//img.uscri.be/pth/6a80ba913327b912d426d4eb6c3ac6c13c696776
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,88 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le Livre de Lauzun

De
251 pages
Dans la lignée des prêtres combattants qui s'impliquent dans le champ du social, de nombreux curés interpellèrent l'établissement politique et la hiérarchie catholique par leurs actions de terrain, des années 1900 à la fin de la dernière guerre mondiale. Avec ténacité et constance, Pierre-Joseph Granereau, ce petit curé de campagne, va consacrer sa vie à poursuivre une utopie : celle consistant à imaginer une école paysanne capable de redonner dignité à ses frères paysans. Voici un étonnant témoignage qui nous plonge au coeur d'une vie rurale qui est en train de basculer dans un nouvel univers.
Voir plus Voir moins

LE LIVRE DE LAUZUN

par l'abbé Granereau

Préface et notes biographiques de Patrick Guès

L'HARMATTAN

Première édition: Comité d'Action « École et Vie Rurale », 1968.

cgL'Harmattan 2007 S-7 rue de l'École Polytechnique; Paris Se www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo. fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03460-0 EAN:9782296034600

PRÉFACE L'INCLASSABLE ABBÉ GRANEREAU
Par Patrick GUÈS, mai 2007

Le 22 janvier 2007 disparaît l'abbé Pierret, symbole durant des décennies de l'engagement de l'Eglise auprès des plus démunis et des sans-logis. Le Pape des pauvres, par ses actes et grâce à la médiatisation de son discours, a projeté la doctrine sociale chrétienne de la fin du XIXe jusqu'au début du XXIe siècle. Dans la lignée des prêtres combattants qui s'impliquent dans le champ du social, il n'est pas le seul. De nombreux curés démocrates interpellèrent également l'établissement politique et la hiérarchie catholique par leurs actions de terrain, des années 1900 à la fin de la dernière guerre mondiale. Pierre-Joseph Granereau est l'un d'entre eux. Avec ténacité et constance, ce petit curé de campagne va consacrer toute sa vie à poursuivre une utopie: celle consistant à imaginer une école paysanne capable de redonner dignité à ses frères paysans. Âgé déjà plus de quatre-vingt ans, il rédige alors Le livre de Lauzun2 où il raconte son histoire, ses luttes, les évènements qu'il a vécus en s'appuyant sur les contenus d'un premier essai publié en 19393. Il sollicite en 1966 une préface à Jean de Broglie4, académicien. Le manuscrit est autorisé par l'évêque d'Agen le 14 octobre 1968. L'ouvrage est imprimé en mars 1969. Le Livre de Lauzun est-il une œuvre historique? Certainement pas mais il est un étonnant témoignage sur une «société paysanne (qui) est en fermentation »5. L'abbé nous plonge en effet au cœur d'une vie rurale qui est en
Abbé PIERRE: Henri Grouès est né le 5 août 1912 à Lyon. Après avoir été ordonné prêtre, il prend le nom de l'abbé Pierre dans la clandestinité durant la résistance en 1943. En 1949, il fonde les Compagnons d'Emmaüs. Il acquiert sa notoriété en 1954 par un vibrant appel à la générosité sur Radio Luxembourg. Il décède, à 94 ans, le 22 janvier 2007. 2 Le Livre de Lauzun, Edition Gerbet, Aurillac, 29 mars 1969, 260 p. 3 Pierre-Joseph GRANEREAU, Un essai d'éducation paysanne, collection Terre de France, Edition Jean-Renard, 1939. 4 Jean de BROGLIE: Né le 21 juin 1921, homme politique controversé, plusieurs fois ministres, assassinés le 24 décembre 1976. 5 Gabriel DÉSERT, Histoire de la France rurale, tome 3, page 460.
1

