Le fardeau de la mondialisation en Afrique

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Ce livre offre une interprétation unitaire des problématiques du développement, de l'inégalité, de l'écosystème, de la dette extérieure en Afrique. L'auteur met en discussion, de manière critique, deux hypothèses apparemment antithétiques sur les perspectives du développement : d'un côté l'idée selon laquelle il faudrait promouvoir davantage la croissance économique ; de l'autre celle qui préconise plutôt la voie de la décroissance économique.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
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EAN13 : 9782296237643
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Aux jolies jeunes femmes, Nadine et Clara Naima

Les mythes de la croissance et de la décroissance et l’enjeu du développement pour l’Afrique

Kwame Nkrumah – premier président du Ghana indépendant et personnalité d’envergure dans le processus de décolonisation comme dans le parcours vers l’unité africaine au cours des années cinquante et soixante du siècle dernier – nourrissait l’espoir de voir l’indépendance politique déclencher une cascade de nombreux autres avantages, à commencer par une croissance économique soutenue. Cet espoir ne s’est pas avéré prophétique : le continent reste divisé, fragile et tributaire de façon asymétrique de l’extérieur. Au cours de la phase turbulente et dynamique de la mondialisation, quand d’autres régions du monde enregistraient des taux de croissance économique sans précédent, l’Afrique, elle, est restée stagnante. En Afrique, le revenu par habitant est resté, au cours des années quatre-vingt-dix, pratiquement identique à celui des années de l’indépendance, dans les années soixante, alors que d’autres régions ont vu s’élever le revenu par habitant, les taux d’alphabétisation et la qualité de la santé des personnes. Pendant les années quatre-vingt-dix, presque la moitié des Africains vivait avec à peine un dollar par jour et trente pour cent des pauvres du monde vivaient en Afrique (pourcentage supérieur à celui des années soixante). L’Afrique, comparée aux autres continents, présente des résultats très modestes également pour ce qui concerne les indicateurs sociaux du développement, comme l’alphabétisation, l’espérance de vie à la naissance, l’accès aux services sanitaires. Dans une grande partie du continent, en 7

moyenne un enfant sur cinq meurt avant cinq ans ; plus de 250 millions de personnes n’ont pas accès à une eau salubre et potable, un nombre presque identique d’individus n’a pas accès aux services sanitaires, environ 150 millions de jeunes ne savent ni lire ni écrire, un quart seulement du total des filles est inscrit à l’école primaire. Le VIH/SIDA est en train de décimer des générations d’Africains : l’espérance de vie à la naissance s’est abaissée, cas unique dans l’histoire en l’absence de guerres déclarées, de vingt ans, en ramenant dans certains cas la situation à celle des années cinquante du XXe siècle, avant la conquête de l’indépendance politique. À cause de cette même pandémie, les enfants orphelins représentent jusqu’à quinze pour cent de la population dans les zones les plus touchées. Les taux de croissance enregistrés peuvent même parfois être négatifs, comme c’est le cas dans plusieurs pays de l’Afrique australe. Dans d’autres régions du monde, les pays exportent des quantités croissantes de biens manufacturés et de services ; les économies africaines, en revanche, continuent à exporter essentiellement des biens primaires, incapables de diversifier leur appareil productif ou d’être autosuffisantes. L’Afrique, qui représente moins de deux pour cent du commerce mondial, participe très marginalement à l’intégration commerciale. Ces chiffres et ces données statistiques ne sont plus l’apanage du milieu restreint des spécialistes chercheurs en la « matière » et, désormais, ces sujets sont à l’ordre du jour pour les médias et les politiques et pour le grand public. Si l’on use et abuse de ces données, on risque de raisonner – trop souvent par slogans – de croissance, de développement, de décroissance et de post-développement sur l’avenir de l’Afrique et du monde. Dans un souci de clarté, il nous semble utile de définir, d’entrée de jeu, notre position à cet égard. La croissance est un phénomène qui se distingue du développement. 8

L’idée de croissance, c’est-à-dire l’image globale que celle-ci reflète de notre monde, de ses aspirations et de son mode de fonctionnement, correspond à une vision unidimensionnelle et « économiciste » (la « manie de la croissance », pour reprendre le terme forgé par Ezra Mishan, l’un des principaux critiques des coûts de la croissance économique au cours des années soixante-dix, dans son célèbre ouvrage de 1967, traduit à tort en italien sous le titre Il costo dello sviluppo (Le coût du développement), qui peut donner lieu à une confusion terminologique que l’on retrouvera dans des titres d’autres essais consacrés au thème et traduits de l’anglais en italien). L’analyse économique a défini et mesuré la croissance économique en concentrant son attention sur l’augmentation quantitative de la dotation de capital et sur l’augmentation de la production nationale. Comme l’a écrit Giorgio Ruffolo, dans son livre La qualità sociale (La qualité sociale), publié par Laterza en 1985, un indicateur comme le Produit National Brut a été utilisé de manière inadéquate par les économistes et, surtout, par les hommes politiques à propos de contextes incomparables et de réalités non quantifiables selon les critères de l’économie de marché (capitalistique), à laquelle l’arithmétique de la comptabilité nationale reste indissolublement liée. Les indicateurs de croissance économique ont fait l’objet de nombreuses critiques au titre des limites définitoires de la représentation de la réalité des transactions qui ne passent pas par le marché : le domaine de l’autoproduction et de l’autoconsommation, les services de soins familiaux et domestiques, la nature modestement monétisées d’économies comme celles de nombreuses réalités locales africaines où les transactions non monétaires caractérisent la plupart des activités économiques (agriculture de subsistance, troc, économie de subsistance) et le vaste circuit diversifié défini, hâtivement par rapport à la norme du marché capitalistique, comme économie informelle. En outre, il s’agit de mesures qui associent 9

