occident, seul capable d'unifier et de régenter le monde en faisant en sorte que la masse mise en harmonie avec l'ordre, oriente son exigence de liberté absolue non vers le néant et le chaos, mais vers la Beauté sans laquelle il ne saurait y avoir pour le sujet humain de véritable bien-être, une chose de Beauté, comme disait Keats: « full of sweet dreams and health and quiet breathing... » «Pleine de doux rêves et de santé et de respiration sereine... ».

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Prologue Les cours que notre magister donne à cette université tout aussi imaginaire que réelle ont vu à partir de la métrique qui renforce la syntaxe, une métrique selon lui transcendantale et évolutive, sur toutes les victoires et sur toutes les défaites de I'Histoire. Les fascismes, affmne-t-il, ont été dans ce sens les seules tentatives de construction de l'homme moderne, héroïque et poétisé, à travers un renforcement novateur de la motivation esthétique et de sa forme essentielle, à laquelle la grande poésie européenne a touj ours aspiré. Du martèlement du tercet dantesque aux pas cadencés des défilés de Nuremberg, en passant par les alexandrins du poète des Fleurs du mal, c'est la même vigilance, la même exigence, le même idéal balisé, du divin robot, évolutif mais fidèle à son essence qui scande l'impératif catégorique, ici bien défini par John Donne: « Sois plus qu'un homme ou tu seras moins qu'une fourmi». Mais est-ce bien cela? N'est-ce que cela? N'y a-t-il pas, derrière ce martèlement du vers une tout autre opiniâtre volonté, obscure, close sur son secret dont elle est elle-même ignorante, une volonté d'autant plus forte qu'elle est sans objet et sans dessein, qui monte du fond du trou noir de l'être singulier, démesurément seul dans le mystère de sa venue au monde et de sa mort? Qui peut prétendre connaître le sujet humain qui s'insurge, invective, invoque l'ordre et la rigueur, dans l'établissement d'une métrique sans faille, hormis cette béance noire d'où elle est issue, la métrique de Dante, de Baudelaire, d'Hitler? Le fait est, conclut souvent le vieux magister, que ceux qui ont rejeté la métrique corsetée de fer, sont les mêmes que ceux qui, défenseurs du vers libre, ont déversé sur l'Europe par une tout autre trouée de la béance noire l'absurde dévastatrice démonie de la liberté dont ils ont émasculé tous les désirs. xxx 4. [Satan] La part satanique du divin robot, sans doute est-ce là le nœud à partir duquel il nous faudrait considérer ces choses. Trois niveaux exigent d'être distingués l'un de l'autre pour ne pas persister dans la confusion qui a entraîné le monde dans le vertige de l'informel, du disparate et pour tout dire du laid qui est celui d'une auge infernale et non plus la démonie du sujet humain qui correspondent somme toute, à la tripartition de l'audelà dantesque: l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis.

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Le divin robot Le niveau intermédiaire est sans nul doute le plus transitoire, le moins inscrit dans l'Eternel. Il ne fait qu'effleurer le sujet humain à travers un psychologisme des idées et des sentiments, des rapports psychologiques, des ambitions et des rapports de force à fleur de peau. De la culture il ne retient que ce qu'elle a de plus éphémère. Il concerne une culture du divertissement, qui comme telle n'a jamais eu sur la métrique le regard et l'écoute que pourtant elle est en droit d'exiger de nous. S'il a sa place parmi les motivations qui ont poussé les poètes à se placer au rang des meilleurs métriciens, cette place est vite devenue secondaire, accessoire. Le Paradis avec ses parfaits enchaînements géométriques, grâce auxquels le maître métricien et le maître dialecticien ne font qu'un, occupe le lieu de la transcendance où le sujet humain depuis la démonie forcenée de son noir mystère, se voit propulsé. Mais la base, le trou noir, l'Enfer, demeure: c'est par elle que l'on voit que la damnation luciférienne est le seul lieu à partir duquell 'humain peut avoir vue sur le divin, sans que pour autant il puisse jamais sortir de son emprisonnement dans l'obscur. Sans doute n'a-t-on pas suffisamment pris en compte le fait, pourtant irréfutable, que dans la Comédie de Dante, l'ascèse vers l'Empyrée ne peut s'opérer qu'à partir d'un contact avec les zones infernales. Les anges et les démons marchent de concert dans le martèlement des milices métriciennes. C'est en cela que la grande et vraie Poésie se différencie des religions. Car si celles-ci ne prétendent parler que de Dieu et au nom de Dieu, la Poésie prend en charge l'indissociable dualité de ce qui pour les religions est Dieu et Satan, dualité dont l'être du sujet humain est l'irréductible théâtre. De cette ambivalence, parmi toutes les formes d'expression humaine, la forme métrique est sans doute celle qui porte le plus témoignage, puisqu'elle soude en elle la plus satanique affmnation de l'orgueil et la plus intransigeante exigence d'un absolu transcendantal. Mais c'est là un problème qu'on ne peut qu'effleurer en le contournant, car les mots pour en parler ne sont que prose, alors que la poésie rimée demeure obstinément accrochée à sa propre démesure.

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I. LES ORDRES METRIQUES ITALIENS

5. [Culture italienne / Ordres métriques italiens: 1) Canzone] Que cela ne nous empêche pas cependant d'interroger les formes métriques de l'Europe chrétienne et hérétique, dans leurs singularités évolutives, qui de la fin du Moyen Age nous conduiront aux Fleurs du mal et des Fleurs du mal, aux sataniques et sublimes parades de l'Allemagne hitlérienne. Il ne sera ici presque exclusivement question que des formes italiennes, pas seulement parce qu'elles sont celles que l'auteur de ces pages connaît le mieux, mais surtout, parce que du point de vue qui est le sien, il consiste comme on dit à prendre le taureau par les cornes. La culture et l'art italiens ont ceci de particulier que, précisément parce qu'ils sont paradoxalement au centre de la question, et dans une position de marginalité digressive et néanmoins essentielle, ils ont à côté d'autres cultures qui n'ont jamais nié leur primauté sans jamais les prendre vraiment au sérieux, plus ou moins souterrainement ouvert la voie à la modernité romantique et germanique qui allait enfm déboucher sur ce que l'on sait, mais que l'on persiste à ne pas regarder en face, faute précisément d'accepter l'étrange aventure de la naissance et de la mort de l'être humain pris dans les rets de sa divinité et de sa démonie irréductiblement enchaînées l'une à l'autre. Aussi le champ de notre investigation, apparemment limité, suffira-t-il à montrer ce que nous entendons par métrique transcendantale évolutive, étant donné qu'en poésie, tout autant qu'en peinture ou en sculpture (Ut Poésis Pictura docet), l'histoire culturelle italienne, avant que la culture allemande n'en prenne la relève, occupe une place tout aussi marginale qu'exemplairement et fondamentalement significative, même si un Baudelaire atypique et souverainement français constituera dans ce cheminement d'une autre histoire, un maillon des plus importants, étant donné que ses Fleurs du mal découlent en droite ligne de l'accidia de Pétrarque, et en moins droite ligne, mais ô combien plus intéressante, de

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