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Le genre de la Résistance

De
392 pages
"La Résistance se développe sur un terreau fortement imprégné par la différence des rôles sociaux entre les sexes. Si elle entraîne quelques femmes dans une vie dhomme, la plupart agissent au coeur du foyer, dans la continuité des rôles traditionnels. Quand bien même elles acceptent le sacrifice à légal des hommes, les résistantes ne sont pas des combattants de lombre comme les autres. Parce que lhistoire de la Résistance a longtemps été écrite au masculin, sa version féminine demeure méconnue. Que signifi e résister au féminin ? Quel sens les résistantes ont-elles donné à leur engagement ? Comment a-t-il été perçu par la société, en temps de guerre puis après la guerre ? Autrement dit, dans quelle mesure lidentité féminine a-t-elle influé sur les modalités comme sur les représentations de lengagement ?
Louvrage propose de découvrir la résistance féminine en léclairant dun double regard : celui de sa répression orchestrée par loccupant et celui des reconnaissances mises en oeuvre à la Libération.
Menée à léchelle dun laboratoire privilégié le Nord, rattaché au commandement militaire allemand de Bruxelles , cette étude de la mobilisation féminine dépasse les frontières régionales. En montrant le rôle majeur joué par les femmes dans le tissage des liens entre Résistance et société, elle donne sens à la formule du colonel Rol-Tanguy : « Sans elles, la moitié de notre travail eût été impossible. »"
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Le genre de la Résistance La Résistance féminine dans le Nord de la France Catherine Lacour-Astol
CatalogageÉlectre-Bibliographie(avec leconcoursdelaBibliothèquedeSciencesPo) Le genre de la Résistance : la Résistance féminine dans le Nord de la France/Catherine Lacour-Astol.Paris:Pressesde Sciences Po,2015. ISBNpapier978-2-7246-1700-9 ISBNpdfweb 978-2-7246-1701-6 ISBNepub 978-2-7246-1702-3 ISBNxml978-2-7246-1703-0 RAMEAU: Guerremondiale(1939-1945):Mouvementsderésistance:France :Nord(France) Guerremondiale(1939-1945):Participation desfemmes Guerremondiale(1939-1945):Femmes: France:Nord(France) Résistantes :France :Nord (France):1900-1945 Nord(France):1940-1945 DEWEY: 944.0816: Troisièmepublique,1870-1945 Photo de couverture : © collection du Comité d’histoire du Haut-Pays. Trois aviateurs anglais, recueillis par la famille Fillerin (à droite, Marguerite Cadet-Fillerin) à Renty (canton de Fauquembergues, Pas-de-Calais), posent devant l’avis de recherche que les autorités allemandes ont émis à leur encontre, à la suite du crash de leur avion le 17 septembre 1942 près de Bayenghem. Ils regagneront l’Angleterre grâce au réseau Pat O’Leary. Après une intense activité de résistance, les époux Fillerin seront arrêtés et déportés. Leurs enfants poursuivront leur action jusqu’à la Libération. La pellicule sur laquelle figurait cette photo aurait été enterrée dans le jardin, pour n’être développée qu’à la Libération. La loi de 1957 sur la propriété individuelle interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation des ayants droit (seule la photocopie à usage privé du copiste est autorisée). Nous rappelons donc que toute reproduction, partielle ou totale, du présent ouvrage est interdite sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3, rue Hautefeuille, 75006 Paris). © Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2015.
Introduction
On n’a pas fait de la Résistance avec une idée d’après-guerre, mais, simplement, parce qu’on était des Français, et qu’on ne voulait pas q ue les Allemands prennent notre pays. Maintenant, quand je suis des nuits entières sans dormir, il me revient tout ça. Je me dis : « Mais c’est pas possible qu’on ait fait tout ça ! » On l’a fait de tout notre cœur, parce que nous étions contre les occupants nazis. Et ça s’est enchaîné comme ça. 1 Mais on n’aurait jamais pu faire tout ce qu’on a fait sans l’aide des femmes . 2 ans l’histoire de la Résistance , les femmes ne sont plus dans l’ombre des combattants de Dl’ombre. Quarante années d’une recherche chaotique, mais féconde, ont permis de lever le voile sur les itinéraires féminins en Résistance. Le combat des anonymes est sorti de l’invisibilité, des biographies ont été consacrées au parcours des plus illustres d’entre elles : Marie-Madeleine 3 Fourcade, Berty Albrecht, Lucie Aubrac . Le portrait d’une activité plurielle, celle des agents de liaison, des boîtes aux lettres, des agents de renseignement, des passeuses de ligne… a été dressé. Ce tableau foisonnant atteste que si la résistance armée est restée majoritairement « l’affaire des 4 hommes », aucune activité n’a été ignorée par les résistantes, qui ont par ailleurs développé des 5 activités spécifiques, particulièrement les manifestations de ménagères . En somme, la mobilisation sans précédent des femmes dans le combat résistant, objet d’un hommage appuyé de la communauté résistante en sortie de guerre, a été retrouvée par l’éclairage historien et ne fait plus débat.