toutes les activités générées par le mécanisme de marché, sans distinguer en termes qualitatifs s’il s’agit d’activités productives, improductives ou nocives en termes de bien-être de la collectivité. Les économistes eux-mêmes, c’est naturel, reconnaissent l’existence de certaines lacunes significatives dans la conceptualisation du revenu, ou de la production économique telle qu’elle est définie dans le milieu de la comptabilité nationale, en tant que mesures appropriées du bien-être : les aspects liés à la distribution (en d’autres termes, l’inégalité dans la disponibilité de richesse et de revenu produit) ne sont pas pris en compte dans les calculs du Produit National Brut, fait qui concourt à limiter la capacité de mesurer le bien-être de la collectivité. Les conflits inter-temporels (le fait qu’un bien produit aujourd’hui puisse compromettre la capacité de le produire demain, en déterminant donc un conflit entre le « bien-être » de celui qui vit aujourd’hui et de celui qui vivra demain) et lesdites externalités négatives de la croissance (à commencer par les externalités environnementales, liées au fait que la croissance économique, telle qu’elle est orientée, provoque aujourd’hui une pollution environnementale croissante et une dégradation qualitative ainsi qu’une réduction des variétés de l’écosystème) sont deux limitations ultérieures de la capacité d’interpréter le changement de revenu disponible en termes de bien-être. Telles qu’elles sont déclinées en substance, les réponses en termes de « durabilité » de la croissance, par rapport au problème du conflit inter-temporel et à celui des déséconomies externes ou des externalités dans le domaine de l’environnement, ne semblent pas aptes à rendre l’idée prédominante de croissance économique capable de s’adapter à l’exigence de mesurer des dimensions autres que la dimension quantitative et visible de la production. La croissance du Produit National Brut, du Produit Interne Brut ou du Revenu National Brut – indicateur utilisé aujourd’hui pour remplacer les précédents afin de faciliter des comparaisons internationales – est adoptée en économie 10

(terme désignant ici la théorie et la politique économique prédominante, ledit mainstreaming ou approche conventionnelle) comme pré-condition pour améliorer les éléments principaux constitutifs du domaine économique : consommation, production, échanges internationaux. En outre, indirectement – et ceci est une forme de consensus libéral bipartisan dominant également en Italie – le principe général suivant semble valoir pour tous : même si la répartition du produit et du revenu (à travers, en particulier, la rémunération du facteur capital et du travail, sous ses différentes formes) ne descend pas directement du taux de croissance économique, un rythme accéléré de la croissance du gain à partager implique des négociations plus faciles entre les différents intérêts en jeu, devrait comprendre la nécessité de se concentrer avant tout sur l’atteinte de l’objectif d’une croissance économique majeure, en Italie comme dans de nombreux pays africains associés au modèle industriel de Ford, et successivement (selon la formule d’une politique à deux temps) de regarder l’objectif d’un développement social. Ce principe général peut déboucher sur un oxymore : associer l’idée d’objectifs précis et de programmes politiques (qui ont toujours un horizon de durée très bref, rythmé par les échéances électorales, comme terme de référence) dotés de stratégies plus longues et d’objectifs à long terme (le monde du développement social). En pratique, l’objectif de maximisation de la croissance économique comme modèle politique prévalent, présenté en des termes éthiquement et socialement attirants à court terme, devient de fait le discours unique, qui finit avec l’acquisition à caractère permanent et durée indéterminée, d’objectifs à très long terme (voire indéfinis), au-delà de possibles objections d’ordre théorique, à commencer par le débat sur l’arrêt, à long terme, du processus de croissance du revenu par habitant, en arrivant à un steady state (un état stationnaire dans lequel, année après année, le revenu par habitant demeure invariable). 11

Les théories les plus récentes sur la croissance, qu’on appelle les modèles de croissance endogène, épousent parfaitement ce principe général de « croissance über alles ». Elles contestent en effet les objections d’économistes tel que Robert Solow qui avaient soutenu que, étant donné une certaine disponibilité de la main d’œuvre, une quantité additionnelle de capital (machineries) contribue de façon décroissante (jusqu’à arriver à une contribution nulle, même en présence d’une accumulation ou d’épargne croissante) à l’augmentation de la productivité du travail (hypothèse de l’existence de rendements marginaux décroissants du capital). L’affirmation de Solow a des implications fortes, compatibles avec l’idée d’une croissance économique illimitée à la seule condition de conserver l’hypothèse de miracles technologiques continus dans le temps (la présence du progrès technique exogène). Sans cette foi en l’existence continue de miracles technologiques, un tel fondement théorique devait obligatoirement se baser sur l’hypothèse de l’instauration d’un état stationnaire, nous rappelant ainsi aux leçons d’économie des penseurs classiques, tels que Adam Smith, Robert Malthus, David Ricardo et Karl Marx qui affirmaient que le processus de croissance de l’économie capitaliste finirait inévitablement par s’arrêter tôt ou tard. Les modèles néoclassiques de croissance comme ceux de Solow avaient prévu, eux, des implications positives pour les pays africains, selon l’hypothèse de la convergence conditionnelle : à parité d’autres conditions économiques comme le taux d’épargne, le taux de croissance de la population et celui de dépréciation du capital, un pays économiquement pauvre (qui dispose de peu de capital) tendrait à atteindre le niveau de revenu par habitant des pays les plus riches, simplement en raison de l’hypothèse des rendements marginaux décroissants du capital, selon laquelle les investissements « rendent » plus dans les pays pauvres. Une des prédictions principales du modèle néoclassique de la croissance est la convergence des diverses économies vers 12

