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Le lavage de cerveau : mythe ou réalité

De
198 pages
Les "sectes", les religions, l'extrémisme politique utilisent-ils le lavage de cerveau pour recruter et conserver des fidèles ? Ou bien la métaphore du lavage de cerveau n'est-elle employée qu'à des fins polémiques? Ces questions sont au coeur de vastes controverses depuis 1950 dont les auteurs reconstituent l'historique tout en formulant des propositions pour un dialogue possible entre critiques des "sectes" et spécialistes universitaires des nouveaux mouvements religieux.
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LE LAVAGE DE CERVEAU: MYTHE OU RÉALITÉ?

Théologie et vie politique de la terre Collection dirigée par Dominique KOUNKOU
Dans les années soixante, la vie de la terre rassemblait les théologiens, les politologues, les acteurs politiques, les sociologues des religions, les philosophes. Tout, tout était tenté pour réconcilier l'homme d'avec son Dieu, l'homme d'avec l'homme, l'homme d'avec I'Homme, I'homme d'avec sa responsabilité de continuer à faire vivre en harmonie la création. Tant et si bien qu'on est arrivé à projeter la construction de la civilisation de l'universel Puis il y a eu cette sorte d'émancipation de la politique vite supplantée par le commerce dans un monde en globalisation. Et l'homme ?.. Et son Dieu? ... Et sa pensée? ... Tout ce qui est essentiel paraît de plus en plus dérisoire face à la toute puissance du commerce. Comment réintroduire l'homme au coeur de cette avancée évolutionnaire du monde afin que sa théologie et sa volonté politique influent sur la vie de la terre? Tel est le questionnement que poursuit, de livre en livre, cette collection. Déjà parus

LE BERRE Patrick, L'eau, matrice de la vie, miroir de la conscience, 2006. KOUNKOU Dominique, Possible foi au cœur de la laïcité. Edition augmentée, 2005. MUTOMBO-MUKENDI Félix, Du mirage nationaliste à l'utopie-en-action du messie collectif Le cas du CongoKinshasa,2005. GON! Philippe, Les Témoins de Jéhovah: pratique cultuelle et loi du 9 décembre 1905, 2004. KOULOUFOUA Frédéric Landry, Envie de réveil, 2004. MOKOKO GAMPIOT Aurélien, Kimbanguisme et identité noire,2004. KOUNKOU Dominique, La Religion, une anomalie républicaine, 2003. KOUNKOU Dominique, Nouveaux enjeux théologiques africains, 2003. KOUNKOU Dominique, Possible Foi au coeur de la laïcité, 2002.

DICK ANTHONY

- MASSIMO

INTROVIGNE

LE LAVAGE DE CERVEAU: MYTHE OU RÉALITÉ?
Traduit de l'italien par Philippe Baillet

Collection: Théologie et vie politique de la Terre dirigée par Dominique Kounkou

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa

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ltalia

L'Harmattan

Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm.; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

DU MÊME AUTEUR (Massimo Introvigne)
Les Témoins de Jéhovah, Cerf, Paris, et Fides, Montréal, 1990. Les Mormons, Brepols, Turnhout-Paris, 1991. La Magie. Les nouveaux mouvements magiques, Droguet & Ardant, Paris, 1993. La Magie à nos portes, Fides, Montréal, 1994. Le Défi magique. II. Satanisme, sorcellerie, Presses universitaires de Lyon, Lyon, 1994 (ouvrage collectif codirigé avec JeanBaptiste Martin). Les Veilleurs de l'apocalypse. Millénarismes et nouvelles religions au seuil de l'an 2000, Claire Vigne, Paris, 1996. Pour en finir avec les sectes. Le débat sur le rapport de la commission parlementaire, Dervy, Paris, 1996 (ouvrage collectif codirigé avec J. Gordon Melton). Enquête sur le satanisme. Satanistes et antisatanistes du XVIf siècle à nos jours, Dervy, Paris, 1999. Heaven's Gate. Le Paradis ne peut pas attendre, Archè-Edidit, Milan-Paris, 1999. Le New Age des origines à nos jours. Courants, mouvements, personnalités, Dervy, Paris, 2005.