Revisiter la Résistance dans une perspective de genre
Portée par un courant historiographique soucieux de redonner aux femmes leur place d’actrices, la mise en lumière des résistantes contribue, dans les années 1990, au renouvellement de l’histoire de la Résistance. Cependant, l’hypothèse d’une singularité essentielle de l’engagement 6 féminin, soulevée alors par Laurent Douzou et Claire Andrieu dans des contributions pionnières , ne rencontre pas de réel écho dans la communauté historienne. Pourtant, la confrontation de la résistance féminine aux critères communément retenus par les 7 historiens pour identifier la Résistance signale avec force sa singularité. La volonté de nuire à un ennemi identifié – l’occupant et/ou le régime de Vichy à son service – peut éventuellement être considérée comme indifférente au sexe. En revanche, les autres critères majeurs qui distinguent l’engagement résistant – la conscience de résister, mais aussi l’adoption de comportements et de pratiques de transgression – soulignent le rôle de la différence des sexes dans l’engagement. Que signifie la conscience de résister de la part de femmes dont le témoignage frappe les contemporains comme les historiens par sa modestie ? Si la participation à la Résistance est de toute évidence un comportement hors norme pour des femmes laissées jusque-là aux portes de la Cité, comment poser comme transgressives des pratiques résistantes qui, pour beaucoup, ne se démarquent pas du quotidien (héberger, ravitailler, soigner) ? Enfin, si l’on admet que l’entrée en résistance repose sur un choix effectué librement et en conscience, quel sens faut-il donner à l’engagement de femmes auxquelles la société de l’entre-deux-guerres dénie la qualité d’individu ? Même si hommes et femmes résistants servent le même projet, entrer en résistance n’a de toute évidence pas la même signification à l’échelle individuelle selon le sexe. Que signifie résister au
féminin ? Le premier objet de ce livre est de reprendre à son compte cette interrogation, écartée par une lecture catégorielle de la Résistance toujours dominante. En posant que la résistance féminine n’est pas un cas d’espèce parmi d’autres mais un objet historique à part entière, voire une clé de lecture du phénomène résistant, le projet invite résolument le genre dans l’analyse. La confusion qui règne autour de ce mot, la réception pour le moins inégale du concept par la 8 communauté historienne , obligent à préciser la perspective. Dans le sillage d’une histoire en pleine évolution – que traduit l’expression « histoire des femmes et du genre » –, le genre est entendu ici comme la construction sociale des identités et des rapports de sexe. L’approche de genre invite à considérer les identités et les rôles sociaux comme le reflet et la résultante d’un système marqué par la différence. Au-delà de la mise en lumière de la place occupée par les hommes et les femmes, et des systèmes de représentation du masculin et du féminin, elle entend interroger le principe de partition et en saisir les évolutions éventuelles, posant le genre comme variable d’analyse des événements et des phénomènes historiques. Les périodes de crise politique, et spécialement les périodes de conflit, éventuellement porteuses d’une redéfinition des rapports sociaux de sexe, ont ainsi été revisitées de manière particulièrement stimulante par les historien(ne)s des femmes et du genre. D’abord réduit à l’échelle d’un conflit, le champ de 9 l’investigation a ensuite épousé une dimension diachronique . Fort de cet héritage, cet ouvrage entend donc relever le défi de penser la Résistance à partir des femmes et du genre, pour reprendre l’expression forgée par Françoise Thébaud à propos de la Grande Guerre. Quel rôle joue l’identité féminine dans l’engagement ? En quoi le fait d’être femme influence-t-il les modalités de l’engagement résistant, ses ressorts, ses finalités ? Plus que la motivation de l’engagement résistant féminin, sa modalité dominante, son sens, sa postérité éventuelle interrogent la définition asexuée de la Résistance. Retrouver la résistance féminine impose de considérer un engagement toujours déroutant, qu’il s’inscrive au cœur du foyer familial ou se traduise par l’adoption de comportements en rupture avec l’univers traditionnel. De toute évidence, les résistantes qui se jettent « à corps perdu dans une lutte à la vie à la 10 mort » agissent en individus libres de leurs choix, à l’image des hommes. Cette autonomie, qui signe une émancipation subversive à plus d’un titre, force l’attention. Comment penser l’implication de celles, plus nombreuses, dont l’engagement s’inscrit dans une dynamique familiale : une résistance partagée, consentie, voire subie ?
