Le Larzac

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296398511
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LARZAC

COLLECTION

ALTERNATIVES

PAYSANNES

dirigée par Dominique Desjeux Sociologue à l'Ecole supérieure d'Agriculture d'Angers

@ L'Harmattan,

1987

ISBN: 2-85802-840-0

Didier Martin

LARZAC Utopies et réalités

Editions L'Harmattan 7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

A tous ceux qui ont été peu ou prou
impliqués dans cette recherche... Et plus particulièrement à : Elisabeth Baillon, Nicole Eizner, Dominique Aurand.

«

Que vaudrait l'acharnement du savoir s'il

ne devait assurer que l'acquisition des connaissances, et non pas, d'une certaine façon et autant que faire se peut, l'égarement de celui' qui connaît? Il y a des moments dans la vie où

la question de savoir si on peut penser autrement qu'on ne pense et percevoirautrement qu'on ne voit est indispensable pour
continuer à regarder et à réfléchir. » (M. FOUCAULT dans l'Usage des plaisirs)

AVERTISSEMENT AU LECTEUR

Ce livre reprend en grande partie les éléments d'une thèse de sociologie soutenue en février 1984. De là cette double conclusion, l'une écrite en 1983 qui faisait quelques hypothèses sur l'avenir du plateau et l'autre écrite en 1986. Cette actualisation permettra autant de discuter le premier travail que de mettre en évidence la dialectique existant entre le Larzac d'aujourd'hui et l'histoire du mouvement social. Cette double analyse est maintenue dans cet ouvrage parce qu'en quelque sorte le modus opérandi d'une recherche fait partie de la recherche. aurais pu écrire comme Paul Yonnet : «Ce que j'aime, c'est qu'à partir d'un texte on puisse me contredire, invoquer même les faits que je décris contre mon interprétation qui doit rester toujours discutable. Qu'on puisse même à la limite, en me lisant, réécrire pour soi. »

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Préface

« Voilà un sociologue que la réalité intéresse! » me suis-je dit en rt:fermant cet ouvrage que je ne pensais pas un jour avoir à préfacer, car il n'est guère d'usage que les acteurs d'une histoire, « ceux du terrain» donnent en retour leur avis sur le travail de celui qui vient de les étudier. A-t-on déjà vu un Dogon préfacer Griaule. Dans cet échange inusité c'est bien tout le rapport théorie/pratique qui est en jeu et qui parcourt ce livre où Didier Martin nous montre très précisément, qu'ici au Larzac, pendant une durée de dix ans, ce rapport-là fut expérimenté d'une façon totalement neuve; qu'il a permis de soulever l' inéluctable.~. Mais qui parle ici, et d'où? J'écris ces lignes d'un lieu bien précis: « Brouzes », ferme fortifiée qui, en raison de son statut de Monument Historique fut « très aimablement» laissée en bordure du futur camp militaire du Larzac, en 1971, par
Michel Debré alors ministre de la Défense nationale.

depuis plus de quinze ans. J'ai fait partie de cette petite troupe du départ, un peu miteuse, plus qu'ahU1:ie,sur qui était tombée la décision irrévocable du Pouvoir d'Etat. J'ai eu .la chance, qu'à l'époque j'appelais plutôt une catastrophe, de voir comment l'imaginaire d'une époque, la décennie 1970/1980 s'empare d'une réalité précise: un espace et sa population et en fait un symbole. La métamorphose s'est faite là, sous mes yeux! Et ce pays choisi parce qu'il était inconnu et sans histoires est devenu un pays à histoire! Quelle sacrée histoire! Et ce paysage familier, ce « tas de cailloux» comme disent les 9

J'y habite

partisans du camp, est devenu une sorte de « terre promise» pour des centaines de milliers de mes contemporains; et mes voisins, éleveurs de brebis sont devenus les «paysans du Larzac ». Heureusement qu'on n'élevait pas des porcs, disent-ils en riant, imagine-t-on les défenseurs du Larzac crier « des cochons pas de canons» ? Ainsi j'ai pu voir de très près comment naissent les légendes, comment se fabriquent ou plutôt se créent les mythes, et j'emploie ce verbe à dessein car il s'agit bien ici de la création d'une immense œuvre d'art collective; j'ai vu très intimement de quelle part de rêve ce mythe se compose) sur quelle modeste réalité il s'édifie. J'ai vu le tri impitoyable. se faire là sous mes yeux, d'autant mieux que ce mythe ne m'a pas touchée de son aile protectrice; comme ma maison, je suis restée en bordure car sur la scène où l'histoire allait se dérouler, le public, lui, réclamait des héros paysans et personne d'autre. Ma profession est d'ordre artistique mais en

fait, ici, les artistes c'étaient eux!

