Le jeu de séduction dans les discours politiques

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Le marketing politique oblige aujourd'hui les hommes qui veulent accéder aux hautes responsabilités à suivre les conseils de gourous de la communication. La théâtralisation des contenus discursifs permet-elle de se passer d'une rhétorique basée sur des idées de fond ? Se donner une image positive ou s'en fabriquer une deviendrait-il le défi majeur pour conquérir le pouvoir ? Cet ouvrage analyse plusieurs discours de personnalités qui ont choisi, à des tournants de leur carrière, de se mettre en scène.
Publié le : jeudi 1 novembre 2012
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EAN13 : 9782296508156
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Dominique BéhagueLe jeu de séduction
dans les discours politiques
Aujourd’hui le marketing politique oblige les hommes qui veulent
accéder aux hautes responsabilités à suivre les conseils des
gourous de la communication pour mieux cibler le public identifé,
transformer ou conforter leur image en la rendant plus encline à
séduire et ceci afn de peser sur le résultat de l’élection.
Ces jeux, organisés pour des hommes ou des femmes d’État
qui apparaissent dans ce lieu d’expression moderne qu’est la
télévision, leur permettent-ils de se passer d’une rhétorique basée
sur des idées de fond essentielles à une démocratie participative en
privilégiant uniquement la théâtralisation des contenus discursifs ?
Se donner une image positive ou même s’en fabriquer une
deviendrait-il le déf majeur à relever pour conquérir le pouvoir ?
Pour infrmer ou confrmer ce questionnement vous trouverez dans
cet ouvrage plusieurs analyses de discours de personnalités qui
ont choisi, à des tournants de leur carrière, de se mettre en scène
pour convaincre du bien-fondé de leurs décisions. Nous avons
déconstruit, en quelque sorte, le discours produit afn d’identifer,
par une analyse multimodale langagière, non langagière et
émotionnelle, comment ces orateurs aguerris ont séduit, capté
l’audience en réception, convaincu ou pas. Le jeu de séduction
dans Les discours
Dominique Béhague est docteur en psychologie (université
ParisVIII). Enseignant formateur à l’Institut Universitaire de Formation po Litiquesdes Maîtres de Versailles (IUFM) pendant de nombreuses années,
il est désormais retraité de l’éducation nationale.
Couverture : Régine BEDER.
ISBN : 978-2-336-00483-9
23 euros
Le jeu de séduction dans les discours politiques
Dominique Béhague
















Le jeu de séduction
dans les discours politiques Dominique Béhague




Le jeu de séduction
dans les discours politiques



























L’HARMATTAN



























© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00483-9
EAN : 9782336004839
EN GUISE DE PRÉFACE


Jusqu'à la fin du 19ème siècle, début du 20ème, la force de
l'éloquence classique permettait aux hommes politiques
d'imposer des points de vue par la raison. Cette liberté de parole,
ce droit de dire ce qui était juste, utile et conforme à la loi
donnait, à ceux qui les écoutaient, la possibilité de choisir,
parmi les tribuns, celui qui exprimait le mieux les idées pour la
société qu'ils voulaient pour l'avenir. Les joutes oratoires du
politique permettaient donc de persuader les gens qui se
laissaient ensuite conduire vers les choix légitimes proposés.
L'éloquence a permis aux rhéteurs de rassembler des
populations et d'ameuter l'enthousiasme des foules. Ils
provoquèrent, en réponse à leur propos, des mutations sociales
souvent profondes. Ce don naturel que les hommes politiques
exerçaient était l'apanage de personnes d'une grande culture
dont les vertus ont fait évoluer les masses pensantes et ouvrières.
La faconde a donc tenu une place essentielle dans la vie
publique nationale car elle a permis de sélectionner, de
légitimer les élites des régimes parlementaires qui ont bâti les
Républiques dont nous apprécions aujourd'hui encore les
valeurs.

