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LE LIVRE BLANC DES TRAVAILLEURS IMMIGRES DES FOYERS

De
272 pages
Ce livre blanc a pour objectif de replacer l'existence et l'avenir des foyers de travailleurs immigrés dans une perspective historique retraçant les origines de l'immigration et des foyers, les luttes ouvrières dans les usines et dans les foyers pour l'égalité des droits. À la fin de l'ouvrage sont rapportées trois interviews : témoignages sur la vie concrète des travailleurs immigrés de ces foyers, leurs aspirations, leurs combats et attentes.
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Michel

FIÉVET

LE LIVRE BLANC DES TRAVAILLEURS IMMIGRES DES FOYERS
'"

du non-droit

au droit

CIEMI 46, rue de Montreuil 75011 Paris
L 'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris
L 'Hannattan Inc.

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

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L'I-hu'lIléllléU1,

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ISBN: 2-73H4-8108-6

TABLE DES MATIÈRES
Introduction d'immigration 1. La France de l'après-guerre: cadre politique, législatif et social 2. Les Trente Glorieuses 3. Des deux côtés: l'immigration comme phénomène structurel 4. Histoires de vie Chapitre II Origines et organisation des foyers 1. L'après-guerre: le logement populaire à son plus bas niveau 2. Le logement, priorité nationale? 3. L'ère des foyers pour travailleurs immigrés célibataires (1955-1970) Chapitre ln - Immigrés et foyers "nouvelle génération" (1964-1970) 1. Les nouveaux flux migratoires et les travailleurs africains 2. Les foyers "nouvelle génération" des années 70 : les foyers-hôtels 3. Exploitation, seul terme générique pour la vie des travailleurs immigrés Chapitre IV Politisation de la question" immigration" (1972-1980) .1. Le grand tournant de 1974 2..Dans le maquis des lois et circulaires: durcissements et affrontements :Chapitre V - Les "SONACO" (1975-1980) 1. Les "SONACQ" 2. Les "vraies fausses" réponses aux "SONACO" 3. La guerre d'usure 4. Rien ne sera plus comme avant '~hapitre VI Années d'espoirs, années de désenchantements (1981-1995) 'i. Espoirs et progrès !. Le désenchantement ~~. relève des jeunes ou le déplacement de l'axe des luttes La +. Trop tard?

Chapitre I

- Parcours

-

-

-

Chapitre vn

- Le

rapport

Cuq

t. Régression et répression 2. Le rapport Cuq 3. La "victoire" de la Gauche? Chapitre VIII - Propositions du COPAF 1. Pour un nouveau logement collectif - foyer 2. Les résidences sociales et le plan quinquennal 3. Propositions du COPAF pour l'avenir des foyers de travailleurs immigrés f\nnexe I Interview par le COPAF de Mustapha f\.nnexe II - Interview par le COPAF de Ladji ~nnexe III Interview par le COPAF de Mountaga Bathily f\nnexe IV La redevance du résident ~nnexe V Points de vue de "Profession Banlieue" ~nnexe VI Le 1 % patronal du logement

-

-

5 9 9 13 16 20 23 23 26 34 59 59 60 64 77 77 83 93 93 108 113 120 129 129 133 143 147 157 157 163 189 195 195 209 221 229 241 244 260 263 265

Migrations

et Changements

Remerciements
Cet ouvrage est une réalisation du Collectif pour l'avenir des foyers (COPAF). Il a été financièrement aidé par le Comité contre la faim et pour le développement (CCFD). Sa réalisation doit beaucoup aux participations bénévoles de Genevièv~ Petauton et Michael Hoare de la coordination COPAF, des interviewés Mustapha, Mountaga Bathily, Ladji et de nombreux délégués de foyer. S'y ajoutent des participations d'associés du COPAF lors des réunions générales et celles des aides techniques pour le traitement des textes: Ève Demazières et Dominique Grunchec. À tous, notre merci amical.
Michel Fiévet

INTRODUCTION
Dans les années 1994-1996, le statu quo qui prévalait depuis quinze ans sur les foyers de travailleurs immigrés est rompu. En décembre 1994, trois décrets du gouvernement Balladur, suivis d'une circulaire d'application datée d'avril 1995, transforment les foyers en un nouveau produit: les résidences sociales. Les travailleurs immigrés des foyers sont considérés comme des cas sociaux, des personnes en difficulté à assister et à encadrer dans ces résidences sociales, sans droit à la représentation, sans droit à la vie collective, à peine à la vie personnelle. En octobre 1994, les résidents du foyer Nouvelle France de Montreuil, en Seine-Saint-Denis, visitent les sites proposés pour leur relogement. Ils y découvrent l'absence de réelles infrastructures collectives, un espace personnel de 5 m2 et des prix exorbitants. Le conflit démarre aussitôt. Entre le 22 mars 1995 et le 4 juillet 1996, l'ancien foyer de baraquements est totalement rasé. Malgré le refus tenace et argumenté des résidents d'occuper les nouveaux sites proposés, ceux-ci continuent d'être présentés par leurs concepteurs comme exemplaires.
En avril 1996, sous l'impulsion du Premier ministre Alain Juppé, paraissent trois rapports sur différents aspects de l'immigration: le rapport Sauvaigo-Philibert (L'immigration clandestine et le séjour irrégulier d'étrangers en France)! ; le rapport de Courson (Le travail clandestin)2 et le rapport Cuq (La situation et le devenir des foyers de travailleurs immigrés)3. Si les trois documents expriment dans un tir groupé l' hostilité anti-immigrés bien marquée de la droite fra~çaise, le dernier

1.

2.
3.

Philibert Jean-Pierre et Sauvaigo Suzanne, Rapport sur l'immigra(ion clandestine et le séjour irrégulier d'étrangers en France, 2 tomes, 9 avril1996, document Assemblée nationale, n° 2 699, rapport fait au nom de la commission d'enquête sur l'immigration clandestine et le séjour irrégulier d'étrangers en France. Charles de Courson et Gérard Léonard, Les fraudes et les pratiques abusives. Annexe 2 sur /e travail il/égal, La Documentation française, 1996. Henri Cuq, Situation et devenir des foyers de travailleurs immigrés (dit "rapport Cuq"), 1996, texte ronéoté.

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Le livre blanc des travailleurs immigrés

des foyers

jette sur les foyers de travailleurs immigrés un éclairage particulièrement défavorable, tout spécialement sur les foyers de travailleurs africains noirs. Son argumentation est organisée autour de deux grands axes.