.

J'ai donc vécu cette histoire, elle a bouleversé ma vie de fond en comble, et puis je l'ai lue, dans une multitude d'articles, d'études, d'enquêtes; j'ai lu en filigrane sous ces points de vue et interprétations si diverses, les désirs, les idéologies, les morales de tous ceux qui cherchaient au Latzac un champ d'expérimentation, ou bien, chez les partisans du camp, un repoussoir exemplaire pour confIrmer leurs préjugés. Le travail de Didier Martin s'inscrit différemment dans cette longue liste. D'abord, il paraît cinq ans après la victoire exceptionnelle de cette épopée. Ce recul permet à l'auteur de mieux décrire ce mouvement dans sa dynamique créatrice, de mieux en cerner les rapports de causes à effets! Différemment aussi parce que, comme je l'écrivais en boutade, d'entrée de jeu, la réalité l'intéresse! Il part réellement d'elle, de ses limites, de son «ici» et de son « maintenant ». Elle l'étonne sans cesse, il l'interroge et la retourne dans tous les sens. Jamais déçu, puisqu'arrivé sans illusions. Ce mythe il ne «l'astique» pas plus qu'il ne le casse avec cette fureur iconoclaste de tant d'ex-thuriféraires. Et Dieu sait si cette lutte symbolique sut les attirer! Pourtant il en soulève le « capot », montre très crûment comment la machine fonctionne, sur quels désirs, quelles énergies et rapports de forces s'y trouvent en présence. Par exemple, jamais ceux-ci ne sont 10

analysés séparément de ce qui en amont les a provoquées, de ce qui en aval les soutient. Tous ces rapports de connivence si souvent gommés. Ne partant d'aucun a priori moral ni idéologique, ne voulant rien prouver, il n'est pas scandalisé par ses contradictions internes mais en cherche les raisons profondes, la logique singulière: pourquoi ça c'est passé comme cela et pas autrement. Ah ! ces contradictions que de salives et d'encres n'auront-elles pas fait couler! En bref ce qui était amèrement reproché au Larzac (~t qui l'est toujours) c'est que cette lutte contre le Pouvoir d'Etat comporterait en son sein, elle aussi, des rapports de pouvoirs, cette lutte contre l'Armée des hiérarchies: entre gros et petits paysans, entre leaders et suiveurs, étrangers et natifs du pays, hommes et femmes, paysans et résidents, etc. Horreur! Ainsi cette lutte exemplaire ne serait pas vierge de tout rapport de domination entre classes, cultures, sexes? Elle ressemblerait donc en partie au reste de la société? Elle ne serait pas cette utopie enfin réalisée... là-bas... Didier Martin ne demande pas au Larzac cette forme d'exotisme. Il ne tombe pas d'un rêve sur cette réalité, c'est elle au contraire, mouvante, contradictoire qui lui transforme le regard et non l'inverse. Aussi ce livre est-il un bon outil; ce n'est pas une clef car il n'a ni serrures ni portes; il est même bourré de courants d'air, l'auteur n'arrêtant pas d'entrer et de sortir. Un outil honnête, prêt à l'usage, permettant au lecteur de mieux comprendre ces « morceaux de possible» réalisés ici, les montrant possibles, autrement, ailleurs...
Elisabeth Baillon Décembre 1986

