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Le Journal du séducteur

De
192 pages

Texte révisé suivi d'une biographie de Sören Kierkegaard. Dans "Le Journal du séducteur", Kierkegaard présente un type d'esthéticien, Johannes, pour lequel le beau, le plaisir raffiné, la jouissance sont le but de l'existence, mais qui incarne en outre une certaine conception de l'érotisme d'une perversité toute particulière. Au-delà de la sensualité et du désir triomphant d'un Don Juan, Johannes est un imposteur qui maîtrise l'art véritable de la séduction, fait avant tout de finesse, de tactique amoureuse, de manipulation et de perfidie. Ce qui fait sa force, c'est la parole, c'est-à-dire le mensonge, car on ne séduit une femme qu'avec les armes dont elle dispose elle aussi. Machiavélique, il mûrit sournoisement ses desseins. Hypocrite, il s'insinue dans le coeur et les pensées d'une femme pour jouir de sa fourberie et, in fine, de sa réflexion sur la jouissance.


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Le Journal du séducteur
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traduit du danois par Marguerite Grimault
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LE JOURNAL DU SÉDUCTEUR
Je ne puis me dissimuler qu’une angoisse presque in surmontable m’étreint au
moment où, dans mon intérêt personnel, je me décide à mettre au net la copie que
je griffonnai jadis dans une hâte fébrile, tant j’é tais bouleversé. La situation se
présente à moi tout aussi inquiétante, tout aussi c hargée de reproches qu’autrefois.
Contrairement à son habitude, il n’avait pas fermé son secrétaire si bien que tout
son contenu était à ma merci. Mais à quoi bon voulo ir embellir ma conduite en me
rappelant que je n’ouvris aucun tiroir. L’un d’eux l’était déjà. Il s’y trouvait un amas
de feuilles volantes sous un grand in-quarto élégam ment relié. Sur la couverture
était collée une étiquette blanche sur laquelle il avait écrit de sa propre main :
Commentarius perpetuusN° 4. Cependant c’est en vain que j’essayai de me
persuader que si ce côté du livre n’avait pas été e n haut et si le titre insolite ne
m’avait pas alléché, je n’aurais pas succombé à la tentation ou du moins que j’y
aurais résisté. Le titre était étrange, pas tant en lui-même que par ce qui l’entourait.
Un coup d’œil rapide sur ces feuillets me révéla qu ’ils contenaient des conceptions
de vie érotique, des remarques diverses, des projets de lettres d’une nature très
particulière dont j’appris plus tard à goûter le style d’une nonchalance intentionnelle,
artistiquement calculée. Lorsque aujourd’hui, après avoir percé le for intérieur plein
d’artifices de cet homme pervers, j’évoque la situa tion, lorsque, avec, pour toute
astuce, mes yeux grands ouverts, je me dirige en pe nsée vers ce tiroir, mon
impression est identique à celle que doit ressentir un commissaire de police quand
il pénètre dans la chambre d’un faussaire, ouvre se s cachettes et dans l’une d’elles
découvre un amoncellement de feuilles volantes qui ont servi à des essais
graphiques. Sur l’une, figure un brin de verdure, s ur une autre un parafe, sur une
troisième une ligne d’écriture à rebours. C’est ass ez pour lui prouver qu’il est dans
la bonne voie et sa joie se mêle d’une certaine adm iration pour ce travail zélé, cette
évidente application. Sans doute, à sa place, me co mporterais-je d’une manière
quelque peu différente car je suis moins habitué à dépister des crimes et je ne porte
pas l’insigne des policiers. Le sentiment de fouler des sentiers interdits aurait pesé
lourdement sur ma conscience. Comme il arrive d’ord inaire, je ne fus pas ce jour-là
moins pauvre d’idées que de mots. Une impression vo us oppresse jusqu’à ce que
la réflexion se fasse jour à nouveau et, complexe e t agile dans ses mouvements,
enjôle un inconnu et s’insinue en lui. Plus la réfl exion est développée, plus elle est
prompte à se ressaisir et comme un agent spécialisé dans les passeports, elle se
familiarise si bien avec les figures les plus étran ges qu’elle ne se laisse pas
facilement déconcerter. Or quoique la mienne soit, me semble-t-il, très développée,
je restai tout d’abord stupéfait. Je me rappelle fo rt bien avoir pâli, avoir été sur le
point de m’effondrer et l’angoisse que je ressentis alors. Supposez qu’il soit revenu
à l’improviste chez lui et m’ait trouvé, sans conna issance, le tiroir à la
main — qu’une mauvaise conscience peut donc rendre la vie intéressante !
