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Le féminin et la langue étrangère

De
318 pages
Du premier cri jusqu'à la première phrase, l'enfant découvre le monde. mais arrivés à cette possibilité de se dire pour se faire comprendre, garçon et fille emprunteront, dans leur évolution, un chemin différent. La fille découvrira plus vite, et avec joie, la motilité de la parole et la possibilité qu'elle offre pour se déplacer. Cet ouvrage est une étude qui essaie de montrer la place que l'inconscient occupe dans les langues, dans leur apprentissage et dans l'écrit. La fille aurait-elle un don pour les langues ou est-ce sa façon de se créer un nouveau territoire de vie ?
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GISELLE HIERSE

LE FÉMININ ET LA LANGUE ÉTRANGÈRE

Une Etude sur l'Apprentissage

des Langues

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harmattanra!wanadoo. harmattan 1ra!wanadoo. fr

fr

ISBN: 978-2-296-02817-3 EAN : 9782296028173

Pour Morgan

Ce texte a été conçu à Jérusalem. De là je l'ai amené à Nice et pour qu'il puisse naître j'avais besoin de vos conseils, de votre enseignement, de vos suggestions. Vous allez vous reconnaître, vous avez ma profonde gratitude.
Merci à tous mes patients et élèves de langues. C'est eux qui m'ont son et le sens, le rythme et les ruptures. appris le

AVANT

PROPOS

Beaucoup d'années se sont écoulées depuis ce 13 février où, assise dans le jardin d'Hérode, je tenais sur mes genoux le livre de Didier Anzieu, « Le corps de l'œuvre ». Dans l'introduction de ce livre l'auteur raconte avec beaucoup de finesse et d'honnêteté un évènement de sa vie personnelle. Il avait été obligé de se soumettre à une petite intervention chirurgicale, le lendemain on allait lui enlever un drain. Plein d'angoisse face à cet évènement, il avait passé toute la nuit à écrire pour vaincre cette émotion. J'étais profondément émue de cette façon de parler d'un corps en peine et des mots qui faisaient bloc contre l'angoisse. Dans ma chambre d'hôtel m'attendait une traduction d'un texte « Emerger de la dépression» ici, un autre psychologue, Ernest Keen, parle avec la même honnêteté et la même intensité de sa dépression dont il venait d'émerger. Alors ce 13 février, sous ce ciel bleu mais opaque j'ai pris la décision d'écrire moi aussi sur les mots, sur les textes, sur la dépression et sur une phrase d'Ernest Keen: «je viens d'écrire un texte, comment j'ai fait? Comment faiton pour donner une place aux signes, pour leur donner un sens, et pour leur donner un temps? ». Je ne savais pas combien de temps tout cela allait me prendre, seulement qu'il fallait que mon texte à moi prenne naissance. je savaiS

LE FEMININ

ET LA LANGUE

ÉTRANGÈRE

TABLE DES J\1ATIERES INTRODUCTION P. P. 11 15

l - LE TEMPS DE LA FUSION
La Dyade de Winnicott Mélanie Klein le Bon et le Mauvais Objet Margaret Mahler la Symbiose Le Soi / soi - Self / Faux Self Le Narcissisme Le Schéma Corporel, L'Image du Corps Les Romans Familiaux La Dépression et son Discours Où se loge la Parole de l'Etat Limite Le Cœur et son Langage

P. 17 P. 27 P. 33 P. 41 P. 55 P. 65 P. 77 P. 81 P.l03 P.lll P.123 P.125 P.131 P. 143 P.147 P.149 P. 157 P.179 P.201 P. 227 P.249 P.251 P.261 P.265 P. 271 P.275 P.279 P. 287 P. 293 P.305 P.307

II

-

DU SOUFFLE AU DIRE
LA NAISSANCE DU VERBE

Le Langage, la Langue, la Parole, le Discours Du Cri au Sémiotique Du Rythme Sonore à la Parole

III - LE DEVENIR DE LA PAROLE
Les Langues et l'Aspect Nancy Huston Panait Istrati Julia Kris teva Vladimir Nabokov Littéraire

IV.- LE CHAMP SOCIAL
La Le Le Le Le La La Parole Champ Champ Champ Champ Théorie Théorie et la Société Social de Nancy Huston Social de Panait Istrati Social de Julia Kristeva Social de Vladimir Nabokov de Kurt Lewin du Rôle

V.- PAROLE DE FEMME OU PAROLE FEMININE? Conclusion Bibliographie

INTRODUCTION

Le questionnement principal de cette étude était un « On dit» d'après lequel les filles sont plus douées pour l'apprentissage des langues. La fille est-elle effectivement plus douée pour la parole? S'agit-il d'une prédisposition vérifiable dans le système nerveux et le cerveau? Ou d'un fonctionnement différent des neurotransmetteurs? Voire encore d'une capacité (lue la fille aurait développée comme éthnologues et anthropologues le pensent en observant et imitant ensuite les chants des oiseaux? D'un point de vue psychanalytique, au contraire, il se pourrait que la fille cherche à créer un espace psychique en parlant: une nouvelle terre entre elle et la mère; un territoire langagier pour échapper à un engloutissement. Arrêtons-nous ici un instant pour nous remémorer les processus psychiques en jeu lors des deux premières années de la vie humaine. Au tout début de sa vie l'enfant ne comprend que lentement que son Moi est distinct de celui de sa mère et que cette membrane que nous appelons peau est la limite entre Moi et Non-Moi. Il se construit parallèlement l'espace, le sien et celui des autres, et l'intérieur de cet

espace deviendra l'objet, l'objet d'amour

-

la mère.

