LE LABYRINTHE DU PLACEMENT FAMILIAL

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Si la pratique qui consiste à confier un enfant à une famille qui n'est pas la sienne est ancienne, elle connaît, depuis plusieurs années, une évolution conséquente, et s'inscrit désormais dans un cadre institutionnel professionnalisé avec une affirmation de la place, du rôle et de la fonction de l'assistante maternelle, dans une dynamique de professionnalisation pour elle et la famille. En quoi ces évolutions s'articulent-elles avec les représentations des intervenants concernant la fonction de la famille d'accueil ? Concernant les familles d'accueil, au-delà de leurs droits, quelle est leur place et leur rôle de parent ?
Publié le : samedi 1 février 2003
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EAN13 : 9782296313194
Nombre de pages : 194
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ASSOCIATION NATIONALE DES PLACE1v1ENTSFAMILIAUX Paris

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LE LABYRINTHE DU PLACEMENT FAMILIAL
Places Représentations

- Idéaux

Actes des Journées

d'Etude

2001 - Agen

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hrunnattan,2003 ISBN: 2-7475-3917-2

ALLOCUTION D'OUVERTURE

Christian MESNIER Président de l'A.N.P.F.

C'est un grand plaisir pour moi que de vous accueillir à Agen dans cette salle du parc des expositions. Nous avons déjà pu apprécier la qualité et la chaleur de l'accueil que nous a réservé le comité d'organisation de ces dixièmes journées nationales de l'A.N.P.F. Je vous remercie d'être toujours plus nombreux à manifester votre intérêt pour nos travaux puisque nous sommes environ 600 à être inscrits à ce colloque. Le labyrinthe du placement familial - Places Représentations
Idéaux.

Ce titre résume assez bien le parcours que nous a balisé le comité de pilotage afm de ne pas nous laisser nous perdre dans le dédale que pourrait être le placement familial si nous n'y prenions garde. Avant toute chose, je tiens à remercier tout particulièrement l'ensemble des personnes qui ont contribué à la réalisation de ces deux journées. Madame Ségolène Royal, Ministre Déléguée à la Famille, à l'Enfance et aux Personnes Handicapées qui a bien voulu placer ces journées sous son haut patronage, témoignant ainsi de l'intérêt qu'elle porte à notre réflexion même si son emploi du temps ne lui a pas permis d'être présente parmi nous.

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Claire Brisset, Défenseure des enfants, n'a pu se libérer mais elle a demandé à Annie Bouix, sa collaboratrice directe, d'être ici pour marquer tout l'intérêt qu'elle porte à nos travaux. Je remercie aussi Alain Veyret, Député-Maire d'Agen et JeanFrançois Poncet, Président du Conseil Général de Lot-et-Garonne, qui vous prient de les excuser, retenus par d'autres impératifs. Je tiens aussi et d'autant plus à remercier les personnalités présentes: Messieurs Charassier, Directeur Départemental de la Solidarité, Charles Bru, Directeur Régional de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, qui interviendront à cette tribune dans quelques minutes.
Nos remerciements vont aussi bien évidemment aux membres du comité de pilotage et du comité d'organisation qui ont mobilisé chacun environ 25 personnes, et aux personnes qui ont assuré le secrétariat.

Je ne peux tous les remercier individuellement mais, pour avoir assuré en d'autres temps l'organisation de ces journées, je sais l'investissement important que cela nécessite. Un grand merci donc à tous et particulièrement à Jean-François Guibeaud, coordinateur régional A.N.P.F. pour le Sud-Ouest. Merci aussi à Pierre Le Roy qui va être le fil rouge, à moins que ce ne soit le fll d'Ariane, de notre réflexion. Merci aussi aux responsables d'établissements de la Région qui ont permis à leurs collaborateurs de participer au comité de pilotage et d'organisation et en particulier, mais que les autres services ne rn'en tiennent pas rigueur, à l'I.E.P. de Villeneuve, à la Sauvegarde d'Agen, au Foyer Le château de Mannande pour le Lot-etGaronne, mais aussi à l'A.O.G.P.E. de Bordeaux, à Rénovation de Saint-Sever et à la Vallée de Lalinde.

