Le journaliste, l'avocat et le juge

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Les journalistes de presse écrite, spécialisés dans le domaine de l'information judiciaire, et leurs sources judiciaires constituent un système d'action. Le journaliste mène parfois une véritable instruction parallèle. De leur côté, les magistrats mettent en œuvre des stratégies en direction des journalistes et les avocats réservent de plus en plus souvent aux représentant de la presse la primeur de leurs plaidoiries. La production de l'information judiciaire apparaît alors comme l'enjeu d'une lutte de pouvoir qui oppose les journalistes et leurs sources d'information.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296323827
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Alexandrine

Civard-Racinais

LE JOURNALISTE, L'AVOCAT ET LE JUGE

LES COULISSES D'UNE RELATION AMBIGÜE

Préface de Rémy Rieffel

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4521-0

"Quand deux équipes (teams) se rencontrent dans le champ de l'interaction, dans la plupart des cas, semble-I-il, elles ne se rencontrent pas pour la paix ou la guerre. Elles se rencontrent pour un cessez-le-feu temporaire, un consensus de fait pour vaquer à leurs affaires personnelles".

E. Goffman, La Vie quotidienne comme représentation, 1956, p.175.

À mes parents. À Thierry, Natacha et Milena.

PRÉFACE

Bon nombre d"'affaires" ont défrayé la chronique ces dernières années en France: affaire Grégory, affaire Omar Radd~ affaire OM-Valenciennes, d'attirer l'attention de affaire El£: etc. La liste est longue de ces procès très médiatisés au cours desquels d'un côté, avocats et magistrats tentent où de l'autre côté, journalistes l'opinion par médias interposés et de peser ainsi sur l'issue de l'instruction et de la presse écrite et de l'audiovisuel rivalisent d'audace pour obtenir des informations de première main qu'ils se hâtent d'offiir en pâture au grand public. Les polémiques autour des dérives de l'information judiciaire, du non-respect de la présomption du culte effréné du "scoop" et de l'information d'innocence, spectaculaire ne cessent

donc de s'amplifier. Le système médiatique actuel est en position d'accusé parce qu'il privilégie l'audience et l'immédiateté tout comme d'ailleurs le système judiciaire que l'on soupçonne, quant à lui, de lenteur et de manque de transparence. Il importait, devant cette situation pour le moins passionnelle, qui s'instaurent de prendre de la hauteur et de la distance afin de saisir avec toute la neutralité nécessaire, la réalité des relations protagonistes: entre les différents magistrats et avocats d'une part, journalistes d'autre part.

C'est chose faite désonnais grâce à l'étude d'Alexandrine Civard-Racinais qui associe rigueur scientifique et pertinence de l'analyse. L'auteure a en effet choisi de procéder à une approche sociologique qui fait la part belle aux entretiens approfondis avec les différents acteurs et à l'interprétation Sa démarche argumentée des mécanismes qui président à leurs relations.

s'inscrit dans une tradition de recherche jusqu'à présent peu développée en France: celle des relations des journalistes avec leurs sources d'infonnation.

À travers l'exemple des rapports entre journalistes

de la presse écrite

spécialisés dans l'information judiciaire et des hommes de loi (magistrats et avocats), elle réussit à éclairer d'un jour nouveau un sujet particulièrement délicat à analyser. Que démontre-t-elle en effet? Que la réalité est bien plus complexe que ne veulent le laisser croire certains protagonistes du débat. Qu'il n'y a, dans ce domaine, ni vainqueur, ni vaincu. Il faut tout le sens de la nuance dont fait preuve Alexandrine Civard-Racinais pour démêler l'écheveau des relations et pour s'apercevoir que les acteurs sont, comme elle le souligne à juste raison, dans une situation d'interdépendance continuelle. Chacun essaie de mobiliser ses ressources propres pour faire entendre sa voix, de peser sur son interlocuteur (organisationnelles, pour être en position de force. Mais les contraintes temporelles, etc.) auxquelles il se heurte, limitent sa ont, en fin de le qu'à rechercher

marge de manœuvre. Magistrats, avocats et journalistes compte, intérêt à s'entendre et à collaborer plutôt conflit.

L'étude sociologique, si elle ne permet pas de répondre à toutes les questions qui se posent, a au moins l'avantage de faire prendre conscience au lecteur de l'entrecroisement des stratégies déployées par les acteurs et des des affaires est un moyen de Elle montre raisons pour lesquelles la médiatisation

pression non négligeable pour parfois hâter l'instruction.

également que beaucoup de chemin reste à parcourir pour que les relations presse-justice se développent, dans notre pays, dans un contexte apaisé et dans un cadre harmonieux. Rémy Riefle) Professeur Université en Sciences de l'information Paris 2 (Institut français et de la communication de presse)

8

INTRODUCTION
Presse et justice forment un couple désormais indissociable aux rapports parfois tumultueux. Jamais, en effet, les "affaires" n'auront été à ce point médiatisées, exploitées, voire instruites sur la place publique. De l'affaire Villemin à l'affaire Roman, en passant par le procès de l'OMNalenciennes ou celui de Maurice Papon, les grandes affaires pénales échappent à la seule chronique judiciaire pour faire la une des journaux d'information générale. Depuis une vingtaine d'années, un double phénomène a présidé à la constitution de ce couple. D'une part le retour en force du journalisme d'investigation, de l'autre la mutation d'une justice qui se délocalise dans les médias.l Il résulte de ceci ce que l'avocat pénaliste Daniel Soulez Larivière qualifie de "cirque médiatico-judiciaire". "Depuis vingt ans, l'a/chimie sociale a créé un produit nouveau, le médiatico-judiciaire. Un double phénomène semble s'être accompli dans la justice et dans les médias

- presque

au même moment ., qui change complètement de nature les
(...) Aujourd'hui, tout

relations de la justice avec le secret et avec la publicité.

le monde parle, le juge comme les autres. Et la justice se rend sur une double

scène, médiatique etjudiciaire, avec une forte interactivité entre les deux.

tt

2

Les magistrats, notamment les juges d'instruction, développent donc une véritable stratégie à l'endroit des médias, utilisés pour contourner leur hiérarchie~quandil ne s'agit pas de court-circuiter le pouvoir exécutif Et les avocats ne sont pas en reste.

e MédiasPouvoirs,4 trimestre 1997, nO}, pp. 61-68. 2 SOULEZLARMERE D. Du Cirque médiatico1udiciaire Le Seuil, 1993, p. 55.

