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Le Grand Frère. L'Union soviétique et l'Europe soviétisée

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384 pages
L’Empire éclaté, d’Hélène Carrère d’Encausse, évoquait le réveil des nations soviétiques et la menace qu’elle faisait peser sur le pouvoir central, au Kremlin.Rongé de l’intérieur, cet empire est pourtant le seul qui, aujourd’hui, fasse des conquêtes territoriales. Le glacis protecteur qu’il a édifié après la seconde guerre mondiale est devenu une base d’expansion. Lorsque l’URSS s’empare d’un pays, elle ne peut plus reculer et y impose sa domination. En manipulant des révolutions, en coulant les pays d’Europe de l’Est dans le moule soviétique, elle a su constituer un puissant camp communiste. Peu importent les luttes, les tensions, les combats désespérés des peuples qui tiennent à garder leur identité. Depuis trente ans, Berlin, Budapest, Prague, Varsovie se sont révoltées. Malgré ces craquements spectaculaires, le système ne cesse de se renforcer.Un processus irréversible est à l’oeuvre dans cette « affaire de famille ». Il impose un modèle, récupère les rebellions, consolide sans relâche un bloc d’où partent d’autres avancées vers le reste du monde. La fuite en avant serait-elle la seule logique du grand Frère ?
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Couverture

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Hélène Carrère d'Encausse

Le Grand Frère

L'Union soviétique
et l'Europe soviétisée

Flammarion

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www.centrenationaldulivre.fr

© Flammarion, 1983

ISBN Epub : 9782081393165

ISBN PDF Web : 9782081393172

Le livre a été imprimé sous les références :

ISBN : 9782080645302

Ouvrage numérisé et converti par Meta-systems (59100 Roubaix)

Présentation de l'éditeur

 

L’Empire éclaté, d’Hélène Carrère d’Encausse, évoquait le réveil des nations soviétiques et la menace qu’elle faisait peser sur le pouvoir central, au Kremlin.

Rongé de l’intérieur, cet empire est pourtant le seul qui, aujourd’hui, fasse des conquêtes territoriales. Le glacis protecteur qu’il a édifié après la seconde guerre mondiale est devenu une base d’expansion.

Lorsque l’URSS s’empare d’un pays, elle ne peut plus reculer et y impose sa domination. En manipulant des révolutions, en coulant les pays d’Europe de l’Est dans le moule soviétique, elle a su constituer un puissant camp communiste. Peu importent les luttes, les tensions, les combats désespérés des peuples qui tiennent à garder leur identité. Depuis trente ans, Berlin, Budapest, Prague, Varsovie se sont révoltées. Malgré ces craquements spectaculaires, le système ne cesse de se renforcer.

Un processus irréversible est à l’œuvre dans cette « affaire de famille ». Il impose un modèle, récupère les rebellions, consolide sans relâche un bloc d’où partent d’autres avancées vers le reste du monde. La fuite en avant serait-elle la seule logique du grand Frère ?

HÉLÈNE CARRÈRE D’ENCAUSSE

docteur ès Lettres, professeur à l’Institut d’Études Politiques de Paris où elle enseigne l’histoire de l’URSS. Elle a obtenu le prix Aujourd’hui pour L’Empire éclaté. Membre de l’Académie française depuis 1990, elle en est élue secrétaire perpétuel en 1999.

Le Grand Frère

L'Union soviétique
et l'Europe soviétisée

À la mémoire
d'Antonin Snejdarek
qui a cru au « Printemps de Prague »

INTRODUCTION

En 1871, un livre paraît en Russie qui fait grand bruit : La Russie et l'Europe. Pour son auteur, Danilevski, l'histoire des sociétés humaines est faite de périodes de domination où se succèdent des « types culturels historiques ». Après la période de domination romaine, puis germanique, il annonce l'avènement proche de la domination slave. Dans l'espace slave, dans le temps historique de sa domination, l'idéal suprême sera le slavisme, qui prévaudra sur toutes les aspirations humaines, liberté, sentiment national, savoir, éducation, science, etc. À ces idées dispersées, le slavisme donnera une cohérence, et un sens. Le panslavisme, qui trouve là sa plus brillante expression, laisse ouverte une question : Quel sera le meilleur mode de relations entre les peuples de l'espace slave ? Cet espace sera-t-il dominé par la Russie ? Ou bien sera-ce un espace où tous les peuples seront frères et égaux ?

