Le don du rien

De
Publié par

Publié en 1977, jamais réédité depuis, Le don du rien méritait d'être remis à la disposition des chercheurs et étudiants, mais aussi du public en général, car il permet de jeter un regard étonnamment frais sur notre époque. En effet, les hypothèses qu'il présente " concernant les activités délirantes qui révèlent l'excès de dynamisme ou de vitalité par lequel l'homme se distingue de la bête : le symbolisme, le jeu, la transe, le rire - et surtout le don. Le don qui, dépouillé de nos idées de négoce, est bien le ''sacrifice inutile'', le don du rien - la meilleure part de l'homme " n'ont pas pris une ride.
Publié le : jeudi 1 mars 2012
Lecture(s) : 73
EAN13 : 9782296485075
Nombre de pages : 218
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Le don du rien
Jean Duvignaud
essai d’anthropologie de la fête
dans la collection Vécues au quotidien ou dans le vif
d’une actualité immédiate, les situationsL’anthropologie au coin de la rue Jean Duvignaud (1921-2007)
a profondément marqué le champ de et les activités de la vie sociale ont
la sociologie des imaginaires sociaux.
un caractère d’évidence qui masque leurAprès avoir été l’assistant de Georges
Gurvitch à la Sorbonne, il fut profes- signification individuelle et collective.
seur à l’université de Tunis, à l’université
François-Rabelais de Tours où il fonda
la section de Sociologie, puis à Paris 7- Une lecture anthropologique de ce
Jussieu. Partout il encouragea ses étudiants à faire preuve d’invention.
quotidien parfois banal permet de
Adomamans Ses travaux sur le théâtre, l’anomie, le don, la fête, le rire continuent à
l’aborder de manière plurielle et trans-Nelly Carpentier nourrir la réflexion. Toute son œuvre est dominée par les figures sociales
de la gratuité, de l’improductif, du « prix des choses sans prix ». disciplinaire et de lui (re)donner un
Anthropo-logiques Toujours, il s’agit de l’élégance de vivre dans le don du rien mais
sens dans la multiplicité de ses contextes.d’un travailleur social d’un rien qui fait toute la valeur de l’existence individuelle et collective.
Thierry Goguel d’Allondans Le sentiment aigu que les meilleures choses de l’existence sont éphé-
mères, jamais cumulées, toujours perdues, mais que dans ces moments
La collection « L’anthropologie au coinDiana du pont de l’Alma culmine le goût de vivre, un enchantement qui ne vaut que de se perdre :
Guy Lesœurs la transe plutôt que la possession ! Attachée aux imaginaires sociaux, de la rue » se veut le lieu de lectures
cette sociologie est sous l'attraction magnétique des évènements clairs-
transversales du quotidien.Histoires de visages
obscurs de la vie individuelle et collective, au crépusculaire, à l'entre-deux,
Patrick Reumaux Elle se propose, notamment à partirà l'indécis, aux ruptures sociales, soutenue par un attrait pour le mystère
des choses, et la résistance des événements ou des actions individuelles à L’anthropologie au coin de la rueHistoire(s) des jouets de Noël de travaux de chercheurs en sciences
entrer dans des schémas utilitaires, fonctionnels ou structuraux. ElleMichel Manson
sociales, de faire apparaître les logiquesprend acte de ce que la condition humaine est faite d'autant d'imprévisible
que de certitude, d'un poids fluctuant de probable et d'improbable. ElleL’Homme sur la photo internes de la réalité ordinaire.