1 Sur ce point, lire GARAPON. A. "Justice et médias :' une alchimie douteuseu.
et des moyens d'en sorttr.

1. Une interaction judiciaire

croissante

entre

les journalistes

de l'information

et leurs sources

De fait, rinteraction3 est de plus en plus grande entre les journalistes en charge de l'information judiciaire - faits-diversiers, chroniqueurs judiciaires, journalistes spécialisésdans les affaires politico-financières - et leurs sources. Le journaliste utilise les méthodes du magistrat instructeur~ réalisant parfois une véritable instruction parallèle. De leur côté, les magistrats commentent et livrent parfois leur analyse dans les colonnes des médias. Les avocats plaident pour leur part de plus en plus souvent devant les journalistes et non plus devant lesjuridictions qui devraient avoir la primeur de leurs plaidoiries. La confusion des rôles est donc grande. Pis encore, les sources d'information judiciaire, que sont les magistrats et les avocats, en arrivent à intervenir dans le processus de l'information qu'il s'agisse de la collecte comme du traitement de celle-ci. C'est ce flux d'échanges et d'influences, suscitant au mieux la mise en œuvre de mécanismes d'adaptation et de régulation, au pis-aller une véritable confrontation entre ces différents protagonistes, quenous nous proposons d'étudier dans le cadre de ce travail.

3 Nous employons ici le terme "interaction" défini par Jean G. Padioleau dans son étude sur les journalistes spécialistes des rubriques de l'Education nationale (pADIOLEAU J. G. "Rhétoriques journalistiques", Sociologie du travail, 1979, vol. 18, n° 3, pp. 265..282). L'auteur tente d'y démontrer de quelle manière les "rhétoriques journalistiques" mises en œuvre par les rédacteurs dépendent de systèmes d'interaction et de pratiques sociales. "La communication est une situation d'interaction en ce sens qu'elle doit être vue sous l'aspect d'un processus complexe de rencontres d'échanges et de flux d'influences où s'interpénètrent des mécanismes d'adaptation et de régulation entre des acteurs" (Ibid, p. 276). L'auteur suggère que l'on ne puisse entrer dans les subtilités du discours journalistique sans s'attacher

10

2. Voyage au centre d'un système d'action Nous partirons du postulat selon lequel les acteurs du champ de l'information judiciaire sont liés par une relation d'interdépendance et un rapport de forces quine s'exerce pas en sens unique. Il s'agira donc d'analyser le système d'action formé par les journalistes de l'information judiciaire.. les chroniqueursjudiciaires, les enquêteurs spécialisés et accessoirement les faitsdiversiers - et leurs sources que sont les avocats et les magistrats. Ce, afin d'en découvrir les ressources et contraintes respectives, avant d'analyser les règles qUiprévalent et façonnent leurs stratégies d'action et de négociation. Les hypothèses, qu'il nous faudra confirmer ou infirmer au terme de cette réflexion, sont les suivantes:

- Avocats et magistrats développent de véritables stratégies à l'endroit des
médias. - Ces stratégies ne sont pas propres à l'ensemble de la profession mais sont le fait d'un certain type d'avocats et de magistrats qui en escomptent un résultat
précis. - Ces stratégies ont donc une visée opératoire marquée. - Ces stratégies se heurtent à d'autres stratégies mises en œuvre par les médias. Cette confrontation l'information judiciaire. - Pour pallier ces difficultés, les journalistes tissent un réseau de relations avec des professionnels de la justice qui jouent le rôle d'informateurs, parfois au mépris du secret des procédures.
à la position stratégique des journalistes dans leur domaine de spécialisation. dans le système d'interaction auquel ils participent,

se résout soit par le consensus soit par le conflit. les journalistes rendant spécialisés dans le domaine nombre de à un certain de fteins

De leur côté,

judiciaire sont confrontés

législatifs et réglementaires

difficiles la collecte

d'infonnation

Il

..

En retour, ces sourcesd'informationjudiciairesutilisent les médias pour

servir leurs intérêts. .. Lesjoumalistes n'ont pas toujours conscience de cette manipulation et sont rarement prémunis contre celle-ci. ..En raison des contraintes du processus informatif, les journalistes n'ont pas toujours le temps de recouper systématiquement les informations délivrées par leurs sources et les utilisent sans précaution. Notre étude vise donc à reconstruire la logique intrinsèque des comportements des acteurs de l'information judiciaire, dans le cadre de leur relation, de leur jeu d'influence. Il s'agit de mettre en évidence les choix effectués par les acteurs en fonction de leurs marges de manœuvre et stratégies respectives comme de leur environnement. Ces choix résultent également d'une négociation sur laquelle se portera toute notre attention. Aussi, notre travail portera-t-il moins sur le produit final de cette négociation - la nouvelle judiciaire.. que sur les échanges intervenant entre les acteurs. Avec pour principal postulat: l'interdépendance de ces derniers. Loin de se comporter passivement, les sources d'infonnation dictent en effet parfois leurs exigences aux médias. De leur côté, les journalistes, soucieux de ne pas devenir de simples récepteurs, imposent leur agenda-setting4et leurs propres contraintes horaires de bouclage et formats à respecter - à leurs

-

sources. La nouvelle devient alors à la fois l'enjeu et le produit final d'une coconstruction de la réalité résultant de cette influence réciproque (par imitation, concurrence, soumission...), de cette interdépendance des journalistes, avocats, magistrats. Pour procéder à cette reconstruction du vécu des acteurs, nous emprunterons à Michel Crozier et à Erhard Friedberg leur

4 La notion d'agenda..setting a été formalisée par Mc Combs et Shaw (1972) et désigne un modèle qui établit une relation causale entre l'importance que les médias accordent à certains sujets et la perception du public.