1Fabrice d'Almeida a montré qu'une nouvelle époque, qui
remettait en cause l'éloquence classique, est apparue avec
l'Italie fasciste. En effet, les tribuns qui représentaient le
pouvoir de Mussolini s'exprimaient lors des meetings en plein
air, en utilisant non seulement de nouveaux contenus discursifs
(phrases courtes fortes, violence des propos) mais surtout de
nouvelles modalités de diffusion, puisque les laïus étaient
écoutés conjointement à la radio. La télévision des années 1960

1
L'éloquence politique en France et en Italie de 1870 à nos jours. Publication de l'école
française de Rome. 2001
7 va autoriser en France une forme d'éloquence moins magistrale,
plus confidentielle car peu de politiciens s'en emparèrent.
Le Général de Gaulle s'est immédiatement approprié le petit
écran pour intervenir sur les choix qu'il proposait aux Français
et qu'il laissait ensuite maîtres des décisions par referendum.
Dans les années 1970, la démocratisation des médias, suite à la
banalisation du tube cathodique qui entrait dans beaucoup de
foyers français, amena la globalisation des processus de
communication (radio, télévision). La consécration du petit
écran fit que les hommes politiques français s'en emparèrent,
dans les années 1980, pour la privilégier comme source
d'expression publique car ils en comprirent les nombreuses
possibilités.

Les interventions des responsables politiques qui se
cantonnaient auparavant aux meetings pour les militants où ils
vivaient la foule et les applaudissements spontanés disparurent
presque complètement au profit d'une présence virtuelle, celle
de tous les Français à la fois. Nous avions désormais d'un côté
un orateur qui se trouvait sur un plateau de télévision et de
l'autre, dans leur salon, un auditoire atomisé de personnes qui
acceptaient ou pas cette présence. L'homme politique se vit
donc désormais obligé de convaincre une masse potentielle
d'électeurs sans les voir et donc sans pressentir leurs réactions
spontanées comme ils pouvaient l'avoir d'une foule. Cette
nouvelle forme d'interaction non mesurable directement allait
brouiller le jeu de la rhétorique dans le sens où elle concourait à
changer la substance même du discours politique qui vivait
auparavant au rythme des applaudissements ou des sifflets.
Fabrice d'Almeida (opus cité) nous dit que désormais « nous
sommes devant le passage de l'éloquence directe à une
éloquence indirecte dont l'efficacité est fortement conditionnée
par le travail de pré-réception des médias ».

Les conséquences de cette métamorphose sont doubles. D'abord
le discours produit est de plus en plus simple, mieux maîtrisable
par tous car il faut répondre aux nouveaux critères de diffusion
et de compréhension, ceux de monsieur Tout-le-monde. Ensuite
les laïus sont formatés, pensés, écrits, préparés par des
8 conseillers qui les imaginent globalement. Ils interviennent
également sur la présentation du candidat, sur son argumentaire,
sur les questions de fond par la commande de sondages pour
étayer les discussions, par du training pour maîtriser le non
verbal.

Ce marketing politique oblige les hommes d’État à suivre les
instructions des conseillers en communication. Ils sont
conscients qu'ils vont, grâce à ces moyens, mieux cibler le
public identifié et transformer ou conforter leur image en la
2rendant plus encline à séduire. Pour Chauveau, A (1993). « la
raison principale du basculement des élections présidentielles
en faveur de M.Giscard d’Estaing a été la supériorité de
l’image personnelle de ce candidat sur son adversaire, du point
de vue intellectuel, technique et moral ».

Dès lors, s’impose l’idée que les méthodes prônées par ces
gourous sont propres à peser sur le résultat de l’élection. La
forme est-elle donc devenue désormais plus importante que le
fond ? Les rhéteurs vont-ils, pour conquérir leur public, pouvoir
se passer d'une rhétorique basée sur des idées de fond
essentielles à une démocratie participative et privilégier
uniquement la mise en scène des contenus discursifs ? Se
donner une image positive ou même s'en fabriquer une
deviendrait-il le défi majeur à relever pour conquérir le pouvoir ?
Si ces interrogations s'avéraient justes, nous serions désormais
dans une politique spectacle qui manipule plus qu'elle ne
persuade.

Pour infirmer ou confirmer ce questionnement nous vous
proposons d'identifier, pour reprendre les termes de Dorna, A.
3(2005) « Les véritables empreintes de l'activité cognitive de
l'orateur » en analysant différents discours politiques fortement
médiatisés.

