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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

Éditée dans la meilleure qualité possible eu égard au caractère patrimonial de ces fonds, conservés depuis de nombreuses années par la BnF, les ebooks de BnF collection sont proposés dans le format ePub, un format ouvert standardisé, pour rendre les livres accessibles au plus grand nombre sur tous les supports de lecture.

À la mémoire de deux malheureux maréchaux calomniés et d’une armée de héros sacrifiée par la faute de son chef

L’ouvrage qu’on va lire, sévère pour les hommes et les choses du passé, s’occupe peu de ceux du présent. Il invoque en faveur de sa libre circulation en France les déclarations si souvent répétées des organes du gouvernement de l’Empereur Napoléon III : que la presse ordinaire n’est pas soumise aux précautions qui régissent la presse quotidienne ou périodique, et que des ouvrages qui ne contiennent aucune attaque directe contre le chef de l’État peuvent circuler librement.

Il invoque aussi ces paroles solennellement prononcées au Sénat, lors de la présentation de la nouvelle loi sur la presse, par M. le président de la Cour impériale de Paris, rapporteur : « Ce sera un honneur pour le gouvernement impérial d’avoir mis par sa conduite le dernier sceau à l’affranchissement du livre. »

Le Drame de Waterloo invoque enfin en sa faveur ces autres mémorables paroles extraites des Œuvres de Napoléon III, rééditées en 1856 à Paris (t. II, p 352) :

Tout citoyen d’une république doit désirer d’être libre, et la liberté n’est qu’un vain mot si l’on ne peut exprimer librement par écrit ses pensées et ses opinions. Si la publicité avait des entraves dans un canton, elle irait porter ses lumières et ses bienfaits dans un autre ; et le canton qui l’aurait exclue n’en serait pas plus à l’abri de ses atteintes. La liberté de la presse doit donc être générale.

PREMIER PRÉAMBULE
Écrit en 1856

Quoi ! écrire encore sur Waterloo ? Mais c’est un sujet épuisé, sur lequel tout a été dit

Pas autant qu’on le croit. En présence du militarisme nouveau et d’une guerre imminente avec la Prusse dans les plaines belgiques, c’est une question plus que jamais à l’ordre du jour. D’ailleurs, y a-t-il eu jamais un sujet historique qu’on puisse dire épuisé ? Quelle histoire a été plus souvent traitée que l’histoire romaine ? L’Allemand Mommsen vient de nous montrer qu’on ne la connaissait pas encore.

(L’AUTEUR.)

J’appartiens à cette génération de Français de laquelle Béranger a dit :

Au son de lugubres fanfares,
Hélas ! vos yeux se sont ouverts.
C’était le clairon des Barbares
Qui vous annonçait nos revers.
Dans le fracas des armes,
Sous nos toits en débris,
Vous mêliez à nos larmes
Votre premier souris.

Je suis né dans le pays même où, à la veille de son entrée en campagne, Napoléon s’arrêta pour adresser à son armée la dernière de ses proclamations et donner l’ordre des mouvements qui servirent de prélude à la journée de Waterloo.

Il traversa alors le territoire de mon lieu natal au milieu de sa garde. Six jours après, celle-ci y reparaissait harassée, décimée, offrant le tableau de la plus effroyable défaite que jamais armée ait éprouvée.

J’eus un oncle qui figura parmi les combattants de cette malheureuse armée. Chasseur de la garde à Leipzig, il était entré en 1815 dans l’héroïque corps des cuirassiers du général Milhaud. Après le désastre, il devait repasser isolé de ses compagnons d’armes, reconduisant intact vers le lieu de ralliement un des trésors de l’armée qu’il avait trouvé exposé à la capture de l’ennemi, dans le désordre de la retraite, au milieu de soldats blessés ou mourants.

Les chemins, les champs et les bois en étaient couverts. Partout des armes abandonnées, des fuyards à la débandade, des blessés faisant retentir l’air de leurs plaintes, demandant des secours et des soins que nul n’avait pu encore leur donner. Plusieurs de ces malheureux, recueillis et soignés par ma mère, furent bientôt massacrés sous ses yeux par des hussards prussiens.