Pour une histoire sociale de la Résistance
La prise en compte d’un ordre social clivé, appelé à se transformer, ou non, dans l’expérience résistante, ne conduit pas à distinguer, au sein d’une Résistance plurielle, un dualisme de plus (de même ordre que les dualismes classiques : gaullistes/communistes, réseaux/mouvements…). Au contraire, l’introduction de la variable du genre doit servir la construction d’une vision globale de la Résistance, posée comme phénomène social. Les années 1980 ont sonné le glas d’une « domination sans partage de la vision militaro-11 activiste de la Résistance ». Depuis, la recherche historique a mis en lumière des acteurs jusque-là négligés, des comportements pluriels. De nouvelles notions ont été initiées, comme celle d’infra-résistance proposée par Michel Boivin et Jean Quellien pour rendre compte des multiples actes significatifs d’un esprit de résistance, sans pour autant s’inscrire dans un cadre 12 organisé . Dans le même esprit, Jacques Sémelin a conceptualisé la résistance civile, « sans 13 armes », non structurée, faite de milliers de petits actes oppositionnels . En 1997, l’ouvrageLa Résistance, une histoire sociale, dirigé par Antoine Prost, fait le point sur ces avancées notables
et pose expressément la question des liens entre Résistance et société, soit celle d’une double influence : « celle de la société sur la Résistance, d’une part, et celle de la Résistance sur la 14 société, d’autre part ». Ce regard neuf porté sur la Résistance parvient à en donner une image plus fidèle en même temps que plus critique, au sens historique du terme. La lecture sexuée de la Résistance proposée ici entretient avec cette écriture d’une Résistance « vue d’en bas » une relation complice. La visibilité donnée aux résistantes a de toute évidence nourri l’ouverture de l’historiographie de la Résistance vers une contrée longtemps ignorée. En sens inverse, la réflexion développée par les historiens de la Résistance autour des relations entre Résistance et société, empruntant aux outils des sociologues, a forgé un appareil conceptuel (intentionnalité, fonctionnalité, disponibilité… pour ne citer que les concepts les plus usités), sans lequel l’analyse sexuée, réduite à ses seuls outils, perdrait de sa force. Les passerelles fécondes nouées entre ces champs historiographiques – histoire de la Résistance, histoire des femmes et du genre – invitent au croisement des problématiques. Quel rôle l’engagement résistant féminin joue-t-il dans le tissage des liens entre la Résistance, ultra-minoritaire dans sa forme organisée, et la société occupée ? La position périphérique occupée par les femmes en Résistance soulève l’hypothèse d’une résistance féminine essentielle à l’articulation 15 entre le « noyau central où l’engagement et l’action participent de la même cohérence » et les « segments […] de la population qui sontpourRésistance, voire la avecla Résistance, sans être 16 bien sûrdans». L’effacementla Résistance des frontières traditionnelles du conflit place les femmes à l’orée de la scène du combat. Comme le souligne Marie-Madeleine Fourcade, « l’armée des ombres n’était pas celle de Verdun. La 17 première ligne se trouvait partout et le front commençait devant sa propre porte ». De fait, la nature même du combat clandestin lui impose de trouver refuge en pénétrant la sphère du privé. En outre, l’entrée en résistance des hommes, quelles que soient les consignes de secret imposées aux résistants, implique le foyer. Quand bien même les femmes de résistants ne seraient pasdans la Résistance, elles sont d’embléeavec. Effacement des frontières de l’espace public et de l’espace privé, irruption du combat résistant au sein du foyer, développement d’une résistance au sein du couple, tous ces éléments fondent le postulat d’une résistance féminine essentielle à la formation de la « toile d’araignée résistante », et donc forme majeure d’articulation entre la Résistance et la société.