Le premier considère que le foyer de travailleurs immigrés est aujourd'hui «une solution inadaptée» car il «isole» et« enferme» les résidents sans pennettre leur « intégration à la société française» ; intégration qui, d'après le rapport, ne peut passer que par « l'accès au logement social banalisé ». Mais le propos reste idéologique et les propositions pour réaliser ce grand objectif de« l'intégration à la française» ne suivent pas. Le second axe est un procès contre le mode de vie collectif des travailleurs africains noirs des foyers. En plus d'être souvent délabrés et très mal gérés (ce qui n'est pas faux mais ne peut guère être imputé aux résidents), ces foyers sont accusés d'abriter« à grande échelle» des « trafics en tous genres », dont la drogue et la prostitution, et de constituer des « zones de non-droit où se reconstituent, par ethnies, les villages communautaires africains ». Le rapport dénonce un « système tribal» qui autorise une « économie parallèle» et des activités «clandestines» permettant aux travailleurs africains de procéder à des transferts massifs d'argent vers leur pays d'origine; ce qui est considéré par les rapporteurs comme crime de lèse-consommation et pratique illégitime. « Point d'orgue de ces situations, la plupart desfoyers d'Africains noirs qui se sont érigés en zones d'extraterritorialité, soumises à l'autorité de leaders coutumiers, où la loi républicaine est absente ». La conclusion va de soi; le rapport préconise la destruction de vingt foyers et l'encadrement des travailleurs dans les résidences sociales. Les résidents des foyers, et en particulier ceux pour qui toute solution correcte de relogement a été bloquée depuis parfois plus de vingt ans, ont perçu ce rapport comme une attaque frontale particulièrement offensante. De nombreuses associations, des syndicats, des personnalités, des partis, des gestionnaires même, ont protesté. C'est dans ce contexte, au vu des analyses, des conclusions, de la méthode et de l'esprit du rapport Cuq que le Collectif pour l'avenir des foyers (COPAF) est né. Il s'est constitué au début de l'année 1996 et a rapidement rédigé et distribué une Réponse au

rapport Cuq comportant vingt-trois propositions alternatives sur
ClEMI L'Harmattan
~

Introduction

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le sujet. Fort de cette expérience, le COPAF a aussitôt voulu élargir le débat, un peu à la manière du cinéaste Bertrand Tavernier qui a filmé son Au-delà du périph dans une cité de Montreuil en réponse à un défi provocateur de l'ex-ministre Éric Raoult. Ainsi est née l'idée de ce Livre blanc. Il s'agissait pour nous de replacer l'existence et l'avenir des foyers de travailleurs immigrés dans une perspective historique retraçant les origines de l'immigration et des foyers, les luttes ouvrières dans les usines et dans les foyers pour l'égalité des droits et les politiques étatiques de marginalisation et d' enfermement. Nous voulions aussi, à partir de notre longue expérience de terrain aux côtés des résidents, apporter des témoignages sur la vie concrète des travailleurs immigrés de ces foyers, connaître leurs aspirations, leurs combats et leurs attentes. En annexant trois interviews à la fin de cet ouvrage, nous avons voulu faire sentir au lecteur toute la richesse de cette histoire, toute la complexité des processus décrits et la formidable adhésion de leurs auteurs aux valeurs universelles. L'ouvrage est un travail de lente maturation. Le texte s'appuie pour l'essentiel sur une première ébauche rédigée bénévolement par Michel Fiévet, auteur principal, auquel nous devons l'existence de ce travail. Ensuite, Michel a bien voulu jouer le jeu, difficile, souvent frustrant, d'une re-rédaction collective. Le texte est passé par plusieurs allers-retours entre les mains des membres du COPAF et son auteur principal, subissant des corrections successives. Finalement cet ouvrage résume les idées de nombreuses personnes impliquées, militants associatifs, délégués des foyers, immigrés et Français, qui, depuis des années, essaient de vivre et de bâtir ensemble une autre cité que celle du profit et de la discrimination raciste, qui s'efforcent de développer une autre conception du bien collectif, de l'égalité des droits et de la citoyenneté. L'ouvrage se termine par un chapitre consacré aux propositions organisées autour de deux grandes convictions: - des habitats collectifs de qualité pour des travailleurs immigrés vivant sans leurs familles peuvent exister et parfaitement s'intégrer dans la cité. Stigmatiser les foyers de travailleurs africains noirs comme des zones de non-droit, des ghettos, des lieux d' enfermement communautaire est un contresens porteur de conséquences graves. Au contraire, il est grand temps de réfléchir à ce que devraient être des foyers offrant des conditions de vie décentes, dignes d'un habitat social non réduit à un ensemble de «lits »,
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Le livre

blanc

des travailleurs

immigrés

des foyers

ouvert sur l'extérieur avec des espaces collectifs au mode de vie des résidents;

correspondant

- ces locataires-résidents sont des travailleurs capables de gérer un lieu de vie, mais ils souffrent d'un déficit de confiance et de démocratie. Ils veulent être, ils doivent être respectés et écoutés. Il leur faut des droits pleins, entiers et une reconnaissance statutaire en conséquence. Absence de démocratie, mépris du mode de vie de l'autre, réminiscences et fantasmes coloniaux sont les tristes constantes des politiques françaises sur l'immigration depuis des décennies. Ils imprègnent fortement le rapport Cuq et n'ont pas disparu des propositions actuelles du gouvernement Jospin sur les foyers; propositions qui suivent en droite ligne la logique mise en place par les gouvernements Balladur et Juppé. C'est notre"réponse collective, notre volonté de réfléchir à d' autres propositions, d'autres possibilités centrées sur l'histoire mais aussi sur l'avenir des foyers, à partir des droits démocratiques et du respect de leurs résidents que nous livrons dans ces pages.

COPAF

CIEMf - L'Harmattan

Chapitre I PARCOURS D'IMMIGRATION
On ne peut traiter de III question du logement ou de l'insertion des immigrés retracer le sens, les structures et les effets d'un parcours qui, en quelques lljJluer des milliers d' hommes vers la France. en.foyer.r; sans années, afait

1. La France de l'après-guerre: législatif et social

cadre politique,

Les lendemains de la Libération: l'urgence
La guerre de 1940-1945 terminée, la reconstruction s'impose d'urgence: remettre en état de marche les rouages de la vie citoyenne, urbaine et industrielle. Dans un contexte de concurrence internation.ale, de mouvements pour l'indépendance des colonies et de ce qui deviendra bien vite la "guerre froide" (1947), est lancée la course à la survie de la France en tant que grande puissance. Deux facteurs vont alors être privilégiés: la restructuration industrielle et le maintien de l'empire colonial; atout important d~ la géopolitique gaullienne qui se traduit par une mise sous dépendance, à travers, notamment, politique militaire, culturelle et juridique mise en œuvre1. Non seulement la France est exsangue mais la défaite et les années d'occupation ont ébranlé ses certitudes; c'est une France affaiblie, peu sûre d'elle-même, qui émerge. Perte de rang et perte d'identité vont influer directement sur les politiques migratoires qui auront pour leitmotiv fondamental l'intérêt étroitement hexagonal de la France. Au plan migratoire, cet intérêt présente des objectifs contradictoires. La démographie, à conforter à tout prix, se heurte à la question de l'identité française: il s'agit, dit-on, de sauvegarder les « caractères naturels» de la populatiorl française. Une sélection

1. D'où tes violentes et sanglantes répressions des mouvements autonomistes à Madagascar en 1947, dans les pays du Maghreb (événements du 8 mai 1945 à Sétif) et en Indochine...Aucuneombred'autonomie,voired'association comme les Malgaches ou Ho Chi Minh le demandaient, n'était tolérable.

