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LE FANTASME DE FIN DU MONDE

De
240 pages
Quelles distinctions métapsychologiques pourront être faites entre les délires de fin du monde, où " le monde entier qui disparaît sous la douleur " est le signe avant coureur d'un effondrement et les rêves de fin du monde. Ces rêves sont-ils traumatiques ou réalisateurs de désir de destruction ? A partir de la notion de désinvestissement, il s'agira ici de filer les destins de cette libido désinvestie, énergie libre, en stase, source d'angoisse, de désunion des pulsions et de destructivité mais aussi de sublimation.
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Le fantasme de fin du monde
Psychanalyse, destruction et création.

Collection Études psychanalytiques
La collection Études Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors "école", dans la psychanalyse.

Dernières parutions
Roseline HURION, Les crépuscules de l'angoisse, 2000. Gabrielle RUBIN, Les mères trop bonnes, 2000. Françoise MEYER (dir.), Quand la voix prend corps, 2000. Gérard BOUKOBZA, Face au traumatisme, Approche psychanalytique: études et témoignages, 2000. Karinne GUENICHE, L'énigme de la greffe. Le je, de l'hôte à l'autre, 2000. Jean BUISSON, Le test de Bender: une épreuve projective, 2001. Monique TOTAH, Freud et la guérison, 2001. Radu CLIT, Cadre totalitaire etfonctionnement narcissique, 2001.

Katia Varenne

Le fantasme de fin du monde
Psychanalyse, destruction et création.

L'Harmattan 5-7, me de ]'Éco]e-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 102]4 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-2118-4

SOMMAIRE

AVANT-PROPOS..

.9

Chapitre I. LE FANT ASME DE FIN DU MONDE: UN DÉSINVESTISSEMENT OBJECT AL GÉNÉRALISÉ? .. .21
DÉSINVESTISSEMENT ET PLAISIR/DÉPLAISIR... 23 ÉVOLUTION DE LA NOTION AUTOUR DE 1911...27 DE L'ÉTENDUE DU DÉSINVESTISSEMENT...28 DÉSINVESTISSEMENT ET NARCISSISME.. .30 DE L'UNITÉ DU MOI...33 DÉSINVESTISSEMENT ET DESTINS DES PULSIONS...35 DÉSINVESTISSEMENT ET IDENTIFICATION...37 DÉSINVESTISSEMENT ET SUBLIMATION...39 DÉSINVESTISSEMENT Er DÉLIAISON.. .41 AVENIR DU CONCEPT DEDÉSINVESTISSEMENT...42 Chapitre II.

RÊVES

DE FIN DU MONDE...45

QUELLES FIGURATIONS PEUVENT PRENDRE LES RÊVES DE FIN DU MONDE ?..52 LE REFUS INFANTILE ET MUTIQUE DE L'ÉVÈNEMENT...54 LE CHAOS DE LA NATURE COMME EXPRESSION DE LA DUALITÉPULSIONNELLE...56 LE RÊVE RETROUVE L'IMAGE SENSORIELLE D'ORIGINE...58 CAUSALITÉ EXTERNE OU INTERNE... 60 CONCLUSION...66

Chapitre III. DÉLIRES DE FIN DU MONDE...69
PREMIER TEMPS D'UNE RENCONTRE: LA MUSIQUE...73 DEUXIÈME TEMPS: DÉSINVESTISSEMENT / DÉSUBLIMATION...74 SIGNES AVANT -COUREUR D'UN EFFONDREMENT: IMAGE DÉFORMÉE DANS LE MIROIR ET FRAGILITÉ NARCISSIQUE... 76

PARTIE MAUVAISE ET HYPOCONDRIE... 83 UNE FIN DU MONDE IMMINENTE... 85 LA VIERGE SANS TËTE ; FRAGILITÉ DES OBJETS INTERNES ET AUTONÉANTISATION PSYCHIQUE...86 CONCEPTUALISA TION DE LA CONCEPTION: TRINITÉS ET FONCTION SYMBOLIQUE...99 CONCLUSION...102