VIl

train de basculer dans un nouvel univers. Il peint une fresque passionnante d'une école de terrain qui tourne le dos, définitivement, à l'éducation classique des lycées napoléoniens. Il montre, par touches successives, d'une part, une société civile qui se prend progressivement en charge, et de l'autre, une société frileuse, repliée sur elle-même, hiérarchisée qui est condamnée. Modernité des principes éducatifs, vision humaniste, discours suranné de la foi, histoire des engagements des uns et des autres, anecdotes, difficultés, réussites... Le Livre de Lauzun est, tout à la fois, un récit personnel autobiographique, un roman non dénué d'humour et un texte qui fournit matière à réflexion. « Ce livre est l'histoire d'une idée, et l'histoire d'une vie »6. La formule est sobre mais résume parfaitement l'ouvrage. Que nous apprend-il? Quel enseignement peut-on tirer du travail de l'abbé? Quel est le sens de ce qui a été semé, par lui et par les pionniers qui se sont investis dans cette aventure? Pourquoi ont-ils pris le risque de bousculer les traditions, les corporatismes et les conservatismes? Pourquoi se sont-ils opposés aux idées reçues de l'époque avec autant d'entêtement et de fougue pour créer leur propre outil de développement? Telles sont les questions qu'il est possible de se poser à travers la lecture du Livre de Lauzun, questions qui nous renvoient, d'autre part, à des problématiques essentielles de l'époque présente en particulier celles de l'engagement et de la responsabilité. Telles sont les raisons qui nous ont poussés à envisager sa réédition. Tout a commencé en juin 1935, lorsque le jeune Yves Peyrat, après avoir obtenu son certificat d'études, alors âgé de douze ans, déclare à son père « papa, tu sais que je suis un fils aimant et soumis, mais retourner à
Castillonnes,

école, on n y fait pas de paysan », puis tout se confirme deux ans après, le 25 juillet 1937, durant un été sec et chaud comme en connaît dans le sud-ouest de la France, lorsque onze agriculteurs, pères de famille, et le curé du village (l'abbé Granereau) se retrouvent en assemblée générale constitutive à Lauzun, chef-lieu de canton dans le Lot-et-Garonne, pour adopter les statuts de la Section régionale du syndicat central initiative rurale pour la culture du prunier d'Ente dit prunier d'Agen. Pendant cette réunion, ce petit groupe s'engage à se porter caution solidaire pour réaliser un emprunt qui permettra d'acheter un local, d'y faire quelques nécessaires réparations et d'y installer une école professionnelle pour leurs enfants. Ainsi apparaissait, tout simplement, à première vue semble-t-il, voilà soixante-dix ans, la première Maison familiale rurale7. Or, cette naissance n'est
6 Jean de BROGLIE, première phrase de la préface du Livre de Lauzun. 7 Maison familiale rurale: Le mouvement des Maisons familiales rurales (MFR) s'est développé à partir de 1937 grâce à l'initiative d'une poignée d'agriculteurs et de l'abbé Granereau. Il comprend aujourd'hui 450 établissements de formation en France qui scolarisent 70 000 élèves, apprentis ou stagiaires de la formation continue. Il existe également des Maisons familiales dans une quarantaine de pays à travers le monde.

c'est fini, je n y retournerai pas. Je veux être paysan. Dans cette

vIn

pas spontanée. Elle n'est pas due au hasard, encore moins à la providence. Elle est le fruit d'un long cheminement des idées qui ont baigné le début du XXe siècle. Les travaux historiques de Daniel Chartier8 qui s'appuient sur un corpus d'archives particulièrement remarquables, Naissance d'une pédagogie de l'alternance9 et A l'aube des formations par alternancel0, nous fournissent des clefs indispensables pour comprendre la genèse des Maisons familiales. Daniel Chartier remonte le temps jusque dans les années 1899 où Marc Sangnierl1 crée le mouvement du Sillon dont l'objectif «est de mettre au service de la démocratie française les forces sociales que nous trouvons dans le catholicisme» 12.Marc Sangnier fonde son action à partir de la doctrine sociale de l'Eglise conceptualisée dans l'encyclique du pape Léon XIII du 15 mai 1891. Chez les agriculteurs, des Sillons ruraux se développent rapidement. Puis, en 1910, Rome exige leur disparition. D'anciens sillonnistes qui veulent poursuivre cette œuvre, portent ensuite, à partir de 1914, le projet du Secrétariat central d'initiative rurale qui deviendra plus tard le Syndicat central d'initiative rurale (SCIR) 13. Cette organisation n'est pas un syndicat de masse mais plutôt un organe de réflexion et de pression qui influence les dirigeants et l'opinion publique. Ses principaux responsables, à des degrés divers, nourris par les concepts de progrès social, de solidarité, de respect des personnes, seront à l'origine de nombreuses Maisons familiales, pendant plus de dix ans, entre 1937 et 1950. Cette naissance est aussi la résultante des carences d'un système gouvernemental et administratif qui se désintéresse du milieu rural. «Il est certain que curés et instituteurs contribuent, chacun de leur côté, à priver l'agriculture de ses meilleurs éléments en envoyant les jeunes les plus intelligents, soit au séminaire, soit à l'école normale. » 14 A l'époque, l'enseignement agricole est quasiment inexistant. A la fin du cycle de l'enseignement primaire, des cours pratiques sont dispensés par une poignée d'instituteurs. Quelques écoles, plus ou moins prestigieuses, administrées par l'Etat ou par l'Eglise, touchent peu la masse des paysans.