2
Agnès Chauveau «L'homme politique et la télévision», Vingtième Siècle. Revue
d'histoire 4/2003 (no 80), p. 89-100. URL :
www.cairn.info/revue-vingtieme-sieclerevue-d-histoire-2003-4-page-89.htm. DOI : 10.3917/ving.080.0089. page 93
3
Matériaux pour l'étude du discours politique populiste. Argumentum n ° 3 - 2004/2005
page 75 INTRODUCTION


Communiquer, c'est partager des idées afin de créer du lien
social. En effet, dans notre rapport au monde, l’autre est avant
tout celui auquel on veut apporter non seulement notre
représentation du monde, mais, également, celui avec lequel on
parle des solutions aux problèmes sociaux que nous avons en
commun et qui nous touchent quotidiennement (travail, famille,
médias, politique). Dans cette intention de communiquer, il y a
naturellement un objectif à atteindre : rendre manifestes à un
destinataire les informations essentielles. Ces éléments qui lui
paraissent indéniables vont souvent peser sur les situations
interlocutives pour devenir porteuses d'enjeux surtout si les
convictions du locuteur sont fortes. À travers ce système
d'énonciation, ce dernier tient à se montrer persuasif pour
convaincre son interlocuteur du bien-fondé des idées qui lui
semblent déterminantes. Dans ce cadre, l’énonciation devient
alors une forme de discours puisqu’un émetteur agit
verbalement sur un destinataire pour l’influencer. La
communication n'y est donc plus uniquement comprise en
termes d’intentions mais plutôt comme la manifestation d'une
performance où le sujet communiquant «Impose ses règles et
ses aliénations à un sujet empirique [...] par des stratégies
destinées à satisfaire aux principes de maîtrise des enjeux»
4Ghiglione, R. (1986)

Dans ces enjeux interlocutoires, des tactiques sont utilisées par
l'orateur afin d’amener l'autre, par raisonnement ou par preuves,
à reconnaître la vérité des faits ou du moins à lui faire admettre
l'exactitude des arguments qu'il présente et qui font débat :
«L'art de persuader a un rapport nécessaire à la manière dont
les hommes consentent à ce qu'on leur propose, et aux
5conditions des choses qu'on veut faire croire» Pascal (1657) .

4
Ghiglione, R. (1986) L'homme communiquant, Éditions Armand Colin, P. 78
5
De l'esprit géométrique et de l'art de persuader , Pascal, Géom II
11 La rhétorique qui est la science qui se rapporte à l'action du
discours sur les esprits répond à ces attentes. Cette science de
l'éloquence, qui existe depuis l'antiquité, était utilisée dans les
places d'expression démocratique qu'étaient les agoras grecques
ou sur les forums romains. Elle y a acquis ses lettres de
noblesse. Aristote, Cicéron, Quintilien y ont formalisé les
principes de cette prise de parole éloquente dans les genres
délibératif, judiciaire ou démonstratif. La rhétorique comme
méthodologie rationnelle de l'art oratoire a donné lieu, depuis, à
de nombreuses réflexions sur la nature du langage et sur le
statut de la vérité au sein du discours. Les fondements en sont,
par contre, toujours les mêmes.

1. Les types d'arguments persuasifs

Quand un orateur prononce un discours qui «est un
développement oral fait devant une audience, le plus souvent à
6l’occasion d’un événement particulier» , il se doit, pour
convaincre, selon Aristote, d'appliquer trois grands principes.

Premier principe : instruire en prouvant la vérité des propos
énoncés. C'est le logos. Tout discours oratoire a pour objectif de
développer avant tout une vérité, celle du rhéteur. Or, pour
l’établir, il faut donner des preuves solides qui dépendront du
travail que le locuteur aura effectué en amont. Pour ce faire, il
pourra alors utiliser des témoignages, des coutumes, des lois en
vigueur, des exemples qui, à chaque fois, étayeront son
raisonnement. Par conséquent, il est nécessaire qu'il prépare de
longue date son intervention afin d’éviter des réponses sous
forme de lieux communs qui ont un effet désastreux sur le
public à l’écoute. Le communicant va devoir également bâtir
son discours en suivant une logique discursive et un
raisonnement et pour cela utiliser une argumentation forte basée
7 8sur des syllogismes , des enthymèmes ou des dilemmes. Plus