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ~L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-00852-6 EAN : 9782296008526

PRÉFACE
par Thomas Robbins
Le présent ouvrage résume l'histoire scientifique et juridique de la question de savoir si la notion de "lavage de cerveau", appliquée à des "sectes" religieuses, politiques et thérapeutiques, est une notion utile dotée d'un statut scientifique, ou bien s'il s'agit d'un mythe de stigmatisation employé à des fins de propagande. Cette question a fait l'objet d'analyses nombreuses et exhaustives, scientifiques et juridiques, depuis les années 1950, soit depuis la période où la notion a commencé à exercer une influence. La plupart des études scientifiques et juridiques ainsi que la plupart de leurs formes d'utilisation ont été faites aux Etats-Unis, où est née la notion de lavage de cerveau. Bien que cette théorie ait récemment exercé une influence en Europe, particulièrement en France, mais aussi en Chine coml11unisteet en Russie, on peut dire que la grande majorité des études scientifiques relatives au lavage de cerveau, par opposition à son emploi comme un outil de propagande, ont été conduites aux Etats-Unis durant les cinquante-cinq dernières années. Plus récemment, certains ouvrages pseudo-scientifiques sur la notion de lavage de cerveau, principalement ceux du psychiatre JeanMarie Abgrall, ont été publiés en France, et le concept y a aussi pénétré, jusqu'à un certain point, dans les débats politiques et juridiques. Tel qu'il a été utilisé à date récente, le concept de lavage de cerveau en France n'est d'ailleurs tout entier qu'une traduction française de sa forme américaine et repose totalement sur les arguments américains pour sa validité. Ce livre est le premier, aux Etats-Unis, en France ou dans quelque pays que ce soit, qui présente, de façon résumée mais sans rien oublier d'important, l'histoire et toute la portée de l'étude scientifique et juridique de la question du lavage de cerveau. Cette étude a produit une littérature énorme depuis cinquante-cinq ans. Jusqu'à ce livre, cependant, presque toute 7

cette littérature avait été écrite dans un langage scientifique et juridique très spécialisé, bien difficile à comprendre pour un lecteur "non initié". De plus, ces articles techniques ou chapitres de livres ont paru exclusivement dans des revues, bulletins ou bien ouvrages universitaires qui ne sont généralement pas disponibles pour le grand public. Ce livre est donc le premier à intégrer la littérature technique dans une histoire cohérente parcourant toutes les interprétations de la notion de lavage de cerveau, le premier aussi à le faire dans un langage pour nonspécialistes que le lecteur grand public peut comprendre aisément. La théorie du lavage de cerveau a connu deux phases fondamentales d'utilisation aux Etats-Unis. Dans les deux cas, le contenu de la théorie est à peu près identique, mais la première et la deuxième étapes de son utilisation ont visé des cibles différentes. Dans la première étape, la théorie du lavage de cerveau a été utilisée comme une forme de critique du communisme, tel que celui-ci s'exerçait principalement sur des citoyens de pays communistes, mais aussi à propos de l'influence supposée du communisme sur les prisonniers civils et militaires occidentaux en Chine et sur les prisonniers civils des communistes pendant la guerre de Corée. La théorie du lavage de cerveau fut utilisée initialement afin d'expliquer pourquoi un petit nombre de prisonniers de guerre occidentaux firent des déclarations publiques de propagande (alors qu'ils étaient détenus dans des camps communistes) qui semblaient approuver le communisme chinois et coréen, tout en critiquant le capitalisme américain et en affirmant avoir participé à la guerre bactériologique américaine sous la forme de bombardements de cibles nord-coréennes. Il y avait aussi un groupe d'Occidentaux qui avaient vécu en Chine - des missionnaires, médecins, historiens, etc. - et avaient été détenus pendant plusieurs années dans les prisons chinoises dites de "réforme de la pensée". Ils y avaient été soumis à un endoctrinement pro-communiste intensif, fondé sur la torture et de mauvais traitements physiques extrêmes. Quand ils choisirent de retourner aux Etats-Unis après leur expérience d'endoctrinement communiste intensif, on s'aperçut qu'aucun des civils occidentaux, prisonniers de guerre, et seulement un très petit pourcentage des militaires faits prisonniers 8