Le nom de Danilevski est presque tombé dans l'oubli. Mais son livre rend un son étrangement prophétique en cette fin de siècle. Deux guerres mondiales, deux séries de révolutions ont donné naissance à la domination slave qu'il annonçait, même si l'idée qui unifie cet espace est étrangère au slavisme de Danilevski. Les frontières de cette aire slave, en revanche, sont pratiquement celles que ce visionnaire avait décrites. L'Europe est divisée en deux parties, coupée par une ligne visible, jalonnée de murs, de barbelés, de postes frontaliers, qui va de la Baltique à l'Adriatique.

Cette Europe communiste, vieille de quatre décennies, est-elle autre chose que la variante moderne, dissimulée sous les oripeaux de l'idéologie de Marx, du rêve dominateur de Nicolas Ier, le « gendarme de l'Europe » ? Du rêve politico-culturel des adeptes du panslavisme ? Est-elle un empire russe plus étendu qu'il ne le fut jamais ? Ou bien une communauté fraternelle d'un type inédit ?

À ces questions, la réponse de l'U.R.S.S., pivot de cette Europe nouvelle, est claire ; elle donne à « l'Europe de la Baltique à l'Adriatique » sa légitimité. C'est une légitimité révolutionnaire puisque le « système socialiste européen » est, après la révolution russe, la seconde « avancée » de la révolution mondiale. Révolutionnaire, cette Europe regroupe des États frères, que rassemble l'adhésion à une même idéologie, le communisme. Dans cet espace idéologique et géographique, c'est le règne de la paix entre les hommes et les nations. Au-delà de cet espace, c'est le domaine du conflit. Dans cet espace, c'est le domaine de l'égalité ; au-delà c'est celui de la domination.

À ces assertions soviétiques, l'histoire des trente dernières années a infligé de cinglants démentis. Sur un continent qui, pour la première fois de son histoire, connaît une paix durable, les principaux conflits qui ont divisé des nations et les seules guerres qui les ont opposées ont eu pour cadre l'Europe communiste où justement devait, par définition, régner l'harmonie. L'U.R.S.S. est, ou a été, en conflit avec tous les États de cette région, à l'exception de la Bulgarie. Ses armées ont envahi en temps de paix deux pays frères, la Hongrie en 1956, la Tchécoslovaquie en 1968. Depuis trois ans, elle laisse planer en permanence la menace d'une invasion sur la Pologne.

Ces conflits répétés signifient-ils que l'U.R.S.S. s'est résignée à n'être qu'un empire dont la violence seule assure la stabilité ? Et n'est-elle pas, par là même, promise à brève échéance au destin de tous les empires qui succombent aux coups de leurs administrés ? Ici encore, la réponse soviétique contredit les apparences. Ce qui se construit dans l'est de l'Europe, ce n'est pas un empire dominateur allant au rebours de l'histoire, mais un monde neuf dont l'unité, la cohésion progressent d'une crise à l'autre. Et les crises ne seraient alors que les ultimes convulsions d'un univers des nations déjà condamné.