Chapitre IV. FANTASME ... 105

DE FlN DU MONDE

ET DÉFORMATION

LÉONARD DE VINCI: L'INSOUMIS DE LA FORME.. .105 VARIATIONS SUR LES FORMULATIONS D'UN FANTASME

-Les dessins du déluge.. .106 -Une mère dans le déluge.. .114 -Du désobjectal.. .116 -Fossilisation et réflexivité psychique.. .121 -De la question du traumatisme.. .123 FORMESET DÉFORMATION...125 -Physionomie et déformation... 126 -Jeux avec les formes.. .129 -Dysmorphisme -Hybridation -Métamorphose -Polymorphisme et planches de dessins...134 -Planche des chats. ..134 -Oscillation métaphoro-métonimique.. .136 -Condensation et points de contact.. .137 -Images composites.. .141 DÉFORMATIONET CARICATURE...l44 DÉFORMA TION ET ÉVOLUTIONISME...149 DÉFORMATIONET SYMBOLIQUEDU MAL...156 CONCLUSION...1OO

6

Chapitre V. FANTASME DE FIN DU MONDE ET ABSTRACTION

...165

CUBISME ET PSYCHANALYSE:

une nouvelle

façon de

penser l'objet. Un sein cubiste chez Freud... 168
POSITION DU PROBLÈME AU XXe SIECLE...172 FIN DE L'ART EN RÉFÉRENCE A L'IDÉALISATION... 174 PRÉHISTOIRE ET ABSTRACTION: FIN OU DÉBUT ?.. 178 HISTORIENS D'ART ET ABSTRACTION...180 ABSTRACTION Er EINFÜHLUNG... 182
KANDINSKY,

un tableau à l'envers. .. 188
.198

Conclusion..

Chapitre VI UNE FIN DU MONDE INTIME DANS L'IDSTOIRE LE SUICIDE DE S. ZWEIG...201
CONCLUSION.. . . .215

:

BIBLIOGRAPHIE... .221 INDEX DES NOMS PROPRES...233 INDEX DES NOTIONS...235

7

AVANT-PROPOS.

L'ambiance" changement de siècle" de l'époque actuelle incite à appréhender le fantasme de fin du monde en l'associant à la question angoissante de ce qui va devoir prendre fin ou être détruit, pour que du nouveau surgisse à l'orée de ce XXle siècle, mais aussi de ce qui reviendra de cette destruction dans le retour du refoulé au cours de ce siècle.1 En fait le fantasme de fin du monde est un défi au temps et les formes mythiques ou religieuses sous lesquelles il nous a été transmis, transcrites par des civilisations les plus lointaines, apparaissent comme des visions prophétiques de leur propre disparition en même temps que témoignages fragmentaires de leur existence. La façon d'appréhender les multiples formes du fantasme peut être la marque du siècle qui se termine dont une des particularités est d'avoir inauguré des modes d'investigation qui dépassent les méthodes descriptives en élaborant des modèles significatifs de pensée, cherchant causalité aux phénomènes en même temps que leur mise en sens. La psychanalyse est de ceux-là, référant le symbolique
1 Pour exemple on peut se souvenir qu'en avril 99 les Américains ont nommé "Apaches" les hélicoptères meurtriers envoyés au Kosovo, du nom des tribus guerrières qu'ils ont pris le temps d'exterminer à la fin du siècle précédent, ce qui semble un exemple type d'un retour du refoulé par identification à l'ennemi vaincu.