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grille d'analyse systémique et stratégique. Nous en précisons plus loin les termes.

3. Le refus du "médiaeentrisme"
La sociologie des médias a longtemps été marquée par un

"médiacentrisme" jugé excessif par Philip Schlesinger. Dans un article paru en 1992 dans la revue Réseaux, sIe chercheur britannique relève en effet l'absence d'une réflexion sources-médias du point de vue des sources elles-mêmes. Aux États-Unis, Herbert Gans avait déjà, dès 1971, mis l'accent sur cette lacune.6 "Mes observations concernant le pouvoir détenu par les sources donnent à penser que l'étude de ces sources 0, jusqu'à présent, été beaucoup trop négligée par les spécialistes de l'information. Pour acquérir une vision globale de l'information, les chercheurs devraient enquêter sur les sources en tant qu'acteurs et en tant que groupes, organisés ou pas, au nom desquels elles agissent et s'expriment, et donc en tant que détenteurs du pouvoir. Avant toute chose, il faudrait qu'ils découvrent quels types de groupes créent une source d'information où le deviennent, et suivant quelle chronologie,. quels intérêts les poussent à devenir objets d'information ou à sy opposer." Dans une correspondance adressée à Philip Schlesinger, Herbert Gans précise: "mettre en relief le rôle des sources d'information est le à meilleur moyen, ou peut-être le seul, de relier l'étude du journalisme l'ensemble de la société" (22 juillet 1988).
5 SCHLESINGER "Repenser la sociologie du journalisme: les stratégies de la source P. d'information et les limites du média-centrisme". Réseaux, janvier-février 1992, n° 51, CNET, pp. 77-97. Indépendamment de Philip Schlesinger, quelques chercheurs, se référant à la sociologie empirique du journalisme, ont tenté de développer des modèles pour aborder la question des sources. Citons le travail de Jérémy Tunstall sur le lobby de Westminster (1970) et sur les envoyés spéciaux (1971) ou l'étude d'Herbert Gans (1979) sur les structures de l'information aux USA.

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Outre les analyses d'Herbert Gans6sur les structures de l'information aux USA (1979), Philip Schlesinger cite les travaux effectués au Canada par Richard V. Ericson dans le domaine des champs institutionnels de la criminalité, du droit et de la justice. Au terme d'une étude consacrée aux organismes d'information au Canada, ce dernier conclut: "Les journalistes se heurtent aux barrières de sources d'information puissantes, mettant en œuvre des stratégies pour alternativement éviter de divulguer l'information ou pour créer l'information. hermétiquement Les médias journalistiques sont une institution close à la plupart des citoyens et représentent une force

importante dans la société mais un petit nombre de sources d'information peuvent venir y fureter et sont en mesure de parfois exploiter ce pouvoir à leur avantage. "7 Telle est la conclusion à laquelle notre précédente (DEA, 1994/1995). étude portant sur "la stratégie médiatique des avocats pénalistes" nous a conduit

Cette méconnaissance des stratégies et tactiques utilisées par les sources de l'information est due pour partie au fait que la sociologie des médias s'est surtout intéressée à la production journalistique de l'information et à la manière dont les journalistes utilisent leurs sources. Pourtant, au cœur de l'étude des sources d'information, se trouve la clé des relations entre les médias et les autres pouvoirs. Relations parfois conflictuelles dont le contrôle de l'information constitue l'enjeu. Aussi, les quelques études antérieures se sont-elles focalisées sur l'action des sources officielles appartenant au gouvernement ou à l'administration (Charron, 1994, sur les relations entre couniéristes parlementaires et élus québécois; Chibnall, 1977, sur les relations entre chroniqueurs judiciaires et police londonienne; Sigal, 1973 et

6 Voir sur ce point GANS H. Deciding What's News: a Study ofCBS Evening News, NBC Nightly News, Newsweek and Time. Panthéon BookslLondon : Constable, 1979. 7 ERICSON R Negotiating Control: A Study of News Sources. University of Toronto Press, 1989, p. 364.

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1986, sur les relations entre journalistes et fonctionnaires

de Washington).

La plupart de ces études mettant en avant le fait que ces sources officielles, en interagissant avec le processus de production de l'information, jouent un rôle crucial dans la formation et la définition du programme des médias. Herbert Gans observe pour sa part que" les rapports entre la source et le journaliste correspondent à (...) une lutte acharnée: s'efforcent de manipuler l'information en se présentant jour, les journalistes eux manipulent alors que les sources sous leur meilleur présuppose une

les sources afin de leur extorquer les selon laquelle chaque

renseignements qui les intéressent. "8 Une telle interprétation approche instrumentale du traitement de l'information, Gans perçoit

partie développe des stratégies visant à servir ses objectifs propres. Herbert les médias comme globalement passifs dans ce processus. Aussi intéressantes soient-elles, les études empiriques n'ont L'avantage stratégique revenant aux sources. cependant pas réussi, déplore Philip Schlesinger, à mettre en évidence les formes d'action adoptées par les sources non officielles. Ce que le chercheur britannique tente de faire à travers la mise au point d'un système capable de prendre en compte les activités de ces sources "sous une forme qui ne les exclut pas de la théorie et ne se contente pas non plus de les prendre en considération l'information. comme du seul point de vue média-centrique occupant des domaines des producteurs où s'exerce de une (...) Il est par conséquent nécessaire d'envisager les sources

étant des éléments

compétition pour l'accès aux médias mais dans lesquels les avantages matériels et symboliques sont inégalement distribués. "9 Un point de départ possible pour l'élaboration d'un tel modèle consiste, selon l'auteur, à se demander dans quelle mesure l'action de la source d'information est le résultat d'un calcul à visée utilitaire en fonction duquel l'information est
8 GANS Herbert, op. cit. p. 117.