Ces cavaliers étaient les précurseurs des bataillons de Blücher. Ceux-ci s’abattirent le 20 juin, au nombre de plus de 15 000 hommes, au sein de mon lieu natal, mêlant à leurs farouches hourras des cris de mort et de vengeance, lardant, mutilant du bout de leurs baïonnettes les cadavres des malheureux soldats que leurs cavaliers venaient de massacrer. En même temps mon père, garrotté, frappé, insulté par ces furieux, était contraint à leur servir de guide, laissant à leur discrétion ses foyers, où ma mère était traînée par les cheveux, en proie aux menaces de mort de grossiers soudards qui prétendaient obtenir d’elle ce que nul n’avait en ce moment : des vivres, de l’alcool et de l’argent. Telles furent les scènes effroyables qui marquèrent alors les premiers pas sur le sol de la France d’un ennemi victorieux, impatient de représailles, et qui parut sur nos frontières dans toute la frénésie et les appétits qui accompagnent les batailles meurtrières, où les périls, les excitations de la lutte exaspèrent le moral, et où le manque de temps, la nécessité de marches rapides ne permettent guère de satisfaire les besoins physiques. C’est au milieu des récits de ces scènes effroyables que j’ai été élevé. Ils impressionnèrent vivement mon jeune âge, et de ces impressions il m’est demeuré une haine profonde contre les gouvernements militaires, les despotes et les ambitieux qui, dans le seul intérêt de leur grandeur personnelle, se plaisent à provoquer la possibilité d’aussi cruelles calamités.

Aux récits de mon père et de ma mère, à ceux des hommes de leur génération, aux impressions reçues dans mon lieu natal, j’ai joint plus tard les émotions de l’histoire. J’ai lu dans nos annales militaires la relation des évènements mémorables qui s’accomplirent aux bords de la Sambre, à Ligny, aux Quatre-Bras, à Waterloo ; j’ai même parcouru en tous sens, à différentes reprises, le théâtre de ces évènements. J’ai visité les champs, les bois, les coteaux qui furent témoins de luttes gigantesques, les plus acharnées, les plus sanglantes dont l’histoire ait gardé le souvenir. Partout j’ai fait parler les témoins encore vivants de ces luttes, interrogé les lieux, recueilli des renseignements, pris des notes. J’avais comme un pressentiment qu’un jour ces documents me seraient utiles. Ce jour est en effet arrivé pour moi vingt ans plus tard.

Forcé de passer momentanément au-delà de la frontière en 1851, à la suite d’évènements politiques contre lesquels je m’étais cru, comme tant d’autres, obligé de protester, j’ai revu les champs de bataille de l’hospitalière Belgique ; je me suis plu à parcourir de nouveau les lieux chers à ma jeunesse. Ce retour au foyer d’émouvants souvenirs, d’impressions premières, les a vivement réveillés dans mon esprit. J’avais les loisirs de l’exilé, le goût des travaux historiques : je résolus de raconter aussi la campagne de Waterloo et d’utiliser les notes que j’avais prises autrefois. Des chemins de fer nombreux sillonnent aujourd’hui les lieux illustrés par des évènements on ne peut plus mémorables. C’est la route obligée de la France vers l’Allemagne, la Prusse et les États du Nord, et de ces pays vers la France. C’est un coin de terre non seulement curieux à connaître par les grands évènements qui s’y sont accomplis, mais encore par ses sites pittoresques et les merveilles que l’industrie y crée chaque jour. Il deviendra sous peu le rendez-vous des touristes de l’Europe, comme il l’est déjà d’un grand nombre d’industriels et de marchands. J’ai pensé qu’on serait bien aise de posséder, sur des évènements dont on est à même de parcourir fréquemment le théâtre, un ouvrage nouveau, plus complet et plus exact que la plupart de ceux qui existent, et je me suis occupé de cette œuvre.

Selon l’habitude que j’ai contractée pour tout travail historique, j’ai joint à mes souvenirs, à mes notes personnelles, le plus de documents possible et puisés aux sources les plus diverses : il n’y a de bonne histoire qu’à ce prix. Nous indiquons ci-dessous en note les sources auxquelles nous avons eu recours1.