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Merci aussi à tous ceux présents qui se sont investis dans les travaux de préparation et dans les tables rondes qui ponctueront ces deux jours, les représentants du Tribunal pour Enfants, Madame Moret-Ailasseau et Monsieur Lerbourt de la Direction de l'Enfance et de la Famille; aux associations européennes qui nous ont fait le plaisir de s'associer à nos travaux. Merci aux Bataclown et à Chapu d'éclairer notre parcours par des interventions forcément décalées et, par ce fait, sûrement sujettes à nombreuses réflexions. Merci enfm à l'association des montreurs d'images d'Agen qui a organisé notre soirée « filin-débat» et à l'imprimerie Vent du Sud pour avoir travaillé avec une grande efficacité, malgré nos difficultés à respecter des délais déjà très courts. Le labyrinthe du placement familial

Jacques Attal~ dans son livre Chemins de sagesse - traité du labyrinthel, nous dit que la figure du labyrinthe remonte aux
origines des temps et qu'il faut «difjërencier la représentation d'un labyrinthe, vu du haut, de sa réalité vécue de l'intérieur, successions de cavernes obscures. Ceux qui se trouvent à l'intérieur des labyrinthes ont une vision confuse du chemin, en en ignorant la complexité qu'ils ne découvrent que peu à peu en avançant. Ceux qui les voient d'en haut en jaugent dès l'abord la complexité mais n'éprouvent pas la même sensation d'ignorance. et d'égarement... »

N'en est-il pas de même pour le placement familial? Le labyrinthe «raconte une histoire... en général, celle d'un voyage et celle d'un crime enfoui, d'une culpabilité cachée, d'une
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Fayard 1996

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brutale évasion, de déceptions surmontées, de trésors enfouis, de séductions difficiles, de jeunes filles à sauver, de terres promises, de mondes nouveaux à conquérir... bref, I 'histoire des ressorts secrets de la condition humaine depuis l'origine des temps ... » En est-il autrement du placement familial? Le labyrinthe, c'est aussi se perdre, aimer se perdre. «Aimer se perdre, nous dit encore Attali, suppose une qualité particulière: la curiosité. Elle permet d'apprendre dans l'égarement, de découvrir dans l'inconnu, de rencontrer dans l'ignorance. Elle implique de s'intéresser aux autres, de ne point chercher à leur imposer d'emblée sa propre voie, d'être aux aguets de toutes les différences, de se mettre à la place de l'étranger pour comprendre sa singularité... » Peut-il en être autrement du placement familial? Places, représentations, idéaux Les nombreux intervenants tenteront d'éclaircir ces différents points. Bernard Andrieux viendra dire quelle place, quelle représentation et quel idéal du corps familial il peut exister dès lors que le lien symbolique vient concurrencer la ftliation naturelle. Alain Gentes, à partir d'une expérience clinique en placement familial, s'essaiera à faire ressortir les conditions de circulation du transfert. Par un détour d'historienne, Yvonne Knibiehler mettra en perspective ce que les historiens appellent «la circulation des enfants» .

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Robert Lafore resituera l'institution juridique de la protection de l'enfance, mécanisme d'intervention publique au sein de l'espace privé familial, et nous montrera en quoi il constitue un cadre juridique inédit. De même, Jacques Ladsous s'interrogera sur les liens et rôles dans le cadre d'une mesure de placement familial et sur l'imaginaire et les réalités. Il nous montrera en particulier en quoi le transfert d'un groupe familial à un autre n'est pas sans incidence sur l'imaginaire de l'enfant confié et sur les nécessités d'un accompagnement de cette mesure qui permettent d'en vérifier l'évolution et d'éviter les pièges d'une fusion ou d'une rupture.
Pascal Roman s'interrogera avec nous sur les représentations inconscientes qui sous-tendent l'institution de la pratique de l'accueil en famille. Il sera aussi question de professionnalisation et de famille idéale.