Le titre du livre en lui-même ne me frappait pas. J e pensais qu’il s’agissait d’un
recueil d’extraits, ce qui ne m’étonna pas car je s avais qu’il s’était toujours occupé
avec passion de ses études. Mais le contenu était tout différent. Ce n’était ni plus ni
moins qu’un journal soigneusement tenu. Et, bien qu e d’après ce que je savais de
lui auparavant, un commentaire de sa vie ne me para isse pas particulièrement
indiqué, je ne puis nier, après avoir jeté un premi er regard sur le manuscrit, que le
titre n’ait été choisi avec beaucoup de goût et d’i ntelligence, révélant ainsi avec
quelle supériorité esthétique et objective il savai t juger de lui-même et de la
situation. Le titre est en parfaite harmonie avec l e contenu. Sa vie a été un essai
pour réaliser la tâche de vivre poétiquement. Doué d’une sorte de double vue pour
déceler ce qui est intéressant dans la vie, il a su le découvrir puis ensuite il a
toujours eu l’art de reproduire ce qu’il éprouvait en y mêlant à demi la poésie. Son
journal, par conséquent, n’est pas historiquement fidèle, ce n’est pas non plus une
simple narration, il n’est pas rédigé à l’indicatif mais au subjonctif. Bien que les
événements aient été notés après avoir été vécus, p arfois peut-être même assez
longtemps après, cependant le récit est souvent con duit de telle manière qu’il
semble actuel, la vie dramatique est si intense que parfois on croirait que tout se
passe devant nos yeux. Qu’il ait écrit ce journal a vec des intentions précises, c’est
absolument invraisemblable. Il est évident qu’il n’ avait de signification que pour lui.
Les détails tout autant que l’ensemble interdisent de penser qu’on ait là une œuvre
littéraire, peut-être même destinée à être imprimée . Il n’avait pourtant rien à craindre
en la publiant. La plupart des noms sont trop bizarres sans doute pour être exacts,
je soupçonne seulement les prénoms de l’être. Aussi a-t-il toujours été sûr de
reconnaître le vrai personnage tandis que les profa nes seraient induits en erreur par
le nom de famille. C’est du moins le cas pour la je une fille, Cordélia, que j’ai
connue. Elle s’appelait bien Cordélia mais non pas Walh.
Mais alors comment expliquer que le journal ait pri s une telle tournure
poétique ? La réponse est simple. Il possédait un tempérament poétique qui n’était,
si on veut, ni assez riche, ni assez pauvre pour di stinguer entre poésie et réalité. La
poésie était le surplus qu’il apportait lui-même. C e surplus était la poésie dont il
jouissait dans la situation poétique de la réalité et qu’il revivait sous forme de
réflexion poétique. C’était une nouvelle jouissance , et toute sa vie avait pour but la
jouissance. D’abord il jouissait personnellement de l’esthétique, ensuite il jouissait
esthétiquement de sa personnalité. D’abord il jouis sait égoïstement de ce que la
réalité lui offrait aussi bien que de ce dont il av ait fécondé la réalité. Puis sa
personnalité s’estompait et il jouissait de la situ ation et de lui-même dans la
situation. Pour commencer, il avait toujours besoin de la réalité comme occasion,
comme moment ; ensuite la réalité était noyée dans la poésie. Le résultat de
premier stade est donc l’état d’âme où a pris naiss ance le journal comme résultat
du second stade, ce mot ayant ici un sens quelque p eu différent. Et ainsi la poésie
ne l’a jamais quitté grâce à l’ambiguïté même de so n existence.
Derrière le monde dans lequel nous vivons, loin à l ’arrière-plan, se situe un autre
monde ; leur rapport réciproque ressemble à celui q ui règne entre les deux scènes
qu’on voit parfois au théâtre, l’une derrière l’autre. A travers un mince rideau de
gaze, on découvre comme un monde de gaze, plus lége r. Beaucoup de gens, bien
en chair et en os dans le monde réel, ne lui appartiennent cependant pas, mais à
l’autre. Or se perdre ainsi, disparaître en quelque sorte de la réalité, peut être sain
ou morbide. C’est bien cette dernière hypothèse qui convenait pour cet homme que
j’ai connu jadis sans pourtant le connaître. Il n’a ppartenait pas à la réalité, toutefois
il avait beaucoup à faire avec elle. Il passait tou jours au-dessus d’elle et même
lorsqu’il s’abandonnait le plus, il restait éloigné d’elle. Mais ce n’était pas le bien qui
l’en détournait, ce n’était pas non plus le mal, au jourd’hui encore, je n’oserais pas le
prétendre. Il possédait un peu d’exacerbatio cerebripour lequel la réalité n’offrait
pas de stimulant assez puissant, sinon passager. Il ne succombait pas sous la
réalité, il n’était pas trop faible pour la porter, non, il était trop fort. Mais cette force
était une maladie. Dès que la réalité avait perdu s a signification en tant que
stimulant, il était désarmé, c’est en cela que cons istait le mal chez lui. Il en était
conscient même au moment où le stimulant opérait et c’est dans cette conscience
que se trouvait le mal.
