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LE FAMILIAL AU CUR DE L'IMMIGRATION

De
290 pages
Cet ouvrage présente la diversité des processus familiaux en jeu, dans la trajectoire migratoire et dans les dynamiques d'insertion. L'immigration mais aussi la participation sociale et la citoyenneté sont une affaire de famille. La comparaison entre le Québec et la France ouvre sur des débats centraux : faut-il s'orienter vers une société multiculturelle ou vers la citoyenneté individualisée, favoriser l'intégration ou l'insertion, miser sur le local ou l'international ?
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de mijec

LE FAMILIAL AU CŒUR DE L'IMMIGRATION
Les stratégies de citoyenneté des familles immigrantes au Québec et en France

Collection Espaces Interculturels Dirigée par Marie-Antoinette HIL Y et Geneviève VERMÈS

Déjà parus

C. CAMILLERI et M. COHEN-EMERIQUE (eds.), Chocs de cultures: concepts et enjeux pratiques de l'interculturel, 1989. J. RETSCHINTZKI, M. BOSSEL-LAGOS et P. DASEN (eds), La recherche interculturelle, tome I et Il, Actes du 2e colloque de l'ARIC, 1989. J. RETSCHINTZKI, Stratégies des joueurs d'awélé, 1991. F. OUELLET, L'éducation interculturelle: Essai sur le contenu de la formation des maîtres, 1991. M. LAVALLÉE, F. OUELLET et F. LAROSE (eds), Identité, culture et changement social, Actes du 3e colloque de l'ARlC, 1991. Lê THÀNH KHÔl, Culture, Créativité et Développement, 1992. F. TANON, G. VERMÈS (eds.), L'individu et ses cultures, Colloque de l'ARlC "Qu'est-ce que la recherche interculturelle", Vol. 1, 1993. G . TAPÉ, L'intelligence en Afrique. Une étude du raisonnement expérimental, 1994. C. LABA T, G. VERMÈS (eds), Cultures ouvertes, sociétés interculturelles. Du contact à l'interaction, Colloque de l'ARIC "Qu'est-ce que la recherche interculturelle" , Vol. 2, 1994. M. FOURIER, G. VERMÈS (eds.), Ethnicisation des rapports sociaux. Racismes, nationalismes, ethnicismes et culturalismes, Colloque de l'ARlC "Qu'est-ce que la recherche interculturelle", Vol. 3, 1994. J. BLOMART, B. KREWER (eds.), Perspectives de l'interculturel, Actes du 4è colloque de l'ARlC, 1994. E. BOESCH, L'action symbolique. Fondements de psychologie culturelle, 1995. Cristina ALLEMANN-GHIONDA (ed), Education et diversité socioculturelles, 1999. Blandine BRIL, Propos sur l'enfant et l'adolescent, 1999. Marie-Antoinette HIL Y et Marie Louise LEFEBVRE (éds), Identité collective et altérité, 1999.

<QL'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0426-3

Michèle VATZ LAAROUSSI

LE FAMILIAL AU CŒUR DE L'IMMIGRATION
Les stratégies de citoyenneté des familles immigrantes au Québec et en France

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA illY 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Cet ouvrage a bénéficié du soutien financier de l'Université de Sherbrooke (Québec) et du Conseil Québécois de la Recherche Sociale (Québec), ainsi que des compétences de Françoise Braud, secrétaire de rédaction à la Revue Européenne des Migrations Internationales (France), pour la réalisation des prêts à clicher et la relecture des textes.

Merci aux familles

rencontrées,

et à ma famille...

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Introduction

FAMILLE ET IMMIGRATION: UNE PROBLÉMATIQUE COMMUNE AU QUÉBEC ET À LA FRANCE

Mener une réflexion sur l'immigration à la fois en France et au Québec s'avère difficile pour plusieurs raisons dont, bien sûr, les différences de contexte social et politique. Alors que la France est une nation ancrée dans une longue histoire, le Québec est une province canadienne dont la différence constitutive, la langue française, si elle repose aussi sur une histoire tourmentée, n'en est pas moins récente. De plus, comparer des processus migratoires qui se produisent sur des territoires aux densités de population aussi différentes représente un défi: comment mettre en parallèle les proportions d'immigrants au Québec avec ceux de France quand on compte sept millions d'habitants d'un côté de l'Atlantique et plus de soixante millions de l'autre? Comment se référer aux seuils de tolérance ou aux processus de mobilité et de régionalisation quand la province québécoise représente à elle seule trois fois le territoire français? Face à toutes ces disparités, cet ouvrage s'attarde sur un élément de convergence entre les deux sociétés: la question des familles dans l'immigration. En effet, il selnble bien que, malgré leurs nombreuses divergences, le Québec et la France partagent une même zone d'incertitudes, de paradoxes et d'enjeux, quand il s'agit de croiser familles et immigration. LA CITOYENNETÉ EN DÉBAT Certes, l'immigration elle-même n'a pas les mêmes consonances d'un continent à l'autre. Immigration de peuplement en Amérique du Nord, elle est constitutive de la majorité de la population depuis trois cents ans et continue à représenter, au Canada, un processus privilégié d'équilibre démographique. Le Canada est un pays d'immigration, fondé par l'immigration et survivant grâce à l'immigration. Plus encore, aux confins des cultures française et anglaise, il est fortement influencé par son puissant voisin, les États-Unis qui représente aussi un pays d'immigration et un modèle dont le Canada a voulu se différencier.