(21 sur les 3000 ayant survécu à leur emprisonnement dans les camps), s'étaient ralliés au communisme et avaient choisi de vivre en Chine. Un grand nombre de spécialistes américains, dont Edgar Schein (un psychologue social) et Robert Lifton (un psychiatre), interrogèrent de manière approfondie un fort pourcentage de ces anciennes victimes des pratiques chinoises et nord-coréennes, et en conclurent que les rares soldats faits prisonniers qui avaient fait des déclarations pro-communistes durant leur emprisonnement les avaient prononcées sous la torture et dans des conditions physiques extrêmes de privation, si extrêmes que, sur 6000 soldats prisonniers qui y avaient été soumis, 3000 en étaient morts et 3000 seulement avaient survécu. De plus, les rares prisonniers qui avaient été influencés par les lnéthodes communistes d'endoctrinement possédaient une personnalité totalitaire pathologique, naturellement attirée par le communisme et d'autres formes d'idéologie totalitaire avant même d'avoir été soumis à la contrainte de ces techniques d'endoctrinement. Edgar Schein et Robert Lifton interrogèrent aussi, longuement, bon nombre des quelque cent civils occidentaux victimes des prisons chinoises de "réforme de la pensée", après que ceux-ci eurent quitté la Chine et furent retournés en Occident. Vingt-cinq de ces victimes furent interrogées par Lifton et quinze par Schein. Toutes ces victimes civiles des méthodes chinoises de "réforme de la pensée" avaient été soumises à de très dures conditions physiques, à la torture et à un endoctrinement politique intense au communisme sur une période de plusieurs années d'emprisonnement. Aucune d'entre elles n'était devenue communiste et toutes choisirent de retourner en Occident après leur libération. Des vingt-cinq prisonniers interrogés par Lifton, aucun n'était devenu communiste et seules les opinions de deux hommes étaient devenues un peu plus "de gauche" (slightly more liberal) selon les critères occidentaux. De plus, comme Lifton l'a démontré de façon convaincante grâce à des extraits de ces interviews, les deux prisonniers qui étaient devenus légèrement plus "de gauche" et un peu moins véhéments dans leur opposition au communisme, possédaient, au fond, une personnalité totalitaire qui les rendait susceptibles de sympathiser avec des idéologies

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totalitaires, et ce antérieurement à leur détention dans les prisons chinoises de "réforme de la pensée". De même, des quinze sujets de Schein, aucun ne s'était converti au communisme, et seulement un ou deux étai(en)t devenues) légèrement plus "de gauche" d'après les critères politiques occidentaux. Ces individus possédaient également une personnalité totalitaire avant leur endoctrinement dans les prisons communistes. La recherche menée par les scientifiques américains n'a pas seulement démontré l'inefficacité des pratiques d'endoctrinement communiste. Elle a établi que celles-ci consistaient principalement en de mauvais traitements physiques sévères et de la torture, associés à de l'endoctrinement intensif (durant plusieurs années, souvent sur plusieurs jours d'affilée, 24h sur 24) aux vertus du communisme et aux défauts du capitalisme occidental. Aucune de ces pratiques n'incluait l'hypnose ou des formes spécialisées de conditionnement psychologique. En conséquence, les scientifiques menant cette recherche publièrent des livres et des articles universitaires affirmant que les communistes chinois et coréens ne possédaient pas de formes d'endoctrinement nouvelles ou efficaces pour des gens qui n'étaient pas attirés naturellement vers le communisme en raison des structures antérieures de leur personnalité, et que la théorie du lavage de cerveau communiste répandue grâce à des ouvrages populaires écrits par des auteurs américains était antiscientifique, inexacte et constituait un mythe de propagande anticommuniste plutôt qu'une théorie scientifique constructive. En matière scientifique, les livres dus à Edgar Schein et Robert Lifton, et présentant le lavage de cerveau communiste comme un mythe de propagande non scientifique et inexact, devinrent les ouvrages les plus connus. Par la suite, des documents secrets, obtenus par des journalistes et par des membres du Congrès grâce à la nouvelle loi sur la liberté de l'information, prouvèrent que la CIA avait elle-même lnené une recherche intensive pendant vingt ans, visant à mettre au point une forme de lavage de cerveau fondée sur une combinaison d'hypnose et de conditionnement psychologique, Inais qu'elle n'était jamais parvenue à élaborer une technique utilisable ou efficace. Les responsables de la CIA estimèrent 10