Michel Grollier, en centrant son intervention sur le statut de l'assistante maternelle, nous montrera que c'est la question de l'action éducative à travers une famille qui se pose pour les différents acteurs du placement familial. Roland Janvier et Yves Matho aborderont les effets de la représentation croisée entre parents et professionnels et se

proposerontde clarifieravec nous cejeu de représentationsà partir
d'un outil mettant en valeur, d'une part, la conception que l'on peut avoir de la personne en difficulté et, d'autre part, les conceptions que sous-tendent l'intervention socio-éducative. Enfin, nos collègues espagnols et italiens viendront nous présenter la place du placement familial dans la suppléance familiale dans leur pays réciproque.

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Bernard Andrieux et Pierre Le Roy tenteront, et je leur souhaite par avance bien du courage, de nous présenter l'exercice impossible de la synthèse des journées d'étude. Il sera alors quasiment temps pour nous tous de sortir du
labyrinthe.. .

Ce programme que je viens de survoler va vous être dans quelques instants développé par Jean-François Guibeaud et Pierre Le Roy. Actualité multiforme qui s'est traduite, en particulier, par:

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La prise de position de Madame Ségolène Royal concernant les placements et la réforme de l'Aide Sociale à l'Enfance, la mise en place des groupes de travail sur le bilan et l'actualisation de la loi de 1992 concernant le statut des assistantes maternelles; Le projet de réforme de la loi de 1975 et des textes relatifs aux droits des usagers et à l'autorité parentale.

Au-delà des effets d'annonce sur la nécessité de réduire de moitié le nombre de placements, la qualité de ceux-ci, que penser des déclarations qui ont choqué bon nombre d'entre nous, intervenants en placement familial, moins peut-être sur le fond, encore que..., que sur la forme et les représentations qu'ils induisent. Il nous faut aujourd'hui à la fois dépasser des attitudes défensives que nous pourrions être amenés à prendre et éviter de sombrer dans un défaitisme désabusé constatant les écarts qui existent entre ce que nous voudrions faire et la réalité de certaines pratiques. Certes, il nous faut affmner la volonté de mieux prendre en compte le droit des personnes dans les institutions de l'action sociale et notre volonté permanente d'ouverture à un renouvellement de nos cadres d'interventions et de certaines de nos pratiques. Il nous faut aussi affirmer une position claire quant à la nécessité du dispositif placement familial et aux moyens nécessaires à son bon

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fonctionnement, c'est-à-dire à la mise en place d'un dispositif qui a du sens pour l'enfant, pour les parents, en un mot un dispositif structurant pour la personnalité de l'enfant. Oui, il y a des situations qui nécessitent une séparation, et parfois de longue durée, de l'enfant d'avec sa famille. Oui, il est légalement reconnu que la place de l'enfant doit être dans sa famille mais il doit tout autant être reconnu que l'enfant a droit à une protection effective et efficace pour lui-même et que certaines situations familialesne permettent pas cette garantie.
Oui, il faut s'interroger, mettre en place et développer les moyens qui contribuent à la fois à la protection de l'enfance et à la reconnaissance du droit des parents.

Cela relève à la fois de dispositions techniques et cliniques que nombre d'entre nous ont déjà mis en place. C'est pourquoi l'A.N.P.F. participe aux groupes de travail ministériel sur toutes ces questions, et en particulier sur ceux concernant la loi de 1992 et le statut des assistantes maternelles en insistant sur le caractère indispensable d'aborder le placement familial sous forme de dispositif cohérent et pas seulement sous l'abord du statut d'un personnel particulier. Cela nous conduit à nous interroger sur la pertinence de maintenir la notion d'agrément pour les assistantes maternelles à titre permanent (interrogation, il faut le dire, largement partagée par nos partenaires), mais aussi sur la nécessaire qualification des assistantes maternelles et leur intégration encore plus importante au sein des services de placements familiaux. Mais cela relève aussi de positions d'ordre éthique qui restent encore à construire dans le domaine social, même si des avancées ont eu lieu ces dernières années et je vous renvoie pour ce qui est

Il

de l'A.N.P.F. à notre texte de références déontologiques de décembre 1998.