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Le /ivre blanc des travailleurs immigrés

des

foyers

sévère d'immigrés ou de réfugiés naturalisables y pourvoira. Les grands spécialistes de l' époque2- Mauco et Sauvy - estiment que seuls ont droit à la naturalisation ceux dont les caractéristiques sont jugées proches de celles des Français considérés comme une ethnie parmi d'autres; en ce sens, Sauvy présente une étude sur l' as~imilabilité suivant les origines des immigrés. Mauco, quant à lui, se scandalise de la naturalisation des réfugiés arméniens et méditerranéens. Les critères mis en avant par Mauc03 « ethnique, professionnel et géographique » - vont provisoire-

ment passer au second rang sans être pour autant abandonnés, car il faut assurer une productivité à marche forcée; pragmatisme et urgence favoriseront le positionnement autrement nuancé du ministre du Travail (Parodi), sans pour autant remettre en cause ni l'objectif premier, « l'intérêt de la France », ni les distinctions subjectivement établies entre le bon et le mauvais immigré. Les critères qui ont inspiré ce premier cadrage de l' immigration auront des conséquences administratives importantes en termes de naturalisations, de régularisations, de droits sociaux (dont le logement), d'autant que le traitement de ces problèmes restera dépendant du Haut Comité consultatif de la population et de la famille, dirigé par Mauco jusqu'en 1970. Les guichets administratifs interpréteront ses directives de façon la plus souvent restrictive, ce qui pousseta nombre d'immigrés à passer outre et, par là même, à nourrir une immigration appelée alors "spontanée", tolérée en tous services.
2. Dès 1938, Mauco se spécialise dans les problèmes d'intégration en France des populations étrangères. Pour lui, l'identité française est quelque chose d'objectif et sa sauvegarde est essentielle. Sauvy est plutôt considéré comme un démographe; il est sensible à la baisse de la natalité et aux solutions pour
compenser ce manque. Les historiens estiment que Mauco n'est pas "raciste" mais "racialiste". En fait, Mauco comme Sauvy classent subjectivement certains groupes de populations comme inintégrables ou très difficilement assimilables à la population française ou à ses modes de vie. La marge entre racisme et racialisme est fort étroite; d'autant plus étroite que la conception racialists se garde bien d'interroger ou de favoriser les capacités d'évolution et d'ouverture à l'autre des deux types de populations en présence. Cf. Résultats du sondage de Mauco dans Plein droit, na 29-30, GISTI, 1995, p. 25. (GISTI : Groupe d'information et de soutien des immigrés; association de juristes fondée en 1972.)

3.

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Parcours

dfimmigration

Il

Pour retrouver son rang et sa légitimité, les politiques estiment devoir conserver à la France son empire colonial. Cette France doit également se situer vite et bien dans la révolution scientifique et technologique déjà amorcée au sein d~s pays qui n'ont pas été occupés par l'Allemagne, notamment les Etats-Unis et le RoyaumeUni. Or, en France, les infrastructures sont anéanties et les machines rares et désuètes; la main-d'œuvre se révèle insuffisante. Il faut donc augmenter les ressources disponibles de toutes les forces de main-d' œuvre citadines et rurales du pays et des nations environnantes: Allemagne, Pologne, Italie, Espagne, Portugal. L'abondant vivier des réfugiés, celui des ruraux venus des campagnes françaises et celui des pays d'alentour, sera le premier à fournir le volant de main-d'œuvre indispensable à la restructuration. La prospection favorisera une main-d'œuvre abondante d'étrangers, si possible non coloniale, pour effectuer les tâches refusées ou laissées vacantes par les Français. Les activistes politiques et, en règle générale, les intellectuels seront écartés comme potentiellement communistes ou menaçant la sécurité française. L'ordonnance du 2 novembre 1945 ou le compromis entre trois courants distincts: xénophobe, démographique, économique Les députés encouragés par Parodi, ministre du Travail, et Cassin, juriste, défenseur des droits de l' homme, voteront le 2 novembre 1945 l'ordonnance qui marque la politique française de l'immigration jusqu'à nos jours4. Cette ordonnance va constituer le cadre juridique du contrôle de l'immigration. Par la mise en œuvre de cette législation nouvelle de 1945, tout étranger qui vient travailler en France pour une période de plus de trois mois a l'obligation de posséder un titre de séjour, un certificat médical officiel et un titre de travail. Ce régime ne s'appliquait cependant pas aux Algériens ni aux ressortissants des colonies françaises. Le travail, la force de production immédiate, sont les conditions préalables à toute admission au séjour en France. Le travailleur étranger n'est admis sur le territoire national qu'à titre provi-

4. Textecompletde l'ordonnancen° 45-2658du 2 novembre1945, Plein droit,
op. cit., pp. 33-35. Cette ordonnancer très souvent remaniée, mais qui reste le cadre juridique de l'entrée et du séjour des étrangers, garde son caractère premier de contrôle permanent et de répression de l'immigration.

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Le livre blanc des travailleurs immigrés

des (oyers

soire ; il reste sous contrôle monopolistique de l'Administration qui fera, au gré des circonstances, comme bon lui semble. Dans le cadre législatif du 2 novembre, une nouvelle institution, l'ONIs, est créée pour servir d'intermédiaire entre les employeurs et les futurs immigrés. Proposée par un député communiste, Ambroise Croizat, au lendemain de la Libération, elle est présentée comme une conquête ouvrière dans la mesure où elle oblige le patronat à un contrat de travail assurant au travailleur immigré les mêmes droits qu'au travailleur français, une assurance de logement, une prime de déplacement à même de couvrir les frais de son voyage d'émigration et finalement la possibilité de transférer sans ponction aucune la majeure partie de ses économies vers son pays d' origine. Non seulement l' aNI a pour mission de canaliser et réguler l'immigration mais elle doit servir de relais contractuel en vue de permettre aux travailleurs étrangers des conditions d'insertion acceptables; ce qui se réalisera peu ou prou dans les toutes premières années d' aprèsguerre. Le contrat type établi entre le gouvernement français et les autorités italiennes en 1947 donne une bonne idée des avantages de ce type de convention: - à travail égal, salaire égal; - droit à une prime d'embauche de 2000 F (si l'immigré italien travaille dans les mines) ; de 1 000 F ailleurs; - droit à une allocation supplémentaire de 80 F par jour jusqu'au moment de son affectation; - droit d'entrée et de regroupement familial accordé au fur et à mesure de la construction de logements adéquats bâtis aux frais de l'employeur; - droit au transfert, en totalité, des allocations familiales vers la famille demeurée au pays natal;
- droit d'envoi de 40 % du salaire à un taux de change préférentiel. Toute l'attention de l'ONI se porte alors sur le moment crucial de l'introduction des travailleurs: sélection, critères de bonne santé, contrat d'embauche... ; quelques années plus tard, nombre d' en-

5. ONI: Office national de l'immigration, qui deviendra plus tardivement l'aMI: Office des migrations internationales.

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Parcours

d'immigration

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treprises se passeront de l' aNI et embaucheront directement, si bien que dès 1960, l' aNI ne contrôlera plus que 20 % des entrées; elle s'apparentera en fait à une sorte de bureau d'enregistrement appelé à régulariser des travailleurs étrangers déjà introduits "spontanément" en France, c'est-à-dire essentiellement amenés par des courtiers officiellement payés à cet effet par les entreprises. Même si le refus de sélectionner la main-d'œuvre en fonction de l'origine ou des acquis culturels a été finalement approuvé par l' Assemblée nationale en toute dernière instance, rappelons avec Patrick Weil, qU'}ldministrativement, l'État "acteur", qui reste à différencier de l'Etat de droit, va continuer à favoriser certaines nationalités plutôt que d'autres, par exemple en n'installant les bureaux de recrutement de l'ONI que dans des pays européens6. De même l'Administration n'aura de cesse de rogner sur les droits établis; les guichets administratifs, par voie de circulaires diverses, situeront de plus en plus les travailleurs immigrés dans l'impasse d'un traitement spécifique, toujours réducteur.