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façonnée dans l'optique d'une utilisation par les médias. Les pré-requis pour que cette question ait un sens sont les suivants:

-la source doit être détentrice d'un message bien défini, articulé selon
les meilleurs critères de satisfaction des valeursjournalistiques;

-pour optimiser son message, la source doit sélectionner ses médias et
bien cibler son public;

- elle doit s'être ménagée des contacts bienveillants ou avoir capté
l'attention de ces médias en tant qu'informateur potentiel;

- elle doit

avoir prévu ou neutralisé par avance les réactions de

l'opposition. C'est cette lacune - relative aux formes d'action adoptées par les sourcesnon-officielles - soulevée par Schlesinger,que notre recherche tentera partiellement de combler. Loin de céder à la tentation d'une approche "médiacentrique" axée sur les producteurs de l'infonnation, nous nous attacherons à mettre en évidence les stratégies développées par les sources non officielles de l'information judiciaire dans leur relation, ou plutôt dans leur interaction, avec les journalistes spécialisés que sont les chroniqueurs judiciaires, les enquêteurs spécialisés dans les affaires politico-judiciaires et, dans une moindre mesure, les faits-diversiers.
4. Les journalistes et leurs sources

Aussi convient-il, à ce stade, de préciser plus finement quelles sont les sources auxquelles notre travail s'intéresse et quels sont les médias qui retiendront notre attention. Les journalistes de l'information judiciaire disposent à la fois de sources officielles et non officielles. La Chancellerie, le ministère de l'Intérieur, les syndicats d'avocats ou de magistrats sont à classer

9 SCHLESINGER P. op. cit. p. 91.

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parmi les premières. Les éléments d'infonnation délivrés par ces sources officielles seront le plus souvent étayés, complétés, voire contredits, par l'apport direct ou indirect, anonyme ou non, des acteurs du secteur judiciaire et des enquêteurs (gendarmes et policiers). Nous laisserons de côté ces derniers pour nous consacrer exclusivement aux acteurs du secteur judiciaire que sont les .<avocats et les magistrats. La logique qui sous-tend les rapports
qu'entretiennent les représentants de la police ou de la gendarmerie avec les médias est, en effet, sensiblement distincte de celle qui préside aux relations presse-justice. Ayant déjà tissé des liens avec certains avocats au cours de notre précédente étude (La stratégie médiatique des avocats pénalistes) il nous était, en outre, plus facile de pénétrer ce milieu et d'élargir notre recherche aux magistrats. Nouer de nouveaux contacts avec policiers et pas. En ce qui concerne les médias : nous nous intéresserons à la presse écrite dispensant une information notre champ d'analyse notamment la professionnelle, générale grand public. Nous exclurons de audiovisuelle ainsi que la presse exerçant presse gendarmes nécessitait 1Dlcapital temps et un capital relationnel dont nous ne disposions

la presse judiciaire. Les journalistes

dans ce secteur n'entretiennent

pas les mêmes relations avec leurs sources. Ne

serait-ce qu'en raison de leur formation et de leur profession dominante. Dans l'audiovisuel, la précarité des statuts, l'organisation du temps de travail et la gestion des temps d'antennes empêchent les journalistes de tisser des relations étroites avec leurs sources. Enfin, ce choix de porter notre regard sur la seule presse écrite se justifie également dans le rapport que les sources entretiennent avec ce média. Rapport dont Jean Charron notait déjà qu'il se

trouve ''facilité du simple fait que lejournaliste travaille pour la presse écrite. Plusieurs facteurs y contribuent. Le journaliste de la presse écrite peut utiliser

toutes les sources, même les sources anonymes, même celles qui ne parlent

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qu'en cachette ou qui ont parlé sans vraiment le vouloir. Les rumeurs
peuvent aussi, avec certaines précautions, enrichir un papier. "10 Bien différente est la situation d'un journaliste appartenant à la presse audiovisuelle, tenu de rapporter des sons ou des images sans lesquels

l'événement n'existe pas à l'antenne d'une radio ou d'une chaîne de télévision. Une contrainte d'autant plus grande que les preneurs de sons ou d'images sont, à ce jour, interdits de prétoire. Ce qui rend plus difficile encore la couverture d'un procès et le rapport à ses acteurs. Les contraintes judiciaire et exerçant des journalistes spécialisés dans l'information travaillant notamment au sein d'un média

audiovisuel sont donc très différentes de celles que connaissent les journalistes pour la presse écrite. Ajoutons à cela que la presse écrite, la presse quotidienne ou la presse magazine d'information

générale, bénéficie d'une réputation de sérieux qui encourage les sources à répondre aux sollicitations de ses représentants. La chose juridique est en aussi parfois hommes et
des journalistes de

effet souvent ardue et sa vulgarisation n'est pas toujours aisée.

Aussi les acteurs de la sphère judiciaire
femmes de lettres

- qui sont

- préfèrent-ils

répondre

aux sollicitations

la presse écrite qui leur laisseront plus de place et de latitude pour s'exprimer qu'à leurs conftères de la presse audiovisuelle qui filmeront cinq minutes d'entretien pour en monter trente secondes. Enfin, le poids de l'écrit et la trace ainsi laissée facilitent encore le rapport des sources au journaliste de presse écrite. Déjà cité plus haut, le terme interaction, entendu comme un flux d'échanges et d'influences réciproques, nécessite une remise en perspective. L'exercice de la profession de journaliste et le thème de cette recherche se situe au niveau des acteurs dont la logique de comportements à partir de leur propre
10 CHARRON, 1. La Production

- qui -

sera restituée la réalité

subjectivité et manière d'interpréter
de l'actualité. Boréal, 1994, p.207.