Où est le vrai ? Le vieil empire ? Où le monde fraternel naissant ? La réponse est de toute manière au cœur de la nouvelle Europe, en U.R.S.S. Parce qu'elle est le pivot de cette Europe, la volonté qui la porte, la puissance qui la domine, c'est d'elle qu'il faut partir, elle qu'il faut interroger. C'est le projet et l'action soviétique pour forger l'espace unifié qui va de la Baltique à l'Adriatique, pour faire face aux conflits, pour imposer les idées et les instruments de son intégration, qui importent d'abord. Le propos de ce livre est de suivre, pas à pas, l'U.R.S.S. dans cette aventure européenne de quatre décennies. Sans doute, les pays de sa mouvance qui y participent ne sont-ils pas absents de cet ouvrage ; mais ils n'en sont que les acteurs seconds, subissant, avec des sursauts, un destin forgé pour eux ailleurs et, pour une grande part, contre leur volonté. Ce parti pris de reconstruire l'histoire à partir de l'U.R.S.S. est peut-être contestable. Mais c'est, pourquoi le nier, la thèse de l'auteur. Comme le pensait Danilevski, comme l'appréhendait Marx dans sa russophobie maladive, en cette fin de siècle, l'U.R.S.S. domine l'Europe, du moins celle qui va de la Baltique à l'Adriatique. Du coup, l'histoire se déchiffre et se joue dans le sens entrevu par Danilevski, l'U.R.S.S. et l'Europe.

PREMIÈRE PARTIE

L'EMPIRE :
DE LA BALTIQUE À L'ADRIATIQUE

Chapitre premier

La rançon de la victoire

Chaque homme d'État européen aura rêvé son Europe. Pour le général de Gaulle, l'Europe s'étendait de l'Atlantique à l'Oural. L'Europe que Staline arrache à la guerre et aux hommes qui furent ses alliés est bien différente. C'est « l'Europe de la Baltique à l'Adriatique ». Puissance continentale, la Russie aura, tout au long de son histoire, rêvé de s'ouvrir sur les mers. Et guerroyé pour y parvenir. Il était logique qu'une guerre lui ait enfin permis de réaliser ce rêve et de délimiter sa place en Europe par une ligne qui va d'une mer à une autre mer.

C'est la Seconde Guerre mondiale, payée par l'U.R.S.S., d'un prix terrible – plus de vingt millions de morts, d'innombrables blessés et mutilés, des destructions immenses – qui lui a, en effet, dans le même temps, apporté la puissance et la position européenne dont elle avait, à la suite de l'empire des tsars, toujours rêvé. Ce que la politique impériale, puis l'activisme révolutionnaire avaient échoué à réaliser, la guerre, pourtant mal engagée par Staline, le lui donnera. En 1939, l'U.R.S.S. était confinée dans les frontières de la Révolution, espace réduit par rapport à l'espace impérial, et isolée d'une Europe qui la regardait avec méfiance. L'État soviétique semble alors suffisamment précaire pour qu'Hitler ait imaginé de lui arracher ses terres occidentales, d'en faire un État croupion, définitivement exilé du continent européen et rejeté vers un destin asiatique dont la Russie n'a jamais voulu. Quelle réponse au projet hitlérien que la situation de 1945 ! L'U.R.S.S. pénètre alors au cœur de l'Europe, consolide sa position à l'est du continent et fait peser une constante menace sur l'Ouest. Cette Europe divisée par la puissance soviétique, la mémoire collective des peuples occidentaux l'attribue tout uniment à la conférence de Yalta. Depuis près de quarante ans, le mythe d'une Europe livrée à Staline par Churchill et Roosevelt lors d'une rencontre dans une station balnéaire de Crimée s'est imposé. Ce mythe sert d'explication à l'indépendance piétinée des pays de l'Est européen, à la domination soviétique sur une large part du continent, à la perpétuation de systèmes politiques rejetés par des populations qui ne les avaient pas choisis.

L'histoire réelle de la progression soviétique en Europe est pourtant bien plus complexe que cette mythologie du partage cynique ne le suggère. C'est cette histoire restituée qui permet de saisir aux origines les causes de la domination soviétique sur les pays voisins. Les causes aussi d'un progrès durable du communisme. Cette histoire se confond avec le déroulement du conflit mondial, avec l'évolution des ambitions de Staline, avec les conditions de l'alliance contre les forces de l'Axe. Au miroir de la guerre, Yalta n'est qu'une péripétie, un acte bref où l'essentiel de la pièce avait déjà été joué à d'autres moments et en d'autres lieux.

