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Le Domaine des Rochettes

De
240 pages
Homme fortuné, passionné d'archéologie et de botanique, Hans parcourt la Lorraine à la recherche de rares échantillons. Il est, un jour, témoin d'une inondation dévastatrice au cours de laquelle il recueille le seul survivant, Mathias, quatre ans. Célibataire mais ayant une Emma d'enfance à fleur de souvenir, Hans se refuse à abandonner l'enfant à la misère d'un orphelinat.
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Michel Lacomberemier roman,a toujours écrit, et le succès lui vient dès son p Le Retour au mas, couronné par le prix des Automnales en 2004. Depu is, ce passionné d’histoire, d’archéologie, de préhistoire , de nature et de sciences a publié près de trente livres. Ces « romans de vie », comme il les appelle, où il s’attache à faire ressentir au p lus près ce que vivent ses personnages, lui ont valu la reconnaissance d’un le ctorat fidèle.
L D E OMAINE
DES ROCHETTES
La Bonne École La Vagabonde de Saint-Ours Les Brûlots de paille
Du même auteur
Aux éditions De Borée
Autres éditeurs
L’Inconnu du Vaccarès La Berceuse de sang La Boumiane La Brouille La Cagnotte de Cyprien La Campagne de Baptistin La Caverne de vie La Grimace du givre, prix Lucien-Gachon 2002 La Mer à boire La Noire Tourmente La Sansouïre du Toquadou La Semaine du gaga La Vengeance de Jean sans Dieu, prix du roman historique de Saint-Bonnetle-Château 2007 Le Douvi Le Mécréant de Saint-Poutouzat Le Mystère du mas du Païen Le Retour au mas, prix des Automnales 2004 Le Sans Gueule Le Secret d’Adrienne Les Brûlades Les Charpentiers du fer *, L’Équerre au coeur Les Charpentiers du fer **, Le Compas du ciel Les Fachines Les Fourches écarlates Les Jumeaux de Malatresque, prix Cabri d’Or 2004 Les Larmes du désert Les Sarments d’Hippocrate
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©
, 2013
MICHELLACOMBE
LE DOMAINE DESROCHETTES
Avertissement
Le récit des premiers mois de guerre en Lorraine fr ontalière est fortement inspiré par les écrits d’Anne-Marie de Moustier,Six mois dans un château aux avant-postes Journal de guerre du 1er août 1914 au 15 janvier 1915, Bibliothèque municipale de Nancy.
« Bonsoir Emma… »
E N RUISSEAU HABITUÉ depuis des siècles à la nonchalance, la Natagne s’étirait paresseusement au fil de ses méandres com pliqués, comme si elle retardait à l’envi le moment où elle se perdrait da ns les flots plus capricieux de la Moselle. Paysage tranquille et verdoyant… En marge des champs labourés et des prés, son cours se cachait pudiquement derrière les roseaux et les joncs vigoureux qui bordaient ses maigres rives. Même si la fraîcheur de l’automne précoce s’était montrée dérangeante tout au long du jour, un soleil pâlot avait réussi à rendre ces premiers assauts plus supportab les aux habitants des villages et des hameaux environnants. L’herbe des p rairies s’était même parée de gelée blanche aux premières lueurs de l’aube ! M ais les Lorrains étaient accoutumés depuis toujours aux aléas clima-tiques d e leur région natale, et c’était avec une certaine fatalité qu’ils acceptaie nt ces premiers frimas. Après tout, ils en avaient vu d’autres, et rien ne contra riait l’ordre des saisons… Alors que le soir tombait, chacun se faisait ainsi une jo ie de retrouver la chaleur de son foyer ou la bonne ambiance du café local. Peu à peu , l’horizon rosissait, taché de quelques nuages plus sombres aux franges mordoré es, et les vignes couvrant les coteaux se teintaient d’ambre et de mi el. L’instant magique où le crépus-cule hésite entre jour finissant et nuit nai ssante… Sur le seuil de l’unique débit de boisson de la bou rgade, Charles Vanémont cogna vivement de la semelle sur la pierre d’entrée , avant de pénétrer dans la petite salle surchauffée où se pressaient les buveu rs. Malgré son bras tordu, il se frotta énergiquement les mains l’une contre l’au tre avant de clamer : « Alors, Edgard… On s’est déjà décidé à remettre le