Luiz Eduardo Robinson Achutti est à la fois ouverte au grand large et infiniment sensible aux pulsations
Jean Duvignauddes vies individuelles. (extrait de l’hommage qui lui est rendu par Jean-
La Santé à l’écran Pierre Corbeau et David Le Breton, dans le numéro 3 de Cultures & Chacun des ouvrages de cette collection
Guy Lesœurs Sociétés,
est à la fois d’une lecture aisée,Le don du rienà paraître en juin 2007)
Le social et le sensible accessible à un large public, et
François Laplantine Publié en 1977, jamais réédité depuis, Le don du rien méritait d’une grande rigueur scientifique,
d’être remis à la disposition des chercheurs et étudiants, mais aussi préface d’Alain Caillé
Le sujet permettant ainsi à des spécialistesavant-propos de David Le Bretondu public en général, car il permet de jeter un regard étonnamment
François Laplantine
frais sur notre époque. En effet, les hypothèses qu’il présente des sciences sociales de découvrir des
« concernant les activités délirantes qui révèlent l’excès de dynamismePetit traité de la vraie religion domaines dont ils ne sont pas familiers.
ou de vitalité par lequel l’homme se distingue de la bête : le sym-Guy Ménard 214 pages / 19 euros
Une bibliographie complète etbolisme, le jeu, la transe, le rire – et surtout le don. Le don qui, ISBN 978-2-912868-43-5
dépouillé de nos idées de négoce, est bien le ‘‘sacrifice inutile’’,Produire son œuvre commentée permet à des lecteurs
Remi Hess le don du rien – la meilleure part de l’homme » (présentation de
qui souhaiteraient approfondirl’auteur) n’ont pas pris une ride.
leurs connaissances de le faire
de manière raisonnée.
ISSN 1763-1742
www.teraedre.fr L’anthropologie au coin de la rue
design Gaëlle Junius / couv. & portrait auteur © DRISBN 978-2-912868-43-5
ISSN 1763-1742
© 48 rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie 75004 ParisJean Duvignaud
Le don du rien
essai d’anthropologie de la fête
préface d’Alain Caillé
avant-propos de David Le BretonSOMMAIRE
P ..................................................................................................................................................................... 7
J D D, P D l’ ....................................................... 17
P 1 ............................................................................................................................................................. 35
la coupure
ssonaeiarafecliunocirnvuhtuitleeaueaanégiP 2 ............................................................................................................................................................. 77
l’os et la chair
P 3 .............................. 121
le déf
P 4 ............................................................................................................................................................. 173
le rire
P 5 .............................. 209
la fête, même
6 Le don du rien
iahrcicarrthetrethcehtaaiceiP
David Le Breton et Jean Ferreux, qui dirige les éditions Téraèdre,
me demandent de rédiger une préface, ou une postface, je ne sais
trop, à cette réédition du Don du rien de Jean Duvignaud. Je le fais
avec plaisir, inquiétude et étonnement. Plaisir, parce que c’est un
livre qui m’a fortement marqué quand je l’ai lu, il y a une ving-
taine d’années. Inquiétude et étonnement, parce que je m’aperçois
que quoiqu’ayant beaucoup écrit sur le don en plaçant mes pas
dans ceux de Marcel Mauss, et notamment le Mauss de L’Essai sur
le don – jusqu’à animer une revue qui porte son nom, La Revue
du (Mouvement anti-utilitariste en science sociale) –, je n’ai
pourtant fait aucun usage, au moins explicite, de ces réfexions sur
le don de Duvignaud, qui m’avaient semblé si importantes. Que
s’est-il donc passé ?
Préface 7
amusésfcraeQu’y a-t-il dans ce texte, ou, plutôt, peut-être, que n’y a-t-il
pas, qui fait qu’on l’oublie à mesure même qu’on le découvre et
y adhère ? À coup sûr, pour commencer, une théorie originale du
don, irréductible à toutes celles qui s’affrontent sur le marché des
idées et qu’il est possible de ranger dans quatre grands types.
1. Les théories économicistes, plus ou moins vulgaires ou plus
ou moins distinguées, qui voient dans le don une forme déguisée
de l’achat : achat de contreprestations futures plus importantes
que la prestation initiale, contreprestations matérielles – version
vulgaire – ou contreprestations en pouvoir ou en prestige – ver-
sion distinguée développée par le George Bataille de La notion de
dépense ou par Pierre Bourdieu.
2. Les théories inexistentialistes, pour lesquelles le don n’existe
pas, n’est qu’une illusion, qu’il se réduise au prêt, au partage, à
l’échange social, ou bien, comme, chez Jacques Derrida ou Jean-Luc
Marion, qu’il représente la fgure de l’impossible par excellence. Il
faudrait pour s’égaler à son concept qu’il soit tellement sans cause,
sans intention et sans raison qu’il ne peut jamais être.