manifeste à sa double face cachée; cette perspective née de la construction métapsychologique freudienne fondée sur les concepts de refoulement et d'inconscient orientera toute la recherche qui suit du côté de la subjectivité: mon propos ne sera pas la fin du monde mais la fin de la représentation du monde. Sous quelle forme le fantasme de fin du monde arrive-t-il aujourd'hui à l'oreille du psychanalyste? On sait que Freud a ouvert une discussion à ce propos au début de ce siècle, en 1911,2 en donnant sens à la forme délirante de ce fantasme; en fait son observation ne venait pas d'une expérience clinique directe mais de la lecture du livre écrit par le Président Schreber, "Mémoires d'un névropathe"; cette discussion découlait des particularités données par le président Schreber à propos de sa croyance délirante en "une catastrophe cosmique" qui mènerait à une "destruction inéluctable" en prenant "la forme d'épidémies dévastatrices, de tremblement de terre, de déluge ou du retrait de la chaleur solaire."3 Il ressort de ce texte de Freud que le fantasme sous sa forme délirante serait une projection sur le monde extérieur d'une destruction du monde intérieur, affectif, fantasmatique du sujet qui délire. Freud centre alors ce passage autour de la notion de désinvestissement objectai, en particulier sur l'étendue du désinvestissement pouvant aller jusqu'à la perte de l'intérêt général... Cette option va lui poser quantité de questions, et ceci au vu de certaines certitudes d'alors concernant la théorie de la libido, en particulier que cette dernière ne pouvait être qu'objectale. Ce texte centré sur les difficultés de ce cas particulier de paranoïa et insistant sur la solution mégaiomaniaque, orientera les recherches du côté d'une libido qui peut
2 Freud S. Remarques psychanalytiques à propos de l'autobiographie du Président Schreber, in Cinq Psychanalyses. PUF, p. 319. 3 D.P. Schreber. Mémoires d'un névropathe. Ed. du Seuil. Points. 10

réinvestir le moi et donc sur la question du narcissisme, les recherches ultérieures sur ce sujet aboutissant en 1914 à " Pour introduire le narcissisme". Le développement du domaine psychopathologique en même temps que l'accès en milieu psychiatrique de l'écoute psychanalytique a rendu possible l'expérience directe et clinique de ce genre de délire, expérience d'où est venu mon intérêt pour ce fantasme né de l'écoute d'un délire de fin du monde chez une jeune patiente hospitalisée, le fantasme se présentant alors comme une croyance absolue à la réalité d'une fin du monde imminente. Si le propos tiendra compte des descriptions et définitions de la psychiatrie classique et touchant par exemple à la mélancolie, pathologie où le fantasme est souvent présent, - sous la forme ultime par exemple du syndrome de Cotard devenu rare même à I'hôpital psychiatrique -, et si le propos théorique se centrera sur la notion de désinvestissement du monde objectaI, il essayera essentiellement d'ouvrir des questions à partir de repérages transférentiels particuliers d'une cure dont l'horizon se situerait plus dans l'aspect schizoïde du fantasme de fin du monde; ceci au sens où dans les mouvements destructeurs de la psychose, la " schize" met moins en cause un clivage entre bon et mauvais objet qu'une opposition entre désinvestissement schizoïde et ré-investissement paranoïde : en effet, la question du narcissisme, plus reprise par les auteurs, tourne, elle, autour d'un ré-investissement, car même s'il s'agit du moi, c'est tout de même d'un retour hypertrophié de l'investissement libidinal sur le moi dont il est question dans la mégalomanie du Président Schreber. L'intérêt pour ce thème délirant a attiré mon attention sur d'autres expressions du fantasme en particulier sur les rêves de fin du monde racontés par des patients en analyse n'ayant pas eu affaire à la psychiatrie, ou encore sur des représentations graphiques ou picturales comme les dessins du Déluge de Léonard de Vinci ou les peintures Il

représentant le Jugement Dernier de Michel-Ange à la Sixtine, de Signorelli à Orvieto ou de Jérôme Bosch, ouvrant alors le questionnement à la problématique de la sublimation. L'intérêt des modes d'approche et de progression particuliers de cette recherche qui consistent à sélectionner un fantasme pour ensuite le comparer dans diverses formes, peut être de permettre une confrontation métapsychologique du même fantasme dans des expressions psychiques différentes comme le délire et le rêve, intérêt que Freud n'avait d'ailleurs pas manqué de repérer en réservant dès " L'interprétation des rêves" un chapitre intitulé: " Rêves et maladie mentale" dans lequel il cherchait analogies et différences entre ces deux modalités psychiques. La notion de fantasme se prête bien à ce genre de procédé, Freud ne disait-il pas des" formations fantasmatiques" qu'elles peuvent être comparées à des" sangmêlés", "qu'elles approchent tout près de la conscience, restent là sans être troublées aussi longtemps qu'elles n'ont pas un investissement intense mais sont renvoyées dès qu'elles dépassent un certain niveau d'investissement,"4 cette description met en évidence une labilité topique 5 des fantasmes leur permettant d'être constitutifs de matériaux conscients et inconscients et d'être reconnus comme" degrés préliminaires de la formation du rêve et du symptôme. " La notion de fantasme ouvre à une dimension d'espace psychique, selon la définition du vocabulaire de psychanalyse, le fantasme est" un scénario imaginaire qui figure, de façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l'accomplissement d'un désir et, en dernier ressort,