8 Daniel CHARTIER: Ingénieur, docteur en sciences sociales du développement, premier directeur du centre national pédagogique des Maisons familiales rurales. 9 Daniel CHARTIER, Naissance d'une pédagogie de l'alternance, Paris, Mésonance, 1978, 189 p. 10 Daniel CHARTIER, A l'aube des formations par alternance, histoire d'une pédagogie associative dans le monde agricole et rural, Paris, L'Harmattan, 2004, 2èmeédition, 240 p. Il Marc SANGNIER: Né en 1873, il crée le Sillon en 1899, mouvement qui prône la démocratie sociale d'inspiration chrétienne. Il fonde en 1912 un parti « la jeune république ». Il est député de 1919 à 1924. Après la guerre, il est élu, à nouveau, député. Il décède en 1950. 12Marc SANGNIER, Le Sillon, esprit et méthode, Paris, au Sillon, 1906. 13SCIR : Le Syndicat central d'initiative rurale a été fondé par Henri Lhoste en 1914. Il deviendra officiel, sous cette appellation, le 10 novembre 1920 et aura une action importante dans le milieu rural jusqu'après la guerre de 1945. Il contribua, entre autres, à mettre en place les chambres d'agriculture et les Maisons familiales rurales. 14Gabriel DÉSERT, Histoire de la France rurale, tome 3, page 401.

IX

Cette création est, également, l'aboutissement d'une expérience conduite grandeur nature, à partir de 1935, à Sérignac-Péboudou, avec quatre adolescents, leurs parents et le vicaire de la commune, l'abbé Granereau. Que reste-t-il aujourd'hui de l'héritage de ce prêtre? Quels mérites peuton lui reconnaître? D'abord, sans nul doute, l'homme visionnaire qui a su proposer une école du bon sens, une école proche des personnes qui n'a rien à envier aux courants éducatifs actuels les plus progressistes: apprentissage à partir du réel, prise en compte des besoins des adolescents, rôles complémentaires des professeurs et des animateurs-éducateurs, responsabilité des élèves (<< confiance et non surveillance»), importance de la vie et du travail de groupe, approche globale de l'éducation... Sans le savoir, Pierre-Joseph Granereau a mis en pratique ce que les penseurs de l'Ecole nouvellels mûrissaient à peine en ce temps-là. Il a apporté de solides fondations, indéniablement, à la construction d'un mouvement éducatif qui s'est installé dans le paysage scolaire français. Partenaires aujourd'hui incontournables de l'enseignement agricole, les Maisons familiales rurales sont aussi reconnues plus globalement pour leur savoir-faire en matière de formation scolaire par alternance, d'apprentissage et de formation professionnelle continue. Elles sont enviées pour leur réactivité, leur liberté de parole et d'actions et leur présence au sein des territoires dont les racines remontent à l'entreprise de l'abbé et des trois agriculteurs de Sérignac. Durant dix années, l'histoire de ce curé et des Maisons familiales a été étroitement imbriquée. Il a accueilli les quatre premiers élèves et a organisé leur formation. Il a écrit et diffusé son expérience en la faisant connaître à d'autres. Il aurait pu très bien se contenter de parfaire son prototype à Lauzun comme cela arrive souvent en matière d'innovation éducative. Il s'est battu pour créer une fédération nationale qui a structuré le mouvement ainsi que pour mettre en place un embryon de centre pédagogique pour les formateurs. Il a enfin essayé d'expliquer la nécessité de partir de la réalité des enfants pour qu'ils réussissent leur scolarité. C'était déjà en soi une tâche immense! L'homme de conviction ensuite qui a toujours défendu les familles et les paysans et témoigné de son attachement à la foi chrétienne. Il a été d'une exceptionnelle fidélité à son idée malgré l'adversité. Il est dans la lignée des prêtres soldats. Il inscrit résolument son action dans la critique sociale. Comment changer l'ordre naturel des choses est la question qui traverse sans cesse son esprit et ses initiatives. N'a-t-il pas participé à revisiter la démocratie participative si à la mode ces temps-ci? N'a-t-il pas encore su mettre en pratique, avec l'aide du SCIR, la loi sur l'apprentissage de 1929 qui serait demeurée morte sans son projet? N'a-t-il pas, de façon pragmatique, inventé
15Ecole Nouvelle: L'éducation nouvelle est un courant pédagogique qui défend le principe d'une participation active des individus à leur propre formation. L'apprentissage, avant d'être une accumulation de connaissances, doit, avant tout, être un facteur de progrès global de la personne. Pour cela, il faut partir de ses centres d'intérêt et s'efforcer de susciter l'esprit d'observation, d'exploration et de coopération: c'est le principe des méthodes actives.