Puis d'autres objets vont s'y

ajouter. Puis viendra le grand moment de l'humanisation, l'enfant aura acquit la symbolisation. L'être humain peut évoquer un sujet, un objet ou une situation en son absence grâce à cette symbolisation. Pouvoir nommer quelqu'un introduit dans le petit être une amorce de l'altérité, c'est le début du «Je et Tu ». Nous parlons ici de l'individuation. Or, là où cette individuation n'a pas pu se faire, là où l'enfant est resté en totalité identifié à l'objet mère, nous nous trouvons dans le domaine de la psychose. La seule acquisition du langage n'est pas preuve de non-psychose, cependant pour le psychologue la capacité de nommer est un premier critère. Pour Dieu, nous dit la Bible, la parole est Vie et Bonheur puisqu'Il nous dit : « ... Tout près de toi est la parole dans ta bouche et dans ton coeur pour que tu la pratiques. Vois: j'ai placé aujourd'hui devant toi la Vie et le bonheur, la mort et le malheur (...). Saisis la vie afin de vivrel (...).» Pour que l'enfant parvienne à cette vie qu'est la parole, il lui faut ce que nous appelons en psychanalyse «Le Nom du Père» d'après Lacan. «La signification du phallus, écrit l'auteur, doit être évoquée dans l'imaginaire du sujet par la métaphore paternelle2 ». La métaphore paternelle, la fille la cherche de façon plus désespérée car pour elle existe un état douloureux qui trouve son origine dans ce que nous nommons en psychanalyse l'identification secondaire et spéculaire. Qu'est-ce? Pour en parler il faut revenir à l'enfant au moment de son cheminement où il quitte la situation en duo, en dyade, pour entrer dans celle de la triangulation: Papa-Maman-Moi. Ce triangle n'est pas nécessairement équilatéral, mais le petit

I La Bible, Deut 30. 14-19, Traduction par Emile Osty et Joseph Trinquet, Paris, Editions du Seuil 1973, p 429. Dans la traduction allemande de Martin Buber le mot Bonheur que Emile Osty a choisi, est traduit par das Gute «ce qui est bon ». 2 Jacques Lacan, Paris, Editions du Seuil 1966, p. 557.

garçon se reconnaît par son corps identique au père et la petite fille se reconnaît dans le corps de sa mère. Tout nouvellement sortie de cette liaison étroite qu'est la symbiose, la fille s'identifiera à maman dans cette deuxième identification dite identification secondaire. Toute sa vie, la fille, devenue femme, aura à lutter pour son identité psychique. C'est l'espace que la femme gagne entre elle et le psychisme de sa mère qui lui assure une vie non pathologique. Cet espace se crée justement par le langage et plus particulièrement par la parole. Or, c'est ici, qu'interviendra le «Nom du Père ». L'identification secondaire peut prendre des formes ressemblant beaucoup à des états psychotiques si par là nous entendons « absence de père symbolique ». Le phallus dont parle Lacan, est à la différence du pénis non un organe sexuel mais le masculin imaginaire de la femme que Jung appelle j\nimus mais de l'imaginaire, il faut qu'il soit devenu symbolique pour que l'acte de la parole qui fait de l'être humain un être social soit possible. Lorsque Baudelaire dit : «Hélas! tout est abîme, action, désir, rêve, parole3 ! » je pense aux paroles de Jean Rhys: «Comment sais-tu à quoi ça ressemble de parler du fond des eaux quand on se noie4 ?» La femme risque en effet une telle noyade dans son identification à la mère si le Nom du Père est « absent» si le nom du père n'a pas été suffisamment « bien» prononcé par la mère ou son substitut. Là où le père est « absent» ou sa présence à peine nommée, chuchotée ou ridiculisée, l'idenfication à la mère sera si forte que la fille ne pourra vivre qu'enfermée dans un maternel étouffant. Or, les observations psychanalytiques nous montrent chez beaucoup de femmes non psychotiques, des stigmates d'une symbiose maintenue dont une des multiples formes est la dépression. Ma recherche, que j'ai menée durant beaucoup d'années, était d'abord une thèse de doctoratS. J'émettais donc l'hypothèse que « le don pour les langues» pourrait être un mécanisme de défense. Un mécanisme de défense, le terme à été emprunté à la biologie, est au service de la vie, il a donc une place positive car il défend la vie - ici le psychisme - contre les perturbations de l'environnement; il a un rôle de barrière. C'est donc aussi un mode d'échange; pouvoir échanger entre deux adversaires, ici le monde environnant: la mère et le monde intérieur: les pulsions. En effet, la mère devient adversaire si elle n'est pas séparée des pulsions par le symbole qu'est la parole. La première partie de ce texte, Le Temps de la Fusion, était durant onze ans un cours que j'ai donné dans un Institut de Psychologie Appliquée. J'ai mené ma recherche en tant que psychanalyste et enseignante de langues et je me suis posée la question si la femme qui parle plusieurs langues ne chercherait pas par là durant toute sa vie une cure par la parole, à moins que cette parole lui permette de gagner une nouvelle terre, un territoire outre-mère.

3 Pierre Emmanuel, BaNdelaire laflmme et DieN, Paris, Eùitions ùu Seuil 1982, p.78. 4 Christine Jordis, De petits enfirs variés, Paris, Editions du Seuil, Le Don Des Langues 1989, p. 33 à 47 : Jean Rhys. 5 Giselle Hierse, «Rompre d'avec la Symbiose par l'Acquisition des LlIlgues Etrangères», Université de Nice Sophia Antipolis, 2001.