Retrouver la résistance féminine : quels outils ?
L’expérience clandestine est par nature évanescente. Approcher cette expérience dans sa déclinaison féminine est plus délicat encore. Le propos de Martha Desrumeaux placé en exergue est l’illustration d’une identité résistante qui relègue l’identité féminine au second plan, voire, dans son cas, au néant. Certes, son propos est celui d’une militante, qui plus est figure majeure de la résistance communiste du Nord. Il signale la difficulté rencontrée à saisir, dans la parole féminine, une identité féminine résistante parfois estompée par la neutralité militante (« on », « nous »), plus souvent tue par devoir social, ou totalement policée par l’appropriation des codes sociaux de sexe. Tout se passe comme si l’effacement de la résistance féminine procédait de sa nature même. Autrement dit, le rapport des femmes à la Résistance représenterait l’une des clés de lecture majeure de la résistance féminine. C’est cette intuition qui a largement guidé le choix de tenter de saisir cette résistance féminine enfouie par le biais de deux outils : la répression qu’elle a subie, 18 d’une part, la reconnaissance qu’elle a rencontrée, d’autre part . L’une et l’autre ont en
commun de révéler la résistance féminine par l’entremise du rapport que les résistantes ont 19 entretenu avec elle. La répression éclaire le « terrible jeu », l’expression est d’André Malraux, que les femmes auraient accepté en conscience. La reconnaissance de leur engagement résistant éclaire l’investissement, ou non, par les résistantes du champ de la revendication sociale. Ces deux angles d’attaque sont donc susceptibles d’éclairer, de biais, l’objet convoité. Dans cette approche originale, la répression endurée, contemporaine de l’événement résistant, 20 est posée comme un miroir de la Résistance . En privilégiant le regard porté par l’occupant sur l’opposition qu’il rencontre, et donc en ouvrant l’étude à des comportements qui ne relèvent pas forcément de la Résistance, au moins dans sa forme organisée, la démarche veut approcher la pluralité des actes qui relèvent du refus, manifestent une solidarité avec le projet résistant, témoignent du soutien rencontré par la Résistance dans le tissu social. La répression, parce qu’elle traque aveuglément tous les actes qui peuvent entraver l’ordre allemand, ne distingue pas entre la sphère publique et la sphère privée : privilégier son étude doit pouvoir combler la distance qui sépare le chercheur de l’anonyme, du quotidien, de l’inaperçu. La population reconnue par l’attribution du statut de combattant volontaire de la Résistance (CVR) forme de manière classique le socle de toute monographie consacrée à la Résistance. Il était impensable de lui dénier cette fonction. Cette étude de la reconnaissance institutionnelle a été complétée par celle de la reconnaissance honorifique, jusqu’à présent parent pauvre de 21 l’historiographie . Elle repose sur un arsenal de décorations. Aux plus prestigieuses d’entre elles, la Croix de la Libération et la Médaille de la Résistance, une décoration de moindre notoriété a été ajoutée : la Médaille de la Reconnaissance française. L’intérêt majeur de cette ouverture à la reconnaissance honorifique vient de ce que la distinction désigne, dans une dynamique descendante, des individus à la reconnaissance sociale. Traduction d’une hiérarchie des mérites et des valeurs, elle est donc d’un apport essentiel pour qui cherche à approcher l’évolution des rapports sociaux de sexe en sortie de guerre. La démarche adoptée – un éclairage par deux angles d’attaque qui mettent en jeu des acteurs différents dans des contextes différents – est relativement contraignante. Elle a d’abord imposé que la répression et la reconnaissance, miroirs potentiels de la résistance féminine, soient aussi l’objet d’une étude pour elles-mêmes, au moins pour prendre la mesure des déformations engendrées par ces prismes. Elle a par ailleurs largement fixé le cadre temporel dans lequel s’inscrit cette étude, qui correspond au temps court de l’Occupation et à celui de la mise en place de ses représentations dominantes. L’année 1940 marque donc sans surprise le début de l’étude. En revanche, son terme, le début des années 1950, qui correspond à celui des premières années d’attribution de la carte de CVR, résulte de la volonté de respecter l’unité culturelle des temps de guerre et de sortie de guerre. La démarche adoptée a enfin guidé le choix de l’échelle locale – ici, le département du Nord –, seule à même de déplacer l’angle de vision au plus près des acteurs, et surtout de permettre la mise en œuvre d’une méthodologie adaptée à la perspective de genre. Nécessaire à la constitution de bases de données féminines et masculines cohérentes, au croisement des itinéraires féminins et masculins, au projet d’inscrire la résistante dans son environnement familial, le choix de l’échelle 22 locale autorise donc une approche quantitative , qui ne s’interdit pas l’intégration d’éléments 23 narratifs et la mise en lumière de trajectoires individuelles . En outre, le choix du Nord confère à l’étude l’épaisseur d’une histoire spécifique. Ici, la Grande Guerre, cadre d’une première longue