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LE FAMILIAL AU CŒUR DE L'IMMIGRATION

Le Canada bénéficie d'une immigration régulière en provenance de l'Europe de l'Ouest (les Français, les Anglais, les Irlandais, les Portugais, les Italiens, les Grecs), d'une part, des États-Unis, d'autre part, mais accueille aussi, selon les contextes et conflits internationaux, des vagues d'immigrants politiques et économiques: depuis 30 ans, sont ainsi arrivés les réfugiés argentins et chiliens, les Libanais de la guerre, les Égyptiens, les Vietnamiens et Cambodgiens, les boat-people, puis les Européens de l'Est (Roumains, Polonais), les Salvadoriens et Péruviens, les Chinois (dont certains de Hong Kong), les Marocains, pour finir avec les Rwandais, les Algériens, les Afghans et les SerboCroates. Plusieurs générations d'immigrants de diverses ethnies s'y côtoient ainsi de manière très délimitée sur le plan spatial: Ottawa, Vancouver, Montréal sont des métropoles cosmopolites (20 % d'immigrants à Montréal et plus d'Asiatiques que de Britanniques à Vancouver) alors que certaines provinces (l'Alberta, le Nouveau-Brunswick) ou certaines régions (le Nord, l'Abitibi-Témiscamingue) n'accueillent et ne gardent que peu d'immigrants.

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Alors que le Canada accueille une population migrante hétérogène et mobile, la France, si elle s'est construite aussi par des vagues migratoires successives, amenant certains auteurs à parler de la «mosaïque culturelle française », s'est, durant le dernier siècle, spécialisée dans l'immigration en provenance des pays pauvres puis de ses ex-colonies, lors du processus de décolonisation. Immigration visant d'abord à renforcer la force de production française dans les deux après-guerres, elle s'est ensuite transformée, à la fin des années 1960, en flux socioéconomiques entre pays du Tiers-Monde - dont d'ex-colonies pauvres et en transition économico-politique - vers une nation considérée comme riche et en croissance. C'est ainsi qu'aux vagues de travailleurs polonais, italiens et portugais, ont succédé les immigrations en provenance du Maroc, de l'Algérie, du Vietnam et du Cambodge, de l'Afrique sub-saharienne et de Turquie. Les crises économiques vécues par la France, les transformations européennes des frontières et des réglementations, la mondialisation des marchés et le taux de chômage chronique des années 1980-1990 ont apporté de nouveaux regards sur l'immigration en France. Depuis 1974, les orientations politiques et sociales visent à la restreindre, à l'encadrer et à la réglementer, la question des immigrants

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clandestins, les sans-papiers, devenant un problème récurrent de cette fin de siècle. Si l'accueil des immigrants, leur proportion, leur ancrage local, leur intégration représentent des questions politiques majeures en France, entraînant des débats et prises de position nombreuses et virulentes - dont bien sûr celle du Front Nationalfaisant de l'immigration le point clé de son programme politique, le débat, moins violent au Canada, est cependant aussi présent. Et c'est entre le Québec et la Fédération Canadienne qu'il se joue. En effet, la population immigrante se trouve canalisée au travers de la politique d'immigration canadienne qui fixe le nombre et les caractéristiques d'admission au Canada ainsi que les grandes mesures d'accueil et d'adaptation. Mais le Québec a arraché depuis une dizaine d'années la possibilité de mettre en œuvre, à l'intérieur des balises fédérales, sa propre politique d'immigration, c'est-à-dire de sélectionner ses immigrants et de les accueillir et les intégrer à sa façon. Nous nous trouvons ici - et plus spécifiquement dans la fin des années 1990 - devant deux plans d'immigration qui reposent sur deux courants différents: le multiculturalisme pour le Canada et la convergence culturelle pour le Québec. La politique multiculturelle du Canada, adoptée dès 1971, promeut la notion de communautés ethniques, vise la représentativité de ces communautés dans diverses instances politiques et sociales et encourage le multiculturalisme comme modèle de cohabitation pacifique. Si elle est remise en question dans l'ensemble du Canada depuis la fin des années 1980, elle continue cependant à représenter un modèle fort qui se veut unificateur. Les textes québécois (Conseil des Communautés Culturelles et de l'Immigration, 1993), eux, parlent de plus en plus de communautés culturelles plutôt qu'ethniques et d'interculturalisme plutôt que de multiculturalisme. Le Québec, par ses orientations de sélection et d'accueil, insiste sur les nécessaires convergences culturelles entre ces communautés pour mettre en œuvre une participation sociale citoyenne. En particulier, on y trouve la notion de valeurs communes, telles que la démocratie et l'égalité entre les sexes, ou encore on y insiste sur le partage du français, langue commune à promouvoir. Plus encore, les dernières orientations tendent à