Commentvivre ensemble? Commentfaire société avec les usagers
de nos services Parents et Enfants? Comment faire pour reprendre le questionnement d'Yves Matho et de Roland Janvier pour « que garantir des droits aux usagers soit reconnaître l'autre dans sa dignité d'être humain» ? La question de l'altérité et, par conséquent, des places et représentations se trouve alors réactivée sous un jour nouveau. L'altérité, c'est à la fois la similitude qui fait de l'autre mon proche et la radicalité de sa différence qui fait que je ne peux m'approprier ce qu'il est. C'est parce que les parents des enfants qui nous sont confiés sont aussi des sujets de droit, citoyens comme nous, que nous pouvons les rencontrer et les accompagner. Mais c'est aussi parce que nous ne sommes pas comme eux que nous pouvons les aider. Je citais Jacques Attali tout à l'heure qui nous disait que parcourir le labyrinthe, c'est aimer se perdre et que cela nécessite une qualité particulière: la curiosité; curiosité qui nous permet de nous mettre à la place de l'étranger et d'en comprendre sa singularité. « La curiosité, qualité vitale du nomade, essentielle au voyageur
du ~futur ».

Curiosité que je vous invite à développer, « places, représentations, idéaux », Je vous souhaite à tous un bon voyage à l'intérieur du labyrinthe du placement familial.

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INTRODUCTION DU THÈME DES JOURNÉES D'ÉTUDE

Pierre LE ROY Directeur pédagogique A.D.D.A.P.P. Bordeaux

Pour introduire ces deux journées, nous vous devons quelques explications, concernant le choix du sujet, le titre et l'affiche de ces journées d'étude. En effet, il serait malhonnête de croire que ce congrès n'aura de réalité que durant ces 27 et 28 septembre, il a une préhistoire qui en est tout autant ses fondations que ces 48 heures que nous allons passer ensemble. Tout comme il serait malséant de croire que l'enfant que nous accueillons (tous dispositifs confondus) n'existe que dans sa réalité observable, il est la réalité de tout ce qui nous échappe de son passé proche ou lointain. C'est là un des vœux du groupe de pilotage par l'intermédiaire du thème retenu, travailler sur ce qui échappe, ce qui est masqué sous une image, une représentation et qui nous fait prendre la lanterne pour une réalité. En cela le titre du congrès « le labvrinthe du placement familial» est très largement représentatif de cette interrogation éthique de ne pas se laisser abuser ni par la place officielle qui nous est attribuée, ni par les représentations que nous secrétons en commun, ni par les attentes idéales de tous les partenaires. C'est d'un vrai labyrinthe dans lequel nous sommes plongés et dont nous essayons humblement d'analyser les contours. Nous nous trouvons donc tous en ce sens dans l'étymologie même du mot labyrinthe, qui est selon la version de Paul de St Hilaire: « la danse du poisson prisonnier de la nasse ». En espérant que le plus concerné des poissons en question (l'enfant accueilli) pourra, avec notre aide, se sortir du piège dans lequel il est plongé. Telle est, dans l'observation des diverses réunions du comité de pilotage, l'attente principale que j'ai perçue: que ce travail antécédent et cette