L'U.R.S.S. en 1945

Avant de changer l'Europe et le monde, la guerre aura changé l'U.R.S.S. Dans sa dimension internationale d'abord, en la faisant passer du statut d'État très moyen qui était le sien, au statut de grande puissance, décidant avec ses partenaires de l'ordre international futur. Mais aussi de manière plus profonde, en offrant au monde un nouveau visage qui contribuera à brouiller les cartes, à modifier les certitudes de ses interlocuteurs, ce qui pèsera sur l'avenir de toute l'Europe.

Le premier élément de ce changement, c'est la puissance militaire de l'U.R.S.S. succédant à sa faiblesse des débuts du conflit. Staline avait voulu maintenir son pays hors de la guerre jusqu'en 1942, espérant aborder le conflit dans les conditions choisies par lui, face à une Allemagne affaiblie par son effort sur le front occidental, et au moment où les conséquences négatives des purges de l'armée soviétique de 1937-1938 auraient été réparées1. La rapidité de l'effondrement du front français, la résistance anglaise, l'impatience d'Hitler à se lancer à la conquête des espaces russes avaient déjoué les intentions attentistes de Staline et entraîné en quelques jours un désastre militaire inattendu. La faiblesse momentanée de l'U.R.S.S. a nourri, tout à la fois, des illusions en Occident quant à la précarité du système soviétique, et des peurs chez Staline quant aux arrière-pensées de ses nouveaux alliés. S'il insiste d'emblée et durablement pour que les Anglo-Américains ouvrent au plus tôt un second front, c'est sans doute pour que ses propres troupes soient soulagées. Mais c'est aussi pour qu'elles puissent, au plus vite, réoccuper les territoires perdus, et y réinstaller l'ordre soviétique, avant que cet ordre ne soit contesté et que des mouvements anti-soviétiques, voire antirusses2 ne se développent. Dès le début de l'année 1943, après la victoire soviétique à Stalingrad, le cours des événements bascule, et la puissance militaire de l'U.R.S.S. devient l'élément dominant des négociations, des craintes et des projets. Après avoir libéré les territoires soviétiques, l'Armée rouge progresse en 1944 à vive allure vers l'ouest et vers le sud. Quand s'ouvre l'année 1945, elle a déjà occupé la Bulgarie, la Roumanie, la Pologne, la Hongrie et la Yougoslavie partiellement, imposé la capitulation à la Finlande et, avançant en Allemagne, se prépare à prendre Berlin. La Grèce paraît être son prochain objectif au sud de l'Europe et la Grande-Bretagne s'en épouvante. Cette progression de l'Armée rouge qui semble irrépressible contraste avec un certain piétinement des Alliés après la libération de la France. L'offensive de von Rundstedt dans les Ardennes retarde leurs projets de traversée rapide du Rhin, et les États-Unis n'en ont pas fini avec le Japon. L'U.R.S.S., si faible en juin 1941, semble désormais le plus puissant des États de la coalition. Ses troupes campent dans la moitié de l'Europe, menacent les pays dont elles sont encore absentes, et cette puissance soudaine éclaire les relations interalliées d'un jour nouveau.