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remplacer la notion de multiculturalisme par celle de pluralisme qui renvoie à des diversités autres que celles de la culture ou de l'ethnie ou encore à glisser de l'idée d'interculturel vers celle de la citoyenneté. La nouvelle appellation de .l'ancien ministère des Communautés Culturelles et de l'Immigration en est une belle illustration puisqu'il est devenu le ministère des Relations avec les Citoyens et de l'Immigration, excluant ainsi la notion de communautés culturelles. Pour ces divergences idéologiques, mais aussi du fait d'un contexte politique et social très différent d'une province canadienne à l'autre, le présent ouvrage fait le choix de s'arrêter sur le Québec plutôt que sur l'ensemble du Canada pour tenter une approche croisée du familial et de l'immigration. En effet, si les vagues migratoires et les contextes sociaux et historiques de leur implantation semblent fort différents au Québec et en France, il est aussi important de noter certains points de convergence et la question de la citoyenneté des immigrants en est certainement un. En particulier, bien que les définitions se multiplient et divergent souvent entre les deux contextes et au gré des politiques, il est clair que la participation sociale et politique des immigrants, anciens et nouveaux, représente un enjeu important dans le devenir des deux sociétés. En France et au Québec, cette participation est étudiée et promue au travers de diverses orientations et mesures: on pense au droit de vote des immigrants, à leur participation à des instances locales de prise de décision ou d'animation, ou encore aux programmes d'insertion visant les jeunes et leur accès au travail et à la formation. Quels que soient l'analyse de la situation et les moyens mis en œuvre pour favoriser cette participation, qu'on parle d'intégration, d'insertion ou de citoyenneté, il est notable que la France et le Québec ont un point commun: la question est pensée au travers d'individus. UNE HISTOIRE DE FAMILLES

Et pourtant, dans les deux sociétés, les immigrants arrivent, vivent et font leur place, très majoritairement en famille. En effet, qu'ils soient accueillis pour des raisons économiques, humanitaires ou démographiques, et quel que soit leur pays d'origine, une grande proportion des

Introduction

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immigrants en France et au Québec sont des membres de couples et ont des conjoints-conjointes et enfants ou vont en avoir dans les années qui suivent leur installation. Au Québec, l'immigration actuelle est d'autant plus familiale que la province vise à augmenter la population francophone et à réguler une démographie en baisse du fait d'un très faible taux de fécondité (1,6). Pour cela, la sélection dans les pays d'origine favorise les adultes en âge de travailler et de fonder une famille, tout comme les jeunes familles déjà formées. Ainsi, au Québec en 1996 (MRCI, 1997), on dénombrait environ Il 000 enfants nouveaux arrivants en compagnie de 17 000 adultes, ce qui représente une forte proportion de familles. En France, les mesures prises en 1974 pour la restriction de l'immigration de travailleurs permanents - sauf pour les membres de la CEE - ont ralenti les flux de travailleurs arrivant seuls, dont plusieurs étaient célibataires mais dont plus de la moitié (encore 55,2 0/0 en 1990) avaient leurs conjointes et enfants au pays d'origine. C'est alors le regroupement familial qui a pris la place

prépondérante dans l'immigration française. Ainsi, 90 % des
femmes venues depuis 1974 en France, d'Algérie, du Maroc ou de la Turquie, l'ont fait pour un motif familial (INSEE, 1996). La question familiale est d'autant plus centrale dans l'immigration que les nouveaux arrivants ont souvent un projet migratoire qui est aussi familial: nombreux sont ceux qui viennent pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants, pour leur permettre d'acquérir en terre d'exil une éducation inaccessible au pays d'origine, ou encore pour protéger leur vie et leur enfance comme pour les immigrants des guerres de cette fin de siècle (Libanais, Algériens, Vietnamiens et Cambodgiens, Rwandais, ressortissants d'ex-Yougoslavie, Kurdes et Kosovars, ...). De la même manière, c'est le plus souvent en famille qu'ils s'installent et s'implantent dans leur nouveau milieu de vie: l'école des enfants, le système de santé périnatal, les services sociaux de suivi des familles représentent les premiers contacts quasi obligatoires et qui vont se poursuivre longtemps, avec la société d'accueil. Plus encore, c'est par les enfants que vont s'instaurer des réseaux relationnels qui s'ancrent dans le local (le quartier, la ville, le système scolaire) et qui vont s'ajouter et se croiser avec ceux du pays d'origine et de la famille élargie.

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LE FAMILIAL AU CŒUR DE L'IMMIGRATION