2. Les Trente Glorieuses 1947-1948 : détérioration de la situation sociale française. Paralysie ouvrière. Un nouveau tournant politique: la guerre
froide et une obsession: toutfaire pour combattre le communisme Dans le contexte international de guerre froide, de tensions coloniales exacerbées, la situation sociale française se détériore. De nombreuses grèves de plus en plus dures éclatent: 30 000 ouvriers en grève chez Renault le 28 avril 1947, p~is c'est le tour de la métallurgie parisienne, des cheminots, des mineurs, des chantiers navals de Saint-Nazaire. Le pays totalise 2 500000 grévistes en novembre. Des réservistes sont appelés et des automitrailleuses sillonnent les rues des grandes villes ouvrières. Les conflits sociaux redémarrent plus tard, surtout dans les usines et chez les cheminots. L'armée intervient. La France manque de bras. Les machines ne tournent toujours pas à plein alors que la concurrence internationale exige toujours plus en termes de cadences, de chasse aux temps morts, de parcellisation des tâches,

6. Cf. Patrick Weil, La France 1995, p. 91.

et ses étrangers,

Éd. Folio/actuel, Gallimard,

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des foyers

de répétitivité des gestes. L'exode rural de jeunes travailleurs, les migrations italienne, espagnole et portugaise et les premières entrées de l'automation ne suffisent plus. Pour parer à la pénurie de main-d' œuvre, en attendant des restructurations plus fondamentales, une triple stratégie se met en place: - appel à de la main-d' œuvre étrangère non qualifiée, hors contexte rural français et européen; - choix de publics mis dans l'impérieuse nécessité de courber l'échine pour assurer la survie des leurs; - déqualification continue des métiers (quelques années plus tard, il n'y aura plus de "métiers" mais seulement des "emplois"). Souplesse, mobilité, "fluidité des stocks" de travailleurs deviennent des termes à la mode chez les patrons. L'expression "marché du travail" apparaît. L'éviction des représentants syndicaux de l' aNI, en 1948, donne les coudées franches au patronat. Suit, dans la même lqgique et dans la même année, l'interdiction de toutes les associations d'immigrés issues de la Résistance. Il faudra attendre 1982 pour que les associations d'immigrés puissent à nouveau se constituer, dans le cadre de la loi 1901. L'ère des détournements
Comme la France a besoin de main-d' œuvre et que, selon le patronat, l'accueil régulier d'immigrés via l'ONI coûte cher, les arrivées "spontanées" d'immigrés, appelées plus tard "clandestines", trouvent la faveur des employeurs. Ces derniers se dispensent ainsi, au détriment des immigrés, de respecter les droits salariaux précisés clairement par exemple dans la convention de 1947, conclue entre le gouvernement français et le gouvernement italien (cf. p. 12). Autre technique réductrice: celle définie par les services publics pour diminuer le montant des allocations familiales. Le déroulement des faits est exemplaire. L'entreprise Renault cherche, pour ses usines de Flins, à engager des Marocains: promesses sont faites de payer le voyage, de fournir un logement et d'accorder les avantages sociaux aux travailleurs immigrés à l'égal des travailleurs français. Les engagements sont clairs, la référence également: c'est celle du Code du travail, le "droit commun" dirait le rapport Cuq. Mais, dès que les services publics s'aperçoivent
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que les familles étrangères sont plus prolifiques que les familles françaises et que parfois la polygamie augmente le nombre des enfants, c'est l'affolement, suivi d'une parade juridique dans le droitfil de la colonisation. Désormais l'alignement se fera à partir du droit des pays d'origine, ce qui dans la plupart des cas réduit à peu de chose les dites allocations. Après ces décisions, s'ensuivent de vives échauffourées animées par des travailleurs immigrés, confinant à l'émeute, notamment à Mantes-la-Jolie, pour aboùtir à des conventions dites d'accords bilatéraux entre le pays d'accueil et les pays d'origine. Par ces conventions, l'État français ne délivre aux familles immigrées, pour un nombre d'enfants limité à quatre par famille, qu'une partie de leurs droits, le reste de ces droits devant être versé au FAS7 et théoriquement revenir aux immigrés en termes de logements, de conditions de vie, de développement culturel. Est alors lancé le fameux principe très égalitaire, façon rapport Cuq, du «à chacun ses droits selon sa nationalité ». Au nom de ce principe, les accords bilatéraux s'accompagnent de restrictions inadmissibles et multiples: allocations familiales limitées à qU,atreenfants, taux de versement inégalitaire selon les origines, non-versement d'indemnités journalières pour l'immigré parti en convalescence dans son pays, âge limite des enfants bénéficiaires à l'étranger généralement inférieur à l'âge limite des enfants bénéficiaires en PranceR.La discrimination juridique joue à plein alors que les impôts et les cotisations salariales diverses sont les mêmes pour tous les travailleurs. L'immigration "spontanée" reste un des axes privilégiés de cette stratégie que validera Pompidou quelques années plus tard. Il en résulte un afflux massif d'immigrés précarisés par l'irrégu-

7. FAS: Fonds d'action sociale pour les travailleurs musulmans en métropole et pour leurs familles. Créé le 29 décembre 1958; le FAS "reçoif', le 24 avril
1964, cccompétence pour l'ensemble des travail/eurs étrangers venant en France à titre permanent ». Le 14 septembre 1966, un décret étend les com-

pétences du FAS aux travailleurs étrangers venant occuper un emploi en France à titre temporaire. Le FAS devient le Fonds d'action sociale pour les travailleurs migrants. Ilaura une action prépondérante dans les orientations
politiques assignées
cières 8. plus ou moins Cf. grille du montant

aux gestionnaires
appropriées. des allocations

de foyers moyennant des aides finandes travailleurs interministérielles, immigrés selon le et développement Éd. La Docu-

familiales

lieu de résidence
économique mentation française,

des enfants. Anicet Le Pars. Immigration
prioritaires 1977,

et social. Études

p. 259.

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Le /ivre blÇ1nc des travailleurs immigrés

des

foyers

larité de leur introduction en France, qui les rend étroitement dépendants de leur employeur-rabatteur. 1950-1974 : le grand racolage L'alternativese réalisepar l'anivée massive de nouveaux travailleurs immigrés venant notamment du Portugal et d'Afrique du Nord. L'insurrection algérienne va accélérer ce processus. L'immigration massive de pieds-noirs et d'Algériens dénommés dans la langue officielle de l'époque « citoyens français musulmans d'Afrique du Nord et protégésfrançais originaires de ce même pays» alimentera jusqu'à nos jours un fort contentieux émotionnel. 3. Des deux côtés: structurel l'immigration "spontanée" comme phénomène

Priorité à l'ilnmigration

Jusqu'en 1960, l'immigration, via l'ONI, est surtout initiée par les entreprises car il leur est indispensable de remplir les vides créés par la guerre, puis par les ponctions incessantes de l'armée pour les guerres coloniales d'Algérie et d'Indochine. De 1960 à 1966, les demandes s'accroissent tellement que l' aNI ne peut y faire face. Aussi les entreprises envoient-elles leurs recruteurs sur place, dans les ex-colonies, ou favorisent les filières d'embauche directes que constituent les travailleurs étrangers eux-mêmes. Sally N'Dongo évoque par le détailles procédés de corruption, de magouilles, de tarifs exorbitants affichés par des responsables sénégalais et français des ports d'embarquement et de débarquement9. Représentant officiel du gouvernement, M. Jeannenay déclare que: « l'immigration clandestine elle-même n'est pas inutile car si
l'on s'en tenait à l'application stricte des règlements et accords internationaux, nous manquerions peut-être de main-d'œuvrelO ».

Le bénéfice est pour l'entreprise; le prix à payer est à la charge de l'immigré entré clandestinement. L'entreprise lui fait la faveur de

9. Cf. Sally N'Dongo, Livre des travailleurs africains en France, Éd. Maspero, 1978. 10. Cf. la revue Droit et Liberté, n° 271, Éd. du MRA~ (MRAP : Mouvement contre le racisme et pour l'amitié des peuples. Fondé en 1949).