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Introduction I

L'utopie est une vieille idée, déjà Platon dans la République ou dans les Lois avait conçu une cité idéale. Nombreux seront les penseurs fascinés par cette idée: Thomas More, Campanella, Owen, Fourrier, Cabet, etc. lui ont donné un nom Utopie, la Cité du Soleil, le Parallélogramme, le Phalanstère, Icarie. Mais jusqu'à une période récente l'1;1topieest restée connotée négativement, trop libertaire ou trop totalitaire, finissant par signifier l'impossible. Associée au socialisme, l'utopie fut rudement combattue par le socialisme scientifique ces deux derniers siècles. Après 1968, au contraire, elle fut remise à l'ordre du jour et devint un slogan. Entre ces balancements de l'histoire une certitude: elle est présente dans mainte société, elle est « le produit d'un travail intellectuel» (1), elle est un modèle, une «composition d'institutions imaginaires» (1). G. Sorel ajoute qu'« elle est une construction démontable dont certains morceaux ont été taillés de manière à pouvoir passer (...) dans une législation prochaine... elle a toujours eu pour effet de diriger les esprits vers des réformes qui pourront être effectuées en morcelant le système ». (1) En somme une façon qu'ont les hommes de rêver pour modifier le présent et créer l'avenir. Telle est l'utopie Larzac, « ce lieu glissant de l'improbable» comme l'appelle G. Lapouge. Suffisamment glissant pour permettre toutes les projections, suffisamment improbable pour séduire tout un chacun... mais aussi avec des effets réels pour les habitants 13

d'un plateau aride devenu pour quelques instants de l'histoire le pôle d'attraction des luttes sociales en France. L'utopie Larzac, c'est avant tout une quête d'altérité au sens où l'entend H. Desroche (2) qui y voit là une marque de reconnaissance. Ici tout commence par l'altercation avec l'armée, l'État, par la nécessité de lutter. La contestation est «fomentatrice d'innovation sociale expérimentée pratiquement en compétition avec les traditions ou routines d'une société dominante» (1). Puis vient l'alternance dominée par cette question: «et si le rêve après tout était plus réel que la réalité? » et l'utopie pratiquée donne naissance à des lieux, des temps autres... ou perçus comme tels. Elle est constitutive du mouvement social. L'alternative, qui partant du fantasme conduit au pouvoir de gouvernement en passant par le projet commun, le mouvement social, etc., ne s'est jamais produite en totalité. Mais l'utopie, ou les utopies Larzac devrait-on dire, qui imprègnent les représentations ont permis de durer et de concilier l'inconciliable. Les projets plus ou moins imaginaires ont été les moteurs de la lutte et du quotidien. Et aujourd'hui en 1986 la réalité est autre, autre de ce qu'elle était avant 1971, autre aussi de ce que l'extérieur militant avait toujours rêvé mais cet autre a transformé ceux qui l'ont forgé.

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Ainsi qu'évoque le mot « Larzac» en 1986 ? La question peut surprendre mais elle est essentielle car elle pointe la grande originalité de ce mouvement social. Sa médiatisation a fait, qu'à défaut de savoir exactement de quoi ou de qui on parlait, le Larzac s'est imposé comme un signifiant aux multiples signifiés. Sa puissance de mobilisation est venue de cette articulation des réalités d'un espace, du quotidien de ses habitants et d'un imaginaire social, cet ensemble de représentations «non seulement intellectuellement pensées mais affectivement ressenties pour être opérantes. Il ne s'agit pas uniquement de vouloir ensemble, il s'agit de sentir ensemble, d'éprouver la même nécessité de 14

transformer un rêve ou un phantasme en réalité quotidienne» (3). Le Larzac a pu aussi au fil des années devenir un lieu d'investissement protéiforme, une lutte dans laquelle chacun se reconnaissait et enfin un mouvement sociaI chargé d'utopies. Sa force a été telle que la mort du mouvement sociaI avec l'annonce en 1981 de l'abandon du projet, n'a pas signifié la mort du « Larzac actif ». Certes il ne mobilise plus, il n'est pas une sorte de figure emblématique du mouvement social comme d'aucuns l'avaient pensé, mais le mot reste magique, et possède encore un pouvoir symbolique. N'a-t-on pas voulu faire de cet espace ruraI, à partir de 1982, une vitrine de l'aménagement du territoire français? Ce mouvement est intéressant à double titre pour un sociologue: tout d'abord la première phase (1971-1981) représente un champ particulièrement riche pour l'historien du présent qui assiste à la naissance, à la vie et à la mort d'un mouvement social - ensuite la deuxième phase qui a débuté en 1982 est un terrain d'observation qui permet non seulement d'évaluer les ruptures entraînées par dix ans d'histoire mouvementée mais aussi les traces inscrites dans le quotidien des acteurs. Si le « quotidien s'invente avec mille manières de Braconner », comme le soulignait M. de Certeau, il y a fort à parier que ce braconnage aura quelque rapport avec l'histoire récente. Plusieurs phénomènes m'ont frappé à propos du Larzac qui ont provoqué ma réflexion. Les questions ont surgi au fil du temps accompagnant l'avancée de mon travail et de ma pensée. J'ai en effet commencé à l'intéresser « sociologiquement» au Larzac en 1976. a) La première grande interrogation a concerné les conditions' d'émergence d'un tel conflit dans un espace ruraI que rien ne semblait préparer à cela. b) La seconde question fut: comment les deux composantes de ce qui devenait le mouvement Larzac, à savoir d'une part les paysans (de façon plus générale tous ceux qui étaient physiquement concernés par l'expropriation) et d'autre part les militants de tous les horizons politiques ou même géographiques, pouvaient-elles se rencontrer? c) Encore: comment une lutte locale a-t-elle pu devenir un mouvement social actif qui a bouleversé beaucoup d'idées 15