Face

à cette arrivée de familles d'origines et de cultures

diversifiées, les deux sociétés ont ainsi vu naître, dans les vingt dernières années, de nouveaux problèmes sociaux qui touchent les deuxièmes générations d'immigrants. Selon les perspectives, on questionne l'intégration de jeunes nés dans la société d'accueil et éduqués dans des familles immigrantes, on s'inquiète des taux de délinquance et de la sécurité dans les quartiers où ils sont nombreux, on réfléchit à leurs identités métissées, on s'insurge contre les inégalités dont ils sont victimes ou on envisage des processus de discrimination positive et d'accessibilité à des statuts valorisés. Cependant, il est notable que, quelque soit le courant d'analyse privilégié, la famille immigrante est le plus souvent coupée en deux, tant dans la compréhension des problèmes que dans leur résolution sociale. En France et au Québec, l'insertion, l'intégration, la citoyenneté des jeunes se pense en parallèle avec celles de leurs parents, comme si la différence de générations était multipliée de manière exponentielle par le processus migratoire. En fait les parents immigrants - et ce, quelque soit leur pays d'origine - sont généralement perçus et considérés comme traditionnels, accrochés à la culture passée du pays d'origine et incapables de changement alors que leurs enfants sont vus comme entre deux cultures et en mouvances. Nombre d'études et d'interventions portent dès lors sur cet écart théorique entre des jeunes en changement culturel et des adultes aux valeurs et comportements inamovibles! Citons ici les placements des jeunes dans des situations où les parents sont perçus comme incapables de négocier un changement par rapport à la tradition d'origine, ou encore plus récemment, les interventions de médiation au sein des familles qui situent symboliquement jeunes et parents à des opposés culturels. C'est faire fi un peu rapidement des transformations massives vécues aussi par les parents dans l'immigration. Mais c'est aussi masquer les attentes, projets et histoires migratoires qui sont éminemment familiaux. Le seul filtre culturel apposé à la compréhension des dynamiques de changement dans l'immigration vient réduire la compréhension des processus mouvants et interactifs en jeu, tant dans les familles que dans la société d'accueil.

De la même manière, un glissement semble s'instaurer, dans les deux sociétés, entre les processus d'insertion des

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migrants et la normalisation de la dynamique familiale. De manière paradoxale en effet, plus les modalités et mesures d'insertion sont individualisées et masquent l'ancrage familial, plus elles tendent à promouvoir un modèle unique de dynamique familiale, démocratique, égalitaire, basé sur la négociation et visant la promotion des individualités. Ce modèle, familial moderne et typiquement occidental, est aussi décrit par les sociologues comme étant surtout celui de certaines classes sociales, moyennes et supérieures intellectuelles, mais il est présenté et parfois imposé aux immigrants par les travailleurs sociaux et leurs interventions comme le seul viable, efficace et adapté en société d'accueil. Cette prescription sociale à la seule population migrante apparaît d'autant plus paradoxale que, par ailleurs, les structures et dynamiques familiales sont dans les deux sociétés en mutations, dans un éclatement désormais normalisé de la famille traditionnelle. Au Québec encore plus qu'en France, mais dans un même sens, les types familiaux se multiplient et se complexifient: familles recomposées, monoparentales, contractuelles (par concubinage, adoption ou autres modalités) coexistent avec les familles bi-parentales mariées et avec les familles élargies qui se recomposent dans la crise économique. Les histoires familiales en France et au Québec font souvent l'objet de ruptures et de reconstructions avec de nouveaux membres et de nouvelles dynamiques tant relationnelles que sociales. C'est alors comme si on attendait des immigrants qu'ils suivent un modèle par ailleurs mis à mal par les populations nationales des pays d'accueil. Cet ouvrage s'inscrit dans une perspective tout à fait différente puisqu'il s'agit au contraire de saisir, d'identifier et d'analyser la diversité des processus familiaux en jeu dans la trajectoire migratoire et dans l'insertion des membres de la famille. Si l'immigration est une affaire de famille, l'insertion, la participation sociale et la citoyenneté sont aussi des processus qui peuvent être appréhendés sous l'angle familial. Dès lors, la famille immigrante n'est plus seulement un problème pour ses membres ou pour la société, mais elle est aussi, dans la multiplicité de ses parcours et dynamiques, une ressource, le catalyseur qui permet la mise en œuvre de multiples stratégies individuelles et collectives de changement, d'adaptation, de reconstruction identitaire et de citoyenneté. L'ensemble de la démonstration va ainsi s'articuler sur le concept de stratégies

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familiales de changement, d'insertion et de citoyenneté qui permet à la fois de s'éloigner des approches culturalistes de l'immigration et de porter un regard nouveau sur les familles comme médiatrices de changement. DES STRATÉGIES FAMILIALES DE CITOYENNETÉ Si le concept de stratégies identitaires a été largement utilisé et opérationnalisé en ce qui concerne les individus, les stratégies familiales représentent une perspective originale dans le champ interculturel comme dans la sociologie de la famille. Pitrou (1987) utilise cette notion pour analyser les interactions entre sphère du travail et sphère de la vie familiale; pour elle, « reconstituer, au moins partiellement d'où est venue et où va la situation d'une famille, c'est situer les acteurs en jeu, internes ou externes à la famille, comment joue leur pouvoir en interaction avec les autres, et quelles sont les marges d'initiative dont ils disposent, compte tenu des acquis du passé et des champs où se déploie aujourd'hui leur activité ». Dans le domaine interculturel, Gouveia (1994) aborde cette idée en insistant sur la spécificité des façons de faire des familles des communautés culturelles qu'il définit comme «pratiques familiales alternatives, stratégies familiales qui contribuent à la socialisation des parents et de leurs enfants ». De manière plus

précise, Quiminal (1995) explique que « les stratégies familiales
des immigrants, oscillantes, tiraillées, partagées entre deux univers sociaux de référence doivent prendre en compte les possibilités offertes par l'un et l'autre de ces univers ». Quatre recherches, réalisées en France et au Québec, ont permis de développer et d'illustrer ce concept selon les moyens mis en œuvre pour assurer la survie des familles face au changement. La première porte sur les familles de chômeurs de longue durée en France (Vatz Laaroussi, 1996) et a ouvert d'abord sur le concept de stratégies familiales de survie, ensuite sur une typologie de celles-ci: la stratégie des petits boulots, la stratégie de la maladie et la stratégie de la solidarité, ont été identifiées comme des attitudes et façons de faire familiales pour se reconstruire et subsister socialement en situation de précarité. La seconde étude est exploratoire et a été effectuée auprès de familles immigrantes en France et au Québec (Vatz Laaroussi, 1993, 1994). Là encore, elle a permis de construire une