Je ne me suis pas contenté de consulter ou de faire consulter ces ouvrages, ainsi que d’autres que je passe sous silence, afin de ne pas donner une nomenclature trop longue ; je suis retourné à différentes reprises sur les lieux, les plans en main. J’ai de nouveau fait parler des témoins oculaires, et cela aux endroits où l’on avait négligé jusqu’ici d’aller les consulter, et ils m’ont aidé à éclaircir des faits importants qui étaient demeurés obscurs, contestés ou méconnus. Il en a été de même pour certaines assertions dont j’ai pu reconnaître la parfaite imposture. Ce n’est qu’après avoir confronté, rapproché, commenté tant de renseignements divers, ce n’est qu’après un long travail de critique que je me suis mis à écrire. Aussi je me crois autorisé à dire que j’offre des aperçus tout à fait nouveaux sur des évènements qui, depuis quarante ans, avaient été inexactement racontés en France, imparfaitement jugés, et dont les principaux mystères étaient demeurés ignorés.

Des écrivains allemands, les premiers, avaient commencé à éclaircir le grand débat que ces évènements ont suscité ; aussi les ai-je suivis attentivement. J’ai apporté le même soin pour les documents publiés par le maréchal Grouchy, le duc d’Elchingen, les premiers qui aient aussi ébranlé la confiance aveugle qui a été apportée dans les récits que Napoléon a faits de la fatale campagne. Aujourd’hui, il m’est démontré avec la plus parfaite évidence que ces récits sont pleins d’erreurs, de faits controuvés, de suppositions forcées, de versions arrangées après coup, et que presque tous les historiens qui dans notre pays se sont appuyés sur ces récits ont mis au jour des ouvrages dont les principales bases sont à changer dans leur entier.

Selon Napoléon, Ney, Grouchy, la fatalité, la trahison, un concours d’évènements imprévus, sont les seules causes de l’issue de la journée de Waterloo.

De la fatalité, il y en eut beaucoup ; de la trahison, point, ou du moins sans action aucune sur le destin de la campagne : nous le ferons voir. Pour ce qui est du brave maréchal Ney, envoyé à la mort par la furieuse réaction qui suivit le désastre, il lui a été impossible de se justifier ; mais, contrairement à l’espoir de son accusateur, il a trouvé dans la personne d’un de ses fils un puissant avocat. Celui-ci, mû par les plus louables sentiments de piété filiale, a invoqué en faveur de la mémoire de son père des documents officiels, le registre d’ordre de l’état-major de l’armée, les attestations de plusieurs aides de camp ou généraux témoins oculaires des faits ; il a invoqué ces faits eux-mêmes. Il en a été de même de Grouchy. Les documents que tous deux ont mis au jour ont commencé une œuvre de rectification qu’il s’agit aujourd’hui de compléter.

Nous disons qu’ils ont commencé, attendu que, pour tout ce qui est des faits étrangers au commandement des deux maréchaux incriminés dans les assertions de Napoléon, les jugements du duc d’Elchingen et de Grouchy, ceux de ce dernier surtout, doivent être l’objet de quelques réserves. Ne pouvant s’affranchir d’un certain culte pour la mémoire de l’Empereur, Grouchy a cherché à le justifier pour tout ce qui ne le touche pas directement. N’ayant pas scruté avec le même soin les assertions qui concernent les autres généraux, il ne paraît que trop incliné, sur la parole de Napoléon, à leur donner des torts et à leur attribuer une partie des fautes de la campagne.