3. Les théories secondarisantes, pour lesquelles le don n’existe
que comme réalité seconde, simple sous-ensemble de quelque
chose de plus primordial et plus englobant : la culture, le symbo-
lique, la religion, le sacrifce.
4. Enfn, les théories spécifcistes qui voient dans le don une
réalité sui generis irréductible à autre chose qu’elle-même, et qui
ne s’explique que par elle-même, comme c’est le cas chez Marcel
Mauss et bien d’autres dans son sillage. Le don « sert » bien à
quelque chose, à faire la paix, à tisser le lien social, à partager des
ressources, etc. mais il n’a cette utilité, absolument essentielle, que
parce qu’il ne procède que de lui-même et apparaît comme l’acte
instituant par excellence.
L’interprétation de J. Duvignaud s’inscrit dans le fl de l’œuvre
de M. Mauss et, même s’il ne le dit pas, d’un certain Bataille, celui
qui, dans certains passages de La part maudite, met l’accent non
8 Le don du riensur la visée d’obtention du pouvoir ou du prestige, mais sur le
plaisir, l’ardeur intrinsèque au gaspillage et à la dilapidation. C’est
bien Bataille qu’on croit lire, en effet, lorsque J. Duvignaud écrit
qu’il y a dans tout société quelque chose de plus que la société,
« un excès de créativité sociale sans cesse contenu par un effort
non moins puissant de stabilisation ». Il faut, nous dit-il, faire
l’hypothèse « que la manière dont les sociétés se conservent ou se
reproduisent est inversement proportionnelle à la force qui tend à
les détruire ou à les remettre en question », et il ajoute : « Ce qui
m’intéresse ici, et qui concerne éminemment la fête et son corré-
latif individuel, le rire, c’est le fux d’excès , de vitalité créatrice qui
submerge à certains moments les groupes et les personnes », car
« l’homme ne se réduit jamais à son activité pratique instituée ».
Cette part de dilapidation qui est à l’œuvre dans le don l’appa-
rente au sacrifce. Mais il ne s’agit nullement, pour Duvignaud, du
sacrifce sanglant de la victime émissaire, matrice de la religion,
selon René Girard, ni du sacrifce utilitaire, celui qui accepte de
perdre un peu pour gagner beaucoup, conception que Duvignaud
1 attribue à Mauss. En partie à juste titre. J’ai moi-même soutenu
qu’il convenait d’interpréter l’Essai sur le sacrifce de Hubert et
Mauss à la lumière de l’Essai sur le don, bien plus tardif, et de com-
prendre le sacrifce comme une modalité de l’échange-don (et non
l’inverse comme le veulent les girardiens), un échange-don avec
les dieux et les invisibles. Et bien sûr, dans le don, il y a attente
d’un contre-don. Mais faut-il dire qu’on donne pour recevoir ou,
plutôt, selon l’excellente formule de Claude Lefort, qu’on donne
pour que l’autre, le dieu en l’occurrence, donne à son tour, ce qui
n’est pas vraiment la même chose ?
Sur la critique de la vision utilitariste et mercantiliste du don-sa-
crifce, J. Duvignaud est intarissable. S’appuyant sur sa description
1 Dans A. Caillé, Anthropologie du don, [2000], Paris, La Découverte/Poche, 2007. Sur la
discussion des théories du don, cf. aussi A. Caillé, Don, intérêt et désintéressement. Bourdieu,
Mauss, Platon et quelques autres, Paris, La Découverte/ , [1994] 2005.
Préface 9
assmude l’umbanda (variante simple et populaire de macumba et de can-
domblé) à Fortaleza au Brésil, et de la fête à Chebika en Tunisie où
l’on donne tout le très peu qu’on a, il écrit, notamment à propos
du second cas : « Est-ce un échange, une sorte de marché où l’on
attend une restitution, ce jeu où l’on mange sans manger, où l’on
parle sans parler, où l’on danse sans danser ? Dieu ne répond pas.