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Parcours

d'immigration

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l' accepter sans autre obligation à son égard que le respect des clauses strictement salariales et donc sans dédommagement des frais de voyage et l'obligation de lui assurer un logement. Le boom migratoire
Les causes du boom migratoire sont évidentes: démographie française en baisse, lendemains de l'indépendance algérienne, besoins nouveaux créés par le retour de un million de Français d'Algérie, (lesquels, en règle générale, ne se fixent pas dans les "boulots d'immigrés"), élévation de l'âge de la scolarité, exigences du marché du travail auxquelles les Français rechignent, vogue et accroissement des produits de consommation (automobiles, équipement ménager...), ouverture des immenses chantiers de villes nouvelles, enfin une concurrence internationale qui ne cesse d'obliger à des surenchères productivistes. L'.immigration devient alors un phénomène structurel. Selon des statistiques du ministère du Travail, entre 1967 et 1973, l'augmentation du pourcentage des étrangers par secteur d'activités est la suivante: - bâtiment-travaux publics, de 23,5 % à 29,4 % ;

- mines (extraction) et sidérurgie, de 26,6 % à 34,9 % ; - automobile, de 9 % à 24,4 %, etc.
Chaque année, les flux oscillent entre 200 000 et 300 000 nouveaux arrivants. En 1961, l'immigration d'es travailleurs permanents est estimée à 79 800 ; elle passe en 1964 à 186 300 ; en 1967 elle atteint 946 600 et en 1973, 1 407 900. L'immigration algérienne connaît son maximum en 1962-1963 ;essentiellement masculine, elle est surtout composée de ruraux. Après le tassement migratoire des années 1967-1968, on assiste à une remontée vers 1970 ; elle cesse officiellement en 1973 avec la décision algérienne de suspendre l'émigration~ L'immigration marocaine suit le rythme de croissance algérien avec un léger décalage ; son pic se situe en 1973 ; au départ, en 1960, elle est composée de 66 % de ruraux, ensuite, en 1970, de 37 % seulement. L'Afrique tarde à apparaître dans les statistiques officielles; ses chiffres sont intégrés dans la catégorie "autres" jusqu'en 19631964. En fait, depuis 1960, elle croît et s'accélère, encouragée par le gOllvemement français qui s'attend au retour massi f des Algériens vers leur pays devenu indépendant. En nous référant aux éléments
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Le livre blanc des travailleurs immigrés

des foyers

fournis par M. Tribalat dans son étude De l'immigration à l'assimilation!., les Africains sont 2 000 en 1964,9000 en 1965-1969, 43 000 en 1974 pour atteindre 178 000 en 1980-1984. Leur venue sur le marché du travail est d'autant plus remarquée que, dans les années 60, le nombre des travailleurs africains était minime; la visibilité de ce phénomène est amplifiée par le fait que cette population se concentre en quelques secteurs d'lle-de-France et dans quelques grandes villes portuaires. De plus, dans les années 1962-1965, ils ont rejoint leurs compatriotes et se trouvent entassés dans des taudis, des caves, des hangars de Paris, Clichy, Saint-Denis ou Montreuil.2... D'après les chiffres officiels, 40 % des immigrés d'Afrique viennent de la vallée du fleuve Sénégal et 35 % d'entre eux n'ont jamais fréquenté l'école. Ils appartiennent le plus souvent à des réseaux migratoires fondés sur des structures villageoises; les ruraux (80 %) déjà installés, surtout en foyers, favorisent l' entrée d'autres rurau x de leurs villages. En 1970, selon M. Fontanet, ministre de l'Emploi, les immigrés représentent, à eux seuls, 20 % du monde ouvrier du secteur industriel; il faudrait y ajouter ceux du monde rural (saisonniers et autres).

Les ex-colonies soutiennent l'émigration de leurs nationaux
En 1969, 80 % des entrées s'effectuent hors contrôle de l'ONII3. La majorité immigrés originaires des ex-colonies de cette époque sont le plus souvent analphabètes, non qualifiés, issus de zones agricoles très traditionnelles; ils viennent à l'appel de leurs parents ou de leur com-

11. M. Tribalat, De l'immigration à l'assimilation. Enquête sur les populations d'origine étrangère, Éd. La Découverte/lNED, 1996. 12. Les chapitres suivants de ce livre retracent quelques conditions invraisemblables d'accueil et de logement pour les primo-immigrants. Autres témoignages: Paulette et Pierre Calame, Les Travail/eurs étrangers en France, Éd. ouvrières! Économie et Humanisme, 1972, pp. 95-112 ; Sally N'Dango, Exil, connais pas /, Éd. du Cerf, 1976 ; du même auteur: Voyage forcé, Ed. Maspero, 1975 ; Daniel Karlin et Tony Lainé, La Mal Vie, Éd. sociales, 1978. On peut également se référer à l'interview de Doukouré Brahima, travailleur immigré du foyer Nouvelle France, in : COPAf: La longue lutte du foyer de la Nouvel/e-France à Montreuil, 1997, édition ronéotée, et à quelques chapitres de R Bourdieu, La Misère du
monde, Éd. du Seuil, 1993, comme la contribution de A. Sayad, pp. 823-825. en France dont leur situation

13. Statistiques

de l'ONI : en 1970, 174243 immigrés sont entrés
408 ont régularisé clandestins).

64 835 arrivés par la voie officielle. 109 après coup (soit 61,72 % acceptés comme

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Parcours

d'immigration

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munauté et envisagent de ne rester que quelques années. La France les accueille tout aussi "spontanément" ; tous ceux qui ont des bras sont les bienvenus! Comme le fait remarquer Gilles Verbunt, dès l' annonce de la crise, on ne parlera plus d'imnùgration "spontanée" mais bien d'immigration "sauvage" et aujourd'hui d'immigration "clandestine". Autant de nuances linguistiques qui traduisent bien l'évolution de la perception du fait migratoire en France14. Pendant ces années, les responsables des pays d'émigration d'Afrique du Nord et d'Afrique noire encouragent ou soutiennent ces mouvements migratoires car ils les jugent nécessaires économiquement et démographiquement. Dans un séminaire algérien sur l'immigration, il est dit que« les avantages économiques et démographiques l'emportent de loin sur les inconvénients de même

nature 15». En 1966, 1,5 milliard de francs sont transférés en Algérie par les immigrés travaillant et).France. Les travailleurs envoient chez eux de 20 à 50 % de leurs salaires; des régions entières dépendent d'eux, des petites exploitations rurales tout à fait marginales subsistent grâce au complément apporté par leur argent. La décennie des lendemains d'indépendance est économiquement désastreuse pour ces pays, en raison du redéploiement économique des nations riches et des erreurs des nouveaux gouvernements. La dérégulation économique Nord-Sud ne fait ensuite que s'accentuer. La part de l'Afrique, qui jusqu'en 196016représente 10 % des échanges économiques mondiaux, tombe progressivement à moins de 1 %. La baisse du prix des matières premières et des produits agricoles en est la cause déterminante. Dans cette même période, la pluviométrie du Sahel ne cesse de diminuer, provoquant des sécheresses encore limitées mais suffisamment destructrices pour pousser hors de chez eux un nombre croissant de courageux prêts à affronter l'exil et à répondre à l'appel d'offre du patronat français afin de sauver les leursl7.

14. Cf. F. ~riot et G. Verbunt, Immigrés dans la crise,

Éd. ouvrières,

1981,

p. 126.