un niveau commun de revenu à l’état stationnaire, en faveur évidemment des populations qui vivent dans les pays en retard économiquement, comme les pays d’Afrique. Cependant, les vérifications empiriques ont démenti la présence d’une tendance claire à la convergence entre les pays africains et les pays riches ; au contraire, il semble que la fourchette de distribution des richesses et des revenus mondiaux ait tendance à s’élargir. En termes de niveau de revenu et de productivité, le monde actuel est bien plus inégal qu’auparavant et Land Pritchett a utilisé le terme de divergence big time (énorme) pour illustrer le phénomène actuel. Un autre exemple de convergence manquée est celui de la mesure de la distribution des revenus connue sous le nom de « sigma-convergence », déviation standard du revenu d’un pays par rapport à celle du revenu moyen mondial. Dans certains pays, la croissance économique s’est effectuée de façon durable et a poussé vers le haut les niveaux de productivité et le niveau de vie ; en revanche, dans d’autres pays – dont une grande partie des pays africains – les personnes vivent, à peine mieux que leurs aïeuls, si tant est qu’ils vivent mieux. Le monde est devenu plus inégal, en termes de revenu relatif, que dans les siècles passés. Les modèles de croissance endogènes les plus récents changent le cadre théorique de référence et permettent aujourd’hui de dissocier l’idée d’un futur à croissance illimitée et l’existence, totalement fortuite, de miracles technologiques tombés du ciel. Le capital est reconceptualisé en termes de capital humain et cognitif (intangible), autant que de matériel (les machineries), se définissant ainsi à partir de deux composants différents et complémentaires. La production de capital cognitif génère, en effet, des facteurs externes positifs au sein du système économique, en termes de rendements marginaux constants des investissements, si non croissants. Cela signifie, de façon concrète, que l’éducation, la recherche et le développement représentent des secteurs d’investissement stratégiques car ils permettent entre-temps de garantir que les in13

vestissements soient toujours économiquement plus rentables, que l’inévitabilité d’un état stationnaire puisse être contournée et que l’innovation technologique ne soit plus conçue comme un miracle imprévisible et incontrôlable, mais le fruit (endogène) du type d’investissement. Le capital humain devient en soi un facteur en mesure de déterminer la croissance perpétuée par une économie et interagit avec d’autres facteurs cohérents tel que le progrès technique, qui devient le seul facteur productif qui détermine la technologie de production du progrès technique. Pour les pays africains, cela implique, particulièrement en l’absence de l’hypothèse de convergence conditionnelle, qu’il est absolument nécessaire de contraster les pièges de la pauvreté économique (certains pays ne sont pas pauvres seulement parce qu’ils investissent peu : dans une moindre mesure, ils investissent peu parce qu’ils sont pauvres), de promouvoir l’épargne et orienter et récompenser les investissements – en favorisant également une participation majeure du secteur public – en connaissance de cause, dans le secteur de l’éducation, de la formation, de la recherche et du développement. Ces investissements ouvrent la voie à l’acquisition, à l’application et à l’utilisation de nouvelles technologies. Au cours de ces dernières années, d’autres recommandations de type libéral se sont ajoutées à ces indications de politique de l’investissement, relatives à la promotion du capital social, au niveau de démocratisation, au fonctionnement de l’Etat et de ses institutions (système légal, garantie des droits de propriété, processus de libéralisation), au degré d’ouverture de l’économie. Ces zones d’intervention sont les priorités des politiques nationales et de coopération au développement. Mais, comme nous l’avons dit, et malgré des confusions fréquentes, la croissance économique est distincte du développement. Giorgio Fuà l’a écrit en 1993 dans son livre Crescita economica : Le insidie delle cifre (La croissance économique : 14

Les dangers cachés des chiffres), il existe certainement des points de convergence, mais également des divergences entre la notion de croissance économique (ou de revenu) et celle de bien-être total. En outre, la considérable extension prise dans le cadre de l’économie actuelle par le processus de tertiarisation oppose des difficultés de plus en plus importantes et désormais insurmontables à la mesure de la croissance, au sens traditionnel du terme. En économie, on parle de développement, au sens restreint du terme, en référence à la situation dans laquelle l’expansion de la production des biens anciens (par-dessus tout, voudrions-nous ajouter), l’apparition de nouveaux biens (phénomène typique de la croissance, celle de la plus grande disponibilité des biens et services) modifient la structure productive de l’économie, transformant radicalement les modèles de comportement, de consommation et les coefficients d’emploi des divers facteurs productifs, sans parler des structures institutionnelles et de l’impact sur l’environnement et la distribution des bénéfices (la dimension qualitative du développement). Au sens plus large, le développement est le changement, la transformation sur le plan économique mais aussi politique, social, institutionnel, culturel et environnemental. Si l’on se base explicitement sur l’approche centrée sur la capacité des personnes, le développement signifie simplement vivre une vie digne d’être vécue. La chaîne de l’identité présupposée du principe général du « croissance über alles» − selon laquelle croissance de la production (principalement matérielle) signifie croissance de la consommation, croissance des échanges, croissance des profits, croissance de la richesse, développement et progrès social, c’est-à-dire amélioration des conditions de vie et du bien-être − est définitivement rompue. Comme l’a écrit Zygmunt Bauman, le développement signifie plutôt vivre une vie faite de dignité et non survivre à tout prix. Pas la vie qui s’écoule pour son « propre compte » − comme le décrivait amèrement Čechov – comme 15