6
http//:wikipedia.org/wiki/discours
7
http//:atTLF1 - ilf.atif.fr - Raisonnement déductif rigoureux se fondant sur les rapports
d'inclusion et d'exclusion des propositions sans qu'aucune proposition étrangère soit
sous-entendue
12 un orateur va démontrer que son raisonnement est juste, plus il
9va donner de poids à son discours. Selon Ducrot, O. (1980)
l’argumentation prime sur l’information et elle permet
d’imposer un contrat à un interlocuteur. Par contre, quand
certaines preuves retenues s’avèrent plus aléatoires, l'orateur
devra nécessairement les rendre crédibles en utilisant sa
réflexion personnelle. Cela suppose donc, de la part du rhéteur,
de la mémoire, une connaissance approfondie des thèmes de
société qu’il a décidé de soulever et une grande capacité
d’adaptation. Ensuite, c’est son génie, son esprit rationnel et son
charisme qui feront la différence.

Second principe : chercher à toucher les auditeurs en leur
inspirant des émotions. C'est le pathos. Un homme de passion
est presque toujours éloquent puisque son message semble
authentique. Lorsque le discours est animé d’émotivité, les
destinataires le ressentent dans l’expression directe des
émotions (tristesse, joie ou pitié) ou indirectement quand elle
est induite dans la prise de parole (discours lent, entrecoupé de
pauses longues, choix des mots). Il communique ainsi par
empathie des sentiments profonds et ceux qui l’écoutent y sont
généralement sensibles. Un rhéteur peut donc attendrir son
public en s’exprimant sur les infortunes diverses, les
souffrances, les tourments et les maladies de ses concitoyens.

Le problème est que, même si l'on admet que l’émotion
exprimée est souvent au cœur d'une communication réussie, sa
gestion est complexe. En effet, cette émergence du pathos
donne quelquefois au discours une forme de « théâtralisation »
projective que Platon décriait. Il pensait que le pathos était le
signe d’une expression forcée négative. La problématique du
pathos est que l’on va « pouvoir parler d’une vérité de l’effet
pathémique à condition d’accepter qu’on est dans le paradoxe

8
TLF1 - raisonnement dans lequel le syllogisme est réduit à deux termes - Je pense donc
je suis (Descartes)
9
Les mots du discours , Paris, Éditions de Minuit 1980
13 10du dire vrai. » Charaudeau, P. (1998) . L'expression de
sentiments artificiels n'est donc jamais recevable.

Quand l’orateur mobilise ce qu'il ressent vraiment pour
répondre aux questions et aux vraies préoccupations de ses
destinataires, le discours est authentique et acceptable.

Dernier principe : se donner une image positive pour gagner les
auditeurs à sa cause. Cela nécessite de la part du locuteur de ne
pas en jouer en travestissant son « Soi ». Si le personnage est
coléreux et agressif, il ne doit pas paraître aux autres modéré et
calme. Il devra également faire preuve de probité, de modestie
(absence de prétention, simplicité), de bienveillance (être bien
disposé à l’égard des autres), de prudence (paraître mûr, grave,
réfléchi, incapable de tomber dans l’erreur), de délicatesse dans
les propos (ne pas exposer des vérités peu agréables aux autres)
et enfin ne rien brusquer, tout adoucir. Comme un discours ne
peut être péremptoire que s’il est proféré par une personne
légitimement reconnue pour le faire, son efficacité dépend, par
extension, de la confiance que l'on accorde au rhéteur.