expérience d’occupation, a vu naître une Résistance avant la lettre, dont l’une des figures emblématiques est celle d’une résistante sans armes, Louise de Bettignies. Le parti pris d’une approche comparée explique largement l’absence, dans ce livre, du témoin, pourtant attendu dans toute étude consacrée à l’aventure collective et individuelle que fut la Résistance. La raréfaction des témoins, l’impossibilité de constituer un corpus mixte sollicité par un questionnement neuf, autorisant l’émergence des représentations de soi et de l’autre en 24 Résistance , sont d’autres éléments qui ont fondé le recours aux seules sources écrites. Ces documents sont pour l’essentiel des sources administratives, policières, judiciaires, que l’introduction de la variable du genre oblige, comme c’est toujours le cas en histoire des femmes et du genre, à lire autrement. La politique répressive menée par l’occupant a essentiellement été abordée par l’entremise du regard que les autorités françaises portent sur elle. Dans le gisement classique que constituent les archives émanant du cabinet du préfet, le fichier central des personnes arrêtées par les autorités allemandes, qui n’avait jusqu’alors jamais fait l’objet d’une exploitation systématique, a fourni la base d’une analyse sérielle et comparée de la population réprimée. La consultation des archives de la Section spéciale auprès de la cour d’appel de Douai, celles de l’internement administratif, a permis d’éclairer la répression française des menées antinationales et les relations établies entre pouvoir occupant et pouvoir occupé. Les sources de la reconnaissance honorifique (dossiers de proposition pour la Croix de la Libération et/ou pour la Médaille de la Résistance, comme pour la Médaille de la Reconnaissance française) forment un gisement qui était resté inexploité à l’échelle départementale. Elles autorisent une approche de la Résistance et de ses représentations, puisqu’elles témoignent de l’initiative de proposition (quels acteurs et quels rapports de force ?), des individus pressentis (quelle incidence revêt l’identité de sexe ? quelles lectures de la Résistance sont privilégiées ?). La reconnaissance statutaire est en revanche bien connue, non seulement parce que la carte de CVR a constitué jusqu’ici un mode privilégié pour approcher la sociologie de la communauté résistante, mais aussi parce que la représentativité de cette source a été discutée. Elle bénéficie ici d’un éclairage nouveau, fondé sur l’inscription de la résistante dans son environnement familial. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de préciser l’architecture retenue pour sa présentation. Le département du Nord, matrice commune aux itinéraires féminins et masculins, est le cadre fixé à l’étude de la répression et des échos qu’elle rencontre dans la reconnaissance. Exemplaire de la reconnaissance orchestrée à l’échelle nationale en sortie de guerre, il est par contre le cadre d’une répression spécifique pendant l’Occupation. Avec son voisin, le département du Pas-de-Calais, le Nord appartient en effet à la zone rattachée au commandement militaire 25 allemand de Bruxelles (leMilitärbefehlshaber in Belgien und Nordfrankreich, MBB ), représenté localement par un gouverneur qui tend à ériger le territoire des deux départements septentrionaux (l’Oberfeldkommandantur 670, OFK 670) en province autonome. Ce régime d’occupation spécifique, une expérience d’occupation répétée dans le temps et une mémoire de la Grande Guerre originale créent les conditions d’une confrontation singulière entre pouvoir occupant et 26 pouvoir occupé, qui est exposée en préambule . L’ouvrage s’articule ensuite, de manière classique, autour des deux angles d’attaque, qui forment aussi deux temps de l’étude. La 27 première partie est consacrée à l’étude de la répression . Elle cherche à interroger le genre des pratiques répressives et à mettre en relief la pluralité des comportements, résistants ou non, révélés par la répression. La population féminine déportée, dont l’étude est fondée sur la reconstitution d’un mémorial féminin régional, y est aussi abordée. La seconde partie, consacrée à la reconnaissance de l’engagement féminin, aborde successivement les reconnaissances
honorifique et statutaire. Trois interrogations majeures guident l’analyse des différentes voies adoptées par la reconnaissance : la lecture de la Résistance proposée par les textes fondateurs dans sa dimension évolutive, la mesure de l’éventuelle incidence de l’identité féminine sur la définition institutionnelle de la Résistance, le rapport à soi et à la Résistance que révèle la demande sociale de reconnaissance, spécialement pour les femmes. Elles éclairent la réception que le Nord réserve à la définition institutionnellea posterioride la Résistance élaborée ailleurs, comme la part que la reconnaissance fait, dans le Nord, à la répression.