une procession qui passe devant les personnages sans qu’ils aient conscience d’y participer. C’est donc, une conception d’un développement non réductible, même à l’idée de satisfaction des besoins essentiels. En effet, la limite de toutes les approches du développement basées sur l’idée de ressources (comme l’était par exemple, la théorie des besoins fondamentaux) dérive du fait qu’en réalité les individus se différencient en fonction de leurs capacités à convertir les ressources en fonctionnements (pour reprendre les termes de capacités et fonctionnements, employés par Amartya Sen, qui sur le plan théorique, a énormément contribué au débat sur l’approche centrée sur la capacité). Parler de développement en terme de besoin (minimum) de revenu ou de nourriture, est trop générique et, par la même, trompeur, quand le besoin – même minimum – varie en fonction de l’âge, du sexe, du travail, également au sein d’un même contexte social. Une personne handicapée, selon toute probabilité, a besoin de bien plus de ressources pour atteindre un niveau de mobilité semblable à celui d’une personne sans handicap. L’ambition de définir une carte des besoins et de services fondamentaux selon des critères universels est, ainsi, condamnée dès le départ. Au niveau des approches fondées sur l’idée de besoins et de ressources (desquels descendent les différents appareils techniques, largement utilisés encore aujourd’hui, de méthodologie de cycle du projet basé sur l’analyse des besoins), celles qui sont basées sur les préférences individuelles (d’où dérivent les méthodologies participatives basées sur la cartographie des préférences individuelles) se heurtent à une limite insurmontable puisque les préférences individuelles et de groupe dépendent structurellement des conditions sociales et économiques. Dans un village rural africain donné comme dans n’importe quel autre contexte social, les hiérarchies traditionnelles, communes ou non, influent sur la construction du set de préférence de chaque personne. Les préférences sont souvent le résultat de la tradition sociale de privilège et subordination, par conséquent le principe en apparence égali16

taire consistant à laisser « parler » les préférences exprimées par les personnes (le slogan sur « la voix des pauvres » de la Banque Mondiale) peut, paradoxalement, conduire au renforcement des inégalités. Il suffit de penser, dans un contexte d’esclavage, au cas d’esclaves encouragés à penser qu’ils ne « méritent pas » la liberté et que certaines prérogatives humaines, comme la participation au vote politique, ne les concernent pas. La perception suggestive du développement ou de la pauvreté est certainement importante, une information indispensable, ni plus ni moins cependant que la dimension « objective » donnée par les indicateurs quantitatifs. Dans une approche centrée sur la capacité, il ne s’agit pas de placer comme objectif que les personnes soient « satisfaites », mais que toute personne ait l’opportunité et le degré de liberté pour choisir sa propre vie, ou encore que chacun soit en mesure de se conduire, le plus souvent possible, selon ses propres inclinations. Dans ce sens, la spécificité et l’originalité des différentes cultures, qui rendent différente la perception suggestive des besoins, du bien-être, du développement et, éventuellement, de la croissance économique (en subordination au principe général de la durabilité en termes de l’environnement et de la distribution des ressources), trouvent leur place. Dans cette même optique, il est trompeur de prétendre que les huit fameux objectifs du Millénaire pour le développement (éradiquer l’extrême pauvreté et la faim, assurer l’éducation primaire pour tous, promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation − empowerment − des femmes, réduire la mortalité infantile, améliorer la santé maternelle, combattre le VIH/SIDA, le paludisme et d’autres maladies, préserver l’environnement, mettre en place un partenariat mondial pour le développement) suffisent à synthétiser la notion de développement. Il s’agit, d’une part, d’objectifs intégrés mais partiaux car vagues et non sectoriels, insuffisants sur des sphères fondamentales de l’existence (à commencer par les thèmes prioritaires et transversaux des inégalités et de 17

la durabilité). D’autre part, et surtout, il s’agit d’une optique réductrice, centrée sur les besoins et les ressources, traduits souvent du point de vue opérationnel en accès aux services, plutôt que dans la capacité et les titres valides (les droits ou entitlements, toujours pour reprendre les concepts utilisés par Sen) pour exercer pleinement les droits qui consentent la possibilité d’une vie remplie. Considérons de nouveau le cas de l’éducation, sur lequel se focalise l’objectif numéro deux du Millénaire pour le développement (garantir l’éducation primaire pour tous), visant à garantir que, d’ici 2015, tous les enfants puissent aller au terme de l’école élémentaire. Sur le plan de la scolarisation, de bons résultats sont en train d’être enregistrés en Afrique, là ou, par exemple, le droit à l’éducation prévaut sur le principe de couverture partielle des coûts des services fournis par le secteur public à travers les taxes (le système de recouvrement des coûts, support des institutions financières internationales, également dans le secteur sanitaire et scolaire, pour garantir le contenu du déficit budgétaire courant de l’état). Au Kenya et au Ghana, par exemple, des résultats positifs immédiats ont été observés, en 2003 et en 2005, en termes d’inscriptions plus nombreuses, simplement en supprimant les taxes scolaires, qui continuent ailleurs à être introduites en fonction de l’objectif de rééquilibre financier des comptes publics. Au Kenya, le nombre d’étudiants a soudainement augmenté d’un million ; au Ghana, l’augmentation a été de quatorze pour cent. Au Mali, au contraire, on a observé une réduction du taux de scolarisation, à la suite de l’introduction de la taxe scolaire. Parallèlement, si l’on en croit les récits de certains opérateurs canadiens de la coopération au développement résidants dans ce pays, on s’inquiète, face à l’impossibilité effective d’envoyer les enfants à l’école publique, de voir les écoles coraniques réussir, en revanche, à attirer beaucoup plus d’étudiants car gratuites. Cependant, le thème de l’instruction traduit en termes de capacités est plus complexe et ne se limite pas simplement à l’inscription, évidemment 18