15. Cf. Séminaire national sur l'immigration (Alger,1966), cité in : G. Viratelle, L'Algérie algérienne, Ed. Ouvrières/Economie et Humanisme, 1973, p. 226. 16. Cf. L'Immigration en France des ressortissants d'Afrique noire, rapport de Jacques Sarrou pour le groupe de travail interministériel, Éd. du Secrétariat général à l'intégration, juin 1992, p. 16. 17. Interview de-France. de Ladji, travailleur Voir annexe II. immigré mauritanien vivant dans un foyer d'Ue-

Migrations

et Changements

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Le livre blanc des travailleurs immigrés

des foyers

D'autant que l'aide internationale qui se concrétise alors par la distribution de nourriture a des effets pervers sur la production vivrière locale, peu capable de concurrencer ce type de "généro-

sité" IX.

« Autrefois c'est possible d'agrandir les bêtes et les champs; aujourd' hui c'est uniquement pour vivre parce qu'il y a la sécheresse.. . Même en cultivant ce n'est pas possible... On doit tout payer. Avant on ne payait pas le lait, aujourd'hui ilfaut payer le lait. Si je dis que" chacun se débrouille" c'est risqué, c'est honteux pour moi. Au village, chez les Soninkés, on cultive tout: mil, maïs, soja, sorgho, haricots et après c'est les Maures qui viennent acheter. Maintenant il n 'y a plus rien. Il n 'y a plus rien à cultivel: Ce qui nous fatigue c'est d'être ici pour unefamille mais aussi pour la famille de mon oncle maternel, de mon cousin, de mon frère. Mon aide à lafamille c'est tout ça sur notre dos,. c'est une vie obligée, insupportable, obligé de supporterl9 ». La France que ces immigrés pensent rejoindre est une France de rêves, qu'ils ont appris à bâtir à partir des propos et des cadeaux de leurs parents revenus de là-bas, de leurs livres de classe et d'émissions de radio en attendant le relais de la télévision; une France des mandats et des beaux costumes; ou tout simplement celle du train de vie des coopérants français qu'ils côtoyaient. Une fois sur place, ils réalisent l'illusion du mythe "Franceabondance" et le sens à donner à la bienvenue.

4. Histoires de vie
Dans ce livre, en annexe, nous renvoyons, le lecteur à plusieurs monographies d'immigrés qui relatent leurs trajectoires de là-bas à ici. Ci-dessous, un extrait de l'interview de Ladji, cité en annexe, travailleur immigré, résident de foyer, membre du COPAF. Nous y retrouvons un parcours, un visage, un rêve, une promesse parmi tant d'autres.

18. Description des effets de cette sécheresse sur les populations du Sénégal:
cf.chapitre « Le gouvernement sénégalais devant la sécheresse» les commentaires de l'auteur et de nombreuses coupures d'époque extraites du journal national Le Soleil, in : Sally N'Dongo, Voyage forcé, op. cit., pp. 106-130. 19. Interview d'un travailleur immigré malien, 1990, in : M. Fiévet, Africains noirs en foyers. Leur expérience et leurs attentes, étude-recherche AFTAM, 1991.
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ClEMI L'Harmattan -

Parcours d'immigration

2/

COPAF: Quand es-tu venu en France? Comment cela s'est-il décidé? Ladj i : C'est mon oncle qui en fait a décidé, le frère de mon père. C'est lui le premier de la famille à être venu en France. Il a écrit à mon père à la fin de l'année 1962 pour dire que je vienne en France, car moi j'étais l'aîné des garçons. Ma mère n'était pas d'accord mais en fin de cOffiRte toute la famille a été d'accord. Toute la famille c'est des cultivateurs. A la fin des années 50 et en 1960 il Y a eu une petite sécheresse en Mauritanie, dans la région du Guidimakha. La pluie était insuffisante et le village a dû déplacer les champs quelques kilomètres plus loin mais malgré ça, on n'a pas récolté assez. Alors quelques-uns sOQtpartis travailler à Rosso, à la frontière de la Mauritanie et du SénégaL A l'époque il y avait les Français et, avec l'irrigation, ils cultivaient le riz et tout ça. Les gens cultivaient bien là-bas. Il est donc parti là-bas; il Yest resté un an. Il est alors parti à Dakar et puis voilà, il a eu l'idée de venir en France. Il habitait dans un hôtel arabe, rue de Flandre. Moi, quand je suis arrivé, je l'ai trouvé là et on a partagé une chambre. Il y avait déjà cinq personnes du village, cinq anciens dans cet hôtel: mon oncle, un autre arrivé en 1959 et deux autres anivés vers 1960 ; le premier c'était un navigateur, il avait été embauché sur un bateau. Quand il a quitté le bateau, il a travaillé dans les usines. Celui-là, il est arrivé il y a très longtemps,je ne sais pas quand,j' étais tout petit. En fait c'était lui le premier; après il y a eu ceux de 1959-1960, et nous les jeunes on a suivi après, dans les années 1962-1963. Par exemple, moi je suis venu en groupe avec deux autres, on est venu en bateau jusqu'à Bordeaux et après on a pris le train jusqu'à Paris. On était environ quinze jeunes à venir dans ces années-là et on a tous habité au même endroit. On était tous du même village, on savait qu'à la rue de Flandre il y avait les gens du vi1lage~ on n'allait pas chercher un endroit où on ne connaissait personne. A l'époque c'était pas cher: 3 F - on disait 300 F - la nuit en moyenne. Et nous, à l' hôtel, on payait 2 F la nuit. On comptait par nuit. Les plus anciens étaient deux par chambre et nous, les jeunes, on était trois. CO PAF: Savais-tu parler français? Ladji : Oui, quand même j'ai été à l'école au pays, je savais lire et écrire. Quand j'ai commencé à travailler j'ai payé des cours à l'Alliance française pour m'améliorer; je me suis amélioré mais je savais déj à. CO PAF: Qu'est-ce qui t'a frappé premières impressions? en arrivant? Quelles ont été tes

Ladji: À l'époque j'étais très jeune, j'avais juste un peu plus de dix-sept ans. Quand j'allais au travail, je ne pensais qu'à ma famille. En travaillant je pouvais même pleurer. Je me sentais très éloigné. Je ne connaissais personne. Mais Je n'ai pas commencé à travailler tout de suite car j'étais trop jeune. Une autre chose aussi; quand je suis arrivé, la guerre d' ~lgérje était terminée, mais la tension demeurait. J'ai senti la tension. A cette époque les Algériens étaient très mal vus par rapport aux Africains noirs. Quand on cherchait une embauche, les Algériens, on les renvoyait de suite, on n'embauchait que les Africains noirs. Par exemple, chez Renault ou chez Citroën, si un Africain va là-bas, il te demande juste un billet de bateau. Tu viens d'arriver, donc tu es bon pour travailler. Un Algérien, même s'il a un certificat de travail, on ne le prend pas, on le renvoie sans lui dire le motif.
Migrationset Changements