Cette jeune fille, dont l’histoire occupe la plus g rande partie du journal, je l’ai
connue. En a-t-il séduit d’autres, je n’en sais rie n. Mais d’après ses papiers, c’est
possible. En outre, il paraît avoir été versé dans une autre espèce de pratique qui le
caractérise bien. Car il était beaucoup trop cérébral pour faire un séducteur au sens
ordinaire. Ainsi le journal montre que parfois c’était quelque chose de tout à fait
arbitraire qu’il désirait, un salut, par exemple, e t n’aurait à aucun prix voulu recevoir
davantage parce que le salut était ce qu’il y avait de plus beau chez la personne en
question. Grâce à ses dons d’esprit, il était habil e à tenter une jeune fille, à l’attirer
vers lui, sans se soucier de la posséder au sens strict du mot. Je peux me figurer
qu’il a su amener une jeune fille à ce point culmin ant où il était sûr qu’elle se
donnerait toute. Mais les choses étant poussées jus que-là, il rompait sans que de
son côté il se fût permis les moindres privautés, s ans qu’il eût prononcé un mot de
tendresse, encore moins une déclaration d’amour, un e promesse. Et pourtant
quelque chose était arrivé et la malheureuse en gardait une conscience doublement
amère parce qu’elle n’avait rien sur quoi s’appuyer et que les sentiments les plus
divers devaient continuer à la ballotter dans un ho rrible sabbat quand elle lui
adressait des reproches tantôt à elle-même en lui p ardonnant, tantôt à lui, ou
encore quand le doute la harcelait sans trêve : Après tout, ne s’agissait-il pas d’une
aventure purement chimérique puisque ce n’était qu’ au sens figuré que l’on pouvait
parler de la réalité de leurs rapports. Elle ne pou vait faire de confidences à
personne car au fond elle n’avait rien à confier. U n rêve, on peut le raconter aux
autres, mais ce qu’elle avait à raconter n’était pa s un rêve, c’était une réalité et
cependant, aussitôt qu’elle voulait en faire part à quelqu’un et soulager son esprit
torturé, il ne restait plus rien. Elle s’en rendait bien compte. Personne, pas même
elle, ne pouvait comprendre ce qui se passait et po urtant son âme angoissée en
ressentait le pesant fardeau. Aussi ces victimes-là étaient-elles d’une nature toute
particulière. Il ne s’agissait pas de ces malheureu ses filles qui, rejetées de la
société ou se croyant l’être, s’affligeaient d’un p rofond chagrin ou parfois, lorsque
leur cœur était trop lourd, laissaient éclater leur haine ou leur pardon.
Apparemment, rien n’était modifié en elles, elles p oursuivaient leur vie quotidienne,
elles étaient respectées comme toujours, et cependa nt elles avaient changé,
presque à leur insu, et sans que personne y comprit rien. Leur vie n’était pas brisée,
ni rompue comme la vie de celles-là, elles étaient repliées sur elles-mêmes.
Perdues pour les autres, elles cherchaient en vain à se retrouver. Comme on peut
dire que cet homme traversait la vie sans laisser d e traces (car ses pieds étaient
constitués de telle manière qu’ils gardaient les em preintes qu’ils faisaient — en effet
c’est ainsi que je me représente le mieux son intel lectualisme infini), on peut dire de
même qu’il ne faisait pas de victimes. Il vivait su r un plan beaucoup trop intellectuel
pour être un séducteur au sens habituel. Mais il lu i arrivait de revêtir un corps
parastatique(1)et alors il n’était plus que sensualité. Même son histoire avec
Cordélia est si embrouillée qu’il lui était possibl e de se présenter comme celui qui
avait été séduit ; la pauvre fille pouvait parfois nourrir des doutes à ce sujet et là
aussi les marques qu’il a laissées sont si impercep tibles qu’aucune preuve n’est
possible. Les individus n’ont été pour lui que des stimulants, il les rejetait loin de lui
comme les arbres secouent leurs feuilles — lui raje unissait, les feuilles se fanaient.