1 . Martha Desrumeaux, dansDes femmes dans la Résistance, récits recueillis et présentés par Nicole Chatel, Paris, Julliard, 1972. 2. « Toute l’histoire de ce mot est dans la majuscul e. » Jean-Marie Guillon, « Résistance (histoire d’un mot) », dans François Marcot (dir.),Dictionnaire historique de la Résistance. Résistance intérieure et France libre, Paris, Robert Laffont, 2006, p. 976. Si « résista nce » renvoie à l’action, au fait de résister – et peut a insi dire la pluralité de la Résistance : résistance organisée, individuelle, militaire, civile… –, l’emploi de la majuscule renvoie à l’entité, au phénomène historique particulier qui s ’est développé en France sous l’Occupation. 3. Dominique Missika,Berty Albrecht, Paris, Perrin, 2005 ; Michèle Cointet,Marie-Madeleine Fourcade : un chef de la Résistance, Paris, Perrin, 2006 ; Laurent Douzou,Lucie Aubrac, Paris, Perrin, 2009. 4 . « La guerre est l’affaire des hommes » est le tit re du chapitre consacré par Margaret Collins Weitz à la Résistance militaire, chapitre d ans lequel elle insiste sur les obstacles faits aux femmes pour y participer. Margaret Collin s Weitz,Les Combattantes de l’ombre. Histoire des femmes dans la Résistance (1940-1945),Paris, Albin Michel, 1996. 5. Jean-Marie Guillon, « Les manifestations de ménag ères : protestation populaire et spécifique », dans Mechtild Gilzmer, Christine Levi sse-Touzé et Stefan Martens (dir.),Les Femmes dans la Résistance en France, Paris, Tallandier, 2003, p. 107-133. 6. Claire Andrieu, « Les résistantes, perspectives d e recherche », dansAntoine Prost (dir.), La Résistance, une histoire sociale, Paris, Éditions de l’Atelier-Éditions ouvrières, 1997, p. 69-96, et en anglais, « Women in the French Resi stance. Revisiting the Historical Record »,French Politics, Culture and Society, 18 (1), printemps 2000, p. 13-27 ; Laurent Douzou, « La Résistance, une affaire d’hommes ? », dansFrançois Rouquet et Danièle Voldman (dir.), « Identités féminines et violences politiques (1936-1946) »,Cahiers de l’IHTP, 31, octobre 1995, p. 11-24. 7 . La définition de la Résistance n’est ni figée ni univoque. Les critères proposés ici empruntent essentiellement à la vision proposée par Pierre Laborie, « Qu’est-ce que la Résistance », dansFrançois Marcot (dir.),Dictionnaire historique de la Résistance,op. cit., p. 29-38. 8. Pour une analyse de ces relations conflictuelles, du point de vue des historiennes du genre, voir particulièrement Michèle Riot-Sarcey, « L’historiographie française et le concept de “genre” »,Revue d’histoire moderne et contemporaine,47, octobre-décembre 2000, p. 805-814. 9 . Françoise Thébaud, « Deuxième guerre, femmes et r apports de sexe. Essai d’historiographie »,Cahiers d’histoire du temps présent, 4, 1998, p. 227-248 ; et, du même auteur, « Penser la guerre à partir des femmes et d u genre : l’exemple de la Grande Guerre »,Astérion. Philosophie, histoire des idées, pensée politique, 2, juillet 2004 (en ligne). Une approche diachronique est proposée par Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili et Danièle Voldman,Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945), Paris, Payot, 2003. 10. L’expression est empruntée à Laurent Douzou, « La Résistance, une affaire d’hommes ? », art. cité, p. 24.
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