nécessaire, dans les écoles obligatoires : au Ghana justement, seul la moitié des enfants africains inscrits à l’école primaire parviennent à son terme et, de plus, presque la moitié des filles ne sont pas en mesure de lire à la sortie de l’école primaire. Les politiques pour améliorer l’éducation des enfants nécessitent également des interventions pour soutenir la qualité de l’enseignement, ainsi que des mesures pour améliorer la formation et la motivation du corps professoral, en équipant les écoles, en créant les infrastructures physiques nécessaires (champ ignoré des objectifs du Millénaire pour le développement) et en fournissant le matériel de consommation. Les conditions pour lesquelles les familles perçoivent l’éducation des propres enfants comme un investissement et non comme un coût doivent, en outre, être assurées. La scolarisation ne peut se traduire en capacité à lire et écrire qu’à la condition que les écoles fonctionnent au mieux et que les enfants s’y rendent tous les jours et consacrent suffisamment de temps aux études. Par rapport aux principes prévalants des besoins, des ressources/services et des objectifs du Millénaire, les propositions de Martha Nussbaum semblent beaucoup plus convaincantes. Ces propositions reprennent et développent plus radicalement et concrètement les idées de la théorie de Sen sur l’approche de la capacité, proposée comme la plus apte à effectuer des confrontations sur la qualité de la vie et du bienêtre. En outre, elles suggèrent (dans le livre publié en Italie aux éditions il Mulino sous le titre Giustizia sociale e dignità umana, en 2002) une liste non exhaustive des éléments nécessaires au fonctionnement authentiquement humain, qui pourraient être développés comme indicateurs appropriés du développement. Il s’agit de dix dimensions clé qui qualifient le concept de développement en termes de capacité : • vie (à commencer par la possibilité de vivre une vie de durée normale et de conduire une existence digne) ; • santé physique (jouir d’une bonne santé et exercer librement ses propres droits) ; 19







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intégrité physique (à commencer par la possibilité de se déplacer librement d’un lieu ou d’un pays à un autre, de conduire une vie sexuelle choisie librement et consciemment, de vivre dans la sécurité de ne pas subir de violence et de traumatismes évitables de toutes sortes) ; sens, imagination et pensée (être en mesure d’exercer en connaissance de cause et consciemment des arts, des formes d’expression et de création choisies de façon autonome, dans le respect de la liberté de pensée et de religion, afin de « pouvoir méditer en solitude la beauté et la grandeur de la nature » et de faire en sorte que la poésie, au sens décrit par Dostoïevski, puisse nous sauver) ; sentiments (pouvoir éprouver de l’affection pour les personnes et les choses, vivre de façon responsable et authentique la sphère émotive des désirs et cultiver sans obstacles le domaine de la solidarité et du soin, signifiant aussi ne pas souffrir d’abandon et de guerre) ; raison pratique (être en mesure de se forger un sens critique, une capacité de jugement et une échelle de valeur) ; appartenance (permettre que le champ de l’identité multiple de chacun soit reconnu – l’idée de Walt Whitman que « nous contenons des multitudes » et le thème développé par Amartya Sen dans son livre publié en 2006 aux éditions Laterza et intitulé Identità e Violenza1, ce qui signifie aussi contraster le pouvoir des fondamentalismes qui réduisent les personnes à une seule dimension et combattre toute discrimination) ; relation avec les autres espèces (pouvoir vivre avec les animaux, les plantes et le monde de la nature et en prendre soin) ; jeux (pouvoir jouer et rire avec les autres, appréciant l’oisiveté et la lenteur, le sport et la récréation, avoir du
N.d.t.: Identité et violence, 2007, éd. Odile Jabob.