x

l'alternance scolaire? N'a-t-il pas compris, avant tout le monde, l'importance d'avoir des professeurs formés correctement et capables d'appréhender l'éducation en partant du réel et en tenant compte des besoins des adolescents? Ne s'est-il pas battu pour améliorer l'ensemble du système scolaire? Pourtant, l'abbé Granereau revient de loin. Son rôle n'a pas été mis en exergue par les Maisons familiales rurales qui ont voulu se défaire de son emprise exclusive. Durant les années 1950, ce mouvement avait besoin de se pérenniser car il avait de sérieuses difficultés à trouver un statut stable, dans un environnement légal et financier qui ne favorisait en rien son fonctionnement. Or, les activités du Comité pour l'école paysanne que l'abbé avait créé après avoir quitté le mouvement et les contacts de personnalités au plus haut niveau qu'il entreprenait en se présentant comme le fondateur ou parfois, même, comme un des responsables des Maisons familiales prêtaient forcément à confusion. A juste titre, les Maisons familiales rurales se démarquèrent de la voie dans laquelle il s'était engagé afin d'amorcer leur propre développement. André Duffaure16 rapporte, à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire des Maisons familiales:« Vous m'avez dit, père Granereau, il y a quelques années: «J'ai créé l'Ecole paysanne», et en boutade, vous rajoutiez: « Les parents en ont fait la Maison familiale». C'est vrai, et nous sommes restés, et nous restons fortement attachés à cette caractéristique essentielle de la responsabilité même des familles. »17 Le Syndicat central d'initiative rurale qui l'a porté à de hautes responsabilités lui fait les mêmes griefs. La hiérarchie ecclésiastique, elle aussi, s'est toujours méfiée de ce curé désobéissant et inclassable. L'intelligentsia ne l'a pas distingué. Il n'est pas reconnu comme un penseur. Certes, l'abbé a des défauts qui lui jouent régulièrement des tours. Ne faitil pas des budgets où dans la colonne recettes, il porte tout simplement le mot providence! Certes, l'abbé n'est pas un théoricien classique. Il ne publie pas des traités de philosophie. Ni sage, ni prudent, c'est un fonceur qui rêve de changer le monde. Comme tout novateur, il se fait des ennemis. Mais cet entêtement, cette passion, cet engagement, ce désintéressement forcent obligatoirement l'admiration. Il s'est senti investi d'une mission de portée nationale, salvatrice et quasiobsessionnelle: celle de redonner confiance à ses frères paysans. Dans quelques conversations, parlant de ses ambitions, il n'hésite pas à se comparer à Jeanne d'Arc, cette paysanne qui a sauvé la France. Voilà notre homme! Voilà son
16 André DUFF AURE: Ingénieur agronome formé à Purpan, entre à l'Union nationale des maisons familiales rurales (UNMFREO) en 1946 comme responsable pédagogique. En 1955, il publie, avec Jean Robert, professeur d'université, «Une méthode active d'apprentissage agricole: le cahier de l'exploitation familiale ». En 1956, il reçoit le Prix national de pédagogie pour ses travaux sur l'alternance. Il assurera la fonction de directeur de l'UNMFREO de 1957 à 1989. Membre, entre autres, du Conseil économique et social de 1984 à 1994. André Duffaure décédera le 22 septembre 1997. 17Témoignage d'André Duffaure à Pierre-Joseph Granereau en 1960 lors du 25e anniversaire de l'expérience de Lauzun, Le lien, 1960.