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justifient notre inscription dans une tradition de recherche empirique fondée sur un travail de terrain. Plus précisément, ce travail s'inscrit dans le courant interactionniste ; courant anglo-saxon issu de l'École de Chicago.

s. Une

approche

empirique

dans

la

continuité

des

travaux

in teractionnis tes L'École de Chicago La sociologie de l'École de Chicago se caractérise par une recherche empirique qui a pour laboratoire la ville de Chicago. L'une des contributions majeures des sociologues de cette École aura été de développer, entre 1915 et 1940, des méthodes originales de recherche: utilisation scientifique de documents personnels, travail systématique sur le terrain, exploitation de sources documentaires diverses. Les travaux de Thomas et Znaniecki, de Park et Burgesstraitant de l'immigration et des relations ethniques sont parmi les plus représentatifs de ce courant. L'interactionnisme symbolique a profondément influencé la sociologie de Chicago. Il trouve ses racines dans le pragmatisme de John Dewey, développé par George Herbert Mead. L'interactionnisme symbolique met en évidence la nature symbolique de la vie sociale. Les significations doivent être considérées comme "produites par les activités
interagissantes des acteurs" . Il Fortement inspirée de l'École de Chicago, la théorie interactionniste prend à son tour son essor dans les années 60/70 ; portée par des auteurs tels Erving Goffinan, 12H. Becker~ E. Lernert ou Anselm Strauss. Pour la plupart issus de

Il BLUMLER 1. G. "Producers' attitudes towards television coverage of an election campaign : case of study". Sociological Review Monograph, 1969, n° 13, p. 5. 12 GOFFMAN E.Les Rites d'interaction. Ed. de Minuit, 1974.

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l'École de Chicago, ces auteurs sfappuieront sur une démarche qualitative, un important travail de terrain et cinq postulats qui fondent l'interactionnisme :

-l'identité de chacun des acteurs en présence est forgée par l'interaction; - les acteurs en présence participent de manière active et dynamique
construction de l'espace dans lequel ils évoluent;

- les acteurs

sont influençables; à la

- la réalité

est issue de ce processus de construction; est un enjeu qui mobilise les acteurs.

-cette construction

Il faudra, néanmoins, attendre la fin des années 70 et les travaux des chercheurs américains Gaye Tuchman (Making News, 1978) et Mark Fishman (Manufacturing the news, 1980) pour connaître les premières applications de l'interactionnisme au domaine de l'information. Selon Gaye Tuchman, existant le travail desjoumalistes s'effectue selon un cadre rigide, très organisé, avec une marge d'eITenr très limitée. S'agissant de la collaboration entre sources et médias, celle-ci facilite, certes, selon cet auteur, le travail des journalistes mais oriente le produit final, au bénéfice de la source. Complétant cette analyse, Mark Fishman postule pour sa part que l'interaction de fonctionnement démarche des acteurs en présence. de terrain et des méthodes avec les sources est en partie explicable par les horaires de travail, la routine, le mode Quelles que soient leurs orientations, ces travaux privilégient tous une empirique, basée sur un travail qualitatives dont nous nous inspirerons. Par ailleurs, l'École interactionniste postule l'interdépendance des acteurs et leur co-influence. Le rapport de force qui se noue entre les acteurs est en effet, nous aurons l'occasion de le démontrer, instable et fluctuant. La position dominante de l'un des acteurs dans le jeu n'est jamais figée une fois pour toute et le dominé pourra, en certaines occasions, accéder au statut de dominant. La position des acteurs dans le jeu, l'environnement et les contraintes subies viennent influer sur ce rapport de forces. La réalité étant co-construite

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par les médias et leurs sources. Les travaux de Gaye Tuchman et Mark Fishman trouvent aujourdllui un écho dans ceux de Richard V. Ericson (Centre de criminologie de l'Université de Toronto). Or~Richard Ericson est précisément l'un des auteurs13quitentent aujourd'hui de se démarquer du "médiacentrisme" de la recherche sur les médias, évoqué plus haut, pour mieux étudier l'action des sources.

Avant d'envisager la méthode de traitement de l'information recueillie, il s'agit dtinventorier les outils dont nous disposons pour la collecte de l'information. La sociologie empirique dujournalisme privilégie deux types d'approche: l'une interne, l'autre externe. La méthode interne permet d'analyser le comportement des sources soit à partir de l'examen du contenu des médias, soit en tirant les conclusions de rapports présentés par des professionnels du journalisme concernant les interactions entre leurs sources et eux-mêmes, soit à partir des propos tenus par les sources elles-mêmes. Nous combinerons ces différentes options. S'agissant par exemple de la perception du principe de la présomption d'innocence et du secret de l'instruction, nous nous appuierons sur des rapports présentés par des représentants du secteur de la presse actes de

-

colloque, conférences.

pour éclairer la perception que les journalistes

peuvent avoir de ces questions. Cette méthode présente un inconvénient majeur. S'en tenir aux seules déclarations des journalistes à propos de leurs

13 Citons au Canada: Jean Charron (La Production de l'actualité, Boréal, 1994), D.Taras (The Newsmakers : The Media's Influence on Canadian Politics, Nelson, 1990), Richard Ericson (Negotiating Control: a Study of News Sources, University of Toronto Press, 1989) ; en Grande-Bretagne: Philip Schlesinger ("Rethinking the sociology of journalism: sources strategies and the limits of me dia-centri sm" in Ferguson, M (ed), Public Communication: The New Imperatives. Futures Directions for Medias Research, Sage, 1990, p. 61-83).

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sources d'information restreint l'analyse à la stratégie d'information mise en œuvre par le seul média.14 L'approche externe permet de dépasser ces limites. Cette technique implique une analyse détaillée des stratégies et des tactiques utilisées par les sources en direction des médias. Il s'agit ensuite de procéder à un travail de reconstruction s'appuyant sur une synthèse entre les réflexions des journalistes sur leurs relations avec leurs sources, les révélations de la presse à partir de fuites organisées par certaines de leurs sources, la publication de travaux ou l'organisation de colloques sur les événements concernés. Cette technique n'est, bien sûr, pas exempte d'obstacles. Comme l'a souligné Oscar Gandy,ISla tentative de reconstruction des stratégies des sources peut rencontrer les barrières du secret. "Dans ce cas, il est manifestement nécessaire de recourir aux habituelles méthodes de recherche interne, en utilisant, par exemple, l'analyse de contenu ou l'analyse de réseau", commente Philip Schlesinger.16
Une double analyse systémique et stratégique

En parallèle avec ce travail de recueil du vécu des différents acteurs, il s'agira d'interpréter ces informations au moyen d'une grille d'analyse stratégique s'inspirant pour partie du modèle conçu par Michel Crozier et Ehrard Friedberg (1977) et repris par Jean Charron (1994). Le chercheur canadien nous permet, interactionniste ce faisant, d'établir des passerelles entre l'École dont il s'inspire à travers les travaux d'Ericson, Chan et

14 CHARRON 1. t'Les Limites du modèle de l'agenda-setting". Hermès,nov. 95, 17-18, p. 87. 15 GANDYO. "Information in health: subsidised news". Media, Culture and Society, 1980, 2,p.114. 16 SCHLESINGER P. "Repenser la sociologie du journalisme: les stratégies de la source d'information et les limites du médi a-centrisme " . Réseaux, janvier-février 1992, n° 51, CNET, p. 87.