La maîtrise de ces trois principes permet au locuteur d'exprimer
les pensées les plus séduisantes, de les relier entre elles, de
développer une vérité harmonieuse. Cette virtuosité va
permettre de convaincre un destinataire. C'est pour ces raisons
que l'art de bien s’exprimer en public a trouvé naturellement,
dans le domaine de la politique, un champ riche, singulier et
universel car il couvre potentiellement l’ensemble des messages
sociaux. Comme le dit Cicéron, pour un homme public, c’est
une grande entreprise et en même temps une fonction bien
périlleuse que de se présenter au milieu d’une grande assemblée
pour y être entendu sur les affaires les plus importantes, seul,
devant le silence le plus profond d'un public en attente.
Contrôler avec bienveillance ses semblables par la conviction et

10
Pathos et discours politique, in Rinn M. (coord) Émotions et discours. L'usage des
passions dans la langue. Presses Universitaires de Rennes, 2008, consulté le 7 mai 2011
sur le site de Patrick Charaudeau URL : http://patrickcharaudeau.
com/pathos-etdiscours, p.18
14 la persuasion mais, sans les manipuler, est le trait de la véritable
éloquence : « Qu’il est beau de conduire les hommes à son gré
11par la seule force de son discours ». Abbé Girard . Il ajoute
« Ceux chez qui nous admirons ce talent sublime sont les plus
puissants des mortels car ils nous éclairent et dissipent nos
erreurs et nos préjugés ». Ils y gagnent donc notre estime.
Mais aujourd'hui, même si on respecte ces principes, l'art de
l'éloquence délibérative politique reste difficile à maîtriser du
fait du caractère profondément polémique des débats. Dans les
joutes oratoires, les échanges, les rencontres constructives
d'acteurs engagés entraînent obligatoirement des confrontations
d'identités culturelles et professionnelles qui vont marquer les
situations « interlocutives » puisqu'elles deviennent, de fait,
porteuses d'enjeux importants. Les appréciations et les crédos
des personnages élus maillent les discours car les rhéteurs
interviennent pour justifier les décisions prises ou celles qu'ils
seront à même de prendre dans l'avenir afin de garder la
légitimité, celle qu’ils ont acquise, ou celle qu'ils veulent
acquérir par voie électorale. Ces hommes sont donc souvent en
face d'adversaires vindicatifs qui désirent prendre leur place et
leur discours contradictoire se doit d'être décisif. Cette
confrontation met donc surtout en scène le spectacle du rapport
de force non contenu entre des adversaires brillants marqués de
fortes personnalités.


2. Le discours politique médiatisé


Cette recherche de légitimité par la rhétorique passe désormais,
comme nous l'avons vu précédemment, par la télévision qui
contribue de plus en plus au débat démocratique. Il n'y a « pas
de faits politiques sans images, pas d'images sans télévision,
12pas de télévision sans émotion » Delaporte, C.(2001) . Le

11
Préceptes de rhétorique tirés des meilleurs auteurs anciens et modernes, 1835,
Éditions Paris Belin, page 2
12
Image, politique et communication sous la 5ème république. Revue d'histoire n ° 72, p.
109-124
15 monde politicien a donc adapté définitivement, depuis une
bonne décennie, ses modes d'expression à cette nouvelle forme
de communication citoyenne, née dans les années 1960 et qui
s'appelle le petit écran. Les interventions de nos dirigeants sont
fondées désormais sur le postulat qu'il y a massification de
l'image du politique, et que l'homme public devient plus corps
qu'âme puisqu'il est livré aux regards impertinents des
téléspectateurs qui le jugent en direct.

Il est évident que ceux qui font l'effort de venir dans la « cage
aux lions » ont des objectifs importants à atteindre en termes
d'image, de pédagogie et de reconnaissance collective. Par ces
prises de parole publiques, les hommes politiques cherchent à
construire une représentation plus humaine, moins guindée de
leur personnage car le solennel, la pompe de leur fonction sont
pour quelques minutes oubliées. En devenant ainsi des citoyens
comme les autres, ils espèrent décrisper la vie politique, vaincre
les interrogations. Ils cherchent également, par ce biais, à
convaincre le public en réception qu'ils sont définitivement les
seuls ou, du moins, qu'ils sont les meilleurs dans leur domaine
de prédilection puisqu'ils osent exposer publiquement les débats
qui montrent le modernisme de leurs idées.