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Il

typologie théorique de ces stratégies familiales d'insertion, distinguant les stratégies offensives de promotion, les stratégies défensives ou de repli sur la communauté ethnique, la famille, le pays d'origine idéalisé ou la religion et les stratégies d'assimilation déculturante, reposant sur la négation des différences vécues comme dévalorisantes et entraînant conformisme et individualisme. Une troisième recherche vise aussi l'identification de ces stratégies familiales, mais cette fois dans un cadre plus spécifique, celui du rapport familles-école au Québec (Vatz Laaroussi, 1996). Cette fois, les stratégies familiales y sont articulées aux stratégies d'implicationcollaboration mises en œuvre par les institutions scolaires. Trois orientations principales guident les familles, parents et enfants, dans leurs rapports avec l'école: la priorité mise sur l'expertise scolaire, la débrouillardise et la compétition. Finalement, une dernière étude - plus large, à la fois empirique et conceptuelle menée au Québec1 puis en France durant les années 1997-2000, a permis de préciser avec des validations multiples auprès des divers membres des familles, les processus familiaux à l'œuvre dans la trajectoire migratoire et leur utilisation dans l'insertion sociale. L'histoire familiale et les statuts sociaux et professionnels au long de la trajectoire ressortent alors comme des dimensions importantes, plus même que le pays d'origine, dans la mise en œuvre des stratégies du «faire sa place en société d'accueil». L'ensemble de ces recherches permet de postuler que les familles construisent, dans le changement, diverses stratégies familiales issues des acquis, expériences, contraintes et ruptures ressentis et portés par chaque membre du groupe familial. Ces stratégies familiales, qui ne peuvent être réduites à un pays ou à une culture d'origine pas plus qu'à un type de structure familiale, infléchissent ainsi pour chacun des membres de la famille (adultes comme enfants) l'occupation du temps, de l'espace, les modalités de communication privilégiées, les pratiques d'adaptation à l'inconnu. Elles sont à l'articulation des
1 Cette recherche a été menée en collaboration avec Pierre-André Tremblay et grâce à une subvention du Conseil Québécois de la Recherche Sociale. Le présent ouvrage réfère à plusieurs passages du rapport qui en est issu et qui a été rédigé sous la direction de l'auteur, avec Lucie Corriveau, Myriam Duplain et Pierre-André Tremblay.

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stratégies de reconstruction identitaire mises en œuvre par chaque membre de la famille pour «faire sa place» et des modalités de négociation du changement dans la famille. Ces stratégies sont, dès lors, le lien construit par le groupe familial entre son passé, son présent et son avenir, mais elles représentent aussi la lecture et la mobilisation familiales du quotidien, la logique qui oriente les pratiques, représentations et attitudes de ses membres. Permettant d'approcher les liens complexes et dynamiques qui se tissent entre l'individu et le collectif, le formel et l'informel, l'instituant et l'institué, ces stratégies familiales, lorsqu'on les identifie dans les familles immigrantes, sont aussi porteuses des différences structurelles vécues tant au pays d'origine qu'au pays d'accueil: différences de classes sociales, différences idéologiques et politiques, différences sexuelles, différences entre les générations. Enfin, il est important de préciser que les stratégies familiales, telles que développées ici, s'articulent théoriquement avec le concept de Nous familial (Hurtubise et Vatz Laaroussi, 1995) construit dans une perspective de microsociologie de la famille. Ce Nous familial, renvoyant à une identité familiale qui n'est ni la somme des identités individuelles, ni leur simple mise en système, ne semble relié ni à la configuration familiale (famille bi-parentale, monoparentale, reconstituée), ni à la culture d'origine. Il est à la jonction des identités individuelles, de couple, de génération, sociales et ethniques portées et promues par chaque membre de la famille, quel que soit son âge et son statut. Il articule des composantes à la fois individuelles et collectives comme l'histoire familiale, les réseaux familiaux et personnels, la sous-culture familiale et devient ainsi la base de laquelle émergent, se construisent et se transforment les stratégies familiales. Il apparaît que ce Nous familial est renforcé par le processus migratoire et que ses fonctions s'élargissent pour les familles immigrantes. Il devient porteur et promoteur du rapport de chacun au nouvel environnement social en même temps que le réceptacle symbolique du patrimoine expérienciel et valoriel lié d'une part au pays d'origine, d'autre part à la trajectoire de migration. Ancrées dans ce Nous familial, enracinées dans l'expérience migratoire et colorées à la fois par le pays d'origine