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temps libre pour se dédier à la pensée légère, aux choses agréables et conviviales de la vie) ; • contrôle de son propre environnement (participer à la vie politique, avoir un travail digne et être en possession d’une terre et de biens immobiliers). Dans cette conception multidimensionnelle et ouverte du développement, définie soit comme objectif vers lequel tendre (le monde des fins), soit comme procédé pour se mouvoir vers cet objectif inatteignable qui oriente notre regard sur le monde – cette même conception que Max Stirner avait de la liberté : ni une pratique ni une idéologie mais l’idéal qui ne s’atteint pas, l’instant de perfection, l’utopie du bonheur qui perdure −, le revenu économique est un instrument souvent important et la croissance économique peut se révéler un moyen nécessaire, bien entendu insuffisant voire même dans certains cas, non pertinent ou néfaste si elle n’est pas orientée et subordonnée aux dimensions clés, et capable de répondre de façon positive à la question que nous devrions constamment nous poser : sommes nous capables de nous renouveler, différents de ce que nous sommes, pour assumer notre responsabilité vis-à-vis de notre vie et de l’univers ? Du reste, comme nous le rappelle l’économiste Richard Layard dans son essai de 2005 intitulé simplement Bonheur, de nombreuses études démontrent que le fait qu’une personne en moyenne soit contente de son propre revenu dépend d’une double comparaison – le revenu que gagnent les autres (la confrontation sociale) et ce que cette même personne est habituée à gagner (addiction) . Il s’ensuit que plus les revenus effectifs augmentent, plus le critère de base auquel ces revenus sont rapportés devient exigeant. En définitive, il est bien difficile que la croissance économique globale d’une société réussisse à déterminer l’augmentation du bonheur de ses citoyens. Améliorer la qualité de la vie et combattre les inégalités qui génèrent la pauvreté involontaire (au sens des limites à la capacité de faire et d’être des personnes), créer des opportu21

nités de travail dignes pour tous, ne pas violenter, au nom de la majorité, les diversités, les idées et les libertés de « ceux qui voyagent dans une direction obstinée et contraire », traversant les désagréments de la marginalisation et ne renonçant pourtant pas à rester eux-mêmes, assurer la protection sociale, le soin et la solidarité, le bien pour le corps et l’esprit de tous ainsi que l’harmonie prioritaire avec l’écosystème représentent le monde des fins, terrain privilégié des raisonnements autour du développement. En termes philosophiques, le concept de développement comme capacités pourrait être rapproché du discours radical de Emmanuel Levinas qui, en interrogeant sur un plan phénoménologique le sens de l’expérience humaine, cherche, parfois même contre l’évidence et le bon sens, à individualiser la structure ultime du réel traversé par la présence humaine (et de ses multiplicités). La dimension plus mature de l’existence n’est pas celle de l’existence simple et de l’être neutre (la conception du il y a anonyme), mais celle du rapport positif, actif et concret, du je avec le monde, et surtout, avec les autres dont le visage fait irruption dans le monde et devient l’expérience fondamentale du vivre. Une dimension de l’existence, avant tout ouverte, conviviale et solidaire, qui en l’absence de critères légaux ou moraux de lecture de la réalité, implique d’être socialement utile pour raconter quelque chose (surtout à soi-même), et ainsi satisfaire ses propres exigences. En poussant cette interprétation jusqu’à ses conséquences extrêmes, on peut définir le développement comme la liturgie de l’attention et de l’amour pour les autres et pour la nature. Ainsi, comme Dostoïevski le fait dire, dans un message d’espoir innocent et magnifique, au personnage principal du récit fantastique Le songe d’un homme ridicule: « Ceci n’est qu’une vérité ancienne, qui a été répétée et lue un milliard de fois mais qui n’a pas pris racine : la conscience de la vie est supérieure à la vie, la connaissance des lois du bonheur supérieure au bonheur ». La plus grande somme totale de bonheur possible – en reprenant la définition du phi22

losophe Jeremy Bentham, mais pour lui accorder avant tout un sens fondé sur la suprématie de l’équité et du bien commun – est le bien suprême, évident en soi comme bien personnel et public, que l’on peut obtenir en étant et en faisant ce qui contribue à développer des talents et à nous rapprocher du sens de plénitude humaine, les capacités au sens du mot anglais capabilities, qui n’indique pas simplement les « capacités », mais plutôt les opportunités concrètes et les libertés positives, instrumentales au monde des fins de la qualité de la vie, dans une tension délicate et permanente entre le fait de reconnaître la suprématie de ce que les individus sentent être effectivement et ce qu’ils « devraient » considérer comme important, en évitant, d’une part, les dérives d’une acclimatation à sa propre situation et, d’autre part, celle du paternalisme dirigiste. Le développement dans le sens d’élargissement des choix (libres) et des capacités, que les sciences avancées et la neurobiologie nous induisent à considérer comme une combinaison du quotient intellectuel, du quotient émotionnel et du quotient spirituel, c’est à dire des trois intelligences avec lesquelles nous captons et percevons les faits, les idées, les émotions, les contextes, les totalités significatives qui nous permettent de nous sentir insérés dans le monde, en créant des références de sens pour notre vie. Quelle relation y-a-t-il entre tout cela et la croissance économique en Afrique ? Dans l’état actuel de nos connaissances empiriques sur le rapport entre la croissance économique, la mondialisation et cette idée vaste de développement, il n’existe aucune preuve irréfutable qui nous permette de définir des corrélations généralisables. Par exemple, dans ses études la Banque Mondiale a affirmé à plusieurs reprises que la croissance a une incidence substantiellement neutre sur la pauvreté, à partir du calcul des élasticités des variations du revenu du pourcentage le plus pauvre de la population par rapport à celles du taux de croissance. 23