Ils le savent, ces gens. Nous seuls, Occidentaux, pensons que Dieu
répond et que toute cette ‘‘dépense’’, ce ‘‘sacrifce’’, ça sert à quel -
que chose. » « L’idée d’un commerce mercantile avec Dieu ou avec
les dieux paraît bien une projection du monde européen. » Ou
encore : « Le sacrifce est un jeu, et l’on y fait don inutile du rien
qu’on possède. » Et Duvignaud conclut sur ce point : « Donner,
c’est perdre. Bousiller. Sans idée de retour ou de restitution. Sans
image économique… Donner parce que l’on est rien et que l’on
donne à rien, surtout pas à cette image divine qu’interpose la
société entre le donneur et le vide. »
On pourrait croire trouver ici certaines analogies avec la vision
de J. Derrida. Le don n’existerait comme tel que radicalement déta-
ché de toute dimension économique, de toute attente d’un retour.
Aussitôt que cette dernière apparaît, le don s’évanouit. Mais la
ressemblance est largement trompeuse. Chez un Derrida, si le don
représente la fgure de l’impossible, c’est parce qu’il est identifé
par lui à la pure soumission au commandement du Tout-puissant
– comme dans le cas d’Abraham acceptant de sacrifer son fls Isaïe
sans en demander la raison ou le pour quoi – ou au pur amour.
Mais chez Duvignaud, on l’aura pressenti par ces quelques cita-
tions, avec le don on n’est ni dans l’amour ni, moins encore, dans
la soumission à une quelconque divinité ou loi, qu’elle soit sociale
ou transcendante. C’est même absolument le contraire, puisqu’il
s’y agit, pour partie, d’aller au-delà de toute visée et même de
toute visée de non-visée comme chez Derrida ou Marion. Du coup,
il n’est même pas exact de dire que dans le don interprété par
Duvignaud il n’entre aucune attente de retour. Bien plus que de
10 Le don du rienl’investissement, du sacrifce ou de la pure et simple dilapidation,
le « don fait à l’invisible », « le don inutile » relève du pari, de ce
pari par lequel « les hommes mettent à l’épreuve d’un cosmos,
perçu comme un foyer diversifé d’indéterminations et de virtua -
lités, leur existence même », un pari « sur un changement possible
dans l’ordre des choses et dans l’organisation des sociétés ». Et si
le pari marchait, alors retour il pourrait y avoir.
Comment comprendre qu’on puisse donner, et tout donner
même et surtout quand on n’a rien, sans rien attendre de déter-
miné ? La réponse générale est indiquée par Duvignaud dès la pre-
mière page de l’ouvrage où il écrit : « On propose ici une ‘‘nouvelle
donne’’ des idées capables d’analyser les manifestations ‘‘a-structu-
relles’’ qui échappent – ou tentent d’échapper – à toute institution
ou, comme on dit, toute ‘‘récupération’’. » Dans l’immersion en
commun, toutes catégories sociales confondues, des pratiquants
de l’umbanda à Fortaleza, ou dans le don du rien dans les fêtes
de Chebika, ce qui est souhaité au premier chef, c’est de parvenir
à un état d’a-structuralité, un au-delà de toute position sociale ou
de tout rôle institué, de tout calcul des moyens et des fns, de la
distinction du bien et du mal, du conscient et du non-conscient
etc. Dans l’umbanda, « des hommes et des femmes de toutes les
classes, des ouvriers jusqu’aux intellectuels, et des paysans aux
employés de bureau, de toutes les races et offciellement attachés
à l’une des religions offcielles, viennent expérimenter des rôles
différents de ceux que leur propose la vie sociale », en quête de
« cette capacité momentanée d’être ‘‘autre chose’’ : une personne
sans personnalité », pour « affronter une libre spontanéité existen-
tielle que ne permet jamais la vie sociale ».
C’est cette quête d’a-structuralité qui est la clé du don du rien à
Chebika, mais c’est dans la transe de l’umbanda, telle qu’analysée
par Duvignaud, qu’elle se manifeste de la manière la plus évidente.