12

Je n'étudie pas la question sous le seul aspect de la psychanalyse mais en me référant à un grand nombre d'écoles de pensée. Plus particulièrement mon étude est influencée par l'œuvre de Didier Anzieu, de Winnicott et l'école Jungienne. Je me suis cependant également basée sur l'étude du sociologue G.H. Mead qui lie d'emblée trois termes lvIind, S e(f and S oàery, introduisant par là la notion sociale de la parole. Plus particulièrement je l'ai choisi pour sa définition du Soi-Self par rapport au langage. De la toute première relation, celle avec la mère, l'enfant va vers le monde et il va en parlant. Nous retrouvons ce même mouvement chez les peuples qui utilisent les langues pour s'ouvrir vers le monde. J'ai dès lors choisi quatre écrivains, deux femmes et deux hommes, qui ont tous épousé la langue française jusqu'à pouvoir s'exprimer par l'écrit dans cette langue. J'essaie de démontrer par leur histoire personnelle et par leur écriture respective le lien qui existe entre l'inconscient et l'écrit. Je ne traite pas dans mon étude, la névrose parce que je cherche à montrer l'influence des deux premières années sur l'évolution du langage et ceci tout particulièrement par rapport au schéma corporel. Je ne traite pas non plus le moment très important dans l'acquisition du langage où l'enfant apprend à écrire, cela aurait dépassé le cadre de ma recherche. Ce passage de l'oral à l'écrit fait appel chez l'enfant à sa confiance aux autres. Il montre par des signes son monde intérieur, car «l'apprentissage écrit est l'établissement d'une autre gamme de signaux" ». J'ai eu un entretien avec un homme qui avait appris une langue étrangère qu'il avait entendue pour la première fois de sa vie durant la torture. Lorsque je lui ai posé la question du pourquoi cette langue là ? Il m'a dit : « Cela fait de nous deux, deux êtres pareils ». J'ai aussi eu un entretien avec un écrivain dont la langue maternelle est l'espagnol, qui vit maintenant en Allemagne où il écrit en allemand et où il est marié et père de famille. Il était à quelques jours avant une intervention chirurgicale importante et souffrait dans son corps au moment de notre entretien, qu'il voulait en français. «La parole c'est de l'amour, m'a-t-il dit. Je lui ai alors raconté que Maria Casarès avait dit, dans une interview radiodiffusée lors du Festival d'Avignon: «Si j'ai appris le français c'est bien entendu par amour pour un homme ». Après un instant de réflexion il m'a répondu: « Quelquefois l'amour n'est possible que sur une autre terre ». Je crois que l'amour n'est possible qu'après la traversée du désert7 et je l'écris aussi pour cet homme qui avait été torturé. C'est là le MitJammen de Celan être ensemble par la parole.
SichtbareJ, HiJ'rbareJ,

En Jorte que danJ la travenée du déJert (anabaJe), to,!jour.r Demeure comme pour J'y abriter un mot libre.

PreiwerdendeJ Zeltwort Minammen

EnJemble.

6 7

Denyse Lyard, Le cas de Sylvie, in: Cahiers de Psychologie Jungienne, n° 36 Psychothérapie d'Enfants, Paris, 1 ° trimestre 1983, p. 23. Celan in M. Blanchot, Le dernier à parler, Paris, Fata Morgana 1984, p. 9.

13

l

-

LE TEMPS DE LA FUSION

La Dyade de Winnicott

Le mot Dyade, Dyo en Grec, veut dire paire. Lorsque nous parlons d'une paire, nous parlons de deux objets presque identiques, comme par exemple une paire de gants. La « paire» dont nous parlons ici, la Dyade, c'est la Mère et l'Enfant, et plus particulièrement durant la première partie de la vie. Pourtant cette dyade doit prendre fin pour que l'enfant puisse devenir un individu. Au plus tard à deux ans, l'enfant doit avoir quitté cette dyade. On parle ici d'une ouverture, la dyade s'ouvre comme un cercle dont la ligne à un endroit serait brisée et cette brisure se fera par la parole. Le psychanalyste D.W. Winnicott dont la théorie constitue la trame de ce premier chapitre, est allé de la pédiatrie à la psychanalyse. Il était en tant que médecin confronté à l'enfant malade et sa mère. Toute sa thérapeutique est basée sur cette relation unique: la mère et son bébé - le bébé et sa mère. Donc ce que chacun de nous a connu au début de sa vie. Si je disais plus haut que la Dyade est une paire, c'est que l'un d'eux, le nourrisson, ne se vit pas comme le deuxième de cette paire et moins encore comme un partenaire. De tous les êtres vivants, le petit humain est le seul à naître dix-huit mois trop tôt. Cette prématurité, qui nous est propre à nous humains, demande un processus de maturation dit \'Vinnicott8. C'est une maturation à la fois physiologique, biologique, et physique, mais elle est avant tout affective. La myélinisationn'est pas achevée au moment de la naissance. Ceci explique la position allongée du bébé par opposition à celle d'un petit cheval par exemple, qui dès sa naissance est capable de se mettre debout. L'enfant humain va de la position allongée à la position assise; ensuite il se mettra debout pour parallèlement commencer à se déplacer à quatre pattes, et enfin pouvoir marcher. Cette position debout et la marche sur les deux membres inférieurs font de l'être humain avec la parole sa singularité. «Il est plausible, écrit Koupernik, d'admettre que l'accession à la station érigée représente une nouvelle façon <d'être au monde> ». Par rapport au stade précédent, au sol, le progrès est net, l'horizon recule, l'univers visible s'enrichit. Mais par rapport au stade suivant, celui de la marche, la servitude statique demeure. Le monde nouveau est tentant, effrayant aussi (car il faudrait marcher pour l'atteindre et la marche signifie chute) 9 ». Durant toute cette période de maturation sensori-motrice aura lieu, parallèlement, l'acquisition de la parole. Plus que tout autre être vivant, le petit humain ne peut achever son processus d'un devenir que grâce à l'affectivité qu'il reçoit. Cette acquisition de la parole va tout particulièrement nous intéresser ici, car la parole est un acte d'amour, et en même temps un moment de séparation. La première parole s'adresse presque toujours à la mère et les poètes font inlassablement revenir le temps de ce premier amour comme Rabindranath Tagore:

D.W. Winnicott, Processus de A1aturation Chez l'Enfant, Développement affectif et environnement, Paris, Petite Bibliothèque, Payot 1965. 9 C. Koupernick, R. Dailly, Développement Neuro-Psychique dl! Nourrisson, Paris, PUF 1968,1'.138.
8