En revanche, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a souligné, dans le Rapport Annuel 2003 sur le développement humain par exemple, l’existence d’une corrélation positive entre l’augmentation du taux de croissance économique et la réduction de la pauvreté de revenu. Les études de l’Institut WIDER des Nations Unies à Helsinki mettent au contraire en évidence une corrélation entre l’augmentation des inégalités dans le monde et l’avancée de la mondialisation actuelle, en constatant de nouvelles causes d’inégalités, reconductibles aux politiques économiques de ce que l’on appelle le consensus de Washington (réduction des dépenses publiques dans le domaine social, privatisations, libéralisation commerciale, libéralisation financière et des taux d’intérêt, flexibilité d’emploi, érosion des salaires minimums, réduction du pouvoir des syndicats, volatilité de la production et des flux financiers) et aux effets distributifs de l’innovation technologique, qui ensemble sembleraient peser davantage sur le développement africain que les causes traditionnelles (politiques en faveur des villes, concentration de la production et du commerce, système inéquitable de distribution et de contrôle des terres, de dotation en ressources naturelles, d’accès à l’éducation et à la santé). Si croissance et développement sont deux concepts à la fois distincts et liés, il est important de bien considérer les deux plans analytiques lorsqu’on se demande si et comment promouvoir plus de croissance économique et d’équité en Afrique, comment affronter la réalité de la pauvreté de masse et le problème de l’endettement extérieur, quels sentiers de développement parcourir, comment considérer les aspects qualitatifs et quantitatifs du changement, dans une perspective de durabilité. Effectivement, la théorie économique conventionnelle s’est empressée d’écarter (de manière un peu laborieuse) une dimension importante dans le domaine du développement, liée également aux perspectives de croissance : la dimension environnementale des « ressources » naturelles. La formule 24

magique du développement « durable », adoptée à la fin des années quatre-vingt par la communauté internationale avec le rapport Brundtland de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement des Nations Unies, puis célébrée à l’occasion du sommet mondial de Rio de Janeiro en 1992, a pour objectif de résoudre et de concilier la croissance économique, selon une conception essentiellement conventionnelle, et l’utilisation responsable des ressources, dans une perspective de développement, justement, durable. Du point de vue de ceux qui, comme Lester Brown, fondateur du célèbre Institut de surveillance mondiale (World Watch Institute) aux Etats-Unis, considèrent qu’aujourd’hui l’humanité exige de notre terre davantage que ce qu’elle peut nous offrir, les limites écologiques de la croissance économique conventionnelle sont, au contraire, décisives. Le déficit écologique envoie des signes évidents dans les domaines de l’énergie, du climat, de l’eau, de l’air, des bases biologiques de l’activité humaine (céréales, pêche, forêts, qualité des sols). Si ces signes concernent l’humanité entière (ce qui fait de l’environnement le plus important parmi les biens publics dits globaux), ceux qui en subissent les conséquences sont principalement les populations vulnérables de l’Afrique, incapables de trouver des remèdes, même temporaires, à la menace de crises. Bien plus que d’une simple opération cosmétique (celle du développement « durable », selon le terme couramment employé à l’échelon international), il nous faut avoir le courage d’une plus radicale révolution copernicienne, d’un changement de paradigme par rapport à la conventionnelle « croissance über alles ». Dans son célèbre livre La loi de l'entropie et le processus économique (The Entropy Law and the Economic Process) publié en 1971, Nicholas Georgescu-Roegen, à qui nous devons l’introduction du paradigme de la bioéconomie dans le débat international, plaçait le monde (et les fins) des systèmes interprétatifs sociaux et économiques de l’homme au sein d’un système réel plus global, d’êtres vivants et inanimés, sur 25

la Terre et dans l’univers. En reliant la valeur du bien-être humain à l’équilibre de l’écosystème, il obligeait ainsi la théorie économique pure à s’ouvrir aux contributions de la biologie et de la thermodynamique. L’homo oeconomicus agit de façon erronée lorsqu’il suppose que le processus économique est isolé et anhistorique, sans inputs de ressources ni outputs de déchets concernant la nature. En réalité, la détérioration de l’environnement, qui se traduit parallèlement en un désordre au sein des organismes biologiques, reflète au contraire une augmentation de « l’entropie de l’environnement ». Le processus productif est de nature biophysique et irréversible. Dans l’univers, considéré comme un système fermé, la deuxième loi de la thermodynamique (celle de l’entropie) affirme justement que l’énergie libre se détériore en termes qualitatifs de façon continue et irrévocable en énergie indisponible. La matière utilisable se dégrade irrévocablement en matière non utilisable. Les processus naturels ont une direction, une flèche du temps, et sont irréversibles. L’énergie, au fur et à mesure qu’elle est utilisée, se transforme et se dégrade, devenant une énergie non disponible, inutilisable par l’homme. Le processus productif transforme la matière et l’énergie à basse entropie, en produits finis, c’est-à-dire en énergie dégradée et en résidus de production (les déchets, une catégorie à laquelle appartiennent également les biens consommés). Par conséquent, il faut concilier la production avec l’augmentation la plus faible possible de l’entropie dans le système fermé que constitue notre planète, en réexaminant le rôle des technologies de production et le principe général de la « croissance über alles ». Herman Daly, élève de Georgescu-Roegen − dans un article paru dès 1974 dans la revue American Economic Review, puis de nouveau dans un texte publié en 1977 − a réenvisagé, comme une solution possible, l’idée d’économie de l’état stationnaire (déjà employée plus de cent ans avant par John Stuart Mill et dix ans plus tôt par Kenneth Boulding). Cette 26