Xl

parcours18! Nul doute que là où il est, en l'instant présent, il essaye de convaincre encore ses interlocuteurs du bien-fondé de son œuvre. De son combat incessant, il reste les Maisons familiales rurales qui viennent de fêter leurs 70 ans. Elles ont le privilège de faire partie des rares structures, proches des idées de l'Ecole nouvelle, qui sont sorties du stade expérimental pour prendre durablement place à côté du système scolaire classique. Dans l'organisation française de l'éducation, plutôt hiérarchisée, étatique, ennemie des innovations (la prise en compte par l'institution académique de quelques classes conduites selon les méthodes de l'instituteur Freinet19 est la seule audace réelle de l'école officielle depuis cent ans, dans notre pays), le développement d'un mouvement éducatif porté par des groupements de base est totalement atypique. Cette longévité est-elle seulement due aux effets de leur pédagogie novatrice et à leur conception syncrétique de la formation? Leur approche éducative joue un grand rôle, certes, dans cette longévité. La pédagogie du réel et l'encadrement éducatif qu'elles proposent font office de soupape de sécurité dans un modèle scolaire dominant qui a du mal à se réformer mais qui perdure et s'essouffle. Comme l'écho favorable qu'elles reçoivent découle aussi, bien évidemment, des solides réponses qu'elles apportent à des besoins de proximité des jeunes et des familles. Mais cette longévité est due au fait que le mouvement a eu, et a toujours, des femmes et des hommes, des salariés, des adhérents de base, des responsables élus, qui deviennent progressivement des militants de la chose publique, des citoyens engagés dans l'action quotidienne auprès des jeunes et dans leur milieu de vie, représentatifs de ces petites communautés de terrain qui ne s'en laissent pas conter par l'ordre établi. Dans l'aventure commencée en 1935-1937, dans le Lot-et-Garonne, s'annoncent déjà, me semble-t-il, les mouvements actuels portés par la société civile qui veulent prendre leur destin en main, sans laisser à d'autres le soin de penser et d'agir à leur place. Dans le secteur de l'éducation, sous l'hégémonie historique de l'Eglise et de l'Etat, les protagonistes des Maisons familiales ont insufflé un vent de liberté. Dans les actes et les décisions prises par le premier curé-directeur, le premier président-agriculteur, le premier moniteur-professeur, les premiers parents et puis par tous les autres ensuite, se manifeste une solide ambition qui veut changer le cours des choses, sans
18 Voir les notes biographiques rédigées par l'auteur de cette préface annexées à la fin de l'ouvrage. 19Célestin FREINET: Il est né en 1896 dans les Alpes-Maritimes et mort en 1966. Très éprouvé par la guerre de 1914 d'où il reviendra blessé, il est nommé instituteur en 1920 puis prépare l'inspection, découvre Ferrière et d'autres pédagogues comme Montessori, Decroly, Cousinet. En 1923, il assiste au 2èmeCongrès de la Ligue Internationale de l'Education Nouvelle. Il est déçu par le fossé entre les discours et les possibilités réelles d'un instituteur. Il va donc s'attaquer seul aux problèmes qu'il rencontre et inventer un enseignement actif fondé sur l'observation. Il fait réaliser des enquêtes à ses élèves, crée une coopérative de vente des produits locaux, s'intéresse à la vie économique de sa région. Le savoir n'est plus dans la classe mais dans l'environnement. Le rôle premier de l'instituteur est de mettre les élèves en relation avec ce savoir issu de leur milieu.