néanmoins que leur technique non scientifique de lavage de cerveau pourrait servir de bon outil de propagande anticommuniste. Ils demandèrent donc à l'un de leurs spécialistes à temps plein en matière de guerre psychologique, Edward Hunter (lequel exerçait, comme "couverture", la profession de journaliste à temps partiel), d'écrire et de publier plusieurs livres qui démontreraient que ce "lavage de cerveau comllluniste" était la raison pour laquelle les populations des pays communistes semblaient accepter la validité de l'idéologie communiste et obéir aux gouvernements communistes. Ces livres affirmèrent aussi, de façon inexacte, que de telles techniques de lavage de cerveau avaient été utilisées sur les soldats et sur les civils occidentaux faits prisonniers par les communistes chinois, et que nombre d'entre eux étaient devenus, à cause de cela, des communistes dévoués et avaient répudié la démocratie capitaliste occidentale. Ces livres étaient généralement considérés comme de la propagande non scientifique par les spécialistes au courant du refus de la communauté scientifique d'accepter la théorie du lavage de cerveau. Néanmoins, ces livres et la notion de lavage de cerveau qu'ils décrivaient devinrent très populaires et influencèrent le grand public américain. Ceci explique dans une large mesure pourquoi la théorie du lavage de cerveau communiste a été adoptée par l'ensemble du public comme l'explication principale de l'obéissance des populations au contrôle communiste dans les pays concernés et des supposées nombreuses conversions au communisme des prisonniers civils et militaires occidentaux à l'époque de la guerre de Corée. Des sondages d'opinion récents montrent qu'une grande partie, à savoir près de 75% des Américains, continuent de croire à la validité scientifique d'une technique de lavage de cerveau particulièrement efficace (principalement fondée sur l'hypnose et le conditionnement psychologique) inventée par les communistes, mais qui serait maintenant surtout utilisée par des mouvements po litico-religieux et thérapeutiques (ce qu'on appelle les "sectes") relevant de la "culture alternative", comme base fondamentale de la conversion involontaire de personnes à des visions du monde politico-religieuses et thérapeutiques non traditionnelles ainsi que de leur participation à des groupes qui les répandent.

Il

La recherche scientifique a produit une somme considérable de travaux sur la nature et les raisons de la conversion à des mouvements politiques, religieux ou thérapeutiques non traditionnels qui sont devenus populaires dans les années 1960, et sur les effets psychologiques et sociaux de cette conversion. Dick Anthony, l'un des auteurs de ce livre, a commencé une série de programmes de recherche sur ces questions alors qu'il occupait le poste de chercheur associé au département de programmes psychiatriques de l'école de médecine de l'université de Caroline du Nord, à Chapel Hill (Caroline du Nord), et plus tard en tant que directeur de recherche du Centre d'étude des nouvelles religions à Berkeley (Californie). L'un des objectifs essentiels de cette recherche consistait à déterminer pourquoi des gens rejoignaient de tels mouvements et à établir lesquels, parmi ces mouvements, étaient nocifs, ou bien bénins, ou même avaient des effets bénéfiques sur plusieurs plans: psychologique, spirituel, social ou médical. Ces programmes qu'Anthony a dirigés pendant onze ans étaient financés par des instituts de recherche du gouvernement américain, comme le National Institute of Mental Health, l'US Public Health Service, Ie National Institute of Drug Abuse ou encore le National Endowment for the Humanities et plusieurs fondations philanthropiques majeures. Le signataire de ces lignes, qui est un sociologue des religions, a lui aussi participé à ces programmes et cosigné avec Anthony un grand nombre d'articles et de contributions (environ soixante-dix), qui décrivent les résultats de cette recherche. Durant cette période et depuis, Anthony, souvent en collaboration avec moi-même, a publié de nombreux articles et cosigné des livres sur la question de savoir quels groupes seraient dangereux et quels autres seraient bénins ou bénéfiques. Comme la plupart de ses travaux publiés le démontrent, seuls quelques-uns de ces mouvements sont nocifs et font preuve d'une mentalité totalitaire dans leurs pratiques de conversion et d'engagement. La plupart des groupes étudiés par Anthony et sur lesquels il a écrit n'étaient pas totalitaires, mais bénins, voire bénéfiques dans leurs effets. Sa recherche a également démontré que l'approche du lavage de cerveau dans l'optique des mouvements "anti-sectes" n'était pas scientifique et ne servait à rien pour distinguer les groupes nocifs des groupes 12

bénins ou bénéfiques. Au début des années 1980, Anthony (en tant que collaborateur principal d'ouvrages écrits souvent avec le soussigné) a livré au public les principaux résultats de sa recherche et les a organisés en une théorie générale décrivant les avantages et désavantages psychologiques et sociaux respectifs de huit types différents de mouvements minoritaires, et la recherche sur laquelle cette typologie théorique reposait. Ce livre a eu beaucoup d'influence et a été regardé favorablement comme une alternative à la théorie du lavage de cerveau défendue par les lnilieux "anti-sectes" : il peut aider à faire des distinctions avisées entre les différents types de mouvements alternatifs. L'ouvrage a même eu droit à une critique très favorable dans le Cultic Studies Journal (la revue la plus importante parmi celles qui soutiennent la théorie du lavage de cerveau dans une optique "anti-sectes") en tant que livre exposant une théorie utile et solide, vue comme une alternative. Il a donc été considéré comme une analyse impartiale et objective des points forts et des points faibles des mouvements minoritaires, et ce y compris par les milieux "antisectes". Ceux-ci - et parmi eux les témoins dont il a contesté, dans ses activités d'expert auprès des tribunaux, le caractère scientifique du témoignage - n'ont jamais accusé Anthony de parti pris en faveur des "sectes". La principale organisation "anti-sectes" (qui s'appelait alors American Family Foundation) lui a même fréquemment demandé de venir présenter son approche théorique servant à distinguer entre mouvements nocifs et mouvements bénéfiques. Anthony a récemment prononcé deux conférences à la convention annuelle de cette organisation, où ses idées et lui-même ont été très favorablement reçus. De plus, d'importants activistes "anti-sectes" toujours actifs en tant que témoins-experts ont livré des appréciations sur l'interprétation par Anthony de l'influence communiste ou sectaire, et ont essayé de démontrer que leur point de vue, différent de la théorie "antisectes", critiquée par Anthony, du lavage de cerveau, n'en est pas moins conforme à l'approche générale de cet auteur. La recherche d'Anthony et de Robbins ne représentait qu'un petit pourcentage de la recherche menée sur les mêmes sujets par de nombreux psychiatres, sociologues, psychologues et spécialistes des études religieuses, qui pour la plupart enseignent dans des universités américaines ou anglaises. Seule une petite 13

