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LE GENIE ET LE CRIME

De
226 pages
Pour le criminel-né, l'acte criminel est un mouvement naturel, voire une nécessité vitale. En inadéquation avec la société, opprimé par un milieu qu'il refuse, il s'évade alors par la rébellion. Le génie s'évade alors et se rebelle par un refus analogue. Le criminel et l'homme de génie fraternisent dans une haine commune de la société, ils sont égaux dans l'insoumission. Aussi voit-on le crime et le génie coexister , non pas obligatoirement mais souvent.
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LE GENIE ET LE CRIME

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir.

Dernières parutions

Cryptes et fantômes en psychanalyse, P. HACHET, 2000. Vie mentale et organisation cérébrale, C. J. BLANC, 2000. Psychothérapies de psychotiques, C. FORZY, 2000. Une psychiatrie philosophique: l'organo-dynamisme, P. PRATS, 2001. Les délires de personnalité, Gilbert BALLET, 2001. Psychanalyse et rêve éveillé, J. et M. NATANSON, 2001. Les processus d'auto-punition, A. HESNARD et R. LAFORGUE, 2001. La schizophrénie en débat, E. BLEULER, H. CLAUDE, 2001. Lafolie érotique, B. BALL, 2001. Vrais et Faux mystiques, J. L'HERMITTE, 2001. Les constitutions psychiques, R. ALLENDY, 2002. La psycho-analyse, E. REGISet A. HESNARD, 2002. Psychologie analytique ert religion, R. HOSTIE, 2002. Le patient absent de Jacques Lacan (L'innommable menace), P. LABORIE, 2002. Psychanalyse d'un choc esthétique. La villa Palagonia et ses visiteurs, P.
HACHET, 2002.

Le psychopathologique et le sentir: Nietzsche et les micro-incarnations, A. FERNANDEz-ZOÏLA, 2002. Le profondeur, R. M. PALEMDE (dir.), 2002.

Henry T.-F. RHODES
de l'Académie Internationale de Criminologie

LE GENIE
ET

LE CRIME

L'Harmattan 5-7, rue de I'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Ouvrage précédemment paru aux Editions de la Nouvelle Revue Critique en 1936 (Ç) L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3355-7

CE LIVRE EST DÉDIÉ, EN FAIBLE TÉMOIGNAGE DE RESPECT, AU DOCTEUR LÉON LOCARD, VICE-PRÉSIDENT DE L'AcADÉMIE
DE CRIMINOuOGIE, CHEF DU LABORATOIRE A QUI L'AuTEUR, DE' POLICE TECHNIQUE DE LYON1

INTERNATIONALE

SO,N AMI ET COLLÈGUE, REDEVABLE.

EST INFINIMENT

NOTE INTRODUCTIVE

Lors de sa première parution, l'Editeur du présent ouvrage avançait la thèse, pour l'époque iconoclaste, malgré ce qu'avait écrit de Quincey sur L'assassinat considéré comme l'un des beaux arts, que le criminel était un rebelle et un évadé, "fraternisant" dans la haine de la société vulgaire avec le génie sous l'impulsion d'une nécessité vitale! Mais il ne s'agissait pas, toutefois, du criminel "jouet" des circonstances ou du méprisable cupide; mais de l'arrogant défiant des lois de l'univers social de I'honnête philistin. "Le génie et le crime sont égaux dans l'insoumission" et ne se compromettent pas dans les "petites malices" de la transgression hypocrite. L'individu normal se voyait alors épinglé com~e un impuissant ou un paresseux applaudissant au génie par lâcheté, et admirant, pour mieux la désavouer, l'expression haineuse et toute-puissante de celui qui se permettait la réalisation de ses instincts. L'anonyme auteur de ces propos choquants ne s'embarrassait ni des discussions philosophiques (Aristote, ou supposé être lui) ni des discussions académiques (Moreau, Flourens, Lélut, Lombroso, Toulouse etc.) sur les rapports du "génie" et de la "folie ", ou de "l'intellect supérieur" et de la "névropathie". Tout au plus distinguait-il le passage à l'acte sans détour du grand délinquant (avec, corrélativement, son insensibilité à "l'exemplarité" des peines) de la "lutte" du génie pour "courber" une société qui n'aspirait, par sa lourde masse insensible, qu'à annuler les "trémulations" que l'art lui imposait avec peine pour la faire dévier de son cours aveugle. L'anonyme a peut-être un peu oublié, en avançant ses conceptions sans concession, que, même pour les plus mauvaises raisons, le philistin (qui a, comme chacun, envie de vivre), fait survivre les génies et, désormais, jusqu'aux étripeurs d'enfants... Pourtant, et ici c'est encore un philistin qui parle, il n'avait pas totalement tort en affirmant que "les méthodes les plus subtiles des psychologies modernes conduisent à des