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consécration de rencontres durant ces deux jours ne soient pas que des vitrines de discours mais aident chacun à trouver sa juste place face au labyrinthe des incompréhensions, des émois, et des contradictions dans lesquels nous sommes plongés face à cet enfant placé qui ne l'a jamais totalement demandé. Sans le savoir à l'époque, l'étymologie du terme labyrinthe désignant un poisson était tout à fait à propos. Le comité de pilotage, dans son appel à plusieurs champs théoriques, pratiques et territoriaux, aspirait à rendre lisibles des réalités ou observations différentes, ou éventuellement divergentes. Ce projet étant sans que nous l'ayons conceptualisé à l'époque une recherche de symbolisation. Tel est bien le sens du poisson qui est un des premiers symboles de notre culture par lequel deux chrétiens pouvaient se reconnaître sans que cela soit porté aux oreilles du public. Il s'agit bien là aussi d'un des fùs rouges du placement, la question de la reconnaissance d'un enfant dans le labyrinthe des environnements familiaux et affectifs dans lesquels il est domicilié. Comme dans le placement familial, dans lequel les propos ou les « agir» dérangeants d'un enfant placé ne prennent souvent du sens que dans l'après-coup, le totem de ce programme prend tout son sens bien après son choix. Le labyrinthe est historiquement la recherche du salut tel que cela était le cas au XIIe siècle dans notre culture. Mais il est aussi conçu dans la mythologie grecque pour compliquer la sortie de celui qui y pénètre. Ne sommes-nous pas là dans le paradigme par essence du placement familial? Il a pour but de rechercher le salut pour le héros concerné (l'enfant placé) et, en même temps, il en complique la sortie que cela soit à l'égard de son milieu naturel (famille d' origine) ou de son environnement d'accueil. Plus parlant encore dans le choix de ce titre, l'histoire du Minotaure et du fil d'Ariane qui en est l'issue. Le mythe mélange allègrement : une procréation adultérine, le sacrifice d'enfants et le meurtre salvateur grâce à l'amour. Minotaure (mi-homme mitaureau) est né d'un accouplement contre nature entre l'épouse de Minos et un taureau qui lui est donné à sacrifier. Minos construit un labyrinthe pour l'y enfermer et empêcher que tout intrus puisse en

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sortir. Sept jeunes gens et sept jeunes filles lui sont sacrifiés tous les neuf ans. Le héros, Thésée, pourra tuer Minotaure et délivrer ces jeunes grâce à un don par amour qui lui est fait par Ariane, propre [dIe de Minos. Celle-ci lui confiera le fil qui lui permettra de trouver la sortie du labyrinthe. Tout cela ressemble étrangement à cette complexité ordinaire des histoires, généalogies et défis dans lesquels sont plongés les enfants placés, et les labyrinthes qui les accueillent. L'issue du placement familial, si l'on se réfère au mythe, est de pouvoir savamment orchestrer de l'amour, du meurtre (symbolique nous l'espérons) et de l'inventivité par le biais du fd d'Ariane, pour que les enfants soient sauvés. C'est donc en avançant à tâtons (comme Thésée ou le spéléologue qui se guide grâce à un [d) que nous esquisserons une issue aux nombreux opacités et paradoxes dans lesquels nous sommes plongés. Le premier étant emblématiquement annoncé par le titre du tableau présent dans l'affiche de ces deux journées: « ceci n'est pas une famille ». Voilà que l'évidence qui avait été annoncée par tous: tu seras placé dans une famille (destin assigné par l'institution), nous ordonnons un placement en famille d'accueil (décision de la justice), pourquoi aurais-tu besoin de vivre dans une autre famille que la nôtre (propos de la famille naturelle), est contredite par le programme: ceci n'est oas une famille. Mais alors de quoi s'agitil ? Voici donc des questions « simples» auxquelles nous attendons de trouver des réponses par le biais des communications à venir. Par chance nous espérons que les intervenants éveilleront plus de nouvelles questions à ce sujet qu'ils n'imposeront des certitudes, qui si je reprends les propos de Didier Houzel sont plus un obstacle à la découverte de soi et de l'autre, que l'éveil à une perception intuitive et toujours remise en question de nous-mêmes et de l'environnement que nous côtoyons. En cela il précise: «la réponse est la mort de la question », et si nous avons bien un état à maintenir en nous et chez les enfants et familles concernés, c'est la permanence d'une curiosité, qui autorise à chacun la liberté d'exprimer, les troubles et impensables dans lesquels il est plongé.