4 Freud S. L'inconscient, in Métapsychologie, Partie VI, Les rapports entre les deux systèmes. 5 Cette "labilité topique" a orienté le fait de garder l'orthographe ordinaire du mot fantasme, il serait effectivement compliqué de l'écrire "phantasme" chaque fois que celui-ci est reconnu inconscient. 12

d'un désir inconscient" 6, désir bien sûr de celui ou ceux qui fantasment. Le fantasme est donc expression de désir, soumis à la censure et aux processus primaires qui ont le pouvoir de déformer, de distordre toute réalité du monde; au titre de réalisation de désir, le fantasme est présent dans le travail du rêve aux deux extrémités du processus, lié au désir inconscient et à l'élaboration secondaire, aussi bien assumé par le sujet que projeté sur le monde extérieur. Les rêves de fin du monde ont en eux-mêmes un intérêt en tant que modèle d'approche, parce que le rêve, comme le donne Freud à différents endroits et notamment dans son article sur" L'intérêt de la psychanalyse" 7, est" le paradigme normal de toutes les fonctions psychopathologiques ", et aussi parce que depuis son" Interprétation des rêves ", Freud a fait du rêve" la voie royale" et le modèle de toute expression qui, se donnant à l'aide d'un matériel manifeste, s'interprète à partir d'un double sens caché. Le scénario du rêve de fin du monde, comme celui du délire ou des représentations picturales des peintres, utilise souvent comme figure" manifeste", objet de la mise en scène, un événement cataclysmique naturel, comme tremblement de terre, inondation, incendie, des éléments donc de la nature sous forme de ses chaos; ce qui mène à se poser des questions sur le "monde" dont il s'agit, le "monde" étant en soi un objet on ne peut moins défini, lié à quels désirs? Pourquoi serait-il en chaos ou détruit? Certains rêves montrent le rêveur en fuite, par rapport à la catastrophe mise en images et font ainsi penser à une catastrophe venue du monde extérieur, qui le rattraperait et à laquelle il chercherait à échapper, en courant ou en se figeant, en s'enfouissant ou en s'aveuglant marquant là aussi un repli narcissique, ce qui situerait ce genre de rêves dans le
6 Laplanche J. et Pontalis J.B. Vocabulaire de la Psychanalyse. Paris. PUF. 1968. 7 Freud S. L'intérêt de la psychanalyse. 1913, in Résultats, idées, problèmes. I. PUF. 1984, p. 194. 13

registre traumatique. Mais alors de quel traumatisme serait-il question? Si les grands malheurs humains sont souvent venus de catastrophes naturelles et si Freud a posé la Civilisation comme recherche de protection contre ces catastrophes; s'il est vrai que la civilisation montre une recherche de maîtrise sur les phénomènes naturels, et ceci depuis les pratiques magiques jusqu'aux découvertes scientifiques les plus récentes; si la civilisation va dans le sens d'une domestication du temps et de l'espace à la fois dans des périmètres et des rythmes socialisants où une relative fixité des repères spatio-temporels participe au sentiment de sécurité; si à la rythmicité naturelle (jour/nuit, saisons) a été rajoutée une rythmicité symbolique, du calendrier par exemple, il y aura toujours une inadéquation entre ce que I'homme attend en un lieu et un temps donnés et ce qui se passe; cette inadéquation est sans doute à l'origine d'un sentiment de non-maîtrise, d'impuissance mais n'explique toutefois pas la dramatisation contenue dans la peur ou la prédiction de la "fin du monde", - rattachée par exemple à la fin d'un millénaire avec connotation culpabilitépunition surnaturelle -, ni ce qui serait sous-jacent à induire un rêve de fin du monde. L'idée d'un déterminisme interne du fantasme émerge et rejoint la notion spécifiquement psychanalytique de "monde psychique interne ", ou de "réalité psychique" induite par la notion de désir indiquée dès la définition du mot fantasme et impliquant celle d'investissement mais aussi ici de désinvestissement libidinal. Le chaos mis en scène apparaîtrait alors comme un bouleversement interne des investissements libidinaux, objectaux de la personne qui fantasme ou, plus précisément, ferait intervenir un moment négatif de l'investissement objectaI hic et nunc, pris dans la répétition transférentielle de la cure. Les éléments du monde seraient alors symboliques d'autres objets, infantiles.