Mais la télévision est loin d’être un média neutre car elle tend à
exacerber psychologiquement le potentiel des messages qu’elle
véhicule. L’acte de regarder une émission en direct ne se borne
pas à une opération visuelle simple car la perception de l’image
reçue devient, pour le spectateur, vecteur, incitation à interpréter
spontanément la parole émise. Les hommes d’État deviennent
donc les acteurs forcés d'une politique spectacle organisée. Ils
mettent en jeu à chaque intervention leur image qui devient, de
fait, plus altruiste mais également moins contrôlable. La lecture
simplifiée, par une grande majorité de Français, des actions
qu'ils ont entreprises ou qu'ils vont entreprendre et qu'ils tentent
d'expliciter simplement deviennent alors très pédagogiques. En
effet, l'un des avantages de ces shows organisés, qui ont lieu à
une heure de grande écoute, est que, sans nul doute, ces rhéteurs
peuvent par ce biais banaliser des propos qui étaient auparavant
traditionnellement très techniques. Par ces explications, le
16 téléspectateur citoyen est éclairé sur les grandes réformes
sociales dont sa vie de tous les jours dépend. Il accède plus
facilement aux savoirs qui lui étaient auparavant étrangers. Il se
sent directement mis en valeur puisqu'il peut enfin comprendre
les raisons des décisions prises. Les intervenants et les
destinataires cherchent par ces vulgarisations, avant tout, une
forme de reconnaissance collective mutuelle. Comme les deux
parties en présence y trouvent des avantages, elles sont donc
demandeuses de débats publics. Nous constatons, de fait, au
regain de la diffusion d’un grand nombre d’émissions politiques
spectacles (l’heure de vérité, sept sur sept, des paroles et des
actes) sur les chaînes du service public.

Mais ce lieu d'expression moderne oblige l’orateur à acquérir
une expertise de communication différente ou du moins plus
adaptée au média télévision. En effet, il doit constamment
donner au spectateur l’impression qu’il est capable non
seulement de résoudre rapidement les problèmes soulevés lors
des interviews mais également qu’il est susceptible de s’adapter
à toutes les situations même celles auxquelles il ne s’attend pas
(questions embarrassantes des journalistes). Dans ce contexte
fortement anxiogène (parler devant quelques millions de
téléspectateurs en direct n'est pas facile), l'interactivité homme
politique et journaliste(s) stimule fortement les émotions et les
affects. Le locuteur doit donc toujours donner l'impression qu'il
les maîtrise car un homme d’État ne peut montrer de signes de
faiblesse. Comme le discours persuasif va passer également par
la gestion du non verbal, par la temporisation des propos tenus,
tout en restant succinct et synthétique dans ses contenus, cela
devient, pour lui, une véritable gageure : satisfaire et plaire à
tous en quelques minutes. Relever ce défi est donc un exercice
très difficile même pour les meilleurs. Mais l'orateur, dans cette
sorte de mise à l'épreuve des limites individuelles et sociales à
ne pas dépasser, est par contre très valorisé s'il en sort vainqueur.
Quant aux autres, ceux qui la vivent mal, ils doivent se remettre
en question car cette médiatisation des échanges semble
désormais inéluctable pour les hommes ou les femmes qui ont,
ou qui veulent avoir des responsabilités d’État.

17 Ce qu'il faut surtout retenir de ce jeu organisé, qui ne doit pas
être un jeu de dupe c'est que, dans ces échanges directs, les
partenaires ont obligation de mettre en place les termes d’un
contrat implicite pour éclairer un public en attente d'arguments
persuasifs . Les échanges superficiels seront donc vains. Si les
relations qui vont s'imposer subrepticement entre l'homme
politique et les téléspectateurs, au fur et à mesure des débats,
sont marquées de compréhension réciproque, presque
d'empathie, le challenge est gagné.
L'émission politique devient alors un espace tampon
extraordinaire avec le monde social à l'écoute qui engendre des
pratiques très démocratiques instantanées, à distance, mais sans
limites géographiques qui seront partagées par un grand nombre
d'individus à la fois. L'art du bien parler à la télévision a créé
des règles de construction supplémentaires qui s'ajoutent à la
rhétorique classique. Il faut surtout éviter que les arguments
choisis, leur mise en scène, deviennent des obstacles et même
des erreurs car elles sont très difficiles à rattraper.