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PLACE - REPRÉSENTATION - IDÉAL Bernard ANDRIEUX Docteur en philosophie Maître de Conférences Epistémologie I.U.F.M. de Lorraine

La multiréférentialité

ou la dispersion

des modèles

La présence statutaire de tous les partenaires autour de l'enfant accueilli, y compris des parents d'accueil, au sein de toute réunion d'évaluation n'a pas résolu le labyrinthe de la multiréférentialité :

Famille d'accueil

Travail social

Droit

(Le sujet) L'enfant (L'usager) Médecin Psychologue Psychanalyste Psychiatre

Jusque-là, la différence entre professionnels de la petite enfance et le vécu parental de chacun devait suffire à distinguer les types d'intervention. Chacun ayant été enfant, issu d'une famille, pouvait ne pas projeter sur l'évaluation de l'enfant accueilli ses propres représentations grâce à l'apport scientifique et technique de sa formation, de ses références théorico-pratiques et de ses élaborations cliniques de cas publiés dans la littérature spécialisée. Cette déontologie minimale distinguant les référents professionnels des références personnelles devait sufftre. Or chacun, légitimé par la fécondité de ses référents disciplinaires, ne parvient plus à imposer le sien comme LE modèle idéal. Un des intérêts du xxe siècle aura été, par la réalisation totalitaire du génocide, la défaite de toute vérité absolue. La vérité absolue est un 17

idéal d'universalité et d'objectivité qui décrirait avec exactitude les situations humaines. L'interprétation n'est pas explication, le sens donné à 1'humain par un humain n'est jamais la vérité. Il est pourtant facile de faire croire aux autres par l'illusion rhétorique et la manipulation affective que son interprétation est LA bonne. Chacun ne parvient pas à séparer le bon grain de l'ivraie si les discours sont pris à la lettre. Le conflit des interprétations n'est conscient pour chacun d'entre nous qu'à la condition d'accepter que notre discours soit un point de vue subjectif et relati( c'est-à-dire une représentation. Par représentation, il faut comprendre une conception du monde, constituée des différentes influences de notre culture, notre classe sociale, notre éducation, nos référents..., à travers laquelle nous connaissons le monde sans nous apercevoir de la manière dont nous le connaissons. La représentation est inconsciente, au point que dans une famille chacun a sa propre connaissance des autres. Nous ne connaissons ni les autres, ni le monde de manière objective. Le recoupement des représentations ne suffira jamais à clôturer la possibilité d'en proposer une nouvelle inédite qui modifie. Si l'on reconnaît désormais à chaque sujet qu'il possède sa propre représentation, faut-il le convaincre que la nôtre serait la meilleure sans tenter de comprendre comment sa représentation des choses fonctionne afm de lui proposer des nouveaux éléments représentables ? La psychologie et la philosophie cognitives étudient ce qu'implique une représentation:

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Métareprésentation INCONSCIENT Représentation de soi ESPRIT Représentation mentale COGNITION: Concepts Représentation du monde HABITUATION: Mémoires Information perçue PERCEPTION: Sensibilité Sensation du monde MONDE Le monde, bien qu'extérieur à nous, ne nous est connu qu'à travers notre corps: les sensations transportent des informations à notre système perceptif; ce système, par l'activité nerveuse, est constamment sensible à l'interaction avec le monde; ainsi chacun paraît percevoir la même pomme devant nous, mais, si les qualités matérielles et formelles de la pomme existent indépendamment de la perception que nous en avons, ma perception diffère fondamentalement de celle d'autrui car elle est liée à nos mémoires, nos conceptualisations, nos représentations. La pomme est perçue à travers nous plutôt qu'elle ne nous informe directement, si bien que nous ne connaissons jamais le monde tel qu'il est mais tel que nous le reconnaissons ou non. La perception du monde et des autres est dite subjective plutôt qu'objective. La différence entre le niveau vécu de la perception et le niveau mental de la représentation est de point de vue et de degré; même si la perception est captivée jusqu'au ravissement par l'objet mondain si exposé par l'art médiatique, c'est à travers notre représentation que nous pensons de manières consciente et inconsciente. Exemple: «je t'aime» est-il un énoncé vrai ou comment vérifier son exactitude dans la mesure où aucune vérification objective ne peut, à la manière d'un objet matériel, être effectuée. «Passe-moi la bouteille d'eau» permet immédiatement