Jomini, l’un des écrivains militaires que nous avons aussi tout particulièrement consultés, est venu, qui, acceptant les réclamations du duc d’Elchingen et de Grouchy, et ne pouvant supposer que Napoléon ait osé altérer la vérité, arranger les faits sur la leçon des évènements, s’est attaché à concilier leurs assertions réciproques, tâche difficile toutefois, et que pouvait seul tenter un admirateur de Napoléon comme l’était Jomini. La tâche n’a pas été couronnée de succès. Sur de telles données et en se proposant de ménager la mémoire de l’Empereur, il n’y avait pas de solution possible. L’essai de Jomini ne nous a pas moins doté d’un des meilleurs morceaux de critique militaire qui soient sortis de la plume de ce tacticien illustre. Pour les fautes que Napoléon n’a pu entièrement déguiser, il est foudroyant de logique, de démonstration persuasive. Quant à celles qui résultent de la marche des opérations imprimées aux troupes, et dont Napoléon a su décliner la responsabilité, il les constate également, sauf à les attribuer à des causes dont le secret, dit-il, lui est demeuré inconnu. Le secret, il faut savoir le dire, existe dans les lenteurs, les indécisions, les illusions, l’obstination aveugle ou l’inertie du chef de l’armée française, résultat du parfait affaissement moral et physique dans lequel il s’est alors trouvé. Mais Jomini, de même que Grouchy et une foule d’autres hommes qui avaient déifié ce chef et l’avaient cru infaillible sous tous les rapports, étaient loin de supposer un tel affaissement. C’est pourquoi leurs écrits manquent de conclusion, de ces traits de lumière qui portent la conviction et fixent décidément l’opinion. Bons comme documents, comme exemples de lumineuse critique pour certains faits, ils sont insuffisants pour juger l’ensemble des évènements, leurs causes secrètes, les principes générateurs qu’ils ont eus du côté des Français. Il en eût été autrement s’ils eussent admis ces deux faits qui dominent entièrement l’histoire vraie de la campagne de Waterloo : Napoléon en dessous de lui-même, paralysé, aveuglé ! Napoléon, afin de cacher ses défaillances et les fautes graves qu’elles engendrèrent, altérant la vérité !

Le premier en France qui se soit placé franchement sous ce lumineux point de vue est le colonel de Baudus, ancien aide de camp des maréchaux Bessières et Soult, et qui à Ligny, à Waterloo, fut chargé de missions on ne peut plus importantes, et assista aux diverses opérations de l’état-major général de l’armée. Non content de montrer Napoléon tel qu’il le vit alors, c’est-à-dire inerte, mou, irrésolu, aveuglé, il a eu le courage, malgré tout le culte qu’il portait à sa mémoire, de l’accuser ouvertement d’avoir sciemment altéré la vérité. « L’empereur des Français, dit-il, une fois relégué sur le rocher de Sainte-Hélène, s’est constamment étudié, dans ses conversations avec ses compagnons d’exil, à dissimuler les fautes qui l’ont perdu ; il a voulu y déposer un sommaire mensonger de son histoire, à l’usage de ceux qui consentiraient à s’appuyer sur cette base trompeuse pour faire le récit des évènements dont sa carrière a été semée, ou qui auraient assez d’abnégation pour le présenter lui-même à notre admiration comme un être infaillible. » Ainsi parle le brave colonel dans son Introduction aux Études sur Napoléon2, et les révélations curieuses de son livre prouvent qu’il a su se dégager de la base trompeuse qu’il signale et se montrer conséquent avec les principes posés par lui.

Longtemps avant le colonel de Baudus, un écrivain célèbre, Walter Scott, avait porté le même jugement. Mais cet écrivain appartenait à la nation même qui nous avait vaincus à Waterloo, à une nation souvent peu amie de la France. Il écrivait à une époque où celle-ci aimait en général à exalter les hauts faits d’une période de luttes viriles, afin d’humilier, d’amoindrir le plus possible l’autorité du gouvernement anti national que l’étranger lui avait imposé. À cette époque, l’Empire était une cause perdue. Les âmes généreuses qui n’ont jamais flatté que l’infortune se plaisaient à le glorifier en tout, afin de l’opposer comme un écrasant contraste au régime peu prestigieux des Bourbons. On s’appliquait aveuglément à faire d’un homme plus que faillible un dieu ; à tailler sa statue sur les proportions d’une idole gigantesque, sans prévoir qu’un jour cette idole pèserait de tout son poids sur l’esprit, l’âme et le corps de ceux qui l’avaient dressée. On considéra donc avec prévention les judicieuses paroles de Walter Scott, comme étant celles d’un ennemi injuste et passionné. Ces paroles, il est bon de les rappeler, maintenant que le jour de la vérité a lui et qu’on voit où nous ont conduits tant d’éloges exagérés, de panégyriques menteurs, de légendes imaginées à plaisir. Voici donc ce que disait, il y a passé quarante ans, l’auteur de Quentin Durward :