reçues sur le monde rural et beaucoup de certitudes sur le mode d'agrégation des groupes sociaux? d) Mais que recouvrait comme réalités ce Larzac médiatisé ? Et comment a fonctionné le mouvement du Larzac? e) Et enfin que reste-t-il du Larzac en 1986 ? Les principales difficultés d'une telle entreprise ont résidé dans l'engouement que suscitait le Larzac, et dans sa médiatisation. Ce qui est visé par 1'« occupation» des médias, c'est le fait qu'elles actualisent et renforcent « la nature démonstrative de n'importe quel acte politique» (Enzensberger). En fait il semble que, comme le remarque J. Baudrillard, la «massmédiatisation» est moins un ensemble de techniques de diffusion de messages que l'imposition de modèles. Le Larzac représentait une sorte de modèle d'action collective qui séduisait autant les militants que les autres... même si les raisons et les propos tenus étaient différents voire divergents. Le Larzac devenait un « signe» (4) de reconnaissance, de ralliement, de positivité, etc. Mon implication dans l'image et le discours du Larzac a compliqué considérablement le travail d'« interprétation» (5) du sociologue, surtout avant l'immersion sur le terrain. En effet, la multitude des interprétations fait paradoxalement écran à la « lecture» du Larzac. Distinguer le savoir du conflit, de l'idéologie reste difficile, saisir une réalité complexe et mouvante implique une vigilance d'autant que «toute connaissance sociologique exige un acte plus ou moins visible d'intervention sur la réalité sociale et une réaction de cette réalité sociale sur le projet scientifique et sur le chercheur lui-même» (6). Le sociologue est confronté à une double difficulté: de par sa position, il se retrouve au milieu d'une multitude d'intérêts et de sollicitations, d'où le risque de produire un travail qui ne soit qu'« une simple projection d'un rapport à l'objet» (7) et, de par son travail spécifique, qui est de montrer et non de servir de tribune. Il ne s'agit pas d'intervenir comme porte-parole mais d'essayer de connaître, de comprendre et de renvoyer un questionnement aux intéressés qui seront libres de ne pas le reprendre. Sans prétendre à la maîtrise totale du sens d'un mouvement, d'autant que « toute signification est prise dans un tissu de 16

sens dont elle ne peut être détachée tout à fait sans dépérir» (8), on peut s'interroger sur ce qui, dans une action collective détermine son sens et se demander s'il existe des garants de sens? TI faut cependant refuser l'attitude qui consiste à fuir l'indétermination par une manipulation des références, à aller chercher des fondements, une filiation par

histoire, anthropologie ou linguistique interposées.