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Baranek déjà cités, et la sociologie des organisations dont Michel Crozier et Ehrard Friedberg constituent les chefs de file. Utilisée comme outil d'analyse des relations sources-médias, l'analyse stratégique permet de saisir, à travers la complexité rationalité des comportements d'acteurs et la contingence, la dans le système. Ltapproche

stratégique nous invite à chercher à saisir la dialectique du système-acteur (ou contrainte-liberté), à prendre en compte à la fois les déterminismes, le poids des structures et l'indétenniné, ce qui relève à la fois de la liberté des acteurs et de la stratégie. "L'analyse stratégique part de l'acteur pour découvrir le système qui seul peut expliquer par ses contraintes les apparentes irrationalités du comportement de l'acteur. Le raisonnement systémique part du système pour retrouver avec l'auteur la dimension contingente arbitraire et non naturelle de son ordre construit", observent Michel Crozier et Erhard Friedberg. 17 Explicitant, dans L'Acteur et le système, leur double modèle pour du l'analyse des organisations, Michel Crozier et Erhard Friedberg partent

constat (que nous adoptons comme point de départ de notre réflexion) d'un construit social des acteurs. Au sens où "leur liberté et leur rationalité, leurs objectifs et leurs besoins, ou si l'on veut leur affectivité, sont des construits sociaux et non pas des entités abstraites." 18 La démarche de recherche, adoptée par les auteurs, qui permet de découvrir les conditions matérielles, structurelles, humaines du contexte qui limite et définit cette liberté et cette rationalité, s'appuie sur le concept de stratégie. Celui-ci s'appuie sur les propositions suivantes: L'acteur n'a que rarement des objectifs clairs et encore moins des projets cohérents.

17 CROZIER M., FRIEDBERG E.,L 'Acteur et le système. Seuil, 1977, p. 230.

23

-Son comportement n'en est pas moins actif et résulte de choix.
- Ce comportement a, en outre, toujours un sens. Ce, par rapport à des opportunités mais aussi, à travers elles, par rapport aux comportements des autres acteurs, aux partis que ceux-ci prennent et au jeu qui s'est établi entre eux.
- Pareil comportement présente enfin deux aspects: un aspect offensif, la saisie d'opportunités en vue d'améliorer sa situation et un aspect défensif: le maintien et l'élargissement de sa marge de liberté. "Chaque acteur s'efforcera simultanément de contraindre les autres membres de l'organisation pour à leur satisfaire ses propres exigences (stratégie o.fJènsive) et d'échapper manœuvre (stratégie défènsive). "19 La réflexion sur l'acteur oblige donc à chercher dans le contexte organisationnel la rationalité de l'acteur. Si celle-ci constitue le point de départ de la démarche de Crozier et Friedberg, la réflexion sur le pouvoir, toujours du point de vue des acteurs, permet d'analyser ce construit. Or, étudier une relation de pouvoir

contrainte par la protection systématique de sa propre marge de liberté et de

- définie

comme la possibilité pour certains

individus ou groupes d'agir sur d'autres individus ou groupes

- exige toujours,

selon les auteurs, de répondre à deux questions. D'une part, quelles sont les ressources dont chaque partenaire dispose, c'est-à-dire quels sont les atouts qui, dans une situation donnée, lui permettent structurelles dans lesquelles elle s'inscrit. Michel Crozier et Erhard Friedberg préconisent d'utiliser le concept de jeu (plutôt que celui de rôle) pour mieux appréhender les contraintes structurelles. "Le jeu est pour nous beaucoup plus qu'une image, c'est un mécanisme concret grâce auquel les hommes structurent leurs relations de d'élargir sa marge de liberté. D'autre part, quel est l'enjeu de la relation et quelles sont les contraintes

19 Ibid., pp. 91-92.

24

pouvoir et les régularisent tout en leur faisant

- en se laissant - leur liberté.

Le

jeu est l'instrument que les hommes ont élaboré pour régler leur coopération. C'est l'instrument essentiel de l'action organisée. Le jeu concilie la liberté et la contrainte. "20 L'analyse du jeu, complète Jean Charron,21nécessite une connaissance du système de contraintes convient également d'analyser et de ressources qui définissent la ces jeux concrets pour

position de chaque acteur dans le jeu et, ce faisant, ses possibilités d'action. Il en profondeur

comprendre tt comment les acteurs cherchent à tirer leur épingle du jeu,
quelle est leur marge de manœuvre, comment ils l'utilisent et avec quels "qu'elle permet en traitant le résultats". L'intérêt essentiel d'une analyse en termes de "stratégies" et de jeux, soulignent Michel Crozier et Erhard Friedberg, est: contraint et pré structuré de l'action collective tout d'ouvrir une perspective de recherche capable de rendre compte du caractère comportement acteurs humain comme ce qu'il est: l'affirmation et l'actualisation considérées comme l'expression d'une stratégie

d'un choix dans un ensemble de possibles. En partant des conduites des en situation, rationnelle dans les limites d'un jeu à découvrir, elle force le chercheur à reconstruire ce jeu à partir des comportements
modalités

observables et, ce faisant, à
devenir prégnantes. "22

démontrer la nature et l'étendue des contraintes en même temps que les
à travers lesquelles ces contraintes peuvent

D'un point de vue systémique, nous allons donc considérer les journalistes spécialisés, les magistrats et les avocats comme un ensemble d'acteurs liés par des rapports d'interdépendance et dont les actions sont coordonnées par des mécanismes de régulation qui permettent à l'ensemble de se maintenir. Par système d'action, il faut en effet entendre: "un ensemble
19 Ibid., pp. 91-92. 20 Ibid, p. 113. 21 CHARRON J. La Production de l'actualité. Boréal, 1994, p. 44. 22 CROZIERM.; FRIEDBERG E.L'Acteur et le système, Seuil, 1977, pp. 121-122.