Il nous semble donc essentiel de comprendre ce discours
d'influence, cet instrument d'action qui obéit à ces nouvelles
normes d'expression directe. Pour y parvenir, nous allons
analyser des interview politiques produites sur les chaînes
publiques. En tant que productions langagières réelles, elles
sont toutes marquées de spectaculaire puisque les commentaires
de la presse qui s'en suivent sont souvent dithyrambiques. Nous
allons identifier les dynamiques langagières et non langagières
que ces orateurs aguerris ont mise en place pour séduire,
convaincre et capter l'audience en réception.


3. Hypothèse et choix du corpus


Le corpus est constitué de discours issus de contextes
socioéconomiques différents mais qui ont en commun d'avoir été
fortement médiatisés et commentés dans la presse quotidienne
ou sur le web, dans les blogs. Le fait que ces interventions
soient ou pas récentes n'est pas essentiel car nous voulons
18 surtout caractériser l'influence induite que ces passages
singuliers ont pu avoir sur l'image télévisuelle de ces orateurs.

Nous nous intéressons donc de préférence aux contenus
discursifs produits pour savoir si « La réponse des masses à
l'action politique dépend plus de l'image et du jeu de
séduction que l'orateur met en place lors des débats médiatisés
que du message rationnel construit ».

Pour répondre à cette hypothèse nous avons décidé de retenir
quatre discours de personnages politiques très connus. Ces
derniers ont pris la parole à des tournants très importants de leur
existence. Leur objectif était de convaincre ou de justifier
publiquement les décisions prises qui ont eu ou qui auront un
impact sur leur avenir. Nous analyserons les interventions de :

- M. Tapie lors de l'émission de Mme Chabot « à vous de
juger » où il se devait de répondre aux journalistes sur l'affaire
du Crédit Lyonnais qui se terminait par le versement, à son
profit , d'une indemnité de 285 millions d'euros. Cette bataille
judiciaire gagnée l'aurait été, pour beaucoup, grâce à une
collusion avec le pouvoir actuel alors que M. Tapie avait
annoncé haut et fort qu'il ne ferait plus jamais de politique ;

- M. Sarkozy , président de la République en exercice qui est
intervenu après la première année de son quinquennat alors que
les sondages commençaient à être moins favorables et que son
image s'avérait de plus en plus controversée. Il a pris l'antenne
sur TF1, de l’Élysée, pour expliciter le bien-fondé de la
politique engagée (économie, chômage, travail, retraites,
croissance) depuis son élection afin de convaincre les Français
de ses stratégies économiques et sociales ;

- M. Borloo qui a choisi de s'adresser aux Français pour la
première fois à la télévision lors de la dernière émission de
« À vous de juger »de Mme Chabot. Il s'est exprimé
longuement sur ses choix car il est à un tournant important de sa
carrière politique : départ volontaire du gouvernement, fin de
son adhésion à l'Union pour un Mouvement Populaire (UMP),
19 création d'un nouveau parti du centre dont il pourrait être le
leader charismatique, candidature aux élections présidentielles ;


- Mme Royal , Présidente de la Région Charentes-Poitou qui a
organisé un show à l'américaine pour ses militants à Bercy. Son
objectif était de persuader ceux qui la discréditaient après sa
défaite aux élections présidentielles, qu'elle était toujours un
maillon fort du parti socialiste. Elle a pris la parole en
organisant une représentation haute en couleur qui a fait l'objet
de beaucoup de commentaires assez négatifs de la presse et
même des ténors de son parti.

Notre objectif opérationnel est double. Le premier est
d'identifier, comme le disent Duchastel J. et Armony V.
13(1993) , « Le spectre des variations observables dans tout
discours politique » par une macroanalyse des résultats
statistiques obtenus. Le second est de dégager au moyen d'une
microanalyse les attitudes et les comportements langagiers et
non langagiers spécifiques que chacun de ces orateurs a
cristallisés, volontairement ou pas, lors de ces prises de parole
publiques.

Les résultats recherchés impliquent une méthodologie d'analyse
du discours rigoureuse, à partir de variables que nous allons
vous présenter maintenant. Elle est basée sur notre recherche de
14doctorat en psychologie sociale .