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s'agit

d'éviter l'écueil d'une lecture religieuse de l'espace social ou celui de l'assujettissement de l'objet à un principe d'ordre intérieur ou extérieur. J'ai essayé d'osciller entre un rapport d'intériorité et un rapport d'extériorité face à l'objet, sans privilégier l'un plus que l'autre, afin d'éviter les inconvénients des deux: soit dans une approche phénoménologique privilégiant l'observation participante de prendre l'idéologie du mouvement pour le mouvement, et dans le second cas d'interpréter à partir d'un foyer de sens extérieur ou historique. Le choix d'une dialectique de l'observation interne et de la distanciation s'est ainsi imposé peu à peu. Je me suis efforcé d'interroger les actes et les discours en les rapportant sans cesse aux conditions sociales de leur production et aux intérêts spécifiques de leurs producteurs. « Notre entreprise... nous a appris que l'idéologie eIl nous et hors de nous appelle le travail interminable de l'interprétation, qu'elle se fait insaisissable et renforce son étreinte aussitôt que nous croyons nous reposer sur un savoir acquis, eIlfin que l'interprétation ne se laisse pas retrancher de l'interrogation» (9).

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Ce qui frappe dans ce mouvement social, outre son mode de « fonctionnement », cette dialectique entre l'en-groupe et l'hors-groupe, c'est cette convergence vers ce qui en est .1e centre: le plateau du Larzac et ses paysans. Si tout ne part pas de ce terrain, tout y revient tôt ou tard. Pourtant au départ, en dépit d'une situation explosive, les acteurs, individualistes et conservateurs, n'étaient ni préparés à une quelconque résistance, ni capables de l'assumer. Le relais régional fut important car il laissait aux Larzaciens le temps nécessaire 17

pour apprendre à réfléchir et agir collectivement. L'acquisition progressive d'une autonomie montre la maturité politique que le groupe a su trouver en un laps de temps très court. Mais cette (r)évolution ne s'est pas produite sans bouleversements, sans « brisures» à tous les niveaux de la vie sociale. La première partie de ce travail sera consacrée à l'analyse de ces changements, à l'évaluation des ruptures pratiques et idéologiques qu'a impliquées ce conflit pour les habitants du Larzac. Ce « savoir », qu'ils ont vécu et pensé, nous donnera une vision intérieure du Larzac qui implose/explose sous les coups de boutoirs de l'histoire, les apports extérieurs et les interrogations des acteurs. Aussi cette étude diachronique débouche sur celle, parallèle, du rôle de l'extérieur. L'existence du groupe social et a fortiori du mouvement social est en effet subordonnée à cet extérieur. Sartre mettait en relation le groupe et sa projection sur l'extérieur, son altérité; d'autres comme M. Burnier pensaient le groupe capable de trouver lui-même l'aliment de son propre dépassement (une identité conflictuelle mais autonome). L'extérieur directement ou indirectement agit donc sur le groupe en révolte. Ainsi quand les Larzaciens «déterrent» une identité occitane, on peut chercher à en connaître le contenu exact et le pourquoi, et surtout, suivre le cheminement d'une telle quête pour en mesurer l'enracinement. Mais on ne Reut oublier que l'extérieur a été déterminant dans la formation de cette identité. Les militants revendiquant une spécificité occitane ont été les importateurs d'une telle problématique. Ce lieu qui permet toutes les idéologies sans en tolérer toutes les pratiques, qui sert de creuset et de réceptacle symbolique à t~us les radicalismes, représente aux yeux des militants « la terre promise ». Une terre qui les accueille et les « instrumentalise » au nom de la « cause du Larzac» ! Du lieu d'un conflit, le Larzac devient une« cause» à part entière, on devient militant du Larzac comme on était dans les années 1970 militant gauchiste. Autre constatation qui nous interpelle: comment et pourquoi le Larzac est-il devenu le lieu d'investissement de tous les désirs? Cette recherche orientera la seconde partie de ce travail. Nous essaierons de mettre en relation le groupe des paysans du Larzac avec l'hors-groupe que constituent les militants, les partisans du camp et les simples obselVateurs. 18