portion de cette recherche a été spécifiquement consacrée aux prétentions scientifiques de ce qui est désormais connu sous le nom de théorie "anti-sectes" du lavage de cerveau (cultic brainwashing theory). En général, cette recherche estime que les organisations politiques, thérapeutiques et religieuses de la contre-culture partagent une orientation philosophique et épistémologique qui peut être identifiée comme une forme de post-modernisme, et que les institutions traditionnelles qu'elles rejettent en faveur d'une philosophie et d'institutions post-modernes tendent à être rattachées collectivement au "modernisme" par leurs critiques post-modernes, tels que les philosophes Jacques Derrida, Michel Foucault, Richard Rorty et Herbert Marcuse. Selon ces philosophes, l'orientation culturelle et la vision lnodernes du monde impliquaient une synthèse de croyances essentielles fondées sur un objectivisme épistémologique. Celui-ci affIrme l'existence de clairs critères de vérité permettant de reconnaître des catégories universelles généralement précises dans les sciences, la politique, l'éthique, les théories médicales et psychiatriques, et même des standards diagnostiques dans les domaines de l'art et de la religion. Cette orientation épistémologique est généralement qualifiée d"'objectivisme", tant par ses défenseurs que par ses adversaires. Les scientifiques qui s'en réclament parlent volontiers de "positivisme logique" ou d' "empirisme". La perspective moderne, qui s'appuyait sur cet objectivisme épistémologique ou philanthropique, incluait généralement au centre de sa vision du monde le résumé du plaidoyer objectiviste pour un fondement universellement justifié des formes rationnelles dominantes de religion et de philosophie. Elle soutenait la même chose à propos de la théorie économique capitaliste, des institutions et de l'idéologie politique libérale réputée démocratique, sans oublier l'art et les formes littéraires. Derrière tout cela il y avait, comIne croyance essentielle, une théorie du progrès culturel, avec les pays capitalistes occidentaux vus comme la forme la plus avancée du progrès (argument fréquemment utilisé pour justifier le colonialisme), les autres pays peuplés de gens de couleur étant considérés comme des exemples de formes d'évolution culturelle plus primitives. 14

Pour leur part, les philosophes post-modemes, ainsi que les individus et les institutions qu'ils influencent dans le cadre de la contre-culture, adhèrent à des critères de vérité plus relativistes, que l'on peut tirer principalement, sous des formes propres à chaque individu, de certain états modifiés de conscience, souvent provoqués par des techniques d'altération de la conscience importées de pays orientaux, et rejetant la supériorité de la vision moderne occidentale au profit du multiculturalisme. Ces techniques post-modernes importées, censées induire des états de conscience réputés plus élevés, comprennent la méditation, des mantras, le Tai Qi, le Qi Gong, le Yoga, et toute une variété d'autres formes, certaines d'entre elles étant jugées utiles tant du point de vue médical que spirituel, par exemple l'acupuncture ou bien la phytothérapie chinoise, tibétaine ou indienne. D'autres techniques supposées capables de provoquer des états de conscience plus élevés ont été développées en Occident en notre époque post-moderne. Elles incluent les groupes de rencontre et de sensibilisation, la participation à un entraînement à la présence à soi-même dans le cadre de groupes importants comme EST ou Lifespring, des formes nouvelles de thérapie ou le développement de la conscience à travers des techniques de groupe et des thérapies comme la Gestalt-thérapie ou l' auditing de la Scientologie. Il faut aussi mentionner plusieurs formes nouvelles de massage ou de "travail corporel" (bodywork), ou encore des psychothérapies orientées vers le corps comme le Rolfing ou les méthodes reichiennes et néo-reichiennes, les méthodes ostéopathiques cérébro-spinales, etc. Les recherches sur les institutions de la contre-culture - surtout celles d'origine étrangère: tibétaines, bouddhistes vipassana, bouddhistes Zen, védantiques, se réclamant de la bhakti indienne, soufies, etc. - ont tendance à considérer que celles-ci ont rejeté la synthèse moderne en faveur du post-modernisme, et que le petit nombre de spécialistes qui défendent la théorie du lavage de cerveau par les "sectes" n'ont pas fait de recherche scientifique impartiale, mais ont simplement repris]' idée selon laquelle les membres des institutions post-modernes ont adhéré à celles-ci et y sont restés involontairement, pour avoir été victimes de la même forme de lavage de cerveau qui avait été originellement développée par les communistes. Ces spécialistes ont simplement 15