6 découvertes inattendues, atroces ou réjouissantes". Alors qu'il écrivait ses propos provocateurs, il oubliait peut-être au passage le léger écart entre réalisation primaire et sublimation, ou l'assouvissement de la jouissance et l'inhibition quant au but en faveur d'un idéal social supérieur. Les eut-ils connus (mais les psychanalystes eux-mêmes ne les connaissent pas), il eut pu s'appuyer sur certains "marginaux" de l'école freudienne. Otto Rank faisait de l'échappée belle de la Création une "troisième voie", à côté de la normalité et de la névrose, de solution spécifique des conflits précoces; ou, plutôt, un détour/retour dans le normal formalisé entre le Charybde de la névrose et le Scylla de la perversion. L'artiste oscillerait entre la quête originelle de l'objet de son désir et la sublimation susceptible de se "resexualiser" avec une mobilité échappant à la sclérose commune dans une éternelle jeunesse... L'art serait, en somme, un "mi-lieu". Quant à savoir comment il y trouve son équilibre, là est son mystère. Plus avant (?) que Rank, Miha'il Balint devait proposer une nouvelle topique psychique dont la "troisième zone" (distincte de celles de l'amour primaire et de I'Oedipe) serait celle de la "création", se passant d' objets externes. Les "pré-obj ets" y seraient inorganisés, et destinés à être transformés en "productions" : Oeuvres de Culture (art, philosophie, religion...), mais aussi d'Incubation des pathologies et du Crime. Il pourrait s'agir là d'une simplification du "défaut" d'amour primaire, alimentant les affres de la séparation, en symétrique inverse de l' oedipification. Dans cette zone, plus traditionnellement considérée comme celle du narcissisme, le crime - en tant que production - pourrait alors être considéré comme un équivalent de philosophie ou d'esthétique. En fournir des preuves médicolégales (ce qui me serait facile, surtout dans le sens de la mutation du crime vers l'art ou la mystique avec scansion psychosomatiques) ne ferait qu'ajouter inutilement au scandale. Mieux vaut en appeler au témoignage de 1'histoire: de Saint Jean Chrisostome au Vénérable Milarepa ; de Villon à

7 Lacenaire ; du pirate Drake à l'amiral Sir John; de Dominique aux domini cani inquisitoriaux... Heureusement que certains, tel le Divin Platon, se contentent de ne porter qu'en paroles "une main parricide" sur leur Maître, ou de satisfaire leur troisième zone dans la contemplation de "l'esthétique du pathologique" pour reprendre le titre d'un ouvrage qui fut, en d'autres temps, au hit parade d'une psychiatrie qui n'était pas encore totalement philistinisée.. . Cela dit, il est beaucoup plus confortable de penser que le criminel en est resté au stade premier de "l'aire transitionnelle" (selon Winnicott), celui des préobjets fonctionnels satisfactoires, alors que l'artiste a accédé, lui, à celle de la symbolisation et du jeu. Il est fort séduisant de penser qu'un Lacenaire (cependant qualifié par les journaux de l'époque de "métaphysicien de l'assassinat", mais totalement insensible au sort de ses victimes comme au sien) ne fait pas le printemps; mais un Villon? Il reste dans ces domaines, et bien au delà du criminel par sentiment de culpabilité de Freud ou de la "volonté de réparation" des phantasmes de destruction sadiques du créateur selon Klein, bien plus de chose sur terre qu'il n'en existe dans notre scholastique! C'est pourquoi il est impossible de considérer l'ouvrage de Henry T.F. Rhode comme une simple curiosité à classer dans le genre pittoresque; même si, sans humour apparent (mais allez savoir chez un admirateur d'Oscar Wilde f), ce membre éminent, ni médecin ni psychologue, de l'Académie Internationale de Criminologie fit à son illustre ami L. Locard, Directeur du laboratoire de Police scientifique, I'hommage de son livre. Un livre qui concluait sur une... 'fonction sociale" du crime comme réactivateur, avec le génie, de l"'éveil" du monde! Jacques Chazaud