poêle en route ? – Il le faut bien… admit le cabaretier avec un bon sourire. L’hiver approche toujours plus vite qu’on ne croit ! Et je pense que tout le monde s’en est aperçu, aujourd’hui, à Morey… – C’est vrai qu’il a fait frisquet, aujourd’hui. Ma is c’est plutôt normal à cette époque de l’année, n’est-ce pas ? – Sans doute, Charles… admit un petit homme fluet q ui venait d’entrer sur les pas du paysan. Pourtant, on préférerait un temps un peu plus clément, non ? – Pour ceux qui ont du sang de navet comme toi, peu t-être, Jeannet… Mais pour les gens de “chez nous”, les “vrais”, il faut bien que les saisons se suivent à la manière accoutumée ! La fin de l’automne sera to ujours la fin de l’automne, et cela reste l’époque des premières gelées… Ce que vi ennent de nous prouver aujourd’hui même les premières heures du matin ! – N’empêche, intervint un gaillard rougeaud en tira nt en vain sur son mégot éteint et chiffonné, un peu d’hiver moins long et m oins rude, ce ne serait pas à dédaigner, tout de même ! – Tu dis n’importe quoi, Marcel ! Comme si tu ne sa vais pas qu’il faut du froid pour tuer la vermine en terre et pour mieux récolte r l’an qui vient. D’ailleurs, si ça ne te convient pas, mieux vaut que tu ne restes pas au pays. Va donc voir dans le Midi, là où il ne pousse que des cailloux ! – Eh ! Que je sache, les gens n’y sont certes pas p lus malheureux qu’ici, bon
Dieu ! – Fichtre ! Parce que ces gratte-terre se contenten t de peu, à s’échiner sur quelques oliviers, à bouffer des châtaignes ou à tirer du pauvre lait de chèvres plus maigres que la bourse d’un mendigot de chez nous… – T’as sans doute raison, Lucien. Mais moi, dès les premières froidures, il faut que je passe plusieurs couches de bonne laine bien épaisse ! – Petite nature, va… Allez, Marcel, descends donc u ne bonne chope avec nous, pour te réchauffer ! – Non, non, pour moi, ce sera plutôt un verre de vin… Mais pas n’importe lequel, Edgard. Du pinot noir des côtes de Toul, et rien d’autre ! – Est-ce que j’ai l’habitude de te servir de la piq uette, hein ? » La fumée opaque des pipes et des cigarettes épaississait l’atmo sph ère et irritait la gorge et les yeux, mais nul ne songeait vraiment à s’en plaindre . C’était si bon, après une journée de labeur, de s’accorder cette pause quotid ienne auprès de ses amis et des connaissances du village ! Le moment de parler de futilités ou de problèmes plus sérieux, de se raconter les dernières nouvelle s ou les ragots du coin, de plaisanter tout en s’humectant le gosier. Au fil de s discussions et de la bière ingurgitée, le ton montait souvent jusqu’aux limite s de la dispute, mais les véritables engueulades demeuraient rares, et pl us rares encore les bagarres. Ainsi en allait-il, chaque soir, à Morey… Lucien fa isait mine de se plaindre de tout et de rien, Marcel ne perdait pas une occasion de babiller, Charles aimait à s’emporter en usant de sa grosse voix, Jeannet jaca ssait sans cesse comme une commère, et Edgard, en bon cafetier, se g ardait surtout de prendre position et se contentait de servir verres et chope s avec bonhomie. Les deux uniques ampoules électriques ne diffusaien t qu’une lumière jaunâtre et hésitante, mais quelques lampes tempête, accrochées aux poutres noircies, ravivaient un peu la maigre clarté des lieux. Oh ! La clientèle ne se bousculait pas, dans un si petit village, presque un hameau. Guère plus d’une demi-douzaine de personnes, toutes originaires de la com mune, et qui se connaissaient bien. Si Charles Vanémont et Jeannet Buzion restaient accoudés au vieux comptoir en bois, les autres consommateurs s’étaient répartis autour des trois tables patinées qui entouraient le poêle central aux motifs de faïence ternis. Dans l’angle de la pièce au sol de terre ba ttue, un buffet à deux corps faisait usage de vaisselier, mais les verres qui y trônaient ne devaient pas servir souvent, si l’on en jugeait la couche de poussière qui les engobait… Un espace convivial pour les