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et la société d'accueil, les stratégies familiales représentent ainsi un moteur du système familial dans ses rapports avec ses environnements réels et idéels et ont pour fonction, dans la trajectoire de migration, de permettre au groupe familial et à ses membres de vivre au mieux le changement, de trouver une place dans la société d'accueil et d'y agir comme citoyens. Dans ce modèle théorique croisant l'approche psychosociale interculturelle, la perspective interactionniste et les analyses de la sociologie de la famille, ces stratégies d'insertion et de citoyenneté représentent l'aspect synchronique de la trajectoire familiale de migration qui illustre, elle, le processus diachronique suivi par le Nous familial. Privilégiant l'angle familial, redonnant sens à l'histoire migratoire et insistant sur les déterminants structurels du changement et de l'insertion, cet ouvrage vise ainsi à porter un regard nouveau sur les immigrants en France et au Québec, sur leurs modes d'adaptation, d'insertion et de citoyenneté mais aussi sur la diversité et la richesse des ressources et potentiels en jeu. Dès lors, il ouvre sur un questionnement pertinent pour les travailleurs sociaux, les organismes et institutions responsables de l'accueil et de l'accompagnement des immigrants, tant jeunes qu'adultes. Comment prendre en compte cette dimension familiale dans l'intervention sociale? Quelles approches mettre en œuvre pour éviter l'uniformisation des modèles familiaux et la perte des potentiels stratégiques engendrés par la trajectoire migratoire? Comment faire avec les familles immigrantes et leur histoire, plutôt qu'avec des individus sans repères ni références? S'il s'agit là de questions redondantes dans l'intervention auprès des immigrants, l'analyse et la compréhension des stratégies familiales de changement mises en œuvre dans des contextes sociaux aussi différents que la France et le Québec, permettent de poser des pistes originales et pertinentes pour y répondre et construire des interventions innovantes. La première partie de cet ouvrage s'attache dès lors à dessiner la place actuelle des familles dans l'immigration, tant au Québec qu'en France, en s'intéressant d'une part aux politiques et réglementations de l'immigration dans les deux sociétés ainsi qu'aux définitions implicites de l'intégration qui les accompagnent, mais aussi aux modes d'intervention sociale qui y sont mis en œuvre pour accueillir, accompagner et aider à

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l'insertion des immigrants de première et deuxième générations. Des points de divergence mais aussi de convergence sont dégagés, en particulier dans le regard porté sur les familles et leur impact dans l'insertion sociale de leurs membres. Le second chapitre permet une analyse fine des dynamiques familiales de l'immigration en référence aux typologies et modèles construits par les sociologues de la famille. Ces dynamiques sont présentées au travers des concepts de changement, de transmission, et grâce au croisement des analyses de rapports de genres et de générations. Les illustrations, mettant en scène des familles d'origines et de cultures diversifiées, permettent de cerner les interfaces entre le familial et le culturel. Les interactions conjugales et éducatives, les conflits internes et externes à la famille sont aussi des dimensions importantes dans la compréhension d'ensemble des dynamiques familiales. Directement relié à la perspective microsociologique privilégiée, le troisième chapitre vient illustrer l'importance des histoires familiales dans la mise en œuvre des stratégies d'insertion et de citoyenneté en présentant six histoires d'immigration au Québec et en France. Couvrant elles aussi des groupes aux origines ethniques et aux appartenances religieuses variées, ces histoires permettent de développer les divers sens pris par la famille dans la migration et ouvrent sur le chapitre suivant qui construit les différentes stratégies familiales de changement et de citoyenneté mises en œuvre dans l'immigration au travers de leurs composantes dynamiques: le re-découpage des rapports au privé et au public, l'investissement et la mobilisation des réseaux, la conjugaison et la ré-interprétation des histoires familiales et collectives, le jeu des trajectoires individuelles dans un parcours familial de migration. Analysant ces divers modèles de stratégies familiales de citoyenneté et leurs effets, le cinquième chapitre permet d'insister sur l'importance relative des contextes d'accueil en différenciant les stratégies familiales mises en œuvre en France et au Québec. Si les mêmes modèles se retrouvent des deux côtés de l'Atlantique, les politiques, contextes sociaux et attentes vis-à-vis des migrants ont cependant un impact important sur la détermination des stratégies les plus pertinentes et efficaces. Reposant ainsi sur les différences et ressemblances entre les

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contextes et les processus induits, des pistes d'intervention sont finalement analysées et proposées pour réflexion et expérimentation aux travailleurs sociaux, organismes et institutions œuvrant avec les populations migrantes dans les deux sociétés.