AVANT

PROPOS

DE L'EDITEUR

Les méthodes les plus subtiles et les plus singulières des ps:ychologues modernes conduisent à des découvertes inalien. dues, atroces ou réjouissantes, qu'il nous faut bien accepter dans leur sincérité,. aussi ne s'étonnera-t-on point d'un rapprochement audacieux - qui jadis eût paru sacrilège - entre le génie et le 4crime,unis par une commune origine pSJ)chique. Il ne s'agit point, ici, du criminel amateur, jouet des ciT. constances et de la cupidité, mais du criminel-né. du « professionnel», pour qui l'acte criminel est un mouvement naturel, voire une nécessité vitale. Celui-ci est un individu inadéquat, opprimé par le milieu social qu'il refuse et dont il s'évade par rébellion. Le génie, lui aussi;s'évade et se rebelle par un refus analogue: par là le criminel et l'homme de génie fraternisent dans une haine ;commune, haine de la société, haine du vulgaire, et au désir vaniteux de dominer l'adversaire, de sortir de l'ornière où ils se croient, l'un et l'autre, rejetés, s'ajoute un égoïsme monstrueux exprimé par une formule arrogante: l'univers et moi, sinon l'univers contre moi. Pour l'un comme pour l'autre, dans la bataille le choix des armes importe peu, seule la réussite compte, leur triomphe personnel est une raison suffisante. Le génie et le crime son.t égaux dans l'insoumission. L'in-

dividu soumis, « normal », vit de subterfuges et de petites

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AVANT-PROPOS

malices, car sa soumission n'est qu'apparente, et, en réalité, il demeure un rebelle hJ)pocrite qui dissimule son impuissance ou sa paresse (peut-être aussi son renoncement) , sous les mille comédies de la vie quotidienne acceptée. JI applaudit à l' œu.. vre du génie par lâcheté et il admire en se1cret, sans l'avouer, l'audace du criminel assouvissant sa haine par un acte direct, exceptionnel. Le génie, lui, en somme perfide, accable d'abord l'antagoniste sous sa toute-puissance, mais s'il résiste, alors il le poursuit par la violence, tout comme le criminel. Aussi voit-on le crime et le génie coexister, non pas obligatoirement, mais souvent. Au criminel perni.cieux, les instincts élémentaires, dont chacun de nous tire une expérience pratique qui lui trace une voie dans la vie sociale, font défaut: il ne s'amendera jamais, le châtiment même ne l'arrêtera pas, il méprise le jugement des hommes qui le détruiront. Quant au génie authentique, une lutte incessante, jusqu'à la mort, l'entraînera à tenterd.e plier la société â des caprices ou à des volontés insatiables, sans qu'il pressente que cette société qu'il trouble aura toujours le dernier mot, quoiqu'elle paraisse se courber sous sa main souveraine. T ôl ou tard elle l'anéantit, dans sa personne ou dans ses œuvres, elle l'écrase par sa lourde masse insensible et rep'rend sa )course aveugle, à peine déviée par les trémulations de quelque génie: les plus grands n'auront été qu'épisodiques.

LIVRE

PREMIER

INTRODUCTION

CHAPITRE

PREMIER

LE TY.PE CRIMINEL

LE POINT

DE VUE ANTHROPOLOGIQUE

On prétend qu'un détective français bien connJl déclara un jour que si l'on .en croyait le -commun des policiers, tout le monde devrait être en prison et, qu'en réalité, ils n'avaient pas tout à fait tort. Pour ,ceux Id'entre nous qui ne sont pas des policiers (ils' sont sans doute l'exception qui confirme la règle), c'est là une conclusion bien décourageante et on n'éprouve guère' de réconfort à étu,dier le problème de l'anthropologie criminelle. Théoriqu-ement, cela peut être vrai, mais, dans la pratique~ on fait une distinction entre l'homme qui vole dans une banquè êt le financier qui, tout en volant ses actionnaires, demeure dans les limites de la loi. 'La distinction est arbitraire" mais elle existe. Quelque différence subsiste donc, arbitraire si vous voulez, entre le non-criminel et le criminel. Il existe en la matière deux écoles diamétr~lement opposées. L'école an-glaise considère le criminel comme un individu normal qui a mal tourné. L'école continentale pose en principe que le' ~riminel est un anormal qui ne peut pas marcher droit.