L'U.R.S.S. victorieuse présente aussi à ses alliés un visage inconnu. L'État communiste paraît avoir cédé la place, dans le cours du conflit, à un État traditionnel, attaché à des valeurs communes à la société internationale : le patriotisme, le patrimoine historique de la nation, la sécurité. Au vrai, cette mutation a commencé à s'opérer dès l'avant-guerre. Au milieu des années trente, Staline a introduit dans l'idéologie et les institutions soviétiques – qui jusqu'alors rejetaient les notions de stabilité du territoire et de la nation au nom du messianisme révolutionnaire projeté vers l'avant – une dimension stable, étatique, nationale3. L'U.R.S.S. paraît évoluer de l'internationalisme à une vocation plus nationale. La guerre va précipiter cette mutation. Parce que le communisme n'est pas un système de valeurs unanimement accepté et mobilisateur, Staline le rejette progressivement au second plan. Il appelle ses compatriotes à s'unir pour défendre la patrie, au nom des solidarités du sang et du sol, et non plus de la classe. Il invoque, pour rassembler les vivants, les noms des héros qui ont fait la Russie au cours des siècles. L'idéal des Soviets, des liens du travail par-delà les frontières, cède la place aux liens d'une longue histoire vécue par les hommes issus d'un même espace, parlant une même langue, défendant les mêmes intérêts, liens traditionnels de la patrie. L'U.R.S.S. redevient russe. Cette mutation s'accompagne d'inflexions plus nationales, plus diverses (ukrainiennes, par exemple), là où les Russes sont remplacés par d'autres peuples, si nombreux dans l'État multiethnique des Soviets. Mais partout, c'est la nation, communauté forgée par les siècles au mépris des différences sociales, qui est l'interlocuteur privilégié de Staline, tandis que les classes sociales – qui divisent la communauté nationale et tissent des liens transnationaux – sont oubliées4. On mesure mieux l'évolution de l'U.R.S.S. lorsque l'on se souvient que, durant la Première Guerre mondiale, Lénine prêchait la défaite comme voie royale vers la révolution, et en appelait à la solidarité des travailleurs de tous les États belligérants contre la volonté de défense de la nation. Si la Première Guerre mondiale a brisé la nation russe, la Seconde l'a restaurée. Pour consolider cette nation renaissante, Staline multiplie l'appel aux symboles. Les Églises – et tout d'abord l'Église orthodoxe qui se confond en Russie avec la nation et l'État – sont tolérées dès 1941, après deux décennies de persécutions ; puis, après Stalingrad, elles sont réincorporées dans le cadre des institutions sociales qui ont droit de cité en U.R.S.S. Tous les héros de l'État ou de l'armée – d'Alexandre Nevski à Souvorov –, qui ont assuré la défense de la terre russe et le développement de l'empire, deviennent autant d'emblèmes de ce renouveau patriotique, et sont appelés à précéder dans la conscience collective les héros tardifs de la Révolution. L'Internationale, dont le rythme et les paroles ont accompagné l'épopée révolutionnaire et les plans quinquennaux, cesse d'être l'hymne de l'U.R.S.S. au bénéfice d'un chant plus adapté aux tâches de la patrie, et qui est propre à l'U.R.S.S. et non plus à « tout le genre humain ».

Ce glissement des solidarités de la classe à celles de la nation, de l'universel au particulier, est accentué par deux décisions complémentaires, dépassant les frontières soviétiques. Ces décisions éclairent l'ensemble de la démarche stalinienne. Il s'agit de la dissolution du Komintern et de la renaissance de l'idée de solidarités slaves.