Un des grands apports de Duvignaud, par ailleurs absolument
indispensable à la compréhension de son propos, est la distinction
Préface 11tranchée de l’état de transe et de la possession. La transe est « un
état particulier, distinct de la possession ». À lire nombre d’études
ethnologiques, on a le sentiment, explique Duvignaud, que ce qui
est recherché, c’est la possession. Or celle-ci ne vient qu’après
la transe, et peut aussi bien ne pas venir – « il est important de
chercher à savoir comment la transe peut ne pas s’achever en
possession » – et n’être guère recherchée. Ce à quoi l’on aspire,
c’est d’abord à l’état de transe qui, affrme Duvignaud après Roger
Bastide et Pierre Verger « est un état cherché pour lui-même ».
C’est que le moment de la transe est celui de la dé-structuration,
ou, plutôt, de l’accès à l’a-structuralité. Il est ouvert à tous, à la dif-
férence de la possession qui suppose une longue initiation, comme
dans le cas des terreiros aristocratiques de Salvador où l’on sent,
comme au Dahomey et dans une bonne partie du Brésil, le poids
d’un véritable « clergé » de tradition plus ou moins Yoruba. « La
fréquentation de la transe, au contraire, est ouverte à tous et ne
suppose qu’une initiation minima. » Et J. Duvignaud ajoute : « On
a remarqué d’ailleurs, avec raison, que les cultes de possession
étaient inséparables de l’apparition d’un État dans les sociétés où
ces pratiques s’instituaient. »
On voit ainsi se préciser le propos central de Duvignaud : entre
les rôles sociaux institués conformément à la logique du pouvoir
et des appareils dominants, et l’autre ensemble de contre-rôles
auxquels il est possible d’accéder par le détour de la religion, elle
aussi instituée, il existe toute une série d’états intermédiaires
a-structurels intrinsèquement désirables et auxquels touchent,
selon des modalités et à des degrés divers, tant le jeu que la fête,
la mystique ou le don. Or ce moment de l’a-structuralité, moment
dérangeant, est celui que les sciences sociales s’efforcent de ne pas
voir et qui n’est donc perceptible qu’aux francs-tireurs. « J’allai
à contre-courant, écrit ainsi Duvignaud, d’un mouvement d’idées
qui tente en France depuis vingt ans de ramener l’histoire, le désir
ou l’imaginaire au formalisme d’une logique inconsciente ou à la
12 Le don du riencombinatoire des signes. » On voit bien, au contraire, l’énorme
champ de recherche et de réfexion qui s’ouvre ainsi à ceux qui
prennent au sérieux la puissance de ce désir d’a-structuralité. Et
comment il y aurait à penser ensemble sous cette même rubrique,
outre tout ce que nous venons déjà d’entr’apercevoir, aussi bien la
quête de la délivrance, de la moksa, par les renonçants hindouis-
2tes que les rites communautaires analysés par Victor Turner ou
le désir de faire masse et de se fondre, mis en lumière par Elias
Canetti.
Pourquoi cependant ces analyses si suggestives du Don du rien
ont-elles tendance à s’évanouir, à sortir de la mémoire alors même
qu’elles ont tout a priori pour s’y imprimer fortement ? Peut-être
parce que leur dimension proprement théorique n’a pas toujours
la netteté que j’ai tenté de leur donner ici, du fait qu’elle ne restitue
pas de manière systématique les conceptualisations auxquelles
elle s’oppose et dépasse en effet bien souvent. Surtout, parce que
les descriptions empiriques que nous livre J. Duvignaud sont assez
déconcertantes. Admirables à certains égards : on a l’impression
d’y être, de voir les acteurs des scènes décrites en chair et en os. Et
en âme. Mais, tout autant, à relire ces pages, on s’aperçoit qu’on
ne voit à peu près rien de précis au-delà des notes de voyage, en
quelque sorte de l’auteur. Qu’est-ce qui est donné véritablement à
Chebika ? Qu’est-ce qui circule, donné par qui, à qui ? Est-ce que ce
don d’un peu de nourriture par des gens affamés à d’autres gens
affamés vise en effet à conjurer toute logique d’accumulation éco-
nomique, et en quoi, et comment ? En quoi encore la fête est-elle
une fête ? Sur tous ces points il nous faut largement nous conten-
ter d’impressions, de suggestions, d’esquisses de description.