2S

humain structuré qui coordonne les actions de ses participants par des mécanismes dejeux relativement stables et qui maintient sa structure, c'est-àdire la stabilité de sesjeux et les rapports entre ceux-ci par des mécanismes de régulation qui constituent d'autres jeux" .23D'un point de vue stratégique, les comportements des acteurs dans le système seront considérés comme des manifestations ou des expressions rationnelles et volontaires de stratégies orientées par les contraintes propres du système auquel participent ces acteurs. À l'instar de Jean Charron dans son analyse des relations entre les courriéristes parlementaires et leurs sources (élus, attachés de presse), nous utiliserons également le concept de négociation ou d'échange,24enpartant du postulat selon lequell'information judiciaire telle que nous la découvrons dans les colonnes de nos publications est le résultat d'un compromis, d'une négociation. Cette négociation implique l'existence d'un rapport d'influence qui allie à la fois la coopération et le conflit. En résumé, l'objectif de cette recherche sera donc la mise en évidence des stratégies et tactiques développées par les acteurs dans le cadre de leur relation d'interdépendance et les règles qui régissent cette négociation.

23 Idem, p. 246. 24 Dans ses deux études (1970, sur le lobby de Westminster et 1971 sur les envoyés spéciaux) Jérémy Tunstall définit ainsi les échanges réalisés entre un journaliste et sa source: "l'interaction entre un journaliste et sa source d'information peut être considérée comme un échange d'information en vue d'une publicité (..J L'échange entre un journaliste et une source politique s'effectue à l'intérieur de deux ensembles de normes professionnelles. Du côté du journaliste, les normes professionnelles mettent en avant l'anonymat des sources, l'importance de la confiance réciproque, et la croyance dans le fait que les sources d'information agissent pour leur propre compte. Du côté des politiciens, il existe vraisemblablement des normes professionnelles qui conduisent à considérer les journalistes à la fois comme potentiellement utiles, et comme potentiellement dangereux, et à estimer que la publicité est une ressource politique d'importance (..) La relation est souvent bien qu'elle nettement dyadique, une rencontre, en général enlace àface, de deux individus fasse également partie d'un mode d'échange plus large entre deux groupes, deux professions ou deux organisations" (Tunstall, 1970, pp. 43-44 ; Tunstall, 1971, pp.185-186).

-

26

Quant aux outils utilisés pour la collecte de données: sa démarche primordiale conduit l'analyse stratégique au vécu des participants à accorder et, partant

"La logique de une importance la

de là, à privilégier

technique des entretiens comme moyen d'information. "25 Notre collecte de données s'effectuera donc par le biais d'entretiens approfondis, semi-directifs, avec les trois groupes concernés par notre recherche: journalistes, magistrats, avocats. La méthode d'entretien sera en conséquence préférée aux techniques d'observation participante puisque c'est bien la perception par l'acteur de son propre vécu qui nous intéresse ici. Il s'agira pour nous d'effectuer ce que

Michel Crozier appelle un U détour par l'intériorité des acteurs" afin de mieux
comprendre de quelle manière chaque acteur fait concrètement face à une situation donnée et à ses contraintes, quels sont ses objectifs, ses ressources, la marge de liberté dont il dispose... Loin d'être inutile, ce recours au vécu

subjectif des acteurs constitue, insistent Crozier et Friedberg, ft la condition
même d'une connaissance sérieuse du champ (...) Ce n'est donc pas le caractère subjectif des témoignages qui pose problème, c'est l'utilisation que l'analyse stratégique fait des données ainsi recueillies. Utiliser ces données pour reconstruire des stratégies revient, en fin de compte, à les traiter comme des indicateurs privilégiés, et à la limite les seuls, des choix subjectift que les acteurs opèrent parmi les opportunités de leurs situations respectives, bref à les considérer comme des expressions de ces stratégies. "26

25 CROZIERM.,FRIEDBERGE.,L~cteuret 26 Idem, p. 460.

le système. Seuil, 1977, p. 458.

27

Cinquante-sept et de magistrats

entretiens

menés

auprès

de journalistes,

d'avocats

Venons-en maintenant plus précisément aux entretiens, au nombre de 57, menés dans le cadre de cette thèse. Pour les besoins de notre recherche, nous avons interrogé dix-neuf avocats, dix-neuf magistrats du siège et du parquet ainsi que dix-neuf journalistes spécialisés, issus de la presse écrite ou de l'Agence France-Presse (AFP). Chacun d'entre eux a fait l'objet d'un entretien semi-directif: mené face à face, la plupart du temps, sur le lieu de travail de l'intéressé. Ces entretiens d'une durée moyenne d'une heure ont été réalisés pour l'essentiel entre la fin de l'année 1995 et mai 1999. S'agissant des avocats, notre choix s'est porté sur des praticiens en charge d'affaires à fort retentissement médias ou représentants médiatique, très présents dans les les des organisations professionnelles. Concernant

représentants de la loi, ont été retenus des magistrats ayant eu à connaître d'affaires à fort retentissement médiatique, auditionnés par la commission des lois du Sénat sur le thème derniers critères s'appliquent des relations également presse-justice les ou prenant de régulièrement la parole lors de colloques consacrés à ce thème. Ces deux pour professionnels l'information sélectionnés parmi les rédacteurs spécialisés en charge d'une et les chefs de services

rubrique ou d'une chronique justice, les journalistes d'investigation en charge des affaires politico-judiciaires ou politico-financières informations générales/société.