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Chapitre

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LA PLACE DES FAMILLES DANS L'IMMIGRATION AU QUÉBEC ET EN FRANCE

UN FAIT FAMILIAL DES DEUX CÔTÉS DE L'ATLANTIQUE Il est intéressant de noter que la plupart des recherches actuelles visant à orienter les politiques et interventions vis-à-vis des immigrants les définissent comme des individus dont le seul univers de référence serait le pays d'origine d'une part, mais aussi une hypothétique communauté immigrante, étrangère ou ethnique dans la société d'accueil, d'autre part. Une recherche synthèse effectuée en 1998 sur l'abord des questions familiales dans l'immigration au Canada montre que lorsqu'il est question de la famille, elle est le plus souvent posée comme un environnement à cet individu et selon les analyses, elle est pointée du doigt comme un frein à l'intégration, comme un lieu de repli sur la tradition et de coupure avec la société d'accueil, comme un espace de dysfonctionnements psychosociaux divers1 ou encore, elle est, de manière paradoxale et plutôt dans les études ethniques canadiennes, portée aux nues comme particularité culturelle et traditionnelle de plusieurs catégories d'immigrants. De la même manière en France, elle est le plus souvent considérée comme responsable des troubles et difficultés vécues par les enfants, parce qu'archaïque ou traditionnelle. Elle est aussi perçue comme tiraillée et morcelée par des chocs culturels insolubles qui expliqueraient des divorces et ruptures entre les enfants et leurs parents. On y parle de familles sous tensions et dans d'éternels conflits, chaque membre ayant des références contradictoires. De manière plus sporadique, certaines études françaises mettront aussi de l'avant des types de structures et de cultures familiales immigrantes qui seraient plus intégrables que d'autres. Finalement, dans les deux sociétés, les chercheurs et les mesures politiques et sociales donnent des immigrants l'image d'individus ballottés par des cultures contradictoires dont la famille ne serait qu'un nouvel

Nous pensons ici aux quelques recherches en cours qui portent sur les violences familiales dans l'immigration.

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élément contextuel de fragilisation et de conflit. La famille immigrante est alors présentée au travers de dimensions uniformisées et stéréotypées qui nient sa diversité et ses transformations, plurielles et multiformes, dans des parcours migratoires singuliers. Les lois de l'immigration d'abord démontrent que la famille est plus qu'un environnement au processus d'immigration, qu'elle en est au contraire un élément constitutif. Au Québec, le processus même de sélection à l'immigration favorise les familles avec de jeunes enfants au travers d'un système de points dans lequel les enfants représentent un plus, au même titre que certaines catégories socioprofessionnelles des parents ou leur niveau de scolarisation. De même, en France, après l'arrêt de l'immigration en 1974, celle-ci est de nouveau autorisée uniquement pour les familles à partir de 1975 alors qu'en 1984, on réaffirme le droit au regroupement familial. Plus encore, la Loi du 24 août 1993 introduit le regroupement familial à l'ordonnance du 2 novembre 1945 affirmant ainsi le droit constitutionnel à la vie familiale. Encadrés par des législations favorables au fait familial dans l'immigration, regardons maintenant comment se traduisent, dans les faits, ces croisements entre immigration et familles sur les deux continents. Là encore, une forte convergence apparaît dans la multiplicité des formes et dynamiques familiales en jeu. Il est clair qu'en France comme au Québec, il est fallacieux - et souvent démagogique - de parler de La famille immigrante, et ce, que ce soit pour la diaboliser ou pour la sacraliser... En France, on distingue quatre grandes vagues d'immigration qui ont chacune des caractéristiques familiales différentes. La plus ancienne est celle des immigrés d'Europe de l'Est et d'Italie, venus en famille au début du siècle, pour des motifs économiques. La deuxième vague, celle des travailleurs de l'après-guerre, s'arrête en 1974. Comme c'est la norme pour les migrations économiques, les hommes arrivent seuls, surtout du Maghreb, et s'installent d'abord dans des foyers. S'ils arrivent célibataires pour la majorité d'entre eux, ils épousent ensuite des conjointes au pays d'origine et environ un tiers de ces hommes mariés ne fait pas venir la conjointe en France, continuant à faire vivre leur famille au pays. Par contre, la majorité d'entre

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eux transformera ensuite son projet individuel de migrationtravail en un projet familial d'établissement grâce aux mesures de regroupement familial. Les hommes en provenance de Turquie, eux, sont majoritairement mariés avant leur arrivée en France et font venir, en majorité aussi, leur famille. Finalement, le cas des Portugais de cette vague est particulier puisque tant les hommes que les femmes sont venus pour travailler et qu'ils ont majoritairement fondé leurs familles en France avec des conjoints et conjointes du pays d'origine. La troisième vague, marquée par la restriction de l'immigration de 1974, en est surtout une de rapprochement familial pour les femmes et enfants d'Algérie, du Maroc et de Turquie alors que les femmes du Portugal et d'Espagne, arrivant seules ou plus souvent avec leurs conjoints et enfants, déclarent immigrer pour travailler. Cette troisième période est aussi celle de l'arrivée des réfugiés du Sud-Est asiatique, le plus souvent accompagnés non seulement de leurs conjoints et enfants mais aussi de leurs parents, fratrie adulte, etc. De plus, c'est alors aussi que la France accueille des étudiants mais aussi des réfugiés des pays d'Afrique noire francophone. Parmi ceux qui sont arrivés célibataires, un sur trois l'est encore à la fin des années 1990, et seulement un sur cinq s'est marié et a laissé sa femme au pays d'origine. Les autres conjointes sont toutes présentes au titre du regroupement familial et la grande majorité des femmes originaires d'Afrique noire vivent en France au sein d'une famille nucléaire. La polygamie dont il est tant question pour ces populations ne concerne en fait qu'une faible minorité de l'ensemble des immigrants de cette partie du monde et représente surtout un échec du projet familial tel que vécu dans l'immigration en France (Quiminal, 1995). Enfin, la quatrième vague des années 1990, toujours fortement influencée par le regroupement des familles du Maghreb, de Turquie et d'Afrique, concerne aussi les immigrants et réfugiés des guerres qui ont suivi la destruction du Bloc de l'Est. On y retrouve, cette fois quasi-toujours sous forme de familles, des immigrants d'ex-Yougoslavie, de Roumanie, de Pologne mais aussi d'Iran, d'Irak et tout dernièrement du Kosovo. De plus, il est notable que les caractéristiques de ces populations nouvellement arrivées changent par rapport à leurs compatriotes précédemment immigrés. Leur niveau scolaire et professionnel d'avant l'immigration est souvent plus élevé que