Mais qu’est-ce qui peut bien se passer dans sa tête ? Pour moi, comme il en a
détourné d’autres du bon chemin, il finira par se fourvoyer lui-même. Ceux qu’il a
égarés, ce n’est pas dans l’espace, mais en eux-mêm es. S’il est déjà révoltant de
faire prendre une fausse direction au voyageur en q uête de sa route et de le laisser
ensuite dans son erreur, n’est-il pas encore plus o dieux d’amener quelqu’un à se
fourvoyer en lui-même ? Le voyageur ainsi abusé a d u moins la consolation de voir
le paysage se renouveler sans cesse et d’espérer à chaque changement qu’une
issue s’offrira à lui. Mais celui qui s’est égaré e n lui-même n’a pas autant de place
pour se mouvoir et bien vite il a l’impression d’être enfermé dans un cercle dont il ne
peut s’échapper. A mon avis, tel sera son sort, mai s bien autrement terrible. Je ne
peux rien imaginer de plus pénible qu’un intrigant qui perd le fil et tourne toute sa
sagacité contre lui-même lorsque sa conscience se réveille et qu’il lui faut sortir
d’une telle confusion. Il ne lui sert à rien d’avoi r plus d’un trou à sa tanière de
renard. Au moment où son âme inquiète croit déjà ap ercevoir la clarté du jour, c’est
une nouvelle entrée qui apparaît et, tenaillé par l e désespoir comme le gibier
pourchassé, il cherche toujours une sortie et ne trouve jamais qu’une entrée qui
ouvre sur lui-même. Un tel homme n’est pas forcémen t ce qu’on pourrait appeler un
criminel. Il est souvent déçu par ses propres machi nations et cependant il est frappé
d’un châtiment plus effroyable que celui du crimine l. Car la douleur même du
remords qu’est-elle en comparaison de cette folie l ucide ? Sa punition est d’un
caractère purement esthétique. En effet, parler ici d’éveil de la conscience, c’est
user à son égard d’une expression trop morale. La c onscience se présente pour lui
seulement comme une connaissance supérieure. Elle p rend l’allure d’une
inquiétude qui ne l’accuse même pas mais le tient s ur le qui-vive et ne lui laisse
aucun instant de répit dans son agitation stérile. Il n’est pas non plus un insensé car
la multiplicité des idées finies n’est pas pétrifié e dans l’éternité de la démence.
La pauvre Cordélia, elle aussi, aura de la peine à goûter le calme. Elle lui
pardonne du fond du cœur mais n’obtient pas non plu s le repos car le doute
commence à poindre. C’est elle qui a rompu les fian çailles, c’est elle qui a été la
cause du malheur, c’est son orgueil qui a eu soif d ’exceptionnel. Alors elle se repent
mais ne peut trouver l’apaisement car des pensées a ccusatrices l’acquittent à son
tour. C’est lui dont la perfidie lui a mis ce proje t en tête. Aussi l’exècre-t-elle ; son
cœur se soulage en le maudissant, mais elle ne conn aît pas la quiétude. Elle se fait
reproche sur reproche parce qu’elle l’a haï, elle, une pécheresse, parce qu’elle
restera toujours la coupable, malgré la traîtrise d e l’autre. Il est cruel, certes, qu’il
l’ait trompée, mais plus encore, pourrait-on dire, qu’il ait suscité en elle une réflexion
aux mille résonances, qu’il lui ait donné un dévelo ppement assez esthétique pour
qu’elle n’écoute plus humblement une seule voix et qu’elle puisse désormais
entendre maints propos à la fois. Alors sa mémoire renaît. Elle oublie faute et
péché, et toute vibrante d’une exaltation singulière, elle ne se rappelle que les plus
belles heures. Dans ces instants-là, non seulement elle se souvient de lui mais elle
le comprend avec uneclairvoyance(2)qui montre combien son développement
s’est accru. Elle ne voit pas en lui le criminel ni l’honnête homme, elle n’éprouve
plus à son égard que des impressions esthétiques. E lle m’a écrit un jour un billet où
elle s’exprimait ainsi sur son compte : « Parfois i l était tellement intellectuel que je
me sentais anéantie comme femme. A d’autres moments , il était si sauvage, si
passionné, si brûlant de désir qu’il me faisait pre sque trembler. Tantôt j’étais une
étrangère pour lui, tantôt il se donnait tout entie r. Si je le serrais alors entre mes
bras, tout pouvait brusquement changer et c’était u ne nuée que j’embrassais. Cette
expression, je la connaissais avant de le rencontre r mais c’est lui qui m’a appris à la
comprendre et quand je l’emploie, je pense toujours à lui, comme d’ailleurs je lui
dois chacune de mes pensées. J’ai toujours aimé la musique et il était un
instrument incomparable, aux résonances inégalées. Il était un riche composé de
tous les sentiments, de tous les états d’âme. Aucun e idée n’était trop sublime pour
lui ni trop désespérée. Il pouvait faire entendre l e long mugissement d’une tempête
d’automne, il pouvait chuchoter d’une manière imperceptible. Aucun mot de moi
n’est resté sans effet, bien que je ne puisse cepen dant pas dire que mes paroles
aient toutes porté, car il m’était impossible de prévoir le retentissement qu’elles
auraient. Avec une angoisse indescriptible mais mys térieuse, bienheureuse,
ineffable j’écoutais cette musique que je provoquai s sans toutefois la provoquer.