Nous nous interrogerons sur la dialectique du« dedans» et du « dehors» si particulière à ce conflit. Les Larzaciens « comme des acteurs distinguent mal entre leur vie quotidienne et l'insidieuse mythification qui s'élabore autour d'eux» (10) tant et si bien qu'entre l'idée qu'ils se fOht de leur lutte et leur pratique, la distance est parfois grande. Comme une réaction en chaine, cet écart, cette représentation contribuent largement à faire ce que sont les groupes et ce qu'ils font. De même l'extérieur qui a rendu possible le passage du groupe à un mouvement, agit tout autant qu'il est « agi ». Ce passage, où discours et modèles d'actions collectives interviennent, s'il suppose représentations, ouvertures, mises en scène... est « Uhe alchimie très compliquée» (11) que le cas du Larzac illustrera de même qu'il permettra peut-être une approche des rapports de la pratique et de l'idéologie dans un mouvement social. Ces rapports englobent en effet toutes les autres questions, de l'ambivalence du vécu aux questions du pouvoir, des alliances... Ces trois orientations que sont les « savoirs» des Larzaciens, la perception-mythification de 1'« Autre» et les questions de l'idéologie et de la. pratique dans un tel mouvement, permettent de réfléchir sur le rôle des représentations sociales dans le fonctionnement d'un mouvement social, sur le rapport du réel à l'imaginaire social et sur les traces indélébiles qui s'inscrivent dans les pratiques quotidiennes des acteurs.

IV
Au départ il ne s'agit que d'un espace singulier... En octobre 1971 est faite à la télévision l'annonce officielle de l'extension du camp militaire du Larzac. Celle-ci portera sur quatorze mille hectares, et entraînera l'expropriation de quelques familles, dit-on officiellement. Ce plateau de près de 100 000 hectares qui a donné son nom à un camp militaire est devenu célèbre depuis un an déjà, date de l'annonce officieuse du projet lors du congrès UDR (12) de l'Aveyron,tenu au bourg de La Cavalerie. Ce qui va devenir un des conflits sociaux les. plus importants des années soixante-dix n'est donc au départ qu'un camp de 3000 hectares existant depuis 1899 et qu'on projette d'étendre à 17000 hectares. 19

Le camp, et de façon plus générale le plateau, possèdent quelques caractéristiques géographiques qui vont influencer le développement du conflit. Le Causse s'étend sur l'Aveyron et l'Hérault et se trouve aux confIns d'un triangle Rodez, Toulouse, Montpellier. Ce sont de Paris et de ces deux dernières villes que viendront les premiers militants qui permettront le déclenchement de « l'affaire du Larzac ». La partie où se ferait l'extension se trouve au nord à proximité de Millau, ville en pleine crise économique, et à l'ouest près de Roquefort, siège de la fIrme agro-alimentaire qui se voit dépossédée d'une partie de son bassin laitier et... de son image de marque. Le département de l'Aveyron était le département de la clé sous la porte, l'exode rural y fut très important dans les années cinquante. On assite à des mouvements successifs de retour à la terre en 1953, en 1964-1966 (jeunes citadins), et dans les années qui suivent le début de «l'affaire du Larzac ». L'hémorragie est stoppée. La situation se stabilise, elle s'accompagne d'un renouveau agricole qui contraste fort avec le reste de l'Aveyron, elle est ainsi d'autant plus brillante qu'elle se détache sur un fond noir. Et ce fond noir, c'est le contexte Millavois et SudAveyronnais : en bref une population agricole et urbaine en régression constante (13), des activités traditionnelles qui périclitent et un chômage inquiétant. A Millau, les activités principales sont la ganterie et la mégisserie. La ganterie a toujours été un métier irrégulier, autrefois pendant les périodes creuses les gantiers allaient moissonner ou vendanger (aujourd'hui ce n'est plus possible). Dans les années 1950-1960, l'activité semble pourtant atteindre un rythme soutenu. Seulement une situation de mono-activité, l'individualisme, l'inorganisation de la profession et un nombre d'entreprises trop élevé ramènent les difficultés. La mono-industrie du cuir semble donc à terme condamnée. Les seules solutions envisagées par les pouvoirs publics dans les années soixante-dix sont le développement du tourisme saisonnier et l'extension du camp militaire, celle-ci va donc affecter une population rurale d'autant plus surprise que sa situation économique est plutôt bonne comparée à celle de Millau et du reste de l'Aveyron. Même si certains, quelques années auparavant, avaient réclamé une telle mesure, l'amélio20