Je prononcerai ton nom solitairement, assis au milieu des ombres de mes silencieuses pensées. Je le prononcerai sans paroles, Je le prononcerai sans raison. Car je suis pareil à l'enfant qui appelle sa mère, Cent fois heureux de pouvoir répéter « Maman »10.
Ce temps du premier amour est aussi celui de la vie humaine où à chaque moment l'enfant découvre un peu plus le monde extra-utérin. Alors le nourrisson se comprend comme une partie intégrante de la mère, comme appartenant au Moi de la mère. Qu'est-ce un Moi? Freud le définit comme étant «... avant tout une entité corporelle, non seulement une entité toute en surface, mais une entité correspondant à la projection d'une surface11 ». Le moi comprend la partie pulsionnelle, le ça, et la partie censure, le Surmoi. Winnicott pose la question: « Y a-t-il un moi dès le début»? l'auteur lui-même répond en disant: « Le début c'est le moment où le moi commence12 ». Et il continue en disant: « On peut utiliser ce terme, le moi, pour décrire la partie de la personnalité humaine en cours de développement qui, dans des conditions favorables tend à s'intégrer pour devenir une unité13 ». La force ou la faiblesse du moi en devenir du nourrisson va dépendre de l'aptitude de la mère à satisfaire les besoins du bébé. Winnicott a appelé la mère qui sait s'adapter au vécu de son enfant « la mère suffisamment bonne14 ». Elle est capable d'être un soutien du moi en devenir, car elle s'identifie elle-même à ce petit être. Mais cette identification, pour être JuffiJamment bonne, doit dès le début permettre au nourrisson d'établir des relations avec des objets subjectifs. La vie
-

toute la vie

-

commence par une rupture.

Nous sommes à jamais marqués par

cette première rupture, et à jamais tentés de l'effacer. « Le diabolique gît dans la mimesis. L'appropriation du même est déjà dans sa constitution, en laquelle le vivant se prend et se mortifie », écrit Luce Irigaray15. Dans le chapitre La NaÎJJanœ du Verbe je montrerai comment la parole naît elle aussi dans une rupture, la brisure du cercle, dont j'ai parlé plus haut. Il s'agit là d'un jaillissement qui se prépare lentement durant les deux premières années de la vie humaine. Lors de la période dyadique un petit pré-moi va se fonder petit à petit dont la peau est la membrane limitant le moi et le non-moi. Moi/pas moi deviendra dedans/ dehors. Les écrits de \Vinnicott nous permettent de revivre ce qui se passe à l'intérieur de ce duo mère-enfant quand tout va bien, quand tout va mal, ou quand tout va Ju.fliJamment bien. A ce moment, le moi du nouveau né est cette amorce qui dans des conditions favorables va vers une intégration et cette intégration deviendra l'unité de la personnalité. Mais si les soins ne sont pas adaptés, cette intégration ne pourra pas avoir lieu, une carence de la toute première

ID

11 S. Freud, Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, p.194. 12 Winnicott, op. cit. p. 10. L'auteur nous rappelle que par « début» il faut entendre débuts ». 13 Ibid. 14 Le terme anglais est « a,good enough mO,ther» ce c]ui n'est pas tout à fait pareil. 15 Luce Irigaray, Passions Elémmtaires, Paris, Editions de Minuit 1982, p.32.

R. Tagore, La Corbeilledefruits, I~ditions C allimard, NRF Paris 1963.

« une somme

de

20

période du bébé peut se manifester ultérieurement par: la schizophrénie infantile ou l'autisme; une schizophrénie latente ou un faux-self. Un peu plus loin, je parlerai du soi-Soi-Self. Dès à présent, il faut mentionner qu'en psychanalyse on nomme Faux-Sellun état qui est d'être au monde à partir d'un faux lieu. Ce lieu étant celui d'un autre, la plupart du temps celui de la mère. On comprend alors que la danse, l'expression corporelle, le chant et la poésie peuvent être des langages pour la psychothérapie d'un faux-self, avant d'arriver à la parole. Bébé lui aussi n'arrive à la parole qu'après avoir intensément vécu le
mouvemen t. « oie

J

d'un

corps

trouvé,

joie

de

l'exploration

alimen ten t un

hédonisme musculaire (...). Son importance ne devrait pas être sous-estimée; c'est elle qui (...) est à la base (...) de la phase d'opposition. Cette liberté de mouvement, cette attitude de rebellion... lé ». La schizophrénie infantile ou l'autisme, une schizophrénie latente, le faux-self, toutes ses formes pathologiques touchent avant tout le langage dont le premier est cutané. Ashley Montagu, dans la préface de son livre sur la peau et le toucher, écrit: «Autrement dit, ce qui m'intéresse, c'est la manière dont l'expérience tactile

précoce

-

ou son absence - affecte le développement

du comportement...

17».

Montagu parle de « la mémoire de la peau ». Le faux-self est une défense pour protéger le « Vrai Lieu» qui est comme un jardin secret. J'emprunte le terme vrai lieu au poète Yves Bonnefoy, qui évoque l'interprétation du vrai lieu et de la figure maternelle: « Quelles que soient les significations - ou présences - impliquées dans la fin (...) la composante œdipienne y brille d'un éclat bien vif1~ ». Dans le développement de son moi, l'enfant procède en s'appuyant sur le moi de la mère. Pour qu'il y ait plus tard « l'éclat bien vif de la composante œdipienne» comme écrit Bonnefoy, la séparation entre les deux, le moi de la mère et le moi de l'enfant, doit avoir eu lieu. La poésie et toute autre œuvre naissent précisément de cette nostalgie: «Le <vrai lieu>, dit Michèle Finck, ne désigne pas tant une progression dans l'espace qu'une régression dans le temps une remontée de la conscience poétique jusqu'au passé, perdu, de l'enfancel~ ». La notion du temps, et celle de l'espace font partie de la maturation, ils doivent être créés et ce seront là les grandes tendances des premiers mois. Qu'entendons-nous en psychanalyse par objet? Cette question nous amène au jeu de la bobine « fort-da» que Freud a observé chez son petit fils. Mais l'enfant que Freud a observé avait déjà acquis la symbolisation qui consiste à pouvoir évoquer un objet ou une situation en son absence. Cette étape dans l'évolution de l'enfant n'a lieu qu'à la sortie de la dyade. Nous pourrions dire qu'elle détermine cette sortie. L'objet en psychanalyse est un objet libidinal, un objet d'amour, la mère, puisque c'est elle que le nouveau-né rencontre d'abord. Il est intéressant d'observer en psychologie, que l'enfant acquiert la notion d'objet permanent au moment même où il prend conscience de la permanence de tout objet, poupée,

16 17 18 19

Koupernik, Daily, op.cit. p. 147. Ashley Montagu, La Peatl et le Tomher, premier lallgage, Paris, Editions du Seuil 1979, Michèle Finck, Yves BOllllefoy : Le simple et le SeilS, Paris, José Corti 1989, p. 244. Ibid, p. 244.
till

p.7.