rejeté la vision du monde, les institutions et les techniques "alternatives", parce que celles-ci contredisent l'épistémologie objectiviste moderne, et surtout la science en tant que forme la plus élevée de sagesse et de fonctionnement cognitif dont les êtres humains sont capables. Pour reconnaître les "victimes", les recherches en question s'appuient sur l'interprétation du lavage de cerveau mis en œuvre par les communistes, en particulier telle qu'elle s'exprime dans les livres de Robert Lifton et Edgar Schein. Leur discours adopte généralement la perspective moderne et rejette la position post-moderne comme irrationnelle. Il vise donc à montrer que le lavage de cerveau des "sectes" convertit des individus par la contrainte en les soumettant à des techniques de persuasion, essentiellement l'hypnose et le conditionnement psychologique, lesquelles éteignent leur capacité de penser de façon rationnelle, submerge leur libre arbitre et leur fait perdre leur capacité à résister aux suggestions et demandes de leurs laveurs de cerveau post-modernes. De plus, ce discours affirme que l'investissement dans ces mouvements cause de grands dommages psychologiques. Le motif essentiel de la popularité des institutions post-modernes s'expliquerait donc par le fait que des techniques qui semblent capables de provoquer des états de conscience supérieurs, seraient en fait des formes d'hypnose, rendant les individus exposés à elles incapables de résister à l'appel irrationnel de ces adhésions et croyances postmodernes, psychologiquement nocives. Le gros de la recherche scientifique qui a réellement étudié ces mouvements et individus, a en fait contredit toutes ces affirmations, en s'aidant d'outils irréfutables du point de vue méthodologique. Il a été prouvé que les individus impliqués étaient devenus post-modernes, quant à leur vision culturelle générale du monde et leur identité, avant d'adhérer à tel groupe et d'adopter telle technique, qu'ils avaient cherché avec assiduité la forme optimale de ces implications spécifiques, le plus possible en accord avec leur propre point de vue, leur identité et leurs intérêts, et qu'ils n'avaient pas été convertis à ces groupes par l'hypnose, le conditionnement psychologique ou toute autre forme de contrainte capable d'abolir le libre arbitre ainsi que l'identité et la vision du monde originelles d'une personne. De plus, de telles recherches ont démontré que la plupart de ces 16

groupes et techniques étaient bénéfiques, psychologiquement et/ou médicalement, qu'il s'agissait majoritairement de formes d'organisation et de croyances non totalitaires. Aucune recherche n'a montré que la théorie du lavage de cerveau attribué aux "sectes" possède une base scientifique, ou bien qu'elle aide à distinguer entre, d'une part, des mouvements et techniques bénéfiques, d'autre part des l110uvements et techniques
pernICIeux.