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Dans ce contexte de la cure analytique, le mot "fin" prendrait alors une dimension pulsionnelle; cela nécessitera de retranscrire le mot" fin " dans les termes de la métapsychologie freudienne et de le réinterroger dans sa dimension spatiale et temporelle intra-psychique ; difficulté première si l'on se réfère à l'inconscient dont l'affirmation classique soutient que le temps n'existe pas pour lui. Le fantasme a par ailleurs un aspect d'économie psychique, en effet un processus psychique qui consiste à exprimer un désir en le transformant en fantasme évite de passer ce désir en acte, il est donc processus détournant le pulsionnel de son assouvissement direct: le fantasme de fin du monde, détournant l'acte vers des scénarios fantasmatiques, permet de métaboliser les pulsions, en particulier de destruction et par rapport au destin de la pulsion, et à la possibilité de déplacement, il est d'autre part un moyen terme permettant à la pulsion de destruction de ne pas se retourner sur le moi lui-même. Dans le domaine de la cure analytique, c'est exactement en cet espace du fantasme, évitant tout passage à l'acte que le "travail" psychique se fait; si la psychanalyse a peu de prises sur les traumatismes externes, son efficacité vient essentiellement du travail possible sur le pulsionnel mis en éveil par tout traumatisme, et l'éveil du pulsionnel est traumatique en soi; en fait ce travail porte essentiellement sur les façons de métaboliser le déplaisir, un travail du négatif en somme et c'est essentiellement de lui dont il sera rendu compte ici. En tant que possibilité dans cette perspective économique, le fantasme de fin du monde correspond à la nécessité et à la définition que donne Freud du culturel8 d'être un renoncement pulsionnel; en même temps il est un détournement ou un déplacement de la pulsion et va pouvoir se retrouver dans différents développements sublimatoires comme l'art, la religion, la philosophie. La reconnaissance de ce fantasme à un niveau autre qu'individuel ( des rêves ou
8 En particulier dans Malaise dans la Civilisation. PUP.

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des délires) permettra de situer le sujet dans son contexte culturel. En rappelant l'idée générale de Freud, selon laquelle toute production humaine a une même source dynamique: décharger l'individu des tensions produites par les pulsions, on peut se demander si les productions impliquant le fantasme de fin du monde permettent de soulager un peuple de ses tensions destructrices; par exemple à propos de la culture égyptienne on peut observer une coïncidence entre l'apparition de prophéties apocalyptiques et les périodes d'invasion étrangère: comment la violence, conséquence des persécutions d'un moment de l'histoire, peut-elle être" contenue" ( au sens économique du terme) dans ces productions culturelles concomitantes? Dans cette perspective d'" économie psychique" est venue l'idée de s'interroger sur les figurations qu'ont pu donner certains artistes du fantasme comme Léonard de Vinci avec ses dessins du Déluge effectués l'année même de son exil définitif en France; l'intérêt s'est alors porté sur la dextérité du dessinateur ayant fixé à la pointe de son crayon certains moments très personnels de ses propres désinvestissements objectaux, moments de violence interne ayant donné mouvement à la forme; cet aspect pulsionnel

inscrit une rupture avec les illustrations classiques, plus
orthodoxes, de la dimension religieuse du Jugement Dernier interprétée sous ce titre par Michel-Ange, Lucas Sigorelli ou Jérôme Bosch. Ces moments de violence interne amèneront à se réinterroger sur l'utilisation de la stase libidinale notamment dans l'activité sublimatoire qui utilise cette libido désexualisée mobile et déplaçable. Notons aussi que dans pratiquement chaque chapitre apparaîtra la notion d'exil, comme si la pensée et la créativité n'étaient jamais aussi libres, déplaçables que lorsqu'elles sont délestées de leurs lieux et objets familiers: il s'agit aussi là d'une trame d'écriture personnelle.