21

voiture, pomme, et c'est durant la phase de développement que René Spitz appelle Second Organisateur. Cette phase apparaît vers le huitième mois. Piaget, dans un cours à la Sorbonne (1953-1954), définissait l'objet comme suit: «J'appelle objet, un complexe polysensoriel qu'on peut simultanément voir, entendre, toucher, etc... complexe polysensoriel qui aux yeux du sujet continue d'exister de façon durable en dehors de tout contact perceptif2li ». Quand donc on parle de la permanence de l'objet nous entendons par là que l'objet ne varie pas, qu'il continue en dehors de toute perception. En d'autres termes, si je ne vois pas la petite balle rouge que j'avais vue tout à l'heure, la petite balle rouge, elle, continue pour autant d'exister pour moi. Au début de la vie, l'objet n'est pas en soi, l'objet et soi sont confondus. Et comme nous le verrons plus tard la Dyade doit, en ce sens, être dynamique pour que l'enfant puisse chaque jour un peu plus avancer vers la sortie. Si l'objet existe en soi, c'est que j'existe en tant qu'objet car c'est cet espace qui m'indique la non-fusion. Je peux accepter, cette séparation. Je peux aussi essayer de la nier par un retour au même et me perdre dans une confusion, dont Luce Irigaray dit : «L'amour est le devenir qui s'approprie l'autre, en le consommant, en l'introjectant à soi même jusqu'à sa disparition. Ou l'amour est le moteur du devenir qui laisse l'un et l'autre à leur croissance. Pour un tel amour il faut que chacun garde son corps autonome21 ». L'objet séparé de moi par l'espace est présent dès le début, c'est d'abord le sein de la mère. La mère, au début, est le sein. Pour l'enfant le sein n'est pas sein, c'est le liquide chaud, c'est la faim et la soif qui seront apaisées ou non, c'est la fusion avec l'objet, mais justement l'objet et soi. Le sein est objet partiel, une partie du tout et c'est aussi un objet subjectif car il est synonyme de bonheur ou de menace. «Absence, brasier, oubli. Scansion de nos amours. Demeure, à la place du coeur, une faim. Spasme qui s'étale, parcourt les vaisseaux, jusqu'aux bouts des seins, jusqu'aux bouts des doigts. Palpite, troue le vide, l'efface et s'installe peu à peu. Mon cœur: une immense plaie battante. Une soi£22». Nous savons maintenant que le moi se constitue dès le début, même s'il s'agit d'abord d'un pré-moi. Plus l'environnement s'adapte à la découverte de celui-ci par l'enfant, plus l'enfant peut s'individuer. L'environnement, l'enfant le découvre par le mouvement. Il va de plus en plus l'apprivoiser. Le geste brusque du nourrisson qui rencontre une adaptation suffisamment bonne, n'endommagera pas le vécu d'un soi. Une mauvaise adaptation de l'environnement provoquera chez l'enfant un retrait de son sentiment: j'existe. Quand je parlerai du Schéma Corporel et de l'Image du Corps, je montrerai comment cette adaptation de l'environnement à l'enfant et celle de l'enfant à l'environnement interviennent dans le vécu d'un corps tridimensionnel. Chez le psychotique par exemple, il y a distorsion dans la combinaison: Individu et Environnement. Winnicott a imaginé et imagé un allaitement théorique. Ses dessins

20 Jean Piagct, R.A.I. p.59 in : C. Koupernik et R. Dailly, op.cit., p. 284. 21 L. Irigaray, op. Cit. p. 32. 22 J. Kristeva, HistoireJ d'Amour, Paris, DCl1oël1983, p. 312.

22

figurent dans plusieurs de ses livres. Il y montre clairement cette zone transitionnelle entre le regard de l'enfant, le sein et le regard de la mère. Cet auteur a également introduit la notion de l'objet transitionnel qu'est-ce? C'est précisément ce qui au début est purement subjectif: l'espace entre le sein de la mère et l'enfant. La zone d'illusion qui est une amorce de la rêverie. C'est d'elle que va naître l'objet halluciné qui sera matérialisé plus tard par une poupée de chiffon, un nounours, le bout de la couverture. L'objet transitionnel, c'est ce qui fait la transition entre la mère et l'enfant. Pour l'auteur, tout le rapport à l'art, au sentiment religieux, à la littérature trouveront leur amorce dans cette première illusion. Au moment de l'acte de l'écriture cette illusion revient et devient texte: « J'ai envie de croire qu'à la minute où je suis venu au monde, mon premier geste était d'embrasser la terre », dit Istrati23. A ce stade, arrêtons-nous un instant pour nous poser une question. La psychanalyse tourne-t-elle uniquement autour de la Dyade? La réponse est non. Mais la constitution affective, et donc l'acquisition de la signification de l'être humain dépend largement de cette Dyade, lorsqu'elle réussit. Car elle n'est réussie que lorsqu'il y a sortie. Cette sortie dépend de la quantité de carences subies lors de la fusion. Quitter la Dyade c'est avoir envie de vivre, de prendre des risques, dont celui de déplaire. C'est prendre le risque de dire « non ». Mais c'est aussi savoir Je JUis aimé. Nancy Huston décrit une scène que l'on peut lire comme une telle confirmation, imaginée et imagée par le texte. « Lin va dans la chambre d'Angela et s'agenouille par terre, près de son lit à barreaux. Elle écoute la respiration régulière de sa fille. Tout cela est si bon. Lin n'a jamais peur qu'Angela meure dans son sommeil24 ». Winnicott ne parle pas de la mère parfaite, loin de là. Il parle de celle qui est « suffisamment bonne », c'est à dire aussi suffisamment mauvaise. C'est celle de tous les jours, de tous les pays et de toutes les époques: celle qui est joyeuse mais aussi fatiguée, énervée, celle qui chante et joue avec son enfant mais qui le gronde aussi peut-être et même injustement. C'est celle qui donne à son enfant assez pour qu'il trouve le reste ailleurs. Ceci semble un des points essentiels d'une Dyade réussie lorsque l'enfant peut « aller chercher ailleurs », chez la grand-mère, chez la voisine, à la crèche, ce qu'il ne reçoit pas de maman, y trouver de quoi s'enrichir et enrichir sa mère en retour par ses nouvelles acquisitions affectives. Et le père? Je donne la parole à René Spitz: « Après tout le père de l'enfant constitue le summum ultime des premières relations objectales de la mère. Il est l'ultime produit des vicissitudes subies par les relations objectales de la mère, des premières relations préobjectales au sein à la formation de l'objet libidinal en la personne de sa propre mère, puis au stade œdipien en la personne de son père, enfin pour couronner sa destinée en la personne de son amant et mari, le père de son enfant25 ».