Néanmoins, le mouvement anti-sectes a déclenché un grand nombre de poursuites judiciaires fondées sur le thème du lavage de cerveau, évoquant la conversion involontaire et le danger. Ces poursuites reposaient presque entièrement sur le témoignage de quelques scientifiques habitués du combat anti-sectes, généralement le sociologue Richard Ofshe et la psychologue Margaret Singer. D'un autre côté, d'éminents spécialistes, qui ont mené de véritables et importantes recherches scientifiques, fiables du point de vue méthodologique, sur de nouveaux groupes et techniques religieux, politiques et thérapeutiques, ont souvent témoigné, à l'inverse, pour la défense dans ces procès. Le camp anti-sectes a presque toujours eu gain de cause dans ces procès, littéralement des centaines de fois dans les années 1970, certains jugements impliquant des amendes de 25 à 30 millions de dollars et la mise en faillite d'un certain nombre d'organisations thérapeutiques ou de groupes religieux minoritaires. Anthony estima que le préjugé des jurys contre les mouvements religieux alternatifs et en faveur de la validité scientifique de la théorie du lavage de cerveau, était trop fort pour être vaincu par la présentation rationnelle de scientifiques éminents qui venaient témoigner sur la nature d'un groupe en s'appuyant sur les nombreuses données permettant de refuser un statut scientifique à la théorie du lavage de cerveau. De toute évidence, bien des groupes attaqués étaient en fait sans danger et bienveillants; ils n'employaient pas des méthodes contraignantes pour convertir ou bien pour contrôler leurs adhérents. Ils n'en eurent pas moins à subir de graves dommages à cause de ces poursuites judiciaires sans fondement scientifique. Anthony en vint à penser qu'une stratégie différente était nécessaire pour combattre dans le cadre juridique l'influence des témoignages favorables à la théorie. Il analysa systématiquement 17

celle-ci, sous la forme où elle avait été présentée dans toute une série d'affaires par Singer et Ofshe, puis la compara au fondement scientifique dont ils se réclamaient pour appuyer leurs témoignages. Il découvrit que leurs témoignages et la théorie du lavage de cerveau étaient généralement fondés sur la théorie de la CIA qui avait été réfutée par des scientifiques importants ayant travaillé sur l'endoctrinement communiste, notamment par Robert Lifton et Edgar Schein. En d'autres termes, ces experts anti-sectes témoignaient sur la base de la théorie du lavage de cerveau élaborée par la CIA, mais prétendaient témoigner sur la base des recherches de Lifton et de Schein, lesquels avaient réfuté ladite théorie. Anthony développa cet argument et ses implications juridiques dans un grand nombre de publications, de dossiers et de déclarations faites dans un cadre professionnel. En outre, il devint expert auprès des tribunaux et témoin-expert, mettant au point des méthodes d'application novatrices de cet argument, essentiellement dans des simulations de procès, conduites sous sa supervision et sa direction avant les plaidoiries, qui prouvèrent que la théorie du lavage de cerveau était une technique de propagande plutôt qu'un argument scientifique, et que, comme telle, elle ne répondait pas aux critères requis par le témoignage scientifique. Cette approche fut couronnée de succès. L'effet judiciaire de l'argument du lavage de cerveau par les "sectes" a, de fait, beaucoup décliné aux Etats-Unis depuis la fin des années 1970, particulièrement dans les procès où Anthony eut l'occasion, comme expert, d'appliquer et de superviser son approche. Il faut souligner que la théorie d'Anthony sur le caractère non scientifique et l'irrecevabilité juridique du témoignage reposant sur le lavage de cerveau sectaire, insiste sur le caractère scientifiquement contradictoire de son fondelnent, et ce principalement à partir des recherches de Lifton et de Schein. L'argument d'Anthony contre le témoignage à base de lavage de cerveau et son application dans un cadre juridique, porte seulement sur l'exclusion d'un témoignage si peu scientifique, au regard des critères de recevabilité du droit. De fait, Anthony n'a jamais témoigné pour ou contre, ni n'a été impliqué dans la préparation et la délivrance d'un témoignage sur la nature nocive ou bienveillante de quelque groupe que ce soit. En réalité, il a 18

contribué au rejet de la recevabilité de tels témoignages dans les procès de plusieurs groupes qu'il a critiqués. La passion et l'activité d'Anthony dans le domaine juridique s'expliquent uniquement par sa profonde conviction que les poursuites engagées contre certains nouveaux mouvements religieux devraient avoir un fondement authentiquement scientifique, au lieu de relever de la propagande non scientifique. Il a continué ses recherches sur la nature de certains groupes et, dans ses publications récentes, il critique de nouveau un certain nombre d'entre eux, qu'il juge totalitaires et potentiellement violents ou pernicieux. Ce livre résume avec compétence l'essentiel de la recherche scientifique sur les mouvements post-modernes. Il retrace aussi I'histoire des conflits entre les différentes approches du lavage de cerveau, aux Etats-Unis et plus récemment en France. Comme le livre le démontre, l'une des grandes carences de l'approche du lavage de cerveau dans la perspective anti-sectes, tient au fait que, en raison de sa nature ambiguë et peu scientifique, on peut l'appliquer à n'importe quel mouvement post-moderne. De surcroît, elle ne sert à rien pour déterminer quels groupes sont véritablement nocifs et quels groupes ne le sont pas. Un grand besoin de recherche scientifique précise se fait sentir, et une bonne part de la recherche scientifique résumée et mentionnée ici, peut être d'un grand secours en ce sens, tant pour les individus que pour les institutions politiques. Une telle recherche s'applique également à la compréhension des causes du terrorisme islamique et autres formes de fanatisme politique. Bien que la recherche scientifique accumulée jusqu'à présent soit utile dans cette direction, il reste néanmoins beaucoup à faire, et ce champ de recherche en est toujours à ses premiers stades de développement. Les auteurs de ce livre espèrent donc que I'histoire et le résumé de la recherche ici présentés ne feront pas seulement l'objet d'un usage immédiat, mais que cela encouragera et motivera aussi une compréhension scientifique plus poussée de ces phénomènes importants. Pour le développement futur de la compréhension scientifique de ces matières, il serait décisif de contribuer à la création de meilleures l11éthodes d'analyse de la nature et des raisons d'être du terrorisme islamique et d'autres formes de terrorisme politique ou 19