Le Komintern, Parti mondial de la révolution, créé par Lénine en 1919 pour « embraser le monde au feu révolutionnaire russe », est dissous le 15 mai 19435. La raison officielle d'une telle décision est – selon la résolution – que le Komintern a accompli sa tâche historique et doit, dès lors, s'effacer, devant les partis communistes capables d'agir en toute indépendance. Durant les années de guerre où les P.C. sont souvent engagés dans des fronts communs anti-impérialistes, une telle insistance sur leur indépendance à l'égard d'une instance commune située à Moscou était, sans doute, souhaitable. De plus, en décidant de la dissolution du Komintern, l'U.R.S.S. offrait à ses alliés l'assurance d'une nouvelle définition de ses projets. Dès lors qu'elle ne se posait plus en chef de file d'un mouvement révolutionnaire mondial, elle suggérait que le but de ce mouvement – la révolution mondiale – disparaissait ou, à tout le moins, s'éloignait ; et, en tout cas, cessait d'être au cœur de son action. En rangeant le Komintern au magasin des accessoires de la révolution, l'U.R.S.S. voulait rassurer ses alliés sur ses intentions futures et leur offrait le visage d'un État semblable aux autres États, unidimensionnel, agissant sur la scène internationale avec les moyens traditionnels des États, c'est-à-dire la puissance et la diplomatie. Cet abandon apparent de la vocation révolutionnaire de l'U.R.S.S. a, sans aucun doute, porté ses fruits, et convaincu partiellement les interlocuteurs occidentaux de Staline que la mutation de l'État révolutionnaire en État semblable aux autres était, sinon achevée, du moins bien engagée. Cette décision nourrira durablement les illusions sur la nature de l'U.R.S.S. – système inédit à logique internationale ? ou système politique traditionnel dissimulé derrière un reste de phraséologie révolutionnaire ? – et sur ses ambitions. Au-delà de la respectabilité étatique que l'abandon du Komintern lui confère, l'U.R.S.S. révèle, au travers de cette décision, une perception nouvelle de la Révolution et de ses intérêts. En justifiant la dissolution du Parti mondial de la révolution par l'« accomplissement de sa tâche historique », que salue Staline ? Quelles réalisations ? Aucune. En vingt-quatre années d'existence, le Komintern retient l'attention par son inaptitude à accomplir sa tâche historique. Aucune révolution n'a eu lieu sous son égide, dans le temps de son existence. Ce que Staline nomme – avec un humour incontestable – accomplissement est en réalité le non-accomplissement et l'inutilité. Lénine avait créé le Komintern pour faire des révolutions. Il s'en est ensuite servi – et Staline après lui – pour protéger l'U.R.S.S. des menaces extérieures en mobilisant autour d'elle les partis communistes du monde, dont la tâche principale a été non plus de faire des révolutions mais de défendre la patrie de la révolution6. En 1943, lorsque sa montée en puissance devient patente, l'U.R.S.S., jusqu'alors identifiée à la révolution mondiale, décide qu'il lui incombe de faire la révolution dans les autres pays – et non plus d'y contribuer. Elle décide aussi que la puissance lui est bien plus protectrice que l'illusion révolutionnaire.

À cet égard, la dissolution du Komintern est bien l'aboutissement, sinon des mouvements révolutionnaires, du moins de l'évolution soviétique, institutionnelle et idéologique. L'U.R.S.S. se veut État tout-puissant, tirant de sa puissance et d'elle seule sa sécurité, et les moyens d'assurer les progrès de la révolution dans le monde. De citadelle assiégée et de citadelle des révolutions, l'U.R.S.S. se transforme rapidement en centre d'un camp socialiste en projet, et en mère des révolutions. La décision du 15 mai 1943, qui suggère un repli définitif de l'U.R.S.S. sur elle-même, signifie en fait une ouverture sur l'extérieur plus dynamique, parce que fondée sur une donnée réelle et en progrès, la puissance.

La résurrection – momentanée – de l'idée panslave est un autre aspect de l'évolution soviétique des années de guerre qui, pour être peu connu, ne doit pas être sous-estimé. Le panslavisme, idée du XIXe siècle qui mobilisa en Russie des intellectuels prestigieux, avait disparu dans la Première Guerre mondiale. L'isolement de l'U.R.S.S. dans les années qui suivirent la Révolution, l'Europe des nations façonnée par le traité de Versailles étaient peu propices au développement des tendances à l'unification culturelle et politique des Slaves. Brisée par une guerre, il n'était pas surprenant que l'idée resurgisse au cours d'une autre guerre7. Staline qui, dès 1939, avait favorisé les études sur le monde slave, comprit en 1941 l'utilité des thèses slavophiles. La conception du monde slave qu'il avait encouragée en 1939 était celle d'un univers de peuples proches par leurs cultures qu'un pôle puissant attirait, la Russie. Dans sa perception de l'histoire de l'Europe slave, slavisme et influence russe se confondent8. Il n'est pas étonnant, par conséquent, qu'il ait utilisé, durant la guerre, l'idée panslave pour rassembler autour de la Russie ressuscitée les peuples slaves engagés alors dans une même lutte pour leur survie nationale. La mise sur pied et le développement du mouvement slavophile correspondent aux nécessités de la guerre ; le mouvement sera une des armes politiques de Staline à cette époque.