23 Panaït Istrati, Pour avoir aimé la terre, Paris, Denoël et Steele 1930,1'.389. 24 N.Huston, La Virevolte, Arles, Actes Sud 1994, p. 22. 25 H..A. Spitz, De la naissance à la parole,. La première amIée de la vie, Paris, PUll 1978,

1'.72.

23

Comme Freinet l'a si admirablement montré dans son ouvrage sur la Psychologie Sensible, l'enfant ressemble à un arbre, il cherchera toujours, même en se tordant, la lumière. L'enfant ressemble aussi au petit ruisseau qui se frayera un chemin à travers moult obstacles pourvu que la « vie» coule; mais pour que ce flot d'énergie puisse couler il faut que l'enfant soit motivé. Or, qu'est ce que la motivation? Motio en Latin veut dire mouvement. Autrement dit, être motivé revient à être animé, poussé à agir, être en mouvance. Il suffit d'observer un couple, ou le couple mère-enfant pour voir leur joie partagée quand bébé arrive à lever la tête plus haut qu'hier, ou à attraper le petit bonhomme accroché à son lit. « Derek! crie Lin, si fort qu'Angela se réveille dans un sursaut. Derek! Elle s'est retournée dans son lit. Elle s'est retournée toute seule, je te le jure! Je

l'ai posée sur le dos et maintenant
voir! zô ».

elle est sur le ventre

-

viens voir, viens

Une mère dépressive n'a pas la force de motiver son enfant. Nous verrons ultérieurement comment un bébé va essayer de lutter contre l'absence de motivation. Si René Spitz dit que: « le développement affectif n'est pas limité aux )), nous affects de plaisir ou aux signes Gestalt prometteurs de satisfaction..P pouvons nous poser la question: quel est le rôle que joue le déplaisir dans l'apprentissage en général et dans celui du parler en particulier? «L'expérience du plaisir et celle du déplaisir sont les deux expériences affectives les plus importantes plusieurs femmes parlant de la première enfance 28 ». Lors de mes entretiens, couramment deux langues étrangères se sont référées à leur mère comme étant une femme dépressive. Et parmi le groupe de ma recherche quatre femmes m'ont dit que l'apprentissage de leur langue maternelle s'était fait douloureusement. Qu'est-ce à dire? N'y avait-il pas eu assez d'expérience de déplaisir ? Lorsque je parlerai du Schéma Corporel, je parlerai aussi de la peau sonore. Tout au long de la vie, l'être humain va revivre des moments de sa Dyade, sans le savoir. C'est de cet état fusionnel que va dépendre le conflit œdipien. Or, lorsqu'on dit névrose, on dit conflit œdipien non dépassé. Ce conflit œdipien se joue entre le ça et le Surmoi. Ce dernier étant le censeur. D'après la théorie de Mélanie Klein, ce Surmoi n'est peut-être pas si tardif que Freud le pensait. Mais ce Surmoi ne peut exister en assumant sa fonction correctement que sous une forme verbalisée. Pour que cette verbalisation puisse avoir lieu, il faut que la Dyade ait pu s'ouvrir, la clef de l'ouverture est la parole. Des moments de la Dyade sont de nouveau présents dans notre vie lorsqu'il y a perte et séparation et c'est là que la langue (étrangère) semble prendre la fonction d'un pansement ou d'un baume revi talis an t. Dans la schizophrénie elle devient plâtre, elle devient une parole qui fait bloc contre l'extérieur, le met à l'écart. Revenons à présent vers Winnicott, sans oublier qu'il a développé sa théorie sur l'objet transitionnel non pas en qualité d'observateur d'enfants mais en tant que psychanalyste.

26

N. HustaD, op.cit. p. 22.

27 R.A. Spitz, op.cit. pp. 70,71,72,73. 28 Ibid.

24

Lorsque le geste de l'enfant peut s'exprimer librement, il se constitue en faisant/ refaisant son Soi et va du geste à la parole. «Dès la naissance, le nouveau-né, c'est bien connu, tend à utiliser ses poings, ses doigts, ou son pouce en stimulant la zone érogène orale, en y satisfaisant ainsi ses pulsions et aussi en éprouvant dans cette union un sentiment d'apaisement. On sait aussi que quelques mois plus tard, l'enfant, de l'un ou de l'autre sexe, commence à aimer jouer avec des poupées et la plupart des mères donnent à leur enfant un objet particulier s'attendant et c'est généralement le cas, à ce que l'enfant s'y attache avec passion29 ». Est-ce là une amorce de ce que va devenir le Jeu ultérieurement? Nous pouvons affirmer que petit à petit l'enfant va instaurer dans ses gestes de préhension un modèle personnel; ce modèle deviendra de plus en plus personnel car, à la quête d'apaisement, viendront s'ajouter le plaisir, la joie, le rire, la jubilation. D'après certains chercheurs, la parole serait née du Jeu. Ainsi Asher et Hockett30 ont émis l'hypothèse que la langue humaine aurait pris ses origines dans une activité ludique qui consistait à observer et à imiter les oiseaux et leur chant. Morin écrit que l'on peut supposer un «Paléo-Langage» et que l'homo-erectus aurait disposé non pas d'une langue mais plutôt d'un « calI system ». Un tel call system permettait une communication phonétique entre l'homme chasseur et la femme qui contrairement aux chimpanzés, n'accompagnait plus le père mais restait au foyer avec les enfants. C'est dire qu'il y aurait eu, un monde adulte, masculin, qui pratiquait la chasse et un deuxième monde: les enfants, les adolescents et les femmes. Au loin donc se pratiquait le call system et au foyer un nouveau langage s'enrichissait. Il était à la fois ludique et phonétiquement plus plein. I-Iockett et Asher pensent que le chant des oiseaux aurait servi de modèle à la langue humaine aux femmes et aux jeunes adolescents. A mi-chemin entre imitation et apprentissage, Morin parle des êtres enchantés: « On aimerait couvrir le problème l'anthropologie du chant, écrit-il, qui jaillit sans doute à l'origine vocale, et qui pratiqué dans toute la société serait comme un retour permanent aux sources du langage31 ». L'ouvrage de \'Vinnicott qui est pour moi le plus important est: Jeu et Réalittf32 qui traite surtout de l'adolescence cette période si cruciale pour le développement de l'humain. Retournons à l'ontogénèse et à la symbiose Mère-enfant et les qualités particulières de la relation avec l'objet transitionnel, dont un point essentiel est que cet objet vient du dehors, et ce n'est pas une hallucination, c'est moi qui le prends par la main, «j'existe par ce que je fais ». La vie est un mouvement. Si nous regardons les graphes de Winnicott33 nous voyons que la notion du temps se trouve sur la ligne « Réalité subjective ». Le petit de l'homme apprend à connaître le temps en acceptant celui de la mère - son partenaire de la symbiose.