Toujours elle était harmonieuse, toujours elle me ravissait. »
C’est affreux pour elle, cela le sera encore plus p our lui si j’en crois la crainte
presque insurmontable qui m’envahit chaque fois que je pense à cette histoire. Moi
aussi, je suis emporté dans ce royaume brumeux, ce monde du rêve où l’on
s’effraie de sa propre ombre. En vain je cherche so uvent à m’en arracher, j’y fais
escorte tel un fantôme menaçant, tel un accusateur muet. Comme c’est étrange ! Il
a entouré toute cette affaire du plus profond mystè re et cependant il y a un mystère
plus profond encore : j’en suis le confident et c’e st bien d’une manière illégale que
je le suis devenu. Oublier tout cela ? Impossible. J’ai parfois songé à lui en parler.
Mais à quoi bon ! Ou il désavouerait tout, ou il prétendrait que le journal n’est qu’un
essai poétique, ou bien il m’imposerait silence, ce que je ne pourrais guère lui
refuser étant donné la façon dont je suis entré dan s la confidence. Il n’y a rien sur
quoi plane autant de séduction et de malédiction qu ’un secret.
J’ai reçu de Cordélia un recueil de lettres. Est-il complet ? Je l’ignore, mais il me
revient en mémoire qu’un jour elle m’a laissé enten dre qu’elle en avait subtilisé
quelques-unes. J’en ai fait une copie que je vais j oindre aux copies déjà mises au
net. Il est vrai que ces lettres n’ont pas été daté es mais quand bien même elles
l’auraient été que je n’en serais pas plus avancé. Car, à mesure que le journal
s’allonge, les dates deviennent de plus en plus rares si bien que, sauf une ou deux
fois, elles disparaissent. On dirait que l’histoire , en se déroulant, s’est chargée d’une
signification qualitative telle que, malgré sa réal ité historique, elle tend à s’idéaliser,
ce qui rend toute chronologie inutile. Par contre, ce qui m’a aidé, c’est que çà et là
dans le journal on remarque des mots dont l’importa nce m’avait tout d’abord
échappé. En les rapprochant des lettres, j’ai cepen dant compris qu’ils en étaient les
motifs. Il me sera donc facile de les insérer en bo nne et due place puisque les
lettres leur feront toujours pendant. Si je n’avais pas découvert ce fil conducteur, je
me serais rendu coupable d’un malentendu. Il ne me serait sans doute pas venu à
l’esprit qu’à certaines périodes, comme le journal le rend maintenant probable, les
lettres se sont succédé à une telle cadence que la jeune fille a dû en recevoir
plusieurs par jour. Si j’avais suivi mon premier mo uvement, je les aurais peut-être
réparties d’une façon plus égale et je n’aurais pas soupçonné l’énergie passionnée
avec laquelle il a usé d’un pareil moyen pour maint enir Cordélia au paroxysme de la
passion.
Outre l’explication complète de ses rapports avec C ordélia, le journal contenait
quelques petites descriptions intercalées çà et là et qu’il a signalées en marge par
unnota bene. Elles n’ont aucun lien avec l’histoire de Cordéli a mais elles m’ont
vivement éclairé sur une expression dont il usait s ouvent et que j’avais jusque-là
comprise autrement : Quand on va à la pêche, il fau t toujours avoir une bonne ligne
en réserve. Si un volume précédent de ce journal m’ était tombé entre les mains,
j’aurais probablement trouvé plusieurs de ces descriptions qu’il appelle lui-même
quelque part en marge :actiones in distans, car il avoue que Cordélia l’occupait trop
pour qu’il eût le temps de songer à autre chose.
Peu après l’avoir abandonnée, il reçut quelques lettres d’elle qu’il retourna sans
les décacheter. Elles se trouvaient parmi celles qu e Cordélia me remit. Elle les avait