XII

fanfare, avec pragmatisme et détermination, sans tout attendre des décisions qui viendraient d'ailleurs. Evidemment, ces hommes-là, comme l'abbé Granereau, ne sont pas cités dans les traités de pédagogie et leurs pratiques ne sont jamais enseignées à l'Université. Ils font, pourtant, partie de cette société invisible sans qui le monde ne serait pas ce qu'il est. A travers l'histoire et la vie de ces personnes et de celle de l'abbé, à travers leur passion (sa passion) pour la formation des jeunes, leur attachement à leur terroir (son attachement viscéral à sa terre natale), à travers les rencontres qui se font entre des porteurs de projets qu'il a été, les besoins ~ui s'expriment et de simples parents qui s'engagent, le miracle de Lauzun2 se renouvelle quotidiennement à la grande surprise des observateurs et des spécialistes qui ont, de nombreuses fois, pronostiqué la mort, ou tout au moins annoncé le déclin des Maisons familiales. C'est en ce sens, et bien plus que dans le seul Livre de Lauzun en tant que tel, que l'héritage spirituel de Pierre-Joseph Granereau et sa conception universelle, sociale et laïque de l'Evangile nous interpellent tous, quels que soient nos âges et nos convictions.

20Référence au Livre de Lauzun écrit par l'abbé Granereau - Lauzun: nom de la commune qui a accueilli la première Maison familiale dans le Lot-et-Garonne.

XU1

Abbé GRANEREAU

LE LIVRE

DE LAUZUN
Pour mes frères paysans j'ai. écrit ce livre après J'avoir vécu.

Comité d'Action « Ecole et Vie Rurale », Il, rue de Clichy, Paris, ge.

TABLE DES MATIERES

Jntroduction

par Son Eminence .le Cardinal Felûn

.. ..

Il

Préface par M. Jean de Brogliè ., .. .. .. .. .. ..

13

Titre I PREPARATION Chapitre I DE L'IDÉE Le .Fondateur

-

Autoabiographié dans le cadre du monde paysan et du monde ecclésiasûque dé province, cinquante ans

de vie..

.. .. ., . ~

.. .. .. .. .. .. ..

17

Fin du XIXe siècle et premier. tiers du XXe siècle. ('~ chapitre repond pleinement à la question. si sOuvent pOSée : « Comment'. avez-vous eu cette idêes. »

-6Titre II NAISSANCE DE L~IDÉE
Chapitre II 1935 .Sérignac Péboudou : le berceau

Conversatîon avec Monsieur Peyrat
de Lauzun ))

.. .. .. ..

La loi libératrice..
La « Formule « Quelque

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

47 47 52 53 56 60 61 64 72 75 78

.. .. .. .. .. .. .. ..
.. .. .. .. .. .. ..
tout çà »

Le S.C.I.R. entre en action..
chose qui va changer La mét110de de Lauzun..

.. .. .. ..
.. .. ..

.. .. .. ..

.. .. .. .. .. .. .. .. Reviendront-Ils?.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. Coopérative de la prune.. .. .. .. ..
Le cours de Monsieur Peyra t

Deuxième année de Serignac Péboudou.,

Monsieur Cambon.. .. .. .. .. Journee familiale syndicaledu 25 avril 1937 .. .. .. ..

Titre III EPANOUISSEMENT DE L'iDÉE Chapiire III Fondation de la Maison Familiale de Lauzun

Le transfert à T-Aauzun .. .. .. .. .. .. Dois-je aller à Lauzun? .. .. .. .. .. .. .. .. .. Pour sauver l'Idée.. .. .. .. .. La Maison Familiale Formule de Lauzun.. .. .. .. Changement ~éle professeur: Monsieur Laurent. .

85 90 92 -94 98

-7Chapitre IV Vi.e de la Maison Familiale

(Première année 1937 ..1938 )

IJÜU Cacarot .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
Création des journées Rurales Féminines..
Le journal et sa « Rotative»

.. .. .. .. .. ahurissement .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

.. .. .. .. .. .. ..

La J.A.C. par la Maison Familiale.. .. TJ'acclJe[l des LauzunoÎs après un premier Vie intime de la Maison Familiale.. .. IJes élèves et leurs' responsabilités.. .. .. Première Journée-Rencontre.. .. .. .. Les vjsiteurs .. .. .. .. .. .. .. .. ..
Chapitre V Le Rayonnement

107 108 109 112 114 116 122 132 138

dé la Maison Familiale

(Deuxième année de Lauzun 1939.)

Elargissement des cadres.. .. .. .. .. .. Premier essai d'imitation en Gironde.. .. .. Problème de la rencontre. Loisirs communs.. Expériences de Lauzun.. .. .. .. .. .. ..