Le mouvement prit la forme d'un Comité panslave organisé par le Comité central du P.C. de l'U.R.S.S., qui garda le contrôle constant de cette institution9. Le Comité fut créé en août 1941, lors de la première conférence panslave, réunie à Moscou et rassemblant de nombreux représentants des peuples slaves présents alors dans la capitale soviétique. Cette conférence, réunie alors que l'U.R.S.S. connaît un désastre militaire sans précédent depuis les guerres napoléoniennes, que les armées allemandes sont en train de prendre Kiev pour se lancer ensuite à l'assaut de Moscou, fait incontestablement partie des mesures de panique du moment. Mais il est remarquable que, dans cette situation presque désespérée où la victoire allemande paraît inéluctable, toute une structure organisant la solidarité des Slaves et propageant cette idée se mette en place. Le Comité panslave se dote d'un journal, Slaviani (« les Slaves ») et prépare les conférences futures. En avril 1942, le mouvement réunit une seconde conférence puis une troisième et dernière de ce type, en mai 1943. Des réunions panslaves sont organisées pour l'armée à la même époque. En marge des conférences qui reçoivent une large publicité, le Comité organise ses propres réunions plénières où est élaborée une stratégie slavophile à laquelle les deux grandes conférences du mouvement donneront une diffusion étendue. Cette stratégie se borne à développer la solidarité des Slaves autour de thèmes qui varieront au cours des deux années où le mouvement fut actif. On voit, à travers cette activité du mouvement panslave, se préciser les idées de l'U.R.S.S. sur son rôle futur dans l'Est européen. Le panslavisme fournit un éclairage utile aux conférences interalliées des années de guerre, parce qu'il aide à suivre les tournants de la pensée ou de la stratégie staliniennes. En 1941, à l'heure du plus grand danger, il s'agit simplement d'en appeler au patriotisme de tous les Slaves, de souligner ce qui unit tous ces peuples entre eux, de les rapprocher de l'U.R.S.S. Parce que les gouvernements en exil ne sont pas communistes, que l'U.R.S.S. ne veut effaroucher ni ses alliés ni les responsables nationaux réfugiés à Londres, parce qu'elle souhaite jeter un pont entre ces exilés et les communistes de l'Est européen slave réfugiés en U.R.S.S., le panslavisme est infiniment préférable aux thèses communistes. Il s'y substitue comme appel à un sentiment d'appartenance à un univers commun, acceptable à tous – démocraties occidentales, démocraties slaves, mais aussi communistes. Le silence imposé au Komintern suggère d'ailleurs que l'U.R.S.S. ressent la nécessité de trouver un autre cadre pour définir les solidarités régionales, et centraliser les mouvements de résistance. Les thèmes développés en 1941 à Moscou, et sur place, sont donc tous orientés autour du patriotisme et du sentiment commun slave. Le mot le plus fréquemment utilisé par le mouvement pour définir ce qui est commun à tous, c'est Slavianstvo, le monde slave, qui devient le cadre à l'intérieur duquel se déploient tous les patriotismes particuliers. La vieille Russie, le plus grand des États de ce Slavianstvo, est par définition le centre de regroupement, celui qui est capable d'aider les autres dans leur lutte, celui qui peut négocier le statut futur de l'univers slave. De cette thématique très simple, deux idées se dégagent. La position centrale et protectrice de l'U.R.S.S. dans cette communauté culturelle ; l'U.R.S.S. (confondue avec la Russie) devient alors le Frère aîné des peuples slaves, comme la Russie tend à redevenir le Frère aîné des peuples de l'U.R.S.S. La deuxième idée, liée au mouvement slavophile historique, est une certaine orientation antioccidentale dont le panslavisme a toujours été porteur. Implicites en 1941, ces orientations prendront par la suite une grande importance.