13
Un protocole de description du discours politique in Actes des journées
internationales d'analyses statistiques de données textuelles. Paris Telecom : 159-183
14
Dominique Béhague. Analyse multimodale de l'émotion dans un discours
convaincant . Thèse de doctorat -Université Paris 8 (2007)
VARIABLES
ET METHODOLOGIE D'ANALYSE



Si la langue peut remplir sa fonction fondamentale de
communication, c'est dans la mesure où elle met en œuvre des
signes graphiques, phoniques, kinesthésiques qui correspondent
à une réalité psychique exprimée. Comme le disent Ghiglione et
15Trognon (1993) « Dès lors que l’on considère que
communiquer c’est produire et interpréter des indices et que le
langage est porteur d’indices [...] portant sur l’intention du
locuteur, il est nécessaire d’aller plus loin dans le matériau
langagier ». Dans la perspective énonciative, l’homme de
communication se « présentifie » dans son discours. Dès lors, il
convient de s’intéresser aux catégories de mots qui vont le
servir de façon préférentielle et les opérateurs qui lui
correspondent. « L’émergence du sujet parlant dans son
discours et sa relation à l’autre sont marquées en langue […]
repérable par un ensemble d’éléments constituant l’énoncé. »
16Masse (1999) . L’analyse des discours produits doit nous
conduire à identifier plus finement les différents éléments qui
caractérisent la stratégie du locuteur et en même temps leur
importance par rapport à l’objet social choisi. « De manière
générale la pragmatique consiste à étudier toutes les relations
qui unissent les utilisateurs aux systèmes de signes. […] qui
orienteront la sélection de telle ou telle catégorie de mots... »
17Ghiglione et Al, 1998 . Si l’on veut étudier le discours en tant

15
Ghiglione, R. & Trognon, A. ( 1993). Où va la pragmatique ? Grenoble : Presses
Universitaires de Grenoble. p.43
16
Masse, L. (2000). Aspects structurels et fonctionnels d'indicateurs gestuels dans
l'analyse d'entretiens thérapeutiques. Revue Internationale de Psychologie Sociale, 4,
119-147..
17
Ghiglione, R. et Al (1998). L'analyse automatique des contenus. Éditions Dunod,
p. 18
21 que production langagière dans ses rapports de persuasion, il
faut alors essayer d’en saisir la logique globale et l’interpréter
en partant du postulat qu’il faut l’expliquer de façon
multimodale, c'est-à-dire à partir des différentes formes
d’expressions verbales, non verbales, gestuelles que les orateurs
choisissent pour persuader.

Nous nous attacherons surtout à proposer une analyse
systémique des dits afin de comprendre les liens qui se nouent
entre le verbal, le gestuel et le prosodique. Nous cherchons à
donner un autre sens à ce qui peut être du cadre du discours
intentionnel ou non intentionnel ou simplement
18idiosyncrasique . Cette approche devrait nous conduire à éviter
le parallélisme des analyses conventionnelles uni-modales qui
ont tendance, parfois, à confondre réduction méthodologique et
réduction ontologique. Nous éviterons ainsi une lecture intuitive
des faits.

Cette méthodologie, basée sur les travaux de recherche que j’ai
menés à l'université Paris 8, va nous encourager à mieux
observer et, peut-être parfois même, à mieux contrôler les
variables qui influencent le déroulement des discours. Ce genre
d’approche présente le mérite d’établir les principes préalables
qui serviront de base pour comprendre les configurations
générales des autres discours politiques. Nous allons donc dans
un premier temps préciser les variables qui règlent ces
orientations dans le discours.

I. Les variables

Les mécanismes mis en œuvre par ces personnalités seront
analysés à partir des niveaux d’indices d’énonciation verbale et
19non verbale. Cette institutionnalisation aide à « rendre compte

18
disposition qui fait que chaque individu réagit d'une façon qui lui est propre aux
influences des divers agents extérieur.
http://dictionnaire.reverso.net/francaisdefinition/idiosyncrasique. consulté le 17/03/2012
19
Le terme d'institutionnalisation est utilisé dans la sociologie pour désigner le
processus de formalisation, de pérennisation et d'acceptation d'un système de
relations sociales. http://fr.wikipedia.org/wiki/Institutionnalisation consulté le 17
22

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