.. .. .. ..

.. .. .. ..

.. .. .. ..
.

143 146 147 15] 155 156 160

La Maison Familiale à la Semaine Sociale de Bordeaux. Nouvelle unité scolaire. L'esprit nouveau. .. .. Couronne par l'Académie Française.. .. .. ..

Chapitre VI -

Malgré

la guerr.ea

la Maison Familiale tient (1939-1940)

La guerre. « Nous tiendrons?> .. .. .. L'Abbé Granereau de nouveau professeur.. Premier examen officiel du B.A.P. .. Première Journée-Rencontre commune 1txposition des travaux de couture.. .. ..
La visite de Monseigneur Rodié
.. . "

.. .. .. .. ..

.. .. .. .. .. .. .. ..

.. .. .. .. ..
.. ., .' '. ., .. ., ..

La débaclede la France..
L 'armistice.. .. .. ..

.. .. .. .. ... ., .. .. ..

161 164 165 168 170 171 172 173

-8Titre IV
}\.BOUTISSEMENT NORMAL DE L'IDÉE Chapitre VII - La Maison Familiale de Lauzun Devient la première Ecole Paysanne Intégrale (1940.1941) La lVlaison Familiale des jeunes filles.. .. ..

Le SecoursNationaI .. ... ..
Retour de Monsieur Cambon

.. .. .. .. .. .. ..

IJes citadins.. .. .. .. .. ... .. Les veinées communes.. .. .. .. .. .. Formule de Lauzun., 1.940 .. .. .. .. .. .. .. .. ..
Chapitre VIII - De Lauzun le Fondateur lance le "Alouvement Naiional des Maisons Familiales de France.
. .

177 180 181 183 186 187

Fondation de la Maison Familiale de Vetraz.Monthoux . . Le Propagantiste : France Pierre Couvreur.. .. .. " Les approbations officielles: Monsieur Delmasure, Mon..

189 191 194 196 198 201 202 204
,206 221 212

sieur Lamirand .. .. .. .. .. .. .. . Les mariages.. .. .. .. '. . .. .. .. .. .. .. . . .. I..re.~essions de cadres... ... ... .. .. s ... ... '" Fondation de l'Union Nationale des Maisons Familiales
~

de France.. ., ... ... ... ~. ... Ire Vi]Iaf!'e amilial.. ... F ... ... ... ... ... L'Ecole de cadres féminins de Malause ... .. ... ... ... ..

La tempêtede Lauzun..

{( Nous aussi nous sommes vos enfants» Le départ vers La Grande Aventure..

.. ... ... ... .. .. ... .. ..
...

.. ... ... ... ...

POSTFACE
Cette postface aujourd'hui indispensable pour. fairè com. prendre que ma « Formule' de Lauzun» après toutéS les bous..

-9cuIaaes estudiantines de mai 1968 arrive à point pour être admise sur le terrain officiel. Elle montrera comment, laissant tomber ce qu'il y avait de trop spécIfiquement confessionnel dans ma première Maison FamTIiale de Lauzun organisée d'abord pour des catholiques, je suis arrivé en ne gardant que les principes universels à réaliser une Formule de Lauzun recevable par t-outes les Communautés spirituelles et donc par l'Etat.

CHAPITRE DOCUMENTAIRE
Afin de ne pas aloùrdir le récit., j'ai rassemblé dans ce chapitré spéèlal tous les documents nOOessaires à sa compréhension..

INTRODUCTION
par Son Eminence Ie Cardinal FEL TIN

Paris, le 3 janvier 1967. 32, rue Barbet-de-Jouy (79)

Cher Mon.si~ur l'Abbé,
Je viens de parcourir avec intérêt ces pages, où vous exposez d'une façon si vivante les origines des « Maisons Familiales ». Je me souviens fort bien des débuts de Lauzun, et je sais tout le mérite que vous avez eu alors, car vous étiez, en ce domaine, véritablement un pionnier. Votre idée de pourvoir vos écoles paysannes d'un cadre éducateur, aussi important que le cadre enseignant, votre principe de l'alternance, appelant la collaboration active des familles, votre souci d'assurer le climat chrétien dans vos maisons, tout cela a porté des fruits. Si la formation humaine et chrétienne de la jeunesse rurale dispose aujourd'hui d'un grand éventail de moyens, variés et adaptés, votre action pàtiente '-et persévérante y a largement contribué. Méthodes et techniques ont pu se diversifier et évolue.r. les intuitions fondamentales demeurent vivantes et fécondes. Cette fécondité même est, je crois, votre plus belle récompense. Veuillez croire, cher Monsieur l'Abbé, à mes sentiments reconnaissants et dévoués.
Maurice

Cardinal FELTIN,
Archevêque ,de Paris.