religieux, et de faire naître à partir de ces recherches une action susceptible de contrer la propagande et les conditions sociales qui mènent au terrorisme islamique, aux émeutes et autres manifestations socialement perturbatrices de citoyens musulmans en France, sans oublier d'autres formes de comportement violent dues à un petit pourcentage de mouvements occidentaux postmodernes. Le fait d'apporter une solution efficace au problème de la violence d'inspiration politique et religieuse (particulièrement celle du terrorisme islamique et les violences urbaines en France) est assurément l'un des problèmes majeurs de notre époque. Nous avons désespérément besoin d'une meilleure compréhension de ses causes et de méthodes non militaires pour en décourager le développement, car il semble très improbable que seuls les moyens militaires puissent réduire avec succès les manifestations et les effets de plus en plus dévastateurs de cette violence. Récemment, plusieurs recherches ont été faites sur les raisons de ce fanatisme à base culturelle et sur ces formes de violence. Elles ont tenté de définir les techniques d'influence efficaces et la conduite qui pourraient être utiles pour faire diminuer ces phénomènes. On peut mentionner à ce sujet des publications récentes d'Anthony et Introvigne. Pour leur part, Anthony et Robbins ont publié plusieurs articles sur ce sujet (deux d'entre eux ont paru dans linfluent Journal of Terrorism and Political Violence américain, l'un des articles étant cosigné par Steven Barrie-Anthony). Introvigne, lui, a publié plusieurs articles et un livre qui appliquent le modèle Anthony-Robbins aux problèmes du terrorisme islamique. Le livre d' Introvigne, écrit en collaboration avec Laurence R. Iannaccone, a pour titre et soustitre: Il Mercato dei Martiri. Lindustria dei terrorismo suicida [Le Marché des Martyrs. Lindustrie du terrorisme suicide], Lindau, Turin, 2004. C'est une contribution particulièrement utile à la recherche érudite sur les causes du terrorisme islamique et les méthodes de contre-influence à lui opposer.

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INTRODUCTION

Le 30 mai 2001 a été définitivement votée en France, au terme d'un itinéraire tourmenté, une nouvelle loi contre les "sectes". Bien qu'ayant renoncé - à la suite de polémiques nationales et internationales - à la création d'une législation spécifique sur la "manipulation mentale", elle a de fait incriminé les mêmes pratiques à travers la révision d'un article antérieur du code pénal français, au point que la modification, par rapport au projet initial, est appame aux yeux de nombreux observateurs comme purement cosmétique. A son tour, la législation française s'insère dans un contexte d'activités législatives et administratives qui ont intéressé depuis plusieurs années différents pays européens, dont quelques-uns surtout la France, l'Allemagne et la Russie - se sont distingués par la promotion de campagnes contre les "sectes" . La logique de ces campagnes - sous sa forme la plus schématique, qui est toutefois celle souvent adoptée par les rapports parlementaires et gouvernementaux, spécialement en France repose sur deux articulations fondamentales. Premièrement, face à des objections relatives à la liberté religieuse (protégée, entre autres choses, par des conventions internationales), on affirme l'existence d'une distinction entre religions et "sectes", Les "sectes", dit-on, ne sont pas des religions: elles abusent simplement du nom de religion comme façade ou couverture pour des activités criminelles à tel ou tel titre. Deuxièmement, étant donné qu'il n'est pas facile de distinguer entre religions et "sectes", on propose une série de critères, dont le principal est constitué par le "lavage de cerveau", souvent rebaptisé - dès lors que l'expression même de "lavage de cerveau" apparaît vieillie et controversée - "déstabilisation mentale", "manipulation mentale", etc. On affirme que l'on adhère aux religions par un acte libre de la volonté; et que les

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