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C'est pour cette raison que la théorie du « Type criminel », formulée pour la première fois par un célèbre aliéniste, Lombroso, a littéralement ,divisé l'Europe en deux camps. :Quelque exagérée que fût cette théorie dans sa forme originale, elle ne contenait rien de foncièrement absurde. Ce sont ses adversaires qui l' Û'nt mal comprise, l'ont mal interprétée et l'ont présentée sous un faux jÛ'ur. Ils crurent en condamner les conclusions en s'appuyant sur les faits et la logique; en réalité, c'est sa morale qui les choquait. Tout le mon,de sait que Lombroso soutenait que les cri... minels constituent un type anthropologique; qu'on peut recon... naître un criminel à la forme de son crâne absolument de la même façon que les anthropologistes différencient les races humaines par les mensurations de la tête. Toute la vie de Lombroso fut consacrée à un labeur gigantesque. Il mensura les crânes et les corps de plusieurs milliers de criminels. Soulignons un fait digne de remarque: Les données ,du problème, rassemblées avec la plus grande impartialité scientifique, s'accordent fort mal avec les conclusions que Lombroso en tire. Les faits, réunis avec tant de patience et tant de soin, ne sont pas du tout concluants. Pourtant, quand on a éliminé les exagérations et les déductions douteuses, il demeure un résidu de constatations qu'il paraît difficile de contester. Il est impossible de toujours rattacher les anomalies craniennes aux anomalies morales, mais l'instinct populaire ne se trompe pas quand il établit la différence entre le type « supérieur» et le type « inférieur ». Sous ce rapport, l'expérience intéressante de sir Francis Galton contient un enseignement de la plus gran-de valeur. Que signifient, en fin de -compte, les types « supérieur» et « infé:rieur »? Cet éminent statisticien a obtenu une photographie com'posite d'un certain nombre de criminels en superposant les négatifs et en tirant du tout une épreuve. Il a ensuite éxécuté une photographie semblable en prenant des hommes désignés par leurs qualités, tant physiques que mentales, pour faire partie des régiments d'élite de l'armée britannique. Un fait

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saisissant: toutes les têtes des criminels caÏncidaient sur un nombre surprenant de points. Il en était de m,ême pour tous les individus choisis dans l'armée. C'est de ces photographies qu'ont été dégagés les types généraux de l'homme normal et du criminel. Il est également intéressant de noter que Galton s'aperçut que cette expression de s,célératesse qu'on se figure généralement être imprimée sur le visage du criminel ne s'y retrouvait que tout à fait accidentellement. Le facteur prépondérant c'était la conformation même du crâne et celle de la face. La science de l'anthropologie criminelle tend maintenant à revenir à la théorie fondamentale ,de Lombroso. Mais elle s'est affranchie des 'exagérations que les premiers anthropologistes criminels y avaient introduites. On prétend que le docteur Charles Goring, dans son livre L,e Forçat anglais, a donné le coup de grâce à la théorie du type criminel. Il n'en est rien. Le livre de Goring est une œuvre brillante et ses observations furent au moins aussi p!récises que celles de Lombroso, mais, dans sa conclusion, il se montre non moins prévenu contre la théorie continentale que l'auteur de cette théorie n'est disposé en sa faveur. Il constata que les mensurations anthropologiques ,des criminels anglais variaient autant que celles des individus normaux et il en tira cette conclusion que la mensuration par elle-même ne prouvait rien.

II était, sans ,aucun doute, parfaitem,ent

logique,

mais, il se

serait trouvé sur un terrain plus solide s'il s'était contenté de dire que les mensurations mêmes sont extraordinairement dif... ficiles à interpréter. D'un autre côté, l'étude des photographies de Galton constituait une méthode plus sûre et parfois plus facile. Somme toute, les témoignages penchent en faveur de Lombroso contre Goring. 11 n'est pas surprenant qu'un homme qui affirmait, avec toute la force dont était capable sa nature énergique, qu'il avait découvert des instincts criminels jusque dans les fleurs qui dévorent les mouches et dans les insectes, ait été en butte &lX railleries et accueilli, par des ricanements. Il y a néan---

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moins une autre raison, beaucoup plus intéressante, pour laquelle la théorie de Lombroso souleva de si âpres controverses. C'est précisément cet élément que la science moderne y reconnaissait comme vrai qui fut, en réalité, l'obstacle le plus sérieux qu'elle rencontra. On doit conserver à jamais un souvenir reconnaissant à César Lombroso: il fut le premier à soutenir que le criminel importe beaucoup plus que le crime. La loi anglaise, même aujourd'hui, n'admet pas ce principe; seuls les aliénistes anglais l'acceptent, dans une certaine mesure. C'est pour cette raison que quelques critiques d,u Continent ont dépeint notre système pénal comme le plus dur qui fût au monde. Il y a là de l'exagération, mais il s'y trouve aussi un fond de vérité. Nous sommes toujours tentés de considérer le crime du point de vue de la morale et de chercher .dans la morale la justification de son châtiment. Ce n'est pas seulement absurde, c'est encore dangereux. Pour protéger la collectivité contre l'individu, il y a la loi, et la seule justification du châtiment est que, théoriquement, il arrête le criminel. Lombroso et son école le reconnurent nettement et toute leur œuvre consista à étudier le ,criminel dans l'intention de rechercher le meilleur moyen de défendre la collectivité. Certaines des méthodes proposées étaient radicales. Une opinion, par exemple, qui comptait de nombreux partisans, parmi lesquels le distingué