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Le /ivre blanc des travailleurs immigrés

des foyers

Mais les Africains noirs, les Marocains, les Tunisiens, on les embauche sans problème. CO PAF: Quel a été ton premier travail ? Lad j i : J'ai fait d'abord manœuvre dans une petite boîte pendant trois mois. Après, j'ai fait un stage de soudure de trois mois et j'ai été embauché directement à la SNECMA de Gennevilliers. Je touqhais 600 F par mois alors que beaucoup de collègues touchaient 400 F. A Renault, Panhard, Citroën ou dans les boîtes d'armement, c'était entre 400 et 500 F. Je trouvais la France difficile et ça a duré au moins pendant deux ans. Je me réveillais à cinq heures du matin et je revenais à huit heures du soir\,Après deux ans, j'ai commencé à m' habituer~ je commençais à sortir. A cette époque, les gens étaient très faciles. A partir de 1965-1966, on allait beaucoup au cinéma, on allait aussi au bal, à la Fête du 14juillet, place de la Concorde. On dansait jusqu'à l'aube et le lendemain on allait au défilé. C'est grâce à ça que j'.fli commencé à oublier un petit peu le pays. Puis j'ai quitté la SNECMA. A cette époque j'étais jeune, on quittait facilement pour chercher ailleurs. Mon chef ne voulaIt pas, il m'a dit qu'il ne me donnerait mon compte que dans quinze jours, slj'avais trouvé un nouveau travail, sinon il me reprendrait. Le même jour je suis passé devant l'usine Chausson, à Genevilhers, et on m'a embauché. C'était en 1967. Je faisais des soudures à l'arc. C' étai t pas mieux payé qu'à la SNECMA et c' étai t plus dur. Pourquoi je suis parti? Je ne sais pas, je n'ai pas réfléchi. A Chausson les cadences étaient plus dures. J'ai adhéré au syndicat CGT. Ils m'ont proposé,j' ai pris la carte. Quand il y avait un problème entre toi et les chefs, ils s'occupaient de ça, ils intervenaient. Je ne suis resté que un an.

Après je suis allé dans une petite boîte métallurgique à Paris Il

e, où on

ne

faIsait que le traitement des métaux: dorure, argenture. C'était dangereux; il y avait tous les acides sulfurique, nitrique. Je n'ai fait que du travail dangereux en France. Je suis resté douze ans dans cette usine. J'ai vu 68 là-bas. [...] CO PAF: Et ton premier retour au pays? Quand a-t-il eu lieu? Comment as-tu réagi? Ladji : Je suis resté neuf ans en France sans retourner au pays. Je suis retourné en 1972 seulement. J'ai été très content de revoir ma famille, surtout ma mère. Mais j'étais un petit peu perdu. J'ai vu la différence entre ici et le pays. J'ai trouvé un enfant que j'avais quitté alors qu'il avait un an et qui avait beaucoup grandi. J'ai vu mon petit frère, Je dernIer, je ne l'ai pas reconnu... J'étais un petit peu perdu. Quand je suis rentr~ dans la maison, tout le ftlonde a pleuré, moi, mes frères, même mon père. Après je me suis marié. A l'époque on pensait seulement à nourrir la famille, acheter les cadeaylS pour la famille et pour le mariage. On récoltait pas beâuCbup~la sécheresse continuait mais on n'avait que deux choses dans la tête: faire des cadeaux à la famille et chercher le cadeau de mariage. J'ai fait ça. Je suis resté un an environ. Il y avait J?eut-être une quarantaine d'émigrés en France du village, à cette époque, Je ne sais exactement, mais ce n'était pas la majorité des familles qui avait des émigrés en France. La majorité des familles à avoir des émigrés en France, ça ne viendra que vers 79-80.

CIEMIL'Harmattan

Chapitre II ORIGINES ET ORGANISATION DES FOYERS
On ne peut traiter de la question desfoyers de travailleur,s inlmigrés sans retracer la politique du logement voulue et initiée pour euxpar l'Etatfrançais

1. L'aprèsmguerre bas niveau

: le logement populaire à son plus

Les tumeurs de la ville
Très rapidement, gouvernants et possédants s'éloignent des idéaux généreux issus de la Résistance qui donnèrent les premières grandes lois sociales d'après-guerre. Équipements lourds, infrastructures, potentiel énergétique, industries de base, telles sont les priorités affichées dans le premier plan du nouveau commissariat dirigé par J. Monnet. L'économique prime. Les grands monopoles se mettent en place. Le chantier France, financé par le plan Marshall, tourne à plein rendelnent. Le PNB croît de 5 % par an, alors qu'aux USA il n'augmente que de 3,2 %. Un optimisme quasi frénétique est au rendez-vous; tout semble possible... sauf d'éviter ou d'enrayer quelques grandes dérives qui vont devenir des maux endémiques: inégalité croissante des richesses, urbanisation galopante et anarchique frisant la démesure, pénurie de logements, absence de toute structure d'accueil pour les travailleurs venus des campagnes et à plus forte raison originaires des "colonies", accroissement du travail féminin déqualifié... En termes de logement, les habitants peu fortunés des zones sinistrées par la guerre - 500 ooa logements ont été détruits et 500 000 autres endommagés - ne trouvent trop souvent que taudis, bidonvilles ou, au mieux, des ensembles locatifs construits à la hâte et que les propriétaires veulent rentabiliser au plus vite. Lorsque la cité s'organise autour d'un vivier d'emplois, mines de charbon et filatures dans le Nord et l'Est, usines Michelin à ClermontFerrand, Schneider au Creusot, de Wendel à Longwy, les familles ouvrières se trouvent logées sur des terrains et dans des logements d'usines qui ne leur laissent pas grande liberté d' opinion ou de mouvement; pour elles, s'opposer au patron c'est
Migrations et Changements

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Le /ivre blanc des travailleurs immigrés

des foyers

perdre et son toit et son emploi. Dans des villes du textile comme Roubaix, Wattrelos, Tourcoing etc., l'habitat des pauvres gens est un ensemble de maisons basses, sans confort, accolées en un entrelacs de courées lugubres. Dans les métropoles, en Île-deFrance, à Marseille, à Lyon, prolifèrent les hôtels meublés. En 1950 à Montreuil, une enquête estime à 4000 le nombre de familles qui n'ont qu'une seule pièce pour vivre; ces pièces n'ont ni eau, ni gaz, ni sanitaires... En région parisienne, 400000 personnes sont officiellement recensées en hôtels meublés. Le surpeuplement touche la moitié de la population. La crise du logement est telle que le gouvernement décide en 1947 la construction de 100000 habitations provisoires, ainsi que l'aménagement hâtif de logements de fortune dans des casernes et des usines désaffectées; trois lois sont votées à cet effet. La construction neuve va connaître un développement jusqu'alors inégalé, passant de 70 000 logements neufs en 1950 à 412 000 en 1965. Mais les défavorisés n'en profitent pas, .obligés qu'ils sont « d'habiter l'ancien et le vétuste, souvent à la limite de l'insalubrité, et certains vivent carrément à la ruel ». Comme le fait remarquer A. Sauvy, cette législation est conçue par morceaux, sans plan d'ensemble; elle est détournée au profit des classes moyennes ou aisées, au détriment du prolétariat proprement dit et cela, tant pour les logements anciens que pour les logements neufs2. Logements de "dèche'~,foyers--taudis pour les immigrés Si, dans les années d'après-guerre, le logement social de nombreux Français est considéré comme un problème insoluble, a fortiori celui des immigrés "isolés et célibataires" l'est plus encore. De fait, les premiers arrivants, maghrébins et africains, ne connaissent de prime abord que des logements de misère: vieux appartements de centre-ville, hôtels meublés en instance de démolition, baraques de chantier, caves, bidonvilles de Nanterre,

1. Cf. Q. Wadon, Logement,
2.

le droit des exclus, Éd. de l'atelier, 1992, p. 43. Cf. aussi: documents d'archives de logements d'époque, notamment pour les immigrés, Mémoires d'immigrés, film documentaire de YaminaBenguigui, 1997. Cf. Histoire du mouvement ouvrier,Éd.ouvrières, 1982, tome III,p. 74.