ration des conditions de travail et de vie fait oublier cette demande effectuée dans une période difficile. Ainsi en 1970, quand on ressort le projet d'extension maintes fois envisagé, le contexte a changé. Le Causse n'est plus une région déshéritée en voie de désertification (14). On n'y trouve pas uniquement « un sol calcaire, maigre et peu profond, ne pouvant être utilisé que pour le traditionnel pacage extensif des brebis laitières» et des hameaux presque entièrement vidés de leur population. L'approche du Larzac, c'est avant tout la prise en compte du dyptique nord/sud. La limite de èette « opposition» est certes grossière mais elle recouvre des réalités qu'il est utile d'examiner. Au nord du plateau, l'habitat est atomisé, la population est relativement jeune et essentiellement agricole. On assite à un repeuplement dans le nord-est du plateau grâce au phénomène des squatters qui suit les débuts du conflit. Cette zone compte à elle seule 5 GAEC(15) et 6 co-exploitations, on y trouve 28 % de terres labourables, 63 % de pâtures et 9 % de bois. Le mode de faire-valoir le plus fréquent est le fermage, les propriétés sont grandes ou moyennes et les cheptels assez importants. Une grande mécanisation et une main-d'œuvre salariée agricole permettent une bonne production (16). L'augmentation du cheptel s'accompagne d'une extension des superficies des exploitations (modèle extensif sans
ensilage) .

Au sud du plateau le contexte est très différent, l'habitat est aggloméré et si la densité de population est plus élevée, l'exode n'en existe pas moins. La population rurale est plus composite avec notamment la présence d'inactifs agricoles, de résidents, d'artisans... et, plus âgée. On note l'existence de 4 GAEC et d'une co-exploitation ainsi qu'un fort pourcentage de labours et de bois. Ici les communaux pallient la faiblesse des pâturages. Si l'on excepte la commune de L'Hospitalet, le mode de faire-valoir est le plus souvent direct. Les exploitations familiales sont petites et moyennes, et on trouve une production évidemment plus faible (17). Le taux de productivité élevé avec ensilage et méthodes traditionnelles, est supérieur à celui du nord mais est à saturation... La viabilité future ne peut se réaliser qu'à travers l'extension spatiale. Le modèle est intensif et les terres beaucoup plus riches qu'au nord. On peut remarquer une tendance à la 21

spécialisation céréalière: un producteur de céréales (petites unités sur des îlots de terres riches) pour quatre éleveurs de brebis. Ici l'endettement est faible et la présence de salariés agricoles plus rare. A ce tableau rapide, il faut ajouter le cas particulier du village de La Cavalerie. Sa situation géographique et la localisation, à ses portes, du camp militaire actuel rendent son contexte exceptionnel. Le bourg compte un certain nombre de commerçants, de cafetiers, de petits industriels... qui ont toujours souhaité l'extension du camp pour des raisons économiques évidentes. La population active agricole est faible (17 %) alors que les secteurs secondaires (35 %) et tertiaires (48 %) sont importants. L'activité administrative et une activité industrielle traditionnelle (bois, bâtiments et travaux publics) font de La Cavalerie un lieu particulier. La réalité économique du Causse, c'est donc avant tout un renouveau, une population qui rajeunit, une production laitière en progression, des rendements améliorés, un essor des cultures, une agriculture caractérisée par la modernisation (nord), l'association et l'adaptation (le sud et l'est avec la spéculation sur le lait de brebis). Ce renouveau reconnu par tous permettra à des géographes tOulousains d'écrire à propos du Causse: « Les labours ont rapidement progressé au cours de la période précédente, que ce soit par défrichement ou par reprise des terres abandonnées lors de la première phase de l'exode rural. Leur étendue a, par exemple, doublé depuis 1960 dans les quatre groupements d'exploitations qui mettent en valeur l'extrémité nord-ouest du plateau. Il n'est pas rare de découvrir aujourd'hui des traces fraîches d'épierrement et de murgers qui témoignent d'un mouvement de reconquête locale sans équivalent depuis plusieurs siècles» (18). L'insertion du Larzac dans un nouveau stade productif a été aidée par la présence de la firme agro-alimentaire de Roquefort. Celle-ci en pleine expansion, après quelques moments difficiles'(19), a été le relais industriel nécessaire... «L'originalité du complexe agro-industriel de Roquefort repose sur une très ancienne collaboration producteurs/industriels réalisée dans le cadre d'une structure fédéraliste» (20). Même si la production du Larzac ne représente que 2 à 3 % de l'approvisionnement de Roquefort, il a toujours existé des «relations privilégiées» entre les producteurs du Causse regroupés au sein de la FRSEB (21) et la fédération des industriels.
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