juriste italien Garofalo, était qu'il fallait supprimer sans souf

~

france tous les criminels habituels. S'il était ,démontré qu'il nt existe pas d'autre remè,de efficace, .cette conclusion serait pleinement justifiable, au point de vue légaL Une pareille démonstration n'est cependant pas nécessaire: il n'est nulle... ment prouvé que, même quand il s'agit d'assassinat, la peine de mort soit ,d'un effet réel. Mais, quant à l' exercice du châtiment légal, le but à atteindre est bien net: s'assurer, autant que possible, que la peine s'applique au criminel et non pas au crime et qu'elle est capable d'empêcher le criminel de nuire désormais à la 50.ciété. Le reste 'est l'affaire ,des théologiens. C'esit encore ,dans un autre sens que la théorie de Lom~

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broso -a été grossièrement défigurée. L'argument-massue dont on se servait, et dont on se s'ert encore, contre la théorie du type c~iminel, c'est que l'homme honnête présente souvent les stigmates du ,malfaiteur. On a objecté, avec juste raison, à ceux qui soutiennent cétte thèse, que, pour eux, l'honnêteté semble consister à éviter Id'aller en prison. Lombroso est, dans une c-ertaine mesure, 'responsable de cette fausse interprétation. Certains passages de L'uomo déliquente peuvent faire croire que l'homme, ou la femme, porteur des stigmates du crime, doive précisément finir ,en prison. Mais ce n'est pas de cette façon que Ferri comprit sa théorie, et l'erreur est sans doute née du fait qu'il traitait dans ce livre de ceux qui étaient ou avaient été en prison. Lombroso commit la faute de ne se préoccuper presque exclusivement que de l'homme anormal. II reste vrai qu'un criminel, sans cesser ,d'être criminel, peut néanm,oins échapper à la prison O'Uà l' échafaud. Faire un pas de plus, c'est pénétrer au cœur d'un des problèmes pos~s' dans ce liv're. E'st-ce qu'un homme, ou une femme, est un crimine~ pour l'unique raison qu'il a été 'convaincu de quelque crime, ou existe-t-il, en quelql!e sorte, une criminalité sui ge.neris, une prédisposition, une tournure ,d'esprit criminelles? Il est assez ,curieux -que l'écueil sur. lequel s'est brisée, dit-on, la théorie anthropologique ait été la discussion fameuse que déchaîna le -crâne ,de Charlotte Corday. IC'est en 1889 que ce crâne fut présenté au Congrès d'Anthropologie 'criminelle, à Paris. Lombroso, T opinard et Bené.. dikt l'examinèrent. De l'avis Ide Lombroso, puisque le crâne était platycéphale et asymétrique, il était anormal. T opinard, en admettant la justesse des observations de Lombroso, les considérait comme sans importance. Un an plus tard, Benedikt publiait un mémoire très complet sUr le crâne dans lequel il trouvait de nombreuses .caractéristiqu-es normales, mais où il notait les anomalies remarquables observées par Lombroso. Il était d'accord ave'c ses ,deux confrères, sans se prononcer ni pour l'un ni pour l'autre. On ne trouvait aucune explication satisfaisante qui pût rien prouver. Qui ,dira si ,Charlotte Corday etait ou non une 2