idée peut s’interpréter comme la réduction du flux d’énergiematière au travers d’activités économiques destinées à maintenir un niveau constant de production physique pour une population constante. Dans cette acception de l’état stationnaire, le niveau de dégradation entropique est réduit au minimum (on réduit ce qu’on appelle l’empreinte écologique), en maximisant l’efficience thermodynamique. Un état stationnaire ainsi conçu est compatible, sur le plan théorique, avec des taux élevés de croissance économique, là où la croissance est subordonnée au principe du développement multidimensionnel tel qu’il a été défini dans les dix points repris par Martha Naussbaum et correspond avant tout à une augmentation des services immatériels (un modèle de tertiarisation écocompatible). Donc, oui à la croissance économique à condition qu’elle ne soit pas limitée à la mécanique des échanges monétisés et marchands du PIB et qu’elle soit orientée vers la promotion du développement, dans le sens multidimensionnel de capacités des personnes et en relation aussi bien avec le principe général de la durabilité du flux physique entropique de matière-énergie activé par les processus productifs (ce qu’on appelle le throughput) qu’avec – on pourrait ajouter – le principe d’équité dans la distribution. Ces relations ne sont malheureusement pas prises en compte par les stratégies politiques nationales et internationales, en Afrique comme ailleurs. Il s’agit cependant d’un paradigme essentiel pour interpréter les processus et les changements en cours en Afrique, basé sur le principe général de la complexité, comme interaction entre l’organisation (les structures économiques, sociales et politiques), la technologie, l’environnement (aussi bien naturel qu’artificiel), la population et la culture. Complexité, interaction, rétroaction, là où l’économie et l’environnement comme la croissance, le développement et la pauvreté sont vus comme des systèmes qui s’influencent réciproquement : l’économie engendre des mu27

tations de l’environnement, qui provoquent à leur tour une série de réactions sur l’environnement et sur l’économie ellemême. Dans cette perspective, le principe général devient l’équilibre et l’harmonie des différentes dimensions du développement, plutôt que celui de la croissance économique pardessus tout. Georgescu-Roegen a critiqué la solution d’économie stationnaire proposée par Daly, la jugeant insuffisante face à l’irréversibilité de l’entropie, ne pouvant pas durer au-delà d’une période limitée. Au contraire, il a soutenu l’idée de « décroissance » des flux physiques. Cependant, il nous semble que, même dans ce cas, l’indication donnée plus haut concernant la compatibilité d’une telle décroissance avec un modèle de tertiarisation éco-compatible, qui ne coïncide pas avec la décroissance économique, reste valable. En effet, dans son « programme bioéconomique minimal » GeorgescuRoegen se disait simultanément favorable à une réduction des dépenses militaires et à une augmentation de l’aide internationale aux pays pauvres, pour qu’ils puissent être en mesure de garantir une vie digne d’être vécue et non luxueuse à la totalité de leur population. Dans cette perspective, le mot d’ordre de la décroissance économique, aujourd’hui très en vogue dans certains milieux critiques à l’égard de la mondialisation (les altermondialistes ou new-global), nous semble à la fois faible et trompeur. Ce mot d’ordre est essentiellement une étiquette idéologique, un préjugé, spéculaire. Pour plusieurs raisons, il nous semble encore moins attirant et convaincant que le mythe de la croissance économique, dont il n’est d’ailleurs qu’une exhumation postiche inversée. Intuitivement, en utilisant le terme décroissance économique, on entend la recherche de la décroissance en soi et pour soi. Comme nous l’avons vu, ceci ne permet donc pas d’aspirer à une meilleure qualité de vie et d’avoir une vision large et ouverte de l’idée de développement. La « décroissance über alles » est le langage obsessionnel et le syndrome 28

de la colonisation par la « croissance über alles », reproposée sous la forme inversée de « phobie de la croissance ». Incapable d’élaborer une vision réellement alternative, elle se contente de façon défensive d’en reprendre l’agenda idéologique pour en inverser le sens. Paradoxalement, au lieu d’essayer de rétablir toute la variété de la richesse possible, on en arrive ainsi à continuer à employer le PIB comme unique boussole, sans parvenir à se mesurer sérieusement au terrain politique concret : faut-il réduire les dépenses dans le domaine social et l’investissement dans la recherche sur la santé et dans le développement technologique ? Faut-il abandonner la voie de la tertiarisation éco-compatible ? Ou encore abandonner l’engagement en faveur d’une distribution plus équitable des ressources ? Faut-il aussi abandonner la défense de l’écosystème, qui requiert des actions incisives et des ressources considérables ? Faut-il renoncer à toutes ces dépenses sous prétexte qu’elles contribueraient à accroître le taux de croissance économique ? Repenser le développement en termes de capacités signifie plutôt contester la suprématie du volume des biens et de la quantité de services monétisés produits (les outputs du PIB) sur les résultats en termes de capacités acquises (les effets directs à long terme − outcome − du développement). Cette contestation doit en particulier se référer aux personnes qui ont peu développé leurs capacités potentielles, à cause de conditions d’inégalité. Cette idée peut permettre de reformuler la mesure des changements dans le sens de postcroissance (-manie) et non pas d’anti-développement ou de décroissance. En d’autres termes, le développement comme capacités ne doit pas servir d’argument pour laisser la croissance de côté. Il doit au contraire promouvoir la conscience nécessaire afin de remettre en cause les principes de la croissance, et de s’interroger sur la manière de les appliquer, éventuellement en fonction du développement et des principes de l’écosystème et de l’équité distributive. L’évaluation de la « valeur » offerte par les services scolaires devrait se faire sur 29

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