La seconde conférence panslave précise progressivement les contours du monde slave futur, et pas seulement le cadre de la lutte menée en commun. Si, en 1941, le mouvement s'était abstenu de discuter en termes de politique internationale ou d'organisation de la société – l'appel à la lutte nationale dominant tous les débats – dès 1942 il en va tout autrement. La conférence précise d'abord le cadre international – permanent – de la vie des peuples slaves. En tant que communauté de culture, le monde panslave s'intègre à la grande alliance de guerre, se mobilise autour du Frère aîné. Ainsi l'U.R.S.S. acquiert une sorte de légitimité à rassembler les peuples slaves frères dans la lutte, et à les représenter dans la vie internationale et dans les négociations pour l'avenir. Le monde d'après-guerre – l'Est européen dominé par l'U.R.S.S. – se dessine ainsi dans cette vision slavophile, en un temps où l'U.R.S.S. est encore d'une extrême faiblesse et où les Alliés n'ont pas commencé à négocier l'Europe de demain. Dans les rencontres panslaves de 1943, les conceptions de l'ordre politique interne se précisent aussi, puisque le mouvement souligne les vertus du front national ; les vertus du nationalisme prosoviétique puisque panslave (et de ce nationalisme seulement) ; enfin il propose les options des responsables tchécoslovaques (très russophiles), en modèle à tout le monde slave.

Avant même que tous ces problèmes aient été discutés à l'échelle de l'alliance, Staline a ainsi utilisé le mouvement slave pour regrouper autour de l'U.R.S.S. les États de l'Est européen ou leurs responsables provisoires, pour élaborer quelques principes communs qui dessinent déjà les grandes lignes des choix futurs. La Russie se trouve placée au centre de la constellation des nations slaves, constellation d'égaux, constellation fraternelle, qu'elle protège et domine de son poids de primus inter pares. La famille slave s'organise tout à la fois dans ce cadre commun et sur la base de relations bilatérales, de Slave à Slave, excluant les regroupements partiels qui disloqueraient la communauté, c'est-à-dire les petites fédérations prônées par les Occidentaux – fédération balkanique, etc. À partir de 1944, quand s'annonce la victoire, quand il négocie l'organisation politique de certains États voisins, Staline laisse l'idée panslave tomber en déshérence. Elle avait suffisamment servi, l'heure de projets plus précis était venue. Néanmoins, le panslavisme connaîtra encore quelques rebondissements dans les États de l'Est européen, où il servira parfois à légitimer l'établissement de liens privilégiés avec l'U.R.S.S. Mais ce ne sera plus qu'un mouvement atténué et local. Ailleurs, il aura rempli utilement une fonction en soudant, ne fût-ce qu'un bref moment, une communauté de peuples liés par la culture et par le danger vécu en commun ; et en suggérant que l'est de l'Europe est un espace cohérent, dont l'histoire et la spécificité suivent un chemin spécifique, étranger au reste du continent.

Les ambitions de Staline : sécurité et influence

La guerre tient, dans la conception politique des bolcheviks, une place centrale ; elle est génératrice de changements. Cela n'implique pas qu'ils tendent à déclencher les guerres, mais ils les considèrent comme des moments privilégiés pour le progrès de leur cause. Telle était la certitude de Lénine, misant sur la défaite de son pays pour voir s'effondrer le régime des tsars10. Telle est, dès 1939, la pratique de Staline. Le pacte germano-soviétique d'août 1939 et la guerre à l'Ouest permettent à Staline d'exprimer pour la première fois ses ambitions internationales. Repoussant la suggestion allemande de s'intéresser au Moyen-Orient, Staline met à profit cette période pour élargir le territoire de l'U.R.S.S. au détriment de la Pologne, des pays Baltes, de la Finlande, de la Bessarabie, de la Bukovine. Pour justifier ces acquisitions territoriales, Staline invoque des arguments variés, mais qui tous partent de l'intérêt national, redécouvert par l'U.R.S.S. dans les années trente. Arguments historiques à l'appui de l'invasion des États baltes et de l'annexion d'une province finlandaise. Ce qui a fait partie de l'empire doit revenir à l'U.R.S.S. ; même si, dans les États baltes, Staline met en scène un semblant de mouvement révolutionnaire. Arguments ethniques lorsqu'il s'agit de rattacher à l'Ukraine des territoires peuplés d'Ukrainiens. Arguments de sécurité enfin et partout.