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celui des premières vagues, cette dimension étant particulièrement importante pour les immigrants des guerres quittant un milieu urbain. Il en est de même pour les femmes du Maghreb et de la Turquie qui se marient au pays d'origine avec un immigrant de longue date, parfois un adulte de la deuxième génération en France. Ces femmes ont pratiquement toutes été scolarisées durant leur enfance, au minimum durant 6 ans, et plusieurs ont un niveau de fin de secondaire ou même supérieur. Signe de changement dans les pays d'origine aussi, elles sont nombreuses à avoir travaillé avant l'immigration et parfois avec des qualifications qu'elles retrouveront difficilement en France. Il est notable que ces nouvelles jeunes familles migrantes se trouvent ainsi dans une dynamique fort différente de celle de la vague précédente: ces jeunes femmes scolarisées et ayant déjà eu accès au marché du travail vont chercher à se former en France et à y travailler; les rapports avec les conjoints, eux-mêmes socialisés de longue date en France, seront liés à l'évolution à la fois des individus, des cultures et des structures dans les deux pays. Suite à une recherche menée en 1999 auprès de jeunes familles issues de tels regroupements familiaux, Cohen-Émerique et Munoz démontrent qu'au prix de concessions réciproques et dans la mise en œuvre d'un projet familial commun, ces couples réussissent le plus souvent à équilibrer leurs attentes tout en maintenant des liens forts avec la société d'origine et en adhérant à certaines valeurs et comportements de la société d'accueil. On retrouve, dans cette dernière vague, un autre cas de figure familial très nouveau avec les jeunes femmes de la deuxième génération dont la famille est originaire du Maghreb et de Turquie, qui ont été scolarisées et socialisées en France, qui souvent y travaillent et qui permettent l'arrivée de leur nouveau conjoint du pays d'origine. Il est notable que si le niveau scolaire de ce dernier est souvent plus élevé que celui de ses compatriotes immigrants des vagues précédentes, les attentes et exigences de la conjointe de qui dépend, cette fois, le projet migratoire et familial, seront elles aussi fort différentes et souvent plus explicites que celles de leur mère. De manière globale, il est alors important de souligner quelques unes des grandes transformations structurelles de l'immigration familiale en France. Ainsi, deux tiers des adultes algériens et marocains entrés en France depuis le début des années 1980 sont d'origine

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citadine, succédant à l'émigration massivement rurale des travailleurs d'après-guerre. De la même manière, après les journaliers analphabètes des premières vagues, ce sont des immigrants aux situations scolaires fort diversifiées qui arrivent maintenant. Si en 1997, 41 % des adultes algériens et 31 % des Marocains ne sont jamais allés à l'école, toutes générations confondues, les nouveaux arrivants se distinguent aussi par leur niveau de scolarité: les Algériens et Marocains, hommes et femmes, arrivés après 1974, ont poursuivi des études au moins jusqu'à 20 ans pour respectivement 33 % et 50 % d'entre eux. Sur l'échelle scolaire française, les immigrants en France tendent donc à occuper des positions de plus en plus diversifiées qui doivent nuancer l'imaginaire français des années 1980 sur la famille immigrante: parents analphabètes et issus de milieux ruraux, incapables d'aider leurs enfants à l'école, etc. Il en est de même sur le plan de la fécondité de ces familles puisque les nouvelles familles immigrantes n'ont plus en moyenne que trois ou quatre enfants, soit bien moins que la génération précédente. Précisons aussi que nombre de jeunes issus de l'immigration en France forment un ménage mixte: si ce fait familial est particulièrement fort pour les Maghrébins et les Portugais, il est aussi plutôt le fait des garçons de la seconde génération qui forment une famille avec des jeunes Françaises. La question des familles mixtes, si elle n'est pas centrale dans cet ouvrage, sera cependant analysée au travers des stratégies familiales de changement-citoyenneté mises en œuvre. L'étude des stratégies de ces nouvelles familles permettra de mieux saisir plusieurs des processus mis en œuvre dans le parcours migratoire et dans l'insertion. Au Canada, et plus précisément au Québec, si nous tentons de saisir quelques caractéristiques de ces populations en plus de leur ethnie ou de leurs déterminants migratoires (la guerre et la pauvreté essentiellement associés au rêve américain dont le Canada représente un succédané), il est notable que les immigrants, réfugiés ou indépendants, arrivent essentiellement en famille et qu'il s'agit plus souvent de jeunes familles (avec bébés ou enfants au primaire). Selon l'analyse du recensement de 1991 (Lamotte, 1997), la proportion des ménages comptant au moins un parent immigré est de 15°A> par rapport à l'ensemble de la population québécoise. Les immigrants représentant au total 9 % de cette population, il est notable que