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Dans ce contexte nous est venue l'idée d'un chapitre sur la "déformation" et un autre sur l'" abstraction" comme concepts à la recherche de représentations figuratives à la limite du figurable ; ceci en se demandant si ces procédés créatifs ne sont pas des moyens termes économiques trouvés par les artistes pour éviter la dangerosité du désinvestissement objectaI ou la transformation de l'investissement en haine, en permettant de continuer un relationnel imaginaire avec l'objet dans une aire transitionnelle de créativité et suivant différents procédés selon les époques: torturant l'objet dans sa forme dans les caricatures apparaissant à la Renaissance ou même en se passant tout bonnement et avec désinvolture de l'objet comme dans les théorisations sur l'art abstrait de Kandinsky annonçant" la logique d'une forme sans objet" et cultivées à outrance dans la Modernité du XXe siècle. Une place doit être faite à l'aspect de nostalgie "fin de siècle" se concentrant dans des mouvements de pensée, annonçant par exemple rien moins que la fin de l'art ; mouvement déjà lié à l'apparition de l'abstraction, concurrençant le figuratif, mais aussi à un sentiment actuel d'épuisement du créatif. Il faut noter l'orientation de Jean Clair, directeur du musée Picasso et organisateur

d'expositions - comme: "L'âme

au corps ", présentant

l'évolution de l'art parallèle à celle des sciences; ou à la Biennale de Venise 1995, l'exposition:" Identité et altérité ", rassemblant portraits et auto-portraits peints au cours de ce siècle -, allant à l'encontre des idées présentant le XXe siècle comme celui de l'abstraction et tendant au contraire à démontrer que ce siècle est celui d'une recherche d'identité, comprenant l'altérité dans la figuration. Cette démarche mérite réflexion et peut être d'importance pour ressourcer l'inspiration du XXle siècle qui commence. Cette notion de fin de l'art comporte la dangerosité de fixer des normes de jugement, comme le Beau idéal par exemple, entravant toute possibilité de nouveauté créatrice.

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Cette notion de fin de l'art se trouvait déjà chez Hegel et peut sans doute être rapprochée de celle de fin de l'histoire représentant une société fixée dans un idéal, (idée reprise par A. Kojève, J. Hyppolite, ou F. Fukuyama), et situant le mot" fin" dans le registre des idéaux. L'option de privilégier la dimension psychanalytique évidente en référence à la clinique, sera à réfléchir quand le propos s'élargira vers ces autres domaines de la culture; et ceci dans le sens d'un champ psychanalytique qui se définit à partir de sa théorie et de sa technique et qui cherche à s'ouvrir à d'autres champs, ici par le biais d'un fantasme, qui peut être individuel ou partagé au sein d'un groupe d'individus. Dans la partie traitant de la culture se présentera le danger d'aller" appliquer" des grilles interprétatives de la psychanalyse à des domaines qui ne sont pas initialement les siens, domaines ayant souvent leurs propres grilles interprétatives: historiens d'art, exégètes religieux, sont souvent réfractaires à toutes interprétations étrangères; cette perspective d'une" interaction" entre la psychanalyse et d'autres champs culturels, dont l'instigatrice a été le Professeur Sophie de Mijolla, ne manquera pas de soulever certaines questions au vu des spécialistes de ces différents champs pour cerner les difficultés méthodologiques de ces approches nécessitant une certaine prudence dans le maniement de l'analogie. Toutefois, sans tomber dans le travers de la "psychanalyse appliquée", il semble évident que tout " signifiant" circulant dans la culture, signifie quelque chose de l'inconscient de celui qui le donne à entendre ou à voir et fait résonner quelque chose dans l'inconscient de celui qui le reçoit; enfin, les résonances que peut produire un rêve, un délire à entendre, un tableau à voir, un texte religieux à lire peuvent ouvrir à une plus grande compréhension du fonctionnement psychique: il s'agit là d'une intuition freudienne donnée à propos de la création littéraire et selon 18