CIEMI-L'Harmattan

Origines et organisation des foyers

25

de Stains, des Francs-Moisins, de Colombes, de Genevilliers... C'est ce que rappelle Mustapha:
« On est descendu à la gare de Lyon. On est sorti. Là, je ne connaissais personne. Mais en sortantj 'ai trouvé un Arabe. Je ne sais pas si c'est un Algérien ou un Marocain. Je me débrouillais un petit peu enfrançais, pas beaucoup, mais je parlais là-bas avec les gens enfrançais. Alors je .lui ai parlé. Il m'a dit qu'il y avait un hôtel à côté de la gare de Lyon, passage... je ne sais plus le nom. C'était un passage en dessous de la gare. Je suis allé voir H là-bas. Le patron de l'hôtel m'a dit: Écoute, il n 'y a plus de chambres mais je vais vous mettre à la cave". Voilà ma première chance! J'avais un peu d'argent, j'avais apporté 800 F et quelque de l'époque. J'étais capable de vivre quelques jours avec. Le patron était très gentil,. il m'a descendu dans la cave. Je me rappelle pas combien de personnes il y avait avec moi; mais la nuit il y avait des rats qui passaient sur nos têtes. Je suis resté comme ça quelque temps. Le patron du café ne me comptait pas les repas. Je voulais payer mais lui ne voulait pas toucher l'argent jusqu'au jour où je trouverais du travaiP ». Les témoignages similaires sont nombreux: « Rue Pernety, au n° 25. Un hôtel délabré. Des murs qui suintent l' humidité. Plafonds prêts à s'effondrer. Escalier de bois moisi, croulant. Les gars sont entassés quarante pàr pièce. Lits superposés occupés par roulements, quand ce n'est pas deux travailleurs installés tête-bêche... Passage d'Épargne: deux caves. Pas de lumière électrique. On descend à la lueur d'une lampe à alcool. Aucune aération. La cuisine aussi est souterraine. Manque d'air et odeur fétide. Le sol en terre battue est spongieux, graisseux. Les chaussures collent. La chasse aux rats est une activité de tout instant4 ». Lors de son enquête de 1954, le sociologue Henri Coing décrit la situation du logement, cité Jeanne-d'Arc et cité Doré, en bordure de la rue Nationale, dans le 13e arrondissement de Paris: «Les Nord-Africains sont visiblement les plus défavorisés. 740 y vivent en hôtels. 99 % d'entre eux se situent en deçà du premier

3.

Mustapha

interviewé par COPAF: mai 1997. Cf., en annexe

l, l'intégralité de l'interview.

4.

Cf. Sally N'Dongo, Exil, connais pas f, op. cit., p.48.

Migrationset Changements

26

Le livre blanc des travailleurs immigrés

des foyers

seuil (14 m2 de superficie par personne), 86 en deçà du second (12 m2 par personne). Encore avons-nous omis 28 d'entre eux logeant dans une cave-dortoir où les lits sont si rapprochés, l'espace si étroit, que les habitants entrent certainement dans la première classe de l'indice» [entre 2,7 et 5 m2 par personne]. Il ajoute: uDans trente de ces hôtels se trouvent réunies les conditions de vie les plus défavorables: presque jamais d'eau, parfois le gaz dans les chambres, un ~-C. pour tout un étage ou pour tout l'hôtel. Le surpeuplement est un phénomène d'autant plus remarquable que 55 % des ménages sont formés de célibataires ou de personnes seules. Les pièces sont minuscules, le mobilier dans un piètre état"5 ».

On pourrait multiplier les comptes rendus et les descriptions. L'écrivain Claire Etcherelli, dans Élise ou la vraie vie, résume les carences du logement de ces travailleurs immigrés: « Tant de journaux, de témoins, de récits ont décrit depuis ces lieux oÙ, parqués, agglutinés, survivaient des centaines d'êtres; le faire, ce serait dire et répéter les mêmes mots, accumuler les mêmes adjectifs, tourner en rond autour des mêmes verbes: entassement misérable, souffrance physique, maladie, pauvreté, froid, pluie, vent qui secoue les planches, flaques qui se coulent sous la porte, peur de la police, obscurité, parcage inhumain, douleur, douleur partout. Un seul mot était inconnu ici: "désespoir". Tous disaient "un jou!:.. " et aucun ne douta if ».

2. Le logement:

priorité nationale?

Pour les «déplacés» de l'intérieur
Initiatives caritatives Cette pénurie de logements disloque les familles les plus précaires, parfois elle tue... C'est au soir d'un drame de ce type qu'en 1954, une onde de choc inattendue va traverser le climat euphorique de la productivité et du progrès. Hiver 1954, un homme -l'abbé Pierre - donne de la voix: «Mes amis, au secours! Cette nuit, un enfant est mort defroid!» Des millions de Français se sentent soudainement interpellés, voire mobilisés, à tel point que le mi-

5. 6.

Cf. H. Coing, Rénovation urbaine et changement Cf. C. Etcherelli,

social, Éd. Ouvrières, 1976, pp. 31 et 36. et Folio, 1975, pp. 213-214.

Elise ou la vraie vie, Éd. Denoël

CIEMI - L'Harmattan

Origines

et organisation

des foyers

27

nistre du Logement, qui venait le mois précédent d'inscrire à son budget la somme de un milliard, fait voter d'urgence le déblocage immédiat de dix autres milliards pour le logement social! Mais c'est seulement six ans plus tard que le logement va devenir une "priorité nationale" inscrite en termes d'investissements et de structures dans le IVe Plan. À croire que les mal-logés ont vraiment le temps d'attendre. Les amis de l'abbé Pierre fondent Emmaüs et construisent des cités d'urgence qui, très vite, se transforment en véritables ghettos marquant profondément ceux qui y seront relégués7. En attendant la formation d'une filiale de logements sociaux (HLM Emmaüs), les Castors bâtissent également de leurs mains. La même année, le père Wresinski fonde ATD (Aide à toute détresse) et rassemble à Noisy-le-Grand les familles les plus nécessiteuses dans des baraquements de fibrociment sans eau ni électricité. Une fois de plus, c'est l'impulsion du privé caritatif qui prend le pas, en attendant la relève de l'État. Les solutions apportées par l'associatif humanitaire, plus satisfaisantes en termes de méthodes que de produits, vont être reprises par l'État qui améliorera les produits au détriment des méthodes. De fait, six ans plus tard, le gouvernement instaure les zones à urbaniser en priorité (ZUP). C'est la naissance des grands ensembles, imposés de haut et de loin. En attendant leur implantation, les bidonvilles continuent de s'étendre; en 1966, on recense officiellement 119 bidonvilles majoritairement occupés par des immigrés; trois années plus tard, la revue Études - n° 117, année 1969 - rappelle que 400 000 personnes de nationalité étrangère vivent en hôtels, meublés et garnis. Les premiers foyers pour travailleurs immigrés de l'intérieur C'est dans ce contexte d'extrême pénurie du logement social populaire que s'organisent les premiers foyers de jeunes travailleurs "déplacés", et ce sur le modèle caritatif chrétien du foyer de Tours, réalisé par les Amitiés sociales en 1945. Ces foyers sont à l'usage des immigrés de l'intérieur: jeunes tra vai lIeurs venus des campagnes et dont l'isolement est jugé

7.

Cf. Q. Wodon,

Marketing

contre pauvreté,

Éd. ouvrières,

1993, p. 40-43.

Migrations

et Changements