29

Ibid,.

13.

30 31 32 33

C.F.1lockctt, et R. Asher, The human revoltltion, 1964, in : E. Morin op.cit. p.84. E. Morin, op.cit. p. 85. CD. Winnicott, -Jetlx et Réalité, L'Espace Potentiel, Paris, l'.:ditions Gallimard, NRF 1971. Qui se trouvent dans plusieurs de ses livres dont Through Paediatrics to Psycho-AnalYsiJ, London Travistock 1968.

25

Ce sein autour duquel l'enfant crée son monde espace, illusion, rêverie, fantasme, jeu, création.

va devenir

lui-même:

temps,

Dans notre contexte immédiat, nous accordons une pleine signification au mot adaptation, la mère offrant ou n'offrant pas au petit enfant la possiblité de sentir que le sein, c'est l'enfant. Le sein, c'est ici le symbole non du faire mais de !'être34.

(...) Je suis. Je fus Charnière. Longue file de fauves. Je vois, verrat~ Confiance En de l'arbre dans le fruit.
(...) Edmond

Jabes.35

34

Ibid p. 22.
Jabes, Le Set/il, te Sable, Paris NRI' Poésie Gallimard, 1959 et 1975 p. 25.

35 Edmond

26

Mélanie

Klein: Le Bon et le Mauvais Objet

M. Klein

a introduit

la notion

d'un Œdipe

précoce

et d'un

Surmoi

précoce.

C'est aussi Mélanie Klein qui a forgé le terme du « bon objet» par opposition au « mauvais objet ». Freud a défini sa théorie d'un Complexe d'Œdipe à plusieurs endroits de son œuvre. Pour lui, l'Œdipe est à son acmé entre trois et cinq ans. Pour Mélanie Klein, il y a un Œdipe précoce dès les premiers mois de la vie humaine. Quant au Surmoi, nous situons sa constitution, d'après Freud, au moment de la phase anale. Le Surmoi est cette instance du psychisme qui agit comme un censeur par rapport au Moi. Mélanie Klein pense cependant que le Surmoi se forme déjà au moment de la phase sadique orale. C'est la phase de la morsure, de la destruction du sein voire de la mère, c'est la phase de l'incorporation. Freud nous dit que la libido narcissique pour éviter la destruction de l'organisme par la pulsion de mort refoule le Moi vers l'extérieur sur les objets. Pour lui c'est cc procédé qui constitue la base des relations sadiques. Or, dit Mélanie I<Jein : « Il me semble que le Moi emprunte encore une autre voie pour vaincre les parties des pulsions destructrices qui sont restées dans l'organisme: il utilise une partie des pulsions comme défense contre l'autre. Ainsi naîtrait une <Spaltung> (un clivage) à l'intérieur du ça, qui me semble être la première démarche pour le développement d'inhibition des pulsions et pour le 36 ». processus du développement du Surmoi Mélanie I<Jein décrit les stades d'un conflit œdipien précoce en parlant de la relation enfant/sein. Si elle divise l'objet en « bon objet» et en « mauvais objet» c'est que pour elle le sein devient outre une partie du corps, un objet de fantasme comme pour \V'innicott. Mais à l'inverse de M. I<Jein, Winnicott ne divise pas cet objet en « bon» et en « mauvais ». Les qualités « bon» et « mauvais» lui sont attribuées seulement en fonction de son caractère gratifiant ou frustrant, libidinale ou destructeur du sujet37... Nous sommes ainsi amenés, à penser que la dialectique des bons et des mauvais objets fonde la théorie kleinienne. Il faut prendre le terme jàntasme pour une réalité psychique. Le mauvais objet/sein une fois clivé du bon objet, devient persécuteur. « ... Le sadisme oral va vers son point culminant après le sevrage du sein maternel...38» écrit l'auteur. Elle décrit les productions fantasmatiques qui vont de la phase orale du suçotement à celle des morsures, comme des thèmes d'appropriation du sein maternel et de son contenu: vider le sein, le creuser. Ce désir de vider et de creuser se limite d'abord au sein pour s'étendre ensuite au ventre de la mère. Arrêtons-nous ici un instant. Je cite plus tard les écrits de quatre écrivains, deux hommes et deux femmes. Ce faisant je me baserai en bonne partie sur la théorie de Didier Anzieu pour qui l'acte d'écrire mobilise, en cinq phases, tous les processus psychiques impliqués dans le travail du rêve. Si je cite ici en détailles diverses théories de la Dyade, c'est que, pour Anzieu, tous ces fantasmes sont présents au moment de l'écriture.

36 Mélanie Klein, Psy,hoanafyse des Kindes, München, 37 Ibid, p. 179. 38 Ibid, p.158 (ma traduction).

Kindler

Verlag

1979, p.158.