laquelle les œuvres d'art pourraient servir de modèles de compréhension des processus primaires à l' œuvre dans les rêves, sous-entendant que les artistes ont une endoperception de leur fonctionnement psychique.9 En ce qui concerne l'art, il s'agira dans la majeure part de ce travail, de la création picturale, des représentations formelles des dessins et de la peinture permettant de revisiter la théorie freudienne de la sublimation. Ce choix de donner importance au pictural n'est pas guidé uniquement par intérêt personnel venu d'une famille dans laquelle les objets de "valeurs" étaient essentiellement des tableaux, mais aussi du fait du point de départ de cette recherche qui se situait dans un délire et dans les rêves; nous cherchions du côté d'un archaïsme de l'image, plus proche de la représentation de chose, donc de l'inconscient, les secrets de ce pulsionnel destructif. Ceci explique la place minime laissée à la création littéraire, en particulier l'absence des écrits de science fiction; nous pensons en particulier au roman attachant de Philippe Dick, " Dr Bloodmoney " ou à " Malville" de Robert Merle, qui en soi pourraient faire l'objet d'une recherche. A été abordée toutefois l'œuvre de S. Zweig parce que la vie de cet auteur et sa proximité avec la psychanalyse se prêtaient à l'étude des pulsions autodestructrices. De même les textes religieux ont intéressé notre sujet parce qu'ils se présentaient essentiellement sous forme de " visions" apocalyptiques.

9 Freud S. La création littéraire et le rêve éveillé, in Essais de psychanalyse appliquée.

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I LE FANT ASME DE FIN DU MONDE:
UN DÉSINVESTISSEMENT OBJECT AL GÉNÉRALISÉ?

La notion de désinvestissement objectaI a été associée par Freud au fantasme de fin du monde en 1911 dans son texte sur le Président Schreber ;1 en fait, dans cet écrit, en portant son intérêt sur le narcissisme expliquant la mégalomanie de ce cas de paranoïa, Freud, a minimisé l'aspect pathologique et négatif du désinvestissement objectaI et a orienté certains bouleversements théoriques concernant la théorie de la libido des années qui vont suivre. Cette notion de " désinvestissement" sera reprise dans notre recherche comme point de départ, pour élucider les soubassements psychiques du fantasme. Elle n'a pas été choisie uniquement par souci d'originalité en traitant d'une notion peu retenue comme concept dans les théorisations post-freudiennes, -sauf sous la forme du " désobjectal " ou de la "fonction désobjectalisante" sous la plume d'André Green et dans tous les travaux concernant" le travail du négatif "-, mais surtout parce que les cas cliniques présentés, en particulier de psychose, semblaient relever plus de cette notion moins traitée que la question du narcissisme.

1 Freud S. Remarques psychanalytiques à propos de l'Autobiographie du Président Schreber, in Cinq Psychanalyses. PUF, p. 263.

En effet le narcissisme, tout en étant une conséquence du désinvestissement des objets reste du côté de l'investissement, même si c'est régressivement celui du moi dont il est question dans la mégalomanie, ceci au sens où l'énergie libérée des objets, - même si elle est "désexualisée" comme Freud le dira plus tard -, trouve alors un arrimage. Il s'agira donc de différencier investissement du moi dans la paranoïa et désinvestissement des objets et du moi dans des manifestations plus schizoïdes. " Investir-désinvestir" désigne un couple de mouvements contraires et essentiels marquant la relation de l'être humain à son entourage: à ses objets dira la psychanalyse qui associe ces deux mouvements à d'autres notions comme celles de libido, de pulsion ou plus simplement de quantum d'affect, les spécifiant alors comme mouvements libidinaux, mouvements pulsionnels ou affectifs dans le domaine plus général de l'énergie et d'une dynamique psychique. Cette énergie, dans ses fluctuations, nécessite en fait, au nom d'une "économie psychique", de trouver un " objet" ou des objets sur lesquels s'arrimer; la question du désinvestissement se situe donc du côté du manque d'arrimage ouvrant au danger, toujours en suspens, d'une accumulation de cette énergie déliée - due à une libido non investie ou désinvestie -, où s'entrevoit cette" stase de la libido", observée dans la clinique comme grande créatrice de tension et source d'angoisse mais qui en sa qualité d'énergie libre et désexualisée peut être aussi la plus déplaçable et transformable.. . Si le verbe" besetzen" signifie en allemand " occuper", "investir", en français il signifierait plutôt "envahir par l'encerclement une place fortifiée". L'ambiguïté du terme (utilisé ici sous la forme de son verbe, parce que plus mobile, plus inscrit dans une dynamique, que l' "investissement" déjà plus installé) dans le domaine du psychisme, apparaît vite du fait de son origine guerrière, 22