28

6. Plan de l'ouvrage
Notre travail s'articule autour de trois grandes parties. Les deux premières parties présentent les acteurs du système d'action que judiciaire et leurs sources. Pour forment les journalistes de l'information

mieux cerner leurs stratégies, il nous faudra tout d'abord préciser leurs conceptions de rôle et leurs rhétoriques respectives (partie I) avant de passer en revue les contraintes subies par ces différents acteurs mais aussi les ressources susceptibles d'être mobilisées pendant la négociation (partie II). Cette négociation présente une double dimension. Elle allie en effet à la fois des attitudes de coopération et des situations conflictuelles. C'est pourquoi permanent entre nous avons appelé "syndrome de Janus" ce va-et-vient

coopération et conflit. Nous lui consacrerons notre troisième partie.

29

PARTIE I LA PLUME, LA ROBE ET LA BALANCE
LES ACTEURS-

Avant d'analyser le système d'action formé par les journalistes de l'information judiciaire et leurs sources, il nous faut à présent en présenter les acteurs. Chroniqueurs judiciaires, faits-diversiers, journalistes d'investigation d'une part, magistrats et avocats d'autre part, ces différents protagonistes développent, nous le verrons, des rhétoriques propres.

CHAPITRE 1

LES JOURNALISTES DE L'INFORMATION JUDICIAIRE
Au 2 janvier 2003, 35 270 titulaires de la carte de presse pouvaient se prévaloir du titre de "journaliste professionnel" tel que défini par la loi du 29 mars 1935 et l'article L. 761-2 du Code du travail. Ce dernier précise que "le journaliste professionnel est celui qui a pour occupation principale, régulière et rétribuée l'exercice de sa profession dans une ou plusieurs publications quotidiennes ou périodiques ou dans une ou plusieurs agences de presse et qui en tire le principal de ses ressources". La jurisprudence fondant pour sa part l'activité journalistique sur trois critères majeurs: le caractère intellectuel du travail accompli, son lien avec l'information et son rapport

33

nécessaire avec l'actualité. Mais, derrière cette définition tautologique et ces trois dénominateurs communs, se cachent une réalité et, partant, et des fonctions disparates. Il n'existe pas, en effet, un journalisme, mais différentes manières d'exercer le journalisme différents métiers tous étroitement imbriqués dans un processus global de fabrication, au sein d'un environnement propre et doté d'un vocabulaire dîstinct. S'il convient de distinguer les quatre grands secteurs de presse que sont la presse écrite, la radio, la télévision et les agences de presse, d'autres subdivisions entrent également en ligne de compte au sein de chaque média. En presse écrite, secteur qui nous occupe ici, la rédaction du journal

- est en

- centre

névralgique

effet divisée en service correspondant

aux différentes

strates de l'actualité: politique, diplomatique, économique... L'information judiciaire

-touchant

aussi bien au droit, à la vie des institutions

judiciaires ou aux faits-divers connaissant des développements judiciaires

- est

de celle-là. Son traitement, sa couverture médiatique pourront être assuré par un fait-diversier, journaliste en charge des faits-divers, un enquêteur spécialisé dans les affaires politico-financières ou un chroniqueur judiciaire. Examinons tour à tour les fonctions de ces trois professionnels de l'information judiciaire.

1. Faits-diversiers : "les artisans du petit fait vrai"
À la fin du XIXe siècle, tandis que le grand reportage, nouveau genre journalistique importé apparition. des États-Unis, voit le jour au sein des grands quotidiens français, le "petit-reporteur" ou fait-diversier fait, lui aussi, son

Petits scandales, accidents en tout genres, suicides, aventures

cocasses forment son lot quotidien. Le fait-diversier s'empare des crimes et délits et les relate avant même que la justice ne s'en saisisse. De "petit", ce professionnel n'a alors que le nom car le fait-divers occupe bientôt un dixième de la surface rédactionnelle d'un journal, voire plus, rapporte l'historien

34

Christian Delporte. Aussi, les grands quotidiens créent-ils rapidement, à côté du service des informations générales, un service des faits-divers. Car aussi hétéroclites qu'ils puissent paraître" les faits-divers, en dépit de leur aspect futile et facilement extravagant, portent de préférence sur des problèmes majeurs, réputésfondamentaux, permanents et universels: la vie, la mort, la nature humaine et la destinée. Ce sont des anecdotes qui renvoient à
l'essentiel. "1

Le travail des faits-diversiers, dont certains étaient rattachés exclusivement à la préfecture de police (les préfecturiers) ou aux commissariats (les tourneurs), était complété par celui des tribunaliers chargés, les uns de collecter des éléments d'infonnation auprès des juges d'instruction, les autres de rédiger la chronique judiciaire lors des audiences de procès. Aujourd'hui, et même si le fait-divers constitue un matériau important, notamment pour la presse quotidienne régionale, il est désormais rattaché au service des informations générales (baptisé service Société au Monde ou au Parisien). A l'instar de la chronique judiciaire dont nous reparlerons plus loin. Plus généraliste que par le passé, le fait-diversier se noumt d'éléments glanés ça et là, au fil de ses tournées de la caserne des sapeurs-pompiers au commissariat ou à la gendarmerie, puis au tribunal et des confidences de ses

-

-

informateurs. Selon une étude,2qualitative et quantitative, réalisée pendant l'année 1999 par les quinze stagiaires de la formation "journalistes de la presse hebdomadaire et régionale" de l'Ecole Supérieure de Journalisme (ESJ, Lille),
1 SALES C. "Le Fait-divers a mauvaise presse", in Le Fait-divers, MNATP, 1982, p.56. 2 Étude sur "le fait-divers dans la PHRft présentée lors du congrès annuel du SPHR qui s'est tenu le Il juin 1999, à Chambéry. L'enquête comportait d'une part une étude quantitative portant sur 60 hebdomadaires de presse régionale dépouillés pendant trois semaines (soit 238 journaux examinés), au mois d'avri11999. D'autre part, les quinze stagiaires ont procédé à une étude qualitative durant leur passage en entreprise de presse qui s'est déroulée du 20 février au 14 mars 1999.

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