(ma traduction).

L'hypothèse de ma recherche était que l'angoisse qui est inhérente à ces stades, et qui est préverbale, diminue si l'écrit s'exprime dans une autre langue que celle dite maternelle. En outre, l'acte de la lecture « The act of reading39», peut nous approcher par interaction entre auteur et lecteur mais aussi entre protagoniste et lecteur d'un vécu très proche de celui de l'écrit. Ce qui me semble intervenir ici serait une libération au niveau du Wisstrieb inhibé. J'y reviendrai dans le chapitre consacré à Panaït Istrati, des auteurs que j'ai choisis, il était le seul qui a eu des problèmes de scolarité. Chez lui, comme chez tant d'autres, le Wisstrieb, le désir de vouloir savoir, n'a pu se libérer quand il a commencé à écrire. Ce serait l'échec de l'aboutissement des fantasmes qui introduirait chez l'enfant la connaissance inconsciente du coïtus des parents. Et celui-ci est d'abord vécu comme ayant un caractère oral. Le désir fantasmé de vider et de creuser s'étendrait maintenant aux organes des deux parents. C'est ici qu'il faut mentionner le terme de Parents Combinés, introduit par Mélanie Klein pour parler de sa théorie sexuelle précoce. Laquelle théorie représente la relation parentale fantasmée par « une relation sexuelle ininterrompue ». Dans les fantasmes du nourrisson, les parents sont inséparablement confondus dans un coït, le père contenant le sein de la mère ou la mère dans sa totalité. Il ne faut pas oublier que ces fantasmes archaïques et très anxiogènes font partie de cette phase de la vie humaine où l'enfant ne peut pas encore parler. Il ne peut pas parler et il ne peut pas non plus penser en paroles. Ceci nous permet de comprendre pourquoi ultérieurement, lors de l'analyse, il est si important de pouvoir verbaliser un vécu fantasmatique datant de la période préverbale. L'enfant est donc confronté à un monde qu'il n'est pas encore capable de mentaliser. Il traverse alors ce que Mélanie Klein nomme la position paranoïde dès les quatre premiers mois, selon une modalité de relations d'objet. Elle parle aussi de la position paranoïde-schizoïde parce que les mécanismes de défense ont un caractère schizoïde. L'enfant se replie. Winnicott appelle cette angoisse « inimaginable» et nous pouvons à présent ajouter également les craintes persécutives. C'est le sein de la mère, voire la mère elle même, clivé en « bon» et gratifiant et en « mauvais» et frustrant. Le bon objet va être idéalisé et son rôle sera de protéger. Cette position paranoïde-schizoïde est suivie d'une autre, dite position dépressive. Elle va de pair avec la stabilisation de l'objet. Ce dernier devient peu à

peu permanent,

ce qui permet à l'enfant de se détourner de cet objet

-

le sein, la

mère - et d'investir un nouvel objet: le père. Cette position est progressivement surmontée. Lors de ce processus de maturation, le clivage entre « bon» et « mauvais» va s'atténuer. Pendant ce temps, se crée le modèle pour l'état dépressif ultérieur; modèle dans lequel l'angoisse a toujours comme sujet fantasmatique de détruire et donc de perdre la mère ou son substitut. A cette période de la vie, mais également plus tard, « perdre l'objet» restera la crainte principale de toute forme dépressive.

39 Iser, The Ad of Reading t\ theory of Aesthetic Response, London, The John's Hopkins University Press, 1994.

30

C'est pour cela que l'apport de la théorie de Mélanie Klein sur le développement psychique de l'enfant rejoint le tableau clinique de la dépression. Or, chez l'enfant les deux positions font partie de la maturation; l'enfant les dépasse mais il peut les dépasser en partie seulement. Toute notre capacité à aimer réside dans un équilibre entre grâce et pesanteur, entre pouvoir ressentir la gratitude comme le dit Mélanie I<lein, et accepter la frustration. L'enfant aussi petit soit-il porte déjà en lui les germes du pardon. Car la mère (ou son substitut) sufliJamment bonne est celle qui revient; elle revient de son absence spatiale et de son absence psychique. Elle est suffisamment bonne parce que suffisamment mauvaise, elle revient, parce qu'elle sait aussi être ailleurs, voire dans un ailleurs. Par ce fait, elle permet à l'enfant d'apprendre petit à petit qu'il peut lui même surmonter les moments frustrants. Plus tard, chacun de nous va faire face à la vie selon le modèle instauré lors de la prime enfance. Les plus grands ennemis de l'amour sont l'envie et la jalousie. Lorsque l'envie et la jalousie prennent un aspect pathologique, toutes les portes de la souffrance s'ouvrent. Rappelons ici en termes très simples que c'est le propre de l'être envieux que de n'avoir aucun amour pour sa personne. En termes psychanalytiques, le mauvais objet clivé est intériorisé. Introjecté sous cette forme, il ne permet pas au sujet de se donner une valeur personnelle suffisament grande pour vivre avec autrui sans jalouser la beauté de l'autre ou les fruits de ses efforts. Le devenir de l'enfant est une création permanente qui passe en grande partie par le jeu. C'est Mélanie I<Jein qui a inventé la thérapie du jeu pour les analyses des tout petits enfants, qu'elle décrit dans son livre, Die PJ)lchana!Jse des Kindes. Les enfants qui ont pu quitter la dyade expriment par le jeu et la verbalisation leur mal-être. Tout en jouant un enfant dit: «J'ai eu un petit frère ». On peut traduire cette phrase en «qui me gène, qui me menace, qui me prend ma place, pour arriver enfin à qui m'a pris ma mère. Et nous comprenons ici tout le processus de la symbolisation par rapport au jeu et par rapport à la parole. Dès lors, on comprend aussi que l'écrit est une autre forme de la verbalisation et une autre forme de création. Pour F. de Saussure l'écriture est une deuxième parole. «La langue est donc une tradition orale, indépendante de l'écriture, et bien autrement fixe; mais le prestige de la forme écrite nous empêche de le voir40 ».

40

1'. de Saussure,

Com:r de Linguistique

Générale, Paris,Payot

1972, p 46.

31