La raison en est sans doute – et Duvignaud y insiste – que,
précisément, les faits qu’il restitue sont largement impalpables.
Le lecteur est donc un peu comme Fabrice à Waterloo. Tout se
2 V. Turner, Le phénomène rituel. Structure et contre-structure, P , 1990
Préface 13
ufpasse en préparatifs mal coordonnés, en gestes incertains, car
guère ritualisés. On est hors institution, et hors institution rien
n’est clair. À partir d’un certain moment on a bien basculé dans
l’activité festive, mais « personne dans les conversations confuses,
ni maintenant quand on prend à part l’un ou l’autre, ne sait ce qu’il
faut faire. Le concept de la fête ne préexiste pas à la manifestation
vivante : tout au contraire des rites sacrés ou des activités techni-
ques. Que disent-ils ? ‘‘On ne sait pas… », ‘‘les choses se passent
ainsi parce qu’elle se passent toujours ainsi’’. » Pas d’organisateur
véritable, pas de narrateur patenté chargé de dire le sens de l’évé-
nement. C’est donc largement sur parole qu’il nous faut croire
Duvignaud lorsqu’il écrit : « Ces gens, on le sait, ont faim. Vivent
dans la faim. » Mais là, dans la fête, « ils ne mangent pas vraiment.
Ils mordent une bouchée d’un quartier de viande qu’ils passent au
voisin ou jettent derrière eux. Ils jouent à jeter. Ils jouent à per-
dre. » Et encore : « Ils sont venus ici pour jouer à casser ce qu’ils
ont, et ce qu’ils ont compte moins que le plaisir qu’ils trouvent à
gaspiller. »
On est donc là à la fois au plus près et au plus loin de la dimen-
sion aristocratique du potlatch stigmatisée par tant d’analystes au
motif que le consumation de sa richesse par le donateur-destruc-
teur vise en défnitive à aplatir son rival, à l’écraser de sa splendeur
et à affrmer son pouvoir sur lui. Au plus loin puisque ici, de toute
évidence, aucun pouvoir n’est recherché. Quel pouvoir prendre
sur d’autres affamés ? Au plus près aussi du potlatch, pourtant,
puisque à Chebika est radicalement manifesté le refus, même chez
plus pauvres, surtout chez les plus pauvres peut-être, et comme
chez les aristocrates ou aspirants à l’aristocratie, de se plier à la
nécessité matérielle. « Ils sont idiots, dit l’épicier. Ils gaspillent
tout ce qu’ils doivent ! Demain, ils crieront famine... » Et, en effet,
le geste qui donne l’infniment peu qu’on a « enlève à une ou
plusieurs familles la possibilité d’économiser et d’entrer dans le
système de l’économie de marché ». Mais c’est cela précisément
14 Le don du rienqu’ils attendent », conclut Duvignaud. « Ils jouent passionnément
leur dénégation d’un monde ordonné par l’économie de marché. »
Peut-on imaginer en défnitive plus belle réfutation du système
sociologique général de Bourdieu selon lequel la générosité, les
« manières », la capacité à entrer dans le don seraient directement
proportionnelles au degré d’éloignement objectif à la nécessité
matérielle ? À suivre Duvignaud, au contraire, c’est au ras de la
misère, chez les plus dominés comme chez les semi-dominants
ou les dominants qui se refusent à jouer ce jeu, que sourd le don.
La démonstration est-elle défnitivement convaincante ? Peut-être
pas tout à fait, pour les raisons qu’on vient de dire. On aimerait
une théorisation un peu plus robuste encore, une description plus
3dense, plus épaisse. À la Clifford Geertz, par exemple . Mais que
ce texte reste suggestif ! Et combien il nous incite à adhérer au
propos liminaire de Duvignaud : « Le don [avec le symbolisme,
le jeu, la transe, le rire, écrivait-il juste avant], dépouillé de nos
idées de négoce ou de commerce, est bien le ‘‘sacrifce inutile’’, le
pari sur l’impossible, l’avenir – le don du rien. La meilleure part
de l’homme. »
a c
3 Cf. C. Geertz, « La description dense. Vers une théorie interprétative de la culture », in
D. Cefaï (textes réunis, présentés et commentés par), L’enquête de terrain, , La Découverte/ ,
2003.