Ancien

MINISTERE

des
AFFAIRES ETRANGERES

Le Secrétaire

d'Etat

CCE/MBI N° 28121
Paris, le 1B décembre rue de Lille (70) 1966.

SO,

Monsieur l'Abbé P J. Granereau, Association Française de l'Ecole Paysanne, 11, rue de Clichy, Paris (ee) Monsieur l'Abbé, J'ai pris, avec un plaisir extrême, connaissance de votre livre de Lauzun, que j'ai beaucoup apprécié, comme j'apprécie l'œuvre qui est la vôtre. Je suis très heureux de ~ous envoyer ci-joint, le' texte de la préface que vous avez bien voulu me demander dl écrire. Je vous prie de croire~.Monsieur l'Abbé, à l'expression de mes sentiments dévou.és.
Jean de BROGLIE.

PRÉFACE

Ce livre est l'histoire d'une idée. et l'histoire d'une vie. Comme l'idée était une idée force. et que la vie de .M. l'Abbé Granereau demeure une lutte ardente au service de cette idée, ce livre est. en fin de compte. un testament spirituel. Son mérite est de transmettre une expérience vécue, et de la transmettre de façon simple et directe. en disant les choses comme elles furent. comme elles s'échelonnent et comme elles aboutissent. M. l'Abbé Granereau a senti, avant beaucoup, la grande mutation agricole qui se préparait. Il a compris la nécessité de préparer les hommes à l'événement. Il a senti que cette préparation comportait à la fois la vulgarisation des connaissances et la formation des âmes. Ce livre montre comment, de rien.. et par le simple cheminement de la volonté et de la foi, on peut arriver à une méthode. à une formule. à une réalisation. et maintenant à quelque chose qui vit et se développe par lui-même. Ce livre est un bel exemple des qualités qui font l'honneur de ~'homme.

Jean de BROGUE.

TITRE I

PRÉPARATION DE L'IDÉE

CHAPITRE l

LE FONDATEUR
Fils .de paysans, né en 1885, en pleine terre de France, au milieu de cette terre qui colle aux pieds et accroche le cœur. Pour sortir de chez soi, de sim.pIes chemins, boueux, avec la pluie ou le dégel; ils sont terre eux aussi et parce qu'ils sont terre on les aime malgré leur houe, comme on aime ces multiples sentiers à travers champs qui font avancer vers le but sans perdre pied avec Ie so 1. J'ai appris là parler avec cette merveilleuse langue d'Oc qui aide à mieux comprendre encore son pays. Je suis arrivé à l'âge où s'éveille la pensée personnelle, au moment de la cassure entre deux générations paysannes. LA GENERATION DeE-MON PERE.

Paysan de vieille souche, robuste, au tempérament sanguin, violent même, mais bon, comme le bon pain d'autrefois, mon père n'a jamais regretté sa peine, jamais « cané» devant la fatigue. HOMME DE TRA VAIL. Un jour, un gros accident lui est arrivé. Il eût fallu atl moins trois semaines de repos. Mais le travail était urgent. Le lendemain matin, se traînant sur les genoux, il donnait à « manger» au bétail à l'heure habituelle. Que de fois, réveillé de très bonne heure, ne pouvant dormir par la préoccupation de son travail, il se levait en pleine nuit pour « faire manger ses vaches» et partir au champ un peu lointain. Il évitait le plus possible de .fàire du bruit afin de ne pas réveiller le voisin encore endormi. Quand celui-ci arrivait à son tour ,pour commencer sa journée, normale cependant, papa était fier de constater que déjà il avait fait une bonne partie de sa « ligado » (labour accompli dans la matinée normale. sans délier ses .bœufs ou ses vaches).