« Il est remarquable que Napoléon, quoique général lui-même et général distingué, n’accorda jamais un tribut d’éloges aux généraux qu’il eut à combattre. En parlant de ses victoires, il vante souvent le courage et l’intrépidité de ceux qu’il a vaincus. C’était une manière nouvelle de faire son éloge et celui de son armée, qui avait remporté l’avantage ; mais il n’accorde jamais aucun mérite à ceux qui le vainquirent à leur tour. Il déclare que jamais il ne vit les Prussiens se bien conduire qu’à Iéna, les Russes qu’à Austerlitz. Les armées de ces mêmes nations dont il ne sentit que trop la force dans les campagnes de 1812 et de 1813, et devant lesquelles il fit des retraites aussi désastreuses que celles de Moscou et de Leipzick, n’étaient, suivant lui, que de la canaille. De même, lorsqu’il raconte une affaire dans laquelle il a remporté l’avantage, il ne manque pas de se vanter que la fortune n’y a été pour rien ; tandis que ses défaites sont entièrement et exclusivement attribuées à la fureur des éléments, à la combinaison de quelques circonstances extraordinaires ou inattendues, à la faute d’un de ses lieutenants ou maréchaux, ou enfin à l’obstination des généraux ennemis, qui, par pure stupidité et de bévues en bévues, arrivaient à la victoire par le chemin même qui aurait dû les conduire à leur perte. En un mot, dans les mémoires de Napoléon il serait impossible de trouver, d’un bout à l’autre, l’aveu d’une seule faute, de la moindre imprudence, à moins qu’elle ne provienne d’un excès de confiance ou de générosité, parce qu’alors on se fait secrètement gloire de ce qu’on a l’air d’abandonner à la censure. Si nous ajoutons foi aux propres paroles de Napoléon, nous devons croire que c’était un être parfait et impeccable ; si non, nous devons le regarder comme un homme qui ne se faisait aucun scrupule, lorsqu’il s’agissait de sa réputation, d’arranger les faits à sa manière sans aucun égard pour la vérité. » (Walter Scott, Vie de Napoléon, tome XIII.)

M. de Lamartine, dans son Histoire de la Restauration, s’est montré également sévère à l’égard du grand vaincu de Waterloo, et nous ne pouvons faire autrement que d’avouer qu’il a été du petit nombre de ceux qui en France ont osé lui reprocher et le désastre et l’altération de la vérité dans le récit qu’il en fait. Ce n’est pas, toutefois, qu’il ait été pour nous d’un bien grand secours. M. de Lamartine, avant tout poète, appliqué plutôt aux effets littéraires d’un sujet qu’à ses démonstrations rigoureuses, a une manière d’écrire l’histoire assez commode. Il n’y cherche que l’occasion de portraits imagés, d’émouvantes et pittoresques peintures, et marche à ce but sans tenir compte de l’exactitude historique, de l’enchaînement des évènements, des circonstances de temps et de lieu, en un mot de cette partie de l’histoire qui, si elle n’en est pas la plus attrayante, n’en est pas moins la plus difficile et la plus indispensable : la critique. Son ouvrage est plein d’anachronismes, de contradictions, de descriptions tactiques et topographiques aventurées, de faits erronés, etc. Une chose, toutefois, nous a frappé dans ses jugements : c’est que, bien qu’il n’administre ni à lui-même ni aux autres la preuve des fautes et des assertions controuvées de Napoléon, il le juge comme si la démonstration de ces choses lui était donnée. Heureux privilège de certains hommes de suppléer ainsi par la révélation intuitive aux lumières, à la connaissance que d’autres n’acquièrent que par un long travail ! Aussi lui avons-nous emprunté quelques-uns de ses jugements, quelques-unes des pages admirables dont il a le secret.