hommes, comme il en existait tan t dans la région ainsi que partout en France. Deux vieillards devisaient paisiblement sur un coin de table, la pipe à la bouche, indifférents aux éclats de voix des autres buveurs. L’un d’eux dressa pourtant l’oreille : 1 « Té ! Ce s’rait pasl’hachepailleur? – Oui, on dirait bien ! Y a pas deux bruits de mote ur dans le canton qui ressemblent à celui de son tas de ferraille… – Des pétarades à faire tourner le lait des vaches ! » Leurs réflexions ne passèrent pas inaperçues, et Charles gronda en rame nant son bras estropié en rebord du comptoir : « Oh ! Les anciens… Arrêtez un peu decâncatter comme 2 des bocates! Le Hans, il a quitté l’Alsace en 1871 pour ne pas devenir Allemand, et c’est tout à son honneur ! Sa voiture n’est pas un tas de
ferraille, mais une Sihtam flambant neuve bien de c hez nous, même si elle est toujours fabriquée à Strasbourg. Dernier modèle, d’ ailleurs ! Une 16 HP type “2-B”, si j’ai bonne mémoire… – Sihtam ? C’est quoi, ça ? – Un modèle de la marque Mathis, de Strasbourg, don t les concepteurs ont trouvé drôle, sans doute, de l’affubler de leur sig le à l’envers… » À son haussement de ton, le silence s’installa, le temps du passage de l’automobile devant le débit de boissons. Puis les commentaires fusèrent : « C’est vrai, Charles. Mais le bonhomme est quand m ême quelqu’un d’un peu bizarre, tu ne crois pas ? – Bizarre ? Non, mais bien un “grand” monsieur ! Un homme d’honneur, à mon sens… Et ce n’est pas parce qu’il s’appelle Hasenfratz et qu’il a un accent germanique qu’il faut lui casser du sucre sur le do s ! – Hasenfratz ou pas, faut avouer qu’il est bien spé cial, l’animal ! Toujours reclus dans cette propriété au-dessus du village, qu’on ne sait même pas comment il a eu les moyens de se l’acheter… » Charles haussa les épaules, mais ce fut Marcel qui répliqua : « J’ai pas trop d’affinités avec lui, parce qu’on ne le voit presqu e pas au village… Jamais à 3 l’église, jamais à l’épicerie, jamais autroc, un vieil ours, quoi ! Pourtant, faut dire que c’était un homme d’affaires qui aurait pu devenir richissime, en restant bien tranquillement chez lui, en Alsace. Ma is il a renoncé à tout afin de rester Français, quitte à abandonner sa fortune et s’exiler ici pour ne pas devenir Allemand ! » Lucien rigola : « Abandonner sa fortune, tu dis ? Tant s’en faut ! S’il passe régulièrement la 4 frontière, c’est qu’il est toujours un gros actionn aire de la S.A.C.M . – Tu en sais, des choses, toi ! – Eh ! C’est que j’ai fait quelques travaux chez lu i, lorsqu’il a repris le domaine de la Ribiette à la veuve Mérigaud… S’il peut vivre de ses rentes, c’est parce que sa mère était parente avec les Koechlin, qu’ell e avait des billes dans leurs affaires, et donc dans la S.A.C.M. Tous les deux à trois mois, il va encaisser 5 une part de ses dividendes à Grafenstaden . » Un nouveau silence, puis Charles Vanémont soupira : « Eh ! Il lui faut bien vivre, non ? – Avec ses revenus, ce ne doit pas lui être bien di fficile ! s’exclama Lucien, amer… Parce que l’usine de Grafenstaden fabrique no n seulement des presses mécaniques, mais aussi des crics et des vérins, des systèmes de roues hydrauliques, des machines à vapeur et des machines -outils, et encore des locomotives de marchandises ! Je vous le dis, moi : le Hans, s’il n’a jamais trop forcé de ses deux bras, il n’est pas à plaindre… – Jaloux, va ! – Parce que tu crois juste qu’on puisse accumuler d es fortunes sans rien faire, toi ? Alors que nous, on s’éreinte du matin au soir pour ne gagner que misère ! Il y a des révolutions qui se perdent, c’est moi qui te le dis ! » Jeannet éclata de rire : « Tiens ! Il y avait longtemps que Lucien ne nous a vait fait une crise d’anarchisme ! » Edgard Noroit, en tenancier des lieux, tenta aussitôt de calmer les esprits, car il détestait que l’on s’échauffât chez lui autour de d iscussions politiques : « N’empêche, il a tout de même de bons côtés, M. Ha senfratz ! Contrairement à