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criminelle? Elle tua Marat dans son bain, dans des circonstances telles que n'importe quel tribunal compétent aurait, de nos jours, à se d:emander s'il doit, en bonne justice, rendre un verdict de culp,abilité. N ombreux, en effet, sont ceux qui tiendraient son acte pour méritoire. Il ne se produ,isit pas .dans sa vie d'autres événements qu' Û'neût 'pu lui rep-rocher en invoquant les stipulations formelles des lois; il :eût été impossible, en tout état de c.ause, d'appliquer, en pleine révolution, la ]ettre de la loi. Le crâne de Charlotte Corday fut sans doute un grand problème, mais pas plus grand que le problème de Charlotte Corday elle-même. Si l'on peut juger de la valeur d'une th,éorie par sa persÏstance, celle de Lombroso il' en est certainement pas dépourvue. Elle persiste, sous une forme un peu modifiée, sur le continent, et ses deux défenseurs les plus fidèles et les 'plus éminents sont F e:rriet Garofalo. Il est bon de faire remarquer, ,à ce propos, que les différences notables qu'on relève dans les observations afférentes à l'anthropologie criminelle dépen.. dent, jusqu'à uncertain point, de la nationalité des criminels observés. Il ne paraît pas douteux que les criminels français, italiens ~t espagnols présentent des types anthropologiques mieux définis que ceux que l'on peut découvrir dans les pri... sons anglaises. D'un autre côté, cela peut tout simplement provenir de ce que les observateurs du continent, plus attentifs à la théorie que leurs confrères anglais, ont rassemblé plus de matériaux. On ne peut pas dire que la criminologie existe, en tant que scien'ce, ,en Angleterre. La théorie de Lombroso, sous sa forme modifiée, a été critiquée par maints criminologistes amateurs ,qui n'étaient nullement qualifiés pour la discuter. II est triste de constater que ces critiques, :dont beaucoup £;ont formulées sur le mode plaisant, et quelques~unes avec le plus mauvais goût, ont été dirigées contre les observations minutieuses d'hommes ,de science éminents, jouissant en tous pays d'une g:rande réputation, par des gens qui n'avaient aucune c'ulture :seientifique et pas de réputation du tout.

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Ce pr<:>blèmeanthropologique existe-t-il réellement? La question est une ide celles a'llx>queiles ne p'eut donner encore .on d'e réponse définitive. Il :est bien évi,d-ent'que Lombroso pou's'sa jusqu',à r~xûgérati(}n la défense d'e sa cau'S'eet que sa théorie, telle qu'il la 'CODÇut, e se trollvapa's justifiée par les faits n qu'il rassembla lui-même avec tant de soin et tant de pein'e. Dans sa forme modifiée, {en~se relie aux théories relatives à l;a biol()gre et à l'eugénisme. L'anthropologiste et le bioI-cgisre ont classé avec beaufcoup de s'oin, d~aboT,d les races et .ensuite les groupes de ces races, en types. L'assassin, type de criminel que Ferri a étudié à fond, servira ,d'exemple. La science peut indiquer, avec une grande approximation, parmi différents types d'individus, ceux qui, sous l'empire d'une excitation violente, pourraient commettre un crime et ceux qui n'arriveraient que difficilement à le commettre dans n'importe quelles circonstances. Mais on aurait tort de supposer qu'on peut recourir en dernier ressort à la seule anthropologie. C'est à ibon droit que le ,biologiste demandera à être entendu. La nutrition a une influence énorme sur le fonctionnement du cerveau et il est vrai qu'un changement de régime prolongé et peu judicieux pourrait faire d'un individu pacifique un assassin. Le contenu du crâne et non le crâne lui-même est l'ultime arbitre de notre destinée. Mais, réalisant l'accord entre ces deux conceptions bien distinctes, la nourriture que nous absorbons avant notre naissance exerce une influence certaine sur le cerveau et, comme on le conçoit, sur le crâne ~qui lui sert de réceptacle. Il est presque toujou1rs possible à l'anthropologie expérimenta'le de reconstitue'r la physionomie d'après le crâne. 011 emploie généralement la plasticine, et, ,dans un grand nombre de cas, des morts ont été reconnus après une pareille reconstitution. L'exemple classique est celui de Lilian White, dont le crâne fut ,découvert à Haverstraw, dans l'Etat de NewYork. Mr. Grant Williams, de la police de N ew-York, après avoir examiné le crâne, déclara que c'était ,celui d"une jeune :fille polono-irlan-daise, d'un caractère ,difficile et faible d'esprit. A ce moment-là, Mr. Williams ne savait rien de la per'"

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sonne à laquelle avait appartenu ,ce crâne. Il reconstitua la physionomie à l'aide de plasticine et la tête fut immédiatement reconnue par le directeu'r d'un Institut médical pour débiles mentaux du voisinage comme étant celle d'une malade qui était très difficile à vivre e't qui s'était enfuie quelque temps auparavant. Les démonstrations cle ce genre montrent clairement que les recherches pratiquées clans le domaine de l'anthropologie criminelle sont en'core dans l'enfance plutôt qu'à leur déclin..