ambiguïté marquée par le fait que l'objet à investir n'est pas d'emblée place conquise ou soumise, et qu'une résistance de sa part est possible. Du fait d'autres sens déviés, d'autres ambiguïtés peuvent apparaître: du côté de " l'investissement d'un pouvoir" dont on ne sait de quel côté ce pouvoir se situe, celui du sujet sur l'objet ou de l'objet sur le sujet, ou encore de "l'investissement de capitaux" rendant l'aspect économique du phénomène investir-désinvestir; ces différents sens induisent donc des notions comme résistance, pouvoir ou valeur de l'objet en question qui ont leur enjeu dans le mouvement de désinvestissement. L'ambiguïté de ses notions dans le domaine psychique nécessite d'en définir les rapports avec l'intra-muros psychique et nécessite d'approfondir la notion métapsychologique freudienne de l'" économique", en particulier dans son aspect ontogénétique. En effet, si chez l'enfant très jeune, - pour prendre l'évolution générale de chaque individu -, l'investissement est lié à la dépendance à un objet réel, - mère ou substitut subvenant aux besoins -, la particularité de cet " objet" d'avoir le pouvoir de s'absenter, va nécessiter pour l'enfant la possibilité d'en inscrire une trace dans sa mémoire, trace lui permettant une continuité dans l'investissement de cet objet qui peut être absent. L'investissement d'objet deviendra alors celui d'un objet fantasmatique, d'une représentation. C'est là la véritable ambiguïté de ce que l'on appelle l'objet, en psychanalyse.

DÉSINVESTISSEMENT ET PLAISIR / DÉPLAISIR.

La possibilité d'investissement de l'objet - externe et fantasmatique - va dépendre de la notion de plaisir; ce plaisir est lié aux satisfactions obtenues de l'objet externe, mais celles aussi obtenues d'un objet fantasmatique; le désinvestissement est, lui, lié à un déplaisir provoqué par l'un ou l'autre de ces objets, posant la question d'un 23

désinvestissement possible de l'objet réel externe tout en gardant un objet fantasmatique interne investi, qui peut être inconscient. La continuité des investissements n'est rendue possible que du fait d'une certaine homéostasie du fonctionnement psychique imbriquant ces différentes composantes. Cette homéostasie de fonctionnement, but essentiel de l'appareil psychique, dans la nécessité d'établir un équilibre des excitations, est, surtout dans les premiers temps de l'évolution, d'abord dépendante de la bonne ou mauvaise régulation de l'objet réel et en particulier du rythme rencontre/absence; tout ce qui s'inscrit comme trop de déplaisir, soit lié à la rencontre, soit à un trop d'absence, ou même à un trop de présence, pourra induire une dimension négative liée à l'objet, et être source de désinvestissement ou de rejet, deux termes que nous essayerons de différencier. Freud a donné l'augmentation de la tension, de l'excitation, comme cause du déplaisir; l'abaissement de cette tension étant au contraire source de plaisir. La possibililité d'investir et d'écouler l'énergie est donc du côté de l'abaissement de la tension et du plaisir, tout en comprenant les aléas de toute relation d'objet, alors que la nécessité de désinvestir se situerait du côté de l'augmentation de la tension et du déplaisir. Un premier schéma de la dynamique psychique donné par Freud, mettait en évidence le travail permanent de l'appareil psychique à maintenir la tension psychique à 0 ; à ce schéma succéda un deuxième faisant une certaine" concession à la vie" et donnant l'image d'une psyché capable de supporter un minimum de tension, donc de déplaisir; l'appel à l'objet sous-tend en effet que ce dernier puisse apporter une certaine satisfaction, la possibilité de supporter une tension de plus en plus importante permettra de différer cette satisfaction; ceci à la condition toutefois d'une certaine coordination entre attente et satisfaction pour maintenir une certaine" homéostasie du fonctionnement" dont va dépendre" l'existence de l'objet" dans la psyché et la qualité de cette existence. 24