Préface 15
ianéasimlulslaJ D D, P D l’
« Au long d’une vie combien de fois n’a-t-on pas vagabondé en des
régions – trop vite toujours – où nous sommes perçus délivrés du cercle
vicieux des causalités héréditaires de l’histoire ? Nous donnions alors
à l’être que nous sommes, sans trop le dire ou le savoir, une dimension
infniment possible – création commune parfois d’une humanité qui
échappe à l’espèce. On a tiré de la vie plus que ce qu’elle nous a imposé. Un
accroissement ? Peut-être, et, pour cela, nous ne serons ni jugés ni punis. »
Jean Duvignaud, Le prix des choses sans prix
Né en 1921 à La Rochelle où il s’était retiré, mort en 2007 dans la
ville de son enfance, Jean Duvignaud a profondément marqué le
champ de la sociologie des imaginaires sociaux. Après avoir été
l’assistant de Georges Gurvitch à la Sorbonne, il fut professeur à
Avant-propos 17
tuneavioegnnoeiusnsiauiallual’université de Tunis, à l’université François-Rabelais de Tours où
il fonda la section de sociologie, puis à Paris 7-Jussieu. Ses travaux
sur le théâtre, l’anomie, le don, la fête, le rire continuent à nourrir
la réfexion. Toujours, il s’agit de l’élégance de vivre dans le don
du rien, mais d’un rien qui fait toute la valeur de l’existence indi-
viduelle et collective. Le sentiment aigu que les meilleures choses
de l’existence sont éphémères, jamais cumulées, toujours perdues,
mais que dans ces moments culmine le goût de vivre, un enchante-
ment qui ne vaut que de se perdre. Que rien jamais ne soit acquis,
pas même l’existence, est le prix à payer de la ferv eur. Attachée
aux imaginaires sociaux, cette sociologie est sous l’attraction
magnétique des événements clairs-obscurs de la vie individuelle et
collective, à l’entre-deux, à l’indécis, aux ruptures sociales, soutenue
par un attrait pour la résistance de ces événements, ou des actions
individuelles, à entrer dans des schémas utilitaires, fonctionnels
ou structuraux. Elle prend acte de ce que la condition humaine est
faite d’autant d’imprévisible que de certitude, d’un poids fuctuant
de probable et d’improbable. Elle est à la fois ouverte au grand
large et infniment sensible aux pulsations des vies individuelles.
De là vient, sans doute, ce changement de registre qui fait
se succéder dans son œuvre des morales différentes d’écriture et
d’intelligibilité : la réfexion sociologique, et la construction roma -
nesque (il appartint longtemps au comité de lecture de Gallimard)
– deux centres de gravité irriguant deux manières de peser sur le
monde et de le penser. Le roman puise dans le social, en montrant
la version personnelle qu’en donne un acteur, sans souci de mener
une enquête, de dégager des principes d’analyse. Le sociologue
décrit l’étoffe collective sur laquelle chaque acteur brode le motif
de son existence, mais avec la volonté d’étayer la pensée d’outils
solides, pour ne pas être infdèle à la sinuosité des chemins. Une
biographie n’épuise pas plus la complexité d’une vie d’homme
que le social les ressources qui constituent l’acteur dans
sa relation au monde. D’où la vigilance des sociétés humaines,
18 Le don du rienméfantes devant l’irruption du nouveau, de l’inédit. L’homme
social surveille et cherche à endiguer l’homme passionné, qui
échappe malgré tout aux tentatives de l’inscrire dans une identité
stable, tranquille, repérable. L’homme est toujours plus que lui-
même, et au cours de la recherche, il se dérobe autant qu’il se laisse
découvrir. La légitimité de la connaissance sociologique n’est pas
en question ici, ni la jubilation de la recherche, mais il convient
de rappeler l’infnie complexité du monde et les arcanes confuses
qui orientent les actions collectives et individuelles, l’imprévisible
de leurs conséquences.