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de vérifierla conformitéou non du mot avec la chose.Mais dès que
nous désignons par le langage des énoncés portant sur des choses immatérielles, l'objectivité est difficilement évaluable. Ains~ porter un jugement sur quelqu'un ou présupposer ce qu'il pense est une représentation toujours subjective de ce qu'est l'autre. Dire une expression comme «je t'ai,ne» à un enfant le place dans une représentation de cet amour, c'est-à-dire que l'amour est reçu subjectivement sans commune mesure avec l'origine et l'intensité de cet amour. Les enfants ne nous aiment pas comme nous les aimons. L'accueil est une forme d'amour dont l'efficacité fonde un amour non biologique: cet amour symbolise les liens en plaçant l'enfant à l'intérieur d'un amour donné et pas naturellement fondé. L'enfant placé l'est-il dans une représentation déjà constituée par les dossiers et autres expertises qui viendraient surdéterminer ce qu'il a à être et comment il faudrait l'accueillir? Quelle place laissons-nous à l'enfant dans la représentation familiale lors de l'accueil et de l'installation réelle et symbolique de cet enfant dans la famille? La représentation est une illusion naturelle à travers laquelle chacun recompose sa perception des places en oubliant cette dimension subjective. L'intersubjectivité parfaite, l'idéologie de la communication nous fait croire qu'il sufftrait du médiateur pour se comprendre, voudrait nier l'espace et le temps de la représentation subjective. Le travailleur social parce qu'il ne serait ni partie prenante, ni partie prise aurait le privilège de la neutralité pour garantir l'objectivité de son analyse et de ses modes et choix d'intervention. L'illusion de la médiation entretient l'oubli que chacun d'entre nous projette sur une situation sa représentation subjective. Or, connaître objectivement autrui est le rêve d'une science de l'homme là où les fondateurs des sciences humaines nous ont appris que l'homme n'est ni entièrement naturel, ni entièrement culturel. Chacun doit faire la part de ses propres représentations afin de prendre conscience de leurs effets sur les autres; mais, davantage, la prise en compte des représentations des autres doit devenir une

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représentation de ces représentations, soit ce que nous appelons une métareprésentation. Accepter la représentation, c'est prendre en compte la différence entre ma représentation de l'autre et la réalité de l'autre. Au sein d'une famille, les représentations sont simultanément contradictoires si bien qu'aucune ne peut s'imposer aux autres sans une hiérarchie idéologique, sans valeurs morales, principes éducatifs ou encore référents légaux. La supériorité de telle représentation par rapport à telle autre trouverait dans l'ascendance biologique sa légitimité, mais il ne faut pas sous-estimer les effets psychologiques des représentations subjectives de chaque membre de la famille sur la qualité et l'orientation des états mentaux: la croyance est un système sémantique qui augmente l'intensité d'une représentation subjective au point que son sujet ne puisse plus la critiquer. Travailler sur les représentations implique une métareprésentation, c'est-à-dire une prise de conscience de son propre système représentationnel mise en oeuvre au cours de l'action, pour autant, ce que nous ne croyons pas, que l'inconscient puisse être entièrement évidé. La métareprésentation implique le développement d'une réflexion en action: par exemple, je pense les contenus de pensée au moment où je les pense, sorte de spirale réflexive indéfinie. L'enfant, selon son exercice effectif, est plus ou moins capable de métareprésentation, et nous connaissons bien des adultes qui ne prennent jamais conscience de leurs représentations.
Famille symbolique ou biologique?

Suffit-il d'avoir été un enfant, d'avoir des enfants pour être un bon éducateur? Le vécu biologique de chacun est-il utile à la réalisation de tâches symboliques? Accueillir un enfant, est-ce un acte seulement symbolique ou biologique et symbolique? Faut-il cueillir plutôt qu'accueillir? Tant que la famille était exclusivement le résultat d'une relation hétérosexuelle, la fécondation assurait à la 21

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