Marcher sur les traces du colonel de Baudus et de Walter Scott et conformément à leur point de vue, formuler les mêmes jugements que M. de Lamartine et les étayer sur tous les genres de preuves, démontrer, en un mot, ce que ces trois écrivains n’ont pu ou n’ont pas eu la latitude de démontrer, telle est la tâche que j’ai entreprise. En la terminant, je me suis affermi dans la conviction que rien n’est moins véridique que les mémoires de Napoléon, notamment pour tout ce qui touche à ses fautes militaires, et qu’avoir recours à ces archives trompeuses et accepter aveuglément l’apothéose qu’il dresse lui-même à sa propre infaillibilité, c’est manquer à la mission de l’histoire. Cette mission nous impose le devoir de déclarer hautement, une fois encore, que Napoléon est la suprême cause du désastre de Waterloo, et qu’il n’a fait que déguiser ou cacher la vérité dans le récit qu’il a consacré à cet évènement.

Voilà le point capital sur lequel je me suis tout particulièrement appesanti dans mon travail. Je l’ai fait tout d’abord par suite du culte que je porte à la vérité, ensuite parce que c’était une occasion pour moi d’apporter ma petite pierre au grand travail de révision et de reconstruction de cet immense édifice de surprise, de grandeur et de séduction politique que notre siècle a vu surgir avec le nom de Napoléon au moment où il s’y attendait le moins, édifice qu’on s’est plu à embellir d’ornements de tout genre, mais faux pour la plupart.

Il n’est pas digne d’une grande nation d’exalter, de déifier un homme au point où l’a été le vaincu de Waterloo, le fugitif de la Bérésina et de Leipzig, le tyran qui ordonna la mort du duc d’Enghien, des pestiférés et des prisonniers de Jaffa, fit fusiller tant d’hommes de cœur qui luttaient contre sa politique, et qui se plut toujours à fouler aux pieds ce que les hommes ont de plus sacré : bonne foi, liberté, morale, humanité. Il est temps de replacer à son vrai rang cet homme et de ne plus faire de son règne une époque incomparable, qui décourage après lui ceux qui se sentiraient aussi portés à accomplir des actes mémorables. La France a eu de tout temps des héros et des grands hommes plus ou moins célèbres selon que les circonstances ont été plus ou moins propices à leur activité, favorables à leur gloire. Les soldats qui ont pris Sébastopol et affranchi l’Italie ne sont pas au-dessous de leurs devanciers. Donc, plus d’idole, de statue démesurée, plus d’apothéose, plus de culte idolâtrique, si ce n’est celui de la patrie commune, qui a su et saura toujours tirer de son sein des hommes supérieurs et à la hauteur de ses destinées.

Puisse mon livre éveiller ces sentiments, inculquer ces vérités aux enfants de la génération actuelle, et leur persuader qu’eux aussi peuvent devenir des héros et qu’il n’est rien dans le passé de mémorable qu’ils ne puissent tenter d’accomplir à leur tour. Oui, ils peuvent tout ce que leurs pères ont pu ; mais qu’ils n’oublient pas que le temps va venir où la moindre vertu civique aura mille fois plus de retentissement et d’hommages que les plus hauts faits de la gloire militaire. Puisse aussi le présent livre servir, sinon de base, du moins d’exemple à ceux qui seraient portés, en racontant la campagne de Waterloo, à imiter la marche critique que j’ai suivie et à prouver mieux que je ne l’ai pu faire combien avait été défigurée en France cette page mémorable de notre histoire. Puissé-je montrer à l’étranger qu’il a été possible à un Français d’être partout impartial et véridique en racontant les désastres dont sa patrie porte encore le deuil. C’est là, pensons-nous, faire bien plus d’honneur à son pays que de s’associer sciemment aux falsificateurs de son histoire. Le vrai patriote n’est pas celui qui égare ses concitoyens par de faux récits, des assertions controuvées, dont la créance en de graves circonstances peut devenir préjudiciable à leurs intérêts. Le bon citoyen est celui-là qui dit la vérité à son pays afin de le prémunir contre de nouveaux malheurs, et qui, placé en face des fautes commises, sait montrer comment et pourquoi elles ont été commises, afin d’apprendre à les éviter désormais. Aussi croyons-nous que l’apparition de notre ouvrage sera saluée avec plaisir par les vrais patriotes aussi bien que par tous ceux qui ont conservé dans leur cœur, avec le culte de la liberté, l’amour de la vérité et du franc-parler, de la bonne et consciencieuse histoire. C’est là l’unique récompense que nous ambitionnons.