Jean Duvignaud est notamment l’auteur de La sociologie du
Théâtre (P ), L’acteur (l’Archipel), La sociologie de l’art (P ),
Chebika (Plon), L’anomie, hérésie et subversion (La Découverte),
Fêtes et civilisation (Actes Sud), La genèse des passions dans la vie
sociale (P ), Le rire et après (Desclée de Brouwer) et tant d’autres,
qui sont des classiques. Personnage multiple : écrivain, L’or de la
république (Folio), L’empire du milieu (Gallimard), dramaturge,
Marée basse (Gallimard), grand voyageur, initiateur d’enquêtes, La
planète des jeunes (Stock), La banque des rêves (Payot), Les tabous
des Français (Hachette), inlassable créateur de revues (Arguments,
Cause Commune, Internationale de l’imaginaire, etc.). Il était pré-
sident de la Maison des Cultures du monde à Paris et dirigeait la
Revue internationale de l’Imaginaire. Ces dernières années, il avait
publié plusieurs ouvrages chez Actes Sud, sous l’égide de son ami
Hubert Nyssen : B.-K. Baroque et Kitsch. Imaginaires de rupture
(1997), Le prix des choses sans prix, (2001), Les octos (2003), Le
sous-texte (2005). Il venait de publier chez le même éditeur La ruse
de vivre (2006).
Chez Duvignaud, « raconter c’est rencontrer » dit Pierre
1Aurégan . Toute son œuvre est une permanente conversation avec
1 Pierre Auregan, Des récits et des hommes. Terre humaine : un autre regard sur les sciences de
l’homme, Paris, Nathan/Plon, 2001, p. 96.
Avant-propos 19
ffuufudes amis, connus ou disparus depuis longtemps, mais dont la voix
le sollicitait toujours, une parole infniment vaste, faite souvent de
souvenirs, d’anecdotes personnelles, de perpétuelles associations
révélatrices de sa curiosité et de sa grande culture. Une méditation
aux dimensions du monde, nourrie d’innombrables voyages et
d’une intuition fulgurante, parfois éloignée des voies communes
de la sociologie, ouvrant des chemins de traverse en braconnant
allègrement au passage. À l’image de celle d’Edgar Morin, il y a
dans cette œuvre une jubilation d’écrire et de penser, une indépen-
dance d’esprit, une indifférence face aux manières traditionnelles
de pratiquer les sciences sociales, et simultanément une immense
fécondité qui dissuade de le classer.
L’écriture de Duvignaud se décline parfois en une série de
questions plus redoutables que les réponses qu’elles pourraient
recevoir. « La réponse, écrivait Maurice Blanchot, est le malheur
de la question. » Jean Duvignaud laisse le lecteur sur une interro-
gation lourde de sens. Sa pensée va son chemin avec une culture
immense et une curiosité que rien ne borne. Écriture plurielle,
fourmillante d’intentions, résolument éloignée de tout esprit de
système, une pensée en mouvement qui épouse la scansion des
phrases et qu’on dirait parfois élaborée au fl de la plume. Tissage
de pensées où se mêle aussi la voix des autres, des compagnons
de route, à travers citations, anecdotes, souvenirs. La lecture d’un
ouvrage de Jean Duvignaud procure le sentiment de mener une
conversation intense au bord de la route.
L’œuvre de Jean Duvignaud est dominée par la fgure du don,
de la gratuité, de l’improductif, du prix des choses sans prix :
l’érotisme, la lecture, l’amitié, l’amour, la pensée, le voyage, etc.
Le théâtre se donne ainsi comme une pure dissipation du temps
dans l’exaltation des émotions, par la plongée dans une histoire
incarnée par des comédiens, qui jouent leur personnage sans en
éprouver les affres, mais en donnant les signes de leurs émois
– plongée dans un imaginaire où chacun participe à sa façon à
20 Le don du rien

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.