Z.J. PIÉRART.

1 Tout d’abord, j’ai consulté :Les rapports que les généraux français, anglais et prussiens firent sur les batailles de Ligny, des Quatre-Bras et de Waterloo, le lendemain de ces batailles ou peu de jours après. J’ai consulté ensuite : les Mémoires de Napoléon, dictés à Sainte-Hélène aux généraux Gourgaud et Montholon ; la critique qu’en ont d’abord faite Gamot, le maréchal Grouchy, le général Jamin, le colonel Heymès, aide-de-camp de Ney ; les réclamations des généraux Gérard, Berthezène et Savary à l’égard de ces critiques ; les nouvelles répliques, les fragments historiques et les observations et témoignages apportés par Grouchy ; les jugements de Jomini, un travail spécial qu’il a écrit en dernier lieu sur la campagne, sa correspondance avec le duc d’Elchingen, fils du maréchal Ney, avec Grouchy, avec le général Monnier. J’ai consulté ensuite : les Victoires et Conquêtes, la France militaire, les mémoires, notes et documents des généraux Drouet d’Erlon, Rogniat, Berton, Delort, du colonel de Baudus, aide de camp de Soult, de Fleury de Chaboulon et du maréchal Marmont ; l’Histoire des campagnes de 1814 et de 1815 de Mortonval, de Beauchamp et du général G. de Vaudoncourt ; celle des Derniers jours de la grande armée, du capitaine Hippolyte Mauduit, ouvrage plein de détails et de faits inédits ; les Histoires de la Restauration de M. de Capefigue, d’Achille de Vaulabelle et de Lamartine. – À la lecture de ces ouvrages j’ai joint celle de la Vie de Napoléon par Walter Scott, et les précieuses remarques sur la campagne de 1815, que cet auteur a empruntées au capitaine John Pringle ; l’Histoire de l’Europe d’Alysson, et les observations judicieuses sur la campagne de 1815 qui y sont contenues. J’ai compulsé aussi la Vie ou Biographie de Wellington, par Maurel ; celles du même personnage de Brialmont, du major Basile Jackson et du capitaine Rochefort Scott ; les Batailles de Waterloo (The battle of Waterloo), de Maxwell, du général Scott, de Batty et de Bowyer. J’ai aussi fait consulter les ouvrages anglais intitulés : An historial account of the battle of Waterloo ; A voice from Waterloo, with a selection from the Wellington dispatches, general orders and letters relating to the battle, by E. Cotton ; W. Siborne, History of the war in France and Belgium ; Fall of Napoléon, by colonel Mitchel ; the History of the King’s german legion, by major Beamish. Je me suis servi des renseignements pris dans la biographie de Blücher (Furst Blücher von Wahlstadt), imprimée à Berlin en 1846 ; de celle qui est contenue dans le t. III de Warnhagen von ense, biographische Denkmales, et de celle de Rauschmitz, la meilleure de toutes. Enfin, j’ai eu recours à l’excellente Histoire de la campagne de l’armée prussienne en Belgique en 1815, de Wagner, ouvrage officiel imprimé à Berlin en 1825, et de la Campagne de 1815, pour faire suite à l’Histoire des temps modernes, d’après les documents du général Grolmann, quartier-maître général de l’armée prussienne en 1815, ouvrage dû au major de Damitz, et traduit de l’allemand en 1840-1841 par Léon Griffon. Cet ouvrage important, avec les notes du général badois de Zech, avec l’Histoire de la campagne de l’armée anglo-hanovero-néerlando-brunswickoise et de l’armée prussienne, attribuée au général Muffling, officier prussien attaché à l’état-major de Wellington, publiée en 1817 à Stuttgard ; cette histoire, disons-nous, avec celle de Plotho, les écrits de Clauzewitz et de Rauschmitz, composent tout ce qui a été publié de meilleur en Allemagne sur la campagne des Cent Jours.
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